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Un roman vif et caustique qui dépeint la Wallonie des années 60 !
Ils avaient cru changer le monde, ces « jeunes gens » des années soixante... Pour Franklin, Hélène, Alice et les autres, ces Années plastique ont les formes d’un monde neuf où les séductions de la société de consommation le disputent aux élans de l’engagement tiers-mondiste, féministe ou structuraliste. Portrait à la fois drôle et tendre de la jeune génération d’une époque où tout semblait permis, Les Années plastique est un roman vif et caustique sur l’éternelle comédie de vivre. En Wallonie, par exemple. Et pourquoi pas à Liège ?
Féminisme, société de consommation, engagements citoyens : l'auteur nous fait revivre les années 1960 sous un angle inédit.
A PROPOS DE L'AUTEUR
Né en 1946 à Liège,
André-Joseph Dubois illustre sa Wallonie natale dans ses romans, en particulier les années 1980. Il fut récompensé à deux reprises par le Prix Félix Denayer de l'Académie royale de langue et de littérature française de Belgique.
EXTRAIT
La Venne, c'est un hameau d'à peine dix toits, à 388 kilomètres de Paris, 142 de Bruxelles, 50 de Liège, une quinzaine de Spa (la ville d'eaux, jadis rendez-vous de tous les joueurs d'Europe) et 3 de La Gleize, le village dont il dépend. Des prairies en pente douce le séparent de l'Amblève. l'Amblève est une rivière tortueuse entre des collines arrondies couvertes d'épicéas. À flanc de coteau et en surplomb des maisons passe une ligne de chemin de fer. On ne la voit pas, à cause de la végétation. Plusieurs centaines de mètres plus bas, elle enjambe l'Amblève, portée par un haut pont de pierres et de briques. La Venne est donc pris entre les deux lames d'une cisaille : la rivière et les rails. Quand un train passe, le pont résonne comme une cathédrale.
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Seitenzahl: 208
Veröffentlichungsjahr: 2014
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La Venne, c’est un hameau d’à peine dix toits, à 388 kilomètres de Paris, 142 de Bruxelles, 50 de Liège, une quinzaine de Spa (la ville d’eaux, jadis rendez-vous de tous les joueurs d’Europe) et 3 de La Gleize, le village dont il dépend. Des prairies en pente douce le séparent de l’Amblève. L’Amblève est une rivière tortueuse entre des collines arrondies couvertes d’épicéas. À flanc de coteau et en surplomb des maisons passe une ligne de chemin de fer. On ne la voit pas, à cause de la végétation. Plusieurs centaines de mètres plus bas, elle enjambe l’Amblève, portée par un haut pont de pierres et de briques. La Venne est donc pris entre les deux lames d’une cisaille : la rivière et les rails. Quand un train passe, le pont résonne comme une cathédrale.
Franklin vécut là son second camp scout – à moins qu’il s’agisse du troisième. Il plut beaucoup, une nuit les Panthères durent abandonner leur tente inondée. Le plus gros événement, ce fut qu’un Écureuil s’ébouillanta le pied, l’ayant par mégarde enfoncé dans la marmite aux pommes de terre qu’on venait de retirer du feu. Franklin aperçut fugacement ce pied entre les jambes des brancardiers, il ressemblait à une outre gluante et bleuâtre. L’ambulance qui embarqua le blessé patina longtemps dans la prairie gorgée d’eau. Deux sillons transformés en mares subsistèrent jusqu’à la fin du camp.
On découvrit dans le bois un casque allemand oxydé et ébréché. Il fut fixé au sommet d’une perche, sous le drapeau, la rouille l’avait ocellé comme une carapace de tortue. La pluie le faisait sonner. D’ailleurs tous les jeux eurent la guerre pour thème, non la Guerre dans son principe, mais celle de 40-45 dont Franklin avait déboulé treize ans auparavant. Franklin n’eut pas de chance : il fut toujours du camp des Allemands, même quand il gagnait il ne s’agissait que d’une demi-victoire puisque les Allemands en fin de compte avaient perdu. Ce n’était pas d’être un Allemand le temps d’un jeu qui le gênait, mais d’être promis à la défaite.
