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Dans son esprit d’enfant, Yann Erwan Bruno s’applique à reconstruire le récit familial, comprenant que seuls les enfants savent vraiment écouter les histoires. Les fragments de connaissances lui sont révélés grâce aux souvenirs de son enfance, chaque membre de sa famille détenant une pièce précieuse du puzzle. À travers ce livre, se dévoile une évasion courageuse qui a assuré la survie de sa famille, avec son grand-père gardien de l’ultime vérité.
À PROPOS DE L'AUTEUR La passion de Yann Erwan Bruno pour la lecture et l’histoire puise ses racines dans l’héritage familial qui l’a nourri depuis toujours. Ses voyages à travers la France ont enrichi son expérience, et sa remarquable capacité d’observation lui permet de saisir avec précision les personnalités qui l’entourent. Depuis longtemps, il a nourri son imagination avec des histoires captivantes et envoûtantes, jusqu’à ce qu’il prenne la décision de les immortaliser sur le papier.
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Seitenzahl: 172
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Yann Erwan Bruno
Le renard des Frots
Un évadé pas comme les autres…
© Lys Bleu Éditions – Yann Erwan Bruno
ISBN : 979-10-422-0162-3
Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Noël 1976
L’agitation est à son comble dans le centre de formation de l’État. En plein cœur d’Orléans, il devient, lors des fêtes de famille, une résidence de luxe, notamment pour Noël. Tout le monde est réuni et tout le monde participe. Jean, aux fourneaux, prépare les menus imaginés par les sœurs au cœur de la cuisine qu’il dirige habituellement pour les stagiaires de l’entreprise. L’art de la table est maîtrisé par ces dernières. Pour le repas du réveillon, Marie-Louise, la matriarche, dirige ses quatre filles. Les hommes commencent l’apéro, à l’écart de la grande salle, dans la partie cafétéria. Les plats se cognent, couvrant à peine le bruit des premiers verres servis. Les biscuits tombent dans les ramequins et les petits fours préparés par Eugène, le boulanger retraité, aromatisent les salles d’un doux parfum masquant les odeurs de tabac.
Dans les halls, les enfants jouent au football, dérapant et tombant, sans se plaindre, sur le carrelage glissant. Christine, l’aînée des « petits », tente d’arbitrer le match sans vraiment comprendre les règles mais qu’importe, la famille est réunie en ce vendredi de réveillon et c’est bien ce qui compte le plus… Eugène passe dans le dos de son épouse Marie-Louise, et s’arrête pour l’enlacer. Ensemble, ils regardent Louisette, Yolande, Liliane et Anne-Marie s’affairer autour de la grande table. Leurs époux sont à l’apéritif sauf Jean, encore et encore coincé, par une cuisine qu’il adore. Il sifflote en agitant les portes du four et les grandes casseroles. Les enfants ne sont pas visibles, mais leurs cris joyeux parviennent aux oreilles.
— Gégène ! Tes petits fours sont prêts ! On va pouvoir trinquer !
— J’arrive. Tu les sors sur deux plateaux, car nos jeunes sportifs vont tout prendre et nous n’aurons plus rien !
Eugène commence à s’écarter, mais Marie-Louise le retient. Tout à l’heure, tu emmènes tous les gamins au niveau inférieur, dans la salle de jeux, lui dit-elle. Raconte-leur une histoire et demande aussi à tes plus grandes petites filles de venir aussi. Ainsi, nous pourrons placer les cadeaux tranquillement.
— Je raconte quoi comme histoire ? Une recette ? Comment je fais mes griottes au fondant ?
— Tu trouveras bien. Après tout, tu es pépé et comme tous les grands-pères, tu connais plein d’histoires à raconter ! Christine, Catherine et Isabelle ne croient plus au père Noël, mais elles seront ravies de passer du temps avec toi.
— Qu’est-ce que je pourrais bien leur dire ?
— Toute ta vie, tu as montré ta faculté à t’adapter à des situations particulières, pour ne pas dire singulières. Prends cela comme un défi !
Un bisou dans le cou et Eugène part vers la grande cuisine industrielle du centre. Il y retrouve Jean qui parsème de gruyère les deux plats transparents. L’un rempli de cuisses de grenouilles et l’autre de noix de Saint-Jacques. Le point commun de ces deux entrées favorites des fêtes familiales, le beurre d’escargot fait maison. Ça sent bon, dit-il en se penchant sur les plats encore chauds. Jean sourit… Il n’est pas cuisinier pour rien ! C’est un chef pour connaître les bons produits et il possède le coup de main nécessaire.
