Le Sexe opposé - André-Joseph Dubois - E-Book

Le Sexe opposé E-Book

André-Joseph Dubois

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Beschreibung

Un road movie haletant où suspense et mystère sont réunis, pour le plus grand plaisir des lecteurs !

Voici un personnage qui pour être un homme très ordinaire n’est pas n’importe qui : en quelques heures, il découvre que sa femme le trompe, reçoit un revolver dans un mystérieux colis et fait la connaissance de l’amant.
Faut-il y voir le signe du destin ou une machination particulièrement machiavélique ? 
Pour y voir clair, monsieur Sorg s’embarque dans un road movie à travers la France, truffé de surprises et de rencontres plus surprenantes les unes que les autres. 
Le Sexe opposé nous apprendra entre autres choses que l’amour n’est pas le moindre des crimes et que la condition humaine n’échappe au tragique que par l’humour et la dérision.

Dans un style à la fois incisif et malicieux, Le Sexe opposé est un hommage au roman et au cinéma noirs.

A PROPOS DE L'AUTEUR 

Né en 1946 à Liège,  André-Joseph Dubois illustre sa Wallonie natale dans ses romans, en particulier les années 1980. Il fut récompensé à deux reprises par le Prix Félix Denayer de l'Académie royale de langue et de littérature française de Belgique.

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Seitenzahl: 338

Veröffentlichungsjahr: 2014

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Du même auteur

L’Œil de la mouche, Balland, 1981.

Réédition Espace Nord, 2013

Celui qui aimait le monde, Balland, 1983

Les Années plastique, roman, Weyrich édition, 2011.

1

Ce jour-là, j’ai successivement affronté un cadavre, acquis un revolver et découvert que ma femme venait de me quitter. Dans cet ordre, oui : l’inverse aurait été plus logique, ce qui prouve seulement que la vie ne poursuit aucun dessein logique. Mais bon.

Donc, Cadavre, scène 1 : clap !

Pour me rendre à mon travail, il me fallait quitter Liège par l’autoroute qui file allègrement vers l’Allemagne et, pour ce faire, escalade roidement un des versants de ce qu’on appelle « la tranchée de Cheratte ». Si roidement en vérité qu’elle forme une sorte de rampe d’où on débouche en plein ciel, peut-on croire, comme mû par un tremplin. En fait, on aborde seulement un interminable plateau que l’ennui des siècles a érodé. Si la vitesse est suffisante, ce qui était souvent mon cas, on éprouve, outre la passagère illusion céleste dont je viens de parler, un léger spasme du bas-ventre qui n’est pas sans évoquer, oh, très en deçà, le bienheureux orgasme.

Nous étions quelques voitures distribuées sur les trois bandes, quand soudain, dans une mitraillade de stops incandescents, notre nombre parut se multiplier, les voitures devant moi se serrèrent à se toucher et je m’immobilisai de justesse derrière une Celica (je ne m’intéresse pas aux marques mais ce mot inscrit sur le coffre s’est gravé dans ma mémoire), entre un conducteur noir qui me dévisageait de ses yeux blancs et un plombier à profil de César (Entreprise Matteoti – je ne sais plus où se plaçait le double t –, Toitures et Sanitaires). Il y eut quelques secondes d’incertitude où nous faisions face à un pétillant et matinal soleil de juin, puis la dame de la Celica ouvrit sa portière, sortit et vomit copieusement en prenant appui sur l’aile de sa voiture. Elle se remit à son volant en se tamponnant la bouche. Il était temps, toute la caravane immobilisée fut parcourue comme d’un frisson, on se remettait en route. La dame de la Celica d’un autoritaire écart à droite coupa le bref élan du conducteur noir pour passer devant lui, je m’élançais déjà quand je dus de nouveau m’arrêter : à un mètre devant moi, un cadavre me barrait la route.

Comme tombé du ciel. Il le regardait d’ailleurs, le ciel, de ses yeux fixes. Un type d’une cinquantaine d’années, en pull cerise, très printanier, avec de grosses pompes à tiges. Il avait les bras le long du corps, un peu mous, la jambe gauche tendue mais le pied tordu ; la droite était repliée et inclinée vers l’asphalte. De la matière violette lui avait coulé de l’oreille et un ruisselet de sang noir s’étirait en suivant la pente. Il était en somme parfaitement indécent, ainsi couché au soleil, démantibulé, immobile, offert, candide, avec son entrejambe étalé à tous les regards. Rien de plus obscène que les cadavres de la route. D’ailleurs, le premier geste des secouristes est de les recouvrir : question de moralité publique.

Que pouvais-je faire ? Derrière moi, ça klaxonnait déjà ferme. Quelques tours de volant et je coupai moi aussi la route à l’infortuné conducteur noir, l’entreprise Matteoti ou Mateotti ne paraissant pas disposée à abandonner un pouce de terrain. Nous avons roulé au pas pendant quelques dizaines de mètres, puis les voitures alentour se sont raréfiées et j’ai pu regagner mon ordinaire 140. J’avais déjà oublié le cadavre et le soleil ne brillait pas moins fort.

Voilà. Allons-y, Revolver, scène 2 : clap !

