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Histoires d'amour dans les jardins anglais.
À Sissinghurst, les sentiments s’expriment et se traduisent en bouquets et en plantes ornementales sous les yeux d’un chêne ancêtre perspicace. Ce roman explore la complexité des relations controversées entre Vita Sackville-West, poète, auteure, et son mari, Harold Nicolson, diplomate, historien, et Virginia Woolf, l’auteure emblématique, en même temps que s’élaborent les fameux jardins.
Récit des relations qui se sont tissées dans le milieu des lettres anglaises du début du XXe siècle.
EXTRAIT
Vita s’adosse contre l’un des murs, les yeux levés vers les deux tours :
- Pouvez-vous voir, Hadji, comme ces tours s’érigent au cœur même du Kent ? Il y a un mariage de culture et de nature ici comme nulle part ailleurs.
Chêne Premier préjuge que c’est la tour impérieuse qui a décidé Vita à l’acquisition de Saxingherste. Elle s’est vue au centre, dans ce vestige-témoin de la magnificence d’un passé, promesse d’une conquête à venir. C’est elle, cette tour qui contiendra son lieu d’écriture, sa chambre d’amour. Vita prendra enfin la place qui, de tout temps lui était dévolue et dont on l’a dépossédée. On la remarquera.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Josiane Van Melle, linguiste et romancière, vit à présent en grande partie dans le Kent. Les Arborescences Libertines est son huitième roman.
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Seitenzahl: 180
Veröffentlichungsjahr: 2018
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« Chacun de nous a son passé renfermé en lui, comme les pages d’un vieux livre qu’il connaît par cœur, mais dont ses amis pourront seulement lire le titre. »
Virginia Woolf
Je pense que nous serons heureux ici. Ce sont les mots de Vita à ses fils.
Premier se doute qu’il n’a pas fallu longtemps à la jeune femme pour se décider à acheter les ruines et les cinq cents acres de terres fertiles. Rien à voir avec les sept cents acres de parc de cervidés que Premier a eu sous les yeux, du temps du palais, il y a soixante-dix et trois cents cernes de croissance. Les dames, habillées tels des cacatoès, montaient à la tour et assistaient à la chasse, les hommes poursuivant les cerfs affolés.
Culottée et chaussée de hautes bottes, la jeune femme emprunte les marches de la tour. Les coudes appuyés sur le parapet, ses yeux s’ouvrent sur le miroir noir des douves. Elles reflètent le passage des étourneaux depuis les échelles de houblon, plus à l’ouest. La femme peut voir les lièvres et les alouettes raser l’herbe des bocages, et le rossignol s’entend à plus d’un mile à la ronde. Plus loin, là où le vert se fond dans le gris larmoyant du ciel, elle peut apercevoir l’étang en ondoiement schisteux. Vita, Vita, c’est ici : ce sont ses mots de réjouissance. Elle ressent sur sa peau de Gitane les cent et un vents en souffle de girouettes.
***
Au premier étage de l’une des tours, le visage tendu contre la vitre froide, Vita envoie de petits nuages éphémères d’une haleine chaude. D’un doigt, elle y esquisse une géométrie grossière. Sans se retourner vers son mari qui l’observe du coin de l’œil, elle déclare :
— Les murs, Hadji, il faudra les remonter. Ils feront des partitions entre les jardins. Des giroflées et des fleurs de rocaille en creuseront la brique…
— Des jardins pluriels, interrompt Harold. Allons-nous reproduire les jardins de Lutyens comme à Long Barn ?
— En mieux, et sans Sir Edwin. Plusieurs jardins qui auraient leur particularité et leur forme distincte. Leurs couleurs aussi, sans trop de formalisme. Je commencerai par un jardin violet.
Dans son dos, Harold se racle la gorge :
— Cette Violet, décidément, vous ne vous en détacherez jamais, Viti.
Le ton se veut léger malgré une animosité dont Vita ressent la pointe.
