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Le philosophe et le sophiste revendiquent la sagesse (sophia). Ils se ressemblent donc de la même manière - dit Platon - que le chien ressemble au loup. La philosophie n'a rien à gagner avec cette assimilation. Voilà pourquoi, après avoir écrit plusieurs dialogues polémiques à l'égard de la sophistique, Platon décide d'être plus radical : seule une analyse en profondeur de l'être et du non-être permettra de tracer la frontière qui sépare de manière définitive le philosophe, l'homme libre qui évolue dans la lumière de la vérité, du sophiste, le faussaire qui s'enfuit dans l'obscurité du non-être . L'analyse platonicienne aura cependant des conséquences inattendues : l'opposition classique entre l'être et le non-être, systématisée par Parménide, sera réfutée, et le jugement faux trouvera une explication en dehors de l'impossible revendication du non-être. Aristote, fidèle lecteur du Sophiste, trouvera ainsi ouverte la voie qui le conduira vers sa théorie de la prédication multiple de l'être.
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Seitenzahl: 127
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Théodore – Nous sommes fidèles à notre engagement d’hier, Socrate : nous voici à point nommé et nous amenons un étranger que voici(1). Il est originaire d’Élée : il appartient au cercle des disciples de Parménide et de Zénon et c’est un véritable philosophe.
Socrate – Ne serait-ce pas, Théodore, au lieu d’un étranger, quelque dieu que tu amènes à ton insu, selon le mot d’Homère, qui dit que les dieux, et particulièrement le dieu qui préside à l’hospitalité, accompagnent les hommes qui participent de la pudeur et de la justice, pour observer les gens qui violent ou pratiquent la loi(2) ?
Qui sait si cet étranger qui te suit n’est point un de ces êtres supérieurs, venu pour surveiller et réfuter les pauvres raisonneurs que nous sommes, et si ce n’est pas un dieu de la réfutation ?
Théodore – Non, Socrate, ce n’est point là le caractère de L’étranger : il est plus raisonnable que ceux qui s’adonnent aux disputes. Pour moi, je ne vois pas du tout un dieu en cet homme, quoique je le tienne pour divin ; car c’est le nom que je donne à tous les philosophes.
Socrate – Et tu fais bien, ami. Mais il y a des chances que la race des philosophes ne soit pas, j’ose le dire, beaucoup plus facile à reconnaître que celle des dieux ; car ces hommes, je parle des philosophes véritables, non de ceux qui feignent de l’être, ces hommes que l’ignorance se représente sous les formes les plus diverses, parcourent les villes, contemplant d’en haut la vie d’ici-bas. Aux yeux des uns, ils sont dignes de mépris, aux yeux des autres, dignes de tous les honneurs. On les prend tantôt pour des politiques, tantôt pour des sophistes, parfois même ils font l’effet d’être complètement fous. Mais j’aimerais savoir de L’étranger, si ma question lui agrée, ce qu’en pensent les gens de son pays et comment il les nomment.
Théodore – De qui parles-tu donc ?
Socrate – Du sophiste, du politique, du philosophe.
Théodore – Que veux-tu savoir au juste et qu’est-ce qui t’embarrasse si fort à leur sujet et t’a fait songer à poser cette question ?
Socrate – Voici. Regardent-ils tout cela comme un seul genre, ou comme deux, ou, parce qu’il y a trois noms, assignent-ils une classe à chaque nom ?
Théodore – Il ne refusera pas, je pense, de t’expliquer cela. Sinon, que répondrons-nous, étranger ?
L’étranger – Cela même, Théodore. Je ne refuse pas du tout, et rien n’est plus facile que de répondre qu’ils voient là trois types. Mais quant à définir nettement chacun d’eux et en quoi il consiste, ce n’est pas une petite affaire ni une tâche facile.
Théodore – Cela tombe bien, Socrate : les sujets que tu viens de toucher sont justement voisins de ceux sur lesquels nous l’interrogions avant de venir ici, et les difficultés qu’il t’oppose, il nous les opposait à nous aussi, bien qu’il avoue avoir entendu discuter ces questions à fond et n’en avoir pas perdu le souvenir.
Socrate – Ne va donc pas, étranger, à la première faveur que nous te demandons, nous opposer un refus. Dis-moi seulement une chose : qu’est-ce que tu préfères d’habitude, exposer toi-même, tout seul, en un discours suivi, ce que tu veux démontrer à un autre, ou procéder par interrogations, comme le fit autrefois Parménide, qui développa d’admirables arguments en ma présence, alors que j’étais jeune et lui déjà fort avancé en âge ?
