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"Mon nom est Corinna Barrett et je n'appartiendrai jamais à personne !" lance la ravissante jeune fille, ivre de rage, au capitaine Hawke qui vient de l'acheter. En route pour les Caraïbes où elle se rend à la recherche de son père, Lady Barrett tombe entre les mains de redoutables pirates qui la vendent aux enchères comme esclave. A sa grande surprise, et malgré tout le mépris qu'il lui témoigne, elle s'éprend peu à peu du capitaine des flibustiers. Quel sera le vainqueur de la terrible bataille qui se livre dans le cœur de Corinna ? L'orgueil des Barrett ou son amour insensé?
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Seitenzahl: 205
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Le Vaisseau de la liberté
Le Vaisseau de la liberté
Buccaneer’s Lady
© Vivian Stuart, 1981
© eBook: Jentas ehf. 2022
ISBN: 978-9979-64-614-3
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1
Corinna contemplait fixement par le sabord la coque en flamme du navire qui l’avait emmenée aux Indes occidentales. Elle était apparemment impassible, mais au fond d’elle-même, elle ne pouvait refréner les battements désordonnés de son cœur.
La porte de la cabine s’ouvrit brutalement et elle se retourna avec précipitation. Immédiatement, elle reconnut le capitaine des pirates avec sa silhouette efflanquée et son visage blafard. Il était noir de poudre et ses vêtements étaient en lambeaux. Un incroyable attirail de sabres, de couteaux et de pistolets était accroché à son ceinturon.
Il sourit et la jeune fille ne put s’empêcher de songer qu’avec ses joues creuses et sa mâchoire saillante, il y avait quelque chose de macabre et de sinistre en lui.
— J’espère que vous n’avez pas eu trop à vous plaindre de notre hospitalité, Mylady ? questionna-t-il d’une voix sardonique.
— Une belle hospitalité vraiment ! s’exclama Corinna avec fureur. Mon bateau a été brûlé, mes effets ont été volés. En plus, vous m’avez lié les mains !
Le lieutenant du capitaine Quinn, un borgne à l’aspect repoussant et aux proportions gigantesques éclata de rire bruyamment.
— Silence Gabriel ! le fit taire aussitôt le capitaine d’une voix qui ne souffrait pas de réplique.
Puis il se retourna vers sa captive et murmura avec une intonation menaçante :
— On dirait que vous n’avez pas très bon caractère, jeune demoiselle. Il faudra en changer, ce n’est pas une qualité que l’on apprécie beaucoup par ici.
Corinna releva fièrement la tête. La peur lui nouait les entrailles, mais elle était déterminée à lui faire front quoi qu’il en coûte.
— Jamais je ne me laisserai impressionner par des bandits et des scélérats de votre acabit !
— Faut-il que je lui enseigne les bonnes manières, capitaine ? demanda Gabriel en s’avançant de quelques pas.
— Non, cela ne vaut pas la peine. De toute façon elle ne sera bientôt plus un problème pour nous. Amène-la sur le pont, les enchères vont commencer.
Sans ménagement, la brute poussa Corinna devant lui dans la coursive. Lorsqu’elle arriva sur le pont, l’air de la mer lui fouetta le visage et mis un peu de couleur à la pâleur de ses joues. Nu-pieds, barbus et dépenaillés, les hommes du capitaine Quinn la regardaient avec des sourires lubriques ; des murmures appréciateurs fusaient de-ci de-là. Tous portaient les mêmes larges pantalons de cuir grossier et les mêmes chemises sales et ouvertes jusqu’à la ceinture. Tous étaient couverts de sabres et de pistolets. Certains avaient en guise de turban, un mouchoir vaguement noué autour de la tête ; d’autres arboraient fièrement un lourd anneau d’or accroché au lobe de l’oreille. L’ensemble était à la fois pittoresque et menaçant.
Un petit groupe d’hommes se tenaient auprès de Quinn et Corinna sentit que son destin se trouvait entre leurs mains. Enchères, le pirate avait parlé d’enchères. Allaitelle donc être mise en vente comme une vulgaire esclave ?
— Amène la fille par ici, Gabriel, ordonna le capitaine, afin que chacun puisse la voir à son aise.
Gabriel la poussa devant lui et Quinn se tourna vers un homme que la jeune fille voyait pour la première fois.
— Alors capitaine Hawke, combien pensez-vous qu’elle vaille ?
