Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
"Le Village" est une histoire tout à fait loufoque et déjantée qui met en scène le diable, des généraux à l'intelligence de bigorneaux, des inventeurs mabouls,une cloche, un savant fou à lier, un p'tit ch'ti, des jumeaux, des cigognes, des soldats pitoyables qui seront des chefs d'État célébrissimes, des fées et même une grosse cocotte rouge sanguinaire. Un tel inventaire pourrait être une mauvaise plaisanterie mais il n'en est rien : cette chronique, parfaitement authentique quant aux évènements qu'elle relate, constitue une autre façon de voir la Grande Guerre. S'appuyant sur des recherches historiques rigoureuses, « Le Village » est avant tout le récit des incroyables souffrances d'un village français et d'une bande de copains pendant cette invraisemblable tragédie...
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 410
Veröffentlichungsjahr: 2018
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Du même auteur :
Les troupes alpines à l’Hartmannswillerkopf (Communication SHAT du 4 novembre 1998)
« La guerre est un crime que la victoire n’excuse pas. »
VOLTAIRE
Avant-propos
11 novembre 2013
Mode d’emploi
Chapitre I Chronique d’avant-guerre
Une cocotte rouge
20 mars 1865 : Naissance de Paul MIGNOT
23 mars 1881 : Naissance des jumeaux
20 janvier 1893 : Naissance d’Henri LAGACHE
17 octobre 1896 : Naissance d’André LIBRE
21 mai 1897 : Une blessure élégante
1er janvier 1900 : Un siècle nouveau !
Un jour d’école en 1901
14 novembre 1902 : Le service militaire de Clément LIBRE
15 novembre 1902 : Le service militaire d’Emile LIBRE
27 novembre 1913 : Le service militaire de ceux de 93
28 juin 1914 : Sarajevo..
Chapitre II Chronique de guerre
1er août 1914 : La mobilisation
2 au 30 août 1914 : La concentration
1er août 1914 : début de guerre pour la 12e DI
2 août 1914 : Camille et Jules
3 août 1914 : Clément LIBRE s’en va-t- en guerre
5 août 1914 : Les DIETRICH
Note de l’auteur : Les MUGG
7 août 1914 : Henri, Philippe, Charles et les autres
15 août 1914 : La blessure
22 août 1914 : Orage d’acier sur la 12e DI
1er septembre 1914 : La Rosalie
1er septembre 1914 : Tir de nuit en aveugle
15 août au 1er septembre 1914 : Trekking
Mois d’août 1914 : Brume de guerre (cartes)
1er septembre 1914 : Les Allemands arrivent au Village
1er septembre 1914 : Exactions au Village
2 au 7 septembre 1914 : Seuls au monde
7 septembre 1914 : Ainsi périssent diables et dragons
7 septembre 1914 : Des héros ordinaires
11 septembre 1914 : Libération du Village
L’affaire de Billemont
Un triste jour de la fin septembre 1914 : La blessure de Louise
28 septembre 1914 : La fin d’Arthur LOURDELET
1er octobre 1914 : La guerre de RABOLIOT
Une matinée d’octobre 1914 : V’là le facteur
Mardi 10 novembre 1914 : Des soldats avec une tarte sur la tête
1er décembre 1914 : Une mort peu glorieuse
1er janvier 1915 :Paul HAZARD est horrifié
1er janvier 1915 : Paul MIGNOT, le père du régiment
Janvier 1915 : Trempe du sang !
11 février 1915 : l’éclat d’Henri PLOCQ
Février à avril 1915 : La bataille des Eparges
15 février 1915 : Ponk…..Ponk…… Ponk
17 février 1915 : 1er jour de la bataille des Eparges
18 février 1915 : 2ème jour de la bataille des Eparges
19 février 1915 : 3er jour de la bataille des Eparges
20 février au 9 avril 1915 : Pourquoi ?
Entracte : L’ami Frantz
15 au 23 février 1915
3 février au 15 mars 1915 : La main du Diable
19 au 24 février 1915 : Amédée MUYLS s’enterre
31 mars 1915 : Marcel se bat dans son lit
11 avril 1915 : André LIBRE part en guerre
22 avril 1915 : Herr Doktor HABER
3 mai 1915 : La sardine d’Henri
27 juin 1915 : L’enfer, c’est les autres
1er octobre 1915 : Marcel POTIER et le génie
8 octobre 1915 : La blessure peu glorieuse d’Henri LAGACHE
31 décembre 1915 : Une jolie gerbe pour Maurice de la part de Karl
21 février à décembre 1916 : Verdun
25 février au 2 mai 1916 : Le Verdun de PETAIN
25 février au 6 mars 1916 : Le Verdun d’Henri
Nuit du 1er au 2 mars 1916 : Un moment historique
2 mars 1916 : Le Verdun de De GAULLE
22 mai 1916 : Le Verdun d’André LIBRE
17 avril 1916 : Un doigt de souffrance
15 au 28 juin 1916 : Les moutons
Un très beau jour d’août 1916 : le Phénix
16 septembre 1916 : Ah ! Mon général !
25 septembre 1916 : Qu’est-ce qu’un héros
La bataille du chemin des Dames
1ère semaine d’avril 1917 : Chuttt !
23 mars au 8 avril 1917 : Des tuiles familières
13 avril 1917 : Un beau coup d’éclat
16 avril 1917 : MANGIN nous a mangés
17 avril 1917 : Une blessure mal placée
17 mai au 23 mai 1917 : A la maison
17 juin 1917 : La chute
Printemps 1917 au printemps 1918 :
2 juin 1918 : Une division en marche
2 juin 1918 : 20 000 habitants
2 juin 1918 : Comme en 14
3 juin 1918 : Panique dans un théâtre en feu
4 juin au 6 juin 1918 : Le Village est une place forte
20 juin 1918 : Cette fois, c’est pour Henri
18 juillet 1918 : Deux léopards ne se promènent pas dans la même forêt
Juillet 1918 jusqu’à mars 1919 : H1N1
28 Juillet au 13 août 1918 : Le poulailler
29 juillet 1918 : Une cocotte rouge
Août 1918 : Le retour
14 octobre 1918 : Le p’tit moustachu
29 octobre 1918 : Faut pas énerver Henri
Chapitre III Chronique d’après-guerre
Novembre 1918 à 1924 : « Nous, au Village, on fait comme ça ! »
10 novembre 1920 : L’autre soldat inconnu
5 octobre 1970 : Toute une vie
Epilogue
Epilogue
Remerciements
Lundi 11 novembre 2013.