Je travaillais dans une Z.I., lieu sinistre et faussement propret en bordure de l’autoroute. Rien à en dire, chacun connaît de tels bâtiments épars, tout béton et aluminium, coiffés d’enseignes monstrueuses et prometteuses. Rien à dire non plus de la firme qui m’occupait et me payait plutôt bien. Il suffit de savoir que nous étions une quinzaine logés dans des bureaux cubiques, que nous pianotions à longueur de journée sur des claviers gris, que nous disposions d’un distributeur de boissons fraîches, d’une cafétéria et de toilettes scrupuleusement entretenues. Intrigues diverses, bien entendu : de pouvoir, de cul, de pouvoir et cul étroitement imbriqués. En fait, tout cela n’a rien à voir avec mon histoire. Plus utile sera l’évocation du parking, une esplanade quadrillée de pimpante couleur blanche. Et indispensable la précision suivante : ce parking a été si mal calculé que, lorsqu’il est rempli, les premières voitures garées sont bloquées par les suivantes. D’où cette obligation imposée par une antique note de la direction de laisser les portières déverrouillées et la clé sur le contact. Le gardien Johnny qui veille aux intrus depuis sa barrière est seul habilité à manœuvrer les voitures quand il faut libérer quelqu’un. Il n’y a aucune raison de penser que ces dispositions aient changé depuis les événements qui nous occupent.

Ce jour-là, quand je regagnai mon véhicule automoteur (style de gendarme, de circonstance), il était environ seize heures trente. Le parking était déjà dégarni, collègues, clients et visiteurs l’ayant tôt déserté pour filer vers leurs barbecues estivaux. J’aperçus le paquet à travers la vitre avant même de m’asseoir : un sac de papier blanc, genre pour sandwich, installé comme chez lui sur le siège du convoyeur. Je ne laisse jamais rien en vue dans ma voiture, question d’ordre plutôt que de prudence. Je m’installai, posément, quoique passablement intrigué. Je me mis aussitôt à ruisseler, la voiture stationnant au soleil depuis des heures. Je pris le sac, son papier raide craquait un peu, il pesait lourd, en tout cas pour un sandwich, et je jure que je devinai ce qu’il contenait rien qu’au contact : car rien n’est comparable à la forme d’une crosse de revolver, même à travers une épaisse couche de papier. Je plaçai le sac entre mes cuisses et l’entrouvris ; apparurent la petite gueule ronde, l’ergot du guidon, le cylindrique puits d’ombre qui plongeait dans les tréfonds. Je refermai le sac, regardai autour de moi : déjà coupable.

Qu’aurais-je pu faire à ce moment ? qu’auraisje dû faire ? À vingt mètres à peine, Johnny me considérait déjà curieusement, accoudé à la fenêtre de son espèce de bocal, inquiet de ce que je pouvais diable tripoter entre mes cuisses. La sagesse aurait été de sortir de ma voiture en brandissant le sac, d’aller vers lui et de crier : « Johnny, sacré couillon, regarde ce qui m’arrive, as-tu vu rôder quelqu’un autour de ma bagnole ? » Étonnement de Johnny, juron, explication, oui, oui, il me semble, attendez que je me rappelle, la lumière se fait, et rien des deux cents pages qui suivent ne se produit. Ou alors, autre cas de figure, celui de l’honnête citoyen. Je démarre raide, sans saluer Johnny, et je file vers le commissariat le plus proche. Enquête, explication, la lumière encore, et les félicitations en prime.

Mais je n’ai rien fait de tout ça. J’ai démarré, j’ai marqué un temps d’arrêt à la hauteur de Johnny et je lui ai lancé par la vitre ouverte : « Johnny, sacré couillon, dire qu’il me faudra revoir ta foutue bobine demain matin. »

Johnny a souri, ce qui lui comprime toujours une pile de rides sous le bord de la casquette, puis il a commencé à lever l’index, lequel n’a atteint la visière pour un bref salut que quand son image se perdait déjà au fond de mon rétroviseur. À ce moment, le sac reposait à l’abri dans le vide-poche.

Coupable, oui, et tout le reste n’est que péripéties.

Mais le plus grave, le voici : mon revolver (mon, parfaitement), je l’aimais déjà. Coup de foudre – coup de feu. Sa brûlure à travers le papier, cinquante degrés emmagasinés dans la voiture chauffée à blanc. La courbe de sa crosse venue se loger à l’aveuglette dans ma paume creusée comme tout exprès. Son museau de petit animal sauvage happant l’air brûlant quand j’avais entrouvert le sac. Et puis l’excitant mystère de son existence, de sa survenue, de l’avenir qu’il me réservait. Coupable, absolument, et avec quelle joie.

Tout en roulant, je lorgnais vers le vide-poche. J’ai quand même ralenti avant d’entrer sur l’autoroute, à hauteur du grand panneau publicitaire. Depuis trois jours, je me faisais à chaque passage une petite fête de la nouvelle campagne d’Aubade : un dos nu et cambré, le bijou serti au carrefour de l’Y, dans l’échancrure du string, juste avant la plongée entre les deux fesses.

Coupable et heureux, oh oui, sans doute.

O.K. C’est reparti : Adultère, scène 3 : clap !

Nous habitions dans le quartier de la Chartreuse, nom qui m’a toujours fait rêver, sans doute en raison de mon attirance (qui en étonnera plus d’un) pour l’ascèse et la réclusion. En dépit de la canicule, la maison était restée fraîche. Silencieuse et déserte aussi, ce qui était normal à cette heure. J’ai dû forcer pour pousser la porte, à cause du courrier accumulé par terre. Des factures, une lettre pour Nina, de sa banque. Sur le répondeur, un message (si on peut dire) de maman, comme toujours elle avait saturé la bande. Elle souffrait de la chaleur, pour le reste son mâchouillis habituel. J’ai remis à plus tard d’effacer la bande, ça me fait toujours une sale impression de réduire maman au silence.

