Le Siècle de la femme - Alexander de Croo - E-Book

Le Siècle de la femme E-Book

Alexander de Croo

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Beschreibung

L’avenir est en marche, et il est féminin. Les femmes sont la clé du progrès. Trop souvent, nous, Européens, considérons le respect de leurs droits comme une affaire réglée. Les inégalités et injustices frappant les femmes ne s’observeraient plus que dans d’autres régions du monde. Hélas, c’est loin d’être le cas et il faut que cela change. Dans le cadre de ses fonctions, Alexander De Croo a découvert que dans le monde entier (y compris en Belgique), le rôle assigné aux femmes manque d’ambition et demeure empreint de stéréotypes. Dans Le Siècle de la femme, il livre un vibrant plaidoyer pour l’égalité totale entre les hommes et les femmes.

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Seitenzahl: 192

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Le Siècle

de la

femme

Éditions Luc Pire [Renaissance SA]

Avenue du Château Jaco, 1 – 1410 Waterloo

fÉditions Luc Pire

www.editionslucpire.be

Alexander de croo

Le Siècle de la femme. Comment le féminisme libère aussi les hommes.

Édition originale : De eeuw van de vrouw. Hoe feminisme ook mannen bevrijdt (Polis, 2018)

Traduction : Alvaro de Caeiro

isbn : 9782875421777

© Éditions Luc Pire, 2018

Tous droits réservés. Aucun élément de cette publication ne peut être reproduit, introduit dans une banque de données ni publié sous quelque forme que ce soit, soit électronique, soit mécanique ou de toute autre manière, sans l’accord écrit et préalable de l’éditeur.

Le Siècle

de la

femme

Alexander de croo

Comment LE FÉMINISME

libère aussi

LES HOMMES

Introduction

Si je suis entré un jour en politique, ce n’est pas à mon père, mais à quelques-uns de mes meilleurs amis que je le dois. Depuis ma plus tendre enfance, j’ai toujours su très précisément ce que je ne voulais pas être. Devenir avocat ne me tentait guère, homme politique encore moins. Mon père et ma mère ont tous deux étudié le droit. Ma petite sœur, de même. Pour ma part, j’étais déterminé à trouver ma propre voie. J’ai donc choisi de devenir ingénieur commercial, par curiosité peut-être – à moins qu’il ne s’agît plutôt de rébellion.

Quant à la politique, j’ai toujours répété à l’envi que jamais je ne suivrais les traces de mon père : « Hors de question ! » Sans doute guidé là-aussi en partie par le désir de me singulariser, ce qui m’importait, par dessus-tout, alors était de me faire un prénom et de sortir de l’ombre de mon père. Au bout d’un moment, mes amis me firent part de leur exaspération : « Tu prétends ne vouloir pour rien au monde faire de la politique, me disaient-ils, et pourtant tu ne parles que de ça et sans cesse tu t’indignes des dysfonctionnements du pays. Alors, au lieu de rester en touche, monte sur le terrain ou bien tais-toi. Mais, par pitié, arrête de te plaindre ! »

L’indignation est un sentiment important lorsqu’il est question de politique. Un sentiment noble aussi. L’indignation est le moteur du changement. En tout cas, à mes yeux. C’est l’indignation qui nourrit ma volonté de prendre les choses en main pour les transformer. Une indignation, entre autres, face aux blocages institutionnels, tels que celui que nous désignions alors par l’acronyme BHV, lequel paralysait nos institutions. Une indignation face au manque de volonté politique en matière de réforme des pensions, la menace d’une implosion de notre système de pensions rendant inexorable l’allongement du temps de travail. Une indignation à l’encontre du diktat de la réforme de l’État à sens unique : dépouiller l’État fédéral de ses compétences en faveur de ses entités fédérées, condamnant notre pays à s’empêtrer dans une gouvernance inefficace. Une indignation face à notre immobilisme qui nous fait passer à côté de tant d’opportunités offertes par la nouvelle économie. Une indignation face à la complexité kafkaïenne qui a fait de la Belgique l’un des pays européens les moins animés par la volonté d’entreprendre.

