Leçons de philosophie - Simone Weil - E-Book

Leçons de philosophie E-Book

Simone Weil

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Texte intégral. Cet ouvrage a fait l'objet d'un véritable travail en vue d'une édition numérique. Un travail typographique le rend facile et agréable à lire. On retrouve ici, à travers les notes recueillies par une de ses élèves, ce que furent ces leçons, véritables entretiens socratiques où l'on reconnaît l'unité profonde de l'auteur dont la vie brève fut intensément consacrée à la recherche de la vérité. En 1933-1934, Simone Weil était professeur à Roanne. Dans un petit pavillon isolé au fond d'un parc, sur l'herbe ou sous la neige, elle enseigna alors la philosophie à quelques élèves. On découvrira ici, à travers les notes recueillies par une de ces jeunes filles, ce que furent ces leçons, véritables entretiens socratiques. Le lecteur y reconnaîtra l'unité profonde de Simone Weil dont la vie brève fut intensément consacrée à la recherche de la vérité [texte de présentation de l'édition Plon de 1989]

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Seitenzahl: 315

Veröffentlichungsjahr: 2019

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SOMMAIRE

Introduction

Première partie.

Le point de vue matérialiste.

Plan de la première partie

I. Méthode en psychologie

II. Le réflexe

III. L'instinct

IV. Rôle du corps dans les actes

V. Rôle du corps dans le sentiment

VI. Rôle du corps dans la pensée

Conclusion : À la recherche de l'esprit

Deuxième partie.

Après la découverte de l'esprit

Plan de la deuxième partie

Section I : Après la découverte de l'esprit.

L’esprit. Ses caractères

Conscience. Inconscience. Degrés de conscience.

La personnalité

Le jugement

Le raisonnement

Section II : Sociologie

Comment il faut la concevoir

L’oppression sociale dans l’histoire

Le fonctionnement de la vie économique

État de chose actuel

Diverses conceptions de l’État

Relations internationales

Conclusion sur les rapports de l’individu avec la société

Troisième partie.

Les fondements de la morale

Plan de la troisième partie

I. Morale

II. Psychologie du sentiment esthétique

III. Plans divers

La connaissance de soi.

L’amour de la vérité.

Le sacrifice.

Philosophie et métaphysique.

La relativité de la connaissance.

L’erreur.

Le temps.

Intuition et déduction.

L’introspection peut-elle nous permettre de distinguer entre les actes volontaires et les actes non volontaires ?

L’attention.

La volonté dans la vie affective.

Rôle de la pensée dans la vie affective.

L’imagination dans la création littéraire et dans la pensée scientifique.

Le courage.

Le suicide.

Justice et charité.

Les idées abstraites.

Bacon.

Platon.

Appendice.

La pesanteur et la grâce

et de

La connaissance surnaturelle

.

Le sentiment de l’existence. La nécessité. Le réel, vérité et amour.

Détachement. Le bien insaisissable. Le «vide» et la grâce.

Au-delà de la volonté : attention, attente, humilité.

Intériorité de la vertu et de Dieu.

L’universel et le particulier.

Le temps (Cf. Cours pp. 255-256).

La mathématique (Cf. Cours pp. 137, 143)

Pureté

La beauté (Cf. Cours p. 237, 260)

Le corps instrument de salut

Le «collectif» (Cf. Cours p. 283)

Points de vue de morale sociale

Les monstres intérieurs et la responsabilité des pensées

INTRODUCTION

Anne REYNAUD Mai 1951.

Au moment où Simone Weil, désormais célèbre, présentée par les uns comme « la plus grande mystique du siècle », par les autres comme « une anarchiste révolutionnaire », suscite les débats les plus passionnés, j'ai pensé qu'il pouvait être intéressant de la faire connaître, tout simplement, comme professeur de philosophie.

Elle fut mon professeur en 1933-1934 au lycée de jeunes filles de Roanne. Notre classe, fort peu nombreuse, avait un caractère tout familial : à l'écart des grands bâtiments du lycée, dans un petit pavillon presque perdu au fond du parc, nous nous initiâmes aux grandes idées dans une atmosphère de parfaite indépendance. À la belle saison les cours avaient lieu sous le beau cèdre qui ombrageait notre classe. Ils se transformaient parfois en recherche d'un problème de géométrie, ou en propos amicaux.

Je pourrais m'amuser à évoquer ici, plus ou moins longuement, des scènes pittoresques : l'arrivée de la directrice en quête des notes et places que Simone Weil se refusait en général à assigner, l'ordre que nous reçûmes d'effacer l'inscription platonicienne que nous avions tracée à l'entrée de notre classe : (« Nul n'entre ici s'il n'est géomètre. »)...

J'y éprouve la même répugnance que M. Gustave Thibon ; comme lui, « je l'ai trop aimée pour cela. »

Si « un frère ne peut pas parler d'une soeur comme un écrivain d'un confrère », une élève ne peut pas non plus parler ainsi d'un professeur qu'elle a tant admiré, et qui l'a si profondément marquée.

