Quand j'étais mort - André-Joseph Dubois - E-Book

Quand j'étais mort E-Book

André-Joseph Dubois

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« C’est un appel de Zerna qui m’a prévenu de la mort d’AJD. » Le narrateur, écrivain lui-même, est chargé d’explorer l’ordinateur de feu AJD, un auteur liégeois sans succès, par ailleurs spécialiste des Mérovingiens. Survient alors Zerna, experte à modifier les trajectoires autour d’elle... 
Après L’Œil de la mouche ou Ma Mère, par exemple, ce sixième roman d’André-Joseph Dubois fait à nouveau la part belle à l’ironie et à la satire, qu’il évoque la vieillesse, les aléas de la paternité, l’étrangeté d’être belge, ou qu’il célèbre la littérature, la puissance des femmes, la cuisine italienne…


À PROPOS DE L'AUTEUR


André-Joseph Dubois est l’auteur de L’œil de la mouche et Celui qui aimait le monde, publiés en 1981 et 1983 chez Balland. Admiré par Conrad Detrez, l’écrivain belge a marqué une certaine approche de la Wallonie dans les années 1980. Les années plastique, Le Sexe opposé et Ma Mère signent son grand retour. Le septième roman d’André-Joseph Dubois, Le Septième Cercle, fait à nouveau la part belle à l’humour et à la satire – mais aussi à la gravité –pour nous entraîner dans cette galopade à travers les arrière-cours de l’Histoire en compagnie d’un anti-héros qu’on n’arrive pas à vraiment détester !

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Seitenzahl: 250

Veröffentlichungsjahr: 2022

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« Pouvez-vous donner le nom d’une multinationale brésilienne ? Difficile, non ? Plus encore que de nommer un Belge célèbre. »

The Economist, 21 septembre 2000.

« Un oiseau de passage »

C’est un appel de Zerna qui m’a prévenu de la mort d’AJD. Ce n’était pas la première raison de son coup de téléphone. Elle voulait surtout me faire part des premières mesures qu’elle avait décidées après les événements de la nuit. Sa voix était ferme et posée, en aucune façon altérée par le manque de sommeil ou la violence de ce que nous avions vécu ensemble quelques heures auparavant. Son accent italien qui passait toujours mieux au téléphone qu’au naturel conservait son charme ordinaire : les r légèrement roulés, les u encore incertains malgré une pratique du français qui remontait alors à plusieurs années. Ce n’est qu’après deux minutes de consignes plusieurs fois répétées qu’elle a dit : « Tu sais pour AJD ? Il est mort. Cette nuit. Dans son sommeil il semble. Madame Abidi. Il était pas levé, elle a trouvé ça bizarre. Oui, au lit. Une crise de cœur tiens, que veux-tu que ça soye ? » Puis elle en est revenue à L’Altro Mondo et à la devanture qu’il fallait colmater le jour même. Elle m’a donné rendez-vous vers deux heures, le menuisier serait là.

Sa froideur ne m’a qu’à moitié étonné. Je la savais peu accessible à l’émotion ; mais la mort est aussi un fait social qui réclame des usages, de la civilité, qu’on prenne sur soi. Quand même, on n’est pas des sauvages, comme m’a dit Angelo le soir même, alors qu’il débondait toute sa colère de la journée accumulée contre Zerna. Eh bien si : Zerna d’une certaine façon était une sauvage. Nous étions quelques-uns à nous en être aperçu, à commencer par AJD lui-même.

Je me suis rendu aux obsèques quatre jours plus tard. Angelo devait m’y rejoindre avant la dispersion des cendres. Il m’a téléphoné pendant qu’on attendait l’urne. Zerna bien sûr avait besoin de lui. « Putain, ai-je dit, vous pourriez monter vos deux culs jusqu’ici, c’est pas trop demander, merde. » Angelo n’a rien répondu, Zerna devait être juste à côté, j’ai compris qu’elle ne lui laissait pas le choix.

Liège possède un seul crématorium, à côté du plus ancien cimetière de la ville, celui de Robermont. J’y suis monté en taxi. J’avais demandé au chauffeur de me déposer deux cents mètres avant le centre funéraire parce que je ne souhaitais pas que des gens qui me connaissaient me voient débarquer d’un taxi. En marchant le long de la petite route sous un soleil accablant de la mi-août, j’ai été dépassé par pas mal de voitures. Un écrivain, même médiocre aurait ajouté AJD, peut facilement rassembler une centaine de participants à son enterrement. Nous n’étions pas loin de ce nombre dans la plus grande des salles où s’est déroulé l’essentiel de la cérémonie. Avant d’y pénétrer, j’étais passé devant le salon, c’est ainsi qu’on dit, où reposait le cercueil identifiable grâce à une affichette au nom d’AJD, apposée à côté de la porte. Je n’étais pas entré parce qu’il y avait du monde, rien que de la famille, et de toute façon m’incliner devant un cercueil n’a guère de sens pour moi. Dans la grande salle où les gens commençaient à s’installer, j’ai tout de suite repéré le foulard de madame Abidi. Elle était seule, au bout d’un des derniers rangs de chaises. Je lui ai demandé si je pouvais m’asseoir à côté d’elle ; elle m’a répondu oui bien sûr avec cet air à la fois ravi et inquiet qui est le sien dès qu’elle est l’objet d’une attention.