Au moment où j’écris ces lignes (péniblement, de la main gauche, la seule qui me reste, autant le dire tout de suite), je me demande encore comment je n’ai pas vu la lettre dans le bac du fax à côté du téléphone. Ça n’aurait pas changé grand-chose sans doute, mais ce détail m’intrigue à chaque fois que j’y repense. À cette époque, dès avant les errements qui suivront, j’ai dû entasser bizarreries et actes manqués : quelque chose comme les frissons préliminaires à une grosse fièvre. Je trouve que mon avocat n’a pas utilisé ce filon comme il convenait.

Je me suis ensuite occupé pendant une heure à des gestes mécaniques et triviaux. Vider le lavevaisselle, lui remettre du liquide de rinçage, jeter un coup d’œil sur les factures, que sais-je encore. J’ai été faire un tour au jardin. Le spectacle de la nature m’ennuie toujours. Je me suis attardé pourtant, mais je rêvais au revolver toujours endormi dans le vide-poche. J’avais résolu d’attendre que Nina soit couchée pour le mettre en lieu sûr. Quel serait ce lieu sûr, je ne l’avais pas encore décidé. Je suis rentré, accablé par le désœuvrement. J’ai été pêcher dans ma collection de DVD L’Énigme du Chicago Express où je croyais me rappeler qu’apparaissait un revolver identique. Et puis, au moment où j’allais introduire le disque, j’ai renoncé : que m’importait l’image puisque je disposais de l’objet (tu comprendras bientôt, néophyte lecteur, en quoi ce renoncement témoignait d’un état tellement contraire à ma nature). Je suis monté dans la chambre, j’ai ouvert le tiroir à lingerie de Nina, j’ai vaguement remué ses Playtex cœur-croisé et je suis redescendu à la cuisine. Alors seulement j’ai pris conscience de l’heure, trompé jusqu’ici par la lumière de cette soirée d’été. Il était plus de sept heures, Nina aurait dû être là depuis longtemps. D’ordinaire elle m’appelait quand elle était en retard. J’avais son numéro dans mon portable, un clic me suffisait pour l’atteindre. C’est à ce moment-là, peut-être, que j’ai vraiment eu l’impression de tomber dans l’inconnu : quand une voix de femme-machine m’a signifié sur un ton péremptoire : « Le numéro que vous avez formé n’est pas attribué. » J’ai coupé, recommencé au moins cinq fois. Sans perdre patience, la voix me répétait son absurde affirmation. Je me suis rendu dans le hall pour former manuellement le numéro sur le poste fixe et j’ai enfin aperçu ce sacré fax dans son bac. Et reconnu l’écriture de Nina, sa petite écriture serrée, dépourvue d’alinéas, ce que j’ai toujours considéré comme un symptôme évident de sa minérale ladrerie.

Le texte était constitué de deux paragraphes compacts et serrés comme des moellons. Le premier entendait résumer nos dix années de vie matrimoniale et sexuelle. Un échec complet dont je portais seul l’entière responsabilité. Il était question de mon absolu manque de tendresse qui pouvait aller jusqu’à un sadisme rentré mais manifeste (j’aimerais qu’on m’explique cette étrange formule ainsi que l’absurde métaphore qui suivait, une histoire de bulles nauséabondes remontant du fond d’un marigot jaunâtre), de mon goût malsain (l’épithète était plus pimentée) pour les photos pornographiques (c’est faux : coquines, tout au plus), de ma propension au fétichisme (à moi, Aubade, Chantelle, Lou et les autres !). À l’entendre, mais c’est après tout bien possible, nous n’avions plus eu le moindre rapport digne de ce nom depuis plus de quatre ans, et tout compte fait elle s’en félicitait tant ma personne lui soulevait le cœur. Elle me concédait à ce propos la circonstance atténuante d’un défaut congénital (je le nie véhémentement) cependant aggravé par de constantes pratiques onanistes (je vous demande un peu) dont elle avait maintes fois relevé les traces dans mes mouchoirs (j’en ris encore !).

Le second paragraphe avait une fonction antithétique. D’emblée apparaissait Benjamin Gros. Dit Ben. Je l’attendais un peu, celui-là. Tout mon contraire, ou mon symétrique, comme on voudra. Son élégance, ses yeux noisette, sa tendresse, ses prévenances, l’amour exclusif qu’il lui vouait à elle Nina, l’insurmontable attirance qui les avait rivés l’un à l’autre, quoi qu’ils en eussent. Comme ils se comprenaient, comme ils se confidenciaient, et gnagnagni et gnagnagna. Et bien sûr (ce n’était pas dit mais c’était tout comme), une queue grosse comme ça, un levier à jouissance dont il usait en acrobate. En guise de conclusion : elle allait vivre avec Ben, elle serait enfin heureuse, on réglerait les dispositions pratiques plus tard. Il y avait un ajout, d’une écriture plus pressée : Inutile d’essayer de m’atteindre. En effet, je venais d’en faire l’expérience.

J’avais faim. Il y avait des pizzas dans le congélateur. Pendant que le four à micro-ondes remplissait son office de machine bien élevée, j’ai été chercher le revolver dans la voiture. Je l’ai laissé dans son sac que j’ai déposé sur un des plans de travail de la cuisine. J’aimais le savoir derrière moi pendant que je m’activais devant le four. J’ai mangé la moitié de la pizza debout, en mastiquant posément, l’œil fixé sur le sac, à le transpercer. Ça me plaisait d’ainsi suspendre mon impatience. Quand j’étais ado et que je rentrais avec un Lui acheté en catimini – le défunt Lui dont je porte encore le deuil –, je le cachais pendant des heures sous mes cahiers pour laisser fermenter mon excitation. Heureux souvenir. Ça a duré jusqu’à ce que maman découvre ma collection à la cave. J’ai accusé papa. Je ne sais plus comment ils ont vidé la querelle.