Il y a mieux à faire. Bien avant qu'elle ne fût célèbre, j'avais soigneusement gardé tous ses cours. Simone Weil était trop simple, trop vraie, pour « préparer au bachot » d'une part, et réserver sa pensée par ailleurs. Ces notes de cours, qui la révèlent, il me semble, telle qu'elle était alors, sont publiées ici, à peine rédigées, à peu près comme elles ont été prises par une adolescente de dix-sept ans. On voudra bien m'excuser des négligences et des imperfections qu'on ne manquera pas d'y trouver ; que le lecteur les considère plutôt comme des marques d'authenticité. Quiconque a pris des notes de cours sur les bancs du lycée ou de la faculté sait bien tout ce qui manque nécessairement à de telles notes ; dans un cours parlé, un mot, une inflexion de voix, un sourire corrigent bien souvent ce qu'une formule peut présenter de trop catégorique ; toutes ces nuances se perdent dans une transcription forcément hâtive. Surtout, il importe de souligner que Simone Weil ne dictait jamais, et que mes notes ne sont pas une sténographie ; les cahiers ici Publiés ne constituent donc pas un texte de Simone Weil, et on risquerait de faire erreur en lui attribuant quelque formule tirée de son contexte. C'est du moins, je l'espère, une image vraie de sa pensée que donnera ce cours pris dans son ensemble. Je préfère ne pas l'alourdir de commentaires.

Pourtant, j'ai tenu à regrouper les pensées les plus caractéristiques de la « Simone Weil mystique » et à les confronter avec le cours de la « Simone Weil anarchiste ». Je pense que ces textes parleront d'eux-mêmes et qu'on saura lire, à travers eux, à quel point « l'anarchiste » n'était que discipline intérieure et recherche de la vérité.

J'ai passé, de nouveau, une année avec Simone Weil. Au moment de livrer au public un visage peut-être inattendu de la jeune philosophe désormais entrée dans l’Éternité, je crois pouvoir affirmer qu'il n'y a pas « deux Simone Weil », comme on commence à l'écrire. Et c'est pourquoi, après avoir eu peur de scandaliser (les hommes n'aiment pas qu'on leur présente, tout d'un coup, d'un artiste, d'un écrivain, d'un héros ou d'un saint, une figure peu conforme à celle qui s'était dessinée jusqu'alors en leur esprit), j'ai fait taire tous mes scrupules. Ils sont vains. La chrétienne (d'âme sinon de baptême) qui, en 1943, mourait dans un hôpital de Londres pour n'avoir pas voulu « plus que sa ration » était bien celle que j'avais connue partageant son traitement de 1933 avec les ouvriers des usines de Roanne.

La même encore, la mystique faisant le « vide » devant le « réel » (ce fameux « vide » appel à la grâce) et la physicienne qui, nous parlant de la « constatation » s'effaçait avec piété devant les faits du monde.

Bien plus : l'humble ouvrière anonyme de chez Renault (ou la fille de ferme de la campagne provençale) n'était pas une autre personne que la philosophe si pleine, disait-on, de l'orgueil intellectuel d'une disciple d'Alain ; elle savait déjà alors, cette philosophe, qu'« il y a un usage de l’orgueil pour l'humilité ». (La Connaissance surnaturelle, p. 192.)

Orgueilleuse de nature, elle lutta certainement toute sa vie contre cette tendance. Dans tout son « cours » comme dans toutes ses « pensées », revient sans cesse l'idée qu'il y a « des vérités qu'il ne faut pas trop savoir », qu'on ne doit pas, qu'on ne peut pas avoir conscience du bien qu'on fait, que toute valeur, toute vertu, sont essentiellement insaisissables comme telles : l'intelligence le lui enseigna.

C'était bien la même aussi qui, à Londres (comme le rapporte le Révérend Père Perrin dans sa préface à l'Attente de Dieu), oubliait ses travaux et ses méditations pour raconter des histoires à l'enfant arriéré de sa logeuse - et qui, au cours de philosophie, à propos du « sacrifice », nous mettait en garde contre tout renoncement, tout amoindrissement. C'est qu'elle avait trop peur des « efforts qui ont l'effet contraire du but recherché (exemple : certains dévouements) » (La Pesanteur et la Grâce, p. 154).

L'étude attentive des « deux Simone Weil » mettra ainsi en relief, tantôt simplement une évolution, une transposition, tantôt des contrastes apparents dont on arrivera rapidement à ne pas s'étonner ; une unité profonde domine tout cela.

S'il est vrai que « celui qui fait la vérité vient à la lumière », elle obtint certainement la lumière, elle dont toute la vie fut une illustration de cette parole de Gœthe qu'elle aimait à nous citer et qui nous fournit un jour la conclusion de je ne sais plus quel devoir. « Agir est aisé, penser est malaisé, conformer l'action à la pensée est la chose la plus difficile. » Elle n'avait pas peur des choses difficiles, et elle ne savait pas qu'elle les accomplissait.

Anne REYNAUD

Mai 1951.

PREMIÈRE PARTIE

Le point de vue matérialiste

« Que ce qui en nous est bas aille vers le bas, afin que ce qui est haut puisse aller en haut. »

Simone WEIL,

(La Pesanteur et la Grâce.)