Les jours fériés, en paresseux assumé, je fais la grasse matinée. Je savoure mon petit déjeuner encore somnolent avec une infinie lenteur. La radio annonce qu’en ce jour de souvenir, de nombreux manifestants sont massés sur les champs Elysées pour dire au Président tout le bien qu’ils pensent de ses nouveaux impôts. Ça commence bien !
Onze heures. Beaucoup de têtes grises sont assemblées à la va-comme-je-te-pousse devant le monument aux morts du Village. On parle de tout et de rien jusqu'à ce que Pierre assemble cette troupe hétéroclite autour de lui. Pierre, c’est Monsieur le Maire, un colosse à la fois placide et enthousiaste, surtout quand il s’agit de sa commune. Pierre est un républicain à l’ancienne très attaché, et c’est logique, aux fêtes républicaines. Les soirs de treize juillet, on peut le voir courir dans le pré municipal, la lampe de poche à la main, en zigzaguant comme un poilu dans le no man’s land de ses tirs d’artifices.
Silence… C’est avec application que Monsieur le Maire lit le discours officiel d’un stagiaire du secrétaire d'État aux anciens combattants. Je n’écoute plus : trop consensuel... trop actuel... trop… « pas assez ».
Je réalise qu’il y a une chose qui cloche : tout le monde tourne le dos au monument aux morts pour écouter l’orateur. Je crois que personne ne s'en est rendu compte… Je regarde l’obélisque délavé où sont gravés des noms que je connais bien. Ces hommes, ces jeunes hommes qui sont morts il y a presque un siècle, il me semble les connaître comme des proches. Cela fait quatre ans que j’ai commencé ce travail de recherche : je croyais m’en tirer avec quelques après-midi au Service Historique de la Défense, mais j’ai été aspiré par la planète noire dont parlait l’historien Georges BLOND.
« Allons z’enfants de la Patrie-i-i-e… » Quelle cacophonie ! Chacun chante à son rythme sa propre version de la Marseillaise. Pierre, conscient d’être le chef de chœur de cet improbable orphéon, s’accroche comme il le peut au tempo de Rouget de Lisle, suivi par des concitoyens musicalement autonomes. C’est atroce. C’est atroce mais c’est émouvant et nos poilus peuvent être touchés par cet hommage.
Voilà, ce sera tout pour cette année, il ne reste plus qu’à boire le verre de la victoire offert par la municipalité. C’est bien, c’est la vie qui continue, mais je préfère m’éclipser discrètement, car un autre rendez-vous m’attend.
Je pousse maintenant le portail grinçant du cimetière. Dans le ciel uniformément bleu, de ce bleu profond qui n’existe qu’à cette époque de l’année, les dernières grues cendrées migrent bruyamment vers le sud en formant là-haut un grand "V" mal fichu : on dirait que même ces bestioles fêtent la victoire. Plus un bruit enfin, hormis celui de mes pas sur le gravier. Ils sont là, en face de moi, couchés au pied du mur, comme si on les avait fusillés. Ils sont là, les dindons de la farce tragique, venus mourir ici pour ce village.
Quelle désolation ! Tout est à l’abandon : pas une fleur, des plaques nominatives à terre ou disparues, des croix de guingois et pas l’ombre d’un drapeau. Je me prends à penser : « pas grave les gars, tout cela va être refait à neuf pour le centenaire de votre exécution. ». Je les connais tous : Marcel, 22 ans. Bernard, 20 ans. Marius, 23 ans. Paul, 22 ans. Jean, 22 ans. Le vieux Georges aussi, 43 ans… je les connais tous…
Voici la tombe de cette mère blessée à mort qui n’a pu supporter qu’on tue son fils, même pour la patrie. Elle est là, ensevelie avec ses deux hommes, son fils et son mari, parmi les autres soldats. On dirait que ces parents magnifiques ont adopté ces malheureux, qu’ils les ont invités à partager l’éternité avec leur famille.
Et te voilà enfin mon pauvre ami. Cela fait très exactement cent vingt ans que tu es né. Bon anniversaire gamin. Tout compte fait, ton histoire se résume à vingt et un ans pour apprendre la vie, et à quatre autres pour la perdre. Comment ont-ils pu vous faire cela ?
Tu sais, ici beaucoup de choses ont changé. Tu étais paysan, et il n’y en a plus… ou alors plus beaucoup puisqu’on achète le blé en Russie et les tulipes en Afrique. Tu te souviens qu’à ton époque, on trouvait sa bonne amie au bal : maintenant, c’est elle qui te trouve sur internet, mais là, je ne peux pas t’expliquer. Quoi d’autre ? Ah oui : nos trois couleurs qu’il fallait défendre à tout prix, virent de plus en plus au bleu étoilé et on ne paie plus en francs, mais il paraît que la paix est à ce prix, alors c’est peut-être une bonne chose.
Voilà pour les nouvelles du pays. L’année prochaine, j’essaierai d’amener quelques fleurs, mais là, j’ai un petit poème pour toi. Il n’est pas de moi, mais je trouve que cela raconte bien les misères que tu as endurées. Écoute donc :
Toutes les jolies choses, c’était pour eux.
Tout c’que t’as fait, c’était pour eux.
Sous leur merde y’avait tes rêves,
Alors les monstres qu’on les crève !
J’ai mis de l’or sur tes yeux1
Pour qu’t’aies plus jamais peur d’eux.
Leurs jolies choses c’était la mort
Alors on s’fout bien d’leurs remords.
Maintenant ami dort,
Maintenant ami dort…2
L’an prochain c'est le centenaire de ta guerre et on va reconstruire votre histoire. Je me demande bien comment ils vont s’y prendre. Tu dois t’attendre, du fond de ton tombeau, à voir réécrire doctement le pourquoi et le comment de cette déraison pour lui trouver un sens.
Moi, il y a longtemps que j’ai la conviction qu’il n’y a rien à chercher… ni à trouver ; je crois que toute cette affaire n’est qu’un gigantesque cafouillage sans aucun sens. Peut-être y avait-il des raisons de faire cette guerre mais même en convergeant, elles n’auraient jamais justifié un tel suicide. On t’a dit que tu es mort pour la patrie et la liberté, tout comme à ceux d’en face : les deux camps se sont donc entretués pour la liberté et contre la barbarie et c’est bien là que quelque chose m’échappe…
Je me demande si tu ne dois pas tes malheurs, tout simplement, qu’à des bataillons de gaffeurs, des régiments d’arrivistes et des divisions d’incompétents…
1Allusion au rite funéraire antique qui voulait qu’on mette des pièces de monnaie sur les yeux d’un défunt pour qu'il accède au paradis.