— Vous vous rappelez ? Le temps passe si vite… La guerre était finie et la télévision n’avait pas la couleur !
— Et toi, tu étais le « bâtard » de Davion, comme on disait sans chercher à mal de notre temps. Tu étais déjà sérieux et appliqué, sauf lorsque Louisette venait traîner dans le fournil pour nous aider !
— Vous étiez vigilants, mais vous avez su nous laisser la bride libre.
— Je surveillais Louisette, mais beaucoup moins que la Marie ! Nous savions vos intentions, nous n’étions pas dupes. Par contre, si elle vous avait découvert dans la chambre à farine, vous auriez passé un sale quart d’heure… Même les boches avaient peur d’elle !
Les deux hommes rigolent si fort que les têtes des femmes se tournent vers eux, ce qui arrête net l’installation des décorations de tables. La cuisine grande ouverte sur le self rend l’espace convivial et Jean apprécie le regard des stagiaires sur son travail. Habituellement, il dit à son équipe, en cuisine, qu’ils sont au théâtre. Les clients regardent et entendent, alors que tout le monde s’applique à faire de son mieux… Ce vendredi de réveillon, sous les rires du retraité boulanger Eugène et de son gendre Jean, les regards sont emplis de curiosités et d’étonnement.
Presque gênant !
— Gégène, vous sortez les plateaux de feuilletés que je puisse gratiner nos entrées.
Gégène attrape la barre d’ouverture du four éclairé et commence à l’ouvrir. La chaleur est forte, tout comme l’odeur, mais qu’importe. Sans précaution, il attrape les grilles l’une après l’autre sans réagir à la chaleur.
— Ils ne sont pas chauds ?
— Si, mais bien moins que mes fourneaux à pains ! De toute façon, j’avais mis le thermo sur cent degrés. L’odeur et l’aspect doré me confirment qu’ils sont bons pour le champagne !
Champagne…
Gégène répète le mot, sans enlever du four la main qui tient la seconde grille de petits fours. Il laisse sa tête vagabonder pendant quelques secondes avant de finalement retirer sa main du four.
Sans oublier la grille de feuilletés. Jean l’interroge sur sa « pause » et n’obtient qu’une vague explication.
— Louis disait « il ne manque plus que le champagne ». Je suppose que mon cerveau a associé Marie-Louise, les feuilletés saucisse et Louis. Je sais quoi raconter à mes petits-enfants pour le Père-Noël.
— Eugène, vous allez bien ? Votre explication ne me paraît pas du tout logique.
— Gratinez vos cuisses et vos noix, je me comprends et c’est bien cela le principal.
Versant les gâteaux apéritifs chauds dans des plats adaptés, Eugène se rappelle comment il a « inventé » ces petits mets lorsqu’il était en Allemagne. Il venait d’arriver au stalag VIII sans vraiment connaître la date. Le seul repère qu’il avait était le dimanche, car c’était le jour de jeûne obligatoire. Rapidement, les gardiens du baraquement le signalèrent aux autorités afin qu’il puisse rejoindre l’Arbeitskommando. Il n’en savait rien, mais le soir venu, un compagnon le félicita.
— Le commando de travail est une bénédiction dans cette merde. Demain, nous irons à la ferme, chez des civils et nous pourrons manger tous les jours.
— Comment as-tu réussi à te placer ? Tu as quoi de particulier pour qu’ils te déplacent à la ferme si vite ?
— Je ne sais pas, je ne comprends pas l’allemand. Ils m’ont dit plusieurs fois « bicker » ou un truc comme ça.
— C’est pas plutôt « Bäker » ?
— Sûrement. Pourquoi, c’est important ?
— Tu m’étonnes ! Nous ne bouffons pas beaucoup, mais les boches n’ont plus ! T’es boulanger n’est-ce pas ?
Eugène lui a répondu qu’effectivement, il était boulanger. Peu de temps après son arrivée à la ferme, il fabriquait des galettes de blé pour lui, ses compagnons, dont faisait partie Louis, mais également les propriétaires de la ferme.