— Un instant Quinn, répondit l’homme d’une voix nonchalante, - laissez moi l’examiner de près.
Corinna leva la tête vers ce capitaine Hawke et en resta bouche bée. Ce n’était pas du tout le rustre auquel elle s’attendait, mais au contraire un homme grand et bien fait, habillé avec une sobriété presque militaire. Il portait une veste de cuir finement ouvragée, un chapeau à larges bords surmonté d’une plume et une écharpe d’étoffe pourpre nouée à la taille. Ses cheveux bruns tombaient en boucles soignées sur ses larges épaules et son visage hâlé par les embruns portait la marque d’un homme habitué à commander et à être obéi.
Il sourit de sa stupéfaction et sans se presser, ses yeux froids et métalliques la parcoururent de la tête aux pieds. Lorsque son inspection fut finie, il tira lentement une bague ornée d’un énorme rubis de sa poche, et la jeta avec dédain à Quinn qui s’en saisit avec avidité.
— Je pense que cela devrait suffire. Et maintenant, écoute moi bien Quinn, murmura le capitaine Hawke d’une voix où perçait une colère, — si jamais tu t’avises d’attaquer à nouveau un navire anglais, tu me trouveras sur ton chemin et je ferai en sorte que tu sois pendu — ou pire peut-être. S’il te vient l’envie de te venger ou de chercher à reprendre la fille, regarde d’abord le « Freedom » et compare-le à ton bateau.
Corinna suivit le regard de Quinn qui s’était posé sur le navire fin et puissant dont les canons s’alignaient comme à la parade le long du bordage du bateau des pirates.
Le capitaine fit une grimace et acquiesça d’un signe de tête. Hawke sourit et se recula en ordonnant à l’un de ses hommes :
— Ben, détache cette demoiselle.
Un homme petit, à la figure toute ronde et joviale, s’approcha d’elle. Ses épaules étaient d’une impressionnante largeur et il avait ces jambes torses des marins qui ont passé toute leur vie en mer.
D’un coup de sabre, il délivra prestement la captive.
— Voilà capitaine, c’est fait.
— Si je puis vous donner un conseil Hawke, méfiez-vous, cette fille que vous venez de m’acheter, a des griffes et elle n’hésite pas à s’en servir.
— Je me souviendrai de ta mise en garde, mais n’oublie pas la mienne non plus.
Quinn sourit et il répliqua avec une lueur de mauvais augure dans le regard :
— N’ayez aucune crainte : la prochaine fois je serai prêt.
— J’attends ce jour avec impatience, assura le capitaine Hawke d’une voix doucereuse.
Sous les regards hostiles des hommes de Quinn, Corinna précéda le capitaine et ses hommes sur l’échelle de coupée et descendit dans la chaloupe qui les attendait. Dès qu’ils eurent tous embarqué, les rameurs poussèrent au large et Corinna s’assit en massant ses poignets meurtris. Qui pouvait donc bien être ce capitaine Hawke ? Il était forcément lui aussi un pirate pour traiter ainsi avec un bandit de l’espèce de Quinn. Et pourtant il n’avait pas hésité à le menacer si jamais il s’avisait d’attaquer à nouveau un navire anglais !
Il semblait à son aise à présent et bavardait tranquillement avec ses hommes, mais Corinna sentait que cette nonchalance était aussi trompeuse que celle d’un félin prêt à bondir.
Elle l’observait déjà depuis quelques instants lorsque brusquement, il tourna vers elle son regard perçant.
— Voilà qui est amusant, je viens d’acquérir une somptueuse pièce de butin et je ne me suis même pas préoccupé de savoir son nom.
— Je m’appelle Corinna Barrett, répliqua la jeune fille en rougissant de colère, et je n’appartiendrai jamais à personne !
Il sourit avec impudence et répondit d’une voix moqueuse :
— Je ne puis guère que vous féliciter pour avoir d’aussi nobles sentiments, mais vous ne vous rendez peut-être pas compte que je viens de vous racheter pour le prix d’une rançon royale
C’était absolument insupportable ! Se faire traiter ainsi comme une esclave ! Le capitaine Hawke pouvait bien ne pas ressembler à Quinn, mais au fond il n’était pas meilleur que lui. Ses mains tremblaient de colère et elle avait toutes les peines du monde à ne pas exploser.
