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Le mot «sabotage» n'était, il y a encore une quinzaine d'années, qu'un terme argotique, signifiant non l'acte de fabriquer des sabots, mais celui, imagé et expressif, de travail exécuté «comme à coups de sabots.» Depuis, il s'est métamorphosé en une formule de combat social et c'est au Congrès Confédéral de Toulouse, en 1897, qu'il a reçu le baptême syndical. Le nouveau venu ne fut pas, dès l'abord, accueilli par tous, dans les milieux ouvriers, avec un chaleureux enthousiasme. Certains le virent d'assez mauvais œil, lui reprochant ses origines roturières, anarchiques et aussi son… immoralité. Malgré cette suspicion, qui ressemblait presqu'à de l'hostilité, le sabotage a fait son chemin… dans tous les mondes.
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Veröffentlichungsjahr: 2018
CHAPITRE PREMIER Quelques jalons historiques
CHAPITRE II La «marchandise» travail
CHAPITRE III Morale de classe
CHAPITRE IV Les procédés de sabotage
CHAPITRE V L'obstructionnisme
Le mot «sabotage» n'était, il y a encore une quinzaine d'années, qu'un terme argotique, signifiant non l'acte de fabriquer des sabots, mais celui, imagé et expressif, de travail exécuté «comme à coups de sabots.»
Depuis, il s'est métamorphosé en une formule de combat social et c'est au Congrès Confédéral de Toulouse, en 1897, qu'il a reçu le baptême syndical.
Le nouveau venu ne fut pas, dès l'abord, accueilli par tous, dans les milieux ouvriers, avec un chaleureux enthousiasme. Certains le virent d'assez mauvais œil, lui reprochant ses origines roturières, anarchiques et aussi son… immoralité.
Malgré cette suspicion, qui ressemblait presqu'à de l'hostilité, le sabotage a fait son chemin… dans tous les mondes.
Il a désormais les sympathies ouvrières. Et ce n'est pas tout. Il a conquis droit de cité au Larousse, et nul doute que l'Académie,—à moins qu'elle n'ait été sabotée elle-même avant d'être parvenue à la lettre S de son dictionnaire,—ne se résolve à tirer au mot «sabotage» sa plus cérémonieuse révérence et à lui ouvrir les pages de son officiel recueil.
On aurait cependant tort de croire que la classe ouvrière a attendu, pour pratiquer le sabotage, que ce mode de lutte ait reçu la consécration des Congrès corporatifs. Il en est de lui comme de toutes les formes de révolte, il est aussi vieux que l'exploitation humaine.
Dès qu'un homme a eu la criminelle ingéniosité de tirer profit du travail de son semblable, de ce jour, l'exploité a, d'instinct, cherché à donner moins que n'exigeait son patron.
Ce faisant, avec tout autant d'inconscience qu'en mettait M. Jourdain à faire de la prose, cet exploité a fait du sabotage, manifestant ainsi, sans le savoir, l'antagonisme irréductible qui dresse l'un contre l'autre, le capital et le travail.
Cette conséquence inéluctable du conflit permanent qui divise la société, il y a trois quarts de siècle, le génial Balzac la mettait en lumière. Dans La Maison Nucingen, à propos des sanglantes émeutes de Lyon, en 1831, il nous a donné une nette et incisive définition du sabotage:
Voici,—explique Balzac.—On a beaucoup parlé des affaires de Lyon, de la république canonnée dans les rues, personne n'a dit la vérité. La république s'était emparée de l'émeute, comme un insurgé s'empare du fusil. La vérité, je vous la donne pour drôle et profonde.
Le commerce de Lyon est un commerce sans âme, qui ne fait pas fabriquer une aune de soie sans qu'elle soit commandée et que le paiement soit sûr. Quand la commande s'arrête, l'ouvrier meurt de faim, il gagne à peine de quoi vivre en travaillant, les forçats sont plus heureux que lui.