Chaque jour en fin d’après-midi, un martinpêcheur vint se poser sur la même branche d’un saule au-dessus de la rivière. Aigle, le chef, commenta sa livrée bleu et blanc, son long bec, sa méthode de pêche. Aigle avait des genoux blafards, bossués comme des pièces mécaniques. Les deux dimanches, il avait réuni ceux qui n’allaient pas à la messe pour leur parler de la Loi scoute. Ça n’avait même pas été ennuyeux, Franklin se rappela longtemps cette métaphore : la Loi est une rampe qu’il faut empoigner pour s’élever.
Du hameau, il ne conserva aucun souvenir.
Vingt ans plus tard, quand Hélène l’emmènera le visiter, il ne reconnaîtra rien. En plus, le pont de pierres ne résonnera pas du tout comme une cathédrale. On espère lire dans sa mémoire comme dans un livre, commentera Franklin, hélas elle n’est qu’un palimpseste et Baudelaire l’a déjà dit.
Nous avons dû nous croiser, immanquablement. Hélène n’en démordra jamais. Vous n’aviez pas le choix, il vous fallait venir chercher votre eau à la fontaine publique. Hélène passa à La Venne, dans une petite maison que ses parents louaient, les deux mois de vacances entre sa onzième et sa quatorzième année. Elle sera incapable de dire à Franklin si oui ou non elle s’y amusa bien. Mme Van Rymel avait longtemps refusé à ses deux filles les vélos dont elles rêvaient. Le vélo fait des jambes comme des poteaux, vous avez vu Stan Ockers ? Elle finit par céder, un lendemain de migraine.
Souvenirs, comme tout le monde en a.
Les jours où il pleuvait trop, il fallait rester à la maison, se contenter de regarder le ruban de l’Amblève au loin. Anne traînait d’une pièce à l’autre. Elle voulut se mettre au vernis à ongles. Mme Van Rymel lui apprit à manier le petit pinceau. Hélène, se rongeant les ongles, ne se sentait pas concernée et gardait le nez dans son livre. C’est à La Venne qu’elle lut son premier Colette, Dialogues de bêtes.
Le dimanche, il y avait la messe. Si M. Van Rymel était là, on embarquait dans la Citroën. Dans le cas contraire, on montait à pied jusqu’à La Gleize par un raidillon qui passait sous la voie du chemin de fer. Mme Van Rymel enfilait des bottes de caoutchouc et emportait dans un sac ses chaussures à hauts talons. Hélène priait avec conviction, sûre que Dieu surveillait les fidèles par les vitraux brisés. Elle se plaçait sur la même ligne que son père, elle aurait aimé s’asseoir à son côté mais hommes et femmes étaient séparés. Elle ne comprenait pas grand-chose au sermon, quoique très attentive, comme en classe. L’année des vélos, le curé donna quelques leçons de latin à Anne qui avait été recalée en juin. Hélène put le voir de près. La soutane l’étonna, elle aimait plutôt.
Les jours de migraine où Mme Van Rymel s’enfermait dans sa chambre, les deux filles allaient au Couvet en vélo, le Couvet, un ruisseau qui rejoint l’Amblève. D’autres enfants s’y trouvaient en permanence. En principe, Anne et Hélène ne pouvaient leur parler, Mme Van Rymel craignant davantage les mauvais accents que la polio. Plaisir du fruit défendu. Il y avait Marguerite, une grosse fille un peu simple qui riait tout le temps. Un jour, un garçon prit la main d’Anne. Elle le raconta le soir à Hélène en l’enjolivant, il m’a embrassée, et salement, sur la bouche. Anne avait quatorze ans, elle était réglée depuis longtemps. Hélène était maigre, elle pensait qu’en amour le port de lunettes est rédhibitoire. Les siennes avaient des branches métalliques qui lui faisaient mal aux oreilles.
Elle en était certaine, des camps se tinrent ces trois étés-là au bord de l’Amblève. Les scouts se présentaient souvent en même temps qu’elle à la fontaine. Le bassin était scellé fort haut, quand la fermière apercevait Hélène elle sortait pour lui donner un coup de main. Hélène adorait son tablier maillé comme les pintades qui erraient dans la cour. Les scouts poussaient une petite carriole, une Wawa, pourra préciser Franklin. Il se trouva une fois ou l’autre parmi eux, c’est fatal.
