Les cahiers du Capitaine Coignet - Jean-Roch Coignet - E-Book

Les cahiers du Capitaine Coignet E-Book

Jean-Roch Coignet

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Beschreibung

Les Cahiers du Capitaine Coignet est un récit autobiographique rédigé par Jean-Roch Coignet, un soldat français ayant vécu de 1776 à 1865. Ce livre, écrit dans un style direct et vivant, offre une immersion dans les campagnes napoléoniennes à travers les yeux d'un homme de troupe. Coignet, avec son sens du détail, dépeint les événements marquants et les conflits militaires de l'époque, tout en révélant la vie quotidienne des soldats. Le texte se distingue par son authenticité et son approche personnelle, rendant compte des émotions, des peurs et des espoirs des hommes confrontés à la guerre, dans un contexte littéraire où les mémoires militaires sont peu nombreuses et souvent idéalisées. Jean-Roch Coignet, issu d'un milieu modeste, a été enrôlé dans l'armée à l'adolescence. Son expérience directe des batailles et des recrues, ainsi que son penchant pour l'écriture, l'ont poussé à tenir des notes de ses campagnes. Coignet illustre une voix de la classe ouvrière, en offrant un témoignage brut de la période napoléonienne tout en se distinguant des récits héroïques des officiers. Sa perspective unique et sa fidélité au quotidien des hommes de rang font de son œuvre une source précieuse pour l'histoire militaire et sociale. Je recommande vivement Les Cahiers du Capitaine Coignet aux lecteurs intéressés par l'histoire, la littérature autobiographique et les récits de guerre. Ce livre est non seulement un document historique fascinant, mais aussi une profonde réflexion sur le sacrifice personnel et l'humanité en temps de conflit. En plus de son apport culturel, Coignet nous invite à envisager la guerre non pas sous l'angle de la gloire, mais comme une réalité cruelle qui façonne inéluctablement les destins. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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Jean-Roch Coignet

Les cahiers du Capitaine Coignet

Édition enrichie.
Introduction, études et commentaires par Ethan Gaillard
EAN 8596547454694
Édité et publié par DigiCat, 2022

Table des matières

Introduction
Synopsis
Contexte historique
Les cahiers du Capitaine Coignet
Analyse
Réflexion
Citations mémorables
Notes

Introduction

Table des matières

Entre la gloire proclamée des champs de bataille et la poussière obstinée des marches, Les Cahiers du Capitaine Coignet font entendre la tension entre la légende collective et l’expérience singulière d’un soldat qui découvre, au fil des jours, que la guerre se décide autant dans la patience des étapes, la pesanteur du sac et l’âpreté des consignes que dans les éclats de la victoire, et que la mémoire, quand elle se met à raconter, mesure sans relâche l’écart entre ce que l’Histoire retient et ce que le corps, l’œil et la main ont réellement traversé.

Œuvre de Jean-Roch Coignet, ancien soldat devenu officier, Les Cahiers du Capitaine Coignet relèvent du genre des mémoires et prennent place dans le cadre des campagnes napoléoniennes. Rédigé à la première personne, ce témoignage a été publié au XIXe siècle, alors que s’écrivait, déjà, la mémoire de l’Empire et de ses guerres. Le livre tient à la fois du récit de vie et du document, mêlant l’itinéraire d’un homme de troupe à l’observation des réalités militaires. Sans prétendre à la grande stratégie, il inscrit la trajectoire d’un capitaine dans le vaste théâtre d’une Europe en armes.

Le point de départ est simple et fort: suivre un homme dans son engagement, ses marches, ses postes, ses apprentissages, et le voir gagner, par l’exercice quotidien, une place et une voix. La narration adopte une langue nette, concrète, attentive aux faits, aux gestes, aux objets, à l’ordre des tâches. Le ton demeure mesuré, souvent pudique, parfois abrupt, toujours précis. Le lecteur progresse par épisodes, comme autant de stations sur un chemin de campagne, et éprouve l’alternance de l’attente et de la soudaineté. L’ouvrage privilégie l’immédiateté d’un regard direct, sans effets superflus, au plus près des réalités vécues.

Au centre, plusieurs thèmes se croisent et se répondent: la discipline qui forge une cohésion, le courage qui n’exclut ni la peur ni le doute, le hasard qui bouleverse les plans, la ténacité qui compense le manque, la fraternité qui soutient. La question du mérite traverse l’itinéraire, entre ascension possible et limites posées par les circonstances. S’y ajoute une méditation implicite sur la manière dont un individu habite l’Histoire: non par idées abstraites, mais par un enchaînement de gestes et d’épreuves. Le livre renouvelle ainsi l’attention portée au quotidien, éclairant la grande fresque par des détails concrets.