L’étranger – Si l’on a affaire à un interlocuteur complaisant et docile, la méthode la plus facile, c’est de parler avec un autre ; sinon, c’est de parler tout seul.
Socrate – Alors tu peux choisir dans la compagnie celui que tu voudras ; car tous te prêteront une oreille favorable ; mais, si tu veux m’en croire, tu choisiras un de ces jeunes gens, Théétète que voici, ou tel autre qu’il te plaira.
L’étranger – J’ai quelque honte, Socrate, pour la première fois que je me rencontre avec vous, de voir qu’au lieu d’une conversation coupée, où l’on oppose phrase à phrase, j’ai à faire un long discours suivi, soit seul, soit en m’adressant à un autre, comme si je donnais une séance publique. Car, en réalité, la question, posée comme tu l’as fait, n’est pas aussi simple qu’on pourrait l’espérer ; elle exige, au contraire, de très longs développements. Cependant ne point chercher à te complaire, à toi et à ces messieurs, surtout après ce que tu as dit, serait, je le sens, une malhonnêteté indigne de votre hospitalité. Au reste, j’accepte de grand coeur Théétète comme interlocuteur, d’autant plus que je me suis déjà entretenu avec lui et que toi-même tu m’y invites.
Théétète – Fais donc ce que dit Socrate, étranger, et, comme il te l’assure, tu feras plaisir à toute la compagnie.
L’étranger – Il me semble, Théétète, qu’il n’y a plus rien à dire là-contre. Dès lors c’est avec toi, je le vois, que je vais argumenter. Si la longueur de mon discours te fatigue et t’importune, ne t’en prends pas à moi, mais à ces messieurs, tes camarades.
Théétète – J’espère bien ne pas perdre courage de sitôt ; mais, si cela m’arrivait, nous nous associerons Socrate que voici(3), l’homonyme de Socrate. Il est du même âge que moi, c’est mon compagnon de gymnase et il travaille presque toujours et très volontiers avec moi.
L’étranger – Bien dit. Là-dessus tu te consulteras toi-même au cours de l’argumentation. À présent, il faut te joindre à moi pour mener cette enquête, et commencer, à mon avis, par le sophiste, en recherchant et expliquant clairement ce qu’il est. Pour le moment, toi et moi, nous ne sommes d’accord que sur son nom ; quant à la chose que nous désignons par ce nom, chacun de nous s’en fait peut-être à part lui une idée différente. Or, de quoi qu’il s’agisse, il faut toujours se mettre d’accord sur la chose même, en la définissant, plutôt que sur le nom seul, sans le définir. Quant à la tribu sur laquelle nous nous proposons de porter notre enquête, celle des sophistes, elle n’est certes pas la plus facile à définir. Mais dans toutes les grandes entreprises qu’on veut mener à bonne fin, c’est une opinion générale et ancienne, qu’il convient de s’entraîner sur des objets moins importants et plus faciles avant de passer aux très grands. Voici donc, Théétète, ce que je propose que nous fassions tous les deux dans le cas présent : puisque nous jugeons que la race des sophistes est difficile à saisir, c’est de nous exercer d’abord à la poursuivre sur un autre objet plus facile, à moins que tu n’aies, toi, quelque autre route à indiquer.
Théétète – Non, je n’en ai pas.
L’étranger – Alors, veux-tu que nous nous appliquions à quelque question de peu d’importance et que nous essayions de la prendre pour modèle en traitant de notre grand sujet ?
Théétète – Oui.
L’étranger – Que pourrions-nous donc nous proposer de facile à connaître et de simple, mais dont la définition n’offre pas moins de difficultés que les plus grands sujets ? Par exemple, le pêcheur à la ligne, n’est-ce pas un objet à la portée de tous et qui ne réclame pas une bien grande attention ?
Théétète – Si.
L’étranger – J’espère néanmoins que nous trouverons en ce sujet une méthode et une définition appropriées à notre dessein.
Théétète – Ce serait à merveille.
L’étranger – Eh bien, allons, commençons ainsi notre enquête sur le pêcheur à la ligne. Dis-moi : devons-nous le regarder comme un artiste ou comme un homme sans art, mais doué de quelque autre propriété ?