— Capitaine Hawke, rétorqua-t-elle d’une voix qu’elle aurait voulu calme et assurée, si vous écrivez à Barrett Manor dans le comté de Leicester, vous serez remboursé du prix que vous avez dû payer, une fois bien entendu, que je serai revenue saine et sauve.
— Et si je préfère vous garder ?
— Alors vous perdrez tout, répondit-elle d’une voix glaciale, car je... j’ai l’intention de m’échapper le plus rapidement possible.
— Et de traverser l’océan à la nage ?
— S’il le faut !
En entendant cela, le capitaine Hawke rejeta la tête en arrière et fut pris d’un accès irrépressible de fou-rire.
— J’ai bien envie de vous garder à bord simplement pour nous distraire, Miss Barrett !
— Alors je vous plains de tout cœur capitaine, jeta Corinna avec mépris, car vous devez mener une bien triste existence.
Ben étouffa un petit rire sous cape.
— La demoiselle a une langue qui vaut bien ses griffes, capitaine !
— Que veux-tu Ben, c’est la faute de son éducation, riposta le capitaine Hawke en faisant un clin d’œil de connivence à son matelot.
Corinna Barrett avait été élevée dans le culte de la légende des Barrett, de la glorieuse épopée de sa famille. Dans sa solitude, elle s’était raccrochée à toute cette longue histoire, symbole de courage et de fierté. Lorsque sa mère était morte, elle avait six ans à peine et Corinna en avait gardé un très vague souvenir. Sir James, Lord Barrett, ne s’était jamais remarié et s’était consacré, après la disparition de sa jeune femme, au service exclusif de son roi. Il résidait à Londres auprès de la cour et ne faisait que de brefs séjours à Barrett Manor.
La sœur de son père, Lady Agatha, s’était chargée entièrement de l’éducation de la petite fille. Elle ne s’était jamais mariée et Corinna étant ainsi la seule héritière de la fortune et du nom des Barrett. La vieille dame s’était efforcée de lui apprendre tout ce qui était nécessaire à la tenue d’un aussi vaste domaine que Barrett Manor et surtout, elle avait insisté sur la nécessité de maintenir vivantes toutes les traditions de la famille.
Les Barrett remontaient aux premiers Plantagenêts et il y avait une multitude de choses qu’une Barrett se devait de faire ou de ne pas faire. Parfois Corinna se disait que sa tante ne savait pas commencer une phrase autrement que par : « Une Barrett doit toujours » ou bien « Une Barrett ne doit jamais ».
Une Barrett ne doit jamais être familière avec les domestiques, ni avoir des relations d’égal à égal avec les villageois ou avec les fermiers, même s’il n’y a personne d’autre dans le voisinage. Une Barrett ne doit jamais critiquer son roi et ne doit pas tolérer que quelqu’un le fasse en sa présence. En revanche, elle se doit d’avoir de l’affection pour ses chevaux et ses chiens et a le devoir de bien traiter ses gens et de remplir scrupuleusement ses obligations religieuses.
Par ailleurs, une Barrett se doit d’exceller dans tout ce qui compte pour une personne de son rang, c’est-à-dire monter à cheval, danser, peindre, faire de la musique et connaître un peu de français et de latin.
Les longues soirées d’hiver se passaient à faire de la tapisserie et parfois le masque rigide de tante Agatha se détendait un peu. Ses yeux se perdaient alors dans le vague, sa voix devenait rêveuse et elle se mettait à raconter avec émerveillement les histoires et les légendes des premiers Barrett. Elle faisait revivre, pour la plus grande joie de la petite fille, la vie de Sir Cuthbert, écuyer de Henri Ier, celle de Lady Anne, dame d’honneur de la reine Élizabeth Ire et revenait sans cesse sur l’histoire du propre grand-père de Corinna, Sir Henry Barrett, qui avait sacrifié sa vie pour aider le roi à s’enfuir après la bataille de Worcester.
Généralement, tante Agatha finissait par s’assoupir, mais Corinna continuait à rêver pendant des heures à tous ces Barrett aujourd’hui disparus en se demandant quand et comment elle prendrait sa place dans cette longue et glorieuse lignée...
Mme Simmons, la gouvernante, ne manquait jamais de faire remarquer à Mme Post, la cuisinière, combien la solitude de Corinna était grande. Ah, si seulement il y avait quelqu’un pour bien vouloir s’occuper vraiment d’elle ! soupirait-elle, émue.
