Le Temps de l'Amour - Laura Di Spurio - E-Book

Le Temps de l'Amour E-Book

Laura Di Spurio

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Beschreibung

C'est une histoire culturelle des sexualités, la capture d'instants d'une époque charnière. Une époque bouillonnante, florissante. Quand les jeunes en arrivent à écrire sur les murs « Jouissons sans entraves ! ». Quand cette nouvelle classe sociale appelée « jeunesse » découvre sa « misère sexuelle ». Quand « les enfants de Marx et de Coca-Cola » se voient interdits de danser car la menace pèse. La menace de leur corps, de leurs désirs à la fois enfouis et éveillées par une société irrémédiablement aphrodisiaque...
Les représentations et les discours sur la « jeunesse » qui se sont imposés après la Seconde Guerre mondiale ont fait de la sexualité juvénile un problème majeur. Du psychologue au médecin, de la presse au cinéma, tous ont été tentés de cerner, d'expliquer le danger qui menacerait alors tous les garçons et les filles. De l' « âge ingrat » au « temps de l'amour », l'auteure analyse les différentes images de la jeunesse à l'aube de « mai 68 ».

À PROPOS DE L'AUTEURE

Laura Di Spurio est titulaire d'un Master en Histoire contemporaine à l'Université Libre de Bruxelles depuis septembre 2010. Son mémoire de fin d'études dont est tiré cet ouvrage a obtenu le prix Suzanne Tassier de la Faculté de Philosophie et Lettres de l'ULB. Après un séjour de recherche de six mois à l'Academia Belgica de Rome, elle prépare actuellement une thèse de doctorat (ULB) mandatée par le FNRS sur la construction de l'adolescence féminine au XXe siècle et est membre de SAGES (Savoirs, Genre et Sociétés), ULB.

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Seitenzahl: 339

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Le Temps de l’Amour,

Jeunesse et sexualité en Belgique francophone (1945-1968)

Laura Di Spurio

Le Temps de l’Amour

Jeunesse et sexualité

en Belgique francophone

(1945-1968)

Essai

www.lecri.be [email protected]

(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL

(Centre National du Livre - FR)

  

ISBN 978-2-8710-6693-4

© Le Cri édition, pour la présente édition

Avenue Léopold Wiener, 18

B-1170 Bruxelles

En couverture :Mademoiselle Age Tendren°2, décembre 1965.

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

INTRODUCTION

C’est une histoire culturelle des sexualités, la capture d’instants d’une époque charnière. Une époque bouillonnante, florissante. Quand les jeunes en arrivent à écrire sur les murs « jouissons sans entraves ! » Quand cette nouvelle classe sociale appelée « jeunesse » découvre sa « misère sexuelle ». Quand « les enfants de Marx et deCoca-Cola»1se voient interdits de danser car la menace pèse. La menace de leur corps, de leurs désirs enfouis et éveillés à la fois par une société irrémédiablement aphrodisiaque. Quand l’on clame que l’amour est une souffrance, un danger à éviter. Parce que les garçons sont des prédateurs et les filles, des biches coquettes, potentielles victimes d’un viol moral et physique. C’est alors que deux mondes s’entrechoquent : les normes face aux pratiques. Un discours conservateur face à une jeunesse qui prend le risque d’aimer. Une psychologie qui se vulgarise, une science qui croit avoir réponse à tout face au besoin incontournable des jeunes de vivre en s’amusant, de s’amuser pour vivre. Et, paradoxalement, le sexe est partout. La sexualité se décline en de multiples représentations venant titiller l’ignorance dans laquelle est laissée cette jeunesse. Elle s’interroge, fantasme, et nous avec. Mais que nous reste-t-il de ces cogitations adolescentes si ce n’est un discours autoritaire qui a cru les comprendre ?

Cette recherche débute avec la Libération, son climat, son effervescence vite étouffée par un retour aux valeurs traditionnelles. Délimiter une période constitue toujours une gageure. La nôtre commence là où les jeunes prennent goût à cette liberté et se termine en 1968 – date supposée d’une « révolution sexuelle » – annonçant l’achèvement d’une décennie pleine de bouleversements : « En dix ans, le monde change plus qu’il ne l’a fait pendant trente ans »2.

Le mariage d’amour s’impose dès le début du 20esiècle3: les hommes et les femmes se cherchent et se choisissent. La « sexualité prénuptiale », toujours réprouvée, s’installe peu à peu dans les couples d’amoureux qui se créent plus librement. Le couple, progressivement, s’érotise et la sexualité se distingue de la procréation. Une nouvelle « carte du tendre » se dessine, la camaraderie se généralise, le flirt se banalise. Le jeune est au cœur de ces nouveaux schémas amoureux largement mis en scène par la « culture juvénile » qui se développe au même moment. Ce phénomène constitue avec le développement d’un antibiotique contre les maladies sexuellement transmissibles, la pilule contraceptive ou encore la place grandissante des débats sur la sexualité dans l’espace publique, l’un des changements marquants de l’histoire de la sexualité occidentale4.

Comment se définissent ces nouveaux comportements amoureux ? Quel est le régime normatif mis en place ? Qui le diffuse ? Peut-on le saisir à partir de la notion de « jeunesse » ? C’est sur les discours et les représentations des comportements amoureux et sexuels des jeunes en Belgique francophone que s’attarde notre analyse.