2Libre adaptation du poème de Gilles PAQUET-BRENNER "Les jolies choses".
« Le Village » est un recueil d’histoire qui se veut sérieux où vont se mêler : un village et ses habitants, des généraux déjantés, un p’tit ch’ti, le diable, un écrivain célèbre, une cloche (une vraie cloche), des inventeurs fous, trois futurs chefs d’État célébrissimes, quelques cigognes et une cocotte rouge alors évidemment, il n’est pas question de s’aventurer dans un tel univers sans quelques clés.
Disons-le bien haut, la lecture d’un mode d’emploi est toujours un exercice rébarbatif. Plus vite cela sera fait, plus vite nous pourrons nous plonger dans cette passionnante aventure. Alors donc, un peu de courage!
LE SOUS-TITRE…
« Ceux de 93 » ne relate pas l’épopée de jeunes gens déboussolés d’une cité chaude de la banlieue parisienne. Des jeunes gens déboussolés, oui, mais ceux-là sont nés en 1893. Ce sous-titre est évidemment un clin d’œil à l’œuvre de Maurice GENEVOIX « Ceux de 14 » et nous verrons bientôt que ce magnifique écrivain sera mêlé de près, et pas qu’un peu, à cette bien triste histoire.
LA FORME.
« Le Village » est une chronique et le dictionnaire définit une telle entreprise de la façon suivante : « Récit mettant en scène des personnages réels ou fictifs, tout en évoquant des faits historiques authentiques et en respectant l'ordre de leur déroulement. »
Selon André CASTELOT, un historien de l’ORTF à une époque où la télévision était en noir et blanc (si, si...), il faut considérer tout événement historique comme un vase antique brisé puis reconstitué par les archéologues. La plupart des fragments sont manquants, mais ceux encore présents nous instruisent d’une infinité de détails. Ainsi le drapé savant de cette robe ou les détails minutieux de cette armure nous fournissent-ils des informations extrêmement précieuses, mais pourquoi ces gens étaient-ils réunis ? Un banquet ? Une cérémonie ? Une partie de scrabble en latin ? Étaient-ils amis ou ennemis ? Nous n’avons donc pas une compréhension générale de l’événement représenté sur le vase.
Raconter les heurs et malheurs d’un village français pendant la Grande Guerre relève de la même problématique.
Imaginons un exemple : « ... le soldat DUCHEMIN, du 100e régiment d’infanterie, est un solide gaillard breton de 22 ans, au regard noir et aux cheveux bruns. Fils et petit-fils de paysans, il est robuste et petit comme du GUESCLIN. A 12h45, la section de DUCHEMIN entre dans Patheulain, un village de 251 habitants. La chaleur est harassante, plus de 35 degrés centigrades. Aussitôt, deux mitrailleuses allemandes situées à 200 mètres au nord du village crépitent : DUCHEMIN s’effondre, son poumon gauche traversé par une balle à la hauteur de la troisième côte sternale... »
On pourrait croire que le luxe de détails avancés dans cette scène est inventé pour plus de réalisme mais il n’en est rien ! Le physique du soldat nous vient de sa fiche de conscription, ses liens familiaux de l’état civil, l’heure exacte des faits du journal de marche de son régiment, la température des archives météorologiques, la population du village du recensement, le détail de sa blessure de son dossier médical, etc...
On ne sait cependant pas l’essentiel : que s’est-il passé avant l’arrivée des soldats ? Le village était-il évacué et endommagé, où étaient les villageois ? L’histoire étant par définition lacunaire, nous ne pouvons dès lors, en accord avec la définition ci-dessus, que mettre chronologiquement en scène des fragments limpides d’histoire en déplorant le brouillard qui les entoure.
LE TITRE.
« Le Village », avec une majuscule, pourrait être n’importe quel petit village situé dans ce qu’on va bientôt qualifier de « zone des armées », c’est-à-dire une bande de terre aux contours mal fichus située entre la mer du Nord et le jura. Il pourrait être partout à l’intérieur de cette zone, mais puisqu’il faut bien en choisir un, ce sera Autheuil-en-Valois, une minuscule tête d’épingle au sud de la Picardie.
S’agissant de la Grande Guerre, le Village n’a pas été martyrisé comme ces malheureux hameaux près de Verdun, bombardés à tel point qu’on a pas pu y faire revivre des hommes, la guerre n’ayant laissé là qu’une terre bouleversée, stérile, renfermant autant de débris humains que de ferrailles prêtes à exploser. On savait que la guerre tuait des hommes et des animaux, on a appris en 1918 qu’elle tuait aussi des villages.
Si Autheuil-en-Valois n’a pas connu un destin aussi tragique, ce petit village n’en est pas moins un témoin passionnant des faits qui ont marqué le pays pendant la très Grande Guerre.
Un autre point déterminant pour le choix d’Autheuil est son extraordinaire conservation. Le bourg et ses hameaux n’ont pratiquement pas changé depuis deux siècles au point qu’un voyageur muni du seul cadastre napoléonien peut se guider sans problème dans le village d’aujourd’hui. Pour qui sait lire les vieilles pierres, c’est un livre ouvert sur le passé qui a su résister héroïquement au chant des sirènes immobilières.
Enfin et surtout, c’est une erreur de référence d’une jeune archiviste du Service Historique de la Défense, aussi têtue qu’adorable3, qui a permis de mettre en lumière des destinées liées à ce lieu. Celles-ci vont se télescoper pour nous donner à la fin une leçon d’histoire passionnante.
A propos d’histoire, les Autheuillois ne le savent pas toujours, mais ils vivent dans un village médiéval contemporain des grandes abbayes cisterciennes. Il reste à l’approche de la Grande Guerre deux beaux témoignages de ce passé : la petite église Saint-Martin avec son presbytère fortifié ainsi qu’un très beau prieuré. Autre fait surprenant, ce tout petit village a donné à la chrétienté un évêque et pas des moindres : LISIARD, évêque de Soissons de 1108 à 1126.
Le Village possède deux hameaux :
Le Plessis-sur-Autheuil surplombe le bourg comme son nom l’indique. Il s’est construit autour d’un « logis seigneurial ». Les vestiges d’un château récent sont encore visibles et il est probable que ce château (modeste) ait été lui-même bâti en lieu et place d’une maison médiévale fortifiée.
Le hameau de Billemont, quant à lui, surplombe tout. Il se situe à plus de deux kilomètres au nord du bourg, au beau milieu de nulle part.