— Je vous parle d’asters, de dahlias, d’heleniums, de verveine… et la rosa gallica duchesse d’Angoulême, Hadji. Et vous me parlez de Violet dont je n’ai plus de nouvelles depuis si longtemps. À y réfléchir, je n’ai rien contre la viola odorata qui se dépense sans compter si elle est heureuse. Pourquoi ne pas la laisser à ses errances ? Si je dis violet, Hadji, il vous faut penser bleu, mauve, pourpre.
D’une seule respiration, Vita énumère :
— Bleu Méditerranée un jour de grand calme, bleu fumée des feux d’automne dans les bois, bleu s’immisçant entre les jeunes pousses du printemps, bleu du cabochon offert à la mariée le jour de son mariage. Plus important encore, Hadji, les hyacinthes sauvages comme expression de la plus grande simplicité.
Un soupir vient mourir sur les lèvres de Vita. Harold ne sait s’il s’habille d’impatience envers lui ou de regret pour cette femme, la Trefusis, source de tant de chagrin. D’une secousse de tout le corps, Vita se détache de la fenêtre, rejoint Harold dont elle ressent la peine, s’assied à côté de lui sur l’un des lits de camp qu’ils ont dressés dans un coin de la tour. Vita y a déjà passé plusieurs nuits seule, tandis qu’Harold et leurs fils étaient restés à Long Barn. Harold préfère le confort au camping tant que dureront les travaux de restauration.
***
Alors que Vita approche du château depuis l’allée sinueuse, Premier sait sa révélation graduelle aux yeux de la jeune femme élégante, tel ventre de femme en un déshabillage lent. D’abord le monde de la ferme et les bois alentour : un sarrau de toile écrue. Puis, à travers l’épaisseur du porche entrouvert, une transparence de la chemise, le jardin lui-même. Vita le devine, s’émoustille, elle veut aller au-delà de la toison de pelouse, vers chacun des petits jardins intimes qu’elle entrevoit. Une enceinte de briques rouges autour des uns, une ceinture d’ifs séculaires pour d’autres, les douves en remous secrets. Les jardins seront une invite au fleuretage, un espace de dérobade calculée, voire de gestiques suggestives : tous promettent une transgression de l’interdit.
***
Vita et Harold redescendent de la tour et suivent le chemin en bordure des douves. Une charrette à foin patiente sous un grand chêne et, plus loin, s’offrent les tours à houblon, la grange et les porcheries. Vita saisit la main d’Harold :
— Imaginez, Hadji, une succession de jardins, comme des chambres, qui s’étendraient ad nauseam, à l’image de Knole.
Une tristesse lui imprime un aigu de la voix. Harold sait la passion de sa femme pour la demeure seigneuriale de son enfance. Elle dépasse, sans doute, celle qu’elle éprouve pour Violet Trefusis. Peut-être même l’amour que Vita a pour lui. Harold ferme les yeux, assemble les images qu’il a de Knole : les murs gris, le toit rouge-brun. Une maison calendrier, supposée avoir autant de chambres qu’il y a de jours dans l’année, autant d’escaliers qu’il y a de semaines, douze portes d’entrée et sept cours intérieures. Sans parler des cheminées qui semblent insufflées d’une vie propre. Il a peine à imaginer quatre-vingt-cinq cheminées mélangeant leur fumée. Plutôt une assemblée de moines Bénédictins lâchant un pet de concert. Citer les chiffres suffit à écœurer Harold. A fortiori déambuler dans toutes les pièces de Knole, ce qu’il n’a jamais fait lorsqu’ils y habitaient les premières années de leur mariage. Harold ouvre les yeux :
— De toute évidence, Viti, vous n’en ferez qu’à votre guise.
Silencieux, ils pénètrent dans la grande cour depuis le jardin de la maison du prêtre. Vita s’adosse contre l’un des murs, les yeux levés vers les deux tours :
— Pouvez-vous voir, Hadji, comme ces tours s’érigent au cœur même du Kent ? Il y a un mariage de culture et de nature ici comme nulle part ailleurs.
