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Cette année encore Julien avait pris la route du sud pour rejoindre son oncle Maurice, maire de Sursenet, petit village perdu dans le Haut Vaucluse.
Le maire l’attendait de pied ferme, bien décidé cette fois à dévoiler à son neveu le mystère qui entourait la source qui sourdait dans la propriété familiale et abreuvait largement tout le village.
Un début d’été prometteur si ce n’était l’intérêt pressant d’une multinationale des eaux aux ambitions douteuses.
L’enjeu était de taille car ce que la source avait révélé au maire dépassait l’entendement.
David contre Goliath !
Mais quel secret cachait donc Maurice ? Quel rôle jouait Emeline, l’amie d’enfance de Julien ? Quel pouvoir méconnu détenait l’eau ; l’eau la survie de l’humanité ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Alain TYTGAT est né en 1949 au Congo. Juriste de formation, il a fait carrière dans la publicité. Passionné d’histoire, de littérature et de musique, il partage aujourd’hui son temps entre l’écriture et les voyages. Il a publié deux romans aux éditions Le Cri :
Le Prof d’histoire (2005) et
Les Liaisons infinies (2008).
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Seitenzahl: 195
Veröffentlichungsjahr: 2021
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le rôle divin de l’eau
DU MÊME AUTEUR,
CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
Le prof d’histoire,roman, 2005
Les Liaisons infinies,roman, 2008
Le Rôle divin de l’eau
Roman
Catalogue sur simple demande.
www.lecri.be [email protected]
(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
ISBN 978-2-8710-6686-6
© Le Cri édition
Avenue Léopold Wiener, 18
B-1170 Bruxelles
En couverture : Thomas Moran (1887-1926),
Les Grandes sources d’eau chaude, Gardiners’s River,1873 (détail).
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
À Masaru Emoto
« Quand vous avez continuellement des pensées d’amour et de gratitude, vous ne pouvez que changer. Ces pensées modifient l’eau qui est en vous, avec pour résultat certain, votre propre changement »
M. Emoto
« La sauvegarde de la planète n’est plus une option, mais la condition sine qua non de notre survie »
N. Hulot
Le coupé cabriolet bleu métallisé s’échappait à présent du centre de Carpentras pour emprunter la départementale 7,dernière ligne droite menant aux pieds des Dentelles de Montmirail, que Julien apercevait enfin devant lui. Encore quelques villages prestigieux à traverser comme Beaumes-de-Venise, Vacqueyras, Gigondas, avant d’arriver à destination. Détendu, le jeune homme conduisait lentement afin d’apprécier davantage le paysage étalant de part et d’autre de la route des alignements de pieds de vigne qui faisaient la renommée des célèbres crus des Côtes du Rhône.
— Est-ce encore loin ?
Laure, à ses côtés, montrait quelques signes d’impatience. Malgré un foulard de tête, ses longs cheveux noirs serpentaient follement dans le vent.
— Une quinzaine de kilomètres et nous joignons Sursenet.
La femme soupira. Sablet, Séguret ou Sursenet peu importe le patelin ! La perspective de passer deux semaines chez l’oncle de Julien ne l’enchantait guère ! Quelle mouche l’avait donc piquée d’accepter de se rendre dans cette bourgade recluse, à l’ouest du mont Ventoux ! Elle préférait de loin la mer et ses plages chaudes, aux monts et ses forêts pentues.
—Tu verras, le village perché sur les contreforts est surprenant et la vue sur la plaine Comtadine, tout simplement extraordinaire.
L’enthousiasme de Julien n’améliora en rien l’humeur de Laure qui se renfrognait au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient de la localité. Ne devait-elle pas être en ce moment avec sa cousine, allongée sur les galets brûlants de la plage d’Antibes ?
La seule pensée de se faire reluquer en bikini par des machos au slip tendu, lui donna chaud au corps. Elle regarda Julien du coin de l’œil, il n’avait rien d’un étalon des plages. Néanmoins ses yeux bleus et intenses, sous une abondante tignasse prématurément grise, son sourire avenant et surtout ses belles mains, le rendaient plutôt séduisant. Laure appréciait particulièrement les mains douces et soignées.
—Regarde à droite, on aperçoit Gigondas !