Je me suis encore forcé à boire un grand verre de coca. Et à me servir un bourbon. Et j’ai été m’installer dans le canapé du séjour, le sac sur mes genoux.

Ce qui m’a d’abord surpris, c’est la brièveté du canon : pathétique comme un mufle de boxer. Ça donnait à l’ensemble un air inachevé, ou mutilé, presque ridicule et enfantin. J’ai cru un instant qu’il s’agissait d’un jouet mais le poids ne laissait aucun doute. Je l’ai déposé sur la petite table devant moi afin de l’observer à l’aise sous le rayon de la lampe – la nuit s’était décidée à venir. Le métal était terne, livide, éraflé par endroits, le bois de la crosse parfaitement lisse sauf les alvéoles des deux petits rivets. Le barillet m’intriguait beaucoup. Je savais qu’il recelait l’essentiel du mécanisme, tout un jeu de tiges et de ressorts que je redoutais déjà de ne pas savoir maîtriser ; sa rondeur bonhomme me rassura un peu. Je me décidai à reprendre la crosse en main, à glisser mon index jusqu’à la détente, à peser légèrement sur le chien sans le basculer.

J’en étais à me demander comment ouvrir le barillet. Comme je cherchais, le trait de la lampe tomba droit dans le canon et j’aperçus la balle, ronde et de la taille d’un gland, qui pointait sa petite tête aveugle à deux centimètres de mon œil, prête à démarrer. Ma bouche devint sèche. Je repoussai le revolver pour avaler un coup de bourbon. Je venais d’acquérir l’inflexible conviction que ce revolver était en puissance de donner la mort. Mieux – et ceci dura l’éclair d’une illumination : j’avais la Mort entre les mains.

Ce genre d’émotion s’éteint très vite. Je me dis ensuite que cette arme avait peut-être déjà tué. Mais c’était là une pensée, quelque chose qui tenait de l’intellect et qui m’impressionna moins. Je préférais tenter de retrouver le vertige qui m’avait brièvement saisi. Une nouvelle gorgée de bourbon ne fut d’aucune utilité. Je me retrouvais vide.

J’ai erré pendant quelques minutes à travers le rez-de-chaussée. J’ai décidé que j’avais sommeil et je suis monté me coucher. J’aurais dû prendre une douche, mais je n’ai même pas eu le courage de me brosser les dents.

Après une heure ou deux, la pluie m’a réveillé. J’ai d’abord cru que je rêvais mais le crépitement sur les feuilles du jardin était bien réel. Je me suis rendormi d’un sommeil agité où défilèrent tour à tour Edward G. Robinson, Humphrey Bogart et James Cagney. Tous trois couraient éperdument, armés de revolvers, à la recherche d’on ne savait quoi – l’agitation des courtes jambes de Robinson était hilarante.

Quand je me suis réveillé pour de bon vers cinq heures, j’étais résolu à me rendre chez Benjamin Gros. Je ne savais pas pourquoi. Comme ça, pour voir. Mais certainement pas pour le tuer.

2

Je suis devenu amoureux de Nina en la voyant manger une orange de montagne. En général, les gens se sortent mal de cette épreuve : les quartiers qui refusent de se séparer, et on s’énerve, c’est un massacre, le spectacle devient très vite dégoûtant. Mais sous les doigts de Nina, l’orange se donnait. Cette façon d’introduire l’ongle dans l’interstice entre les quartiers, de les décoller d’un coup sec, avec un bref froissement de papier crépon. Quand elle mordait dans un morceau en écartant délicatement les lèvres, comme de peur de les souiller, les incisives en s’enfonçant dévoilaient le trait rose de la gencive et cette révélation d’un peu de chair en principe recluse suffit à me laisser sans voix. Quand elle eut fini, quand ne subsista de l’orange que la pelure orpheline, elle se lécha longuement le pouce, l’index, le majeur des deux mains, un labile bout de langue revenant, s’attardant sur chaque doigt, comme incapable de renoncer à la plus petite décharge de plaisir. De toute façon, il subsistait une gouttelette de jus à la commissure de la bouche. J’étais cuit.

Il me faut maintenant, inquisitorial lecteur, tenter de dissiper les doutes que n’a pas manqué de laisser dans ton esprit le chapitre précédent : cette lettre fumeuse de Nina (numérotée 6 dans mon dossier d’instruction) dont je t’ai fourni un résumé succinct et passablement édulcoré. En bref : suisje vraiment doté d’une sexualité aussi tordue que Nina le prétendait dans cette prose anthologique ? Ma libido est-elle donc immature, comme l’ont affirmé les grotesques experts (ex-pères castrateurs, oui, du reste stipendiés par la partie civile) débarqués en grand arroi dans ma cellule pour me faire subir tests, épreuves et interrogatoires aussi stupides que vains. Je ne me fais guère d’illusions : à tant de mauvaise foi et de pseudo-science, je ne peux opposer qu’un modeste témoignage, et sans doute a priori le moins crédible : le mien. Ainsi, tel ce grand homme du passé, parangon des tourmentés, je sens mon cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m’a jeté, c’est ce dont on (toi, souverain lecteur) ne peut juger qu’après m’avoir lu.