Je craignais qu’elle n’ait aucune envie de raconter une fois de plus comment les choses s’étaient passées. Mais elle m’en a fait le récit spontanément, comme un trop-plein à évacuer. D’habitude AJD l’attendait, habillé et petit-déjeuner expédié. Il ne sortait jamais les jours où elle venait. Elle s’est donc étonnée de ne pas le voir, « et puis, précise-t-elle, il y avait un drôle de silence dans la maison, j’ai tout de suite été mal à l’aise ». Il s’agit sans doute d’une impression construite après coup, on sait que les témoins, hélas pour les enquêteurs, sont aussi créatifs que des romanciers. Néanmoins elle se change, se met au travail, la première de ses tâches étant de débarrasser le petit-déjeuner dans la cuisine. Elle ne trouve aucune trace d’un repas, commence à s’inquiéter pour de bon. Elle vient au pied de l’escalier, appelle en direction du bureau à l’entresol, d’abord sans élever la voix parce qu’elle a toujours peur d’en faire trop, puis de plus en plus fort. À son inquiétude s’ajoute « un pressentiment » ; elle pénètre dans le séjour, va directement jusqu’à la porte de la chambre, frappe, pas de réponse, appelle monsieur ! monsieur ! et ouvre après avoir longtemps hésité. AJD semble dormir, il est vêtu d’un T-shirt qui lui sert de pyjama et qu’elle connaît bien puisque c’est elle qui le lave et le repasse. Elle l’appelle encore, « mais je n’ai pas osé le toucher, je savais bien qu’il était mort ». Elle sort en courant, regagne le couloir, saisit son téléphone et clique sur le numéro de « madame Cordélia » qu’elle a dans ses contacts « au cas où, et vous voyez, monsieur Cyril, ça a bien servi ». Je la laisse se moucher avant de demander : « Cordélia, sa fille ?

— Elle est accourue tout de suite, en voiture. Elle a été très forte. Elle s’est seulement mise à pleurer quand les ambulanciers lui ont dit que c’était plus la peine.

— Je croyais qu’il était brouillé avec ses filles.

— Je ne connais pas les autres, mais madame Cordélia a son caractère, c’est un fait. Et lui n’était pas toujours facile, faut l’avouer. »

Tout compte fait, la salle était loin d’être remplie. Une dame d’âge mûr en tailleur gris fatigué est entrée par une porte de côté et nous a priés de nous lever sur un ton maussade. Deux types, aux costumes du même gris que la dame, mais vraiment exténués, acheminaient un brancard soutenant le cercueil ; ils l’ont disposé en face de l’assistance avant de s’éclipser. La dame nous a autorisés à nous rasseoir, puis elle est sortie elle aussi, abandonnant l’espace sonore à Mahler. Après quelques minutes et le retour du silence de mort, un vieux monsieur du premier rang s’est levé pour gagner un pupitre où il a déposé deux ou trois feuillets. Il s’est présenté comme un ancien directeur du département d’histoire de l’université de Liège en précisant qu’il avait en outre été doyen de la faculté, « mais plus tard », sans qu’on sache plus tard par rapport à quoi. Son discours était un CV d’AJD que des effets de style, notamment l’emploi du passé simple, tentaient de transformer en une épopée du savoir et de la recherche, Marie Curie qui se serait occupée d’histoire médiévale plutôt que de physique. Ce premier orateur a été remplacé par un second dont le souci d’élégance était évident : la quarantaine mince, le blazer bleu nuit sur un pantalon taupe, une cravate plutôt qu’un col ouvert parce qu’un enterrement, n’est-ce pas, on a beau dire. Mais une voix profonde, assez agréable. C’était l’éditeur d’AJD. Lechec Éditions, c’était lui. Après la rhétorique de l’ancien doyen, il donnait dans le sobre : « le talent d’AJD », privé de l’épithète immense qui paraît si incontournable qu’on remarque aussitôt son absence ; « sa petite musique » (tout aussi incontournable mais j’avais pourtant espéré y échapper) ; « son humour très troisième degré » (à ce point troisième degré qu’une partie de l’assistance, j’étais prêt à le parier, ne l’avait jamais remarqué) ; « son goût du paradoxe qui ne lui a pas valu que des amis, le milieu littéraire étant ce qu’il est » (qu’est-il donc, on aurait aimé le savoir). Il a terminé par une anecdote amusante, « plus vraie qu’un long portrait », qui a provoqué quelques rires épars vite ravalés.