Et en les roulant et en coinçant de petits morceaux de lard, cela faisait de parfaits petits feuilletés ! Chaque fois qu’il faisait quelque chose qui pimentait l’ordinaire, Louis s’extasiait et poussait un « il ne manque plus que le champagne pour fêter notre France ».
Eugène dépose les plats sur le comptoir, content du réveillon et sachant quoi raconter pour occuper ses petits-enfants. Il faudra éviter les détails un peu trop perturbants, mais en romançant, en brodant son aventure, il y a de quoi détourner l’attention de ces gentils garnements ! Les histoires de guerre font parfois peur, notamment aux filles. Peu de chance qu’elles fassent partie des peureuses avec leur caractère bien trempé, comme leurs mères et leurs grand-mères. C’est plus de l’ordre de la tradition familiale que d’un héritage génétique !
Il ne l’a pas épousée uniquement pour son charme ! Il s’en souvient comme si c’était hier, il patientait sur le perron de l’église de Mérigny.
— Alors Gégène, tu ne trinques pas avec nous ?
— Ah ! Vous êtes là, Jean-Yves. Bien travaillé ?
— Juste ce qu’il faut ! Avec des timbrés pareils, il faut pas déconner, Pépé !
Louisette crie depuis la grande salle, appelant sa fille aînée, Christine. Première fille de Loulou et Jean le cuistot, elle est également l’aînée des petits-enfants. Sa mère lui confie la tâche d’arrêter le match du hall pour rapatrier tout le monde à la cafétéria. Jean-Yves se place derrière le comptoir, en compagnie de Michel, un autre gendre, et du seul garçon portant le nom familial, Gérard. Ils versent dans les coupes le divin breuvage tant que leurs mains peuvent le faire encore, laissant pour un temps les verres à moutarde vides destinés aux enfants. Isabelle s’empare d’une coupe, vite reprise par Christine. Tu n’as pas l’âge, lui martèle-t-elle alors. Plus tard, plus grande, tu en auras autant que tu veux !
Isabelle regarde son autre cousine Catherine, espérant trouver une alliée, mais malheureusement…
— Moi à ta place, je prendrais cela comme un ordre ! Je vais rester au sirop pour accompagner les petits.
— Tu as raison, Cathy. C’est un ordre pour plus tard… J’attendrai minuit et le Père-Noël !
Les verres des grands ne se sont pas encore entrechoqués que les plus jeunes sont déjà en train de réclamer un deuxième verre. Richard, un peu plus grand en âge et par la taille, pose autoritairement son verre, prenant ensuite celui de sa sœur Delphine, puis celui de Bruno, le dernier de la cousinade.
Gérard regarde son fils, attrapant la bouteille de sirop de menthe. Tu aurais pu attendre pour tout avaler, au moins le temps de trinquer !
— J’avais soif et puis c’est pas pour moi, mais pour eux.
— C’est pas une raison. En plus, trop de sucre est mauvais pour la santé.
— Ah oui ! Vous allez prendre plus à boire que nous trois réunis et aucun sucre ?
Jean-Yves ouvre le robinet d’eau de l’évier et intervient pour aider son beau-frère.
— C’est justement parce qu’on prend pas de sucre que nous avons la forme, leur dit-il en remplissant d’eau les trois verres.
— P’tit bouc, t’es sûr qu’on a la forme parce qu’on ne boit pas de sucre ?
Jean-Yves le regarde, puis tourne la tête pour voir la tête de Gérard, se retenant de rire…
— Tu m’étonnes, Michel, que le sucre est dangereux pour la santé. Pas un kir en trente ans, que du vin pur et aucun diabète dans la bête !
Les enfants commencent par demander l’autorisation de sortir jouer dans l’immense « maison des stagiaires ». Ils ne reviennent souvent autour de la table qu’une fois les plats servis. Les conversations des adultes s’animent, mélangeant les souvenirs de certains, faisant découvrir le monde des parents aux trois grandes cousines. Catherine rêve d’une mobylette pour traîner dans Orléans et apprendre que ses parents ne tournaient qu’en vélo, l’essouffle naturellement ! Isabelle, la jeune parisienne, n’arrive pas à comprendre qu’on puisse aimer la campagne qui rime pour elle avec l’ennui… Tout le contraire de la citadine pure souche, Christine tente de raisonner en toute jeune femme qu’elle est, comparant aisément la vie de ses tantes adolescentes, gardant dans un coin de son esprit le grand blond qu’elle côtoie.