A la Libération, les Belges, privés de liberté pendant quatre ans, font la fête5. « Je vais danser depuis la Libération »6disent fièrement les jeunes ouvrières bruxelloises. A Bruxelles, elles dansent au « GI Joe » avec les soldats américains ou au « Twenty-One » avec les britanniques7. On assiste alors à une véritable ruée vers les plaisirs : cinémas, bals, soirées dansantes se multiplient8. Les jeunes filles rivalisent pour avoir leur Américain quand les jeunes hommes, eux, observent, impuissants, le succès de ces libérateurs9. Mais le plaisir est de courte durée car, très vite, une politique nataliste et familiale se met en place10. Au Sénat11se discute une loi interdisant l’accès « des lieux où l’on danse » aux moins de 18 ans. Il s’agit de rééduquer cette jeunesse brimée par la guerre, de refaçonner son sens moral et de la rendre travailleuse et saine. La loi ne sera pas votée avant le 15 juillet 1960 mais les débats permettront d’entrapercevoir la peur d’une licence sexuelle des jeunes par la danse et par le cinéma. Une ébauche d’émancipation va néanmoins s’esquisser tant pour les jeunes que pour les femmes. Celles-ci obtiennent en 1947 leurs droits politiques mais restent cependant soumises juridiquement à leur mari. Elles obtiennent quelques droits au compte-gouttes jusqu’en 1958 où l’on consacre enfin l’égalité juridique des époux, l’homme reste cependant l’administrateur des biens du ménage et de ceux de l’épouse. La Belgique des années cinquante demeure moralement et socialement « guindée »12. Les différences sociales restent marquées, la démocratisation de l’enseignement tarde, 90% des mariages ont encore lieu à l’église. Les conditions économiques favorables vont ébranler les vieilles certitudes et amener leur lot de possibilités nouvelles. Les femmes se font alors plus « coquettes », de nouveaux modèles féminins émergent, ainsi qu’un « nouveau type de jeunes filles » incarné par Brigitte Bardot ou Françoise Sagan émancipées tant socialement que sexuellement. Cet « âge d’or »13permet à la jeunesse d’émerger en tant que classe sociale et de développer une « culture jeune »14. Sous l’effet d’une poussée démographique amorcée dès 1941 et généralisée dès 1945, la jeunesse devient un « phénomène social »15. Acteur public et collectif et, surtout, acteur économique important, elle devient la cible privilégiée des publicitaires16. Pour vendre un produit, il suffit désormais d’y accoler le substantif « jeune ». Il y a la « mode jeune », la « lingerie jeune », la « cigarette jeune », la « boisson jeune ». L’accélération de l’Histoire provoque également une différence avec les aînés, les jeunes développant alors leurs propres codes sociaux et moraux, des rites et une culture distincte. Les « teenagers » envahissent les médias : ils ont leur émission de radio, leurs magazines, leurs idoles sont à peine plus âgées qu’eux. C’est le « temps des copains » : le phénomène de la camaraderie se généralise durant les « Trente Glorieuses », filles et garçons se rencontrent, socialisent sans aucune perspective matrimoniale. Ces contacts inquiètent, troublent les adultes. C’est aussi le « temps de l’amour », le flirt est désormais banal et s’intègre à cette sociabilité des jeunes. Les relations entre garçons et filles tendent à se simplifier et s’imposent inéluctablement aux adultes dont les sentiments se partagent entre répression et liberté.

Depuis les travaux de John R. Gillis, la jeunesse apparaît comme une construction sociale et culturelle née de l’industrialisation et de l’urbanisation17. La jeunesse tout comme la sexualité se présentent comme deux données naturelles qui n’auraient pas d’histoire. Or, ces deux notions surgissent presque simultanément au 19esiècle18. Epoque qui voit aussi émerger le concept d’adolescence qui se pense comme une donnée éternelle, immuable, anhistorique depuis sa conceptualisation au début du 20esiècle. Les études anthropologiques sont les premières à souligner que l’adolescence n’est pas une donnée biologique mais relève « des aménagements au cours desquels une société assure le passage de l’état d’enfance à l’état d’adulte »19. Le sociologue Pierre Bourdieu, en confirmant que « la jeunesse n’est qu’un mot»20, permet ainsi de réaffirmer que « les catégories d’âge sont le produit de constructions sociales, de rapports de force et de domination »21. La méfiance des sciences sociales à l’égard de la « jeunesse » est en effet due au risque d’essentialisation qui menace sans cesse de faire « des jeunes, “les jeunes” et des jeunes, “la jeunesse” »22. Toutefois, l’historiographie francophone commence à faire fi de sa méfiance et rattrape largement le retard qu’elle avait pris par rapport à l’historiographie anglo-saxonne23. En effet, les études se multiplient : Michelle Perrot a étudié la construction médiatique de la délinquance juvénile24; Agnès Thiercé, elle, a analysé la création de l’adolescence au 19èmesiècle25ainsi que l’exclusion des jeunes ouvrières de cette catégorie d’âge26. La jeunesse des « Trente Glorieuses » a également été investie par de nombreuses études27. Au Québec, Gaston Desjardins s’est attaché à décrire la transformation de la normativité sexuelle à partir de l’adolescence de 1940 à 196028.