J’avais relâché mon attention avant la conclusion. La salle finalement n’était pleine qu’au tiers. Les gens s’étaient agglomérés en îlots eux-mêmes disséminés. Au premier rang j’ai deviné les trois filles d’AJD à côté de nuques d’hommes et d’adolescents, celles de leurs maris et de leurs enfants ai-je supposé. Juste derrière se tenaient Paul Raskin – le pote Paul – et d’autres amis écrivains que j’avais vus plusieurs fois à L’Altro Mondo. Puis mes yeux ont panoté vers le cercueil éclairé par les spots braqués sur lui. Pour la première fois j’ai remarqué l’absence de tout emblème sur le couvercle, crucifix ou autre. Tout de suite des truismes me sont venus à l’esprit : la nudité de la mort, le silence de l’éternité. Enfin j’ai compris ce qui me perturbait : tout ce qui subsistait d’AJD – pour encore quelques instants – correspondait si peu à ce qu’il avait été. Ce coffre de bois lisse, couleur miel et rehaussé par des poignées de cuivre, les parois planes où se reflétait vaguement l’intensité des spots, tout ça ne disait rien. Or, qu’on lui reconnaisse ou non du talent, AJD avait passé sa vie à dire des choses ; mais voici qu’au moment où il venait à peine d’entrer dans la mort, l’apparat où on l’avait établi pour lui rendre dix minutes d’hommage semblait le nier. Deux hommes venaient de se succéder au pupitre pour ne rien dire. Cette salle impersonnelle, dépourvue de fenêtres, plongée dans la pénombre, meublée de moquette sombre et de sièges en plastique beige avait été conçue pour ne surtout rien dire. De ma place j’apercevais à la verticale du cercueil une tige descendant du plafond où devait se fixer selon les vœux des défunts une croix, n’importe quel autre signe religieux, un symbole maçonnique. Pour AJD, rien. Son athéisme n’avait eu droit qu’au mutisme, au vide, à l’absence.

La dame a réapparu pour nous prier fermement de nous lever. Les deux types ont poussé le brancard vers la sortie côté jardin, comme au théâtre – nous étions au théâtre. Pendant que les gens commençaient à s’ébranler dans un brouhaha assourdi, la voix d’institutrice revêche a annoncé que la dispersion des cendres aurait lieu sur la pelouse vers quatorze heures trente et qu’en attendant un salon de réception nous accueillerait.

Madame Abidi ne pouvait pas rester parce qu’elle devait garder sa petite-fille comme chaque mercredi. Je l’ai accompagnée jusqu’à l’arrêt des bus pour me dérouiller les jambes.

« Vous êtes au courant de ce qui s’est passé à L’Altro Mondo ? » lui ai-je demandé. Sa fille lui avait lu l’article de La Meuse. Pour tout commentaire, elle s’est contentée de secouer la tête. Je savais bien que je n’en obtiendrais pas plus : elle n’avait rien à dire de L’Altro Mondo ni de Zerna. Au moment de monter dans son bus, elle s’est tournée vers moi : « Monsieur Cyril, vous croyez que monsieur serait fâché s’il savait que je prie pour lui ?

— Je suis sûr que non. Et que d’une certaine façon ça lui ferait plaisir. »

Je m’avançais beaucoup.

Pendant la première demi-heure d’attente, j’ai été me promener dans le cimetière. Il est vaste en effet, avec de belles allées et des monuments dignes du Père-Lachaise. Je me suis promis de revenir équipé d’un plan, ça doit exister. C’est au moment où je regagnais le centre funéraire qu’Angelo m’a appelé. J’aurais vraiment voulu qu’il soit avec moi.

Une trentaine de personnes occupaient le salon réservé par la famille. Il y avait du café, des sandwichs, des tartes. Les filles d’AJD s’efforçaient d’aller parler à toutes les tables. L’une d’elles, une grande femme d’une cinquantaine d’années, ni belle ni moche, m’a vaguement salué de loin, sans insister, parce qu’elle m’avait sous les yeux. Au bout d’une nouvelle demi-heure j’ai eu envie de retrouver le soleil à l’extérieur. Comme j’étais à deux pas de la grande porte de verre, une voix m’a hélé. Je me suis retourné, c’était l’homme au blazer bleu nuit.