Je suis né en 1968, en mai, oui, ça ne s’invente pas. Aussi loin que je recule dans ma mémoire, j’ai toujours été entouré d’images, pour le meilleur et pour le pire. Quant au pire, je n’évoquerai pas la grisaille de ces vestiges des temps révolus qu’on appelle photos de famille (oncles à moustaches, tantes à fanons), ni la télévision et ses speakerines culs-de-jatte, ni surtout les bandes dessinées qu’on me refilait à chaque Saint-Nicolas, avec leurs mornes couleurs pastel juste capables de représenter un infantile et désespérant univers dépourvu de femmes. Non, la fête quasi hebdomadaire était pour moi le cinéma – le lieu plus encore que le spectacle. Il y avait les films, bien sûr, et je préférais ceux en costumes parce que de soyeuses actrices y arboraient de copieux décolletés. Mais l’essentiel de mon plaisir survenait bien avant de pénétrer dans la salle. Le cinéma de mon quartier faisait passer ses bienheureux spectateurs par un long couloir où étaient accrochés de part et d’autre de grands portraits de vedettes. Il s’y trouvait quelques hommes sans doute, mais je les remarquais à peine ; comptaient seuls pour moi les visages de ces déesses du dernier demi-siècle fixés pour l’éternité : je passais entre une double haie de regards brûlants qui ne regardaient que moi, je lisais sur toutes ces lèvres entrouvertes la première syllabe de mon prénom échappée dans un sursaut de désir et j’emportais pour toute ma semaine solitaire la promesse d’assouvissements que j’étais d’ailleurs incapable d’imaginer et qui m’enflammaient d’autant plus. Las, l’été de mes seize ans le cinéma fut vendu, remplacé par un McDo. Il était temps que j’ouvre enfin les yeux sur la réalité du monde où j’étais appelé à vivre : les bringues aux hanches équarries y avaient pris le pouvoir, elles arpentaient les rues à pas pressés, pantalonnées à la hussarde, préoccupées de mille choses mais guère de moi. Et les femmes, du moins celles qu’on appelait ainsi depuis les premières peintures rupestres, celles que je nommerai ainsi jusqu’à mon dernier souffle, les femmes flammes, les femmes violoncelles, les femmes poo-poo-pidoo s’étaient réfugiées dans les magazines honteux dont j’entrepris la recension maniaque. Sous le manteau bien sûr, rapport à ma mère. Sous les jupes, il s’était aussi passé bien des choses. L’âge du lycra était survenu, et puis cette défroque stigmatisée d’un mot poisseux : collant. Adieu froufrous, dentelles, ajours, éclairs des cuisses blanches, ô jarretières.

À vingt ans, je fis une autre découverte, tragique, ontologique : rien n’est triste comme le corps nu d’une femme. Il serait plus juste de dire : tout corps nu est triste et laid. Mais pour celui des hommes, je m’en fous complètement.

La première expérience, dit-on, est déterminante. Une nuit, comme je sortais seul d’une par-tie d’étudiants, une voiture s’arrêta ; une femme proposa de m’emmener, divorcée en goguette, déjà en rut. La quarantaine, âge canonique, mais bien portée. J’étais encore vierge, ça devenait longuet, j’acceptai. Chez elle, tout se déroula selon le plan prévisible. Éjaculation précoce, avant la chute du soutien-gorge, mais la dame savait y faire, j’étais jeune, je m’en sortis honorablement, c’est-à-dire que j’entrai à la seconde reprise. L’éclat du jour nous surprit au lit. La dame dormait, tableau classique et charmant. J’insiste sur cette vérité historique : elle était bien faite, la maturité épanouie comme on dit. Mais à l’examiner je dénombrai des vergetures, le ventre un peu gras, un sein vilainement épaté sous le coude, le gauche s’il m’en souvient. Quelques minutes plus tard, pendant qu’elle préparait du café revêtue d’un déprimant peignoir matelassé, elle acheva de redevenir ce qu’elle n’avait cessé d’être que grâce à l’alcool et à la pénombre : une femme solitaire et fatiguée, pressée de me voir déguerpir pour s’embobiner d’un tailleur Chanel et filer au boulot.

Avant de connaître l’orange de Nina, j’en ai connu d’autres encore. Moins que je ne l’aurais voulu, c’est la règle, mais enfin. Et à chaque fois, passé les absurdes contorsions, je me suis complu à la même découverte, acheminé vers la même conclusion terrifiante : contempler l’intimité d’un corps dénudé, c’est visiter un appartement que le locataire vient de vider de ses meubles : papier déteint sous les cadres en allés, griffures du parquet sous les tapis disparus, couche de graisse aux recoins de la cuisine. – Ici, j’entends l’objection ricanière des gogos aveugles, satisfaits casanovas de comptoir : triste lope, promis cocu, c’est que tu n’as eu affaire qu’à d’immondes boudins ! Ah, mais pardon ! Permettez, et d’abord cessez de vous remonter les couilles à travers la poche du pantalon, geste pseudo-viril qui m’insupporte particulièrement. Pardon mille fois, j’ai connu un ou deux soirs de grâce moi aussi, tout à fait enviables. De fort belles personnes, ou ce qu’il est convenu de nommer ainsi, ont succombé à ce qu’elles appelèrent au milieu des spasmes mon charme détonnant (ou détonant ?). Des créatures rembourrées d’appâts, vraiment, et suggestivement ondulatoires. Mais qu’on me croie ou non importe peu, ces expériences m’ont seulement permis de confirmer ce que je ne cesserai de marteler : l’absolue misère laiteuse d’une chair sous la lumière crue du réveil.