L’origine de ce lieu pose à l’évidence un problème aux historiens locaux : pourquoi des gens se sont-ils établis dans un endroit aussi inhospitalier ? Une chose est frappante vue depuis Billemont : sur 180° d’horizon il n’y a pas la moindre construction excepté le château d’eau (très récent) du Plessis-sur-Autheuil : les villages alentours sont « enfouis » dans les points bas, là où se trouve l’eau indispensable à la vie.
Une hypothèse émise au 19e siècle suppose que Billemont serait à l’origine un « mutatio », une sorte de station-service sur une voie gallo-romaine. L’historien Louis GRAVES4 mentionne précisément cette voie en donnant ses différents noms au cours des siècles : chemin de Flandre, voie flandreuse et au 13e siècle chemin d’Estrée. Donc, d’après cette hypothèse, non vérifiée en l’absence de fouilles, Billemont serait antérieur de mille ans à Autheuil et au Plessis, ceux-ci datant du grand défrichement du 12e siècle et établis cette fois sur une source et près d’un ru.
Cela dit, et de toute façon, on sait bien où mènent tous les chemins, même ceux de Billemont...
Aux alentours de 1900, le village a évidemment une économie rurale ; céréales, betteraves, cresson et un cheptel bovin très important. A Billemont, décidément marginal, on vit plutôt de la forêt puisqu’on y dénombre pas moins de treize bûcherons. Cet ensemble, village et hameaux, peut vivre en autarcie car on y trouve un boulanger, un épicier, une couturière, un forgeron, un chaudronnier, un maréchal-ferrant, un meunier, un menuisier et trois cafés.
La population est restée relativement stable depuis un siècle malgré un début d’exode vers la ville, entre 350 et 450 habitants, avec un ratio bourg/hameaux pratiquement constant : 50 à 60 % pour le bourg, 10 à 15 % pour le Plessis-sur-Autheuil et 30 à 40 % pour Billemont.
Enfin et le plus important, la position géographique du Village qui deviendra, nous le verrons, une position stratégique. A vol d'oiseau, Autheuil-en-Valois est à :
– 65 km au nord-est de Paris.
– 10 km au sud de Villers-Cotterêts.
– 800 km au sud-ouest de Berlin.
Le grand malheur du Village a toujours été d’être entre Paris et Berlin. Depuis des siècles, des égorgeurs en tous genres, à pied, à cheval ou en « Panzers », sont toujours venus du Nord-Est. On peut même être plus précis : entre la Germanie et le Village, il y a le massif forestier de Retz.
On dit qu’à l’époque des Celtes, des fées vivaient dans cette forêt. Au 20e siècle, par deux fois, c’est le mal absolu qui en est sorti...
3Bonjour Charlotte!
4« Notice archéologique sur le département de l’Oise » . 1839
Il était une fois un joli petit village du beau pays de Valois...
... Et c’est à peu près tout si on pense trouver dans ces pages un conte de fées. Certes, cette histoire commence comme tel, avec des cigognes qui apportent leur lot de bébés, mais c’est une croisière pour l’horreur qui se termine par les battements d’ailes d’une cocotte rouge sang heureuse d’avoir donné la mort ...
(Dans la capitale des Gaules)
Cette navrante et terrifiante aventure débute le jour du printemps à Lyon, le 20 mars 1865 à trois heures du matin. La première cigogne vient de livrer un beau bébé mâle au 17 quai de Retz (nous verrons que l’histoire est facétieuse puisque tout commence sur un quai de Retz et se finira dans la forêt de Retz...) Son père, Jean-Baptiste MIGNOT, 39 ans, est un gros industriel. Les MIGNOT sont établis dans la bourgeoisie lyonnaise depuis très longtemps. La maman, Claudine, est également issue d’une grande famille commerçante de Lyon. On peut supposer que les layettes du petit Paul, leur nouveau-né, sont ornées de fines dentelles.
Il est content Jean-Baptiste, parce qu’il a un fils : son entreprise, qu’il tient de son père, a un héritier et la dynastie est assurée !
Claudine, elle, verrait plutôt le petit Paul en général. Ou préfet… Ou député...
Carte postale de 1917. Collection privée de l’auteur.
(Au pays de LISIARD)
La deuxième naissance qui a lieu 16 ans plus tard est disons... très singulière pour l’époque. La cigogne a dû bien peiner pour livrer son colis jusqu’au Village.
Même avec des robes très amples, « la Louise » aurait eu bien du mal à cacher son état. Clément, le futur papa, à regarder le tour de taille de sa femme, avait cru deviner tout seul qu’il serait sous peu le père d’un solide gaillard sacrément costaud...
Louise a épousé Clément LIBRE en 1877. Elle est une Villageoise de vieille souche alors que Clément n’est pas Français. Enfin bizarrement pas Français, puisqu’il est né dans l’Oise, comme son père avant lui. Il faut remonter à son grand-père pour trouver quelqu’un d’un peu Belge... alors fierté familiale à rester Belge ou difficulté (déjà) à être naturalisé Français, on ne le saura jamais, mais Clément est pour l’heure un des trois citoyens Belges de la commune. Disons encore que Louise et Clément ont déjà une fille, Clémence, née deux ans plus tôt.
... Et nous voici donc vers 9h30 du matin. Après une longue nuit qui fut sans doute très éprouvante pour la pauvre Louise, un petit cri se fait enfin entendre rue de l’église dans une maison qui n’a pratiquement pas changé depuis. Le petit Clément (comme papa) pointe enfin le bout de son nez. Clément junior n’est pas aussi gros qu’on aurait pu s’y attendre.
Pour un petit village, le nombre annuel des naissances est limité. Deux enfants dans le même mois, c'est très rare, mais deux dans la même heure, de mémoire de Villageois, cela ne s'est jamais vu. Une demi-heure après la venue de Clément, un deuxième cri retentit.
Chers Louise, cher Clément, vous voilà les parents de deux beaux jumeaux !
Avec l’avènement des contraceptifs oraux, les cas de gémellité vont être décuplés, mais au 19ème siècle, de telles naissances sont extraordinaires, c’est pourquoi les frères LIBRE vont avoir droit aux honneurs d’un article dans le courrier de l’Oise. Monsieur le Préfet va même envoyer ses félicitations aux parents et ... au maire !