« Excusez-moi. Je pourrais vous dire quelques mots ? En marchant un peu, si vous voulez. »

Nous avons fait quelques pas vers le parking qui jouxte la pelouse de dispersion. Nous étions à la hauteur des premières voitures quand mon compagnon s’est lancé. « Je suis Xavier Lechec. Lechec Éditions. J’étais l’éditeur de notre ami AJD.

— Enchanté. Je m’appelle Cyril Robin. Et je n’étais pas vraiment un ami d’AJD. J’ai trouvé votre discours plutôt bien. Je peux aller jusqu’à très bien. »

Nous avons encore un peu marché sans plus rien dire. Je commençais à croire que j’allais m’en tirer sans trop de mal. Lechec s’est arrêté pour sortir un paquet de cigarettes. « Vous fumez ?

— Non, merci.

— Vous avez de la chance. Écoutez, je ne vais pas y aller par quatre chemins. Vous êtes Cecil Capita, n’est-ce pas ? »

Nous n’étions pas les seuls à déambuler entre les voitures. Tous les fumeurs semblaient s’être donné rendez-vous sur ce parking.

« Admettons. Et vous lui voulez quoi à ce Capita ? Un autographe ? Ça peut se négocier.

— D’abord, je suis très heureux de vous rencontrer. De vous voir en bonne santé. Vous savez, il y a eu des rumeurs.

— Je suis un peu au courant.

— J’ajoute que vous n’avez rien à craindre, je suis discret de nature. Comment dois-je vous appeler déjà ? Vous venez de me le dire.

— Robin. Cyril Robin, R-O-B-I-N. C’est mon nom. Celui de ma carte d’identité.

— Cyril Robin, je ne l’oublierai plus. À propos, je me suis parfois demandé : Cecil, c’est un prénom anglais, non ?

— C’était le prénom de mon grand-père. C’est slovène.

— J’ignorais. Et Capita ? Slovène aussi ?

— Inventé. Je trouvais que ça sonnait bien. Peut-être à cause de caput, la tête. Mais à la réflexion, kaput, en allemand, me paraît plus justifié. »

Lechec riait. « Les écrivains ne s’aiment jamais beaucoup, dit-il, je l’ai souvent remarqué.

— Ça doit être leur excès de lucidité. »

Nous avons continué à nous promener en silence, comme si mettre un pied devant l’autre requérait toute notre attention. J’observais Lechec à la dérobée, et lui devait en faire autant de son côté. Élégant, oui, c’était indiscutable, mais d’une élégance forcée, apprise : une main dans la poche du pantalon, l’autre, manchette tirée, orientant la cigarette pour m’épargner la fumée. Un début de tonsure que la coupe de cheveux réussit à masquer. Des traits agréables, sans plus, le nez un peu fort. Trop bronzé pour un homme qui travaille dans un bureau, à moins qu’il rentre de vacances. Peu probable si près de la rentrée de septembre.

« Je vous sens sur la défensive, a-t-il repris. Vous avez tort. Vous savez, je vous avais déjà reconnu dans ce resto italien où AJD m’avait emmené il y a un mois ou deux, comment s’appelle-t-il encore ?

— L’Altro Mondo.

— Mais je n’ai rien dit, une tombe. J’ai parfaitement réussi à cacher ma surprise aux autres. Il y avait avec nous la fine fleur de l’écurie Lechec. En un sens, vous n’avez pas eu de chance : je n’oublie jamais une physionomie. Je vous avais reconnu au premier coup d’œil, même sans la barbe. Entre nous, vous avez eu raison de la couper, elle vous vieillissait terriblement. Maintenant, là, on vous donne vos vingt-cinq ans, pas plus.

— Vingt-six.

— Sur les photos, vous faisiez un peu trop Beigbeder. Franchement trop.

— J’étais jeune. C’est une de ces choses qui arrivent. Ça a dû vous arriver à vous aussi. »

Il venait de jeter sa cigarette. J’ai décidé de reprendre la main. « Au fait, puisque vous m’aviez reconnu, pourquoi ne pas m’avoir abordé ce jour-là ? Autrement dit, que me voulez-vous, aujourd’hui ?

— Je suppose que le moment pénible qui nous réunit a dû jouer : le mort saisit le vif. L’émotion. J’aimais beaucoup AJD. Vous aussi sans doute.

— Je le connaissais très mal.

— Vous avez lu ses livres ? Il y a du bon, n’est-ce pas ? »

Ce qui voulait dire qu’il y avait aussi du mauvais. Mais j’ai préféré éluder. « Il ne m’a jamais dit qu’il était écrivain, je l’ai su par hasard. Et de son côté il m’a toujours pris pour ce que je suis : Cyril Robin, rien d’autre. Nos conversations portaient sur les sujets les plus variés, mais en aucun cas la littérature. D’ailleurs, autant vous prévenir tout de suite, monsieur Lechec : je ne m’occupe plus de ça.