Et puis foin de la controverse : le monde se résume à notre expérience.

Il me restait les images. Elles s’étaient heureusement multipliées. Jusqu’aux murs de nos cités qui se couvraient de géantes succubes savamment dévêtues, parfaites, désirables et désirantes, royales mercenaires de la société de consommation. À leurs pieds, les échalas penauds fuyaient vers leurs bureaux enfumés, de toute la vitesse que confèrent des talons plats.

Cependant, contemporain des surfaites avancées techniques, vidéos, webcams et autres pornogâteries, je conservais une tendresse pour le papier glacé. Je m’assurai d’un ordre permanent annuel pour être sûr de renouveler mon abonnement à Playboy sans perdre un seul mois. Je courus les brocantes pour rassembler les numéros qui me séparaient du bienheureux Noël 1953 où la naissance du messianique lapin fut enfin révélée aux hommes. À l’époque où commence cette histoire, je me flattais de ce qu’il ne manquât à ma collection que quatre numéros, dont, il est vrai, celui de novembre 1972 où apparaissait, dit-on, la mythique Lenna. Cependant, ce genre de manie, pour parfaitement innocente qu’elle soit, se voit vite accusée de vice. Aussi bâtis-je pour me justifier des théories que j’étais capable de défendre jusqu’à l’aube, jusqu’à la dernière cartouche, jusqu’au dernier souffle. Je les consignais le plus souvent dans des sortes de dissertations, ayant toujours aimé le beau style autant que le beau linge, l’érotisme discret d’une épithète déplacée, la moire surannée d’un subjonctif plus-que-parfait (le si bien nommé). Je me souviens d’une de ces thèses qu’après tout aujourd’hui encore je ne trouve pas si bête. Et si la photo seule permettait d’atteindre à l’essence des corps en leur épargnant la disgrâce du mouvement, la trivialité de la chair, la balourdise de la pesanteur ? Alors la photo réputée coquine serait entrouverture vers l’absolu, premier degré dans le monde des Idées, lâchage progressif de l’existence qui ride et effondre. Et l’opérateur polisson tiendrait du mage en donnant à voir la vie sublimée dans l’immobilité de l’instant, transmuée par quelques adjuvants de dentelle, débarrassée de la verrue qui défigure.

Mais je m’égare et deviendrais intarissable. J’en reviens à Nina.

La saison des oranges de montagne dure peu. Quand elle revint, nous étions mariés et Nina avait à tout jamais proscrit les déglutissements pervers pour s’adonner à la culture de pestilentiels ferments bulgares dont elle fit longtemps son ordinaire avant de passer à des infusions baptisées Good Shape, elles-mêmes préludes à des rations spartiates au contenu indéfinissable mais réputé hypocalorique, préparées à l’avance et encaquées de cellophane. Le mobile de cette rageuse abstinence dont je ne connus jamais l’issue résidait dans ses cuisses que Nina estimait trop larges à l’aune de Marie-Claire.

Il est temps de le dire, Nina est pharmacienne. C’est un métier volontiers féminin, sans doute en raison de son accointance avec les tâches ménagères : récipients, malaxages, fragrances, ingurgitation. Au début de notre mariage, je dois le reconnaître, Nina me ravit l’une ou l’autre fois grâce à son expert maniement du pilon. Cependant l’art pharmaceutique confère à celui – à celle – qui l’exerce de suffisantes connaissances médicales qui l’autorisent à juger de tout sans s’engager à rien. Nina ne s’en fit pas faute ; je fus par exemple tôt prié de renoncer aux cigarettes ou d’aller me suicider à petites bouffées dans l’enclos du jardin. Plus grave : comme elle rechignait à mes assauts nocturnes – j’avais encore à l’époque un certain sens du devoir –, elle mit son peu d’enthousiasme sur le compte de la pilule qui rend frigides 3, 2 pour cent des usagères. Ce n’était qu’un prétexte grossier, comme la suite le montrera, mais après tout il m’arrangeait. Dès lors, ma vie sexuelle avec Nina se résuma (oui, je résume fortement, mais ma main absente me fait souffrir et l’heure de l’appel approche) à la vision subreptice et fugitive de son corps demi-nu par la porte de la salle de bains accidentellement entrebâillée. Sans qu’elle en ait eu le moins du monde conscience, Nina nourrissait ma libido qu’elle taxait donc par ailleurs de tordue ; car de telles visions, dans leur instantanéité, rejoignaient la profusion d’images que j’entassais scrupuleusement dans l’enfer béni de ma bibliothèque. Je vivais avec deux Nina : l’une photographique (la serviette de bain drapant à larges plis les formes suggérées, un coude dressé pour retenir la chevelure à laquelle répond la touffe noire de l’aisselle) et l’autre misérablement concrète : une jeune pharmacienne butée en partance vers son officine, toutes courbes abolies sous le pantalon, chaussée de Caterpillar en hiver, de baskets en été.