Mais au fait, comment va-t-on appeler le second bébé ? Dans la famille LIBRE, il semble qu'on manque un peu d'imagination : le grand-père s'appelle Clément, le père Clément, la fille Clémence et le premier jumeau Clément. Chez d'aussi grands fantaisistes, on imagine bien le vent de panique qui a soufflé ce matin-là. Alors, pourquoi Émile ? Cela reste un mystère, mais c'est ainsi ! Clément est l'aîné et Émile son cadet d'une demi-heure, c'est du moins ce qu'a déclaré leur grand-père maternel à Prospère GIBERT, le maire du Village.
Espérons que ce brave homme âgé de 65 ans ne se soit pas trompé sous le coup de l'émotion ! Espérons qu'il n'ait pas confondu Emile avec Clément, car les trente petites minutes qui séparent leur naissance vont constituer une effroyable injustice...
(Là-haut sur la Montagne)
Encore une naissance ? Cette fois la cigogne n'aurait pas été plus haut, parce qu’en janvier, elle aurait dû être avec ses copines dans le sud, bien au chaud !
Cela se passe au bout du nord, au-dessus de Lille, là où la frontière franco-belge se superpose exactement avec le tracé d’une jolie petite rivière au nom charmant : la Lys. Nous sommes à Wervicq-Sud. Inutile de chercher sur la carte Wervicq Nord : sur la rive belge, c’est Wervicq et sur la rive française Wervicq-Sud, voilà, c’est simple.
Il y a dans ce plat pays une curiosité géologique : c’est une colline, une belle colline de presque 60 mètres d’altitude quand même, que les Wervicquois appellent par commodité ou autodérision « la Montagne ». Sur la Montagne, il y a un hameau et c’est dans une de ces maisons que sur le coup de midi est venu au monde le petit Henri.
Les parents de notre héros sont Ignace et Joséphine LAGACHE, cultivateur à la Montagne de Wervicq-Sud.
Un détail d’importance : Ignace et Joséphine ont respectivement 50 et 38 ans. Ils se sont mariés il y a sept ans et Henri est et restera leur seul enfant. Ignace est patron de son lopin de terre et on peut supposer, surtout à son âge, qu’il est soulagé d’avoir enfin un fils à qui léguer son bien.
(Encore un !)
La cigogne préposée au Village a dû claquer trois fois son long bec et hérisser ses plumes en voyant l'adresse du bon de livraison :
... Monsieur et Madame LIBRE, rue de l'église, le Village...
« Encore eux ! » a-t-elle sûrement pensé
« Encore nous ! » ont peut-être pensé les parents LIBRE en voyant le ventre de Louise.
Il faut dire qu’après l'affaire des jumeaux quinze ans plus tôt, ils ne pensaient pas revivre une pareille aventure, mais comme on disait en ce temps-là : « de toute façon, bon comme mauvais, c’est le Bon Dieu qui décidera ! » Et le Bon Dieu a tranché : ce sera un fils, et un seul, pour cette fois-ci. Pour le prénom, ces braves gens en avaient peut-être prévu plusieurs au cas où ... La déclinaison de Clément étant épuisée, ils ont choisi en premier lieu avec une incroyable audace André... suivi comme deuxième prénom de Clément bien sûr, parce qu'on ne se refait pas...
Collection privée de l’auteur
En 1865, la bonne fée qui s’est penchée sur le berceau du petit Paul MIGNOT était une fée haut de gamme à la longue chevelure d’or, vêtue d’une robe couleur de soleil et au savoir-faire irréprochable.
En 1881, sa collègue qui a pris en charge les jumeaux du Village était un peu plus limitée... ou alors elle a été dépassée par deux fois plus de travail... enfin c’était une bonne fée-bonne fille qui a fait quand même ce qu’elle a pu...
En 1893 et 1896, les deux fées qui se sont penchées sur les berceaux d’Henri LAGACHE et d’André LIBRE étaient à n’en pas douter deux carambouilleuses hors du commun...
(Une blessure élégante)
La journée qui s’annonce promet d’être idéale pour jouer à la guerre. Le 29e régiment d’infanterie d’Autun, en Bourgogne, participe aux grandes manœuvres de printemps. C’est beau, c’est même très beau la guerre quand elle ne tue pas. Sur le champ de manœuvre, c’est un balai ininterrompu, coloré et savant, d’uniformes variés.
L’artillerie est bien sûr présente. Il y a là une batterie du tout nouveau canon de 75mm « sans recul à tir rapide ». Nouveau est bien le mot puisque les premières pièces ont été livrées à l’armée qu’au début de l’année. Une batterie d’artillerie de campagne est composée de quatre canons, ce qui ne semble pas très impressionnant dit ainsi, mais pour que ces derniers puissent occire efficacement ceux d’en face , il ne faut pas moins de 171 hommes, 168 chevaux, 22 fourgons avec une réserve de 1 248 obus pour les servir ! On peut dire aussi qu’à eux seuls ces quatre canons ont une puissance de feu supérieure à toute l’artillerie de Napoléon 1er.
Derrière un de ces fameux « 75 », peut-être attiré par la nouveauté et la renommée5 de ces engins, se tient un cavalier à belle prestance. Cette stature à cheval a plusieurs fois été rapportée par ses supérieurs : « ... Élégant cavalier, tenue et manières distinguées. »
C’est vrai que l’homme a fière allure : mince, le dos droit, un regard clair transperçant, le visage carré ornementé d’une petite moustache aristocratique. Son képi porte trois galons (on dit « ficelles » dans le jargon de l’armée) c’est donc un capitaine. On le connaît : cet officier dans la force de l’âge est notre bébé lyonnais de 1865, Paul MIGNOT.
Contrairement aux vœux de son père, Paul n’a pas voulu intégrer la bourgeoisie commerçante de Lyon, puisqu’à dix-huit ans il est entré à Saint-Cyr. Avait-il soif d’aventures ? De voyages ? C’est peu probable sinon il aurait choisi les troupes coloniales et non une carrière d’officier d’Etat-major. Paul MIGNOT, assurément, n’était pas BONAPARTE et quand on n’a pas ce génie, que fait-on pour monter en grade ?.. On attend, sans faire dépasser sa tête du rang. C’est ainsi qu’en 1885, il est nommé sous-lieutenant, puis lieutenant en 1889 et enfin capitaine en 1895.
Notre capitaine MIGNOT est là, à moins de dix mètres derrière la batterie, attentif aux manœuvres des artilleurs. Il monte ce jour-là Déméter, matricule 626 224, cheval de l’armée française de son état. Il semble bien que l’élégant cavalier MIGNOT, peut-être trop absorbé par l’étude du prodigieux 75, ait oublié une petite chose d’importance : Déméter, de caractère placide comme tous ses congénères de l’armée, n’en est pas moins cheval et donc extrêmement craintif. On devine la suite, en voici le détail :
Les chefs de pièce s’écrient l’un après l’autre, à l’adresse du chef de batterie :
— Pièce numéro un, prête au tir !