Jean trône en bout de table, avec les hommes, et s’éloigne bien volontiers de l’espace cuisine. Son travail est terminé, tout est prêt et il n’y a plus qu’à servir ! Ce que font les femmes et les jeunes qui le font de bon cœur. Les hommes parlent de politique, les femmes de souvenirs, mélangeant parfois les deux conversations…
— On se fait ce trou berrichon ?
— Oui, c’est prévu et on pensait le prendre au pied du sapin…
— Ça va pas être facile ! Le trou dans une main et le cadeau dans l’autre, y a intérêt à pas se tromper !
Sous les rires, Marie-Louise demande à Eugène de s’occuper des petits-enfants, comme convenu. Il attrape son verre ballon avec un reste de Sauvignon et le finit, tout en se levant. Christine revient de la cuisine avec une pile d’assiettes pour les plats de résistance. Mais qu’importe, il lui demande de tout poser sur le coin de la table et d’aller chercher ses cousins. Christine ne comprend pas immédiatement, mais heureusement que sa tante Yoyo lui glisse à l’oreille un « c’est pour le papa Noël » qui accélère sa compréhension. Eugène commence à descendre le discret escalier, caché dans un coin sombre. Il entend derrière lui un « rattrape Pépé, je m’occupe de la marmaille ». Le bruit que fait la pile d’assiettes lorsqu’elle la pose couvre la réponse de l’aînée des petits-enfants, mais il devine la jeune femme, hâter le pas pour le rejoindre dans le sous-sol de l’immense bâtisse.
C’est un autre espace « cuisine » où, habituellement, le petit-déjeuner est servi pour les stagiaires en nombre réduit. L’éclairage est tamisé, mettant une lueur et une atmosphère propices à la narration d’histoire. Face à la rangée de petites tables, une banquette unique est collée contre le mur en crépis. Gégène écarte quelques tables du milieu et dispose en demi-cercle les chaises les plus proches. Ainsi, sagement assis sur la banquette, il aura devant lui les enfants, et vraisemblablement Jean-Yves, l’un de ses gendres. Une fois assis, il se demande où a bien pu passer Christine. Connaissant la chipie, au premier bruit de mobilier, elle a très certainement attendu à l’abri !
— Christine, tu peux venir !
— J’arrive Pépé, j’arrive ! J’étais restée en haut de l’escalier pour dire où on était.
— Que tu es prévoyante… Comme un écureuil veillant sur ses noisettes avant l’hiver ! Installe-toi sur l’une des chaises. Il faut être bien installé pour écouter les histoires de Pépé !
Après avoir essayé tour à tour les chaises devant Eugène, Christine opte pour la plus à l’écart, seule rescapée du déménagement temporaire, avec sa table accolée.
Le reste de la troupe arrive, les deux garçons en premier en courant comme des sportifs professionnels, suivis des filles plus calmes. Jean-Yves arrive en dernier de la file, tel un chien de berger veillant sur ses bêtes. Il pourrait avoir un tonnelet autour du cou comme un Saint Bernard, mais il préfère tenir la bouteille de Chardonnay qu’il a attrapée sur la table, le verre ballon dans l’autre main. Richard, Delphine et Bruno se sont d’emblée assis à même la moquette rouge alors que Cathy est venue à côté de son grand-père. Rapidement chassée gentiment par Eugène, Cathy bougonne plus pour le principe, prétextant vouloir être avec son grand-père. Les autres aussi, lui répond-il, mais lorsqu’on vient écouter une histoire, le décor, le lieu et son atmosphère sont des choses importantes. Je dois être le seul narrateur et je dois être devant vous. N’a-t-on jamais vu un professeur assis avec ses élèves ? Dans ton école privée, les professeurs sont installés où ? La lycéenne répond qu’effectivement, ils sont toujours devant et sur une estrade, comme à l’église d’ailleurs ! Un peu rebelle en tout cas, moins docile que sa grande sœur au même âge, Cathy rajoute que l’emplacement ne joue en rien à la compréhension des cours. D’un mouvement de l’index, Eugène renvoie la demoiselle, non pas à ses études cléricales, mais derrière le cercle des petits, rejoignant Isabelle, les coudes posés sur les rails des plateaux-repas.
— Rejoins donc tes cousines. Je ne veux pas perturber ce délicieux Chardonnay !