Nina aimait l’argent à la manière de ceux qui n’en ont jamais eu : moins pour les jouissances qu’il offre que pour le manque qu’il comble. Elle souffrait de ne pouvoir posséder son officine à elle, de n’être qu’une gérante, mot honni que je contrepétais en régente dans l’espoir vain de lui arracher un sourire. C’est ici qu’entre en scène, d’abord ectoplasme furtif, le sieur Benjamin Gros, que Dieu me pardonne, si contre toute attente Il existe, et l’accueille en son paradis. Dans un premier temps, il pénétra dans ma vie simplement étiqueté (comme un pur produit de pharmacie qu’il était) le patron : terme d’emblée haïssable qui fleure bon cupidité, tyrannie, lèvres minces et verbe haut. Il s’avéra pour l’anecdote que M. Gros était un richard, fils de richards, donc décidément détestable, qu’il régnait sur une escadre de trois officines et qu’il assurait en personne la manœuvre du vaisseau amiral ancré depuis deux générations le long du plus important boulevard de la ville. Dans un deuxième temps, M. Gros se mua en manager compétent et avisé : ayant pris conscience que l’officine banlieusarde dévolue à l’entreprenante Nina, d’humble goélette devenait trois-mâts juteux, il ordonna des travaux subséquents et proposa à sa lieutenante une participation au capital. C’est alors que je vis disparaître nos maigres économies ainsi que la perspective d’un voyage à Rio de Janeiro, mère patrie du string et de la chair dorée. Du coup, le sévère M. Gros devint Benjamin, paradoxal grand frère dispensateur de conseils judicieux en matière d’argent, de régimes et de marques de voitures. Il importe de noter que je n’avais à l’époque toujours pas rencontré cet intéressant personnage. Tout au plus avais-je eu l’occasion de l’entendre au téléphone, filant quelques paroles mielleuses (fielleuses en fait, mais je ne pouvais pas encore le savoir) pour s’excuser de me déranger, m’assurer de son estime et me prier d’appeler Nina. L’ultime avatar de Benjamin Gros intervint quelques mois avant la journée fatidique que j’ai narrée, et toujours sur le mode du discours. Il fut dorénavant Ben, ami très cher, juvénile quinquagénaire et golfeur vêtu de lin, conteur spirituel aux yeux noisette, éclectique en matière d’art, progressiste en politique, de surcroît magique danseur de boogie, le vrai, celui des années cinquante ; mais en dépitde tant dequalités assez malheureux en ménage.

Je ne suis pas tombé de la dernière pluie. Il est évident que je voyais très nettement vers quels écueils – pour en finir avec les métaphores batelières – s’acheminait mon couple si je persistais à le laisser glisser sur son erre. Cependant je n’éprouvais à l’époque aucune jalousie ; de la curiosité plutôt ; et même, au point où j’en suis autant l’avouer, une certaine excitation. Quels spectacles raffinés ne manquerait pas de me fournir la cidevant revêche Nina, enfin subjuguée par un amant légèrement désuet et comme tel amateur de dessous canailles ? – c’est du moins ce que me permettait d’espérer le détail du lin. Mais c’est en vain que je multipliai les passages devant la porte de la salle de bains et surveillai le tiroir à lingerie de Nina : je n’enregistrai aucun apport revigorant, au contraire je perçus une nette augmentation de ces espèces de scaphandres caoutchouteux dont elle s’équipait pour se rendre à ses séances de fitness. J’en conclus que le citoyen Gros n’avait rien de l’esthète que j’avais un moment soupçonné et qu’il était à ranger dans la catégorie méprisable des mâles bestialement laboureurs. Grand bien leur fasse à tous deux. De mon côté, je m’abonnai à Newlook. D’ailleurs, mon couple vu de l’extérieur restait globalement positif et moderne : l’argent rentrait raisonnablement, les machines tournaient, nous arrivions à parler de choses et d’autres, nous fermions les yeux sur nos manies respectives. Pas de quoi fouetter un chat que nous n’avions pas. Et vogue la galère.

(Voici l’appel. Autour de moi les portes de fer sonnent matines, comme les cloches d’un monastère. Car la vie en prison ne manque pas d’analogie avec l’existence monacale.)

3

C’est en grignotant ma biscotte de Philadelphia light dans la cuisine que j’ai réalisé derrière quoi s’étaient démenés Robinson, Bogart et Cagney : le cadavre obscène de l’autoroute, évidemment. À ce moment, j’en étais encore à ces automatismes postnocturnes qui préludent à une très ordinaire journée de boulot. Mais dans l’arrière-fond de mon décor mental, ma résolution était prise : oui, absolument, je me rendrais chez Benjamin Gros.

Il faisait encore chaud. Pluie en herse, obstinée. Ciel de traîne, comme disent les pitres de la météo. J’enfilai un jean, un tee-shirt, et par-dessus mon trench mastic, genre Burberry, ceinture bouclée pour retenir la poche droite où je venais de glisser Zizounet (ainsi avais-je baptisé mon désormais fidèle allié, dans l’agitation du demi-sommeil). Que les choses soient claires à son sujet : je le répète, je n’avais nulle intention de me livrer à quelque manœuvre mortifère. Simplement, il allait de soi que ce petit monstre était devenu une inaliénable annexe de mon corps et que je ne ferais plus un pas sans lui. (Enfant je me rappelle avoir pendant des mois traîné au fond de ma poche un briquet inutilisable que mon père m’avait abandonné. Assis, j’aimais le sentir coincé au creux de mon aine.)

Avant de partir, j’avais appelé la boîte pour leur dire que maman était malade, ce temps d’orage sans doute. Ils connaissaient bien maman, quand elle m’appelait ils la priaient toujours, vainement, de ne pas occuper la ligne trop longtemps. Puis j’avais noté l’adresse que m’avait fournie (à la lettre B, comme Benjamin) le répertoire à côté du téléphone : rue de la Belle-Jardinière, numéro 42. J’avais aussi consulté un plan.

Et me voilà, essuie-glace battant, en train de me couler dans les rues de Grivegnée, puis au flanc de la colline du Sart-Tilman qu’embrasse langoureusement ladite Belle-Jardinière. Succession de jardins touffus derrière lesquels sont tapies de modernes villas ocre.