— Pièce numéro deux, prête au tir !
— Pièce numéro trois, prête au tir !
— Pièce numéro quatre, prête au tir !
Les tireurs, assis sur la petite sellette à droite de la culasse de leur canon attendent concentrés l’ordre de tir. Le capitaine MIGNOT est au comble de l’exaltation de voir enfin tirer cette merveille du génie français. Déméter, en peine relaxation, broute paisiblement cette belle herbe tendre de printemps.
— Pièce numéro un...... Feu !
Dans une formidable explosion, le canon de 75 sans recul... recule6 d’un bon mètre, déclenchant dans la pauvre cervelle de Déméter une vision d’apocalypse chevaline ! Pour échapper à ce « mange-cheval », il se détend tel un gigantesque ressort de 500 kilos avant de retomber sur le flanc droit, non sans écraser au passage le genou, le tibia et la clavicule du pauvre capitaine MIGNOT.
Dans l’armée on n’appelle pas cela une bourde, mais une « blessure en service ouvrant droit à une pension ».
Paul MIGNOT gardera toute sa vie une légère claudication de cette aventure, mais à toute chose malheur est bon : cette coquetterie dans sa démarche a peut-être ajouté la touche virile du guerrier à son élégance naturelle.
5Le canon de 75 est à l’origine de l’affaire DREYFUS qui a déchiré la France à partir de 1894. On accusait le capitaine DREYFUS, d’avoir communiqué à l’Allemagne les plans du mécanisme anti-recul du canon.
6Contrairement aux systèmes plus anciens, « sans recul » signifie que seul le canon recul au départ de l’obus et non son affût. Il n’est ainsi pas nécessaire de pointer à nouveau la pièce entre chaque tir. C’est là un énorme progrès pour l’artillerie.
(Puisqu’on vous dit que c’est scientifique !)
Ce n’est pas une année ordinaire qui commence aujourd’hui, mais un siècle porteur des plus grandes espérances. On a foi en la science qui va résoudre, c’est maintenant certain, tous les maux de l’humanité...
Bientôt les hommes pourront voler comme des oiseaux grâce aux « plus lourds que l’air ». Bien sûr, il ne faut pas croire les élucubrations de Monsieur Jules VERNE et ce n’est certainement pas au cours de ce vingtième siècle que les hommes iront sur la lune. On peut cependant penser que dans cinquante ans, les aéroplanes seront suffisamment grands pour emmener une dizaine de personnes de Paris à Marseille en moins de cinq heures. La chose sera toutefois possible que si on arrive à résoudre le problème physiologique des 200 kilomètres par heure, vitesse à laquelle aucun organisme humain ne saurait résister d’après le professeur CASADESSUS de l’académie des sciences.
Et la voiture auto-mobile ! Dans quelques semaines, l’exposition universelle qui va s’ouvrir à Paris permettra d’admirer les dernières nouveautés. Les modèles à pétrole semblent condamnés, car trop bruyants et peu fiables. De plus ils sentent mauvais et sont dangereux : ce n’est pas pour rien que le ministre de l’Intérieur a limité leur vitesse à 10 kilomètres par heure en ville et 30 à la campagne. En revanche, monsieur PORSCHE a conçu une auto électrique très prometteuse qui ne sent rien et qui est parfaitement silencieuse et fiable. Il ne lui reste qu’à régler le délicat problème du « réservoir électrique » pour lui donner de l’autonomie. Ses ingénieurs disent que c’est une question de mois...
Et la santé ! Monsieur RÖNTGEN est pressenti pour le prix Nobel. Il a inventé une machine à voir les os à travers le corps humain sans que le sujet en ressente le moindre désagrément !!! On a provisoirement appelé ce phénomène « les rayons X ».
Il y a même une Polonaise de 30 ans, Marie SKLODOWSKA épouse CURIE, qui travaille sur quelque chose d’invisible qu’on appelle radioactivité. On ne voit pas trop à quoi cela pourrait servir et si madame CURIE ne prétend pas réinventer la foudre, il semble bien que ses travaux sur les produits « radioactifs » aient des « retombées » intéressantes pour la santé, puisqu’on commence à en faire certains remèdes.
Cependant, de toutes les promesses d'avenir qu'offre ce début de siècle, l'espoir le plus fort des humanistes est bien celui d'une paix perpétuelle.
La science a créé (à l'instar de notre fabuleux canon de 75 mm) des armes à ce point destructrices que la guerre ardemment désirée par les revanchards de 1870 et les nationalistes de tous ordres est devenue impossible. Beaucoup de stratèges partagent cet avis tel le général VOYRON, du conseil supérieur de la guerre qui a déclaré :
« ...La puissance de feu de l'armée française est de nature à dissuader tout agresseur..... les dégâts occasionnés seraient supérieurs aux bénéfices que celui-ci pourrait attendre d'une invasion de notre territoire ! » (Discours du 22 février 1897 à l'École supérieure de la guerre).
Collection PORSCHE
Le véhicule des temps modernes :
La manufacture impériale de carrosse Jakob Lohner & Co (Hofwagen-fabrik) emploie Monsieur Ferdinand PORSCHE depuis 1898. Sa voiture est auto-mobile grâce aux quatre moteurs électriques logés dans ses roues.
Elle peut rouler à 40 kilomètres par heure et ne pèse que 3 tonnes.
Ferdinand PORSCHE est un jeune homme ambitieux : il s'est juré de faire rouler un jour une « Porsche » à plus de 100 kilomètres par heure !!!
Source internet
(Pour Noël, une Flobert sinon rien !)
« Préééseeeeentez......Arme ! »
Monsieur PERIN est un hussard... Enfin pas un hussard avec une pelisse négligemment posée sur l’épaule et un grand sabre au côté : l’uniforme de Monsieur PERIN est une blouse noire impeccablement repassée par Madame PERIN.
Monsieur PERIN est l’instituteur du Village.
Monsieur PERIN est le « hussard noir de la République » du Village.