Tout, absolument tout m’indignait. Ce qui, en revanche, ne me révoltait pas, c’était la question de l’égalité hommes-femmes. Après tout, l’inégalité de genre n’existait plus en Europe. J’en étais absolument convaincu. Les hommes et les femmes autour de moi – dans ma famille, dans mon propre ménage, dans mon entourage – sont parfaitement égaux. Les décisions se prennent à deux. Chacun est respecté. Personne ne cherche à prendre le dessus. Les femmes disposent de leurs propres revenus, elles sont indépendantes et aux commandes de leur vie.

Toute ma vie, j’ai été entouré de femmes à poigne. Ma mère a étudié le droit dans les années 1950. Elle s’est spécialisée dans la pratique du droit du divorce. Difficile de se le figurer aujourd’hui, mais à l’époque, les divorces formaient l’exception dans la Flandre des campagnes, où plongent mes racines. Souvent, ma mère constatait combien les femmes se trouvaient emprisonnées dans leur mariage. Des femmes humiliées, battues ou menacées, mais dont les finances ne leur permettaient pas de quitter leur mari. Des femmes à qui ma mère répétait donc qu’elles devaient trouver un emploi pour gagner leur indépendance financière, se libérer de leur mari et embrasser enfin leur propre destin.

Cette attitude lui valut maintes critiques. Il arriva qu’un juge l’admoneste, lui demandant de ne plus encourager les femmes à divorcer. Manifestement, une avocate qui encourageait les femmes à conquérir leur indépendance, cela faisait désordre.

J’ai rencontré ma femme dans la société internationale de consultance où elle et moi avions commencé notre carrière. Très vite, elle s’y révéla bien plus efficace que moi. Elle gravissait les échelons et je peinais à la suivre. C’est sans aucun doute ce qui me poussa à réaliser un rêve d’enfance, en créant ma propre entreprise. Je n’avais pas la moindre envie d’entrer en compétition avec ma femme – d’ailleurs, contre elle, je n’avais aucune chance. Je voulais toutefois d’abord poursuivre mes études : je suis donc parti deux ans aux États-Unis.

À l’époque, nous n’étions pas encore mariés. Aux yeux de ma femme, il était impensable de m’y accompagner pour se tourner les pouces. Elle convainquit dès lors son employeur de la muter au bureau de Chicago, où elle put poursuivre sa carrière tandis que j’étudiais. Un soir, elle se rendit à un événement organisé par l’université à l’intention des compagnes des étudiants inscrits, pensant y rencontrer des femmes partageant sa vision du monde, avec qui elle pourrait échanger sur leurs expériences professionnelles respectives. Au lieu de cela, elle tomba sur une nuée de demoiselles dont la grande obsession était de comparer leurs bagues de fiançailles, et se jura qu’on ne l’y prendrait plus.

Lorsque j’étais président de parti, j’ai désigné Maggie De Block au poste de secrétaire d’État. Elle dut faire face, lors de son entrée en fonction, à toute une série de préjugés : comment imaginer qu’un médecin de famille puisse avoir une telle corpulence ? Et plus tard, lors de son deuxième mandat : comment une personne dotée de cette corpulence pouvait-elle prétendre devenir ministre de la Santé publique ? Déçu, je constatai qu’une femme était encore et toujours jugée avant tout sur son physique. Peu après, Maggie devint la personnalité politique la plus populaire du pays.

Lorsque je quittai la présidence de mon parti pour devenir ministre, Gwendolyn Rutten me succéda. C’était la deuxième fois, après Annemie Neyts, que mon parti optait pour une présidente.

Entouré de femmes fortes, je ne me souciais guère des droits des femmes. D’ailleurs, ce combat n’appartenait-il pas au passé et les femmes ne l’avaient-elles pas remporté ? Les grandes conquêtes historiques du féminisme m’apparaissaient comme autant d’évidences : le droit de vote, l’accès à l’enseignement universitaire, au droit de propriété, l’égalité en matière de droits de succession, le droit à l’avortement, les congés prénatal et de maternité, la pénalisation du viol au sein du mariage. J’étais loin d’être le seul à penser que le féminisme avait accompli sa mission.

