Les 100 Amours de d'Artagnan - Louis Hermance - E-Book

Les 100 Amours de d'Artagnan E-Book

Louis Hermance

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Beschreibung

Ce roman se déroule à la fin du « règne » de Richelieu, alors que Cinq-Mars complote pour renverser le cardinal.

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d'artagnan, gers, Gascogne, Louis Hermance, Mousquetaires

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Seitenzahl: 441

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Sommaire

Préface

Chapitre I : L’inconnu du pont neuf

Chapitre II : le mystère de l’Île Saint-Louis

Chapitre III : Où s’affirme la résurrection de d’Artagnan

Chapitre IV : Les Cent Amours

Chapitre V : Lyonna

Chapitre VI : La Lionne et ses rivales

Chapitre VII : La glorieuse nuit de d’Artagnan

Chapitre VIII : Muguette

Chapitre IX : Maguelonne

Chapitre X : Louisette-Marion

Chapitre XI : Esmeralda

Chapitre XII : Le couvent de Béthune

Chapitre XIII : Duel de femmes

Chapitre XIV : L’amour qui tue

Chapitre XV : Laubardemont

Chapitre XVI : Et tout sera fini…

Chapitre XVII : Fiançailles

Chapitre XVIII : Un seul amour…

Preface

D'Artagnan est un personnage fictif créé par l'auteur français Alexandre Dumas. Il est le protagoniste du roman « Les Trois Mousquetaires » et de ses suites « Vingt ans après » et « Le Vicomte de Bragelonne : Dix ans plus tard ». D'Artagnan est dépeint comme un jeune Gascon courageux et aventureux qui se rend à Paris pour devenir mousquetaire, membre de la garde d'élite du roi. Il se lie rapidement d'amitié avec Athos, Porthos et Aramis, les célèbres mousquetaires, et les rejoint dans leurs nombreuses aventures, notamment déjouer les complots du cardinal de Richelieu et de ses agents, sauver l'honneur de la reine Anne d'Autriche (dont chacun se souvient qu’elle a séjourné à Lectoure) et combattre les Anglais lors du siège. de La Rochelle. Tout au long des romans, d’Artagnan est dépeint comme un ami loyal et courageux, un épéiste habile et un stratège rusé. Son personnage est devenu une figure emblématique de la littérature et de la culture françaises et a été adapté dans de nombreux films, émissions de télévision et productions scéniques.

A l’occasion du 350e anniversaire de la mort de d’Artagnan, un appel à projets 2023 a été lancé autour de d’Artagnan, par l'Association de préfiguration du projet d’Artagnan dans le département du Gers. Cette dernière a pour objet d’élaborer un projet ambitieux autour de l’image de d’Artagnan permettant de valoriser le département du Gers afin d’en exploiter le potentiel socioculturel, économique et touristique.

Si Alexandre Dumas est l’auteur incontournable et le créateur de d’Artagnan, en s’inspirant de l'oeuvre d'un romancier du siècle de Louis XIV, Gatien Courtils de Sandras qui avait publié en 1700 les « Mémoires de Monsieur d'Artagnan », ce héros littéraire mondialement connu a inspiré de nombreux autres auteurs, dont le romancier français Louis Hermance, alias Georges Louis Alexandre Flandre, né dans le 6e arrondissement de Paris le 31 mai 1876 et décédé dans le 14e arrondissement de la capitale le 1er janvier 1949. Louis Hermance a publié plusieurs ouvrages, dont deux consacrés à d’Artagnan :

— Le Fils du Juif errant (1934)

— Les cent amours de d'Artagnan (1936)

— Les Cent duels de d'Artagnan (1937)

— Pas-de-Chance (1939)

— Confucius n'a-t-il pas dit (1945)

— Pas-de-Chance (1939)

Les deux pastiches d’Alexandre Dumas se situent entre « Les trois mousquetaires » et « Vingt ans après ». Le site internet « Alexandre Dumas, suites, plagiats, pastiches, hommages et bandes dessinées » (www.pastichesdumas.com) se montre assez sévère avec ces deux romans - surtout « Les Cent duels de d'Artagnan » - qui souffrent « d’une intrigue compliquée et d’une écriture confuse. Les complots autour de Richelieu ont été lus trente-six fois ailleurs et n’innovent en rien. La seule originalité du livre « Les cent amours de d'Artagnan », qui le rend - un peu - amusant tient bien sûr à la place accordée aux femmes. De la servante de cabaret à la mère supérieure de couvent, de la bohémienne à la richissime héritière, toutes sont prises de passion à la seule vue de d’Artagnan. Et celui-ci a beau professer un amour absolu pour Lyonna, il se dépense sans compter pour ne pas décevoir ses admiratrices. »

Ce roman se déroule à la fin du « règne » de Richelieu, alors que Cinq-Mars complote pour renverser le cardinal. Le personnage central est Lyonna, la fille de Concini, le maréchal d’Ancre, seule héritière de sa fortune immense. Richelieu souhaite faire disparaître la jeune fille et les jésuites veulent lui faire épouser un mari choisi par eux. D’Artagnan protège Lyonna placée sous sa protection et ils tombent amoureux malgré leurs origines sociales différentes. Mais cela n’empêche pas le héros gascon de rencontrer de nombreuses autres femmes, Muguette Dulaurier, Esméralda, Marion Delorme, des soubrettes et même cinquante religieuses encerclées par l’armée espagnole dans le couvent de Béthune. D’Artagnan ne parvient tout de même pas au chiffre de cent conquêtes féminines annoncé dans le titre de ce roman ; mais l’auteur Louis Hermance présente tout de même le mousquetaire gascon comme un irrésistible séducteur, ce qui rend savoureuse et tonique la lecture de cet ouvrage. Un livre amusant par conséquent, à verser au Panthéon gersois consacré à d’Artagnan.

Pierre Léoutre

I

L’inconnu du pont neuf

En cette fin de journée du 24 avril 1639, le Pont Neuf encombré par la foule des badauds montrait cette agitation qui en faisait le centre du Paris de l’époque et le passage sur le quai du roi Louis XII revenant de la chasse avait à peine attiré un quart de cette foule qui se pressait dans la direction du terre-plein où on venait l’élever la statue équestre du bon roi Henri IV. Aux portières des carrosses bloqués par l’affluence apparaissaient de charmants visages et de jolies voix claires échangeaient force propos auxquels se mêlaient les cavaliers penchés sur leurs montures. Et c’était un babil charmant dans le langage un peu précieux à la mode du temps :

— Avez-vous entendu la dernière parade de Tabarin ?

— Oui, ma douce. Mais je n’y prends point de plaisir. Il y a beaucoup à reprendre à ce qu’il dit.

— Parbleu, disait un cavalier, je préfère de beaucoup les pantins de Brioché et les farces de son singe Fagotin qui n’a pas son pareil pour contrefaire les spadassins. On dit même que cet intelligent animal contrefait, depuis quelques jours, notre grand fanfaron, l’homme du Voyage dans la Lune !

Une précieuse poussa un petit cri tout en s’éventant.

— Ce monsieur de Cyrano est un vilain homme, plus laid que le singe de Brioché. Il nous a gâtés, l’autre jour, à l’Hôtel de Bourgogne, le jeu des acteurs !