« Reeeeeepooooosez......Arme ! »
Qualifier Edmond PERIN, 32 ans, de « hussard noir de la République » est tout de même anachronique en 1901, puisqu’il faudra attendre 1913 pour que Charles PEGUY dans son livre « l’argent » écrive ces mots : « Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes, sévères, sanglés, sérieux et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omnipotence... ». C’est de suite une trouvaille géniale ! Cette locution définit par elle-même toute la complexité du rôle social et de l’idéologie des enseignants de la troisième République. L’historien Serge ISSAUTIER tente de son côté d’appréhender le phénomène ainsi : «Les écoles normales remplissent pleinement leur mission : former des maîtres et maîtresses d’école pénétrés de la dignité de leur mission. Les républicains se servirent alors de cette infanterie enseignante pour, en quarante ans, démanteler l’école catholique... »
« Aaaarme sur l’éééépaaaule........ droite ! »
Monsieur PERIN est un notable à l’égal de Monsieur le Maire ou de Monsieur le Curé. D’ailleurs, on ne s’adresse pas à lui autrement que par des « Monsieur l’Instituteur ».
Récapitulons : Monsieur PERIN, né à Betz quelques mois avant la défaite de 1870 est un pur produit de la 3e république. Il a pour mission sacrée d’instruire les petits Villageois âgés de six à onze ans, de leur assurer « L’éducation obligatoire, gratuite et laïque afin de faire disparaître la dernière, la plus redoutable des inégalités qui vient de la naissance, l’inégalité d’éducation » (Jules Ferry 1870).
Mais au fait, qu’est-ce que l’enseignement en 1901 ?
Le français et le calcul, bien sûr. Un bon citoyen, pour bien servir la République, doit savoir lire, écrire et compter ! Cette notion est, tout compte fait, la plus grande révolution sociale depuis la déclaration des droits de l’homme.
La géographie, celle de l’Empire, avec l’Afrique occidentale et équatoriale, sa jungle peuplée de grands sauvages noirs anthropophages qui mangent les missionnaires (et c’est bienfait selon Monsieur PERIN), si ces derniers toutefois ne sont pas mangés avant par les lions. On pourrait objecter que les lions vivent plutôt dans la savane, mais laissons les gamins du Village à leurs rêveries d’aventure, en Océanie ou dans les sables rouges du Sahara français. Laissons-les chasser les grands tigres avec les Annamites, les baleines géantes à Saint-Pierre. Sapristi, que c’est grand la France !
Sur la carte de la France métropolitaine, obligatoirement accrochée dans toutes les écoles du pays par décret ministériel de 1882, il y a une énorme tache noire en lieu et place de l’Alsace-Lorraine : est-elle française ou allemande ? Française, bien sûr. Provisoirement volée par la traîtrise des « boches », mais française, bien sûr...
L’histoire quant à elle, est une ode aux valeurs françaises. La troisième République a allégrement revisité le passé pour y puiser ses héros. Par exemple Vercingétorix, le premier « Gaulois-Français » : armé de sa seule épée et de ses moustaches, il a vaincu les Romains à Gergovie à un contre dix. Hélas, il a été honteusement trahi par les autres chefs gaulois qui l’ont abandonné !
Il y a aussi Jehanne (Jeanne) d’Arc, cette frêle jeune fille qui a bouté l’anglais hors de France. Elle a été trahie par Louis VII qui l’a abandonnée, ce qui prouve bien que les rois de France étaient stupides et méchants ! Quel est le petit garçon qui n’a pas rêvé de sauver la belle Jeanne du bûcher, non sans avoir occis auparavant ce cochon d’évêque CAUCHON.
N’oublions pas enfin le plus grand des Français, qui était très petit, le caporal BONAPARTE devenu NAPOLÉON 1er, empereur des Français. Il a vaincu à un contre beaucoup l’Europe entière, avant d’être trahi par GROUCHY qui l’a abandonné...
Les Français n’ont donc jamais failli de courage ni d’ingéniosité : leurs défaites ne sont dues qu’à d’odieuses trahisons !
Source : Musée nationnal de l'éducation.
La tache noire ». La plus célèbre toile du peintre A Albert BETTANIER. (1851-1932)
Le maître, impeccablement sanglé dans sa blous se noire, montre à un jeune garçon vêtu d’un uniforme des « bat taillons scolaires » l’emplacement de l’Alsace et de la Lorraine symb bolisé par une tache noire. Le garçon vêtu d’une blouse blanche arbore la médaille scolaire du mérite militaire.
Les matières d’enseignement général ne rep présentent que les trois quarts du programme FERRY. Le reste ? C’est bien b là qu’on entre dans une autre dimension : il s’agit d’instruction militaire, gymnastique comprise, ou si l’on préfère d’un « service milit taire » pour enfants dès l’âge de six ans ! D’ailleurs, rien n’est laiss sé au hasard par les pédagogues de la République : Monsieur PERIN est e tenu de se conformer scrupuleusement, comme tous ses collègues de d la métropole et de l’Empire, au programme de 1881 suivant :
«Demi-tour à drooooooite...... Droite!»
Impeccablement les petits fusils de bois se lèvent. C’est qu’ils sont fiers de faire l’exercice les p’tits gars du Village. Le peloton de Monsieur PERIN se compose de « soldats » de toutes tailles, des petits du cours élémentaire aux « grands » de dix ans du cours supérieur.
Le contingent de 1893 est de loin le plus nombreux. Faisons donc la revue d’inspection avec le « général » PERIN.
Il y a là, droits comme leurs soldats de plomb, Paul FARRANT, Arthur LOURDELET et Marcel GODARD de Billemont. Le pauvre petit Marcel est un enfant chétif, malingre, mais il met un point d’honneur à défendre la France comme les autres. Henri PLOCQ, du Plessis, est quant à lui un solide gaillard avec qui les Prussiens devront compter. Continuons… Julien LACROIX, Marcel POTIER, Maurice GILANT et Paul HAZARD du bourg complètent cette troupe fringante. Tous sont nés en 1893 comme Henri LAGACHE dans son village de Wervicq-Sud.
Retenons bien leur nom. Ils vont faire partie de la classe 13 et c’est sur eux que le ciel va tomber. Ces garçons seront le fil rouge de notre histoire.
« FARRANT ! LOURDELET ! Silence pendant l'exercice ! »
Paul FARRANT et Arthur LOURDELET sont deux gamins du hameau de Billemont. Paul, c’est le petit brun, alors qu’Arthur est blond comme les blés. C’est bien une chose incroyable que l’histoire ait conservé le souvenir de l’amitié de ces deux-là. Ils sont directement voisins et plusieurs actes d’état civil attestent des liens qui unissaient leurs deux familles. Il y a cependant une petite différence de rang social entre eux : les LOURDELET sont pauvres alors que les FARRANT sont extrêmement pauvres. Le métier de bûcheron du père d’Arthur, lui permet de gagner suffisamment d’argent pour faire vivre sa femme et son fils. Le père de Paul,lui, n’a qu’un maigre salaire d’ouvrier agricole pour faire vivre sept personnes.