Théétète – Ce n’est pas du tout un homme sans art.
L’étranger – Mais tous les arts se ramènent à peu près à deux espèces.
Théétète – Comment ?
L’étranger – L’agriculture et tous les soins qui se rapportent à tous les corps mortels ; puis tout ce qui concerne les objets composés et façonnés que nous appelons ustensiles ; enfin l’imitation, tout cela, n’est-il pas absolument juste de le désigner par un seul nom ?
Théétète – Comment cela et par quel nom ?
L’étranger – Quand on amène à l’existence une chose qui n’existait pas auparavant, nous disons de celui qui l’y amène qu’il produit, et de la chose amenée, qu’elle est produite.
Théétète – C’est juste.
L’étranger – Or tous les arts que nous venons d’énumérer, c’est en vue de la production qu’ils possèdent leur pouvoir.
Théétète – En effet.
L’étranger – Nous pouvons donc les appeler tous du nom collectif de productifs.
Théétète – Soit.
L’étranger – Après cela, vient toute la classe des sciences et de la connaissance, de l’art du gain, de la lutte et de la chasse, tous arts qui ne fabriquent pas, mais s’approprient par la parole et par l’action des choses déjà existantes et déjà faites, ou les disputent à ceux qui voudraient se les approprier. Aussi le nom qui conviendrait le mieux à toutes ces parties serait celui d’art d’acquisition.
Théétète – Oui, ce serait celui-là.
L’étranger – Puisque tous les arts se rapportent à l’acquisition et à la production, dans quelle classe placerons-nous la pêche à la ligne ?
Théétète – Dans celle de l ’ acquisition, évidemment.
L’étranger – Mais l’acquisition n’est-elle pas de deux sortes : l’une, qui est un échange de gré à gré et se fait par présents, locations et achats ? quant à l’autre, qui embrasse tout l’art de capturer par actes ou par paroles, c’est l’art de la capture.
Théétète – Cela ressort en effet de ce qui vient d’être dit.
L’étranger – À son tour, l’art de capturer, ne devons-nous pas le diviser en deux ?
Théétète – Comment ?
L’étranger – En classant dans le genre de la lutte tout ce qui se fait à découvert et dans celui de la chasse tout ce qui se fait à la dérobée.
Théétète – Oui.
L’étranger – Mais logiquement la chasse doit être divisée en deux.
Théétète – Explique-moi cela.
L’étranger – Une partie comprend le genre inanimé, l’autre le genre animé.
Théétète – Assurément, puisque les deux existent.
L’étranger – Naturellement, ils existent. Pour celui des êtres inanimés, qui n’a pas de nom, sauf quelques parties de l’art de plonger et d’autres métiers pareils, qui n’ont pas d’importance, il faut le laisser de côté ; l’autre, qui est la chasse aux êtres vivants, nous l’appellerons chasse aux êtres vivants.
Théétète – Soit.
L’étranger – Et dans cette chasse aux êtres vivants, n’est-il pas juste de distinguer deux espèces, celle des animaux qui vont à pied, qui se subdivise en plusieurs classes avec des noms particuliers et qui s’appelle la chasse aux animaux marcheurs, et celle qui embrasse tous les animaux nageurs(4), la chasse au gibier d’eau ?
Théétète – Certainement si.
L’étranger – Maintenant, dans le genre nageur, nous distinguons la tribu des volatiles et celle des aquatiques.
Théétète – Sans doute.
L’étranger – La chasse qui comprend tout le genre volatile s’appelle, n’est-ce pas, la chasse aux oiseaux.
Théétète – C’est en effet le nom qu’on lui donne.
L’étranger – Et celle qui comprend à peu près tout le genre aquatique s’appelle pêche.
Théétète – Oui.
L’étranger – Et cette dernière, à son tour, ne pourrions-nous pas la diviser suivant ses deux parties les plus importantes ?
Théétète – Quelles parties ?
L’étranger – Celle où la chasse se fait uniquement au moyen de clôtures, et celle où l’on frappe la proie.
Théétète – Que veux-tu dire et comment distingues-tu l’une de l’autre ?
L’étranger – C’est qu’en ce qui concerne la première, tout ce qui retient et enclôt quelque chose pour l’empêcher de fuir, s’appelle naturellement clôture(5).
Théétète – C’est très juste.
