Le sang des uniformes - Denis Leypold - E-Book

Le sang des uniformes E-Book

Denis Leypold

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Beschreibung

Entre l'armée allemande et l'armée française, les jeunes Alsaciens doivent choisir...

Ils sont issus d’une même famille originaire d’Alsace que la guerre de 1870 sépare et que celle de 1914 oppose.
Henri, 19 ans, est soldat dans l’infanterie allemande. Comme plusieurs de ses camarades, il est natif d’une vallée des Vosges alsacienne et il sera opposé aux forces anglaises. Charles, qui a passé son enfance dans le Gard, est capitaine dans l’armée française. Chacun d’eux connaîtra la douloureuse expérience des champs de bataille, des aubes de fer, des pluies d’obus, de la fureur des engagements et de la fragilité de la vie.

L’histoire romancée de leur vie, du Tonkin au Nord de la France, avec leurs pensées, leurs désirs blessés de fraternité et de partage avec tous les hommes, librement interprétée sur la base de souvenirs familiaux et d’archives, porte le témoignage d’une tragédie humaine et familiale qui n’est pas moins la conséquence revancharde de la guerre de 1870.

Le récit poignant d'une famille alsacienne déchirée par la guerre.

EXTRAIT

Neuve-Chapelle, 1915

Sous le ciel bas de ce matin glacé de février, deux formes allongées dans le lit marneux de la terre se dissimulaient derrière le parapet de la tranchée ainsi que des statuettes de glaise figées dans la rétine du temps. Elles semblaient tenir le monde au bout de leur fusil. Ne venaient-elles pas de surprendre un mouvement suspect, en face ? Une sensation pénétrante et mortifère de vulnérabilité venait les asservir, les saisissant dans sa gueule, les portant à concentrer toute leur attention sur un pauvre petit bout de terre ravagé, questionnant son relief crevé d’entonnoirs, leur trouble bondissant comme des couteaux dans la poitrine. Ces moments d’extrême tension usaient les hommes, les attachaient à la sécheresse des solitudes que pouvaient abreuver des déluges de fer, les emprisonnant dans leur attente.
Mais tout tardait à venir, rien ne se passait, là, en face, rien ne se décidait, rien ne se redressait pour venir les frapper d’un redoutable coup de faux. Était-ce une feinte ? Alors, lentement, à force de ne rien entendre d’autre de plus ordinaire que le chant continu des tirs qui marchait sur l’horizon, on se mettait à porter devant soi le rêve fou d’espérance que les choses pourraient bien rester ainsi jusqu’à la fin de la guerre.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Denis Leypold est docteur en histoire et responsable scientifique au Musée de minéralogie de l’Université de Strasbourg. Fils et petit-fils de forestier, il se passionne pour la nature, la poésie, la photographie, l’histoire et l’architecture médiévale, ainsi que pour l’écriture à laquelle il a consacré son premier roman Johann de Salm publié en 2013, et un ouvrage d’art Églises - Kirchen, voyage photographique - eine Fotoreise en 2014, puis Le manuscrit de Wittenberg ; L’écuyer noir en 2016 ; Le chant de Livia en 2017 chez Ex Aequo. Né en Alsace en 1953, il vit près de Strasbourg.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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Table des matières

Résumé

1ere PARTIE

2eme PARTIE

Épilogue

Du même auteur

Résumé

Ils sont issus d’une même famille originaire d’Alsace que la guerre de 1870 sépare et que celle de 1914 oppose. Henri, 19 ans, est soldat dans l’infanterie allemande. Comme plusieurs de ses camarades, il est natif d’une vallée des Vosges alsacienne et il sera opposé aux forces anglaises. Charles, qui a passé son enfance dans le Gard, est capitaine dans l’armée française. Chacun d’eux connaîtra la douloureuse expérience des champs de bataille, des aubes de fer, des pluies d’obus, de la fureur des engagements et de la fragilité de la vie.

L’histoire romancée de leur vie, du Tonkin au Nord de la France, avec leurs pensées, leurs désirs blessés de fraternité et de partage avec tous les hommes, librement interprétée sur la base de souvenirs familiaux et d’archives, porte le témoignage d’une tragédie humaine et familiale qui n’est pas moins la conséquence revancharde de la guerre de 1870.

Denis Leypold est docteur en histoire et responsable scientifique au Musée de minéralogie de l’Université de Strasbourg. Fils et petit-fils de forestier, il se passionne pour la nature, la poésie, la photographie, l’histoire et l’architecture médiévale, ainsi que pour l’écriture à laquelle il a consacré son premier roman Johann de Salm publié en 2013, et un ouvrage d’art Églises - Kirchen, voyage photographique - eine Fotoreise en 2014, puis « Le manuscrit de Wittenberg » ; « L’écuyer noir » en 2016 ; « Le chant de Livia » en 2017 chez Ex Aequo. Né en Alsace en 1953, il vit près de Strasbourg.

Denis Leypold

Le sang des uniformes

Roman historique

ISBN: 978-2-37873-031-4

Collection Hors Temps

ISSN : 2111-6512

Dépôt légal février 2018

© couverture Ex Aequo

© 2017 Tous droits de reproduction, d’adaptation et detraduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.

Éditions Ex Aequo

6 rue des Sybilles

88370 Plombières les bains

www.editions-exaequo.fr

Un an plus tard, c’était au tour d’Émile.

Cette année d’écart aura séparé les deux frères

sur l’interminable liste du monument aux morts.