Derrière de vieux remparts moyenâgeux, se dressait le village pittoresque et son château en ruines, rien d’exaltant à ses yeux, pas plus que son séjour dans le Haut Vaucluse ! Seulement voilà, elle avait accepté.Ces messieurs avaient été très convaincants et la somme d’argent était plutôt rondelette…
—Nous y sommes ! s’exclama Julien.
Accroché sur un éperon calcaire, avec les dentelles en toile de fond, Sursenet se livrait soudainement au regard du couple. Julien coupa le moteur pour savourer cet instant. À chaque fois qu’il venait dans le Comtat Venaissin, l’apparition de ce village de 980 âmes, abrité derrière une ancienne enceinte fortifiée, le remplissait d’un émoi délicieux, celui des vacances d’été, des fragrances de lavande, l’émoi des premiers amours, des promenades entre l’olivier et l’amandier, l’émoi du mistral, froid, sec, l’émoi du…
—Et moi ? Tu m’oublies ? J’ai un besoin pressant !
Julien lui sourit.
—On y va. La maison de mon oncle se trouve à la sortie du village.
Le cabriolet s’engagea sous l’un des deux portails de l’ancienne cité et par des ruelles abruptes, déboucha sur une grande place autour de laquelle s’organisait le centre commercial du village. À l’ombre des platanes centenaires, des habitants assis sur des bancs de bois regardaient se faufiler la voiture.
Ces gens étaient singulièrement souriants, pensait Laure. Étonnant pour de pauvres bougres qui ne devaient pas avoir une vie très exaltante dans ce trou perdu. Julien interpella et salua au passage quelques personnes réjouies de le revoir.
—On dirait que tu es apprécié ici, ou accueille-t-on plutôt le neveu du maire ?
Julien ne perçut pas la pointe d’ironie dans cette question.
—Bien avant la mort de mes parents, mon oncle Maurice m’invitait déjà chaque année à venir à Sursenet. Tu sais, il est le seul membre de ma famille qui me reste.
Laure le savait bien.«MauriceTarbadon, maire socialiste de Sursenet, réélu à chaque fois à la majorité des voix. Anticlérical,célibataire, une sœur aînée — la mère de Julien — morte avec son époux dans un accident de voiture, il y a vingt ans…Elle avaitlu tout cela dans le dossier de ces messieurs… propriétaire du domaine de la Bastide, ancienne ferme fortifiée attenante aux remparts, d’où émerge la source approvisionnant tout le village… »
Julien immobilisa le véhicule dans la cour intérieure du domaine, prenant garde aux va-et-vient d’un chien turbulent.
— Hudôr ! Viens ici !
Une femme les attendait à l’entrée principale.
— Laure, je te présente Clémentine.
La femme aux cheveux blancs prit Julien dans ses bras.
— Mon petit bonhomme ! Comme je suis heureuse !
Elle l’embrassa bruyamment sur les deux joues.
— Venez, venez ! Ne restons pas là, je vais vous montrer votre chambre. Hudôr, hors des pieds ! C’est ton oncle qui sera content de te voir !
— Il n’est pas là ?
— Il est descendu à Vaison-la-Romaine y faire quelques emplettes. Il rentrera pour le dîner. Je suis enchantée de vous connaître, mademoiselle.
— Moi de même, madame.
— Oh là ! Appelez-moi Clémentine. Il n’y a pas de madame qui tienne ici.
La gouvernante s’empara d’une valise et les précéda dans la demeure.
— Je vous ai installés dans la chambre lilas, vous avez ainsi tout l’étage à votre disposition.
L’étage en question se composait d’une chambre spacieuse avec deux lits jumeaux, d’une immense salle de bain contiguë et d’un salon gracieusement enrichi de meubles anciens. Au milieu de la pièce, Laure apprécia la table ornée d’un surtout éclatant et son aiguière d’eau sur un bassin d’argent.
À travers de hautes fenêtres à meneaux, l’appartement donnait sur un jardin coloré avec en toile de fond les Dentelles Sarrasines ciselées par l’usure du temps.
Laure ne put s’empêcher d’exprimer son émerveillement.
— Quel calme ! Quelle beauté sauvage !
Le spectacle montueux se découpant sur fond d’azur faisait toujours le même effet auprès des hôtes de la Bastide. Clémentine regardait tendrement Julien.
— Vous êtes chez vous.
La jeune femme sourit à Clémentine, décontenancée par tant de sollicitude.