Certes, je savais qu’il restait encore quelques problèmes à régler ; j’observais que les femmes étaient moins nombreuses à accéder aux fonctions supérieures, tant dans le monde de l’entreprise qu’en politique. Mais nous étions sur la bonne voie. Tout cela finirait bien par se régler naturellement. Nous étions à deux doigts de faire de l’égalité de genre une réalité. Longtemps, je fus féministe sans le savoir : j’étais convaincu de l’égalité hommes-femmes, mais tout aussi convaincu que cette égalité n’était plus un véritable enjeu actuel. Le féminisme classique, engagé, avait atteint ses objectifs et n’était donc plus nécessaire. L’œuvre de Simone de Beauvoir remontait déjà à plus de cinquante ans, et d’ailleurs, que pouvait bien encore incarner un projet féministe au sens classique du terme ? Ce drapeau-là ne cachait-il pas désormais des dizaines de factions différentes, toutes plus extrêmes les unes que les autres ? À coup sûr, ce n’était pas un hasard si les femmes brillantes de mon entourage refusaient d’être associées à ce féminisme-là : un féminisme trop polarisant, trop enclin à la victimisation, trop intolérant. Trop misandre.

Jusqu’à ce que je devienne, de manière totalement inattendue, ministre de la Coopération au développement. En toute honnêteté, je ne connaissais pas ce domaine de l’action politique et n’y avais jamais prêté beaucoup d’intérêt. À mes yeux, il s’agissait avant tout d’un portefeuille de la gauche bien-pensante : de beaux discours, mais peu d’action. La liberté individuelle et l’esprit d’entreprise étaient au cœur de ma vision du monde : les gens sont libres d’entreprendre et de saisir les opportunités qui s’offrent à eux. Plus ils seraient nombreux à le faire, plus notre société serait marquée par un progrès collectif.

Autant le dire d’emblée, je ne suis plus l’homme qui nourrissait alors ce genre de pensées. J’ai vu l’oppression des femmes dans les pays que j’ai visités. J’ai vu le visage de la désespérance, et ce visage était ordinairement celui d’une femme. J’ai découvert que dans de nombreuses régions du monde, les femmes ne sont pas du tout indépendantes. Ici, une anecdote peut s’avérer utile.

C’était il y a quelques mois, au Sénégal, à deux heures de route au nord de la capitale, Dakar. J’arrive dans un village isolé en compagnie de Charles Michel. Un grand groupe de femmes attend notre venue. Dès l’arrêt de notre voiture, elles nous accueillent en chantant, vêtues de leurs jupes traditionnelles : colorées, tombant jusqu’au sol. Elles parlent et gesticulent vivement. Elles débordent de joie de vivre. Et de fierté. Tout cela me réjouit.

Nous sommes venus pour visiter un projet agricole soutenu par la Belgique, mais entièrement géré par ces femmes. Avec le revenu qu’elles perçoivent, elles gagnent en indépendance et peuvent scolariser leurs enfants.

Les manches retroussées, nous descendons de la voiture, le Premier ministre et moi. Il fait une chaleur accablante, un soleil de plomb tombe sur mon visage. Un homme nous accueille, très protocolaire. Il nous explique dans le détail en quoi ce projet est positif pour ces femmes. Mais lesdites femmes se trouvent derrière lui ; elles restent muettes et fixent le sol. Ce n’est que lorsque nous commençons à formuler nos remarques, en nous adressant directement aux femmes, qu’il leur cède la parole, avec bien des réticences.

Cette scène, j’y ai assisté à de nombreuses reprises au cours des dernières années. Récemment encore, dans un atelier de couture du Sud-Soudan. Des femmes qui font tourner l’économie locale, génèrent de l’argent et scolarisent leurs enfants ; et des hommes imbus d’eux-mêmes, qui leur confisquent la parole et pavoisent.

Ce sont ces histoires de femmes qui m’ont le plus touché ces dernières années. Je me rappelle de ma visite dans un camp de réfugiés à Goma, dans l’Est du Congo, où j’étais attendu par une salle comble, remplie de femmes aux terribles récits sur les violences sexuelles infligées par les soldats congolais et les rebelles. Ou dans cet autre camp de réfugiés, à Juba, au Sud-Soudan, où j’ai rencontré cette femme qui risquait sa vie chaque fois qu’elle sortait de l’enceinte du camp pour ramasser du bois ou acheter de la nourriture.