PLAN DE LA PREMIÈRE PARTIE

I. Méthode en psychologie

II. Le réflexe

III. L'instinct

IV. Rôle du corps dans les actes

V. Rôle du corps dans le sentiment

1. Mécanisme de la production d'un sentiment.

2. Nature même du sentiment.

VI. Rôle du corps dans la pensée

A) Les sens - les sensations

Analyses, vue, toucher, etc.

Le sens du mouvement.

Les sensations et le temps.

B) La perception :

1. Rôle de l'imagination.

2. Rôle de la mémoire.

C) Les opérations en apparence intellectuelles :

1. Les idées générales. L'abstraction.

2. La comparaison.

3. L'association des idées.

D) Le langage :

Ses caractères - d'où

1. Le langage comme moyen de se créer des réflexes.

2. Le langage comme « objet ».

3. Le langage comme instrument pour prendre possession du monde

Les deux prises sur le monde.

4. Influence de la société sur l'individu par le langage.

5. Le mauvais usage du langage.

E) Le raisonnement :

1. Le syllogisme.

2. Le raisonnement mathématique.

3. Les sciences de la nature :

a) L'observation et l'expérience.

b) L'hypothèse.

Conclusion: À la recherche de l'esprit.

I

MÉTHODE EN PSYCHOLOGIE

I. – étude des manifestations de la pensée chez autrui (psychologie objective).

II. - Étude de soi-même (introspection).

A) L'introspection constitue déjà un état psychologique particulier, incompatible avec d'autres états psychologiques.

1) avec la contemplation du monde (astronomie, physique) et avec la spéculation théorique (raisonnement mathématique).

2) avec l'action, tout au moins avec l'action volontaire, car certains actes machinaux n'excluent pas l'observation de soi. Mais toutes les actions qui réclament de l'attention (sport, art, travail) sont incompatibles avec l'introspection. Par exemple, les actions volontaires des héros de Corneille sont incompatibles avec l'introspection : si Rodrigue avait analysé son état d'âme après qu'il eut appris l'insulte faite à son père, il n'aurait vu dans son âme que le désespoir, et n'aurait pas agi.

3) avec une émotion très vive.

Exemple : le « coup de foudre » dans Phèdre.

la peur, la joie extrême, la colère...

En somme, la pensée, l'action, l'émotion excluent l’examen de soi. Toutes les fois que, dans la vie, on a une attitude active ou qu'on subit violemment, on ne peut penser à soi.

Conclusion : Comme presque tout échappe à l'observation de soi, on ne peut tirer de l'introspection des conclusions générales. Il est normal que l'introspection aboutisse à noter dans la pensée humaine surtout son côté passif (exemple d'Amiel). Par le fait qu'on s'observe on se change, et on se change en mal puisqu’on empêche de fonctionner ce qu’il y a de plus précieux en nous,

B) Maintenant que nous avons limité l’introspection, examinons-la en elle-même.

L'objet de l'introspection ne peut donc être que les états de l'âme, et encore en excluant les émotions violentes.

Or, une expérience nous montrera que l'introspection poussée jusqu'au bout et appliquée au moment présent détruit son propre objet : en effet, si on essaie de s'observer au moment présent, on ne trouve en soi que l'état qui consiste à s'observer.* L'introspection ne peut donc porter que sur des états d'âme passés, et ceci détruit sa valeur objective, car on peut se tromper sur l'état d'âme où l'on s'est trouvé à un moment précis de sa vie. (Par exemple, quand on éprouve beaucoup d'affection pour quelqu'un on peut oublier que la première impression a été l'antipathie.) Les émotions passées ne sont nulle part si elles ne se sont pas transformées en actions.

L'objet même de l'introspection s'évanouit :

Après examen des deux méthodes employées en psychologie nous voyons donc que :

1 - si nous examinons les autres, nous sommes incapables de déterminer la nature de leurs actes.

Il - si on veut tourner sa pensée vers soi on n'aperçoit plus que sa propre pensée.

Quelle solution adopter ?

Les philosophes en ont trouvé plusieurs. Notons !

1) La psychologie du comportement, ou « behaviourisme » (Watson) : tout est ramené sur le plan du simple réflexe. Cette solution consiste à dire : nous ne découvrons pas l'âme, elle n'existe pas.

2) La psychologie de l'intuition (Bergson)

Si nous ne pouvons pas arriver à penser nos propres états d'âme, si nous avons cette impression de vide, c'est que l'intelligence est un moyen insuffisant. Il faut se servir de l'intuition. L'intelligence a un but social et pratique, mais ne nous permet pas de descendre dans notre nature profonde. Pour saisir la pensée, il faut donc se débarrasser de l'intelligence.

Dans la première solution, il y a suppression de l'âme et dans la seconde, suppression de l'intelligence pour l'étude de l'âme. Pour le premier de ces philosophes il n'y a que des états du corps et pas d'états d'âme. Pour Bergson, il ne s'agit pas de connaître les états d'âme, il faut les vivre. Ces deux théories sont corrélatives : elles suppriment toutes les deux un des termes de la contradiction à laquelle on aboutit : la première n'est pas psychologique, la seconde n'est pas scientifique.