« …ClémentineGorelier, née à Avignon en 1940, veuve de José Cortasse, ébéniste à Sorgues, employée de maison chez Maurice Tarbadon depuis 1975.
Sans enfants…»
Le rapport ne mentionnait pas si elle avait des relations plus intimes avec le maire.
— J’espère que tu te sentiras bien ici, dit Julien en s’affalant sur un lit.
— Pour un endroit paisible, c’est un endroit paisible. Répondit-elle en évitant la main tendue du jeune homme.
— Je vais prendre une douche et me changer pour le dîner.
Laure s’enferma prestement dans la salle de bain.
Dommage, pensait Julien, il aurait bien fait avec elle quelques galipettes, la fenêtre ouverte, sous la caresse d’un petit vent frais et le chant strident des cigales.
Il se remémora leur première rencontre ou plus exactement leur premier accrochage. Elle l’avait tamponné dans un parking à Paris. Ils avaient rempli les papiers d’assurance sur la terrasse d’un café où il lui arracha une promesse à déjeuner dans la semaine et elle tint parole.
Tous les deux étaient libres. Après un mois de rendez-vous galants, Julien, lui proposa de passer quinze jours avec lui dans la propriété de son oncle.
À sa grande surprise, elle accepta directement.
Le jeune homme observait les nuages à travers l’œil-de-bœuf de la chambre à coucher.
Qu’avait-elle de si attirant ?
Un doux mélange de réserve et de sensualité, une subtile combinaison de crédulité et de certitude, faisait de Laure une femme mystérieuse.
Il comptait bien la découvrir davantage durant ces vacances d’été.
— Je descends voir Clémentine. Prévint Julien
— Parfait, je te rejoindrai plus tard ! répondit-elle à travers la porte de la salle de bain.
Clémentine vaquait à son ouvrage quand Julien entra dans la cuisine.
— Tiens, voici de l’eau.
Julien but une longue rasade et remplit un second verre.
— Ah ! Il y avait longtemps que je n’avais plus bu une telle eau.
Clémentine hocha la tête en signe d’approbation. L’eau venait delasource ; celle qui prenait naissance dans la propriété et alimentait en eau potable tous les habitants de Sursenet.
— Je l’ai puisée ce matin à la fontaine du village.
Julien la taquina.
— Tu n’as toujours pas la permission d’accéder à la source elle-même ?
La femme haussa les épaules.
— Tu connais ton oncle ! Personne n’a le droit d’aller fourrer son nez sous la borie !
Julien, de la fenêtre pouvait apercevoir cette ancienne cabane de quinze mètres de long, construite en pierre plate, qui servait à l’origine de grange et qui recouvrait à présent la résurgence de l’unique source pérenne du village.
Depuis toujours, il incombait aux différents propriétaires de la Bastide l’obligation de veiller à la bonne distribution de l’eau pour tous les autochtones.
L’oncle Maurice, dès 1975, procéda lui-même aux réaménagements du captage de la source en fonction du type de terrain et des besoins des habitants.
La tête de l’ouvrage était préservée sous la borie qu’il avait fait allonger en conséquence afin d’éviter tous risques de dégradation. Il s’en réservait seul l’accès, prenant ce devoir très au sérieux. L’eau à usage domestique et l’eau pure ne bénéficiaient pas du même traitement sous la borie.
C’était donc à la fontaine du village que Clémentine devait quérir l’eau pure comme tout un chacun, ce qui faisait l’objet de plaisanterie entre elle et Julien.
— Comment la trouves-tu ?
— De quoi parles-tu, mon Julien ?
— De Laure.
— Cette jeune fille est superbe. Ne dirait-on pas qu’elle sort d’un magazine de mode ?
— Mais encore ?
— Pour davantage, il est un peu tôt d’en parler, attends quand même que nous fassions plus ample connaissance.
Le regard fuyant de Clémentine échappa à Julien.
— Ah ! Voici ton oncle qui arrive.
Maurice Tarbadon, un vigoureux.
L’homme avait garé son vieux pick-up dans la cour, et les bras chargés de commissions, se dirigeait vers la porte extérieure de la cuisine que Clémentine lui tenait ouverte.
— Alors ? Le grand couillon est arrivé ?
Les deux hommes s’embrassèrent chaleureusement.
— Tu nous as amené une petite de Paris ?
