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En dépit des révolutions, et même, ce qui est pis, des périodes d’impopularité, le prêtre continue à porter la soutane. Il fait exception à la règle des sociétés modernes, chez lesquelles l’uniforme n’est plus admis que pour les militaires.
Jadis, la profession n’imprimait pas seulement un caractère, elle imposait un costume. Le costume devait rappeler au médecin, à l’avocat, comme au soldat et au prêtre, l’obligation de ne jamais se dépouiller du sentiment de son devoir et de l’esprit de sa profession.
Contrairement aux professions libérales, qui se sont pour ainsi dire sécularisées, en prenant l’habit de tout le monde, le prêtre a marqué de plus en plus nettement la séparation que le costume mettait entre le siècle et lui. Primitivement, la soutane n’était qu’une longue « lévite » commune à beaucoup de personnes et que rappelle assez l’habit de « clergyman » porté par les pasteurs et même par les curés catholiques, dans les pays protestants. Comme si l’habit ne suffisait pas à le distinguer, le prêtre a les cheveux rasés en forme de couronne au sommet de la tête. La tonsure est le symbole du renoncement au monde : elle caractérise l’homme d’Église.
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Veröffentlichungsjahr: 2026
PARMGR E. L. JULIENMEMBRE DE L’INSTITUT
© 2026 Librorium Editions
ISBN : 9782387410238
LE PRÊTRE
AVANT-PROPOS
CHAPITRE I COSTUME ET USAGES ECCLÉSIASTIQUES
CHAPITRE II LA FORMATION DU PRÊTRE
CHAPITRE III LE CURÉ DE CAMPAGNE
CHAPITRE IV LE CURÉ DE VILLE
CHAPITRE V LE PRÊTRE PRÉDICATEUR
CHAPITRE VI LA HIÉRARCHIE ECCLÉSIASTIQUE
CHAPITRE VII LE PRÊTRE ET LA POLITIQUE
CHAPITRE VIII L’ESPRIT ECCLÉSIASTIQUE
CHAPITRE IX LE PRÊTRE DEVANT L’OPINION
ÉPILOGUE LE PRÊTRE ÉDUCATEUR
Bien que l’éloge du prêtre puisse se glisser naturellement sous la plume d’un évêque, le lecteur ne doit pas s’attendre à trouver ici le panégyrique apprêté du prêtre français. Le montrer tel qu’il apparaît à un observateur impartial, qui regarderait du dehors et tel aussi que l’ont façonné le divin principe de sa vocation, la discipline de l’Église et les vicissitudes de notre histoire nationale, a paru le plus sûr moyen de lui laisser son vrai visage, placé dans son cadre habituel, et d’amener le spectateur à dire amicalement : « Voilà bien mon curé, je le reconnais. »
LE PRÊTRE
En dépit des révolutions, et même, ce qui est pis, des périodes d’impopularité, le prêtre continue à porter la soutane. Il fait exception à la règle des sociétés modernes, chez lesquelles l’uniforme n’est plus admis que pour les militaires.
Jadis, la profession n’imprimait pas seulement un caractère, elle imposait un costume. Le costume devait rappeler au médecin, à l’avocat, comme au soldat et au prêtre, l’obligation de ne jamais se dépouiller du sentiment de son devoir et de l’esprit de sa profession.
Contrairement aux professions libérales, qui se sont pour ainsi dire sécularisées, en prenant l’habit de tout le monde, le prêtre a marqué de plus en plus nettement la séparation que le costume mettait entre le siècle et lui. Primitivement, la soutane n’était qu’une longue « lévite » commune à beaucoup de personnes et que rappelle assez l’habit de « clergyman » porté par les pasteurs et même par les curés catholiques, dans les pays protestants. Comme si l’habit ne suffisait pas à le distinguer, le prêtre a les cheveux rasés en forme de couronne au sommet de la tête. La tonsure est le symbole du renoncement au monde : elle caractérise l’homme d’Église.