I

Neuve-Chapelle, 1915

Sous le ciel bas de ce matin glacé de février, deux formes allongées dans le lit marneux de la terre se dissimulaient derrière le parapet de la tranchée ainsi que des statuettes de glaise figées dans la rétine du temps. Elles semblaient tenir le monde au bout de leur fusil. Ne venaient-elles pas de surprendre un mouvement suspect, en face ? Une sensation pénétrante et mortifère de vulnérabilité venait les asservir, les saisissant dans sa gueule, les portant à concentrer toute leur attention sur un pauvre petit bout de terre ravagé, questionnant son relief crevé d’entonnoirs, leur trouble bondissant comme des couteaux dans la poitrine. Ces moments d’extrême tension usaient les hommes, les attachaient à la sécheresse des solitudes que pouvaient abreuver des déluges de fer, les emprisonnant dans leur attente.

Mais tout tardait à venir, rien ne se passait, là, en face, rien ne se décidait, rien ne se redressait pour venir les frapper d’un redoutable coup de faux. Était-ce une feinte ? Alors, lentement, à force de ne rien entendre d’autre de plus ordinaire que le chant continu des tirs qui marchait sur l’horizon, on se mettait à porter devant soi le rêve fou d’espérance que les choses pourraient bien rester ainsi jusqu’à la fin de la guerre.

On avait remarqué que les Anglais tournaient leurs périscopes en direction des ruines du village de Neuve-Chapelle. Sans doute y pèseraient-ils bientôt de toute leur force dans l’intention d’emporter la crête d’Aubert et, dans leur effort de reconquête, de pousser jusqu’à Lille. On s’était presque habitué à cette pensée, on vivait avec elle, tout en espérant que les hostilités préluderaient au pire le plus tard possible, ou jamais.

La 12e Compagnie du 55e régiment d’infanterie westphalien du comte Bülow von Dennewitz était, tout près de Neuve-Chapelle, en première ligne depuis trois longues semaines sans qu’il n’y eût par bonheur d’affaire sérieuse, comme si le front proche s’était subitement immobilisé dans les gelures de février. Hormis de violents et courts duels d’artillerie, les coups de feu redoutables des tireurs d’élite, les reconnaissances-éclairs au-delà des barbelés, le front restait sans énergie, comme épuisé. Chacun mettait à profit ce surplus d’apaisement pour enterrer ses positions et les rendre plus promptes à la riposte, plus adaptées aux conditions de vie et moins vulnérables à la curiosité des obus qui fouinaient comme des loups pour tuer les hommes dans leur trou. Une existence dans le froid et la pluie presque monotone percée d’un destin qui plantait ses couperets au hasard, dans un talus ou dans une vie.

Son corps tendu à l’extrême, longuement Henri attendait, redoutant les tireurs embusqués derrière de subtils camouflages à moins de cent mètres dans la zone des tranchées. Devant eux s’allongeaient les reliefs épouvantés d’un vaste verger haché par les averses de fer que barrait une épineuse frondaison de barbelés ; un terrain que les attaques précédentes avaient labouré et crevé en une profusion de plaies boueuses. Quel étrange et inquiétant monde était-ce ! Tout semblait tellement tranquille sous le plafond de nuage au-dessus d’eux qu’ils en venaient à ignorer le commerce habituel des canons qui questionnait plus loin la plaine, tellement habituel qu’il faisait partie du quotidien de ces longues journées.

À la longue, ils ne perçurent rien qui pût les inquiéter, tout semblait en ordre, tout comme les embrasements de la nuit que l’on voyait parfois bondir avec la rapidité d’une meute de loups affamés.

— Je commence à avoir froid, à ne pas bouger on aura bientôt des glaçons au bout de notre nez.

L’homme qui s’était adressé en français à Henri s’était détendu et osa même sourire. Originaire d’un petit village de montagne de Basse-Alsace, Henri n’avait pas encore vingt ans. Son appel sous les drapeaux avait abîmé de chagrin ses parents, creusant leurs soirées d’amères solitudes. Mais la mère et le père s’étaient montrés dignes jusqu’à son départ pour le lieu de rassemblement à Dettweiler. Ils surent longtemps contenir leurs larmes pour ne pas le rendre plus accablé qu’il ne l’était déjà. De taille moyenne, il avait les yeux bleus des hommes de la montagne, les jambes solides et des épaules que son travail à la fonderie avait élargies. Son caractère égal et paisible, son penchant naturel pour la perfection servi par une facilité de contact, le plaisir qu’il en éprouvait avaient grandi en lui et c’est sans doute aussi à cause de cela que quiconque l’approchait ressentait à son endroit un esprit plein de bons sens et de serviabilité.

— Edmond, tu as bien raison, asseyons-nous et fumons une pipe, aujourd’hui rien de sérieux ne viendra, ni demain d’ailleurs !

— Je voudrais avoir ta confiance, tu parles déjà comme un vétéran !

Comme ils glissaient, faussement soulagés, de la paroi de la tranchée étroite où ils s’étaient hissés, un autre homme surgissant d’une démarche vive et oppressée butta presque sur eux. Par ses yeux dilatés, qui illuminaient la visière de son casque à pointe, Henri reconnut immédiatement leur ami.

— C’est toi, Charles, tu es déjà de retour de Richebourg ? Assieds-toi et raconte-nous.

— On ne t’attendait pas avant le soir ; ils t’ont chassé ? demanda Edmond avec la douceur habituelle de son ironie. 

Découvrant ses amis, son visage s’éclaira davantage, accentuant ses pommettes sous la peau livide. Ils prirent place, emmitouflés dans leur manteau sur un marchepied, une longue planche solidement fixée à l’aide de pieux, où s’étaient déjà installés plus loin deux autres hommes de la même compagnie.