Un sourire espiègle erra sur les lèvres de l’oncle. À ses yeux, rien ne valait une fille saine aux hanches pleines du Comtat à ces Parisiennes benoîtes que son neveu lui amenait de temps à autre.
— Oui Maurice, et j’espère que tu vas bien te tenir cette fois. Rétorqua le neveu.
— Oh ! Du moment qu’elle apprécie l’eau, moi…
Laure apparut dans la vaste cuisine.
— Bonjour ! Vous n’auriez pas un Coca au frais ?
— Maurice, intervint Julien, je te présente mon amie Laure.
— Enchanté, mademoiselle, enchanté !
Soyez la bienvenue au domaine ! Julien ne manquera pas de vous le faire visiter au fil des jours. Quant à la boisson, vous ne trouverez que de l’eau et du vin par ici.
Viens Hudôr, viens brave bête !
Maurice suivi du chien, quitta la pièce, laissant une Laure perplexe.
Diverses tartes aux légumes accommodèrent le repas qui fut à la hauteur de la réputation culinaire de Clémentine. Laure fut impressionnée par la taille et la saveur des fruits. Une carafe d’eau et une bouteille de côtes du rhône Villages trônaient sur la table dressée sous un imposant lustre à pendeloques.
La fille remarqua que l’oncle buvait le vin avec modération.
Ce dernier, d’une voix forte et timbrée relatait à Julien les derniers événements du village. Lui et Clémentine avaient cet accent de Provence qui vous transposait directement dans une pièce de Pagnol.
— Sais-tu qui est revenue au village ?
Julien attendit la réponse.
— La petite Émeline !
Tout en débarrassant la table, Clémentine le reprit.
— Petite, petite, elle doit avoir dans la trentaine, la fille à Augustin ! Le bel âge quoi !
— Elle est à présent la maîtresse de l’école, continua Maurice.
— Une jolie femme. Précisa la gouvernante.
— Cela doit bien faire vingt ans que je ne l’ai plus vue ! observa Julien.
Clémentine lui mit une main sur l’épaule.
— Comme vous jouiez ensemble autrefois. Je vous vois encore courir dans la garrigue entre les ajoncs piquants et les lupins colorés, et me ramener des branchettes de romarin.
Julien hocha la tête en souriant.
— Je me souviens un jour lui avoir glissé une cigale dans sa chemisette…
— Bon ! Excusez-moi, mais je crois que je vais me coucher.
Laure se leva.
— Je t’en prie Julien reste avec ton oncle ; vous devez certainement avoir encore des tas d’anecdotes amusantes à vous raconter. Bonsoir à tous.
Un chat miaula et descendit à la hâte du premier étage.
— Elle a dû mettre Aqua à la porte.
Julien crut bon d’expliquer qu’elle était allergique aux chats.
Au bout d’un moment, il prit également congé de son oncle, embrassa Clémentine et monta dans sa chambre.
Maurice et la femme se regardèrent sans un mot et échangèrent un petit sourire entendu.
— Oh ! Julien ! De nouveau au pays ?
Le jeune homme fit un geste amical à la personne qui barrait le seuil de l’unique épicerie du village. Laure qu’il tenait par la main affichait un sourire à chaque rencontre chaleureuse, avec le sentiment désagréable d’être une figurante muette dans « Le retour du fils prodigue. »
— Laure, je te présente Félix, l’homme qui fait à la fois office d’épicier, de boulanger et de coiffeur du patelin.
— Mademoiselle ! Je suis ravi de saluer une Parisienne.
— Vous ne seriez pas également boucher ?
Cette boutade amusa Félix.
— Ma petite dame, de mémoire d’homme, on n’a jamais vendu de la viande à l’étal dans ce village. Tiens mon gars, ceci est pour Clémentine ; elle me l’avait demandé hier matin.
Julien se saisit du cabas en osier.
— Vous n’auriez pas du Coca par hasard ?
— Holà ! Vous voulez vous empoisonner ? De mémoire d’homme, on n’a jamais eu de cola dans ce village !
— Et des cigarettes ?
— Vous voulez vous achever ou quoi ? De mémoire d’homme, il n’y a jamais eu du tabac dans mon épicerie !
Laure désabusée releva qu’à part une excellente mémoire, il n’avait pas grand-chose, le Félix !
— Viens ! Julien lui reprit la main.
Ils s’engagèrent dans les venelles à la fraîcheur délicate et se dérobèrent sous des tonnelles de glycines.