***
Premier préjuge que c’est la tour impérieuse qui a décidé Vita à l’acquisition de Saxingherste. Elle s’est vue au centre, dans ce vestige-témoin de la magnificence d’un passé, promesse d’une conquête à venir. C’est elle, cette tour qui contiendra son lieu d’écriture, sa chambre d’amour. Vita prendra enfin la place qui, de tout temps, lui était dévolue, et dont on l’a dépossédée. On la remarquera.
Premier constate qu’elle l’aime déjà, ce nombril de tant d’époques passées, de projets à venir, d’actes créateurs. Elle sait qu’il lui sera l’ombilic nécessaire pour arrimer son cœur. Elle sait tout cela, tandis qu’elle caresse d’une longue main la brique rongée où le lichen s’abandonne en arborescences veineuses. Sa hanche frôle, lèche, s’émeut.
Les jardiniers sont montés à l’assaut des pâtures, ils ont tâté les murs, fait résonner les creux indignés. Chêne Premier est satisfait de ce qu’ils aient dénudé le long mur occulté par les rangées de noisetiers. Élégant, élisabéthain, étouffé par trois cents ans de remblai et de ronces. Il coule dans la sève de Premier la vibration provoquée par la pioche contre la brique parasitée. Ses feuilles tremblent encore du cri de surprise du jardinier dépuceleur. Celui de la belle Vita. Des tas de murs pour des grimpantes. Ce sont les mots écrits dans la joie à Harold ce jour-là.
Premier s’est offusqué de la réaction de l’homme à la vue des noisetiers, que lui-même réprouve. Ces petits arbres qui se revendiquent de l’ère secondaire, n’en font qu’à leur casque et ne se décident pas sur le nombre de leurs troncs. Ce sont eux qui ont fait se décider Harold. Il a pris la main de sa femme et ils se sont glissés sous l’amas de branchages fortement entrelacés, un bosquet de belle au bois dormant que Vita veut réveiller. Ce ne sera pas la caresse d’un prince, mais la sienne, qui redonnera vie à ce lieu, lui fera exsuder sa magie. Harold a ri, s’est penché pour éviter la morsure d’une branche, a pris entre ses doigts un chaton poilu, l’a longuement caressé, s’est surpris à rêver de la gonade de ses fruits.
***
— Des mètres carrés de mur pour les grimpantes, Hadji. Et je dis qu’il faut bourrer, gorger, combler tous les coins et replis.
Harold et Vita sont venus évaluer la progression des travailleurs et fermiers qu’ils ont embauchés pour les travaux « gros bras », comme Vita les appelle. Notamment, l’inévitable destruction de deux maisonnettes en ruines et d’un abri dans la grande cour ; une serre délabrée contre le mur à droite des tours. Sans parler de la macération ligneuse d’orties, de liseron et de sureau qui recouvrait des tonnes de détritus et un bric-à-brac plus varié que ce qu’on trouve sur le marché aux puces d’Old Spitalfield. Vita a recommandé aux démolisseurs de préserver toutes les pierres, ainsi que les éviers et les manteaux de cheminées. Les éviers seront réutilisés comme auges à plantation et Vita a une idée pour l’utilisation des pierres anciennes. Une fois les murs dénudés, Vita a pu projeter sa vision des jardins. Harold aussi trace, mesure, et Vita ne peut s’empêcher d’être exaspérée par son conservatisme lorsqu’il lui fait part de ses plans. Il peut être tellement ennuyeux. Il veut apporter au jardin un design austère, Vita, une profusion passionnelle jusqu’à l’excès. Il se glisse une pointe de violence dans sa voix :
— Des buissons à profusion et des masses de fleurs. Plus les fleurs sont serrées, Hadji, plus elles vont s’affirmer dans leur beauté. Comme ces femmes qui se savent belles veulent se différencier les unes des autres.
Vita hausse les épaules, fixe Harold de ses yeux sombres, « deux lacs profonds tels qu’ils se révèlent après la brume », comme les avait décrits Violet Trefusis. Vita glisse un œil sur la pipe d’Harold, forte et ventrue à son image :
— Bourrer comme votre pipe, si vous préférez. Une première couche meuble, aérée, suivie d’un bourrage du tabac, assure un meilleur tirage, ne me l’aviez-vous pas expliqué ?