Notre destin n’était pas mûr. Hélène persistera longtemps à retomber dans ce style un peu affecté, juste corrigé d’une intonation ironique. Le destin, ricanera Franklin. Ce truc qui s’écrit après coup, aussi périmé qu’un guide des chemins de fer d’avant l’Expo 58.
Franklin s’en plaindra souvent dans ses mauvais jours : il n’y a pas pire fatalité que de naître dans une petite ville d’un pays minuscule. Hélène ne manquera jamais de le rappeler à l’ordre. Soit, admettra-t-il, il y a de pires fatalités, et d’ailleurs Liège est une ville banalement moyenne dans un pays benoîtement médiocre – mais cela suffit-il à rendre la plainte irrecevable ?
Enfance.
Une rue du Ponçay calme, courte, plate, bien pensante, aux façades verrouillées, dont la seule audace est d’emboutir en son milieu une rue de la Loi.
Un père, une mère, comme tout le monde. Soit encore, comme presque tout le monde. Un père instituteur qui vit dans l’attente qu’un Belge, wallon de préférence, gagne enfin le Tour de France, avec Jean Brankart en 55 on a bien failli, et que les hommes débarquent sur la Lune, Mars ou Jupiter, ailleurs en tout cas parce que le monde tourne à l’envers et la vie ne vaut pas d’être vécue. Pour le reste, demande à ta mère. Juyenne a fait de la musique, jadis. Elle a troqué son piano contre une machine à tricoter achetée à tempérament, une fête. Seule, en passant l’aspirateur, elle siffle la Marche turque. Grâce au hurlement de l’engin, elle est sûre d’être la seule à entendre Mozart.
Ça peut s’appeler le bonheur. Il n’y a rien à en dire.
Seize ans, le poids du corps.
Un jour, Franklin se plante nu devant le miroir de la salle de bains. Cheveux noirs, yeux marron, plutôt grands, torse large, allons, athlétique, n’ayons pas peur des mots. La verge en érection fait 15 centimètres et demi. Dans son Mariage parfait, le bon docteur Th. Van de Velde avance la moyenne de 14 à 16 centimètres. Satisfecit. D’ailleurs elle peut encore grandir. Comme le miroir le coupe sous la taille, Franklin n’a pas remarqué qu’il a les jambes courtes, grêles, légèrement arquées. Un copain de classe se chargera de le lui apprendre. Qui encore ? Pas Jacques Dallien, le pauvre gros n’avait pas de ces préoccupations. Joassin plutôt, c’était quoi encore son prénom, qui avait des cheveux couleur vinaigre.
Une photo. En seconde, le groupe habituel autour du professeur, devant les colonnes du préau, sous une bande de ciel sale. Les élèves portent tous un nœud, ils s’étaient donné le mot, ça leur avait paru une plaisanterie énorme et terriblement osée. Seul Jacques Dallien avait évidemment négligé la consigne. À la dernière minute, en le houspillant, ses camarades lui avaient fabriqué ce gros nœud de clown sur lequel s’épate son menton. Pourtant, c’est la présence de Dallien qui élèvera plus tard cette photo au rang de document : mais oui, le troisième à partir de la gauche, Jacques Dallien, on ne se doutait pas alors de ce qu’il deviendrait. Franklin pour sa part semble mal à l’aise, sans doute d’être serré contre le professeur.
Le poids du corps, le poids du regard des filles. Insupportable quand il se pose sur vous. Vide comme la mort s’il glisse et s’arrête sur le voisin.
On sortait en bande de la rue des Clarisses où siégeait l’athénée et on gagnait le boulevard d’Avroy. Cohorte rigolarde, vague débandade qui offusquait à peine, il faut que jeunesse se passe. Il convenait de négliger les filles des Bénédictines sous leurs uniformes bleus. Mais les élèves du lycée en valaient la peine, toutes des putains, ça se murmurait, avec leurs bas nylon. L’adolescence est le temps des mots, ne disposant que d’eux pour se figurer l’univers. Putain était un de ceux dont on se gorgeait le plus, par dépit de n’oser accéder à sa réalité. Plus tard, ces ex-lycéennes on les épouserait, mais le temps des mots serait alors oublié.