On y lit ce que l’histoire militaire abrège souvent: les parcours, les relais, les consignes, la fatigue, la faim, les soins, l’attention aux armes et aux vivres. La description des étapes et des manœuvres au ras du sol donne une épaisseur matérielle rare, qui complète les récits centrés sur les états-majors. Parce qu’il tient registre des gestes ordinaires, Coignet préserve des savoirs pratiques et une culture de campagne. Loin de l’emphase, la précision factuelle laisse affleurer la rugosité du réel. Ce réalisme, associé à la temporalité du souvenir, confère aux Cahiers leur force de témoignage durable.

Pour un lecteur d’aujourd’hui, l’intérêt réside dans cette échelle humaine qui recontextualise la guerre sans l’idéaliser. Les Cahiers permettent de réfléchir aux effets de l’obéissance et de la responsabilité, aux solidarités de circonstance, à la place du hasard, et à la manière dont une institution façonne des individus. Ils rappellent aussi la part d’incertitude qui gouverne les décisions sur le terrain. En restituant la texture du vécu, le livre pose des questions de mémoire et de transmission: que retient-on, que passe-t-on sous silence, comment transforme-t-on l’épreuve en récit partageable, et comment lire, avec respect, la parole d’un témoin.

Lire Les Cahiers du Capitaine Coignet, c’est entrer dans un compagnonnage narratif où chaque étape ajoute une nuance à la compréhension de la guerre et du temps qui la porte. L’ouvrage conjugue une honnêteté de regard avec une économie d’effets, et c’est de cette sobriété que naît sa puissance. Comme toute mémoire, il organise et simplifie parfois, mais il offre une prise directe sur ce qu’un homme a voulu transmettre. Par sa précision concrète et sa voix ferme, il demeure un passeur essentiel entre la rumeur de l’Histoire et la vérité vécue des soldats.

Synopsis

Table des matières

Les Cahiers du capitaine Coignet, mémoires de Jean‑Roch Coignet (1776‑1865), relatent son parcours de soldat des guerres napoléoniennes, de l’engagement sous le Consulat aux dernières campagnes de l’Empire. Rédigés par l’auteur puis diffusés au XIXe siècle, ils sont surtout connus dans l’édition revue par Lorédan Larchey en 1883. Le récit adopte la perspective d’un fantassin devenu sous-officier puis officier, attentif aux gestes, aux règles et aux hasards de la vie militaire. La matière n’est pas une fresque stratégique, mais un journal d’expérience, où l’apprentissage, l’obéissance et l’initiative individuelle s’entremêlent avec les bouleversements politiques et la mobilité des fronts européens.

Les débuts situent l’origine modeste du narrateur et son entrée dans l’armée à la fin du XVIIIe siècle. L’instruction, la rigueur des cadres et la promesse d’avancement par le mérite structurent ses premiers pas. Affecté à l’infanterie d’élite, il découvre la cadence des marches, l’économie des rations, l’entretien de l’armement et les punitions qui maintiennent la cohésion. La campagne d’Italie du Consulat offre au jeune soldat ses premiers combats, où l’endurance et l’exécution des ordres priment. La promotion au sein de la Garde, obtenue par preuves de bravoure et de constance, ouvre un horizon fait à la fois d’honneur et d’exigences accrues.

Viennent ensuite les campagnes d’Allemagne et de Pologne, où l’armée impériale se déploie à grande échelle. Coignet enregistre les étapes, les bivouacs sous des climats rudes, la discipline des colonnes et les improvisations nécessaires pour subsister. Le texte retient autant les scènes de cantonnement et les contacts avec les habitants que l’épreuve des lignes de feu. S’y dessinent les relations entre cadres et troupes, l’autorité de proximité des sous-officiers et la transmission d’ordres au milieu du fracas. Sans emphase, l’auteur montre comment la routine des manœuvres, l’aptitude au détail et une vigilance constante peuvent décider du sort d’une compagnie.

La séquence suivante conduit le lecteur vers les opérations sur le Danube, avec leurs franchissements, concentrations et chocs d’armées. Le narrateur, désormais aguerri, prend part à des missions de confiance, parfois d’estafette, parfois de surveillance, qui révèlent les coulisses de l’appareil militaire. Entre dépôts, états de matériel et revues, il décrit la mécanique logistique qui soutient l’effort de guerre. Les décorations et avancements ponctuent un parcours où la reconnaissance s’adosse à l’assiduité et au sang-froid. L’ouvrage insiste sur la préparation et l’exécution plutôt que sur l’éloquence des proclamations, soulignant l’art plus discret d’obéir, prévoir et transmettre sans faillir.