L’histoire des sexualités a, elle aussi, fait l’objet d’une méfiance à l’encontre de l’essentialisation des sexes. La France et la Belgique ont longtemps accusé un retard considérable sur les anglo-saxons et, plus encore, pour l’histoire contemporaine. A.-C. Rebreyend l’impute à un « évident puritanisme des institutions et peut-être une certaine peur de la part des spécialistes de parler d’eux »29. Aujourd’hui, cet écart tend à se résorber. Notamment, en Belgique où, ces dernières années, une série d’initiatives ont vu le jour30. Par ailleurs, la publication d’une histoire culturelle de l’éducation sexuelle31et d’un ouvrage collectif intitulé « Jeunesse et sexualité »32témoigne d’une réelle impulsion. Néanmoins, trop « peu de publications sont fondées sur de réelles enquêtes ethnographiques ou sur un travail d’archives approfondi »33. L’intérêt de cet ouvrage réside donc dans la réécriture du lien entre la jeunesse et la sexualité, lien pourtant « récurrent, voire évident »34, notamment dans les productions psychologiques ou journalistiques.

Analyser les discours et les représentations de la sexualité juvénile s’inscrit presque logiquement dans une histoire des femmes et du genre. En effet, l’adolescence est interprétée comme un phénomène naturel déterminé par le développement sexuel. L’étude de l’adolescence, à l’aide des outils conceptuels développés par l’histoire du genre, permet d’appréhender les constructions d’une identité masculine et féminine à l’œuvre dans l’apprentissage des sexualités. Aussi, nous chercherons à écrire une « histoire de tous les garçons et les filles »35, de sortir de l’histoire de la domination masculine en tentant d’articuler à la fois le genre, la sexualité et l’amour36sans toutefois négliger les rapports de domination qui traversent la sexualité37. Notre analyse emprunte aussi à l’histoire culturelle en ce qu’elle est, avant tout, une étude sur le discours et les représentations de la sexualité juvénile. A la base de cette réflexion, il y a effectivement la question posée par l’histoire culturelle : « comment les hommes représentent et se représentent-ils le monde qui les entoure ? »38J.-F. Sirinelli a montré à quel point l’histoire culturelle est déterminante pour éclairer cette décennie39et, plus spécialement, représente une phase déterminante dans la montée en puissance d’une culture de masse. Culture de masse qui inocule des identités40et des règles en matière de comportements amoureux et sexuels.

Face à ce relatif désert historiographique, il nous semblait judicieux de commencer une étude sur la sexualité adolescente à partir des documents élaborant des modèles de conduite et formulant des schémas normatifs41.

Les premières sources étudiées sont donc des ouvrages à vocation éducative et pédagogique destinés à la fois aux parents et aux adolescents42. Depuis le début du 20esiècle, la psychologie des adolescents est devenue un sujet à la mode, tout comme l’ « enquête » journalistique plus ou moins sérieuse sur la jeunesse. L’adolescence est investie par la psychologie tandis que la sociologie et la psychanalyse la délaissent. Durant cette période, une production « de l’ordre du déferlement et de l’infiltration »43s’engrange. Ces ouvrages analysent, décortiquent, surveillent les nouveaux comportement amoureux et sexuels d’une jeunesse qui inquiète toujours plus. En France, Yvonne Kniebiehler a remarqué qu’après la Seconde Guerre mondiale, « la tendance sanitaire et laïque ne progresse plus, alors que la tendance chrétienne et psychologique se développe »44. Ceci se vérifie en Belgique : rares sont les études dénuées de tout lien avec les institutions religieuses, elles émanent en effet pour la majeure partie des milieux catholiques ou sont empreintes d’une morale d’inspiration chrétienne. S’en dégagent néanmoins des courants plus conservateurs ou plus progressistes que nous tentons de mettre en avant dans notre exposé. Ces sources sont l’œuvre de psychiatres, de psychologues, de journalistes, de médecins et aussi de religieux dont le thème central est l’adolescent(e) et, partant, nous le verrons, sa sexualité.

La presse féminine sera également explorée en tant que « lieu important dans la mise en forme des normes en matière de sexualité, comme une expansion extrême d’un groupe de confidentes féminines »45. Le développement de cette presse se produit dès l’entre-deux-guerres. Après 1945, elle s’impose comme un secteur gigantesque avec ses dizaines de millions de lectrices46. La revue féminine a largement contribué à diffuser une certaine représentation des troubles de l’adolescence : le flirt, l’amour ou la « première fois », notamment à travers le courrier du cœur. Cette rubrique, largement remaniée par les rédactions, constitue néanmoins une source riche d’informations sur les différentes approches entre filles et garçons. La publicité de ces revues féminines nous est apparue également essentielle dans l’analyse de la culture de masse en tant qu’outil de socialisation47: elle impose en effet des images et des rôles dans le cadre des apprentissages des représentations sociales de genre48.