Au Sud-Soudan toujours, nous avons visité un village éloigné dans les marais, au beau milieu du territoire rebelle. Nous y avons rencontré de jeunes femmes, souvent des petites filles qui, des semaines durant, avaient traversé les marais en pataugeant, avec dans leurs bras, leurs enfants sous-alimentés. Une ONG dispensait des formations relatives à la nutrition des enfants en bas âge. Il ne s’agissait que d’informations rudimentaires : combien de temps faut-il allaiter ? à quels aspects faut-il faire attention ? Ces jeunes mères n’avaient plus le moindre modèle dans leur entourage, dispersé par la guerre civile. Les femmes et les bébés sont toujours les plus grandes victimes des guerres et des conflits.

Ces histoires m’ont réveillé. J’ai compris que les femmes, et leurs droits, étaient la clé du développement. Et que ces droits étaient encore loin, très loin même, d’être acquis. Un peu partout, des structures et des réseaux empêchent les femmes de réaliser pleinement leur potentiel. Si cette situation est inacceptable sur le plan éthique, elle correspond aussi à un gigantesque gâchis. Tant que les hommes assiéront leur pouvoir et leur position au détriment de l’autre moitié de la population, l’économie s’appauvrira et la société en pâtira. Comme le disait le magnat et philanthrope Warren Buffet : « Donnez du pouvoir aux femmes et le reste suivra ! »

Je n’étais féministe qu’inconsciemment. Je suis devenu féministe en pleine conscience. Le réveil fut difficile, car il tranchait avec les pseudo-évidences de la veille. Et il me fallut voyager, traverser des dizaines de contrées dans différents continents, pour réaliser que l’inégalité de genre subsistait bel et bien. Non seulement dans les régions les plus éloignées du monde, mais aussi chez nous. L’écart salarial, les plafonds de verre, la violence physique et sexuelle à l’égard des femmes. Les « manels », ces panels constitués exclusivement d’hommes, dans lesquels je siégeais pour expliquer ma politique. Aux Nations unies, à la Banque mondiale, à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), à l’Union européenne, je participais partout à des débats dirigés par des hommes, le rôle accordé aux femmes s’y bornant à poser des questions ou à formuler des commentaires. Les hommes y parlent des femmes, mais ne s’adressent pas à elles. Quant à moi, cela ne m’arrivera plus. Je ne participe désormais plus aux « manels ». Lorsque le ministre flamand de la Culture, Sven Gatz, a refusé de siéger dans l’un de ces « manels », le Conseil des femmes néerlandophones de Belgique (le Vrouwenraad) a appelé la classe politique à ne plus en organiser. Trois ministres seulement ont signé cet appel : Sven Gatz, Sophie Wilmès et moi-même.

Ce livre est le compte rendu d’une prise de conscience s’étalant sur plusieurs années et ponctuée de plusieurs secousses. Des secousses qui m’ont réveillé. La campagne #MeToo fut l’un de ces chocs pour nombre d’entre nous. On a réalisé subitement que des cénacles nourrissant un sentiment de supériorité morale très développé n’étaient pas pour autant exempts de comportements sexuels inacceptables. Le monde artistique et les organisations humanitaires, pour n’en citer que deux. On a aussi découvert que les universités flamandes étaient des foyers d’inégalités hommes-femmes ou qu’un important organisme d’intérêt public, dont je gérais la tutelle, ne comptait que des hommes parmi les membres de son comité de direction.

J’ai aussi réalisé peu à peu qu’en la matière, nous ne faisions pas qu’avancer. Elif Shafak, auteure à succès d’origine turque, a parfaitement raison lorsqu’elle écrit que l’Histoire peut parfois régresser. À la Maison-Blanche siège aujourd’hui un homme qui se targue de pouvoir attraper les femmes par leur vagin et les conduire ainsi à des rapports sexuels. Dans les régimes autoritaires, aux bordures de l’Europe, le populisme et la misogynie vont de pair. Songeons, par exemple, à la Turquie ou à la Russie. Au sein même de l’Europe, dans les pays les plus conservateurs, tout comme aux États-Unis, le droit à l’avortement est soumis à de multiples pressions. En Pologne, par exemple. Chaque semaine en Grande-Bretagne, deux femmes sont tuées par leur compagnon. En Belgique, huit plaintes sont déposées quotidiennement pour viol, lesquelles ne finissent presque jamais devant un tribunal. Le nombre de femmes occupant des fonctions supérieures, en politique comme dans le monde de l’entreprise, n’évolue plus, mais stagne aux alentours d’un tiers. Les femmes doivent encore et toujours céder le passage aux hommes, que ce soit dans les entreprises, dans les universités, dans le sport, la culture ou la politique.