Un remous se produisit. Les carrosses se remettaient à avancer lentement, coupant la suite des conversations qui reprendraient au premier arrêt.

C’était sur le terre-plein où se trouvaient les tréteaux du fameux Mondor, de son pitre Tabarin et de l’arracheur de dents Brioché que la foule était la plus dense, la plus houleuse et il eut été téméraire d’essayer de s’y frayer un passage.

C’était pourtant ce que tentait un homme au feutre très enfoncé, dont le manteau cachait le visage et qu’on reconnaissait à son costume pour être un de ces duellistes impénitents qu’on désignait sous le nom de « Raffinés d’honneur » de la place Royale.

Son manteau, relevé sur les épaules laissait apercevoir sa taille mince et bien prise dans son pourpoint qui le moulait.

Sa culotte bouffante était ouverte en crevés à la hauteur du genou ; il portait des bottes molles et basses et une longue épée à fourreau de cuir.

L’inconnu fendait la foule, écrasant des pieds, enfonçant ses coudes dans les poitrines et se faisait livrer passage sans s’inquiéter des grognements et des plaintes qui restaient très discrètes, car le personnage n’avait rien de rassurant, et personne ne se fut hasardé à lui chercher querelle.

Il arriva pourtant un moment où la foule fut la plus forte et où, l’inconnu, malgré ses efforts, se trouva prisonnier, cela à la hauteur d’un tréteau où ne se trouvait encore qu’une femme, la tête coiffée d’un toquet orné de plumes et assise devant une petite table sur laquelle était posée une grande cassette.

Des cris montaient :

— Tabarin ! Mondor ! Tabarin !

Et, bientôt, apparaissait un grand homme à longue barbe, vêtu d’une robe de médecin, qui saluait cérémonieusement

l’assistance.

— À la vérité, je vous confesse que le peuple de Paris est bien heureux que je me sois installé dans cette ville pour lui faire connaître les qualités de mon baume. Il est bon aux douleurs de tête, au vertigo ténébroso, guérit l’obstruction de la rate…

Un rire énorme l’interrompit. On hurlait :

— Tabarin ! Tabarin !

Coiffé d’un chapeau d’Arlequin, la figure mâchurée de suie, habillé d’une souquenille et d’un large pantalon dans la ceinture duquel était passée une batte, le célèbre pitre venait d’apparaître devant le public en délire et la parade commençait, au milieu des cris, des rires et des quolibets qui couvraient les voix du fameux

Tabarin et de son maître Mondor.

L’inconnu n’avait jeté qu’un regard distrait sur le tréteau. On le sentait préoccupé d’une seule chose : se dégager de cette foule qui l’enserrait. Soudain, son attention fut attirée par les voix de deux hommes qui, pris au milieu d’un groupe de femmes, exhalaient leur mauvaise humeur.

Comme l’inconnu, ces deux hommes avaient forte envie de se libérer de la cohue et le montraient avec une colère toute gasconne :

— Dious de Capededious ! disait le plus grand des deux à qui sa forte moustache donnait un air redoutable.

— Mordious de Dious ! répétait son compagnon, un petit homme râblé, à la peau noire, aux yeux brillants.

— Jarnidieu ! Vidame, continua le plus grand, si nous n’arrivons pas aux côtés de Cyrano au moment de l’affaire, nous serons déshonorés !

— Comte, reprenait le plus petit, peste soit des femelles qui font prisonniers des cadets !

Une jolie fille blonde se mit à rire :

— Vous voilà bien malheureux, Messieurs les Cadets, d’être nos prisonniers !

Le plus grand des deux prit un air sinistre :

— Si vous ne nous laissez pas passer, moi, le comte de Castel-Graboulios et mon ami, le Vidame Juzet d’Escarabious seront déshonorés et se verront forcés de se passer, en votre présence, leurs épées au travers du corps !

Cette menace eut un effet immédiat. Des cris d’effroi montèrent, un remous se produisit, tandis que la belle fille, levant la main, s’évertuait à se faire entendre :

— Par grâce ! Place ! Place à messieurs les Cadets !

— Merci, la belle, dit Castel-Graboulios. Tu mérites un baiser mais l’heure n’est pas à l’amour. Si tu le veux, viens un jour au cabaret de la Croix du Trahoir et tu verras comme je tiens parole !

La foule s’ouvrit, laissant passer les deux Gascons. La belle fille, moqueuse, arrêta l’inconnu qui essayait de les suivre :

— On a crié place aux Cadets…

Elle s’arrêtait brusquement, un peu effrayée, car l’inconnu avait légèrement écarté son manteau. On apercevait un grand col recouvert de dentelles qui, relevé et attaché par des aiguillettes, lui masquait le bas du visage, tandis que son feutre dissimulait son regard. Mais il avait relevé la tête et la fille voyait deux yeux de braise qui la fixaient.

L’inconnu profita de cette minute d’étonnement pour saisir doucement la tête de la jolie blonde qu’il attira à lui, la cachant sous le rebord de son feutre. Alors, il prit ses lèvres dans un long baiser qui la laissa pâmée contre la poitrine de son vainqueur.

Des rires s’élevaient autour du couple. Mais, soudain, la belle fille se redressa, encore rougissante :

— Laissez passer ce gentilhomme ! Foi de Madelon, il a bien gagné son passage !

L’inconnu se rua dans la cohue qui, avec des efforts désespérés, lui ouvrit un chemin au milieu des cris de douleur de ceux qu’on écrasait un peu. Ayant enfin atteint la ligne des carrosses, après une lutte épique, cette fois, avec les essieux et les chevaux, il parvint au terre-plein où était dressée la statue d’Henri IV, petit îlot calme battu par les remous de cette mer humaine.

Appuyé contre le socle de la statue, relevant légèrement la tête, il respira. II dominait maintenant cette foule qui l’avait un moment englouti.

En face de lui, vers la place Dauphine, il apercevait le tréteau où Tabarin et Mondor continuaient leur parade. Au-dessous de lui, en bas du terre-plein, était l’estrade du fameux Brioché autour de laquelle on s’écrasait. Brusquement, l’inconnu rejeta son manteau sur son visage qu’il couvrit hermétiquement, ne laissant deviner que le regard. Ceci avait une raison. Une bande d’hommes, reconnaissables à leur allure pour des coupe-jarrets, venait de surgir de derrière la statue et, passant à côté de lui, s’enfonçait dans la foule tandis qu’une forte troupe de spadassins de la porte de Nesles, avec de longues rapières et des feutres sales aux plumes cassées, se mettait en devoir de barrer le pont. L’inconnu, qui s’était avancé, paraissait intéressé ; il dominait la situation et jugeait la manœuvre.

Au milieu de la foule, une troupe de Cadets aux allures bravaches. À la hauteur de la place Dauphine, des gardes noirs du Cardinal de Richelieu. Au bas du terre-plein, cinquante tirelaines et coupe-jarrets. Il était certain, pour un homme averti, qu’une bataille allait avoir lieu dans laquelle les Cadets Gascons allaient être cernés par des adversaires supérieurs en nombre.