Harold soupire. Même s’il sourit intérieurement de l’intelligence de Vita, de la peine qu’elle se donne à lui faire entendre raison, il n’entend pas le même langage d’un jardin. Il sait la formalité nécessaire pour son élaboration. Pour lui, il s’agit d’élégance, de lignes de démarcation entre les jardins. Il se dit qu’encore une fois le tempérament romantique entrave le classique. Il tire deux fortes bouffées de sa pipe avant de déclarer :
— Comment régenter des unités militaires constituées de bataillons, de régiments, d’escadrons, et assurer l’harmonie des forces en présence ?
— Ce n’est pas un plan de bataille, s’offusque Vita.
***
Vita ne sait pas si bien dire. Elle n’a pas connu le passé violent de Saxingherste. Premier, lui, de sa position privilégiée le long des douves et depuis plus de cinq cents cernes de croissance, a été témoin de tout ce qui se passe à Saxingherste et dans un rayon en miles équivalant au nombre de ses cernes mis bout à bout.
Avant l’arrivée du couple, Premier a eu la vision de bouleversements à Saxingherste. Des prémonitions qui ne lui sont pas toujours agréables. Il a ressenti dans les crevasses de son écorce un chatouillement improbable, comme si son tronc avait à se redresser davantage pour être le témoin stoïque de changements imminents. Du faîte de son immense arborescence, Chêne Premier a la meilleure vue sur la tour et les bâtiments délabrés de ce qui est appelé le château de Saxingherste, du moins si l’on use de magnanimité. Il pourra témoigner des mutations, pas toujours réjouissantes, que ses prémonitions prédisent.
***
De retour dans la tour récemment rénovée pour y installer son bureau, au premier étage, Vita lance à Harold un regard agacé, triture son collier de perles comme s’il était un chapelet de prières pour une intercession divine :
— Au moins, parlez-moi de phalange, de corps-à-corps… La force des jardins, Hadji, sera gérée par les buissons à fleurs.
Vita poursuit, l’air rêveur :
— À propos, Hadji, la bacchante, si on la mettait en point de convergence de l’allée de tilleuls.
Harold tire sur sa pipe dont le foyer commence à être trop chaud pour une jouissance paisible.
— Pourquoi pas ? Mais, rappelez-vous, Viti, les bacchantes étaient au service de Dionysos.
— Qu’insinuez-vous ?
— Que vous pourriez tenir compte de mes suggestions, par exemple…
— … Et vous, des miennes. Vous vous occupez du squelette, moi j’ajoute la chair, n’est-ce pas ce que nous sommes convenus ?
***
Premier se recueille sous sa voûte gorgée des premières ondées de printemps où le vivant s’émeut et sautille. Le dentelé pointu de ses feuilles frissonne, les nœuds de ses branches se resserrent autour des bourgeons ensommeillés. Il a des doutes quant aux changements à venir et se demande comment les choses étaient du temps où, comme on le lui a raconté, les Celtes laissaient leur empreinte autour de Saxingherste. Premier s’enorgueillit de leur vénération extrême pour les spécimens de son espèce, reconnaissant la bonne densité des espèces de chênes et leur bois durable. On a rapporté à Premier que les druides attribuaient un pouvoir de guérison aux chênes lorsque l’impudent faux-gui s’y accroche. Contournant les bosquets de chênes pédoncules, de hêtres et de marronniers, les Romains ont tracé une voie d’importance qui relie les villages de Trois-Cheminées à Cranbrook en passant par Milkehouse, rebaptisé Sissinghurst. Les importuns du Nord ont envahi la côte pour accéder aux bois précieux.