Nous nous redemandons : quelle solution adopter ?

Nous essaierons de faire non une théorie scientifique de la Pensée, mais une analyse. Une théorie scientifique de la pensée est d'ailleurs impossible à faire, car la pensée sert de moyen, et elle n'est quelque chose qu'en tant qu'elle est active ; si on veut l'observer elle n'est plus rien, comme nous en avons fait l'expérience.

Nous mettrons d'un côté le monde extérieur (monde-corps), de l'autre le « moi », qu'il s'agit précisément d'étudier.

Relations entre le monde extérieur et le « moi ».

Nous ne trouvons rien de purement intérieur : par exemple dans le raisonnement mathématique nous avons besoin de représentations ; d'autre part, la gaieté, la tristesse, dépendent certainement de conditions physiques.

Inversement, il n'y a rien de purement extérieur par exemple, les sensations produites par les couleurs varient suivant chaque personne ; les impressions sont subjectives, chacun de nous a sa vue propre sur le monde.

Nous formerons l'hypothèse que le monde extérieur existe réellement et nous commencerons par étudier l'influence du corps sur l'âme.

II

ÉTUDE DU CORPS : LE RÉFLEXE

Le corps présente donc des réflexes, c'est-à-dire des réactions provoquées par des excitations déterminées.

A) Les uns sont des réflexes congénitaux (réflexes communs à tous les hommes normaux).

Exemples : sécrétion des sucs digestifs, mouvement de la jambe quand on la frappe.

Si nous examinons le rapport des réactions et des excitations, nous voyons que les excitations sont en nombre illimité, tandis que les réactions sont limitées. Par exemple, la glande salivaire sécrète toujours la salive, quel que soit l'aliment, comme si elle était capable de discerner le caractère général d'aliment à travers l'infinie diversité des aliments. D'autres réflexes sont plus remarquables : les glans des salivaires salivent à la seule vue d'un aliment, et pourtant cet aliment n'a jamais le même aspect (changement de couleur, de forme)

Donc par nos réactions nous généralisons les excitations. Si, à chaque excitation correspondait une réaction différente, chaque réaction ne se produirait qu'une fois dans notre vie, et la vie serait alors impossible.

Le corps établit ainsi une classification dans le monde avant toute pensée. (Exemple : le poussin sortant de l'œuf établit une classification entre ce qui se picore et ce qui ne se picore pas.)

Donc, du seul fait que nous avons un corps, le monde est en ordre pour ce corps ; il est rangé par rapport aux réactions du corps.

Mais il n'y a pas que des réflexes congénitaux car, alors, l'étude des réflexes serait bornée et ne pourrait faire partie de la psychologie.

B) Il existe aussi des réflexes acquis ou conditionnels.

Exemples :

Expérience de Pavlov - il a présenté à un chien un morceau de viande ; le chien a, bien entendu, salivé ; puis il a présenté plusieurs fois au chien un morceau de viande accompagné d'un disque rouge : le chien a continué à saliver ; enfin, il n'a plus présenté au chien que le disque rouge : Pavlov a alors constaté que le chien a salivé. Cela montre

qu'une réaction déterminée peut, grâce à la simultanéité, être rapportée. à n'importe quelle excitation.

Le dressage des animaux consiste a leur donner des réflexes acquis, grâce à une association d'idées.

Nous

pouvons très bien nous rendre compte que si, par exemple, nous avons souffert dans un endroit, chaque fois que nous reverrons cet endroit, nous éprouverons une véritable souffrance.

Autre exemple de réflexe acquis : une chaise de bois ou un fauteuil de velours provoquent en nous un même réflexe : nous nous préparons à nous asseoir. Et pourtant, un fauteuil de velours ressemblerait beaucoup plus à une table recouverte du même velours qu'à la chaise en bois. Ce ne sont pas nos yeux qui jugent.

Chacun des objets que nous voyons commande une esquisse de mouvement, si imperceptible soit-elle. (Une chaise commande de s'asseoir, un escalier de monter, etc.).

Ce qui touche notre corps, ce sont donc les ensembles et non pas les détails. (L'escalier peut être en bois ou en pierre, recouvert d'un tapis ou non, etc., il évoque avant tout l'idée d'un escalier.) Cette proposition est très importante : c'est la théorie des formes. Des psychologues allemands ont fait des expériences intéressantes à ce sujet, qui nous amènent à conclure que le corps saisit les rapports, et non les choses particulières. Or, quand on dit que nous sommes impressionnés par des rapports, et que nous sommes impressionnés par des ensembles, on exprime des idées très voisines. Par exemple, quelqu'un frappe une série de coups sur une table : on peu la reproduire sans avoir compté le nombre de coups.

La pensée n'a rien à voir dans tous ces cas : c'est le corps qui saisit les rapports.

Conclusion de cette étude sur le réflexe

Réflexes congénitaux et réflexes acquis établissent une classification dans le monde.

Le corps est impressionné par des ensembles et des rapports.

Quand nous ferons naître la pensée, elle naîtra ainsi dans un univers déjà rangé.