L’étranger – Eh bien, les nasses, les filets, les lacets, les paniers de jonc et autres engins du même genre, doit-on les appeler d’un autre nom que clôtures ?
Théétète – Non pas.
L’étranger – Nous appellerons donc cette partie de la chasse, chasse à la clôture ou de quelque nom analogue.
Théétète – Oui.
L’étranger – Mais celle qui se fait à coups d’hameçons et de tridents diffère de la première, et il faut, pour la désigner d’un seul mot, l’appeler chasse frappeuse ; ou bien pourrait-on, Théétète, lui trouver un meilleur nom ?
Théétète – Ne nous mettons pas en peine du nom : celui-là suffit.
L’étranger – Quand elle se fait de nuit à la lumière du feu, la chasse frappeuse a été, je crois, justement nommée par les chasseurs eux-mêmes la chasse au feu.
Théétète – C’est vrai.
L’étranger – Quand elle se fait de jour, parce que les tridents mêmes sont munis d’hameçons à leur extrémité, on l’appelle en général la pêche à l’hameçon.
Théétète – C’est en effet le mot dont on se sert.
L’étranger – Quand la pêche qui frappe avec l’hameçon se fait de haut en bas, elle s’appelle, je crois, chasse au trident, parce que c’est surtout le trident qu’elle emploie alors.
Théétète – Certains du moins la nomment ainsi.
L’étranger – Il ne reste plus, je crois, qu’une seule espèce.
Théétète – Laquelle ?
L’étranger – Celle qui frappe en sens inverse de la précédente, avec l’hameçon pour arme, et ne pique pas le poisson à n’importe quelle partie du corps, comme on le fait avec le trident, mais toujours à la tête et à la bouche, et le tire de bas en haut, au rebours de tout à l’heure, au moyen de gaules et de roseaux. Cette pêche-là, Théétète, comment dirons-nous qu’il faut la nommer ?
Théétète – C’est précisément, je crois, celle que nous nous sommes proposé tout à l’heure de trouver. Voilà qui est fait à présent.
L’étranger – Ainsi donc, à présent, toi et moi, nous voilà d’accord sur le nom de la pêche à la ligne et de plus nous avons trouvé une définition suffisante de la chose elle-même. Nous avons vu en effet que la moitié de l’art en général est l’acquisition, que la moitié de l’acquisition est la capture, la moitié de la capture, la chasse ; la moitié de la chasse, la chasse aux animaux, la moitié de la chasse aux animaux, la chasse au gibier d’eau ; que dans la chasse au gibier d’eau, la section inférieure tout entière est la pêche ; la section inférieure de la pêche, la pêche frappeuse, celle de la pêche frappeuse, la pêche à l’hameçon. Or dans cette dernière espèce de pêche, celle qui frappe le poisson en le tirant de bas en haut, empruntant son nom à cette action même(6), s’appelle la pêche à la ligne, objet de notre présente recherche.
Théétète – Voilà certes une démonstration parfaitement claire.
L’étranger – Eh bien, prenons-la pour modèle et essayons de trouver de la même manière ce que peut être le sophiste.
Théétète – Oui, essayons.
L’étranger – Nous nous sommes d’abord demandé s’il faut considérer le pêcheur à la ligne comme un ignorant, ou s’il possédait quelque art.
Théétète – Oui.
L’étranger – Passons maintenant au sophiste, Théétète : devons-nous le considérer comme un ignorant ou comme un sophiste(7) dans toute la force du terme ?
Théétète – Ignorant, pas du tout ; car j’entends ce que tu veux dire, c’est qu’il s’en faut du tout au tout qu’il soit ignorant, étant donné le nom qu’il porte.
L’étranger – Il nous faut donc admettre, à ce qu’il semble, qu’il possède un art déterminé.
Théétète – Alors, que peut bien être cet art ?
L’étranger – Au nom des dieux, avons-nous donc méconnu que notre homme est parent de l’autre ?
Théétète – Qui est parent et de qui ?
L’étranger – Le pêcheur à la ligne, du sophiste.
Théétète – Comment ?
L’étranger – À mes yeux, ce sont des chasseurs tous les deux.
Théétète – Qu’est-ce que chasse le dernier ? pour l’autre, nous l’avons dit.
L’étranger – Nous avons tout à l’heure divisé la chasse en général en deux parties et mis dans l’une les animaux qui nagent, et dans l’autre ceux qui marchent.
Théétète – Oui
L’étranger –