La grande campagne vers l’est expose l’armée à des distances inédites, à l’incertitude des routes et à l’usure silencieuse des colonnes. Coignet détaille le poids des sacs, la rareté du pain, les feux de bivouac trop vite éteints, et l’œil sans cesse aux aguets pour repérer un gué, une grange, un attelage. Les engagements majeurs y sont montrés du rang, par touches précises sur le terrain, les pertes et la relève. La solidarité entre compagnons, la stricte économie des forces et l’obéissance aux signaux deviennent des ressorts vitaux. Plan et discipline se heurtent à la saison, à la boue, au froid et à la faim.

Après l’épreuve de l’est, le texte suit la reconstruction des unités et les combats qui jalonnent la défense des frontières. L’usure des cadres, la nécessité de former de nouvelles recrues et la mobilité des fronts en Allemagne puis en France composent un paysage d’attrition. Le narrateur, capitaine, observe la tension entre fidélité au drapeau, prudence tactique et souci des hommes. Les dernières opérations, menées à marche forcée, mêlent attentes, rumeurs et brusques décisions, tandis que le destin politique du régime s’assombrit. Le livre suggère l’onde de choc d’une défaite structurelle sans s’attarder sur les épisodes les plus commentés.

Au-delà des campagnes, l’intérêt durable des Cahiers tient à une écriture sobre qui privilégie le concret, les procédures et l’épreuve physique, et qui confère aux faits modestes une valeur documentaire. Publiés au XIXe siècle à partir des souvenirs de Coignet et largement diffusés dans l’édition remaniée de 1883 par Lorédan Larchey, ils offrent le regard d’un acteur de terrain sur l’armée impériale, sa hiérarchie et sa logistique. Ce témoignage, focalisé sur le quotidien et la responsabilité individuelle, éclaire les mécanismes d’une machine militaire en mouvement, et continue d’alimenter la compréhension des guerres napoléoniennes et de leurs effets sur les existences ordinaires.

Contexte historique

Table des matières

Les Cahiers du Capitaine Coignet s’inscrivent dans la sortie de la Révolution française. Après l’instabilité du Directoire, le coup d’État du 18 Brumaire (1799) porte Bonaparte au Consulat. La loi Jourdan-Delbrel (1798) instaure la conscription, enrôlant des cohortes de jeunes hommes ruraux. Les campagnes de 1800 (Marengo, Hohenlinden) consolident le régime. Coignet, paysan devenu soldat, entre ainsi dans une armée en transition, professionnelle mais encore marquée par l’élan révolutionnaire. Le cadre quotidien est celui des dépôts, des marches et des cantonnements, sur fond de centralisation administrative croissante et de propagande militaire destinée à souder des troupes venues de provinces diverses. Le récit couvre 1799–1815.

Sous le Consulat puis l’Empire (proclamé en 1804), l’instrument militaire se structure. La Légion d’honneur (1802) récompense le mérite et encadre la promotion sociale. L’Empereur étoffe la Garde impériale, corps d’élite vitrine du régime, dont les grenadiers à pied symbolisent la discipline et la fidélité. Rations, solde irrégulière, vivres réquisitionnés, punitions et récompenses rythment la vie du soldat. Les camps, notamment celui de Boulogne avant 1805, servent d’école tactique et d’outil de propagande. Ce dispositif, associé à une administration minutieuse (livrets, états de service), fournit la toile de fond d’un récit attentif aux faits, à la hiérarchie et aux usages du métier.

Les guerres de coalition structurent la première moitié de l’épopée impériale. En 1805, la Troisième Coalition se brise à Austerlitz; en 1806–1807, la Quatrième est vaincue après Iéna-Auerstedt, Eylau et Friedland, suivis de Tilsit. La Grande Armée marche alors à travers l’Europe centrale, franchit fleuves et massifs, hiverne dans des territoires germanophones et polonais, et découvre des sociétés nouvelles. Les Bulletins de la Grande Armée construisent un récit officiel exaltant, parfois contredit par l’âpreté des étapes et des bivouacs. Cet entrelacs de victoires éclatantes et de difficultés matérielles éclaire la perception, par un simple soldat, de la gloire et de sa contrepartie.