(Cf. Bergson : « L'idée de généralité n'est à l'origine, que notre conscience d'une identité d'attitudes dans une diversité de situations. »)

Nous allons maintenant avoir à chercher quel est le domaine du réflexe dans la vie humaine ; il y joue certainement un grand rôle. L'éducation consiste en grande partie à donner aux enfants des réflexes conditionnés. Nous pressentons aussi que la question se posera pour nous de savoir si toutes les idées morales que nous avons en nous ne sont pas simplement des réflexes conditionnés (idées de récompense et de punition).

Nous pouvons maintenant tracer le plan général de toute notre étude :

1) l'action

I

- Part du corps

dans

2) le sentiment

3) la pensée.

1) la pensée

II - Part de l'esprit

dans :

2) le sentiment

3) l'action.

Nous allons nous demander si on peut tout expliquer par le corps, tout par l'âme, ou si nous devons faire intervenir les deux. Cette question est capitale car la morale, c'est-à-dire ce qui domine et dirige notre vie, ne sera pas envisagée de la même façon dans les trois cas :

Pour les matérialistes, la morale n'est qu'une simple police.

Pour les idéalistes, la morale reste à l'état de principes ; elle devient ainsi sans valeur.

Pour les dualistes, la morale consiste à mettre la matière sous la dépendance de l'esprit.

III

ÉTUDE DU CORPS : L’INSTINCT

Parmi les réactions observées chez les êtres vivants il en est de très simples, que l'on nomme réflexes (déjà étudiés), et de plus compliquées, que l'on nomme instincts. Il s'agit d'examiner si dans l'instinct il y a réellement quelque chose d'autre que dans le réflexe. Cette question nous amène à faire toute une théorie de l'instinct.

Théorie de l'instinct selon Darwin (savant anglais de la fin du XIXe siècle). C'est Lamarck qui a parlé le premier de l'évolution, mais on rapporte plutôt cette théorie à Darwin. Elle a suscité des polémiques (c'est pour des raisons religieuses qu'on ne l'admettait pas) ; au milieu du XIXe siècle, il y a eu une grande discussion entre les évolutionnistes (Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire) et les fixistes (Cuvier). Les évolutionnistes ont triomphé. Mais quels sont les principes de l'évolution ? Selon Lamarck il y en a deux d'essentiels :

L’effet pour s'adapter au milieu.

L'hérédité des caractères acquis par les ancêtres.

a) L'effort pour s'adapter au milieu repose sur l'instinct de conservation ; un des instincts fondamentaux est ainsi défini comme une cause. Mais comment l'expliquer lui-même ?...

Les instincts sont-ils autre chose qu'une mécanique ? Selon Lamarck, oui ; si c'était mécanique l'animal pourrait aussi bien aller à sa perte. Nous admettons aussi que l'instinct ne repose pas sur une pensée consciente. Reportons-nous ici aux études de Fabre sur les insectes : par exemple, quand le sphex pique une larve dans son centre nerveux, il est évident que cet acte suppose tellement de connaissances que le sphex ne les a certainement pas.

b) On peut dire que cet acte a été acquis par l'hérédité, que les ancêtres du sphex actuel ont dû faire beaucoup d'expériences pour arriver à piquer la larve dans son centre nerveux. Mais cette théorie ne nous paraît pas scientifique : un mathématicien remarquable, par exemple, n'aura pas forcément des enfants mathématiciens.

Donc :

le principe a)

soulève une question de méthode.

le principe

b)

soulève une question de fait.

Ils sont peu scientifiques, à des titres indifférents.

Théorie de Bergson :

Il expose les deux manières de voir la vie, selon qu'on est mécaniste ou finaliste. Mais ces deux explications sont insuffisantes selon Bergson, parce qu'elles considèrent toutes les deux la vie du dehors et non du dedans. Il se sert de comparaisons : courbe AB tracée par la main, limaille de fer qui prend la forme de la main. (L'élan vital, dans l'Évolution créatrice.) Dans aucun de ces exemples le mécaniste et le finaliste ne voient la chose du dedans. Il en est de même dans la vie : si on la considère du dedans, on voit un « mouvement » un « élan vital » - d'où perfection dans les instincts. Darwin était un fervent rationaliste ; il a cherché autre chose.

Si l'animal n'était pas adapté il mourrait ; un animal mort n'est plus un animal. - Darwin pense donc que l'adaptation fait partie de l'animal. Il ne s'agit donc que de savoir comment il se fait qu'il y ait une bonne adaptation.

L'idée fondamentale de l'élimination des êtres non adaptés est le commencement d'une méthode rationaliste (idée déjà trouvée chez les anciens). Mais Darwin a fait intervenir autre chose : la concurrence vitale (le degré d'adaptation dépend du degré d'adaptation des autres). - Donc, grâce à la concurrence vitale, ce sont les moins aptes, et pas seulement les non aptes, qui sont éliminés. L'animal le mieux adapté a des enfants ; parmi ces enfants, ceux qui survivent sont les mieux adaptés et ceux-ci sont mieux adaptés à l'animal : il y a donc un progrès mécanique, purement apparent, qui vient de ce que tout ce qui ne suit pas le sens du progrès est brutalement éliminé. La proportion des êtres éliminés est naturellement considérable, le degré de perfection dans l'adaptation de ceux qui restent est donc très élevé. Il ne reste que les êtres qui ont des instincts, et des instincts perfectionnés.