Et Mme Post, comme tous les autres domestiques, savait que c’était au père de Corinna que la gouvernante faisait allusion.
Son père l’aimait beaucoup, mais la petite fille passait après le service du Roi Charles II et la vie brillante de la cour.
De son côté, elle idolâtrait Lord Barrett. Pour elle, il représentait l’incarnation parfaite de l’héritage de sa famille. Il n’était pas vraiment beau, mais sa distinction, ses tempes argentées, l’élégance de sa tenue et sa raideur toute aristocratique en faisait un personnage qui forçait l’admiration. Lors de ses brèves visites, il se montrait un peu timide avec elle et Corinna avait toujours trouvé cela étrange, étant donné la vie mondaine qu’il avait toujours menée. Elle aussi était mal à l’aise avec lui. Il y avait tant de choses qu’elle aurait aimé lui dire mais dont elle n’avait jamais osé lui parler ! Au cours de sa dernière visite, deux jours avant son dix-septième anniversaire, il lui avait annoncé son prochain départ d’Angleterre.
Ils avaient fait ensemble une longue promenade à cheval et Sir James n’avait pu s’empêcher de soupirer en regardant autour de lui.
— Quel dommage de devoir quitter tout cela, cette campagne, cet air si pur...
Étonnée, Corinna avait jeté un rapide coup d’œil vers son père.
— Vous partez donc bien loin, père ?
— A la Jamaïque. Pour le service du roi.
— Je vous souhaite bon voyage alors, murmura-t-elle.
— Merci Corinna. Pendant quelques secondes, ils avaient trotté en silence, puis il avait ajouté d’une voix étrange :
— J’ai bien peur que vous ne soyez pas très heureuse ici.
Avec stupéfaction, Corinna avait dévisagé son père.
— Barrett Manor est le foyer de notre famille !
— Mais vous menez ici une vie tellement — confinée ! Agatha ne vous ennuie pas trop avec toutes ses vieilles histoires ?
— Oh non, j’aime bien tout ce qu’elle me raconte. Je suis très fière d’être une Barrett.
— Leurs fantômes ont parfois un puissant attrait, acquiesça-t-il à voix basse, mais ils ne peuvent guère remplacer l’amour des vivants.
Perplexe, Corinna demeura silencieuse. Cette conversation était tellement différente de celles qu’elle avait eues auparavant avec lui qu’elle ne savait ce qu’elle devait lui répondre.
— C’est bien d’être fier de porter le nom des Barrett, continua Sir James d’une voix altérée, mais la famille de votre mère aussi méritait d’être respectée.
— Je sais si peu de choses sur elle, répondit Corinna avec innocence.
Il lui sourit, mais son sourire était amer et il y avait dans son regard la même expression distante que celle de tante Agatha au cours des longues soirées d’hiver.
— Elle était très belle, Corinna, et très douce. Je l’aimais...
Sa voix soudain se brisa et il lui prit brusquement la main.
— J’ai commis de nombreuses fautes, mais je vous promets qu’à mon retour j’essaierai d’en réparer quelquesunes au moins...
Il resserra son étreinte et répéta avec une émotion qu’il ne pouvait dissimuler :
— Je vous le promets, Corinna.
La jeune fille rayonnait de bonheur. Les jours qui suivirent, elle ne cessa de se répéter ses paroles. Peut-être ce fossé qui l’avait toujours tant éloigné de son père, allait-il être enfin comblé ?
Elle avait reçu une lettre de lui, rapportée en Angleterre au retour du bateau qui l’avait emmené. Il était arrivé sain et sauf à la Jamaïque, se portait bien et travaillait à résoudre le problème pour lequel il était parti, elle lui manquait beaucoup... Puis plus rien.
Les lettres qu’elle lui envoya restèrent sans réponses ainsi que celles qu’elle écrivait à Sir Jonas Cameron chez lequel son père devait séjourner à Port Royal.
Les mois passèrent, une année bientôt et toujours pas la moindre nouvelle. Peu à peu, la vie de Corinna se transformait en un continuel tourment. Que s’était-il passé ? Avait-il fait naufrage au cours de son voyage de retour vers l’Angleterre ? Était-il tombé soudainement malade ? Ou bien avait-il été victime de quelque complot politique ?
Tante Agatha mena une discrète enquête auprès de l’entourage du roi, mais reçut uniquement des réponses évasives. Elle écrivit des lettres à la capitainerie du port de Bristol, mais personne n’était au courant de rien.