Le Raffiné d’Honneur qu’était l’Inconnu (une curiosité qu’il voulait dissimuler l’avait certainement attiré au Pont Neuf) crispa sa main sur le pommeau de son épée. La bataille devait l’attirer. Mais la raison sembla l’emporter car, après un léger haussement d’épaules qui souleva le manteau, il allait se décider à quitter le terre-plein quand il se trouva arrêté par deux hommes qui se hâtaient et lui firent brusquement face. Les deux nouveaux venus dominaient le Raffiné d’Honneur de toute leur élégance de cour qui se décelait à leurs costumes de soie noir et or, aux dentelles recouvrant le col de leurs pourpoints, à leurs feutres blancs à plumes noires. Deux marquis, certainement en bonne fortune, car un loup de satin noir leur couvrait le visage.

Ils fixèrent le Raffiné qui se tenait immobile, attendant qu’on lui livrât passage et dont la main continuait à serrer avec nervosité la poignée de son épée.

L’un des deux marquis lui fit un signe :

— Allez ! Et que la besogne soit bien faite. Vous savez que celui qui commande ne pardonne pas la défaite. On nous a répondu de vous. Faites-nous voir qu’on avait raison.

Un rire sardonique qui cloua sur place les deux marquis fut la seule réponse de l’Inconnu du terre-plein qui, leur tour nant le dos, alla s’appuyer le long du tréteau de Brioché.

En se soulevant sur la pointe des pieds, il pouvait apercevoir de biais ce qui se passait :

— Ce coquin nous raille ! dit un des marquis, avec ses allures de duelliste de la place Royale !

— Que nous importe que ce soit quelque authentique noble devenu truand ? Ce qu’il nous faut, c’est que cette bande de coquins nous défasse bellement de ce rimailleur insipide. Son Éminence grondera un peu pour la forme puis nous pardonnera quand elle saura que ce grotesque bouffon de Savinien-Hercule de Cyrano a trouvé son maître !

— Approchons-nous un peu, marquis, pour mieux juger de la réussite de notre entreprise et pour surveiller notre Raffiné, qui ne me dit rien qui vaille.

Le Raffiné ne bougeait pas, bien que la parade fût commencée.

Elle était toute différente de celle de Mondor et de Tabarin.

L’arracheur de dents avait une fanfare couvrant les crises des patients à qui il extrayait des incisives et des molaires sur le grand fauteuil installé au milieu de l’estrade.

Puis la parade précédait la vente des onguents. C’était pour cela que le public accourait : d’abord le théâtre des Pupazzi, puis le singe Fagotin, jeune chimpanzé haut comme un enfant et d’une rare intelligence que son maître habillait devant le public et à qui il faisait imiter comme l’eut fait un acteur, le personnage livré à la malignité publique.

Or, depuis deux jours, le singe Fagotin contrefaisait, à la grande joie des badauds, le Cadet de Gascogne Cyrano-Savinien-Hercule de Bergerac, poète, duelliste et grand ennemi du Cardinal de qui il avait osé siffler les tragédies jouées par le célèbre acteur Montfleury. Car Richelieu avait cette faiblesse de vouloir être un grand poète et siffler ses œuvres était un affront qu’il ne pardonnait pas. C’est ce qui avait poussé des courtisans du Cardinal à faire ridiculiser Cyrano par le singe de Brioché, et même de le faire attaquer par une bande d’assassins s’il s’en prenait au maître et à la bête.

Et c’est ce qui allait certainement se produire.

Un cri de joie s’élevait dans la foule. Brioché, avec sa grosse face ronde et son costume de charlatan bleu et rouge, s’avançait, tenant son singe dans ses bras.

Celui-ci, vêtu d’une robe de médecin, tenait dans ses pattes une seringue et Brioché, l’ayant posé à terre, l’interrogeait :

— Je suis un grand malade et vous un grand médecin. Soignez-moi…

Le singe le faisait se retourner et lui administrait un clystère, aux grands rires de l’assistance qui faisait recommencer dix fois ce jeu.

Enfin, après avoir habillé son singe en paysan, en précieuse, en clerc du Palais de Justice, Brioché lui passa une culotte assez large, un petit justaucorps, lui plaça sur le museau un nez de carton, sur la tête un chapeau à plumes, lui tendit une petite épée ; puis se reculant, effrayé, il cria :

— Voici un fanfaron de Gonesse !

— De Gascogne ! cria-t-on dans la foule.

Brioché se jeta à genoux ;

— Vous êtes grand bretteur. D’où venez-vous, grand homme ? Il regardait le ciel. Le singe suivit son mouvement et Brioché s’écria :

— Vous venez de la Lune ? Mais alors, vous êtes…

— Savinien-Cyrano de Bergerac ! répondirent plusieurs voix dans la foule, voix aussitôt couvertes par un hurlement, car un homme, bousculant le premier rang, venait de bondir sur l’estrade, où il apparaissait grand, maigre, incarnation vivante de Don Quichotte.

Bravant la foule, il cria :

— Oui, Cyrano-Savinien-Hercule, qui ne craint pas le ridicule ! Il avait tiré son épée et attaquait le singe qui s’enfuyait, tandis que Brioché hurlait :

— Ne le tuez pas ! Pitié ! Il n’est pas coupable !

Cyrano saisit la bête qu’il jeta dans les bras de son maître ; puis il alla arracher une loque rouge qui pendait dans le coin des musiciens et la jeta à Brioché :

— Habille-le ! Car il manque un pitre à la collection !

Il montrait le singe roulé dans l’étoffe rouge :

— Voici le plus sinistre de tous les pitres, celui qui s’habille de rouge, couleur de sang ! Vous le reconnaissez !

Des cris montaient :

— Il insulte le Cardinal !

Cyrano, terrible, formidable, brandit son épée :

— Vous l’avez tous reconnu ? Du reste, ses valets viennent de le nommer !

— Chargez ! cria une voix dans la foule, à laquelle répondit ce cri :

— À nous, les Gascons !

La bagarre commença, terrible. On se bousculait pour fuir et on entendait d’horribles cris de femmes et d’enfants piétinés. Au premier cri de terreur, l’Inconnu avait bondi sur l’estrade. Il avait tiré son épée dont il appuyait la pointe sur sa botte et, tranquille, il semblait attendre le moment d’entrer en action.

D’où il était, du reste, il pouvait surveiller le travail des spadassins. Les gardes du Cardinal chargeaient la foule pour faire place aux égorgeurs de la porte de Nesle qui, par un habile mouvement, avaient entouré la dizaine de Cadets qui se trouvaient là, les séparant ainsi de l’estrade où se trouvait Cyrano et cela pour une raison stratégique facile à comprendre car les vingt tire-laines qui avaient attendu derrière la statue se précipitaient maintenant à l’assaut du tréteau.

Cyrano faisait siffler son épée, cinglant la figure de ceux qui essayaient de monter par l’escalier, écrasant à coups de talon les mains de certains qui tentaient de se hisser sur le tréteau.

Mais la lutte était inégale. Il recula au milieu de l’estrade, cerné par vingt coquins qui le harcelaient de leurs longues rapières. La situation était critique, si prodigieux qu’il fût.

L’assassinat allait s’accomplir quand, brusquement, l’Inconnu qui, jusque-là, avait suivi la scène sans bouger, s’élança au milieu du cercle :

— Dos à dos ! Dix pour vous, dix pour moi ! cria-t-il à Cyrano.