Natifs de cette même vallée d’Alsace où l’on parle français, tous trois s’exprimaient plus ou moins ouvertement dans cette langue, sauf lorsqu’ils se trouvaient en présence d’autres recrues de langue allemande, ne souhaitant pas provoquer leur défiance. Leur intégration dans la compagnie tenait beaucoup au charisme de Henri qui avait su capter la sympathie d’un petit groupe d’hommes originaires de Hanovre. Ces derniers, de les entendre s’exprimer dans une autre langue que la leur, allaient jusqu’à vouloir apprendre un peu de français. Ainsi apprirent-ils quelques mots simples, parfois drôles, et aussi d’autres, douteux, en dialecte vosgien. Si ces moments étaient réguliers, tous se gardaient bien de plaisanter longuement à la légère, chacun ressentant remuer dans la poitrine une lourde pierre à la vue de ce sinistre désert de terre puant la charogne où ils étaient bien obligés de vivre. On savait que pour ces trois hommes natifs d’Alsace la guerre serait doublement éprouvante puisqu’ils devaient lutter contre la France. Mais que savaient-elles au juste, les recrues du nord de l’Allemagne, du destin de l’Alsace et de la Moselle ? Que représentait pour eux la guerre de 1870, celle de leur père ? L’Alsace, leur avait-on appris, était une vieille terre germanique qui avait un temps accueilli les insignes impériaux des empereurs à Haguenau. Comme pour cette guerre du siècle passé où Napoléon III avait abdiqué, on avait décidé pour eux et imposé le devoir dû à l’Empereur Guillaume 1er de Hohenzollern. Des relations amicales et de nombreux moments de partage contribuèrent cependant à mieux se connaître et s’apprécier. On trouvait ainsi curieux que des trois Alsaciens aucun ne parlât le dialecte du Rhin ; ils ignoraient que rien n’était simple pour ce petit bout de territoire d’où ils venaient, un carrefour de peuples, si loin à présent.

Edmond était un garçon un peu lourd, le visage allongé toujours souriant, paisible et peu volubile, s’exprimant lentement avec ce doux accent modulé si particulier à la région d’où il était natif, mais si différent de l’accent lorrain disgracieux d’autres villages. La ferme paternelle se trouvait à peine à quelques kilomètres du village d’Henri, mais il fallait, pour la rejoindre, traverser le large dos d’un haut massif montagneux tout plein de sonnailles l’été. La ferme paternelle était une longue ruche pleine de monde et de travail ; elle dominait une vaste étable frémissante de vie où se tenaient des bœufs, des vaches, des chevaux et des porcs. Jamais jusque-là il n’avait quitté sa montagne, toujours attaché à la vie quotidienne de la ferme.

Charles, les yeux brillants comme des billes neuves, le visage rond et les lèvres charnues, était le plus grand des trois. Bavard impénitent, ne tenant jamais en place, le verbe facile, prompt à la colère, mais discipliné, il secondait son père dans la profession de menuisier. L’atelier était situé dans une solide bâtisse au centre d’un gros village de la vallée que séparait une rivière d’une étroite et petite ville, mais plus riche et que dominaient les ruines du château épiscopal. Sa position d’aîné de quatre frères et sœurs le poussait quelquefois par habitude à user d’un peu d’autorité, mais l’incertitude des lendemains le muselait souvent et il sombrait dans une mélancolie muette le laissant abattu. C’était alors que jouait le secours affectif de ses deux compagnons auxquels il témoignait en retour une attitude pleine de modeste reconnaissance, n’étant pas habitué à parler de la profondeur cachée des sentiments. Ce comportement soudait entre eux des liens qui n’auraient probablement pas existé autrement dans la vie civile. Mais là, la fraternité était une nécessité qui dépassait la petitesse des choses de la vie quotidienne. Ils se trouvaient en face de Britanniques envers lesquels ils n’éprouvaient rien d’autre que les sentiments attristés d’une impossible amitié que partageait d’ailleurs l’ensemble des fusiliers de la compagnie. Dans les tranchées les règles de survie l’emportaient sur les notions d’humanité sous peine d’élimination, et cette situation terrible était ressentie au plus profond de chacun comme une invraisemblable malchance. Les trois hommes se consolaient par défaut en constatant qu’ils n’étaient pas opposés à des soldats français, ce qui n’était sans doute pas le cas chez bien d’autres jeunes gens d’Alsace et de Moselle. Comment pouvait-on supporter cette situation ? Devait-on alors ignorer sa vie en baissant son arme pour se laisser magnifiquement fusiller ? Ces questions qui pesaient dans leur cœur n’étaient jamais qu’à peine suggérées et toujours remisées à plus tard sous le couvert du sifflement des obus, une autre réalité obsédante.

Charles s’allait vers de sourdes inquiétudes, prêtant parfois un regard vigilant vers le ciel, redoutant un shrapnell dont la venue ne se repérait qu’au dernier moment. Il semblait avoir froid, bien qu’en ce mois de février le temps fût moins rude dans la plaine que dans les montagnes des Vosges.

— Comment était-ce ? demanda enfin Henri.

— Lamentable, justifia-t-il en haussant nerveusement les épaules. Servir de traducteur dans une situation pareille est à tomber encore plus malade que nous ne le sommes déjà ! Qu’est-ce qu’ils avaient donc besoin de me chercher pour ça ! rageait-il.

— Raconte, que lui voulait-on à cet Anglais, d’où venait-il ?

— Mais laisse-moi parler, bonrra ! C’était un major, un gradé originaire d’une région appelée Yorqscher, ou quelque chose comme ça et je m’en fous, qui s’exprimait dans un meilleur français que n’importe lequel d’entre nous.

— Tu n’exagères pas un peu, non ?

— Puisque je te le dis ! Comme le lieutenant ne comprenait ni l’anglais ni le français, ce fumier m’a dicté les questions que je transférais en français. Le major m’a répondu qu’il s’était égaré la nuit et qu’à force de ramper et de tourner en rond il était tombé comme un con dans nos tranchées au milieu des hommes du petit Bunkmann. Il a vraiment failli être abattu à bout portant, d’ailleurs, à voir sa gueule, il l’était assurément, tout juste s’il n’avait pas fait dans son froc.