— “Je ne m’occupe plus de ça” : c’est drôle, ce sont les mots employés par Rimbaud dans une de ses lettres du Harar.

— Et Rimbaud s’en est tenu là. Rimbaud était décidément un très grand bonhomme. »

Les gens commençaient à sortir pour gagner la pelouse de dispersion. Un groupe se dirigeait vers nous et Lechec s’est mis à parler très vite. « Il est temps d’y aller, je crois. D’ailleurs nous allons être interrompus. Écoutez, je suppose que vous n’avez pas de voiture ? Retrouvons-nous ici quand ce sera fini, je vous ramènerai en ville. » Au moment de s’éloigner pour rejoindre les autres, il s’est retourné, et avec un sourire : « Je répète que vous n’avez rien à craindre. »

Au total nous n’étions plus qu’une vingtaine. Un des deux hommes en gris s’avançait avec componction, l’urne suspendue à son bras comme une lanterne. La casquette type officier dont il s’était coiffé donnait à sa démarche un air mi-adjudant mi-sacristain. Derrière venaient les trois filles d’AJD se tenant par le bras. Cordélia devait être la plus jeune, celle du milieu. L’assistance s’est alignée sur un rang informe, les pieds dans le gazon, à bonne distance du porteur d’urne. Après s’être immobilisé un instant, celui-ci s’est penché, a tiré un clapet, balancé l’urne comme un ostensoir, de la poussière s’est échappée, aussitôt rabattue dans l’herbe parce qu’il n’y avait pas de vent. Toute trace d’AJD avait disparu. L’employé s’est figé dans un salut militaire, comme si la mort ne pouvait être que martiale.

Comme je le pensais, j’ai attendu Lechec près d’un quart d’heure. Le genre de bonhomme qui proportionne ses minutes de retard à l’importance qu’il s’attribue. Le parking avait eu le temps de se vider. J’avais vu partir les trois filles d’AJD dans une grosse voiture immatriculée au Luxembourg. Enfin, Lechec est sorti du centre en courant pour me rejoindre. Il arborait un sourire contraint : « Excusez-moi, ma profession est peuplée de casse-pieds.

— C’est précisément ce que j’étais en train de me dire », ai-je répondu, mais il n’a pas relevé l’ironie.

Nous nous sommes dirigés vers la dernière voiture en place, elle figurait d’ailleurs dans le top trois que j’avais élu pendant que le parking se vidait : un coupé Peugeot CRZ gris métallisé.

Il m’a expliqué qu’il pouvait me déposer dans n’importe quel quartier de la ville ; lui-même devait la traverser pour rejoindre l’E42. Nous avons d’abord roulé en silence pendant quelques kilomètres. Je le sentais tendu. Je ne doutais pas qu’il mettait au point ce qu’il avait à me dire. Il s’est finalement décidé : « En réalité, la littérature ne représente que la plus petite partie de mes activités d’éditeur. Ce n’est pas avec elle que je pourrais payer mon personnel, vous le pensez bien. Elle est ma folle maîtresse en quelque sorte. Mon Parc-aux-cerfs. » Il s’est interrompu, le temps de franchir un feu à l’orange. Préambule, ai-je pensé.

« Alors, avant-hier, quand les filles d’AJD m’ont confié l’ordinateur de leur père pour que je voie s’il ne contient pas des choses exploitables, j’ai tout de suite pensé à vous. Je me doutais que je vous verrais aujourd’hui. Vous comprenez, un éditeur n’est ni un critique ni un écrivain. Et de toute façon je manque absolument de temps. Alors voilà, je me jette à l’eau : que diriez-vous d’explorer ce sacré ordinateur ? J’imagine qu’il contient beaucoup de choses, mais qu’est-ce que tout ça vaut ? Je vous laisserais entièrement carte blanche. S’il y a des trucs publiables, fragments, ébauches, je les publie. Avec des notes de vous, une préface, que sais-je. Bien entendu, vous serez rémunéré. » Il avait dévidé toute sa bobine. Il me restait environ deux kilomètres pour la réenrouler.

« Pourquoi ne vous adressez-vous pas à un de vos auteurs ? AJD avait des amis, je suis certain que beaucoup seraient ravis de lui rendre ce dernier service.

— Je ne suis pas sûr qu’il avait tant d’amis. En plus, les amis ne sont pas les mieux placés pour ce genre de travail. Trop de proximité émousse le jugement. Ou alors c’est le contraire : vous connaissez le milieu, il faut toujours compter avec la jalousie, les rivalités, même rentrées. »

Nouveau croisement, passé au rouge pour de bon.