Celui-ci comprit la manœuvre. Il s’appuya aux épaules de l’homme qui venait d’apparaître comme un sauveur et le combat changea immédiatement de face.

Sans être gêné par son manteau enroulé de façon à lui cacher le visage, l’Inconnu ferraillait avec une dextérité remarquable et, bientôt, un tire-laine tombait, la gorge ouverte, entraînant dans sa chute son voisin que le Raffiné traversa de part en part, en disant tranquillement :

— Un ! deux !

Cyrano cinglait la figure d’un homme qu’il aveuglait puis transperçait le bras d’un autre :

— Voici le guet ! Faites-nous place ! dirent les deux marquis allant ramasser leurs feutres.

Cyrano, se retournant, vit à l’entrée du Pont Neuf, une troupe d’archers de la Prévôté. Il cria à ses Gascons :

— Voici ces messieurs du Châtelet ! Enfants de Gascogne, envolez-vous !

Il voulut parler à l’Inconnu. Celui-ci avait disparu. Alors, il courut s’appuyer au parapet dominant la pointe de l’île.

De là, il vit l’homme, enveloppé dans son manteau, sauter dans une barque servant an passage des pêcheurs et qui, descendant le courant, emporta le mystérieux Raffiné d’Honneur vers la Tour de Nesles.

Quand Cyrano regagna le milieu du terre-plein, il vit la foule revenue entourant les archers qui examinaient les cadavres et relevaient les blessés. Sentant que la place n’était pas bonne pour lui, il se glissa derrière le tréteau, se perdit dans la foule et atteignit le bord de l’eau, au-dessous des fossés du Vieux Louvre et, là, se mit à réfléchir à son aventure du Pont Neuf.

Que les deux hommes masqués fussent des courtisans de Son Éminence, cela ne faisait aucun doute. Mais qui pouvait être cet inconnu qui avait pris sa défense, qui serait son second dans le duel qui aurait lieu à la pointe de l’Isle Saint-Louis et qui disparaissait sans attendre les remerciements de celui pour qui il avait croisé le fer et aux côtés de qui il allait se battre encore dans quelques heures ?

Tout à coup, une pensée sinistre vint à l’esprit de Cyrano. Si cet homme était un complice des deux gentilshommes masqués ? S’il ne l’avait défendu que jugeant la partie perdue pour l’attirer plus sûrement dans un guet-apens de nuit ?

Qui sait si cet inconnu n’était pas un habile spadassin qu’on avait fait venir, peut-être, d’Italie pour se défaire de lui ?

Puis une autre hypothèse se présenta : cet homme, ce Raffiné était peut-être venu au Pont Neuf à un rendez-vous et c’était malgré lui, exposé, emporté par son ardeur de duel liste impénitent. Peut-être avait-il songé à des suites redoutables pour lui. L’échafaud du Cardinal était toujours dressé pour les escrimeurs. S’il allait se trouver seul à l’Isle Saint-Louis ? S’il allait ne jamais revoir l’inconnu du Pont Neuf ? Crainte vaine. Il devait le retrouver à neuf heures, au Pont Rouge, semblable, dans la nuit, à une statue gardant l’entrée.

L’île, jusqu’à l’époque d’Henri IV, n’avait été qu’un lieu de rendez-vous pour les pêcheurs où des blanchisseuses venaient étendre leur linge sous les ombrages.

Ce n’est qu’à la construction des ponts qu’elle avait commencé à se peupler de maisons entourées de jardins ; et, à l’époque de Louis XIII, des membres du Parlement y faisaient bâtir des hôtels. Pourtant, la pointe de l’Île regardant Notre-Dame avait conservé son premier aspect avec ses bouquets d’arbres ombrageant la rive et c’était précisément cet endroit que Cyrano avait choisi pour ce combat de nuit.

Cyrano, en retrouvant son inconnu, eut un mouvement de joie :

— J’eusse été désolé de ne pas vous voir au rendez-vous. Vous avez disparu aussi mystérieusement que vous étiez apparu.

L’Inconnu parlait bas ; on sentait qu’il dissimulait le vrai son de sa voix :

— Je joue, depuis ce matin, à cache-cache avec le destin. J’ai tort de vouloir lui échapper, puisque c’est moi qui ai commencé le jeu. Mais je veux aller jusqu’au bout avant de m’avouer vaincu en me démasquant.

— Votre volonté est la mienne. Je vous ai trop d’obligations pour ne pas m’incliner.

Il écoutait une horloge qui sonnait au loin :

— Neuf heures, mon cher second… Car vous m’avez laissé l’honneur de régler moi-même la rencontre. Et nous allons encore avoir l’honneur d’arriver les premiers au rendez-vous.

— Que non pas ! répondit l’Inconnu. Ces messieurs m’ont précédé sur le pont et font même mine de s’impatienter.

D’un seul coup, les craintes de Cyrano reparurent et il gagna le premier la berge, convaincu que l’homme qui le suivait était un assassin aux gages des deux hommes masqués. Ces craintes semblèrent se justifier car, arrivé à la pointe de l’ÎIe,

l’Inconnu s’arrêta, le laissant se diriger seul vers leurs deux adversaires.

Une rage prit Cyrano qui, sans saluer les deux hommes les invectiva :

— La nuit est plus propice pour un assassinat que le grand jour. Je n’ai pas à me plaindre puisque j’ai choisi moi-même le lieu du meurtre, mais prenez garde que ce ne soit la victime qui devienne l’exécuteur !

Un des gentilshommes masqués se mit à rire :

— Toujours des fanfaronnades, monsieur de Cyrano ! Dites plutôt à votre mystérieux second qui rêve aux étoiles qu’il nous fait attendre et qu’il oublie que c’est beaucoup d’honneur que nous lui faisons de croiser le fer avec lui.

Un peu interloqué, Cyrano tourna sur lui-même et vit, en effet, l’Inconnu du Pont Neuf qui, au bout de la rive conduisant au pont de la Tournelle, semblait fixer avec attention le pont qu’on apercevait à deux cents mètres.

À l’approche de Cyrano, il fit un signe :

— Deux minutes ! Il y a peut-être danger…

Ce mot fit bondir Cyrano. Ses adversaires attendaient-ils du renfort ? Une seconde, il eut envie d’attaquer tout, tout de suite et de se défaire d’un ou deux de ses assassins avant l’arrivée des autres. Mais il se contint et regarda, lui aussi, dans la direction du pont.

Un petit groupe venait d’y apparaître. On distinguait nettement deux personnes se hâtant pour gagner l’île Saint-Louis ; mais bientôt survenait un second groupe plus important, une petite troupe de cinq ou six. Et le doute n’était plus possible. Les deux êtres qui s’en allaient vers l’île étaient poursuivis.

Arrivés au bout du pont, ils tournèrent et disparurent aux yeux ainsi que leurs poursuivants qui avaient gagné du terrain.

C’est alors qu’un horrible cri s’éleva le cri d’un homme qu’on égorge — suivi d’un cri de femme : — Au secours !

L’Inconnu avait tiré son épée et, d’un seul bond, il se lançait dans la direction du pont ; ce que voyant Cyrano retourna vers ses adversaires qui s’approchaient :

— On égorge une femme là-bas. Faites-moi la grâce de m’attendre.

Sans attendre la réponse, il se précipita à la suite de l’Inconnu.