Les deux peuplades, filles et garçons, se rencontraient vers le milieu du boulevard, dans le parc. Silence, des rires à peine, nerveux. Passé le déferlement des jupes, le groupe des garçons continuait sur son erre. On se comptait. Quelques fortunés n’étaient plus là, on ne les reverrait que demain, en classe, et il faudrait subir leurs fanfaronnades.
Franklin traversa toujours sans encombre la vague des lycéennes. Jusqu’à Alice : Alice la tôt venue. Que faisait-il ce jour-là en compagnie du seul Joassin, qu’il n’aimait pas, en face des grandes baies vitrées du lycée ?
Alice. Elle naquit de ces quelques mots :
— Celui-là, oui, il est pas mal.
Trois filles étaient assises sur le muret en forme de banc. Elles tenaient leurs cartables sur leurs genoux. Deux riaient en considérant les deux garçons, la troisième regardait Franklin avec effronterie, la bouche encore ronde. Joassin avait tout compris, il se remit en route, entraînant Franklin. Après quelques pas, il laissa tomber ces quelques gouttes de fiel :
— En plus, tu as vu, cette conasse c’est une négresse.
— Tu es sûr ? demanda Franklin.
— Mon pauvre vieux, dit Joassin.
Puis il parla d’une version grecque.
Franklin dormit mal. Marilyn Monroe resta muette – sa photo était serrée entre les pages du Larousse où elle avait succédé à Gina Lollobrigida.
Le lendemain, il prétexta une course pour se débarrasser des camarades et s’embusquer seul sur le boulevard. Des filles s’approchèrent, la traversée des garçons avait étiré leur bande. C’est alors que Franklin fit cette découverte qu’il n’avait conservé aucun souvenir de sa dragueuse. Sauf un détail : des dents fortes, mal rangées, très blanches. Les filles avaient fini de défiler.
Rage. Mais un espoir : il avait reconnu une des deux compagnes, celle qui avait ri le plus fort, petite, grasse, avec un vilain manteau de faux cuir jaune.
Franklin laissa passer le week-end, tira des plans, reprit son poste sur le boulevard. Tourbillon des robes, écume blanche des jupons, cascades des chevelures. Lui plaqué contre une façade. Le manteau jaune passa, avec deux autres filles. Plonger comme à la piscine, vers le fouet de l’eau glacée.
Les trois visages surpris, d’avance branchés sur un haut-le-cœur. Franklin reconnut, comme s’ils n’avaient jamais quitté sa mémoire, la chevelure sombre aux boucles dures, les yeux foncés, le teint olivâtre plutôt que brun. Il remarqua, entre les revers de la veste, tendu sous un chemisier froissé, ce que Joassin qui se destinait à la médecine aurait appelé deux fameux poumons.
— Allez, venez, dit le manteau jaune, c’est le type de l’autre jour.
Franklin décide qu’il appellera le manteau jaune Joassine. Alice hésite, le regarde, ravale son hautle-cœur, sourit presque. Franklin est autorisé à lui emboîter le pas.
Ce qu’il fit quotidiennement, pendant un demiprintemps. Chaque jour, s’étant à grand fracas séparé de ses camarades, il se joignait au trio, arpentait avec lui, légèrement en retrait, le boulevard jusqu’à la rue Saint-Gilles. Les filles l’ignoraient ostensiblement. Elles discutaient. Le cours de math surtout leur donnait du fil à retordre. Franklin intervint un jour pour dire qu’il pourrait les aider. Un silence glacé le renvoya à son obscurité. Il négligea de s’en vexer, les limbes ne manquant pas d’un veule confort.
Douceur pourtant de ces courses qui tressaient d’imperceptibles habitudes. Celle que prit Alice de se placer à côté de lui. Des regards vite refrénés, mais justement, tout était dans ce recul. Franklin s’étonnait de la disparition de ses désirs – il avait déchiré Marilyn Monroe, un soir, dans un élan presque mystique. Il évitait de trop lorgner vers les poumons d’Alice parce qu’il devinait vaguement qu’un jour il lui faudrait se mettre à les explorer.