« Et puis, vous voyez ça d’ici : une couverture avec votre nom accolé à celui d’AJD, vos deux photos en quatrième. Le raffut au Flore, Assouline qui en avale son stylo : le retour du Jedi !

— Je préférerais que vous ne lâchiez pas le volant. Nous y voilà : vous avez flairé un coup. Et puis vous vous faites des illusions : Assouline m’a oublié. D’ailleurs il ne s’est jamais occupé de moi.

— Je suis un trop petit poisson pour espérer un coup, comme vous dites. Bon Dieu, monsieur Robin, vous ne pouvez vraiment pas admettre que la littérature est tout simplement ma passion ? Pouvoir me dire que je vous ai remis en selle, que c’est grâce à moi si vous avez réintégré le circuit, alors oui, le voilà le coup. De toute façon, vous le savez bien : d’autres que moi récolteront les fruits et les lauriers.

— Vous pourrez me déposer là-bas au coin de la rue, après le prochain carrefour. En fait, monsieur Lechec, nous perdons notre temps. Je vous ai déjà donné ma réponse il y a près d’une heure : je ne m’occupe plus de ça. Et c’est aussi irrémédiable que pour Rimbaud.

— Je vous demande seulement de réfléchir. Rien ne presse. Mais promettez-moi de m’appeler, même pour me dire que c’est vraiment non. »

Il m’a filé sa carte que j’ai ostensiblement enfoncée au fond de ma poche en sortant. Il avait un air vraiment malheureux quand il a redémarré. Au fond, il me faisait un peu pitié : un emballeur remballé, ça doit être dur.

Bien entendu, je ne l’ai pas rappelé. Et puis, parce que ça arrive dans toutes les histoires vraies ou inventées, le hasard a mis son grain de sel. En principe je n’avais rien à faire à L’Altro Mondo pendant la durée des travaux. Mais ce jour-là, à environ deux semaines des obsèques, Zerna m’avait demandé de passer pour faire un peu de nettoyage après le départ des ouvriers. C’est cette demi-heure-là que le téléphone a choisie pour sonner. C’était Cordélia, la fille d’AJD. Elle était désolée de me déranger à mon travail, mais Xavier Lechec n’avait pu lui fournir que ce numéro-là. Elle me servait du monsieur Robin, un bon point pour Lechec. Elle souhaitait me voir pour me parler de son père, de l’ordinateur, elle était persuadée, et ses deux sœurs aussi, que j’étais le seul à pouvoir faire « le travail ». Je lui ai demandé d’où lui venait cette certitude. « C’est l’avis de monsieur Lechec. Or, n’est-ce pas, c’est son métier. Et aussi… » Elle hésitait, je devinais un sourire : « Il nous a montré une photo de vous. Vous portez la barbe, comme papa, c’est un signe. » Je n’ai pas pu m’empêcher de rire. « Lechec ne vous a pas dit que je l’ai rasée ? Vous voyez bien qu’on ne peut pas lui faire confiance. » Nous avons poursuivi la plaisanterie pendant une ou deux répliques, puis elle a dit, en assumant la coquetterie : « Vous viendrez, n’est-ce pas ? » Nous avons convenu de déjeuner ensemble à trois jours de là, au Rive gauche, place des Carmes, à deux pas de son bureau.

J’ai employé ces trois jours à beaucoup réfléchir. Je me suis aperçu qu’un travail souterrain s’était effectué en moi depuis les obsèques d’AJD. J’ai enfin pris conscience de ce que mon antipathie pour la personne de Lechec, mon aversion de l’édition et des éditeurs, ma rancune envers la littérature avaient occulté à mes propres yeux : en savoir plus sur AJD que j’avais si brièvement et si mal connu, en apprendre sur ses relations avec Zerna à propos desquelles je m’étais posé tant de questions, tout cela excitait mon intérêt, j’étais forcé de le reconnaître. J’avais aussi envie, pour des raisons analogues, de rencontrer cette Cordélia dont je ne connaissais presque rien, mais dont le peu qui m’était parvenu m’avait plus d’une fois intrigué. Et puis on ne se refait pas : même si je vivais dans l’illusion de m’être débarrassé de l’écriture, je restais un voyeur, sinon un fouineur, comme tous les écrivains.