Les cris de femme s’élevaient toujours et quand Cyrano arriva à la hauteur du pont, le drame était accompli. La malheureuse avait été jetée à l’eau. On voyait son corps flotter. L’Inconnu avait disparu, et les assassins — cinq hommes noirs — se dirigeaient vers un corps étendu par terre.

Cyrano regarda encore autour de lui sans apercevoir l’Inconnu.

Un homme qui, du pont, avait suivi le drame qui se passait sur la rive, se hâtait de fuir. Alors, sans hésiter, sans réfléchir, il s’élança sur les cinq hommes noirs.

Cyrano furieux était irrésistible. En une minute, deux des hommes noirs étaient couchés, morts. Les trois autres s’enfuyaient. Il se retrouva maître du champ de bataille et il allait se porter au secours de l’homme blessé qui râlait quand un cri d’appel et un bruit de rames attirèrent son attention. Se précipitant sur la rive, il arriva à temps pour apercevoir, sous l’arche du pont, l’Inconnu penché sur le bord d’une petite barque et attirant à lui le corps de la femme. Puis il se mit à ramer pour remonter le courant et vint atterrir à la hauteur de Cyrano. Celui-ci comprit : alors qu’il croyait avoir affaire à un traître, il avait eu affaire à un homme brave et réfléchi qui n’avait eu qu’une idée : avant tout, se porter au secours de l’infortunée qui se noyait.

La barque vint atterrir sur le sable et, pendant que Cyrano s’empressait d’étendre son manteau sur le sol, l’Inconnu souleva le corps qu’il plaça doucement dessus. Puis, laissant son compagnon porter les premiers secours, il retourna en courant vers le bateau.

Ce qui avait attiré son attention, c’était le chapeau de la femme — un chapeau clair à plumes vertes — qui descendait le courant.

Mais il était déjà trop loin pour qu’il perdît du temps à l’attraper. Alors, l’Inconnu eut son léger haussement d’épaules et remonta la berge. Cyrano avait d’abord coupé les liens qui serraient les jambes et les bras. Soulevant le buste, il passait doucement ses pouces sous le cou pour rétablir la respiration.

L’immersion avait été trop courte pour que l’asphyxie ait pu commencer. La femme respirait ; mais elle ne revenait pas à elle.

Cyrano se dressa brusquement. Les deux hommes masqués étaient auprès d’eux. L’un se pencha sur la femme évanouie et, se releva brusquement avec un cri de surprise :

— Elle ! C’est elle ! À Paris !

L’Inconnu avait tiré son épée et était allé se placer de manière à empêcher les deux hommes de s’éloigner ; ils étaient ainsi entre lui et Cyrano :

— Si vous connaissez cette femme, dit celui-ci, aidez-moi à lui porter secours en nous révélant qui elle est.

Devant le silence des deux marquis, il se fâcha :

— Vous vous taisez ? C’est donc qu’encore une fois, vous avez de mauvais desseins. Alors, au large ! Quand nous aurons porté secours à cette malheureuse, nous vous rejoindrons… et vous tuerons !

Il courait à la femme. Les deux hommes s’éloignèrent en ricanant et regagnèrent le bord de la rivière, suivis par l’Inconnu qui ne les quitta que lorsqu’il fut assuré qu’ils ne cherchaient pas à s’enfuir. Alors, il rejoignit Cyrano et la femme.

Celle-ci devait être très énergique car, à peine sortie de son évanouissement, elle avait retrouvé tout son sang-froid.

On distinguait à peine son visage que recouvraient presque complètement des cheveux d’un roux vénitien collés par l’eau ; mais sa voix chantante la révélait très jeune :

— Mon compagnon ? demanda-t-elle. Où est-il ?

— Quand je suis arrivé à son secours, dit Cyrano, il était étendu sur le sol et m’a semblé frappé à mort.

Elle se leva, enveloppée du manteau du Gascon puis, se tournant vers l’Inconnu qui se tenait un peu à l’écart :

— Alors, c’est vous qui m’avez tirée de l’eau ?

L’homme, impassible, drapé dans son manteau, resta silencieux.

Elle le regarda curieusement :

— On vous avait peut-être envoyés à notre rencontre ?

L’Inconnu fit « non » de la tête ; elle retourna à Cyrano :

— Mon chapeau ? Ne l’avez-vous pas vu ?

— Prenez le mien, répondit Cyrano, lui tendant son feutre.

La femme l’enfonça sur sa tête, puis supplia :

— Allons vite à l’endroit où est tombé mon pauvre Fiesque !

L’homme étendu à côté des cadavres des deux assassins essaya de se redresser en entendant du bruit ; mais il retomba.

La femme agenouillée prit la tête du mourant :

— Fiesque, c’est moi, sauvée miraculeusement par ces deux gentilshommes !

Le moribond ouvrait des yeux hagards :

— Deux gentilshommes ont pu, seuls, se porter au secours d’une femme en péril… Achevez votre œuvre… Conduisez-la… sans essayer de savoir qui elle est… une maison qui se trouve au milieu de l’île… et où une lumière brille derrière les volets… Faites-le…

Ce sera agir en bons chrétiens…

La voix de l’Inconnu répondit, voilée et sombre :

— Nous jurons…

— Ma fille, dit alors le mourant, ouvrez mon pourpoint… Prenez la lettre qui est dans la poche gauche… La lettre qui contient les papiers que vous savez…

La femme ouvrit le pourpoint, en tira la lettre :

— Elle est tachée de sang, percée par un coup de poignard… Les misérables ! Fiesque, tu seras vengé !

L’Inconnu s’était approché du cadavre des deux hommes noirs qu’il examinait. Soudain, il se mit à rire :

— Des sbires au service du tribunal noir du Châtelet que préside l’horrible Laubardemont, l’exécuteur des basses œuvres du Cardinal. Allons ! La partie de cache-cache continue entre le Destin et moi. Mais elle devient terrible. Où m’entraînera-telle ?

La femme supplia :

— Veuillez me conduire, puisque vous l’avez promis…

Cyrano désigna son compagnon qui, le bras tendu, montrait le bout de l’île :

— Mon compagnon me rappelle que deux gentilshommes avec qui nous devons croiser le fer nous attendent. Il nous faut régler cette affaire. Cela est d’autant plus nécessaire qu’un de ces deux hommes qui, tous deux, cachent leurs figures sous des masques, a crié, en vous apercevant : — « Elle ! C’est elle ! À Paris ! — »

— Alors, je suis perdue… et je vous perds !

— Non, répondit l’Inconnu qui piétinait d’impatience car les deux hommes jureront de garder le secret, ou nous les tuerons ! Ils revinrent au lieu de la rencontre. L’Inconnu barra la route aux hommes masqués qui essayaient de s’approcher de la femme que Cyrano conduisait sous le couvert des arbres :

— Jurez-moi de garder le secret sur ce qui vient de se passer à l’Île Saint-Louis et combattons à visage découvert. Il n’obtint comme réponse qu’un silence méprisant. Alors, sa voix s’éleva, vibrante :

— Allons ! Vous n’êtes que des espions, de plats valets ! Vous ne sortirez pas vivants de l’Île Saint-Louis ! Monsieur de Cyrano, à nous ! Chargeons cette canaille !