Mais le temps le pousse aux reins. Un samedi, veille de l’épouvantable congé de Pentecôte, Alice qui paraît mélancolique laisse ses compagnes prendre un peu d’avance. La faute à la lumière dorée peut-être. Franklin lui glisse :
— Lundi, au parc d’Acclimatation, deux heures.
Une pression du bras contre le sien lui répond. Le voilà sommé d’aimer à loisir.
Hélène, le maître mot de l’amour pourrait être : pénétration. Ne hurle pas, ne ris pas. Crois-en le Robert qui s’y connaît en mots. Je lis. Pénétration : 1° Mouvement par lequel un corps matériel pénètre dans un autre. Ça ne s’invente pas, tu peux vérifier. 2° Qualité de l’esprit, facilité à comprendre, à connaître. Dans notre code occidental de l’amour, il convient de se rendre maître du second sens pour ensuite conquérir le premier.
En cet ensoleillé lundi de Pentecôte, l’intelligence de Franklin dispose seulement de ces quelques vérités :
1. Le corps matériel qui l’intéresse se prénomme Alice, ses amies Sonia et Pina (alias Joassine).
2. Alice s’exprime avec un moche accent des faubourgs qui lui fait par exemple prononcer Sogna.
3. Le mot grossier de Joassin – une négresse – se justifie parfaitement en dépit d’un nez aigu comme un coin.
4. Alice possède de sacrés poumons.
Arrivé le premier, Franklin contemple avec agacement les zèbres et les bisons qui broutent la première herbe. Un marchand de crème glacée corne douloureusement. La Meuse est belle. De jeunes enfants galopent dans les allées, de jeunes mères poussent des landaus.
Alice enfin. Ils sillonnent le parc en tous sens et prononcent de tremblantes banalités. Et tout à coup, à l’occasion de Dieu sait laquelle, Alice se raidit :
— Chez toi, vous êtes des gens chics.
— Mais non, répond Franklin, mon père est instituteur, ça n’a rien de chic.
Alice secoue ses boucles. On s’attendrait à ce qu’elles crissent, comme de la limaille.
— Autant que tu le saches tout de suite, je ne suis pas quelqu’un de bien.
— Moi je trouve que si, dit Franklin.
Voilà l’occasion de lancer la petite phrase dont il sait qu’il devrait se débarrasser : puisque je suis amoureux de toi. Mais il se tait.
— Maintenant, dit Alice, je veux que tu me dises tout ce que tu as fait ce matin.
— Je me suis levé du pied droit, j’ai fait ma toilette.
— Idiot, tout ce que tu as fait d’important.
Il faudrait répondre : j’ai tourné en rond dans ma chambre en attendant l’heure de te rejoindre.
— J’ai lu.
— Lu quoi ?
— La Chartreuse de Parme.
— Ça raconte quoi ?
— C’est un jeune Italien tellement emballé par Napoléon qu’il essaye de le rejoindre à Waterloo.
— Les livres, ça raconte toujours des vieilles histoires. À l’école primaire, on nous a une fois emmenées à Waterloo. C’était moche. Il pleuvait.
Le visage d’Alice s’est complètement fermé.
— Et puis je déteste les Italiens.
Franklin sursaute. Et Pina ?
— Alors, qu’est-ce qui lui arrive à ton Italien ? reprend Alice avec agacement.
— Fabrice ? En réalité il n’est qu’à moitié italien, mais il ne le sait pas. (Franklin renonce à expliquer qu’en plus « italien » n’a guère de sens à l’époque de Stendhal.) Son vrai père est un officier français. Le temps de fabriquer Fabrice et il a disparu.
Alice fronce les sourcils, à se faire mal. Elle s’accroupit sous prétexte d’arracher des herbes à pleines poignées. En ce moment, elle-même ignore qu’elle donnerait tout pour ne pas avoir de visage. Franklin manque encore trop de pénétration pour avoir remarqué le malaise.