— Était-il en mission ? Seul ?

— Ma parole, tu poses les mêmes questions que le lieutenant ! s’exclama-t-il en le regardant avec fixité. Il était apparemment en reconnaissance avec quelques autres soldats, des bleus comme nous, poursuivit-il, desquels il a été séparé par une tempête de marmites et rejeté dans une chaîne de trous, et comme un trou ressemble plus à un autre, il crut après une errance de deux bonnes heures reconnaître les siens, ce couillon ! 

Edmond qui n’avait encore rien dit, mais écoutait en dodelinant de la tête, murmura lentement comme pour lui-même :

— Une chance en effet d’être prisonnier, pour lui la guerre sera plus supportable.

— Supportable ? Qu’en sais-tu ! Enfermé dans un camp loin de ses hommes serait plus supportable ? J’en doute ! reprit Henri.

Les trois hommes demeurèrent un moment silencieux, leurs pensées s’échappant de leur enfer pour rejoindre leur pays, si beau et si proche de la perfection, car vu d’ici le monde de paix était une terre lointaine où la vie était éclatante de bonheur et de générosité. Et comme pour les tenir éveillés et attentifs à leur propre environnement, le choc brutal tout proche d’un obus leur rappela les mises en garde entendues lors des instructions. Ils quittèrent précipitamment leur place pour un abri profond creusé dans le parapet, poursuivis par d’autres coups et des paquets de terre projetés par les explosions. Leur abri présentait d’abord une courte galerie qui s’enfonçait en chicane vers une salle carrée au plafond renforcé d’un poutrage assez solide pour résister à tous les projectiles excepté les mines. Le soir venait de s’étendre sur le pays et avec lui reprenaient d’un bout à l’autre de l’horizon les envoûtants spectacles des fusées éclairantes et les brûlantes pluies d’acier. Après quelques heures d’un mauvais repos, le chef de section fit irruption au milieu d’eux en leur annonçant qu’ils participeraient dans la nuit à la réparation d’une partie du réseau de barbelés. Cette nouvelle remua en leur poitrine une lourde pierre qui les garda éveillés jusqu’à la nouvelle apparition du chef de section. Pour ces hommes encore peu aguerris, qui n’avaient encore rien vu de ce qui les attendait, cette expérience était encore douce. Lorsque le moment arriva enfin et qu’il retrouva la tranchée, Henri fut accueilli tout d’abord par la faible clarté d’une lune hésitante qu’un voile nuageux semblait vouloir cacher, si bien qu’il fut tout heureux de cette apparition charmante, en même temps qu’il ressentit un pincement au cœur. Mais il découvrit aussi avec étonnement la vive et silencieuse agitation qui entourait les préparatifs de l’expédition. Il en fut effrayé, croyant qu’il devait participer à un coup de main. Mais les fusiliers rencontrés ne faisaient que prendre position, certains plus en avant et d’autres plus en retrait, ces derniers manifestement en couverture. Sans mots dire, huit hommes se regroupèrent autour du chef de section, reçurent les instructions et s’apprêtèrent au signal à s’aventurer dans la zone. La bande de terrain sur laquelle ils allaient devoir ramper était étroite. Ils devaient agir en silence, comme des ombres, bien que tirer sur les câbles de fer barbelé avec des gants épais pour les assembler avec des pinces ne leur fût ni simple ni exempt de bruits. Henri réussit à surmonter sa peur et à s’engager à leur suite. C’était la première fois qu’il quittait la tranchée pour s’approcher des premières lignes anglaises. En plein jour, il eut été impossible de s’en tirer sans être pris pour cible, mais sous le couvert du clair-obscur de la nuit, sous un ciel rouge partiellement nuageux, il se sentit moins vulnérable. Ce sentiment trompeur était partagé par tous les hommes qui bataillèrent, deux par deux, contre la résistance de ces satanés câbles hérissés de pointes. Au fur et à mesure qu’ils progressaient dans leur tâche, Henri s’aperçut de ce fait étrange, de celui qui voulait qu’il ne perçût plus de son anxiété qu’un faible tiraillement comme si le danger s’était imposé en lui comme une normalité, une fonction rendant obsolète l’existence qu’il avait connue jusque-là. Ce premier contact avec le risque le surprit, et il se dit que bientôt il ne pourrait plus éprouver devant la mort les mêmes sentiments mêlés d’horreur et de révolte que par le passé. Était-ce aussi le cas chez ses amis ? À chaque effort, à chacun des bruits métalliques qu’ils provoquaient, tous demeuraient silencieux, attentifs au moindre mouvement qu’ils auraient pu provoquer en face. Cinquante mètres de ce terrain carié et jonché de débris militaires les séparaient à peine. Avec la nuit et sous les éclairages diffus, cette prairie couverte d’odeur de guerre prenait des allures de fin des temps. Plus loin, une fusée monta dans le ciel, amorça une longue courbe avant d’éclater et de brûler en une grande et somptueuse fontaine de feu éclairant le sol comme en plein jour. Aussitôt, chacun baissa la tête, enfonçant son visage dans le sol, ne bougeant plus, humant la terre, pendant que retentissait une série de coups de fusil. Puis tout replongea sournoisement dans un moment surréel de rémission qui dura le temps qu’il fallait pour mener jusqu’au bout ce travail d’ombre. A l’occasion d’une courte pose qui suivait l’attente de la fixation plus loin d’un fil de fer barbelé, Henri avait entendu parler et des déplacements dans la tranchée anglaise. Cela lui sembla à la fois profondément étrange et invraisemblable ; ainsi donc, des hommes d’un autre pays vivaient là-bas, se cachaient, parlaient entre eux dans une autre langue, et comme eux ils n’attendaient qu’un ordre pour se jeter dans la toile meurtrière. Il n’eut pas le temps d’approfondir cette réflexion qu’une balle comme une guêpe furieuse fouilla devant lui le barbelé, abandonnant au passage de méchantes étincelles, et que claquaient des tirs de représailles. Les hommes de la section se hâtèrent en rampant de regagner la tranchée. La mission était accomplie. Alors que Henri encore tremblant et blanc comme un linge retrouvait ses deux compères et les autres hommes de la section, de brefs éclairs lointains illuminèrent les arrières, projetant vers les lignes anglaises des obus de gros calibre. Redoutant une réplique anglaise, les officiers intimèrent aux hommes de regagner leur abri pendant que des guetteurs effarouchés prenaient leur poste pour affronter les longues heures de la nuit. S’étant allongé dans sa cabine de couchage, Henri dormit ce soir-là comme cela ne lui était plus arrivé depuis les deux semaines qu’il était au front.