Aussi nous est-il apparu pertinent de croiser les discours et les représentations issus des ouvrages éducatifs avec ceux des revues féminines. Quatre magazines ont, pour cela, été dépouillés :Femmes d’aujourd’hui,Confidences,Bonnes SoiréesetMademoiselle Age Tendre. Chacune de ces revues est destinée à un lectorat bien particulier. Ainsi, le magazine françaisConfidences49s’adresse aux classes populaires et est composé d’ « histoires vraies », de romans-photos, de nouvelles sentimentales ainsi que d’un « courrier du cœur » qui reflète une réalité moins « édulcorée » par rapport aux autres revues.Femmes d’Aujourd’huiest, lui, un hebdomadaire familial dont la ligne éditoriale sur la sexualité est basée sur des valeurs morales traditionnelles. Le magazine semble, à plusieurs reprises, pris en otage par son lectorat : dès qu’il parle de sexualité ou qu’il propose une certaine liberté de mouvement aux jeunes, il reçoit de nombreuses plaintes.Bonnes Soiréess’adresse plus particulièrement aux classes moyennes. Il présente l’intérêt de prendre une orientation « jeune »50dès octobre 1954 en développant une rubrique intitulée « J’ai 18 ans ». Celle-ci donne la parole aux jeunes filles par le biais de « Martine ». Cela consiste en deux ou trois pages qui, de manière hebdomadaire, abordent les sujets censés toucher les jeunes filles, tels le bal, la mode, les garçons, les métiers féminins ou encore les vacances. Enfin,Mademoiselle Age Tendre, publié à partir de janvier 1965, est un mensuel français consacré à « la jeune fille dans le vent ». Presse féminine au style novateur en ce qu’elle s’adresse exclusivement à l’adolescente, le magazine apparaît à tous points de vue comme un classique dans son genre : pages beauté et mode, vedettes, nouvelles littéraires et, bien entendu, son courrier du cœur. Ce dernier se veut cependant différent : les lectrices sont censées s’adresser à une fille de leur âge.

Le cinéma intervient ici « non pas pour l’histoire d’une œuvre ou d’un cinéaste, mais en tant qu’il permet d’écrire une histoire des mentalités informant de l’univers culturel d’une époque»51. « On apprend ce qu’est un baiser de cinéma avant de l’apprendre dans la vie52» : aussi paraît-il pertinent d’insérer une analyse du cinéma dans le cadre d’une histoire des sexualités. Il est en effet un « agent essentiel de la constitution des cadres et des normes »53, notamment dans le domaine sentimental. L’époque que l’on s’attache à analyser constitue un « âge d’or » du cinéma en Belgique54. Les Belges aiment le cinéma et se voient décerner « le titre des spectateurs les plus assidus du monde »55jusqu’au recul du cinéma à la fin des années cinquante au profit de la télévision.

Trois films de trois réalisateurs très différents ont été retenus. Le choix s’est effectué non pas sur des critères géographiques ou esthétiques mais bien thématiques : la sexualité juvénile en est le thème principal. Le filmDemain, il sera trop tard, sorti le 21 septembre 1951 à Bruxelles, est un film italien réalisé par un cinéaste d’origine russe, Léonide Moguy. Ce plaidoyer pour l’éducation sexuelle est un mélodrame social dans lequel le réalisateur privilégie sa démonstration au détriment de l’esthétique. Son didactisme est « maladroit », chaque séquence semble correspondre à un chapitre bien précis d’un hypothétique manuel d’éducation sexuelle. Malgré ses piètres qualités cinématographiques, le film est pourtant plébiscité par la critique comme par le public pour les questions « inédites » qu’il soulève et qui apparaissent « opportunes »56. Si ce film semble en continuité avec les discours courants sur la jeunesse, les deux autres œuvres analysées sont en rupture avec les représentations traditionnelles de la sexualité juvénile. Elles se distinguent par ailleurs du film de Moguy en ce qu’elles figurent un cinéma exigeant, un « cinéma d’auteur ». Le choix d’Un été avec Monikad’Ingmar Bergman procède d’une vision : regarder l’héroïne évoluer sur l’écran nous renvoyait sans cesse à nos sources. Monika correspond au contre-modèle, au mauvais exemple constamment évoqué dans les manuels et les revues féminines. Elle apparaît comme un archétype, celui de l’ouvrière libérée. Le film sort dans l’indifférence la plus totale à Bruxelles, le 22 avril 1955, au Cinéma « Le Paris », salle jugé « osée ». Bergman filme le désespoir et la soif de tendresse d’un jeune couple d’ouvriers dans la Suède d’après-guerre. Bien que le film mette en scène la jeunesse suédoise, le quotidien des personnages entre en résonnance avec une certaine réalité sociale des classes ouvrières belges.Splendor in the Grass, film d’Elia Kazan,sort en avril 1961 dans les salles bruxelloises. Le film constitue la critique d’une société puritaine du Midwest américain. Il est l’un des premiers films à adresser une critique directe des contraintes sexuelles imposées par les adultes à la jeunesse. Les situations qu’il décrit renvoient à nos sources, et plus spécialement, à la question lancinante des jeunes filles d’alors : « Puis-je céder ? ». Décrié par la critique, acclamé par le public lors de l’avant-première du film le 21 février 196257, ce film permet de saisir les réactions des différents organes de presse à la critique de Kazan sur la « misère sexuelle » des jeunes.

La chanson s’est également avérée intéressante en tant que vecteur des éléments d’un discours amoureux58. Aussi quelques titres viennent-ils illustrer notre propos.

Enfin, les mémoires des écoles sociales de Belgique59permettent une approche originale de la jeunesse. Ils constituent des archives dites « raisonnées »60, c’est-à-dire qui répondent à une certaine rigueur scientifique. Ces sources nous donnent en effet la possibilité d’appréhender les attitudes et les pratiques d’une population donnée à l’aide d’un dispositif de recherche nettement défini, contrairement aux enquêtes ou aux sondages de presse61. Notre choix s’est arrêté sur quinze mémoires de langue française62. Notons que seul un de ces travaux a pour thème principal l’éducation sexuelle63, les autres mémoires ne parlent pas directement de sexualité mais parviennent au flirt ou aux rencontres entre garçons et filles en se basant principalement sur les loisirs. Ces travaux permettent de saisir les inquiétudes des contemporains sur le temps libre des jeunes menant à une réflexion sur la nécessité de l’éducation sexuelle et les « relations filles-garçons ». Ces mémoires n’échappent pas à certains stéréotypes. Trois d’entre eux64usent dutoposdes élites sur l’initiation sexuelle des jeunes ouvrières sur les lieux de travail ainsi que des descriptions alarmantes de familles ouvrières malsaines65. Néanmoins, ce type de discours nous a permis de définir un archétype, celui de la jeune ouvrière libérée.