***
Harold prend un petit air narquois dont Vita sait qu’il tient lieu de défense contre une sensibilité excessive. Elle ne sait ce qui l’exaspère le plus : ce visage en cœur avec sa carapace hérissée comme vulgaire ortie ou cette hyper sensibilité de mimosa pudica qui, dès qu’on la touche, tourne ses feuilles à l’envers, plie sa branche et ne se redresse que lorsqu’on lui a tourné le dos. Les bouderies d’Harold ne sont pas plus longues. Vita se souvient comme l’effondrement provisoire de la branche de mimosa faisait rire leurs fils lorsque Harold les encourageait à la toucher, encore et encore. Vita voyait dans ce geste inoffensif un exutoire au côté pervers des enfants.
Les hordes de daims tailladent forêts et garennes, Les sangliers en nombre bousculent les mâts des chênes.
***
Premier a dans l’oreille les grognements satisfaits des hordes de cochons et de sangliers qui trouvaient nourriture dans les pâtures riches de nutriments, gourmands des glands en prépuce. Il suit du regard l’allée qui mène à Saxingherste depuis la grande route, un long ruban ondulant au gré des fossés étoilés de mimulus et d’iris mauves, dont les racines baignent dans les marécages.
***
Harold émet un grognement :
— Vous rechignez à mon idée du jardin devant le cottage. Une palette de couleurs difficiles, je vous l’accorde. Les rouges et écarlates que vous n’aimez pas. Au Mexique…
— … Avec de l’orange ! Tout de même, Hadji.
— Une plantation sophistiquée, en symbiose avec les couleurs du soleil couchant. Je l’ai vu au Mexique…
— … Plutôt un ciel du Far West après l’orage, l’interrompt Vita. Pourquoi pas des tropaeola speciosa ou des gloriosa superba, tant que vous y êtes ?
— Vous n’aimez que les fleurs brunes ou vertes et vous voyez tout en rideaux de théâtre alors que j’invoque de la simplicité.
***
Premier peut s’identifier à la simplicité qu’évoque Harold. Il est né au bord des douves aménagées du temps du manoir de Saxingherste, verdies de cresson d’eau, de nénuphars, de prêle, où l’amiral blanc secoue ses ailes, dévoilant la poudre orangée de son revers. Avant, il n’y avait qu’une rivière qui traçait ses sinues dans l’argile lourde, où Premier versait l’obole de ses graines. Le Weald n’était que forêt, Andredswald comme les Saxons la nommaient. Les arbres tellement serrés qu’ils formaient une canopée noire, luisante. Cette image en suscite une autre, moins rassurante. Premier ne peut s’empêcher de chuchoter : il y aura bientôt une route d’accès au lieu de l’allée de ruban.
Ses congénères, alignés le long des berges, bruissent, craquent. Ils y vont de leurs intrusions sonores pour marquer leur scepticisme. Premier entend les pensées qui les habitent et qu’il partage : l’accès difficile, voire impossible, sinon les mois de l’été et du début de l’automne. Mais Premier sait la pierre de lave, noire, puante qu’on aplatira pour permettre le passage de voitures à moteur. Il n’y aura plus de boue dans laquelle renards, chevreuils, blaireaux laissent leur empreinte en croches ramées, en bécarres, comme autant de notes sur une portée musicale.
Il n’y aura plus le chant de la boue et ce sera la mort des intervalles musicaux de la ruralité, remplacés par les bruits plats, monocordes, de pneus sur le tarmac. Les mots de Chêne Premier tombent comme un couperet. Ses voisins chênes remuent le bout de leurs racines pour se rassurer de la présence du terreau argileux. Doux comme velours, il leur fait des cataplasmes bienfaisants de serpentine et soigne les douleurs articulaires. Les troncs se couvrent bientôt de sueur. Pour les uns, le temps de se remettre de leur indignation ou de leur hargne, pour d’autres, de reprendre leur sollicitude ou leurs distractions, chacun, en contemplation ou en observation, attend que se vérifie la prémonition de Premier.