Au Rive gauche, je me suis trouvé devant une jeune femme de mon âge, élancée comme son père, plutôt jolie. Elle avait la volubilité d’AJD, quelques-uns de ses gestes, une certaine façon d’avancer la lèvre que je reconnaissais. Mais pour l’essentiel elle était comme ses sœurs, m’a-t-elle expliqué, la même blondeur, et pour le mental « les pieds sur terre ». Par exemple, elle n’avait plus lu un livre depuis l’athénée, « au début parce que ça faisait râler papa », maintenant elle regrettait un peu, de toute façon elle manquait de temps. Elle dirigeait une petite agence immobilière avec un associé, « mais la crise, vous savez, et ici à Liège, l’immobilier, enfin. » Dès qu’elle avait ouvert le menu, elle s’était écriée : « Il y a des moules, je craque. » Elle les a mangées en se servant de la première en guise de pince.

Je l’ai fait parler de son père. Gamine, il lui paraissait vieux, « pas physiquement, encore que, il avait quand même presque vingt-cinq ans de plus que maman, mais dans ses idées ». Il était toujours « comme ça », et pour me montrer elle a redressé la tête, froncé les sourcils, tiré la bouche vers le bas, avant d’éclater de rire. Il avalait ses repas sans prononcer un mot, perdu dans ses pensées, « avec mes sœurs, on disait toujours : attention, papa il est là mais il est pas là. » Ou alors, sans crier gare il se lançait dans des « théories » auxquelles elle ne comprenait rien. Il y avait son « machisme » aussi. « Quand j’étais gosse, ça a défilé, si vous voyez ce que je veux dire. Alors, vers seize ans, mes sœurs n’étaient déjà plus là, je suis partie vivre avec maman, il m’en a voulu. » Elle a continué à manger ses moules en les saisissant entre le pouce et l’index, posément, le regard dans le vide. « Vous savez bien, dans les familles, ce n’est pas toujours facile. Il y a ce qu’on dit et ce qu’on ne dit pas. La famille, finalement, c’est le seul lieu où on peut à la fois s’aimer et se haïr, dans le même temps, sans bien faire la différence. Ailleurs, n’est-ce pas, quand vous vous mettez à détester quelqu’un, un collègue, un ami, un mari, vous pouvez toujours le balayer de votre existence, comme ça » – au bout de son bras la moule-pince a fait un arc de cercle – « mais un père ? Il faut bien le traîner jusqu’à la fin. Et mes sœurs n’étaient quand même que mes demi-sœurs. J’étais la petite. J’avais l’impression qu’elles avaient déjà vécu toute une vie avec papa, sans moi. Avec mon papa. Je ne connaissais même pas leurs mères à elles. Et la mienne était à moitié toquée. »

Tout à coup elle a déposé sa fourchette, s’est essuyé les doigts à la serviette avant de plonger dans son sac. Elle a sorti un paquet de photos qu’elle a jeté sur la table devant moi. Il y en avait de tous les formats, quelques-unes en piteux état. « Regardez », m’a-t-elle dit avant de reprendre sa fourchette.

C’était des photos d’AJD aux différents âges de sa vie. J’en ai pris une au hasard, avec un bord dentelé, en noir et blanc, du temps où le monde n’avait pas encore de couleurs : AJD adolescent, le visage déjà buté, trop sérieux avec sa cravate et son veston. Puis une autre aux teintes passées, prise dans les années soixante-dix, en compagnie d’une jeune femme qu’il tient par l’épaule, sa seconde épouse, ai-je supposé ; il a le menton glabre, mais une énorme moustache comme on en portait à l’époque ; il a presque l’air heureux. À propos d’une nouvelle photo, « et là, c’est vous ? » ai-je demandé étourdiment en pointant une fillette de trois ou quatre ans, debout entre les cuisses d’un AJD trentenaire et fumeur de pipe. « Mais non, a répondu Cordélia en souriant, c’est ma sœur Muriel. Moi, me voilà. » Elle a remué les photos pour en sortir une où AJD déjà grisonnant contemple un poupon blotti dans le creux de son bras. J’ai reformé le paquet qu’elle a remisé dans son sac. « Tout ça ne vous dit rien, n’est-ce pas ? m’a-t-elle demandé. Eh bien, à moi non plus. » Elle a rêvé un instant en contemplant la coquille qu’elle s’apprêtait à ouvrir. « Au fond, on ne connaît jamais ses parents. Ils ont vécu leurs plus belles années avant notre naissance. Et quand enfin nous sommes là, ils jouent aux parents. Ou alors ils font tout pour se faire détester. »