Cyrano tendit la main à l’Inconnu :

— Qui que vous soyez, je vous déclare le plus brave et le plus noble des gentilshommes !

L’endroit où commençait ce duel à mort était étroit, et il était impossible à chacun des adversaires de rompre sans se trouver menacé d’être précipité dans le fleuve.

Cyrano, avantagé par la longueur de son bras, tint, dès le début du combat, son adversaire à distance et joua avec lui attendant son moment. L’Inconnu, au contraire, était désavantagé par sa taille, d’autant que son antagoniste, de carrure athlétique et d’une souplesse de fauve, semblait vouloir jouer au jeu de coupe-jarret. On sentait pour tant l’homme toujours dissimulé dans son manteau un duelliste remarquable par ses parades de prime et son habileté à lier l’épée avec son poignet de fer. Mais il se trouvait en face d’un homme dont la lame glissait et qu’il était forcé de charger pour le forcer à s’engager à fond.

Évitant un terrible coup de pointe, l’homme rompit, fléchit sur les genoux, l’épée au ras du sol et l’Inconnu, surpris, se découvrit pour le laisser se redresser. La femme qui s’était approchée et suivait le combat, cria :

— Attention à la botte italienne !

Ce cri fit faire à l’Inconnu un bond de côté qui le sauva car l’homme qui avait paru trébucher, en se relevant, se fendait à fond et aurait transpercé son adversaire de bas en haut, tandis qu’au contraire, il vint s’embrocher de lui-même sur l’épée tendue.

Le corps resta un moment suspendu puis s’en alla en arrière. Se dégageant lui-même de la lame, il disparut dans la rivière.

Cyrano continuait son jeu essayant d’arracher son masque à son adversaire ; puis, voyant que l’Inconnu en avait fini, il assura sa garde, annonçant les coups, selon son habitude :

— Je quarte du pied… Une parade en tierce ! Vous rompez ? Parfait ! Un contre de quarte ! Voilà !

L’homme, en effet, étendait les bras, la gorge traversée. Il tournoya sur lui-même et, la tête en avant, tomba dans l’eau qui se referma sur lui :

— En route ; dit Cyrano, saluant de l’épée. Nous n’avons que trop fait attendre madame !

L’Inconnu avait tendu son poing à la jeune femme, afin qu’elle y appuyât sa main et le groupe marchait maintenant vers l’intérieur de l’île.

La petite maison apparut bientôt dans la nuit, reconnaissable à la faible lueur qui brillait au travers d’un des volets La femme frappa trois fois puis répéta à deux reprises :

— Florence ! Florence !

La lumière disparut. La porte s’ouvrit et un homme se montra, soulevant une lanterne et les invitant du geste à entrer.

La porte refermée, il regarda le groupe en disant :

— Trois ?

— Fiesque est mort, répondit la femme. J’ai été sauvée par ces deux gentilshommes qui m’ont accompagnée jusqu’ici.

La lumière s’éteignit brusquement et la voix de l’homme s’éleva dans l’obscurité :

— Votre main, Mademoiselle, que je vous conduise. Vous, Messieurs, suivez la muraille. Vous trouverez une porte. Ouvrez-la et attendez qu’on vienne vous chercher.

Les deux hommes entendirent le bruit que fait une porte qu’on ouvre et qu’on referme. En tâtonnant, ils trouvèrent celle qu’on leur avait indiquée, la poussèrent et se trouvèrent dans une pièce éclairée par une veilleuse qui permet tait à peine de distinguer les murs.

Un moment passa, puis le silence fut coupé par une voix qui venait de derrière une tapisserie qui devait masquer une ouverture :

— Messieurs, vous venez de sauver la vie à une femme infortunée. Mais en la sauvant, vous êtes devenus h moitié possesseurs d’un secret terrible… si terrible que vous n’avez pas

hésité à tuer deux hommes. Vous trouverez donc bon qu’avant de vous rendre votre liberté, on vous demande de dire vos noms pour vous défendre au besoin ou vous tuer, à notre grand regret, si vous manquiez à la parole que vous allez donner de ne pas trahir le secret de la femme de l’île Saint-Louis.

Tranquille, Cyrano marcha vers la tapisserie :

— Jurer est inutile. Je n’ai qu’à me nommer : Cyrano-Savinien-Hercule de Bergerac.

— Et votre compagnon ? Qu’attend-il pour répondre ?

Le rire de l’Inconnu retentit dans la pièce. Puis ce fut d’une voix vibrante et avec le plus bel accent gascon qu’il s’écria :

— Mordious ! Rendez donc service aux gens pour être traité de la sorte !

Au grand étonnement de Cyrano, la tapisserie se souleva alors et un élégant gentilhomme vêtu de noir et tenant à la main un chandelier d’argent, apparut :

— Je ne connais qu’un homme pour prononcer un pareil

« Mordious ! » dit-il d’une voix douce.

— Et c’est moi ! dit l’Inconnu enlevant manteau et feutre. Oui, Aramis ! C’est moi, d’Artagnan !

Cyrano regardait les deux amis qui s’étaient jetés dans les bras l’un de l’autre, répétant, étonnés, émus, ravis :

— Aramis !

— D’Artagnan !

II

le mystère de l’Île Saint-Louis

— Vous n’avez pas changé, Aramis !

— Vous n’avez pas changé, d’Artagnan !

Telle fut la première exclamation des deux hommes lorsqu’ils se contemplèrent, la première émotion passée… et cela était vrai.

Aramis avait toujours sa fine tête pâle aux yeux félins, ses mains de prélat, ses beaux cheveux soyeux. Toujours mince, effilé, il était d’une élégance suprême dans son costume noir à rabat d’abbé de cour que complétait une jolie épée à poignée d’argent ciselé.

D’Artagnan, lui, avait toujours son agréable physique de Gascon à la peau d’ivoire, à la peau de jais, au grand nez fin.

Ses lèvres très rouges que cachait maintenant une forte moustache avaient conservé leur rictus sarcastique. C’était un bel être dans tout l’épanouissement de sa force. Cyrano regardait plus en poète et en philosophe qu’en homme d’épée ces deux personnages que leur passé d’héroïsme avait liés à jamais et que le hasard réunissait de nouveau. Comme ils se complétaient bien, malgré la différence physique et morale qui les séparait !

Aramis gardait toujours en lui quelque chose de mystérieux. Ce fut lui qui interrogea d’Artagnan comme eût pu le faire un confesseur :

— Que voilà une curieuse bonne fortune et bien étrange ! Le lieutenant de Mousquetaires d’Artagnan en petit-maître, lui qui a toujours eu le mépris de ce qui n’était pas l’uniforme !

D’Artagnan se cachant, n’allant pas à visage découvert ! Que s’est-il passé dans ce monde dont je vis séparé depuis huit ans ? Avec son habileté, sa diplomatie gasconnes qui lui avaient toujours si bien réussi, d’Artagnan prit son temps :

— J’éprouve une joie profonde à vous retrouver et ne cherche point à percer le mystère qui nous entoure. Encore un secret, ami, comme autrefois ! Vous vous souvenez ! Un secret que je ne chercherai pas à deviner, Aramis !

L’abbé leva doucement la main :

— C’est en souvenir d’Aramis que l’abbé d’Herblay vous aime toujours, d’Artagnan. L’abbé d’Herblay n’a plus de secrets que ceux de la confession. Ne parlons donc que de vous.