***
Un bruit de succion, suivi d’un gargouillis de salive dans le tuyau de pipe. Vita ne supporte pas ce bruit. Il y a de l’exaspération dans sa voix :
— Je revendique comme vous une simplicité et non des excès ostentatoires, je veux simplement couvrir le terrain pour éviter la folie des plantes non désirables et…
— Au moins sommes-nous d’accord sur la simplicité… et j’insiste pour mettre mes soldats : une verticalité de sentinelles : laurier, cyprès, ifs irlandais…
— Vos phallus, autrement dit…
Harold n’objecte pas cette dernière fléchette de Vita. Il laisse refroidir la pipe dans le cendrier, en retire une autre de la poche de son veston tweed à chevrons, la bourre consciencieusement. Vita ne se préoccupe déjà plus de lui. La trêve est de rigueur sur le sujet scabreux de leur vie amoureuse respective.
— J’aime l’idée de sentinelles, dit Vita. J’aurais l’impression d’une défense contre l’envahisseur français et ses horribles jardins de propreté.
Un grognement d’Harold. Vita est satisfaite d’avoir fait ce compromis avec lui. Elle s’est approprié un mantra qu’elle répète avec allégresse :
— Je sais que nous allons être heureux ici, tous les quatre.
Vita se méfie des jardins français. Sait-elle seulement combien les Français ont endommagé le château durant la guerre de Sept Ans, lorsque Saxingherste avait été converti en prison, il y a de nombreux cernes ? Premier avait été horrifié de l’état du château une fois les prisonniers libérés. Rien de moins à en attendre, entassés comme ils l’étaient à l’intérieur de dortoirs et de cellules, comme une colonie de termites. On pouvait craindre de plus de trois mille hommes entassés : sueur et pisse, cognes, écaillage, égratignures de doigts, de mains rudes en manque de prouesses, en mal d’identité collective, l’uniforme éteint, la gloriole enterrée. Et la gloire des murs de Saxingherste à jamais perdue. Jusqu’aux poutres utilisées comme bois de chauffe, l’hiver, lorsque Premier lui-même recroquevillait ses racines sous la griffure du gel. Les bougres, pour la plupart des marins habitués aux gifles des cent et un vents hissés sur la crête des vagues, n’avaient qu’une hâte : prendre l’air dans la cour, par tous les temps, se distraire par des jeux stupides qui faisaient s’écouler leur sève de testostérone ou, pour certains, par des activités créatives. Quelques-uns étaient mieux lotis que d’autres s’ils parlaient la langue de la Grande-Île.
Premier se souvient de l’un des prisonniers en particulier : un homme mûr, malingre, un long visage en forme de poire, le nez saluant le menton, la bouche ourlée où passait le plus souvent une langue blanchie. Une figure incongrue aux proportions inégales d’argile et d’arc-en-ciel. Il n’est pas étranger à Premier de trouver un artiste sous les traits d’un boucher et un boucher sous ceux d’un poète.
Ce sont les mains de l’homme dont Premier a le souvenir précis : longues, fines de doigts fuselés comme brindilles de coudrier. À l’instar des branches de l’arbuste, l’homme ramenait à tout bout de champ ses doigts souples vers la paume, dans un souci d’en garder intact l’attendrissement. Ses doigts avaient fait naître un grand nombre d’objets. Premier avait assisté à leur conception patiente, les avait vus, posés sur la margelle du puits : des dominos, un coffret de toilette, deux chiens, le tout sculpté dans des os de mouton et verni. Il y avait aussi ce vaisseau, toutes voiles dehors, d’un aspect primitif, certes, mais construit de cœur. Premier s’était douté de la nostalgie de l’homme pour le Royal Louis construit à l’arsenal de Brest où, jeune homme, il avait participé à sa construction. Où il avait rencontré Blaise Ollivier, l’ingénieur de réputation qui en avait conçu les plans. L’homme au visage en forme de poire avait aidé à placer les baux des gaillards sur le bateau achevé jusqu’au troisième pont. Un incendie, le jour de Noël 1742, l’avait entièrement ravagé sur cale en moins de six heures.
Le coudrier peut remonter ses branches pour attirer l’eau près de son tronc. Premier a vu l’homme remonter les mains, doigts en coque contre ses yeux, et l’eau couler en cascade sur son visage de glaise contrefaite.
***