— Continue, dit Alice de dessous ses boucles. À la fin, il retrouve son père, Fabrice ?
— Je ne sais pas, avoue Franklin, je n’ai encore lu qu’une centaine de pages. Mais je n’ai pas l’impression que Fabrice s’intéresse beaucoup à ce genre de question.
La conversation retombe. Franklin n’a pas remarqué, le sot, qu’il vient de pénétrer d’un seul coup jusqu’au cœur d’Alice, à le déchirer. Après tout, on ne peut être sûr qu’Alice elle-même ait tout compris à ce cœur. Stendhal, l’homme de l’amour, à un siècle et demi de là en bêle de rire.
Ce qui aveugle Franklin, outre sa jeunesse, c’est cette ambition caressée depuis la veille et que le ton de la conversation met hors de sa portée : prendre la main d’Alice.
Alors il manœuvre. En un quart d’heure, il bat en retraite, marche et contremarche. S’approche, recule. Le printemps roule pour lui. Et les zèbres et les bisons, et les jeunes enfants, et les jeunes mères derrière leurs landaus.
C’est fait. Au creux de sa main, Franklin sent palpiter le plus précieux oisillon du printemps. Comme on dit faute de mieux, le temps s’arrête.
Cinq jours plus tard, ils s’embrasseront, mal, dans une encoignure du boulevard d’Avroy où les a poussés un orage. Ils progresseront rapidement.
Plus tard encore, dans une salle de cinéma, Franklin manœuvrera de nouveau pour se risquer à travers l’invraisemblable haubannerie du portejarretelles et du soutien-gorge. Alice protestera trois fois, de plus en plus faiblement. Puis elle se contentera de gémir doucement.
Juin, pluie. Ils errent en ville, les cheveux ruisselants, un désir vague au ventre, désargentés, ayant déjà brûlé l’unique coca de la journée.
— J’ai froid, dit Alice, j’aurais bien besoin d’un grand manteau.
Franklin ôte son trench, le pose sur les épaules d’Alice.
— Si tu veux, dit-il, je serai ton grand manteau.
Ils sont de plain-pied entrés dans le temps des serments.
Les Van Rymel habitaient rue du Mouton-Blanc. C’est une rue étroite qui traverse ce quartier un peu chaud de Liège qu’on appelle le Carré. Le soir, les néons des boîtes lui donnent l’incandescence de Sodome. D’un côté elle croise des rues plus brûlantes encore, de l’autre elle finit à quelques dizaines de pas de la cathédrale.
Le bureau d’assurances de M. Van Rymel occupait le rez-de-chaussée, l’appartement les étages. Hélène prenait toujours à droite en sortant : elle tournait le dos à l’enfer des néons, gagnait en une minute le pied de la cathédrale. De là cette conviction que le monde se diviserait toujours sous ses pieds en deux zones : l’une néfaste qu’elle aurait à fuir, l’autre salutaire qui lui serait dévolue.
Elle était la première de sa classe. Si elle ne travaillait pas, elle lisait. Un jour de migraine, Mme Van Rymel sortit de sa chambre, considéra les deux filles :
— Anne, dit-elle la voix encombrée, tu es jolie. Et toi Hélène, oh toi, tes livres, tout ça…
Elle s’éventait avec la ceinture de son peignoir.
Hélène ne se posait pas de questions à propos de son corps. Il n’aurait jamais beaucoup d’importance. Comme son uniforme des Bénés, si commode que les jours de congé elle portait celui de l’année précédente. La seule chose relative à son corps qui l’ennuyait, c’était ses lunettes qui lui tiraient les oreilles. Sa mère disait qu’il était inutile d’en changer avant la fin de sa croissance.
Au-dessus de sa mère, il y avait son père. On le voyait peu, il voyageait beaucoup, remontait le soir et redescendait s’enfermer dans son bureau après le repas. Il tranchait les questions les plus graves. Un arrêt de lui, tombé en six mots, ne souffrait aucune transgression. Il ne se départait jamais de sa cravate, même pas de la perle piquée sous le nœud, et jamais Hélène ne le vit dénudé.