Une histoire aussi récente appelle irrésistiblement à l’histoire orale. L’essor de l’histoire des femmes est d’ailleurs consubstantiel de la promotion des témoignages oraux au rang de sources historiques légitimes66. Ces témoignages ont permis de compléter les vides, de faire parler les « silencieux de l’histoire »67, de faire de l’ « histoire vue d’en bas ». L’histoire orale a suscité de nombreux débats ayant trait à la question de la mémoire. Cette question en histoire des sexualités ne revêt néanmoins pas les mêmes enjeux que dans le cadre d’une histoire disons politique. La sexualité apparemment subjective et individuelle s’inscrit cependant dans un « cadre moral » éminemment social68. Les enjeux appartiennent surtout à la personnalité des témoins et du questionneur69. Ce que cette biographie censure, rejette, oublie ou feint d’oublier en constitue le principal obstacle. La mémoire est ici soumise aux évolutions des débats sur la sexualité. La « double transformation de la jeunesse et de la sexualité »70qui a eu lieu au cours des années soixante a marqué les représentations de nos témoins. Le lien récurrent voire évident, déjà évoqué dans notre introduction, entre la sexualité et la jeunesse dans les médias et en psychologie, marque l’imaginaire des contemporains. L’idée que se font les témoins de leur propre sexualité et de la sexualité des « jeunes d’aujourd’hui » est largement tributaire des représentations médiatiques : les jeunes, selon eux, font l’amour beaucoup plus tôt, beaucoup plus vite. Dans le cadre d’une histoire des sexualités, la tentation d’accéder à l’histoire des pratiques sexuelles des individus est séduisante. Mais à la volonté d’atteindre l’« inaccessible étoile de l’histoire de la sexualité »71– les pratiques sexuelles – s’est substituée une volonté de comprendre comment les jeunes d’après-guerre ont intériorisé les normes diffusées durant cette période, comment des personnes devenues âgées aujourd’hui se représentent-elles leur expérience de jeunesse, les images, les représentations de leur premier bal à leur première fois. En s’inscrivant dans une histoire du genre, il s’agissait également de comprendre comment se construisent les identités sexuelles et sexuées au cours d’une période qui apparaît comme un tournant décisif dans l’histoire des sexualités. Comme beaucoup l’ont souligné, l’histoire orale provoque la source, elle est un rapport qui oscille entre tension et complicité72. La tension est provoquée dans ce cadre par le fait que la sexualité s’impose souvent comme une réalité naturelle, immuable, qui ne s’explique pas. Devant certaines questions, nos témoins73, se sentant incapables de répondre, tentaient de se justifier en disant : « Je ne sais pas, moi. C’est naturel, ça vient comme ça ! » Si l’on évoque trop souvent les faiblesses des sources orales, reste que leur intérêt est de replonger l’historien dans l’époque qu’il étudie avec ses expressions, ses intonations, ses sous-entendus, ses codes et ses silences que le rapport direct avec un témoin permet de comprendre très nettement. Ces témoignages ont constitué dans la réalisation de cette recherche comme un déclic. Les « pratiques », telles que nous voulions les connaître, se sont révélées en creux dans les discours normatifs analysés à travers les comportements souvent proscrits par ces derniers. Les sources orales nous l’ont prouvé : le « chemin du retour » après le bal, les flirts poussés dans les salles sombres de cinéma, les lectures interdites, les « amitiés particulières » dans les internats sont autant d’images qui subsistent dans l’imaginaire de nos témoins et dans le nôtre. Le reste, ne nous le cachons pas, leur appartient…