Donc :

variation spontanée

lutte pour la vie

sélection naturelle.

Dans l'étude de l'instinct il faut tenir compte de la liaison entre la structure et l'instinct. « Nous ne saurions dire où l'organisation finit et où l'instinct commence. » (Bergson.)

Exemples : le poussin qui brise sa coquille, l'oiseau qui fait son nid. Il est souvent difficile de distinguer l'instinct de la structure. Entre le fait de digérer et celui de faire son nid, il y a chez l'oiseau une série de, faits intermédiaires entre la fonction purement organique et l'instinct. Nulle part il n'y a de séparation bien tranchée.

Par exemple, le vol des oiseaux est-il une fonction organique ou un instinct ?

De même, il n'y a qu'une différence de degré entre le frémissement des oreilles d'un cheval et une fuite au galop. Or, si le cheval fuit devant un danger on dira qu'il le fait instinctivement ; s'il frémit simplement des oreilles, on dira que cela vient d'une structure organique. « On peut dire à volonté que l'instinct organise les instruments dont il va se servir ou que l'organisation se prolonge dans l'instinct qui a déterminé l'organe. » (Bergson).

(Attitude de Bergson : il adopterait plutôt la première formule, puisque l'organisation et l’instinct sont pour lui deux manifestations de l'élan vital, mais que l'instinct est mouvement, tandis que l'organisation est une chose.)

L'instinct donne l'apparence d'une connaissance limitée à un seul objet (centre nerveux pour le sphex, propriétés de l'hexagone pour les abeilles). Donc, l'instinct ne peut être une connaissance, puisque la connaissance est essentiellement générale.

En somme :

L'essentiel du « darwinisme » consiste à ramener l'instinct à la structure et la structure à l'action directe ou indirecte du milieu extérieur. L'action directe est constituée par les variations spontanées, l'action indirecte par la sélection naturelle qui est faite d'une manière grossière par le milieu naturel et d'une manière raffinée par le milieu vivant.

Darwin a fait quelque chose d'analogue à ce qu'a fait Descartes dans un autre domaine : il a supprimé les forces cachées dans un animal. Il pense que la nature sélectionne aveuglément comme l'homme sélectionne consciemment.

Quelle solution adopterons-nous ? Dans notre étude actuelle nous ramènerons, nous aussi, l'instinct au réflexe.

Demandons-nous maintenant quelle est la place du réflexe et de l'instinct (c'est-à-dire du corps) dans la vie humaine - et, tout d'abord, en suivant notre plan :

IV

RÔLE DU CORPS DANS LES ACTES

Les réflexes conditionnés jouent un grand rôle dans notre vie (coutumes, traditions de famille, même pour des choses minimes comme la marque d'un produit). On peut se poser la question : les idées morales essentielles, comme celle du mensonge, ne sont-elles pas des réflexes ? Chaque mot est pour chaque homme un réflexe conditionne.

Le travail est fondé sur les réflexes conditionnés un maçon est, par exemple, attiré par un mur à moitié fait, un pianiste par un piano. D'autre part, la société a des tas de moyens pour créer des réflexes conditionnés : les notes, les places, les décorations.

En somme, il est impossible d'affirmer du dehors que tel acte est autre chose qu'un réflexe.

L'instinct d'imitation est également un facteur important dans les actions humaines.

V

RÔLE DU CORPS (RÉFLEXES ET INSTINCTS) DANS LE SENTIMENT

1) Mécanisme de la production et de la reproduction des sentiments.

A. Instinct filial et instinct maternel.

Il y a une très forte solidarité entre la mère et l'enfant avant la naissance, pendant l'enfance puis pendant toute la vie.

On peut dire qu'au début, il y a instinct et, ensuite, réflexe conditionnel (du côté de la mère comme de l’enfant). Au début, c'est physiologique : besoin de téter, besoin d'allaitement. Les liens de la famille se nouent par la mère.

Il est donc très facile d'expliquer les liens familiaux Par les réflexes conditionnés.

B. Instinct sexuel.

C'est plus compliqué. Freud a étudié la question.

a) Instinct général :

Le changement moral qui se produit au moment de l'adolescence (cf. Don Juan de Byron) montre qu'il doit y avoir un rapport avec le changement physiologique. L'adolescence est le moment où apparaît la capacité d'éprouver tous les sentiments : amour, amitié, sympathie ; à ce moment-là, les sentiments de famille sont altérés ; quelquefois même une réaction violente se produit (haine) ; si elle est surmontée, les liens sont resserrés une fois la crise passée ; sinon il y a rupture.

Une « crise » accompagne aussi la vieillesse : la générosité se forme au moment de la jeunesse et s‘éteint dans la vieillesse.