Nous pourrions le regretter. Ce siècle sera le plus disruptif de l’Histoire. Intelligence artificielle. Réchauffement climatique. Globalisation et migration. Vieillissement de la population dans les pays industrialisés. Explosion démographique dans les pays émergents. Peut-être n’en sortirons-nous pas. Peut-être le réchauffement de la terre échappera-t-il totalement à notre contrôle. De même que la migration. Il est possible que la quatrième révolution industrielle conduise à une disparition massive d’emplois et que la sécurité sociale ne soit plus finançable. Certains considèrent ces risques comme bien réels.

Mais je ne suis pas de cet avis. Je suis convaincu que nous nous en sortirons, grâce à notre créativité et à la technologie. À une condition toutefois. Notre société, notre prospérité et notre économie ne peuvent affronter les tempêtes se profilant à l’horizon que si la place de la femme au sein de la société et de l’économie gagne du terrain. On ne s’en sortira qu’à condition de mobiliser la totalité de la population mondiale. À ce jour, le talent et le potentiel de la moitié féminine de cette population demeurent sous-exploités.

Une croissance économique longue et durable n’est possible que si l’on fait le meilleur usage possible de tout le talent disponible : celui des hommes et des femmes. Les femmes ne représentent actuellement que 37 % du produit brut mondial, somme des biens et services produits dans le monde entier. Si les femmes contribuaient autant à l’économie que le font les hommes aujourd’hui, ce produit brut mondial se verrait enrichi de 28 milliards de dollars. Une somme vertigineuse, représentant l’équivalent des économies américaines et chinoises additionnées.

Au sein des pays de l’OCDE, le taux d’emploi s’élève à 75 % chez les hommes et 60 % chez les femmes. L’OCDE n’est autre que le club des pays les plus industrialisés, à l’exception de la Chine et de l’Inde. Un taux d’emploi de 75 % chez les femmes, comme chez les hommes, représenterait un gain de croissance économique de 12 %. En effet, les femmes qui travaillent obtiennent un revenu, transformé ensuite en consommation et en création, elles-mêmes converties en emploi et en prospérité. Il ne s’agit donc pas d’un jeu à somme nulle, selon lequel tout emploi occupé par une femme représenterait nécessairement un emploi en moins ouvert aux hommes.

Nous ne pouvons plus nous permettre un tel gaspillage de talent et de prospérité. Le défi des prochaines décennies consistera à modifier sensiblement l’organisation de notre économie et de notre société, de manière à ce que les femmes aient le choix et la possibilité d’entrer dans le circuit du travail formel, et de contribuer ainsi de manière égale à la création de prospérité.

Dans ce livre, je plaide pour que les femmes aient un choix réel. Le choix de leurs études, de leur métier. De la personne, homme ou femme, avec laquelle elles souhaitent partager leur vie. Le nombre d’enfants qu’elles veulent avoir. Ou ne pas avoir. La manière dont elles veulent combiner vie professionnelle et vie privée. La charge qu’elles acceptent d’assumer au sein de leur famille. Ou qu’elles refusent d’assumer.

Les femmes ne disposent pas, ou du moins pas assez, de cette liberté de choix. Y compris chez nous. Les traditions, les coutumes, la pression sociale, l’éducation, les modèles… tout vient borner cette liberté en orientant les femmes dans une certaine direction. Les femmes n’ont vraiment la liberté de choix que dans la mesure où les hommes sont eux-mêmes prêts à permettre l’égalité hommes-femmes. Tant que cette véritable liberté de choix n’existe pas, il n’y aura pas d’égalité hommes-femmes.