Par moments ils croisèrent quelques habitants heureux de les rencontrer. Leur gentillesse et leur joie de vivre décontenancèrent Laure.
Plus loin, aux détours d’une ruelle, de solides soustets les obligèrent à courber la tête.
Sans lui, elle se serait immanquablement égarée dans ce dédale où le temps semblait s’être assoupi.
Ils retombèrent comme par enchantement, sur la grande place où se dressait fièrement l’unique fontaine du village surplombant la vallée de l’Ouvèze.
— Jamais je ne me lasserai à contempler cet endroit ! Sens-tu cette odeur de lavande qui nous monte aux narines ?
Laure découvrit un Julien sémillant, heureux de vivre, heureux d’avoir retrouvé ses racines et les sensations de son enfance, et empressé de les lui faire partager.
Dommage qu’il fût si gentil. Un léger scrupule traversa son esprit.
Un passage du dossier lui revint en mémoire: « … la fontaine de Sursenet: construction hexagonale, munie de plusieurs bassins, aménagés pour la distribution de l’eaupotable et de son écoulement organisé vers les jardins situés sous le village… »
— Tu rêves ?
— Non j’admire l’originalité de la fontaine. Que sais-tu d’elle ?
Julien, agréablement surpris par la question, s’assit sur un muret aux côtés de Laure et entama la description des éléments constitutifs de l’ouvrage.
Érigée en 1686, la fontaine se composait d’un grand bassin hexagonal où se dressait un imposant vase décoré duquel quatre mascarons inquiétants vomissaient des jets d’eau. Elle alimentait un large déversoir contigu qui servait toujours d’abreuvoir pour animaux, et aussi à quelques mètres de là, un ancien lavoir couvert aux bords érodés. Laure imaginait très bien ce que pouvait être à l’époque ce lieu de convivialité intense autour duquel se rencontraient journellement les villageois ; car rien n’avait changé !
— Tu me dis que l’eau est buvable ?
— Buvable ? Julien se mit à rire. C’est la fontaine la plus pure du Vaucluse.
— D’où vient-elle ?
— Elle vient de la source de la Bastide. L’eau est acheminée par une galerie souterraine aménagée à cet effet et comme tu peux le constater, le trop-plein est récupéré par un fuyant d’eau qui part arroser les potagers alentour.
— Ingénieux !
— Comme on dit : « Eici, l’aiga es d’aur ! » ici, l’eau c’est de l’or. Viens, allons nous désaltérer.
Le couple, sous un soleil brûlant, s’approcha de la fontaine où devisaient joyeusement quelques personnes.
— Mais c’est notre Julien qui vient là !
Embrassades, accolades, boutades.
Laure se sentit de trop et alla se réfugier à l’ombre du lavoir.Vivement qu’elle remplît son contrat ; ce côté rural commençait à l’agacer. Quel intérêt avait donc ce patelin pour… ces messieurs ?
— Laure, Laure !
Julien en compagnie d’une jeune femme, lui faisait signe de venir les rejoindre.
Encore des retrouvailles et de touchantes remémorations en perspective.
— Émeline, je te présente Laure.
Elle releva intérieurement l’ordre des prénoms.
— Bonjour ! J’ai déjà entendu parler de vous hier soir.
— Je suis ravie de connaître la fiancée de Julien.
— Nous ne sommes pas fiancés.
— Ah ? Excusez-moi…
— Il n’y a pas de mal.
Les deux femmes se ressemblaient autant que l’orchidée noire au genêt jaune.
En un coup d’œil, Laure observa les cheveux naturellement blonds et bouclés d’Émeline, son vieux jean usé et son chemisier à fleurs, moulant une poitrine généreuse.
Émeline apprécia chez Laure l’épaisse toison de jais retenue par une paire de lunettes solaires, les superbes jambes s’échappant d’une minijupe et le top assorti, judicieusement échancré.
Tandis que les yeux adroitement maquillés de Laure dévisageaient le minois avenant d’Émeline, Julien leur servit deux gobelets d’eau.
— Ainsi, vous êtes instit ?
— Je suis la maîtresse d’école du village, je m’occupe en fait des différentes classes à la fois.
— Vous aimez les enfants, je suppose ?
— Ils sont passionnants, enthousiastes et si attachants.