Après la révolution de juillet, la misère est arrivée à ce point que les CANUTS ont arboré le drapeau: Du pain ou la mort! une de ces proclamations que le gouvernement aurait dû étudier. Elle était produite par la cherté de la vie à Lyon. Lyon veut bâtir des théâtres et devenir une capitale, de là des octrois insensés. Les républicains ont flairé cette révolte à propos du pain, et ils ont organisé les CANUTS qui se sont battus en partie double. Lyon a eu ses trois jours, mais tout est rentré dans l'ordre, et le canut dans son taudis.
Le canut, probe jusque là, rendant en étoffe la soie qu'on lui pesait en bottes, a mis la probité à la porte en songeant que les négociants le victimaient, et a mis de l'huile à ses doigts: il a rendu poids pour poids, mais il a vendu la soie représentée par l'huile, et le commerce des soieries a été infesté d'étoffes graissées, ce qui aurait pu entraîner la perte de Lyon et celle d'une branche du commerce français… Les troubles ont donc produit les «gros de Naples» à quarante sous l'aune…
Balzac a soin de souligner que le sabotage des canuts fut une représaille de victimes. En vendant la «gratte» que, dans le tissage ils avaient remplacée par l'huile, ils se vengeaient des fabricants féroces,… de ces fabricants qui avaient promis aux ouvriers de la Croix-Rousse de leur donner des baïonnettes à manger, au lieu de pain… et qui ne tinrent que trop promesse!
Mais, peut-il se présenter un cas où le sabotage ne soit pas une représaille? Est-ce qu'en effet, à l'origine de tout acte de sabotage, par conséquent le précédant, ne se révèle pas l'acte d'exploitation?
Or, celui-ci, dans quelques conditions particulières qu'il se manifeste, n'engendre-t-il pas,—et ne légitime-t-il pas aussi,—tous les gestes de révolte, quels qu'ils soient?
Ceci nous ramène donc à notre affirmation première: le sabotage est aussi vieux que l'exploitation humaine!
Il n'est d'ailleurs pas circonscrit aux frontières de chez nous. En effet, dans son actuelle formulation théorique, il est une importation anglaise.
Le sabotage est connu et pratiqué outre Manche depuis longtemps, sous le nom de Ca'Canny ou Go Canny, mot de patois écossais dont la traduction à peu près exacte qu'on en puisse donner est: «Ne vous foulez pas.»
Un exemple de la puissance persuasive du Go Canny nous est donné par le Musée Social1:
[1] Circulaire no 9, 1896.
En 1889, une grève avait éclaté à Glasgow. Les dockers unionistes avaient demandé une augmentation de salaire de 10 centimes par heure. Les employeurs avaient refusé et fait venir à grands frais, pour les remplacer, un nombre considérable de travailleurs agricoles. Les dockers durent s'avouer vaincus, et ils consentirent à travailler aux mêmes prix qu'auparavant, à condition qu'on renverrait les ouvriers agricoles. Au moment où ils allaient reprendre le travail, leur secrétaire général les rassembla et leur dit:
«Vous allez revenir travailler aujourd'hui aux anciens prix. Les employeurs ont dit et répété qu'ils étaient enchantés des services des ouvriers agricoles qui nous ont remplacés pendant quelques semaines. Nous, nous les avons vus; nous avons vu qu'ils ne savaient même pas marcher sur un navire, qu'ils laissaient choir la moitié des marchandises qu'ils portaient, bref que deux d'entre eux ne parvenaient pas à faire l'ouvrage d'un de nous. Cependant, les employeurs se déclarent enchantés du travail de ces gens-là; il n'y a donc qu'à leur en fournir du pareil et à pratiquer le Ca' Canny. Travaillez comme travaillaient les ouvriers agricoles. Seulement, il leur arrivait quelquefois de se laisser tomber à l'eau; il est inutile que vous en fassiez autant.»