A partir de ces différents types de sources, ce mémoire tente d’explorer les pratiques discursives et les représentations des comportements amoureux et sexuels des jeunes en Belgique francophone de 1945 à 1968. Notre analyse se divise en quatre chapitres. Le premier étudie la création d’une nouvelle classe d’âge, l’adolescence, avec en son centre ce que les psychologues et les moralistes appellent alors le « problème sexuel ». Nous revenons dans ce chapitre sur les manières d’appréhender l’adolescence à partir de son « créateur », le philosophe et psychologue américain, Stanley Hall. Nous analyserons l’impact de ses théories sur les pays francophones ainsi que les contours de l’adolescence et de la jeunesse durant la période 1945-1968. En effet, être adolescent ne recouvre pas les mêmes réalités selon que l’on soit une fille ou un garçon, selon que l’on soit ouvrier ou étudiant. Ce chapitre contient également une analyse de la figure de la jeune ouvrière libérée à travers le personnage créé par Ingmar Bergman dansUn été avec Monika.Le deuxième chapitre explore, à partir des manuels pédagogiques et éducatifs ainsi que du filmDemain il sera trop tard,les principes de l’éducation sexuelle ainsi que les discours sur les différentes initiations sexuelles qui ont lieu durant notre période. Les différents thèmes étudiés dans ceux-ci seront explorés et analysés. L’adolescence est, durant la décennie cinquante, consacrée comme « temps de l’amour ». Ce thème sera l’objet de notre troisième chapitre au cours duquel nous tenterons, à partir des « loisirs » tels que les sorties en bande et en tête-à-tête, le flirt, la danse, le cinéma ou encore les vacances, d’analyser le type de comportements prescrit aux garçons et aux filles à la fois par les manuels et les revues féminines aux garçons et aux filles. Dans un dernier chapitre, nous reviendrons sur la sexualité juvénile. La psychologie a consacré la jeunesse comme une phase de latence sexuelle, ce temps est de plus en plus allongé notamment par différentes exigences sociales. Quels discours va-t-on transmettre aux adolescents ? Nous analyserons cette question à la lumière du film d’Elia Kazan,Splendor in the Grasset deDemain il sera trop tardde Léonide Moguy. Ce chapitre tend également à cerner la question lancinante des jeunes filles aux courriers du cœur : « Dois-je céder ? » et ce, notamment dans le cas de fiançailles et du service militaire. Dans une dernière partie, nous analyserons le « conflit de générations » qui se met en place durant ces décennies. De fait, notre analyse est plus thématique que chronologique. Nous utilisons les substantifs « jeunes », « jeunes filles », « jeunes hommes » ou encore « jeunesse » comme ils étaient compris à cette époque afin de faciliter notre exposé. Toutefois, nous sommes consciente de l’aspect « totalisant74» de cette expression : nous n’effectuons aucune limite arbitraire de ce qu’est un jeune à cette époque, nous reprenons les limites courantes de l’époque étudiée et délimitée dans notre première partie.

Cet ouvrage ne prétend à l’exhaustivité ; il est le reflet de ce que nos sources nous ont confié. D’autres archives auraient pu être exploitées telles que la littérature ou les archives de certaines institutions encadrant la jeunesse. Nous avons néanmoins pris le parti d’analyser ce qui apparaît comme la « pensée dominante », témoignant de la place importante de la religion catholique dans la société belge d’après-guerre. Les sources analysées renvoient plus particulièrement aux classes moyennes urbaines, classes à la fois productrices et réceptrices de ces analyses. La notion de classe reste très prégnante. Aussi, une distinction est toujours effectuée entre les adolescents des classes populaires et « les autres ».

Remerciements

Je remercie tout particulièrement Valérie Piette et Muriel Andrin qui m’ont fait découvrir un domaine de recherches correspondant à mes envies, à mes aspirations et à mes questionnements.

Mon infinie gratitude va vers les onze personnes qui ont accepté de se rappeler, de témoigner et de se raconter. Je les remercie pour leur accueil, leur confiance et leur ouverture d’esprit.

De nombreuses personnes m’ont accompagnée durant cette longue aventure, mais les relectures, le soutien inconditionnel et l’amitié de Shirley Thibaut durant cet été 2010 ont été précieux et décisifs dans la réalisation de ce mémoire.

Je tiens à remercier Samuel Baillet, mais aussi, et dans le désordre, Caroline Henri, Anaël Desablin, Mara Donato di Paola, Julie De Ganck, Patrick Asté et Caroline Heering pour leur amitié, leurs conseils et leurs relectures.

Et enfin, j’aimerais dédier cet ouvrage à mes petites sœurs Gianna et Léa D’Alessandro, surprenantes et inspirantes « jeunes filles ».

I. LE PROBLÈME SEXUEL

1. L’invention de l’adolescence

La jeunesse n’est pas une réalité naturelle et éternelle. Lexviiiesiècle a découvert le « sentiment de l’enfance »75; lexixesiècle, lui, découvre la jeunesse. Depuis les travaux de John R. Gillis76, elle apparaît comme une invention contemporaine, une construction sociale et culturelle au même titre que le genre ou la sexualité. La jeunesse est le produit des préoccupations d’une société bourgeoise auxixesiècle. Le triomphe de l’intimité avec l’émergence de cette classe sociale induit une volonté de protéger la famille et, donc, de protéger sa progéniture. Avec le développement des collèges et des institutions académiques, une nouvelle distinction se met en place, une étape intermédiaire entre l’enfance et l’âge adulte : la jeunesse. Celle-ci apparaît alors comme une catégorie à éduquer, à protéger, et, en même temps qu’on la découvre, il s’agit d’accroître sa surveillance et de réduire ses aires de liberté. La jeunesse se présente alors comme un problème et devient une préoccupation publique. Le terme « adolescent » réapparaît mais est investi d’un sens nouveau, le sens qu’on lui connaît aujourd’hui. Jusqu’au milieu duxixesiècle, ce mot peu utilisé relevait du style burlesque pour railler le « novice un peu niais »77, le « morveux puceau »78. Désormais, il aide à la conceptualisation de la jeunesse comme étape intermédiaire entre l’enfance et l’âge adulte. Le problème central de cette nouvelle classe d’âge sera sa sexualité. On popularise l’idée que la puberté se fait plus précoce alors que l’on rallonge sans cesse l’étape entre la puberté et l’âge adulte. Ce phénomène pose le problème de la sexualité de cette classe d’âge car, en la privant du statut d’adulte, on la prive également de l’accès à la sexualité envisagée uniquement sous l’angle matrimonial et procréateur. Ainsi, le « sexe des collégiens »79, dès lexixesiècle, devient un problème public autour duquel s’élaborent des dispositifs institutionnels et des stratégies discursives80. A la fin duxixesiècle, le « collégien » devient un « adolescent » et la puberté, un enjeu social et public. Cette période de transformation naturelle de l’organisme humain est investie de toutes les craintes et ambigüités philosophiques et sociales duxixesiècle81. Ce siècle reconnaît la jeunesse comme une figure sociale qui n’échappera pas à la culture scientifique et rationaliste. Le mot « adolescence » s’installe dans les dictionnaires de manière décisive entre 1865 et 1880 où il est défini comme l’« âge qui succède à l’enfance et qui commence avec les premiers signes de la puberté »82.