La grimace de la Parisienne ne confirmait en rien cette extériorisation. Jamais Laure n’avait envisagé d’avoir un enfant. Déjà qu’elle répugnait à prendre un chien dans son appartement !
— Et bien je vous souhaite une bonne journée, Émilie.
— Émeline.
— Ah oui ! Tu viens Julien, je voudrais trouver un vrai magasin qui vend du Coca et des cigarettes.
Le jeune homme fit un petit sourire embarrassé et emboîta le pas de sa compagne sous le regard suivi d’Émeline.
Accaparé par son oncle, le neveu laissa Laure descendre seule à Gigondas.
Une fois garée place du Portail suivant les indications de Julien, elle sortit un portable de son sac à main et composa le numéro que ces messieurs lui avaient laissé.
— Allo ? C’est Laure Heuchin… Oui, je suis maintenant sur place…
Elle éprouva ensuite le désir soudain de passer à autre chose, d’entendre sa cousine.
— Salut !… Oui, c’est moi. Où es-tu ?… Ce n’est pas vrai ! Et comment est-il ?… Arrête ou j’arrive de suite… Ici ? C’est un bled perdu. On se croirait au Moyen-Âge… Julien ? Il ne se doute de rien… Je le crains !… Ah non, rien à voir avec Mario… Je verrai bien… Allez, je te laisse, veinarde !… Oui, moi aussi, bisous, ciao, ciao !
Laure ferma lentement son portable.
Quinze jours, se dit-elle, pas un de plus !
Par la fenêtre entrouverte de la chambre, Julien entendait gringotter un rossignol qui dominait les cymbalisations des cigales mâles ; autant d’invitations à la pariade !
Laure s’étira dans ses draps découvrant deux petits seins ronds et fermes. Elle avait dormi comme un loir et étrangement elle avait faim.
— Quelle heure est-il ?
— Il est sept heures trente.
Julien se leva et écarta les amples rideaux opaques.
— Non pas encore !
— « Let the sunshine, let the sunshine in ! » chantonna-t-il.
Il rejoignit Laure dans son lit et se colla contre son dos dénudé. En effleurant de ses lèvres le duvet naissant de sa nuque, il déclencha chez elle quelques tressaillements de plaisir.
— Viens ! dit-elle en se débarrassant d’une minuscule culotte qui atterrit sur le plancher.
Elle ouvrit les bras et ferma les yeux. Elle s’imagina Mario.
— Alors, les tourtereaux ! Quels sont vos projets aujourd’hui ?
Maurice finissait son petit déjeuner et versait de l’eau dans le bol du chat.
— Vous ne lui donnez pas du lait ?
— Jamais mademoiselle ! Aqua est pareil au chat de Johann Grander ; il ne boit plus que de l’eau vivifiée, ce qui le maintient ainsi en excellente santé !
Laure se demandait qui pouvait bien être ce Grander ? Un voisin sans doute !
— Je pensais faire ce matin le tour du propriétaire, puis emmener Laure visiter les villages avoisinants.
—Bonne idée, mon garçon ! Je suis sûr que cela va lui plaire.
Laure s’efforça d’afficher un sourire emballé.
— Je vais chercher mon appareil photo.
Le domaine de la Bastide s’étalait sur six hectares ceinturés d’une part par les vieux remparts de la ville et d’autre part, par un haut mur de pierre en mauvais état.
Outre l’imposante demeure et la borie couvrant la source, une ancienne tour de garde s’élevait au fond du jardin et faisait office de remise à outils et ustensiles divers.
Ils flânèrent dans l’allée ombragée de platanes, longèrent les massifs bigarrés d’arbustes et de fleurs pour parvenir le long des murs aux rosiers grimpants.
Julien respirait toutes les fragrances que ses narines captaient au détour de leur balade.
— On se croirait égaré dans un tableau de Monet !
Laure s’efforçait de faire fuir un frelon frétillant qui finissait franchement par l’échauffer.
— Oh ! Les amoureux !
Sous un large chapeau en raphia, un homme leur faisait des signes amicaux.
— Qui est-ce encore ?
— Tu ne le reconnais pas ? C’est Félix.
L’homme s’appliquait à replacer des cadres à rayons dans les ruches disposées pas loin d’un plant de thym.
— Félix est aussi apiculteur. Précisa Julien.
Laure resta à une certaine distance du rucher.
— Alors il n’y a que vous qui travaillez dans ce village ?
Félix rit de bon cœur.