Finalement, rongée par l’inquiétude, Corinna s’était décidée à brusquer les choses.
— Il faut que nous allions à la Jamaïque, avait-elle déclaré à sa tante. — Si personne ne veut nous aider, nous le retrouverons nous-mêmes !
Tante Agatha avait haussé les épaules dans un geste d’impuissance.
— Et que pourrions-nous faire ? Deux pauvres femmes toutes seules...
Corinna l’avait alors considérée avec un air décidé.
— Peut-être, mais nous sommes des Barrett !
La vieille dame, les larmes aux yeux, avait fait signe à la jeune fille de s’approcher et avait pris son visage dans les paumes de ses mains.
— Je sais maintenant que l’héritage de la famille passera en de solides mains ! fit-elle, la voix brisée par l’émotion. Je vais réserver notre passage sur un navire en partance pour les Indes Occidentales.
Mais Agatha Barrett ne devait jamais poser le pied sur le pont du bateau. Une semaine plus tard, elle était victime d’une attaque de ces fièvres malignes qui sévissaient si souvent alors.
Corinna était à son chevet lorsqu’elle mourut et tout le long de son agonie, elle garda la main de sa tante dans la sienne. Vers la fin, elle commença à murmurer une fois de plus les vieilles histoires de la légende des Barrett et il sembla à Corinna que ces paroles d’une mourante prenaient une sorte de valeur sacrée ; elles lui révélaient la route à suivre. Il fallait qu’elle entreprenne toute seule ce long voyage. C’était à elle à présent de retrouver son père.
Le lendemain des funérailles, elle monta dans la malle-poste pour Bristol, sans avoir révélé à personne ses projets. Lorsque’elle fut arrivée au port, elle écrivit une lettre à l’un des meilleurs amis de son père à la cour en lui demandant de bien vouloir s’occuper de Barrett Manor en son absence.
Tante Agatha avait envisagé d’emmener avec elles sa dame de compagnie, une vieille femme guindée qui ne l’avait jamais quittée depuis sa plus tendre enfance, mais Corinna n’avait pas la moindre envie de devoir passer plusieurs semaines en tête-à-tête dans une étroite cabine avec la mine revêche de Miss Peters. D’autre part, comme elle n’avait aucun proche parent pour l’accompagner, Corinna avait décidé de partir seule. Elle n’ignorait pas, cependant, qu’une telle aventure ne pouvait être entreprise par une jeune fille de sa qualité.
Elle se ferait donc passer pour sa tante et expliquerait au capitaine que sa nièce était brusquement tombée malade au cours du voyage vers Bristol. Elle porterait en signe de deuil des voiles noirs et épais et refuserait de sortir de sa cabine. Ainsi, personne ne devrait se rendre compte du subterfuge.
En effet, tout avait très bien marché jusqu’à ce funeste jour où le navire avait été attaqué par les pirates. Corinna, bien sûr, n’était pas montée sur le pont, mais avait fait tout son possible pour apaiser les souffrances des blessés sans se préoccuper de la stupéfaction des marins devant la métamorphose soudaine d’une vieille dame éplorée en une charmante demoiselle de dix-huit ans à peine.
Lorsque les assaillants avaient jeté leurs grappins et étaient montés à l’abordage, le capitaine avait ordonné à Corinna de ne plus bouger de sa cabine. Terrifiée, elle avait écouté les bruits du combat au-dessus de sa tête, puis brusquement, les hommes de Quinn avaient fait irruption dans sa cachette et malgré sa résistance désespérée, l’avaient emmenée de force à bord de leur bateau.
Épuisée par toutes ces émotions, Corinna était à présent appuyée au bastingage du Freedom et fixait d’un regard vague le sillage du navire en se demandant s’il lui restait encore un peu d’espoir de retrouver un jour la trace de son père. Des larmes coulaient silencieusement le long de ses joues, mais soudain elle se redressa et chassa d’un geste décidé ces pleurs inopportuns. Elle n’avait pas le droit d’être faible, de se laisser aller ! Il fallait qu’elle se souvienne qu’elle était une Barrett et qu’une Barrett ne s’avouait jamais vaincue.
Des pas résonnèrent sur le pont derrière elle.
— Mylady ? s’enquit Ben, de sa voix douce et gentille. J’espère que vous ne pensez plus à Quinn et à sa bande de scélérats ?