2. « Le père de l’adolescence » 83

« La psychologie de l’adolescence est un beau sujet d’études, mais il est aussi neuf que beau. Une page fameuse d’Aristote, il y a deux mille ans, et maintenant 1300 pages de M. Stanley Hall ; et dans l’entre-deux rien ou presque rien »84.

L’adolescence devient donc un objet d’étude dès la fin duxixesiècle. L’ouvrage clé et fondateur de cette nouvelle catégorie d’âge est « Adolescence. Its psychology, anthropology, sociology, sex, crime, religion and education » de Granville Stanley Hall. Paru en 1904, cet ouvrage est en fait la première synthèse encyclopédique des recherches menées jusqu’alors sur l’adolescence aux Etats-Unis et, plus particulièrement, au sein de la Clark University dont Hall est le premier président. Cet ouvrage confère à son auteur le titre de « père de l’adolescence »85.

Le cadre idéologique et intellectuel86dans lequel s’insère la construction de cette notion est essentiel tant celui-ci a marqué l’œuvre de Hall et, partant, les conceptions futures de l’adolescence. Philosophe et psychologue américain, ce dernier est imprégné des idées évolutionnistes du darwinisme et du Lamarckisme. L’adolescence qu’il développe se fait sous l’angle de l’évolution. Hall la systématise dans une optique de renaissance, de régénérescence de la race ; elle devient un « espace social » développé autour des inquiétudes vis-à-vis de la race, de la domination masculine et du nationalisme naissant aux Etats-Unis. L’adolescent est en fait un jeune mâle blanc issu des classes moyennes : sont donc exclus les filles, les ouvriers ainsi que les « primitifs ». L’adolescence devient symbole de civilisation, ce qui différencie le « civilisé » du « sauvage », elle représente même l’avenir de la race. L’adolescence est source de « créations géniales »87: plus elle sera longue, plus le progrès deviendra possible. Elle se construit ainsi dans une nette opposition au sauvage qui, lui, n’en fait pas l’expérience et est jeté sans transition, au sortir de l’enfance, dans la vie adulte.

À l’instar de Rousseau pour qui l’homme « naît, pour ainsi dire, en deux fois : l’une pour exister, et l’autre pour vivre ; l’une pour l’espèce, et l’autre pour le sexe »88, Hall consacre l’adolescence comme « une nouvelle naissance ». Cette catégorie d’âge devient un « processus de maturation » et une phase de désadaptation fondamentale. Ainsi, elle est un moment de crise induit par la puberté et marqué par les « storm and stress »89et surtout par un trop-plein de pulsions sexuelles. Ce trop-plein sexuel devient central dans sa pensée : « The dawn of adolescence is marked by a special consciousness of sex »90. Plus encore, il conceptualise l’adolescence comme une phase de latence sexuelle, une phase de chasteté entre la puberté et le mariage. C’est en fait ce décalage entre une force sexuelle et son inaccomplissement obligé qui fait de cette période une crise91. Le désir sexuel devient même le mécanisme clé de cet âge et son contrôle par les éducateurs doit être central : « Neither the psychology nor the pedagogy of adolescence can be treated without careful consideration of the whole problem of sex ».92La chasteté est non seulement la solution au trop plein-sexuel du jeune mais aussi un moyen pour améliorer la race, elle n’échappe donc pas aux perspectives darwinistes envisagées par Hall. Dans son optique, les relations sexuelles prénuptiales sont « a phenomenon of arrest and not of progress »93: « Wherever this occurs the race deteriorates. Yelding to mere and gross sensuous pleasure shortens the growth period, and the only way to prolong it and attain an ever higher and fuller maturity for the race is by the plain old virtue of self-restraint. This is probably the field of most active and normal natural selection »94. Néanmoins, Hall est en rupture avec certaines conceptions de la sexualité de la fin duxixesiècle95. Il condamne la « conspiration du silence » et rappelle l’importance de l’éducation sexuelle. Pour lui, la sexualité de l’adolescent est saine et naturelle, « it is, therefore, one of the cardinal sins against youth to repress healthy thoughts of sex at the proper age »96. La « conspiration du silence »97créée par la société victorienne et puritaine dont il est issu rend l’abstinence plus difficile puisqu’incompréhensible, ce qui induit une chute presqu’inévitable. Aussi « naturelle » que soit la sexualité à ses yeux et malgré l’expérience d’une adolescence malheureuse évoquée dans sa biographie98, il reste profondément imprégné de morale et de valeurs victoriennes99.