Il se tourna vers la tapisserie qui venait de se soulever, livrant passage à un petit homme rond que d’Artagnan reconnut pour être Bazin, le domestique d’Aramis.

Celui-ci avait reconnu aussi le Mousquetaire. Il poussa un cri étouffé ; puis, allant à son maître :

— Monsieur l’abbé, je voudrais vous parler tout de suite.

— Parlez, Bazin, je n’ai pas de secret pour des amis

— Dix hommes noirs entourent la maison. J’ai cru reconnaître celui qui les dirige.

Il joignait les mains, baissait la tête :

— Vade Rétro, Satanas ! J’ai reconnu monsieur de Laubardemont ! Écoutez. On frappe à la porte.

D’Artagnan poussa un cri :

— Je ne m’étais pas trompé, les deux hommes tués étaient des valets du Tribunal Noir !

— Laubardemont ? dit doucement Aramis. Cela me regarde. J’aurais un regret éternel de vous compromettre, mes chers amis. Veuillez suivre Bazin.

Il faisait signe à son valet de s’approcher, lui parlait rapidement à l’oreille. Bazin souleva de nouveau la tapisserie et s’effaça pour laisser passer les deux hommes.

La salle où pénétrèrent Cyrano et d’Artagnan avait toutes les apparences d’un oratoire avec son prie-Dieu, ses fauteuils et son lutrin qui supportait un grand missel à reliure de cuir.

Bazin alla s’asseoir dans un des fauteuils à côté de la cheminée et, d’un geste, invita Cyrano à s’approcher tandis que d’Artagnan restait debout au milieu de la pièce qu’il examinait curieusement :

— Restez près de moi, dit le domestique à voix basse. Ordre de M. l’Abbé. Si vous vous placiez à côté de M. d’Artagnan, il pourrait vous adresser la parole et le plus grand silence est recommandé.

Cyrano inclina la tête et resta appuyé au fauteuil, masquant ainsi à moitié Bazin. D’Artagnan, lui, se trouvait bien en vue. Il n’y avait pas à craindre qu’il eût l’idée de converser avec son compagnon.

Immobile, les yeux perdus dans le vague, il réfléchissait.

Aramis avait ouvert la porte donnant sur le couloir. Puis comme, à l’entrée, les coups se faisaient plus pressants, il donna l’ordre à un valet d’aller ouvrir et alla se placer derrière la table sur laquelle était posé le flambeau et qui se trouvait au milieu de la chambre. Il était ainsi en face de la porte par laquelle allait paraître l’homme qu’il attendait avec calme.

Celui-ci fit son entrée, précédé du valet qui lui avait ouvert et qui, sur un signe d’Aramis se retira en fermant, ce qui causa au nouveau venu un tressaillement qui n’échappa pas à l’Abbé qui l’avait tout de suite reconnu.

C’était bien, en effet, Laubardemont, l’exécuteur des basses œuvres du Cardinal, le président du Tribunal Noir. II évoquait un grand oiseau de proie, un rapace de la pire espèce, avec sa figure au long nez, aux pommettes saillantes aux yeux glauques et ternes.

Enveloppé d’un manteau de coupe ecclésiastique, il était inquiétant et redoutable :

— Qui me vaut le grand honneur de me trouver en face de monsieur Laubardemont ? demanda Aramis avec son exquise politesse d’homme de cour.

— J’ai l’honneur d’être connu de vous ? dit, de sa voix doucereuse, Laubardemont. Mais je. ne vous connais pas, moi…

— Cela est facile à expliquer, Monsieur le Grand Inquisiteur… Non ! J’oubliais que nous sommes en France, Je voulais dire

« Monsieur le Président de la Chambre Ardente du Châtelet » Je me trompe encore ! du Tribunal Noir !

Laubardemont jeta sur Aramis un regard si effroyable qu’il en eût fait trembler de plus forts que lui. Mais Aramis sourit en se frottant doucement les mains :

— Je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous, ayant vécu longtemps dans la retraite et étant arrivé de Rome, il y a quelques heures seulement.

— De Rome ? dit Laubardemont.

—- Oui, de Rome. Notre Saint-Père le Pape a même accordé audience et indulgence plénière au pauvre pécheur que je suis.

— Vous seriez donc d’église ?

— L’Abbé d’Herblay, prédicateur et théologien.

— Alors, Monsieur l’Abbé, dit cauteleusement Laubardemont, un prélat qui revient de Rome comprendra à demi-mot mes paroles. Trois hommes qui sont en rébellion et ont tué deux de mes gardes se sont réfugiés dans cette maison, je le sais. Plusieurs de mes gens les ont aperçus se dirigeant de ce côté. Aramis s’inclina :

— Trois hommes, en effet, viennent d’entrer dans cette maison.

— Livrez-les moi.

Doucement, Aramis, suivi de Laubardemont, alla à la tapisserie qu’il souleva et l’exécuteur des basses œuvres aperçut Cyrano de dos, masquant Bazin assis dans le fauteuil et d’Artagnan immobile au milieu de la pièce, semblant monter la garde. Il fit un mouvement pour saisir la tapisserie mais l’Abbé d’Herblay arrêta sa main et, marchant sur lui, le força à reculer ; puis au moment où Laubardemont se disposait à lui adresser la parole, il mit un doigt sur ses lèvres, faisant un signe mystérieux.

Alors, profitant du moment de stupeur que ce geste causait, il retourna une bague qu’il avait au doigt et dont le chaton était à l’intérieur et la montra à l’homme de proie :

— Qu’y a-t-il d’écrit sur le chaton de cette bague ? Lisez.

Tremblant, Laubardemont prononça :

— A.M.D.G…

Aramis désigna la tapisserie :

— Ne vous ai-je pas dit que j’arrive de Rome ?

Il se posa le doigt sur la poitrine en murmurant :

— Obéissance !

Puis il ajouta :

— Il y avait un homme debout au milieu de la pièce qui montait la garde. L’avez-vous reconnu ?

— Oui. Le lieutenant d’Artagnan, des Mousquetaires du Roi.

L’Abbé d’Herblay montra de nouveau la tapisserie tout en prononçant :

— Passivité !

Puis étendant un doigt menaçant vers Laubardemont :

— Silence éternel ! Silence !

Les yeux de l’homme de proie restaient fixés sur la tapisserie. Il dit d’une voix tremblante :

— Il se dressera devant vous, mais il sera invisible…

— Invisible, monsieur de Laubardemont et celui qui l’oublie peut encourir la mort.

Laubardemont, chancelant, gagna le couloir, suivi par Aramis.

Celui-ci donna ses ordres au valet qui tenait la lanterne :

— Reconduisez monsieur et ses gardes et ne les perdez pas de vue qu’ils n’aient franchi le Pont Rouge et gagné la rive droite. Aramis regarda l’homme qu’il venait de dominer mais dont il craignait les retours offensifs s’en aller, presque titubant. Alors, souriant, il rentra dans la pièce où venait d’avoir lieu la scène, souleva la tapisserie et appela doucement :

— Mes chers amis, nous avons notre liberté assurée, tout au moins pour cette nuit. L’île a perdu son mystère.

— Mais pas ses cadavres. Et celui du pauvre Fiesque sera là pour le dévoiler.