La figure ronde et joviale du marin se fendit en un large sourire.
— Si quelqu’un vous ennuie ou si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis là pour vous aider.
Elle lui rendit son sourire, pleine de reconnaissance.
— Je m’en souviendrai, Ben, et je vous en remercie.
— Le capitaine vous demande de venir au carré, Mylady.
Elle acquiesça et Ben la conduisit à travers le pont et par les coursives jusqu’au carré, situé dans le château d’arrière du navire. Il frappa à la porte et ouvrit en annonçant :
— La voici capitaine !
Il fit un clin d’œil à la jeune fille et s’effaça discrètement pour la laisser entrer.
Le carré était une pièce confortable, quoique aménagée avec une grande simplicité. Elle servait au capitaine et à ses lieutenants de salle à manger et de lieu de réunion. Les murs étaient recouverts de bois sombre et sous les fenêtres de poupe, un banc à dossier dissimulait un grand coffre.
Le capitaine Hawke était assis devant une grande table cirée. Il avait retiré son chapeau, son baudrier et son épée. Une flasque de vin et deux verres étaient posés devant lui. Lorsque Corinna entra, il se leva avec déférence et l’accueillit d’une brève inclinaison de la tête.
— Je suis le capitaine Brandon Hawke et comme vous avez dû le comprendre, seul maître après Dieu sur ce navire. Vous étiez en route vers la Jamaïque ?
Corinna hocha la tête. Avec son dos appuyé contre la porte, et sa longue chevelure tombant en boucles désordonnées sur ses épaules, quelque chose de fragile et de pathétique émanait d’elle malgré son regard brillant d’une fierté et d’une volonté indomptable.
— Bien. Nous devrions arriver demain matin à Port Royal. Voulez-vous boire un verre de vin en ma compagnie, Mylady ? proposa-t-il galamment.
— Ai-je le choix d’accepter ou de refuser ? demanda Corinna avec un air de défi. Maintenant que je vous appartiens...
— Ah oui, c’est vrai. Vous êtes ma propriété.
Sa voix avait pris une intonation amusée.
— Pardonnez-moi, j’avais un instant oublié ce détail. Dans ce cas, puisque vous avez envie de jouer le rôle d’une captive, servez-moi à boire et tâchez de vous dépêcher !
En quelques rapides enjambées, Corinna traversa la pièce. Elle versa un verre de vin et le tint une seconde à la main avant de s’exclamer :
— Voici votre vin, capitaine Hawke !
D’un geste vif, elle lui jeta le contenu du verre à la figure.
2
Corinna recula d’un pas, attendant une réaction qui ne devrait pas tarder. Son geste était parfaitement vain, elle le savait, mais le capitaine Hawke devait comprendre qu’elle ne se soumettrait pas contre sa volonté.
Il tira un mouchoir de sa poche et s’essuya le visage.
— C’est stupide de gâcher ainsi du si bon vin. D’ailleurs, ajouta-t-il avec un sourire moqueur, j’ai toujours préféré boire mon vin plutôt que de le gaspiller. C’est une question de principe.
Il trouvait cela amusant !
— Vous... vous n’avez pas l’intention de me punir ? balbutia-t-elle.
— Pardonnez-moi, Miss Barrett, de vous taquiner ainsi. Vous avez suffisamment souffert pour aujourd’hui. Prenez une chaise, je vous en prie et buvez en ma compagnie. Vous devez être morte de fatigue. Je ne vous veux aucun mal, soyez-en assurée.
Corinna s’assit sans un mot tandis que Brandon remplit son verre et le sien. Avec prudence, la jeune fille leva le sien jusqu’à ses lèvres et en but une gorgée avec hésitation tout en le surveillant du coin de l’œil. Le vin était doux et velouté et elle sentit peu à peu son corps se détendre et un bien-être délicieux l’envahir tout entière.
— Je vois que vous commencez à vous familiariser avec les usages des Caraïbes, Miss Barrett. Il faut que vous sachiez qu’il y a une différence essentielle entre un homme comme Quinn et moi-même. Le capitaine Quinn et ses semblables sont des pirates sans foi ni loi qui ne reconnaissent l’autorité de personne. Moi, je suis un boucanier, un corsaire, et je navigue en vertu d’une lettre patente délivrée par le gouverneur de la Jamaïque.
Les yeux de Corinna s’élargirent de surprise, et il ajouta afin de confirmer ses paroles :