Elle a replacé la coquille dans la marmite pour se mettre à boire le jus de cuisson à la cuillère, lentement, en soufflant légèrement dessus. « Je vous disais que ça a défilé. Un jour, j’étais à l’athénée, j’avais seize ans, j’ai ramené ma meilleure copine à la maison pour le week-end. Pendant tout le samedi, papa a fait son cinéma, un cirque effroyable, même un gamin de dix-huit ans n’aurait pas osé un pareil numéro. Vous voyez ça : ronds de jambe, plaisanteries à double entente, des compliments qui pesaient des tonnes. Je le trouvais particulièrement ridicule, vous comprenez, ce quinquagénaire en train de faire la roue devant une ado. D’autant que je comprenais que c’était à moi qu’il voulait prouver des choses. Ma copine n’avait pas l’air dupe. On pouffait dès que papa avait le dos tourné. Le soir, quand je l’ai conduite dans sa chambre, on a eu toutes les deux un fou rire en appelant mon père Papanova, ce n’était pas très malin, mais nous du moins on avait seize ans. J’en rigolais encore en me couchant. »

Elle a pris le temps de déposer sa cuillère, de déchirer l’enveloppe de la lingette rince-doigts.

« N’empêche, le lendemain, quand j’ai été pour réveiller la copine, j’ai trouvé sa chambre vide. J’ai voulu prévenir papa, mais peut-être que j’avais déjà deviné. Je ne sais pas si vous voyez bien, j’avais seize ans et je retrouve ma meilleure copine dans le lit de mon père. Maïté qu’elle s’appelait, j’avais toujours trouvé que c’était un nom bizarre. Je ne sais pas lequel j’ai haï le plus de mon père ou d’elle. Le soir même j’ai déménagé chez maman, définitivement. »

Sans transition elle m’a demandé : « Vous avez lu ses livres ? Je parle de ses romans.

— Quelques-uns.

— Moi je n’ai jamais pu. » Elle secouait la tête. « Toutes ces élucubrations. Ça fait un drôle d’effet, vous savez, quand c’est votre père qui a inventé tout ça. »

Elle s’est nettoyé les mains pensivement avec la lingette. Je me taisais en me disant qu’elle ne souhaitait probablement pas de commentaire. D’ailleurs il était temps d’aborder le vrai sujet. Elle a commencé à parler en phrases brèves, nettes et claires, comme elle devait le faire quand elle vendait un appartement.

L’ordinateur avait été déposé chez le notaire qui s’occupait de la succession. Auparavant, Lechec avait copié le contenu dans deux mémoires externes. Lui-même en conservait une. « Voici l’autre », a dit Cordélia en poussant vers moi un sachet de la Fnac qu’elle venait de sortir de son sac. « Il a aussi préparé un projet de contrat. » J’ai jeté un coup d’œil : un contrat assez classique stipulant que j’avais bien reçu la mémoire, que je m’engageais à l’examiner dans les deux mois, après quoi je discuterais avec Lechec de la suite à donner. La rémunération restait en blanc : j’avais à la fixer moi-même.

J’ai pris le sachet en main. « Vous n’avez aucune idée, ai-je dit, de ce que contient ce truc ?

— Moi non, et mes sœurs non plus. Seul monsieur Lechec l’a examiné superficiellement. Des textes, dit-il, des brouillons, des ébauches, des réflexions, de simples notes parfois. Mon père ne cryptait rien, il n’y a donc pas de problème d’accès.

— Vous réalisez que je vais peut-être tomber sur des écrits intimes ? Un journal, des lettres, des mémoires, où il pourrait être question de vous, de vos sœurs. Des choses qui ne me regardent absolument pas. »

Elle s’est donné quelques instants de réflexion, puis elle a haussé les épaules. « J’en ai longuement parlé avec mes sœurs. Ça ne nous dérange pas. Vous l’avez compris, nous sommes toutes les trois assez détachées de notre père. De toute façon, après ce que je viens de vous raconter, je doute que vous trouviez pire. Et puis nous ne nous connaissons pas, nous ne sommes pas appelés à nous revoir. Monsieur Lechec dit que vous êtes un oiseau de passage. Les secrets de mon père, s’il y en a – ne vous montez quand même pas le bourrichon –, ce ne sont pas les miens, emportez-les où vous voudrez. Vous comprenez : à chacun sa vie. » Et après un petit rire un peu amer : « Je vous souhaite bien du plaisir. »

Ce jour-là, j’ai demandé à réfléchir encore un peu, mais au fond j’étais décidé. Un trait d’orgueil peut-être, ne pas avoir l’air de capituler trop vite, vis-à-vis de Lechec surtout. J’ai encore laissé passer trois jours à m’impatienter et j’ai rappelé Cordélia. Cette fois-là elle m’a reçu dans son bureau, à l’agence. L’entrevue n’a pas duré plus de cinq minutes, elle avait un rendez-vous. Elle a fait glisser vers moi le sachet de la Fnac de l’autre jour et nous nous sommes dit au revoir – adieu, en réalité.