J’explique dans les chapitres suivants comment atteindre cette liberté, en partant d’un certain nombre de questions. Comment transformer les stéréotypes sociaux qui figent les femmes et les hommes dans des rôles prédestinés ? Pourquoi les femmes finissent-elles bien souvent dans des fonctions inférieures, ou dans des professions peu valorisées, et moins rémunératrices ? Comment rendre le marché du travail plus flexible, de manière à ce que moins de femmes soient condamnées au travail à temps partiel ou à la gestion quotidienne du foyer, laquelle n’est jamais rémunérée ? Comment davantage d’hommes pourraient-ils trouver un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie familiale ? Pourquoi vaut-il mieux que les femmes aient des enfants au début de leur carrière ? Pourquoi faut-il baisser l’âge de l’obligation scolaire ? Pourquoi est-il plus important pour les entreprises d’avoir davantage de femmes dans leur comité de direction que dans leur conseil d’administration ? Les quotas sont-ils un mal nécessaire ? Comment les femmes peuvent-elles pleinement jouer leur rôle dans l’économie, doper la prospérité et forcer la transformation de la société ? Comment équilibrer les rapports de forces économiques entre femmes et hommes et les utiliser comme levier pour une plus grande égalité de genre ? Pourquoi l’écart salarial hommes-femmes est-il un bon indicateur du degré d’égalité de genre dans un pays donné ? Pourquoi devons-nous, dans les années qui viennent, nous consacrer pleinement à la disparition pure et simple de cet écart afin de réaliser l’égalité hommes-femmes ?

Les réponses à ces questions ne sont pas les plus simples à admettre, y compris pour moi. Je ne suis pas l’incarnation parfaite de ce qu’il nous reste à faire. Dans notre famille, c’est ma femme qui travaille à 4/5e, pas moi. Dans mon cabinet, vous trouverez plus d’hommes que de femmes. Mes trois chefs de cabinet sont des hommes. Mon secrétariat est dirigé par une femme, mais mon chauffeur est un homme. Une grande distance sépare mes paroles de mes actes. J’en suis conscient. Mais je fais tout pour réduire progressivement cette distance. C’est un travail de longue haleine. Les chapitres suivants fixent un cahier des charges, y compris pour moi.

D’ailleurs, qui suis-je moi-même pour faire de telles propositions ? Ne suis-je pas l’énième quidam qui s’imagine avoir fait le tour de la question, au point de pouvoir l’expliquer aux autres, comme le Sénégalais dont je me souvenais ci-dessus ? Comme tous ces hommes qui participent aux « manels » ? Est-ce que je ne tombe pas moi-même dans le piège qu’on appelle aujourd’hui le « mansplaining », cette tendance masculine à tout vouloir expliquer aux femmes, même les choses qu’elles connaissent bien mieux que les hommes ? L’auteure américaine Rebecca Solnit raconte ainsi comment un homme tint à tout prix à lui expliquer la finesse d’un livre qu’elle avait écrit elle-même.

Et pourtant, j’ai considéré que je devais écrire ce livre et raconter cette histoire. L’histoire d’une nouvelle phase dans le combat pour l’égalité hommes-femmes. À présent que cette égalité est plus ou moins réelle sur le plan juridique, du moins dans nos contrées, il est temps de réaliser aussi l’égalité sociale et économique. Autant de femmes que d’hommes aux postes supérieurs. Autant de femmes que d’hommes dans les secteurs informatiques et technologiques. Autant d’hommes que de femmes dans le secteur des soins de santé, dans les emplois à temps partiel ou en charge du foyer. Sans mépris, sans dérision. Car les hommes doivent eux aussi être libérés des traditions, des habitudes, de la pression sociale, de l’éducation et des modèles qui les déterminent. Les hommes, eux aussi, doivent pouvoir choisir, et par exemple opter pour un meilleur équilibre entre carrière et vie privée.

Il faudra employer les grands moyens pour faire de ce siècle celui de la femme, le siècle qui fera disparaître pour de bon l’inégalité hommes-femmes. Ce n’est pas avec une année de la femme, ici et là, que nous y parviendrons. Encore moins avec une journée de la femme par an. Un effort constant dans les prochaines décennies sera nécessaire. Là se trouve le levier : dans le degré de participation des femmes à la prospérité économique et au bien-être social, dans le degré de liberté dont elles disposent quant à leurs choix et leur autonomie. Telle est la mission de tous les hommes qui se disent féministes, et dont je suis.

Brakel, juin 2018