Jean-Yves pose la bouteille de Bourgogne sur la table, encourageant Christine à retrouver les « grandes » sur la seconde ligne de l’auditoire. Il tourne sa chaise, ce qui lui permet de voir les plus jeunes de profil, notamment son fils unique et par définition, son fils préféré. Il regarde l’homme qui fait figure, à plus d’un titre, de figure paternelle, puis comme au cinéma, effectue un travelling du regard. Parterre, Richard, Delphine et Bruno ont l’air avides d’entendre une histoire tandis que derrière eux, les grandes semblent plutôt s’ennuyer…
— Installez-vous, dit Eugène en les encourageant de la main. J’ai une histoire à vous raconter et je pense qu’elle devrait vous intéresser… Je ne sais pas très bien raconter, mais une chose est sûre, même vos parents, mes enfants, ne l’ont jamais entendue !
— Pépé, si tu l’inventes, c’est normal que personne ne l’ait entendue !
— Non, Richard, c’est une histoire vraie que je vais vous raconter ! Et je peux même vous dire que c’est une histoire avec un grand H !
— Une histoire de Noël, de Pépé Noël alors !
Les enfants rigolent du bon mot de Richard, ce qui déclenche les sourires d’Eugène et de Jean-Yves. Le mari de Liliane, la plus jeune des filles d’Eugène, a le cerveau toujours en action… Le raisonnement l’amène à une conclusion évidente.
En ce réveillon de Noël 1976, l’histoire que ce grand-père s’apprête à raconter pour divertir et occuper les enfants, est la sienne…
Son beau-père, le boulanger, s’apprête à parler de sa propre histoire. Né en 1909, pendant la première grève des Postes, Télégraphes et Téléphones (curieuse coïncidence qu’il ait ensuite eu un gendre travaillant pour cette administration), il a parlé d’une histoire avec un grand H…
Jean-Yves, féru d’Histoire, connaît bien la vie de la famille Davion et du notable boulanger de Vendœuvres. Petit village qu’il a lui-même fréquenté avant de flirter avec l’une des filles du boulanger. Tous les hommes du village n’ont pas eu le choix de partir à la guerre. Longtemps, il a échangé sur bien des sujets concernant cette période et beaucoup de zones d’ombre existent sur sa propre histoire…
— Gégène, on pourrait appeler Michel et Gérard. Je pense qu’ils apprécieraient ce dont vous allez nous parler !
— Non, je ne pense pas. Vous serez les témoins uniques et privilégiés et puis, ils ont sûrement beaucoup mieux à faire !
L’homme lève alors son verre, remuant la tête en guise de trinque, lui donnant par la même occasion l’autorisation de commencer son récit.
— Les enfants… Je suis un Pépé qui est né en 1909, dans un pays bien perturbé. Dans la ferme familiale, les affaires et les bouleversements de Paris n’avaient que peu d’importance…
— Surtout qu’il me semble que l’année avait commencé un vendredi, comme aujourd’hui !
— Papa ! Laisse Pépé raconter sans le couper !
Jean-Yves sourit, attrape la bouteille de blanc qu’il convient de finir…
— Je suis sous les ordres !
Eugène regarde son assistance, pose ses mains sur ses genoux et se penche légèrement vers le premier rang.
— Né en 1909, je n’ai pas connu la Grande Guerre, mais par contre, j’ai bien connu malheureusement la seconde. J’avais trente ans, j’étais marié à votre grand-mère depuis trois ans, je n’avais pas le choix d’y participer.
— Ni le choix ni le devoir…
— Papa !
Après un regard de compréhension pour l’un, sévère pour l’autre, Eugène relève la tête comme s’il souhaitait s’adresser aux filles du second rang.
— Bon, je continue… Si je vous dis « La France sera en guerre à dix-sept heures », cela vous fait penser à quoi ?
Lundi 04 septembre 1939
— La grève de 1909 qui dégénère en combat syndicaliste ?
— Non, Christine !
— Les arrondissements de Paris ?
— Ils sont du XVIIIe siècle ! Je n’étais pas né, Isabelle !
— Le premier tracteur français !
— Non, Richard, c’est toujours pas cela ! Je vous ai dit que je venais d’avoir trente ans… Né en 1909… Une guerre…
— L’Allemagne qui envahit la Pologne ?