Au surplus, d’autres signes dénonceraient l’ecclésiastique, même sous un habit d’emprunt. Il a le visage rasé, les cheveux longs et la démarche grave. Il est vrai que l’ancien type classique du prêtre devient rare : le passage des séminaristes par la caserne l’a modifié : il a pris une allure plus dégagée, un ton plus décidé. Mais l’empreinte de la profession n’est pas effacée pour cela. Regardez de plus près : un air sérieux et réservé, un regard modeste et candide, une attitude de déférence envers les supérieurs, enfin le pli de l’âme marqué en relief sur les traits austères ou sereins de la physionomie, le prêtre est toujours prêtre, même au dehors.
Le costume ecclésiastique n’est pas soumis aux variations de la mode. La soutane est plus ou moins élégamment coupée, plus ou moins longue, suivant le goût de celui qui la porte. Le rabat était naguère encore le signe particulier du clergé français : il est en train de disparaître. Le rabat ecclésiastique était jadis blanc comme celui des avocats, n’étant après tout qu’un simple col rabattu. On prétend qu’il devint noir obligatoirement à la mort de Louis XIV. Au rabat a succédé le col romain, symbole d’un nouvel état d’esprit, romain lui aussi. Il est moins coûteux de changer de col que de rabat, et la propreté y gagne, surtout si le prêtre a gardé l’habitude ancienne de priser. Sur le rabat, les grains de tabac faisaient une tache que ne pouvaient s’empêcher de remarquer les plus charitables dévotes.
L’élégance de l’ancien régime comportait les boucles de souliers. Les boucles ont rejoint les tabatières dans les vitrines des antiquaires, et, sauf de rares exceptions, surtout parisiennes, parmi les prêtres, les évêques seuls ont gardé les boucles. C’est grand dommage, à mon avis. Les boucles étaient un ornement qui convenait à la dignité des cérémonies religieuses. J’admets que les obligations du ministère paroissial à travers champs ou à travers rues imposent aux curés ou aux vicaires les brodequins solides et les fortes semelles, mais, à l’église, à l’autel, et même dans les réceptions, je regrette toujours la boucle d’argent qui se mariait si bien avec le cadre liturgique et les vêtements sacerdotaux.
L’avantage de la soutane est de draper l’homme tout entier à la manière de la toge romaine. Elle est certainement plus noble que l’habit étriqué de nos jours, auquel s’ajuste avec peine le pantalon, et qui a le tort de suivre la nature de trop près.
La soutane, par contre, a l’inconvénient d’exiger de celui qui la porte un soin extrême pour la conserver en état de propreté. C’est là un problème dont tous les prêtres ne trouvent pas la solution. L’incurie, sous ce rapport, devient plus apparente chez l’ecclésiastique que chez l’homme du monde. Le curé de campagne est tenu à moins de frais de toilette que le curé de ville. Le paysan en habit de travail n’y regarde pas de si près : il lui suffit que son curé soit bien propre et bien rasé le dimanche.
Le prêtre séculier ne porte pas la barbe. Ce privilège est réservé aux missionnaires, lesquels perdraient tout prestige auprès des peuples qu’ils évangélisent, s’ils avaient le visage glabre comme des femmes. Les prêtres combattants avaient rapporté de l’armée l’habitude de laisser pousser leur barbe. Ce fut un vrai sacrifice pour quelques-uns de la raser. Certaine barbe, si je suis bien informé, avait pris une telle ampleur et donnait à l’ecclésiastique un si bel air de moine de vitrail, que l’évêque lui fit grâce et qu’elle continue à se répandre « comme un ruisseau d’avril ».