C’est sans doute l’union dans l’adversité qui a forgé l’amitié des deux garçons. Nous l’avons évoqué, Billemont est aussi éloigné géographiquement que socialement du reste du village. Ceux du bourg considèrent les gens de Billemont comme des rustres et en retour, ils sont traités de nantis, ce qui pour être honnête n’est pas tout à fait faux.
Pour la lessive, les femmes de Billemont doivent faire plus de cinq kilomètres aller-retour en poussant leur brouette sur une mauvaise route empierrée. Pour aller à la messe : cinq kilomètres et pour les petites jambes de Paul et d’Arthur, tous les jours, sauf à être punis par Monsieur PERIN : cinq kilomètres ! A la belle saison, la traversée du magnifique plateau qui sépare le bourg du hameau est plutôt agréable : des champs de blé infinis qui ondulent au vent et par-delà, s’étire majestueuse la vallée de l’Ourcq. Par contre, avec l’arrivée des grands froids, ce maudit plateau devient un cauchemar.7
Et puis il y a l’eau... A Billemont, l’eau est rationnée. Le conseil municipal, lors d’une délibération des années 20, consigne ceci : « Il y a lieu de construire un château d’eau notamment pour alimenter le hameau de Billemont où les habitants ne disposent que de l’eau des puits et des citernes souvent insalubres... » Le château d’eau ne sera construit que 30 ans plus tard.
Il est ainsi bien compréhensible que des petites rivalités existent entre les enfants de Billemont et les autres petits Villageois. Au Plessis ne disent-ils pas à l’envie « Billemont cochon, le Plessis sourit »8.
Toutes ces petites mesquineries sont toutefois oubliées à l’heure de l’exercice. Tous les petits écoliers-soldats de France, qu’ils soient du Sud ou du Nord comme Henri LAGACHE, ne sont plus d’un hameau ou d’un village mais tout simplement Français.
Sans en être conscients, Monsieur PERIN et tous ses collègues de la République ont commis le plus abominable, le plus exécrable des crimes. Ils n’ont pas instruit, mais endoctriné plusieurs générations pendant quatre décennies. Ils ont instillé, jour après jour dans la tête des enfants qu’on leur confiait l’esprit de la guerre. Ils ont enseigné avec rigueur et patience la haine de l’autre et ils vont dès le premier jour de la guerre payer très cher cet aveuglement. De l’autre côté de la ligne bleue des Vosges, en 1918, un jeune soldat allemand, Paul BAUMER, jugera ainsi Monsieur KANTOREK, son maître d’école :
« .... Il y eut des milliers de KANTOREK, qui, tous, étaient convaincus d’agir pour le mieux, mais c’est précisément pour cela qu’à nos yeux, ils ont fait faillite. Ils auraient dû être des médiateurs et des guides nous conduisant à la maturité, nous ouvrant le monde du travail, du devoir, de la culture et du progrès, préparant ainsi l’avenir. Parfois, nous nous moquions d’eux, et nous leur jouions de petites niches, mais au fond nous avions foi en eux. La notion d’une autorité dont ils étaient les représentants comportait, à nos yeux, une perspicacité plus grande et un savoir plus humain. Or, le premier mort que nous vîmes anéantit cette croyance. »9
Partout en Europe, des Messieurs PERIN ou KANTOREK ont patiemment construit une formidable poudrière qu’une toute petite balle de revolver tirée à SARAJEVO va bientôt faire exploser.
Catalogue de la manu ufacture d'armes de Saint-Etienne
A droite te, « Je suis Français » le récit le plu us connu des manuels scolaires d’instr truction civique. (Ici un manuel de 19 902). Dans toutes ces historiettes, la France et l’Allemagne sont déjà en gue uerre, ce qui installe peu à peu le caractè ère inéluctable de celle-ci.
L’illustration. 1909.
7 «.... Heureusement, quand il faisait trop froid il y avait toujours une bonne âme pour atteler un cheval et emmener les enfants, mais le plus souvent le ramassage scolaire de l’époque s’appelait « galoches » Souvenirs de Monsieur Robert DOLE, natif et habitant de Billemont.
8Souvenirs de Madame LAVOISIER, native et habitante du Plessis- sur-Autheuil.
9 « Im Westen nichts Neue » « A l’Ouest rien de nouveau » de Erich Maria REMARQUE. 1929
(LIBRE... un pas en avant !)
Clément LIBRE, l’aîné des deux jumeaux du Village, a maintenant 21 ans. C’est l’âge d’être un bon citoyen, l’âge d’être un homme. Suivant l’expression consacrée de l’époque, il a « rejoint » aujourd’hui, c'est-à-dire qu’il s’est présenté avec sa valise et son ordre d’incorporation au dépôt de son régiment d’affectation, le 17e Régiment d’Artillerie de Campagne de La Fère.
Pour les militaires, son droit d’aînesse lui confère des privilèges exorbitants vis-à-vis de son frère cadet Émile. Dans cette France encore rurale, l’aîné est le plus indispensable d’une fratrie. Cela constitue le plus souvent une injustice, surtout dans le cas qui nous intéresse où quelques minutes seulement séparent les naissances de Clément et Émile.
La nation et son armée, soucieuses de protéger le plus vieux des frères LIBRE, ont donc décidé de faire de celui-ci un artilleur. L’artillerie, dans la guerre de mouvement qu’on prépare, reste largement en retrait des troupes d’infanterie. Elle prépare le terrain pour les fantassins avant l’attaque, elle protège leurs arrières en cas de retraite, elle leur tire dessus en cas d’erreur dans le réglage des hausses. (Bien que cette dernière mission ne soit pas prévue dans les manuels de l’École d’artillerie)
On comprend de suite qu’il est plus sûr d’être « artiflot » (artilleur) que « biffin » (fantassin), mais la chance de Clément LIBRE ne s’arrête pas là : toujours pour être né une demi-heure avant son frère, il ne doit au pays qu’un an de service militaire au lieu de trois. Une année qu’il ne fera d’ailleurs pas en totalité, puisqu’il quittera le 17e RAC le 19 septembre 1903 avec son diplôme de bonne conduite.
Extrait du code de recrutement militaire.(Alinéa 4 de l'article 21) Collection privée de l’auteur.
(LIBRE... trois pas en avant !)
Pour le cadet, Émile, c’est un tout autre programme : 67e régiment d’infanterie de Soissons.