Il y a donc un lien entre les sentiments et les faits physiologiques. - On peut dire que, dans l'enfance, l'énergie vitale d'un animal est consacrée à la formation de ses propres tissus ; puis, quand ses tissus sont formés, son énergie est consacrée à l’espèce. On peut penser que c'est la même chose pour l'homme. Il resterait à chercher comment l’énergie vitale disponible au moment de l'adolescence se répartit. C'est ce que Freud a étudié. Est-il arrivé à quelque chose ? en tout cas, il est certain que c'est surtout par les sentiments que se traduisent les transformations physiologiques aux différents âges de la vie.

b) De manière plus particulière.

Mais tout ceci est beaucoup trop général. Si on veut expliquer pourquoi, par exemple, tel jeune homme aimera telle jeune fille, en restant dans l'étude des faits physiologiques, il faut taire appel aux réflexes conditionnés. « Nous avons été enfants avant d'être hommes », dit Descartes, qui considère la haine comme une reproduction de l'état physiologique dans lequel se trouve l'enfant quand il a pris des aliments qui le dégoûtent, l'angoisse comme la reproduction de l'état dans lequel se trouve l'enfant au moment de la naissance, tandis que tout ce qui procure un sentiment de sécurité ressemble à l'état idéal de la gestation. Par étapes, toute la vie humaine reproduit ces premiers moments. Descartes pense que, lorsque quelqu'un aime, il se trouve dans le même état physiologique que celui où il était au moment où il était dans les bras de sa mère. Il reste à savoir pourquoi ces états physiologiques se reproduisent : le premier plaisir est celui de téter, la vue de la mère donne à l'enfant un sentiment de plaisir ; par réflexe conditionné, quand il trouve un être qui lui rappelle sa mère, et donc un état physiologique, il aimera. Et, selon l'état physiologique présent et le sexe de l'objet, il s'agira d'amour au sens étroit du mot, ou d'amitié, etc.

Par exemple, l'amour de Phèdre peut entièrement s'expliquer par le réflexe : elle aime Hippolyte parce qu'il lui rappelle Thésée, mais elle le hait parce que le seul mot d'adultère provoque en elle un réflexe d'horreur. Ces deux réflexes sont contradictoires ; la situation est inextricable, elle ne peut se résoudre que par la mort.

Stendhal nous offre aussi de bons exemples de phénomènes semblables. (Cas d'Édouard et de la jeune fille qui, ayant vu le jeune homme à l'église, l'a pris pour le jeune homme dont on lui avait parlé. Quand le vrai Édouard est arrivé, elle n'a plus voulu l'épouser.) Phénomène de la cristallisation : « Il suffit de penser à une perfection pour la voir dans ce qu'on aime. » (Stendhal, De l'amour.) Spinoza : « La joie est le sentiment d'un passage à une plus grande perfection, la tristesse celui d'un passage à une plus petite perfection. » « Toute chose peut être par accident cause de joie, ou de tristesse, ou de désir. » « Toutes les fois que l'âme est affectée en même temps de deux affections, toutes les fois, que, par la suite, elle ressent l'une d'entre elles, elle ressent aussi l'autre... Tout ce qui apparaît par accident à l'âme quand elle est dans un état de joie ou de tristesse devient dans la suite, par accident, cause de joie ou de tristesse. »

Donc, du seul fait qu'une chose ressemble à une autre qui nous affecte de joie ou de tristesse, elle nous affecte aussi de joie ou de tristesse.

2) Il s'agit maintenant d'examiner la nature même du sentiment.

Toute émotion violente s'accompagne de phénomènes physiques (évanouissement, larmes). On peut dire, ou que ces signes physiques sont la traduction d'une émotion morale, ou que les signes physiques constituent le sentiment lui-même.

Formule de William James : « On ne fuit pas parce qu'on a peur, on a peur parce qu'on fuit. »

Examinons cette formule, en prenant des exemples :

Un apprenti cycliste a peur d'un obstacle ; il ne pense qu'à l'éviter, mais il y pense justement tellement que ses mains conduisent le guidon exactement dans la direction de l'obstacle. Le caractère essentiel de ce phénomène consiste en ce que le cycliste transporte dans l'objet même la résistance qu'oppose son propre corps à son désir. Appelons

imagination

ce transfert dans l'objet de ce qui a lieu dans le corps du sujet. *

Vertige : le corps mime la chute, et le vertige peut faire tomber. Les nymphes, naïades, etc., sont la personnification du danger, le

transfert de la fatalité dans l'objet même.

L'objet vous est indifférent, mais vous n'êtes pas indifférent à l'objet ; aussi, vous pensez que l'objet ne vous est pas indifférent non plus.

Danger (troupeau de vaches).

Comme conclusion : nous dirons que la théorie matérialiste de la vie affective forme un tout cohérent ; on n'y trouve pas de contradictions ; elle repose sur les idées suivantes :

L'étoffe des affections est constituée par des mouvements corporels (William James), et les mouvements corporels qui constituent les affections sont tous le fait ou d'instincts ou de réflexes naturels ou de réflexes conditionnés, ou de la combinaison de tous ces facteurs (Descartes, Spinoza, Freud).

Il faut ajouter que c'est grâce au langage que nous pouvons aller des objets à l'affection ou inversement.... que ce sont les signes qui nous empêchent de nous livrer à la pure fantaisie.