La nécessité de faire sa barbe lui-même expose parfois le prêtre à la faire moins souvent qu’il ne le faudrait. Ceux qui poussent trop loin sous ce rapport la négligence deviennent la cible des taquineries de leurs confrères. Cela donne parfois lieu à de piquantes plaisanteries. On cite en Artois le trait suivant : Il existe dans le diocèse d’Arras un village du nom de Thérouanne. C’est tout ce qui reste de l’ancienne cité épiscopale à qui Charles-Quint fit expier cruellement sa glorieuse résistance, en la détruisant de fond en comble. Or, à la fin du dernier siècle, la paroisse du Thérouanne actuel avait à sa tête un curé qui passait pour ne faire sa barbe que rarement. Un jour que Mgr X…, en tournée de confirmation, recevait les curés, on lui présenta le curé de Thérouanne en ces termes : « Monseigneur, voici le curé de Thérouanne, rasé sous Charles-Quint. » Et Monseigneur, apercevant la face ombreuse du prêtre désigné, de répondre : « J’aurais cru sous Clovis. »
S’il y a un type ecclésiastique imposé par le costume et l’esprit de la profession, le type n’en admet pas moins une certaine variété dans ses représentants. Rien n’est plus intéressant que l’aspect d’une assemblée de prêtres réunis, par exemple, pour les exercices de la retraite. En dépit de l’uniformité de l’habit et des gestes, les différences sautent aux yeux. Un visage maigre et pâle tranche auprès d’un visage plein et pourpre ; les cheveux en brosse sur une jeune tête narguent un crâne d’ivoire tout voisin : des cheveux blancs, longs et bouclés, inspirent le respect comme une chose antique qu’on ne reverra peut-être plus. Celui-ci semble s’effacer avec sa silhouette qui remplit mal la soutane, et, légèrement voûté, se penche en marchant, mais les lèvres sont fines, prêtes au sourire ou bien au mot malicieux ; les traits sont reposés, le regard paisible et doux. Celui-là se drape dans une enveloppe plus majestueuse. Il est haut de port et de couleur. Son ventre proéminent le force à dresser le buste et la tête, et à rejeter les épaules en arrière. Cela lui vaut, comme on dit, une belle prestance et l’admiration du peuple, qui aime l’apparence de la force, même chez les hommes adonnés aux choses de l’esprit. Peut-être plus d’un lecteur se rappelle-t-il la pochade d’un peintre connu du dernier siècle, intitulée Une bonne histoire ? Deux abbés : l’un, corps fluet, regard pétillant, l’autre, taille imposante et air dominateur, se regardent en riant, après la bonne histoire que l’un des deux vient de raconter, sa tabatière à la main. En somme, le type ecclésiastique oscille entre ces deux portraits d’un Giton et d’un Phédon qui sont frères.
La bonne tenue du clergé français est un fait admis du monde entier. La soutane est un porte-respect qui agit d’abord sur celui qui en est revêtu. Le public est sévère pour le prêtre, en France plus qu’ailleurs. D’aucuns poussent un peu loin l’application de la maxime : « Un prêtre n’est pas un homme comme un autre. » Il n’y a pas bien des années que les personnes dévotes se scandalisaient de voir un ecclésiastique fumer le cigare, encore plus la pipe. Les statuts diocésains en faisaient la défense. Aujourd’hui, le clergé français, surtout celui qui a fait la guerre, fume à l’instar de tous les clergés du monde.
Les usages ecclésiastiques sont tenaces : ils deviennent facilement des obligations. Naguère, le curé de campagne était inévitablement un piéton, inséparable de son bâton, moins élégant que solide. Quand il avait quelque aisance, il se payait cheval et voiture, et en faisait profiter ses confrères moins bien partagés. Plus anciennement, les curés qui le pouvaient possédaient un bidet, et faisaient leurs courses au petit trot. L’usage en est perdu. La bicyclette a remplacé le cheval, et non sans peine. Ce fut une affaire, une affaire d’État, de savoir si les prêtres pouvaient enfourcher la bécane. Cela ne s’était jamais vu, et, dans l’Église, ce qui ne s’est jamais vu rencontre toujours une opposition sérieuse. Les évêques, pour la plupart, commencèrent par jeter l’interdit sur le nouvel instrument, trop léger, trop sautillant, trop rapide, pour la dignité de la robe ecclésiastique. Aucun prélat ne poussa la rigueur jusqu’à jeter l’interdit sur le prêtre récalcitrant, mais plus d’un fit peut-être le jeu de mots cruel dont je connais la victime : « M. X… ne veut point renoncer à la bicyclette. Soit. Dites-lui qu’il aura beau aller vite, il n’avancera pas ! »