II

La compagnie fut bientôt relevée et envoyée en cantonnement à Marquillies, un village à l’arrière que des bombardements avaient détruit les mois précédents. Logeant dans la cave voûtée spacieuse et confortable d’une grande maison ruinée, ils apprécièrent avec volupté la chaleur d’un poêle sur lequel mijotait chaque soir une soupe de légumes aux lardons, plus épaisse que d’habitude. Jusque-là, l’intendance avait été irréprochable.

Après une dure journée d’entraînement et comme il allait rejoindre ses camarades dans la cave, les pensées d’Henri lui firent ralentir le pas et il s’arrêta devant la maison silencieuse à demi-effondrée dont la cave dépendait. Il ne pouvait dire pourquoi il se sentait assailli par des sentiments troubles chaque fois qu’il passait devant la bâtisse. Sans doute était-ce parce qu’une maison représentait pour lui quelque chose de sacré et qu’il ne pouvait admettre qu’on pût détruire les fruits des générations qui y avaient établi leur siège de vie. Jusque-là, ni lui ni ses camarades n’avaient été tentés d’explorer la maison en ruine, l’accès à la cave se faisant depuis l’extérieur. Il leva son regard sur la façade et constata combien était laid le crépi qui la couvrait, et combien pauvre était son ornementation. Il hésita encore avant de franchir le seuil. Du vestibule, dont on avait débarrassé partiellement les gravats pour permettre le transport de la grande table de cuisine vers la cave, on voyait en face un escalier et un premier étage dont il ne restait que des solives soutenant le ciel ; la chambre à coucher qui devait s’y trouver avait basculé dans le vide avec tous ses meubles. Il remarqua à droite ce qui devait être la salle à manger, laquelle était la seule pièce encore accessible, quoiqu’ouverte à tous les vents. Dans les décombres de planches enchevêtrées, de plâtre, de vêtements, d’éclats de verre, de vêtements, de vaisselles brisées et de meubles fracassés, s’épuisaient les traces muettes d’une vie ancienne, de projets et de travaux à présent dévastés. Contemplant cet anéantissement, Henri, qui avait en mémoire l’incendie au printemps 1914 de la maison d’un cousin plus jeune, trembla en imaginant qu’un tel et même désastre aurait pu toucher tous les villages de sa région. Poussant du pied un cadre dont la vitre était brisée, il eut la curiosité de le retourner, et ce faisant la surprise de découvrir la photographie d’un couple. L’image était bizarrement presque intacte, à peine altérée par les pluies glacées de l’hiver. Elle représentait deux jeunes mariés, sans doute les propriétaires de la maison que la guerre avait chassés. La mariée, toute de blanc vêtue selon la mode française, était aussi grande que son mari. Elle avait un beau front, de beaux yeux et un petit sourire moqueur qui dominaient l’homme dont le maintien gauche et fasciné avait quelque chose de charmant et de désuet à la fois. Leur visage était loin d’être déplaisant, et Henri en conçut de la tristesse. Longuement il dévisagea les deux jeunes gens aux regards chargés du temps de leur bonheur, se sentant regardé par eux, pénétré de leur présence. Il remarqua que la tradition était ici aussi de mettre une couronne de fleurs dans les cheveux de la mariée en gage de virginité, ce que n’avait pas obtenu sa mère enceinte de quatre mois lors de son mariage en 1891. La différence était néanmoins notable en particulier par le grand voile de plusieurs mètres que quatre fillettes également toutes de blanc vêtues avaient déployé derrière elle. Le mari tenait à la main un chapeau haut de forme et avait endossé un costume sombre comme en portent les directeurs de la fonderie et des tissages d’indienne. C’était la demeure de gens riches, mais de quoi pouvaient-ils bien vivre ? se demanda-t-il. Il ne pouvait imaginer que dans ce paysage fangeux la terre fût saine et productive. Là-haut dans la montagne, on se mariait différemment, car on était pauvre. Néanmoins, les bénédictions nuptiales restaient des moments très forts et très beaux, avec ou sans couronnes, et impliquaient tout le village. La mariée était l’objet de beaucoup d’attention pour sa parure ; ainsi, à l’inverse de la mariée de la photographie, elle portait une robe noire serrée à la taille par une large ceinture de soie rouge et des bas de couleur écarlate. Sa couronne était constituée de fleurs artificielles et d’un assemblage de clinquants resplendissants que couvrait une coiffe décorée de nœuds de rubans aux couleurs vives se mêlant aux tresses de cheveux qui rebondissaient dans le dos. Le marié portait à son côté gauche une branche de laurier aux feuilles dorées et argentées chargées de nombreux rubans de diverses couleurs. Comme tout cela semblait joyeux au milieu des couleurs locales. C’était ainsi que Henri voyait les choses telles qu’elles le seraient lorsqu’il rentrerait à la fin de la guerre pour épouser Émilie, la cousine d’Edmond. Elle allait sur ses dix-neuf ans et était si amène, si sérieuse et pourtant si drôle. Pensant à elle, il se mit à sourire pendant que ses doigts serraient plus fort le cadre, son sourire se perdant dans les décombres de la maison, dans les poutrages arrachés et sur les tapisseries que les pluies et le vent décollaient des murs.