Au-dessus de son père, il y avait Dieu. Dieu était un M. Van Rymel hypertrophié. M. Van Rymel apparaissait peu, Dieu était invisible. M. Van Rymel avait le corps dissimulé, Dieu n’avait pas de corps. Dieu avait statué une fois pour toutes dans tous les domaines. Aux temporelles prescriptions de M. Van Rymel correspondaient les dix commandements, tes père et mère honoreras, etc. C’était Dieu qui avait institué la première grande division du monde : à sa droite les élus, à sa gauche les autres. Hélène était une élue. Pour Anne, c’était moins sûr.
Anne travaillait mal. Elle se maquillait, en cachette d’abord, au jugé, avec excès. Sa mère l’appela longtemps mademoiselle Van Rimmel, riant seule de son calembour inaudible. Puis elle l’initia, l’équipa d’une trousse, l’accompagna dans les boutiques. Hélène ne conçut aucune jalousie de cette complicité de chiffon. Elle venait de lire tout Télémaque, à la surprise de ses professeurs, dans une antique édition où les F ressemblaient à des S (si bien qu’elle crut longtemps que Fénelon était affecté d’un défaut de prononciation).
Pourtant, Anne détestait sa mère. Elle l’appelait la vieille, se rongeait les poings de rage les jours de migraine. C’est ainsi qu’Hélène fut un jour contrainte d’enjamber la fameuse déchirure originelle.
Mme Van Rymel avait condamné la porte de sa chambre. Hélène lisait au salon, dans sa posture favorite, couchée en travers d’un fauteuil, la nuque sur un accoudoir, les jambes sur l’autre. Alors, elle se croyait au-dessus des choses (elle rêvait de dormir dans un hamac).
Anne rentra plus tôt que prévu, en claquant les portes. Anne était toujours incapable de digérer seule sa mauvaise humeur. Elle tourna quelques instants autour d’Hélène avec des regards obliques. Hélène ne quittait pas son livre des yeux.
— Et la vieille, dit Anne, où est la vieille ?
Hélène fixait un mot : positif, elle s’en souvint toujours.
— Je t’ai demandé quelque chose, dit Anne.
— Il n’y a pas de vieille dans cette maison, dit Hélène.
Positif se mit à danser.
— Elle est dans sa chambre, c’est ça ?
— Tu parles de maman ?
Elle s’obligea à regarder vers Anne.
— Ton cardigan est bien beau, dit-elle.
— Oui, et alors ?
— Alors rien. C’est maman qui te l’a offert.
— Et alors ?
— Toujours rien. Mais tu vas réveiller maman, qui t’a offert ton cardigan, à hurler comme ça.
Elle fit mine de se replonger dans son livre. Anne vint se planter devant elle. Sa queue de cheval, qu’elle avait belle, en torsade, lui sautait d’une épaule à l’autre.
— Écoute, cafard, il est temps que tu grandisses, viens avec moi.
Hélène prit peur, mais ce n’était pas de la bagarre.
— Non ! cria-t-elle. Anne lui saisissait le poignet.
— Viens, petite dinde !
— Non, dit encore Hélène.
Mais Anne l’arracha du fauteuil. Il y eut encore une lutte assez violente sur le palier, puis Hélène se laissa emmener. Devant la porte de la chambre, Anne prit le temps de rejeter sa queue en arrière et de souffler, presque douce :
— Ne bouge pas.
Elle ouvrit la porte au large, se glissa derrière le battant. Hélène resta debout sur le palier, face au lit défait, encombré de vêtements. Anne remuait des choses sur la commode. Il y eut un coup sonore, suivi d’un vacarme étiré. Une bouteille vide qui roulait sur le parquet apparut dans l’encadrement de la porte, s’arrêta sous le lit. Hélène avait reconnu – mais l’instant d’avant elle avait déjà tout compris – la section carrée, l’étiquette rouge, le petit bonhomme en haut-de-forme. Au bruit, Mme Van Rymel émergea de l’amas de vêtements. Elle ne devait rien y voir, elle dit seulement : quoi, quoi, c’est quoi ? et retomba. Hélène n’y voyait plus rien non plus parce que ses verres se couvraient de buée.