Aramis leva les yeux sur d’Artagnan qui venait de prononcer ces paroles :

— D’Artagnan, autrefois, Athos vous félicitait de votre subtilité en toutes choses. Porthos admirait sans comprendre la rapidité avec laquelle vous vous montriez à la hauteur de toutes les situations et votre tact et votre discrétion me donnaient beaucoup de confiance en vous…

— Et vous trouvez qu’avec le temps, j’ai sans doute beaucoup perdu de ces qualités ? Avouez-le avec franchise.

— Je ne puis le croire. Je crois plutôt que vous avez conservé votre esprit railleur, que vous regrettez de ne pas vous être trouvé en face de ce Laubardemont pour le lancer sur de prétendus cadavres qui n’existent pas et sur la piste d’un fantôme que vous auriez baptisé Fiesque. C’est bien cela, n’est-ce pas, ami ?

— C’est parfaitement cela. Et si nous étions encore à cette époque heureuse que vous évoquez, j’aurais ajouté, pour compléter la gasconnade, une histoire de femme que j’aurais sauvée, ce soir. Au contraire, tout est simple, clair. Nous sommes de vieux amis qui se sont réunis pour parler du passé. Mais comme l’abbé d’Herblay, ne peut, comme Aramis, connaître des Mousquetaires ; comme le lieutenant d’Artagnan que le roi tient en haute estime, doit, pour des motifs d’ordre politique, se montrer très prudent, l’abbé d’Herblay a donné rendez-vous dans une discrète maison de l’île Saint-Louis et d’Artagnan y est venu, déguisé, masqué. Mais comme il est toujours le même, il s’est souvenu qu’Aramis était autrefois poète, et a amené son ami Cyrano, enfant chéri des Muses, pensant que cela ferait plaisir à Aramis !

Aramis, pour qui le connaissait bien, comme d’Artagnan, était dans un de ses accès de rage qu’il aurait bien dissimulé à un œil moins averti. Le Mousquetaire souriait, se disant à lui-même :

— Aramis voudrait me voir au diable. Il est encore en train de préparer une de ces trames mystérieuses dont il a le secret.

Comment va-t-il s’en tirer vis-à-vis de moi ?

Ces réflexions lui traversèrent l’esprit en quelques secondes pendant lesquelles Aramis, après avoir observé Cyrano, lui tendait la main :

— D’Artagnan a eu raison de vous amener, cher Monsieur. Je vous connais de longue date. J’ai à mon chevet, dans ma retraite, votre belle œuvre, le « Voyage dans la Lune » et j’ai fort goûté les vers de votre tragédie d’« Agrippine ». Les mauvais sermons que j’ai autrefois, pour mes péchés, composés en vers latins, sont de bien pauvres choses à côté de l’œuvre du poète que vous êtes et à qui le cardinal Armand de Richelieu fait l’honneur d’être jaloux.

Il se frappait le front :

— Que je suis abbé ! J’ai perdu vraiment toute convenance ! Bazin, venez vite, ou je croirai que vous n’êtes vraiment meilleur qu’à faire un bedeau de village. Comment, Bazin, vous me voyez en conversation avec deux amis dont le lieutenant d’Artagnan et vous n’avez pas encore apporté sur la table quelque vieille bouteille qui anime la conversation ?

Bazin fit la grimace :

— Je ne sais si le Révérend Père…

Il s’arrêta, se mordant les lèvres. Aramis se fâcha :

— Je vous ai déjà dit de ne m’appeler que M. l’Abbé. Venez avec moi, Bazin. Je m’inquiéterai moi-même, puisque vous devenez incapable…

Dans l’oratoire, Aramis menaça son valet du doigt :

— Devenez-vous fou, Maître Bazin ? Si vous continuez ainsi, vous finirez vos jours dans quelque in-pace.

— J’étais tellement troublé de voir soudain M. d’Artagnan…

— C’est un sentiment qu’il faut garder pour soi. Apportez les bouteilles qui se trouvaient dans la caisse du carrosse.

Assurez-vous que les cadavres de Fiesque et des gardes de Laubardemont ont bien disparu et préparez tout pour dans une demi-heure. Ne venez pas me prévenir. Passez seulement dans le couloir en soupesant l’argent. Allez ! Aramis revint dans la salle et s’assit près de la table :

— - Voilà ! Cet imbécile va nous apporter le vin… Justement, le voilà ! Qu’a-t-il trouvé ? Eh ! Parbleu ! De l’Anjou ! Celui que vous aimez, d’Artagnan. Allez, Bazin, et ne venez plus nous troubler.

Aramis versa, puis levant son verre :

— À votre chère santé, mes deux amis !

Il reposa son verre et soupira :

— D’Artagnan, que de fois j’ai pensé à vous ! Déjà huit ans que je vous ai quitté ! Huit ans pendant lesquels vous avez vécu paisible, presque ignoré, accomplissant, résigné, votre métier de lieutenant de Mousquetaires. Vous étiez d’Artagnan, notre héros…

Il venait de toucher la corde sensible. Le Mousquetaire se pencha sur la table :

— Comme vous venez, en quelques mots, de décrire ma vie ! Depuis, huit ans, depuis le jour où je me suis trouvé seul, sans aucun soutien moral ! Athos était pour moi la Raison. Vous, Aramis, vous étiez mon modèle d’élégance morale et physique. Quant à Porthos, il représentait la force, le courage aveugle, mis au service des grandes causes Seul, je n’ai plus été qu’un mort vivant, agissant par habitude, sans pensées, sans espoir, sans…

Il se levait, essuyant la sueur qui coulait de son front :

— Pourquoi, aujourd’hui, ai-je voulu renaître ? Quel mauvais démon m’a poussé dans cette course folle, dans cette partie de cache-cache avec le Destin qui finit par me mettre en face de vous, Aramis, qui, avouez-le, ne cherchiez pas plus que moi cette rencontre ?

— Ne parlez pas par énigmes, d’Artagnan. Soyez vous-même, racontez-vous franchement, ouvertement. Je connais votre vie depuis huit ans, toute consacrée au service. Mon sieur de Cyrano est un poète et, par cela même, un peu philosophe. Moi, je suis devenu directeur de conscience. Si vous vous croyiez mort moralement et que ce soit une résurrection, votre nouvel ami et moi guiderons vos pas encore chancelants…

D’Artagnan avala une large rasade. Il se mordit les poings et se mit à parler :

— Vous devez savoir que, depuis cinq ans, j’habite l’hôtel la Chevrette dont la patronne a des bontés pour moi. Pourquoi ce matin, en me réveillant, me suis-je cru encore dans ma petite chambre de la rue des Fossoyeurs ? Pourquoi ai-je vu, une minute, la silhouette de Constance Bonacieux, assassinée lâchement, se dresser devant moi ? Pauvre Constance, victime de l’amour et du dévouement ! Vous vous souvenez, Aramis ? Elle dort depuis huit ans son dernier sommeil sous les dalles de l’église du couvent de Béthune.

— Triste souvenir ! soupira Aramis, tandis que d’Artagnan continuait en s’exaltant :

— Pourquoi ai-je eu envie d’appeler Planchet ! Mon valet ? Mon brave Planchet, qui m’a quitté, lui aussi…