Il sortit de son rêve éveillé et allait abandonner au sol le cadre qu’il tenait encore quand il se ravisa. L’observant une dernière fois, il découvrit qu’il en éprouvait du respect et eut honte de ce qu’il allait faire machinalement. Parcourant du regard les lieux dévastés, il remarqua une niche murale vers laquelle il se dirigea à travers les décombres pour l’y déposer délicatement et avec respect, s’assurant qu’il ne tomberait pas au prochain coup de vent. Ainsi, le couple de la photographie pouvait vivre encore dans sa maison, mais comme les visages, taches spectrales sur le fond noir de la photographie, paraissaient saisis d’étonnement et de tristesse, il détourna les yeux. S’en retournant sur la place d’un pas lent, Charles, qui pointait sa tête hors de l’escalier de la cave, lui lança d’un ton ironique :

— C’est bien sûr parce que tu es amoureux que tu fais cette tête !

— Qu’est-ce que ça peut bien te faire !

— Alors, viens par ici, nous avons déniché de bonnes bouteilles, mon vieux, et il paraît que tu chantes aussi, je l’ignorais, c’est le moment de montrer ce que tu sais faire et ça te changera les idées ! 

Et comme faisant écho, il distingua à travers les ruines de la maison, dans le soir qui tombait, des rougeoiements danser brièvement au bout de l’horizon ainsi que des sons d’orgue lointain naître dans l’ivresse des bombardements.

— Espérons que les Anglais nous laisseront tranquilles, à moins qu’ils désirent trinquer et chanter avec nous ce soir ! 

Ils furent plus de vingt de la compagnie à se retrouver à la cave avec le sous-officier Albert Hilker de Braunschweig, le chef de section, dans une joyeuse ambiance. La cave voûtée était aussi spacieuse et propre que solide. Le poêle se trouvait dans la première salle alors que la seconde était couverte de paillasses. La longue table, qu’on avait réussi à retirer des ruines de la maison et à réparer, était placée au centre de la première salle qu’éclairait une lampe à pétrole. On avait réussi à faire passer le tuyau du poêle par une lucarne partiellement obstruée. Par comparaison aux abris du front, c’était un luxe inouï. Comme il y faisait chaud, la plupart des hommes avaient quitté manteaux et vestes et joignaient leur voix à celle d’un bandonéon. Le cidre et le vin abandonnés dans la cave par les propriétaires de la maison se comptaient en plusieurs caisses. Le vin de Touraine montait vite à la tête et contribuait à un délire collectif. La divine boisson était accompagnée de pommes de terre qui mijotaient dans une énorme marmite avec du lard en quantité mesurée que l’on dévorait déjà des yeux. Il faisait bon vivre ainsi, délivrés de la terrible oppression qui pesait sur chacun, dans une franche camaraderie avec, pourquoi pas, des Anglais ou des Français s’ils eussent été là, en riant, fumant et buvant ensemble. Il n’y avait pas de place pour les esprits fiers et individuels, tous participaient à ce même rapprochement nécessaire qui lie, face au danger, les hommes en un seul corps. Lorsqu’enfin le calme fut revenu, l’aube promenait ses voiles glacés sur la campagne engourdie que la neige avait blanchie dans la nuit. Henri se souvint, ému, que les mariés de la photographie l’avaient visité dans son sommeil.

III

De retour au front, on les avait dirigés sur l’aile gauche entre Neuve-Chapelle et La Bassée, vers un bon et récent retranchement. La position était remarquablement renforcée avec de solides parapets en bois, de nombreux postes de mitrailleurs, des épaulements constitués d’un empilement de sacs de terre, des abris profonds soigneusement construits avec des réserves de nourriture et d’eau potable, une cloche pour prévenir contre les gaz de combat. Profitant de cette base solidement organisée, ce furent eux qui prirent l’initiative du combat en effectuant avec quelques succès des attaques de harcèlement. Ce fut au cours de l’une d’elles que le long Ehrmann reçut une balle en pleine tête. Edmond se souvenait encore de ses mises en garde « Une fois à terre, ne relevez pas tout de suite la tête, attendez ! », c’était exactement ce conseil qu’il venait d’enfreindre.