VI

RÔLE DU CORPS DANS LA PENSÉE

Il y a deux phénomènes qui constituent la marque du corps sur la pensée : l'imagination et l'habitude (= mémoire, quand on la rapporte à la pensée).

Plus nous serons honnêtement matérialistes dans cette étude, plus nous aurons, ensuite, d'armes contre les matérialistes. On peut donc dire que le matérialisme et le spiritualisme sont corrélatifs. C'est en étudiant la matière que nous trouverons l'esprit.

La première chose que le corps fournisse à la pensée, c'est l'apparence sensible. Nous allons donc étudier :

A) LES SENS - LES SENSATIONS

1- La vue :

Premier essai pour rechercher ce que la vue nous apprend d'un objet (chaise) :

distinction entre la chaise et le fond ; entre le dossier, le siège, les pieds.

dossier : du brun, des marbrures sombres, des taches claires.

siège comme le dossier.

pieds multiplicité, forme, longueur, teinte plus foncée.

Discussion : a) Nos yeux ne font pas la distinction.

b) Les yeux savent-ils quel est le lieu de telle tache claire ? Ils savent au moins qu'elle est devant nous ? mais non, nos yeux ne connaissent pas de derrière, donc pas non plus de devant. La distance n'existe pas pour la vue ; les yeux ne peuvent s'approprier leur objet (la vue est le sens qui admire, le toucher est le sens qui possède. (Cf. poésie de Valéry sur Narcisse, ou enfant qui casse un jouet pour mieux le posséder.) Supprimer les distances, cela détruit intégralement notre univers. Toutes les couleurs sont-elles alors sur un même plan ? On est tenté de le croire par analogie avec les tableaux, les miroirs. Mais où se trouve ce plan ? Est-il devant nous, derrière nous ? se déplacerait-il avec nous ? Qu'y a-t-il devant, derrière ce plan ? Peut-on concevoir un plan sans idée de devant, de derrière ? Non. L'idée de plan implique l'idée de la section d'un espace à trois dimensions, la séparation entre les deux moitiés de cet espace divisé par ce plan, l'égalité des distances entre les points du plan et les points correspondants des plans parallèles, etc... Les couleurs ne sont donc sur aucun plan. Il n'y a pas d'espace pour la vue.

c) Les objets ont-ils une forme pour la vue ? Non : il est impossible d'avoir l'idée d'une forme sans l'idée d'un mouvement ; une ligne droite ou courbe est quelque chose qu'on parcourt (mouvement des yeux, du doigt, du crayon). Le mouvement n'appartient pas aux yeux.

d) Il ne reste que les couleurs ? Mais il est impossible de donner un nom aux couleurs qu'on voit. Chaque point coloré a sa couleur propre qui ne ressemble à aucune autre, car y a-t-il des différences plus ou moins grandes, pour la vue, entre les couleurs ? Les degrés entre différences supposent des séries que nous devons composer et que nous composons en imagination en nous servant des séries que nous pourrions composer matériellement. Toutes les lois qu'il y a série, il y a activité de l'esprit. On peut composer des séries de couleurs (du bleu au rouge par le violet) de telle manière que chaque terme soit difficile à discerner des termes voisins. On ne peut donc pas parler de séries, ni de différences plus ou moins grandes par rapport à la vue seule. Dès que deux couleurs apparaissent comme distinctes, elles le sont absolument. On n'établit pas de séries entre les deux, car on ne peut ranger des couleurs en séries qu'en les rattachant à des quantités (proportion décroissante du bleu). Or, pour la seule vue, pas de quantité. Il n'y a pas à proprement parler de différence entre les qualités. Les différences entre les qualités sont des différences de nature, non de degré. Les séries de qualités reposent toujours sur les conditions de production des dites qualités (cf. Bergson, Essai, p. 34). Or, les conditions de la production d'une qualité n'ont rien à voir avec la qualité en tant qu'apparence.

Donc, chaque point coloré a sa couleur propre, qui ne ressemble à aucune autre, et chaque point coloré se transforme entièrement d'un instant à l’autre. Il y a donc une diversité absolue dans l'espace et dans le temps. La vue -nous présente un ensemble infiniment divers et changeant. À un moment déterminé, la vue ne nous apprend rien de précis sur l'ensemble hétérogène qu'elle nous présente. Nous ne pourrions donc rien en dire si le temps s'arrêtait. Or, le temps ne s'arrête pas. À peine avons-nous pris conscience de l'ensemble de couleurs que nous donne la vue, que cet ensemble disparaît complètement et se trouve remplacé par un autre qui n'a rien de commun avec lui et qui disparaît à son tour.

En conclusion, la vue par elle-même ne nous donne rien.

2) Le toucher (passif, c'est-à-dire sans mouvement).

On peut faire la même analyse.

Il ne nous donne ni les distances ni les formes. Il n'y a pas plus d'espace pour le toucher passif que pour la vue. Les sensations que nous donne le toucher passif (dur, mou, rugueux, chaud, froid, etc...) forment un ensemble aussi étroitement mélangé et aussi hétérogène que l'ensemble des couleurs.