Le 42, O.K.

Une fois garé, je me suis demandé ce que je venais vraiment faire. Une rafale d’hypothèses m’a mitraillé le cerveau. Et si j’allais tomber sur madame Gros, il y en a une, bigoudis et peignoir en laine des Pyrénées ? La servante et son aspirateur hurlant ? Personne, éventualité la plus probable et peut-être la plus séduisante ? Ou alors Nina ellemême, yeux bouffis par les coïts répétés de la nuit, suçon mauve à la base du cou, s’enfuyant à ma vue, le tee-shirt qu’elle aurait enfilé à la hâte battant sur deux croissants de fesses.

Dans la rue déserte, le claquement de ma portière avait résonné comme un coup de feu (comparaison facile, mais soit, je m’abstiens de biffer pour ménager ma pauvre main gauche). La pluie glacée s’était mise à ruisseler sur ma naissante calvitie occipitale. Les mains dans les poches de mon trench, Zizounet plaqué contre ma cuisse, je me suis engouffré dans le tunnel de verdure où s’ouvrait l’allée. À l’autre bout, la façade de la maison n’offrait qu’une portion de mur aveugle et une grande baie vitrée. La porte d’entrée devait se trouver sur le côté. Je continuai à suivre le sentier dallé, mais avant qu’il oblique j’eus le temps d’apercevoir une silhouette qui se redressait de l’autre côté de la vitre. J’étais repéré, donc tenu d’aller jusqu’au bout. Vingt secondes plus tard, la sonnette déclencha une lointaine mélodie tintinnabulante et la porte s’ouvrit dès les premières notes. S’entrouvrit plutôt. Pendant que je contournais l’angle droit du pignon, la silhouette de la baie avait dû accourir. J’eus seulement le temps de réaliser que toute réflexion me serait interdite.

« C’est l’agence qui vous envoie ? dit une voix d’homme depuis l’ombre.

— C’est ça, dis-je, c’est l’agence qui m’envoie. »

La porte s’ouvrit complètement et j’entrai dans le hall. J’étais en présence – je n’en doutais pas – de Benjamin Gros.

Ben. Difficile de me remémorer, après trois ans et tant d’événements, la première impression qu’il m’a laissée. Ce qui a dû me frapper tout d’abord, ce sont ses cheveux plutôt longs, plats, lissés vers l’arrière (à grand renfort de gel, comme je l’apprendrais plus tard), gris sur les côtés et relevés en deux petites cornes diablotines au-dessus des oreilles. Je n’ai pas pensé sur le moment à vérifier les yeux noisette. Mais je me souviens très bien du survêtement bleu marine avec ses lignes blanches sur les côtés du pantalon, parce que je déteste ce genre de tenue, hybride ambigu qui évoque à la fois la langueur du pyjama et une sorte d’obsolescence militaire.

M. Gros avait refermé la porte derrière moi. Je me trouvais dans un hall de grande dimension, encombré de consoles, potiches, miroirs, le tout pas mal prétentieux. Il s’étoilait en plusieurs couloirs qui s’enfonçaient dans les profondeurs de la maison. Ben prit l’un d’eux. « Suivez-moi » dit-il.

Pendant qu’il trottinait devant, j’enregistrai simultanément qu’il portait des babouches et des chaussettes blanches, genre tennis, qu’il était plus petit que moi, singulièrement pressé ou contrarié, et que nous passions à vive allure devant des portes ouvertes sur des pièces à la fonction indéterminée. Nous parvînmes à son bureau vaste comme une salle de séjour, et d’ailleurs, outre le bureau lui-même et les ustensiles afférents – ordinateur, téléphone, fax, etc. –, un petit salon s’adossait à la grande baie vitrée, celle sur laquelle j’avais débouché une minute auparavant. Les meubles, le tapis plain feuille morte, les toiles incompréhensibles, les tentures jaunes, tout ça suait le fric. Ben me fit signe de m’asseoir. Je choisis un petit fauteuil crapaud, une erreur parce que, une fois assis, je me trouvai ridiculement encombré de mes genoux. Lui-même prit place dans le canapé, une jambe repliée sur le siège. Il se mit à m’examiner à brefs coups d’œil, en actionnant nerveusement la glissière de son blouson. Je me souviens aussi de sa babouche qui battait contre la plante du pied. Cette agitation me rassura. Je me sentais pour ma part parfaitement calme et lucide.

Je me rendais pourtant compte que je m’étais mis dans une fichue situation. En endossant ce mensonge de l’agence, je venais de perdre mon plus sûr appui : celui que me garantissait mon bon droit de mari trompé. J’avais l’impression de me trouver dans une partie d’échecs où j’aurais perdu une pièce maîtresse dès le premier engagement, la dame en personne par exemple. À partir de cet instant, la logique du jeu ne me laissait qu’une seule tactique : faire donner les fous. Ça me conviendrait fort bien. Curieusement, je n’éprouvais aucune crainte. J’avais les idées claires, je fixais toutes mes facultés sur cette unique question : de quelle sorte d’agence étais-je donc le représentant ?

« Vous avez fait vite, dit Ben. J’ai appelé votre patron il y a cinq minutes à peine et il m’a dit que vous veniez tout juste de partir. »

J’armai mon plus large sourire. « Nous avons une règle dans ce métier : un client vite servi est un client bien servi.

— Ah ? J’aurais cru à plus de, comment diraisje ? de circonspection ? »

Aïe. Il devenait urgent d’y voir clair.