Les choses cependant évoluèrent avec des réactions plus violentes de la part des Anglais, jusqu’à ce que ce fût à leur tour de mener des attaques ponctuelles. Ce matin du 10 mars, Edmond, qui était de garde, avait eu le réflexe de plonger au fond de la tranchée avant que le petit obus dont il semblait être la cible n’éclatât à quelques mètres de son poste. Pendant qu’il se remettait de sa mémorable culbute, la danse nerveuse des fusils avait repris de partout comme si l’obus avait éveillé les hommes. Reprenant rapidement sa place dans l’air qui empestait l’odeur de poudre et de métal que les jours précédents avaient décliné, tout tremblant il observa avec méfiance de nombreux jets de grenades dont il voyait de loin les trajectoires courbes, puis leur éclatement : c’était inhabituel. À quoi fallait-il s’attendre à présent ? Il était 7h30. Le ciel noir semblait prêt à se rompre comme une peau trop sèche et déverser vers la terre toute la folie furieuse du monde. Dressant longuement l’oreille, il crut enfin entendre des appels venir du côté anglais. Et puis tout retomba. Ses pensées tournèrent furieusement dans sa tête avant de se souvenir de Henri et Charles au repos dans l’abri, comme si leurs vies dépendaient à présent de sa vigilance. Au bout d’un moment, cependant, cet homme attentif aux choses de la nature, aux odeurs que transporte le vent, sensible parfois à ce qui est indiscernable, prit vaguement conscience qu’un phénomène, à lui-même étranger, rampait au-devant de lui. Alors que les autres relâchaient leur attention, il demeura au contraire tendu comme la corde d’un arc, fixant en face, de l’autre côté des barbelés, les mouvements que faisait le terrain. Juste devant son visage vibrait une fleur minuscule, la première fleur qu’il voyait depuis qu’il était au front. Il ne put échapper à ce mystérieux et fascinant intérêt qu’elle lui suscita ; elle lui rappelait les prairies de la montagne. De ses rêves qui roulaient de loin vers lui il en aspira la saveur, reconnaissant la sauvage liberté d’une liqueur dont l’arôme et les distances ne pouvaient tromper. Sa main s’éleva, non pour la cueillir, mais peut-être pour la toucher simplement, quand, surpris, il suspendit son geste : des centaines de jaillissements d’éclairs s’élevaient obliquement de derrière les positions anglaises dans un ciel devenu rougeoyant. Il comprit qu’une grêle d’obus allait tomber sur eux. Il était 8 heures à sa montre. Au même instant, Henri se souleva de sa couche, les yeux écarquillés. Charles, se redressant, le vit s’élancer dans l’étroit passage menant vers l’extérieur. Ressentant le sol vibrer sous les coups de violentes explosions, il ne savait pas encore que ce bombardement était l’annonce d’une attaque sérieuse. Il bondit à son tour de sa couche. À l’extérieur, Henri courait à la recherche d’Edmond malgré les obus qui éclataient et sous des averses de terre le long de la tranchée zigzagante, manquant de renverser au milieu des cris les soldats affolés qu’il rencontrait, si bien qu’il lui parut presque impossible d’avancer tant il y avait de confusion, d’uniformes, de visages saisissants qui venaient en tout sens. Par chance, le bombardement, mal ajusté, s’interrompit alors qu’il s’intensifiait sur la zone de front de Neuve-Chapelle, si proche néanmoins. Qu’un seul obus tombât au milieu de nous et se serait un affreux carnage, pensa-t-il. « Henri ! » finit-il par entendre hurler à travers le bruit assourdissant. Relevant la tête, il reconnut Edmond qui le regardait, recroquevillé sur le parapet de la tranchée en compagnie d’autres qui, comme lui, tournaient leurs regards vers le village, tantôt vers le ciel et vers les lignes anglaises. Ils demeurèrent de longues minutes les spectateurs médusés, craintifs et éblouis par l’hallucinant spectacle du fleuve rugissant qui traversait le ciel matinal. Eux, qui le voyaient pour la première fois, ne pouvaient que tracer ce parallèle troublant du Jugement dernier. Mais rien encore ne bougeait devant eux, seul ronflait un gigantesque soufflet de forge assisté par les battements de milliers de marteaux heurtant le sol à une cadence effrénée. À leur côté se tenait un « ancien » les yeux aux aguets ; il se pencha vers Henri et lui confia qu’il avait vu bien pis, que ce n’était qu’un feu d’artifice, un feu de broussaille dans le désert, mais aussi qu’ils allaient subir un assaut. « Un assaut ! », murmura Henri plein de frayeur ; mais l’homme n’avait pas entendu. Il concentrait ses regards sur les lignes anglaises, les oreilles bourrées de déflagrations. Là-bas, les marteaux de forge poursuivirent leur battage sur une enclume dissimulée par le jaillissement de milliers d’étincelles fusantes, de cendre et de fumée. Pour ces jeunes recrues, ce serait le baptême du feu. Le bombardement semblait s’élargir de part et d’autre du village, le prenant en tenaille, l’écrasant sous les coups. Que l’on pût survivre sous une pareille fontaine de feu leur sembla inimaginable, et que cette même fontaine les épargnât leur parut tout aussi incompréhensible. La craintive fascination qui s’était emparée de Henri redoubla lorsqu’il vit se former au-dessus d’eux un second arc-en-ciel de feu. Écrasé de stupeur, il le vit retomber comme une cascade à moins de cent mètres sur les lignes ennemies, si proche qu’il en ressentit son souffle puissant. Ses yeux restèrent longtemps levés vers le ciel transformé en contrée ardente d’où s’exhalaient de monstrueux hurlements de tuyaux d’orgue, comme s’il était traversé par les armées de la géhenne. Il trembla qu’il ne s’effondrât sur eux. Se retournant, il découvrit les masses accumulées que formaient les bataillons : des milliers de fusils et de casques serrés les uns contre les autres telle une armée médiévale. De cette masse mouvante effarée et éclairée par la lueur des éclatements et du fascinant arc-en-ciel, le bouillonnement d’une ultime tension le pénétra d’une force incroyable si bien qu’il faillit perdre l’équilibre. L’ancien hocha la tête et, secouant son pouce vers le ciel, se mit à rire. Henri l’entendit qui disait :

— C’est notre artillerie qui retrousse ses manches, et elle a une poigne de fer ! 