Presque simultanément, Freud publie ses « Trois essais sur la théorie de la sexualité »100dans lesquels il diffuse l’idée d’une sexualité infantile. Freud consacre un chapitre entier aux « transformations de la puberté » mais n’utilise jamais la notion d’adolescence101. Et contrairement à Hall, Freud ne voit pas la puberté comme l’ « éveil de la sexualité » ou comme une rupture mais comme une étape parmi d’autres. Pour lui, la découverte de la sexualité ne coïncide pas avec la puberté ; l’enfant devient marqué par la sexualité, il perd son innocence. Il propose une théorie de la sexualité fondée sur le désir incestueux. L’adolescence n’est dès lors plus une découverte de la sexualité mais le passage à une sexualité qui s’affranchit du fantasme incestueux102. C’est Hall qui introduit la psychanalyse aux Etats-Unis dès 1909 en invitant Freud pour une série de conférences. Néanmoins, Hall refuse de considérer la sexualité infantile. Du fait de son puritanisme103, elle demeure pour lui inconcevable.

Cet homme puritain et victorien marqué par les idées évolutionnistes dessine donc les contours typiques de l’adolescence et de son image sociale. L’adolescent type est dès lors vu comme un être instable qui s’éveille, lors de sa puberté, à la sexualité. Cet éveil le rend victime de « tempêtes et tensions », le plongeant dans une période d’ambivalence, d’opposition tout entière centrée sur la sexualité. Hall naturalise et normalise l’adolescence. La crise d’adolescence devient un passage obligé, une catégorie mobilisable investie de positivité par les psychologues. Cet adolescent reste la norme de référence de nombreux auteurs. Vivement critiqué par la suite et même souvent oublié, l’ouvrage « Adolescence » demeure la première œuvre de systématisation, séparant l’adolescence des autres catégories d’âge, et même de la jeunesse104.

3. Réception de l’œuvre

En 1906, paraît en France un article faisant un compte rendu élogieux mais néanmoins critique, écrit par J.-G. Compayré105, de l’œuvre de Stanley Hall. Compayré y remet en question la vision qu’il considère « trop atavique » de Hall. Dans le même temps, Pierre Mendousse, psychologue français, écrit l’« Âme de l’adolescent », sorte de synthèse des travaux de Stanley Hall en français. Mais la notion d’adolescence tarde à s’installer en psychologie française. Mendousse remarque, dans sa préface de 1930, que les francophones continuent d’envelopper l’enfance et l’adolescence dans une espèce d’enfance ininterrompue ou dans un profil type : l’élève entité106. Ce peu d’engouement scientifique est notamment critiqué par Maurice Debesse107qui, dès 1945, se fera chantre de l’adolescence ou, mieux, de ce qu’il appelle l’ « hébélogie » : la science de l’adolescence, à la manière desJungendkundedes Allemands.

Ces auteurs vont chercher à créer leur propre vision de l’adolescence tout en gardant une perspective rousseauiste et donc, proche de celle de Hall : l’adolescence est vue comme une seconde naissance et apparaît nettement séparée de l’enfance. Par ailleurs, c’est un état « valable pour tous ». L’adolescence devient avec eux quelque chose d’éternel108, d’immuable. Debesse cherche cependant à se défendre de toute systématisation : « Il n’y a pas d’adolescence, il n’existe que des adolescents »109. Néanmoins, elle est, selon lui, une réalité éternelle et totale110. Leurs ouvrages restent longtemps des références111malgré les nombreuses critiques dont ils sont l’objet, notamment avec la diffusion de la psychanalyse. L’adolescence reste d’ailleurs le parent pauvre de cette science, explique Anna Freud dans un article de 1958112. En fait, l’adolescence reste longtemps le fait de moralistes et de journalistes plus que de scientifiques dans les pays francophones113. En France, par exemple, les sociologues, sous l’influence de Durkheim, délèguent à la psychologie le soin d’étudier l’adolescence, contrairement aux Etats-Unis, où se développe une véritable sociologie de la jeunesse114.

4. Des contours flous

4.1. La Puberté

La psychologie a fait de la puberté l’origine de l’adolescence et, en quelque sorte, son premier symptôme115. L’adolescence et ses phénomènes pubertaires sont vus comme une « période de disgrâce »116, l’« âge des vêtements trop courts »117ou encore l’ « âge bête »118. C’est un « entre-deux, le no man’s land »119: on n’est plus un enfant, pas encore un homme. Avec l’adolescence, l’« âge d’or prend fin »120, le « bel équilibre se rompt »121pour laisser place à une triple transformation physique, psychologique et sexuelle122. Elle apparaît donc comme une période de transition qui provoque une entière prise de possession par le corps de la puissance sexuelle123. La crise d’adolescence entre dans l’usage courant, elle en fait une phase redoutée de la croissance124. Pourtant, avec Freud, celle-ci avait quelque peu perdu une partie de son prestige125. Certaines voix, sous son influence, s’élèvent contre l’idée d’une rupture entre enfance et adolescence notamment avec le Pr Heuyer126qui note : « La puberté n’est pas une date ; cela est important à retenir. La puberté n’est pas une “crise”, c’est une longue période qui dure au minimum cinq ans ; elle est la fin d’une évolution organique et sexuelle »127. Debesse, lui, pense qu’elle est une « période de la vie qui a son unité, ses lois, ses problèmes, son rôle »128. Néanmoins, il concède à la psychanalyse que « l’impulsion sexuelle se réveille donc à l’adolescence plutôt qu’elle ne s’éveille »129. S’il conçoit que les enfants ont aussi une sexualité, il ne parvient pas à « nier le drame juvénile »130