Il ne put souhaiter que ce spectacle ne fût qu’illusion, un peu comme au sein d’un rêve, tant tout ce qu’il voyait dépassait les limites de la compréhension. Devant, de l’autre côté du réel, on voyait des tôles fuser de brûlants éclairs et, roulant au-dessus des lignes anglaises, d’épais boyaux de fumée d’où jaillissaient sous les marteaux de grands éclatements. Oui, l’hypnose avait été un moment plus forte que la peur, et celle-ci se fit reconnaître bientôt quand revint à l’esprit la proximité d’un choc frontal, que ce dernier était en préparation du côté des lignes adverses, et que ce serait une rude épreuve, la première qu’ils eussent à subir. « Les Anglais vont attaquer ! » hurla un capitaine à un sous-officier qui venait contrôler les postes des mitrailleuses de son secteur. À cette affirmation, le sang d’Edmond se figea, car brusquement le déluge de feu s’allongea pour toucher les secondes lignes avant de s’alléger considérablement, et déjà naissait un fracas différent : celui des mitrailleuses, des fusils et des grenades. C’était de Neuve-Chapelle que venait ce vacarme immense, terrifiant et si proche. La tranchée était encombrée d’hommes, chacun avait néanmoins sa place, chacun avait fait claquer la culasse de son arme et préparé des grenades, les mains tremblantes, attendant fébrilement, ne perdant plus un seul instant de vue les positions anglaises. Curieusement, aucun obus n’était tiré contre eux. Les mitrailleuses derrière leurs sacs de protection ou leur blindage d’acier étaient en position ; les estafettes partaient sitôt leurs messages déposés entre les mains du capitaine, lequel ensuite donnait des ordres brefs que l’on exécutait immédiatement. Charles n’était pas là, et comme ses camarades il allait devoir se battre, séparé d’eux, en entrant pour la première fois dans le jeu de la mort, un jeu insensé. Les Anglais allaient se décider puisqu’ils attaquaient déjà depuis plus d’un quart d’heure tout autour de la localité qu’ils paraissaient avoir investie, selon ce que rapportaient les rares observateurs lorsqu’ils revenaient à bout de souffle. Et puis brusquement ce fut l’assaut. Devant eux, à moins de cent mètres, chose invraisemblable et hallucinante, les ombres de milliers d’hommes venaient de jaillir des tranchées, courant vers eux, déchargeant, bondissant en hurlant comme des enragées. Les deux hommes de la montagne oublièrent bien vite leurs pensées emportées dans le fracas instantané des armes. Par quel sortilège ces hommes avaient-ils échappé au bombardement ? Cela paraissait si absurde, si inexplicable, que l’on se demandait si ce qui s’offrait à leur vue était bien la réalité, si cette terrible obsession qu’avaient ces ombres à courir vers eux, le visage tourné vers la mort, ne procédait pas d’une illusion ou d’une feinte. Dans le fracas infernal des armes, Henri eut encore la pensée que les hommes avaient perdu la raison, peut-être que l’on se trouvait à l’époque de l’Ancien Testament lorsque les Hébreux livraient leurs dernières forces contre les Babyloniens. La zone de tranchée qu’Henri et Edmond occupaient étant la plus proche des lignes anglaises, ils paniquèrent à l’idée de se trouver submergés par le nombre de combattants qui se rapprochait d’eux malgré la fusillade meurtrière. Devraient-ils bientôt se livrer à un corps à corps redouté ? « Mais bon nom de bon nom, il en vient toujours, ne comprennent-ils pas ? » s’écria Edmond, la figure baignée d’une curieuse et étrange expression de rage qu’on ne vit jamais chez lui, comme s’il était devenu fou.

Henri se retourna et découvrit déjà plusieurs de ses camarades de régiment affalés au fond de la tranchée. « On n’a pas le choix ! » pensa Henri, la poitrine comprimée, en lâchant des coups de feu. Comment viser lorsque les bras tremblent, lorsque le sang bout et que l’on commence à s’effacer devant la peur d’être submergé et de périr ?  Il découvrit à cet instant cette chose nouvelle, que jamais il n’avait pu imaginer, qui voulait qu’il n’y eût plus de place pour les sentiments humains : il est seulement question de survie.

À son côté, un grenadier arma sa grenade pour la lancer le plus loin qu’il put d’un ample et long mouvement. Son geste, répété par d’autres, signifiait que les assaillants étaient à présent très proches, juste derrière les barbelés qu’ils tentaient de sectionner. Là où éclataient les grenades, des vêtements déchiquetés étaient projetés vers le ciel en même temps que des cris de souffrance. Les mitrailleuses fauchaient sans interruption des vagues de combattants sans en affaiblir l’énergie guerrière. Il eut le temps d’observer des mouvements dans la partie la plus lointaine de leur tranchée, un peu comme si on s’y battait. « Ça va mal, ça va mal » murmura-t-il avec angoisse. Puis, plus proche, bondissant d’un entonnoir formant un repli de terrain, un groupe d’assaillants se glissa vers eux jusqu’à ce que les claquements de dent d’une mitrailleuse et les déchirements des grenades les fissent périr. C’est seulement à ce moment-là qu’il se rendit compte que les combattants devant lui ne portaient pas de casque, mais une sorte de turban. Henri n’y comprenait rien, « Mais quels sont ces gens ? » pensa-t-il. Son questionnement s’arrêta là, une gerbe de feu d’une brutale chaleur, jaillissant à quelques mètres devant lui dans un éclatement assourdissant, projeta autour d’elle des mottes de terre et des éclats métalliques. Un autre projectile filant au ras du sol vint ensuite siffler entre lui et Edmond. Le no man’s land qui s’étendait devant eux se couvrait de bancs de fumée âcre que la lumière du jour naissant ne pouvait pénétrer. Secoué par le rugissement de l’attaque, il ne se rendit pas tout de suite compte, comme si ses yeux tardaient à s’ouvrir, que cette même zone était couverte de milliers de corps enchevêtrés que piétinaient dans leur élan de nouveaux combattants, avant de s’écrouler à leur tour. Se fondant dans la bataille, Henri cessa alors d’exister ; son nom même avait disparu, comme celui de son camarade et de tous les autres. Ils ne formaient plus que des parties de rouages sous un horizon ferré de herses qui les hacheraient tôt ou tard.