À partir de 1808, la guerre d’Espagne et du Portugal change d’échelle. Les abdications de Bayonne, l’insurrection, les guérillas et de longs sièges (comme Saragosse) usent les forces françaises. La présence britannique au Portugal et en Espagne fixe des troupes pendant des années, tandis que les réquisitions et l’occupation alimentent les tensions. Même lorsqu’ils n’y servent pas, de nombreux soldats en subissent les conséquences: rotations, rappels, pénurie de chevaux et d’habillement. Cette saignée continue, ajoutée à l’allongement des lignes de communication, pèse sur toutes les campagnes ultérieures et nourrit, dans les souvenirs, un sentiment de dispersion et d’usure de l’appareil impérial.

En 1809, la Cinquième Coalition aboutit à Wagram et à une réorganisation qui précède l’expédition de Russie. En 1812, une armée multinationale franchit le Niémen; Borodino ouvre la route de Moscou, incendiée à l’arrivée. La retraite, marquée par le froid, la faim, la maladie et la Berezina, décime l’effectif. La Garde, longtemps ménagée, subit elle aussi les pertes du retour. La disproportion entre la propagande triomphale et la réalité des charognes, des convois et des pontonniers héroïques imprègne durablement la mémoire des vétérans. Cet épisode, central pour tout témoin, structure la manière d’évaluer les risques, les chefs et la valeur des récompenses.

Après la catastrophe russe, la campagne d’Allemagne de 1813 (Lützen, Bautzen, Dresde, Leipzig) mobilise des contingents hâtivement formés, surnommés « Marie-Louise ». En 1814, les Alliés envahissent la France; les combats défensifs se succèdent avant l’abdication de Napoléon à Fontainebleau et son départ pour l’île d’Elbe. La Restauration réorganise l’armée, dissout des unités et s’efforce d’intégrer d’anciens impériaux. La question des soldes, des pensions et des décorations devient cruciale pour des milliers de vétérans. Ce contexte éclaire les préoccupations matérielles, l’attachement à la Légion d’honneur et les tensions entre fidélités politiques et nécessité de se réinsérer dans la vie civile.

Les Cent-Jours (mars–juin 1815) voient le retour de Napoléon, une mobilisation précipitée et la brève campagne de Belgique, qui s’achève par Waterloo et la seconde abdication. La Seconde Restauration consolide le nouveau régime, surveille les anciens bonapartistes et réaménage le système des récompenses et retraites. Pour de nombreux soldats, cette séquence fixe la borne finale d’une carrière commencée sous le Consulat. Elle cristallise thèmes de loyauté, de devoir et de désillusion, sans effacer la fierté du métier. Ce dénouement historique, plus que des intrigues particulières, fournit la perspective d’ensemble à partir de laquelle des souvenirs personnels prennent sens.

Rédigés par Jean-Roch Coignet dans sa vieillesse, les Cahiers relèvent d’une vaste tradition mémorialiste de vétérans napoléoniens. Leur langue simple et concrète, issue d’une formation modeste, privilégie les gestes, l’intendance, la récompense et la punition plutôt que l’abstraction stratégique. L’ouvrage connut une large diffusion grâce à l’édition de 1883 procurée par Lorédan Larchey, qui en modernisa l’orthographe. Il reflète les promesses de promotion par le mérite et les limites d’un système saturé, en montrant l’endurance des hommes et les manques de l’administration. Sans plaidoirie, le récit fait apparaître, par accumulation de faits, une critique implicite des illusions impériales.

Les cahiers du Capitaine Coignet

Table des Matières Principale
PREMIER CAHIER
DEUXIÈME CAHIER
TROISIÈME CAHIER
QUATRIÈME CAHIER
CINQUIÈME CAHIER.
SIXIÈME CAHIER.
SEPTIÈME CAHIER
HUITIÈME CAHIER
NEUVIÈME CAHIER
ADDITIONS ET VARIANTES
PIÈCES JUSTIFICATIVES
GRAND ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL
LÉGION D'HONNEUR.
GRANDE CHANCELLERIE DE LA LÉGION D'HONNEUR.

PREMIER CAHIER

Table des matières

MON ENFANCE.—JE SUIS TOUR À TOUR BERGER, CHARRETIER, GARÇON D'ÉCURIE, HOMME DE CONFIANCE CHEZ UN MARCHAND DE CHEVAUX.

Je suis né à Druyes-les-Belles-Fontaines[1], département de l'Yonne, en 1776, le 16 août, d'un père qui pouvait élever ses enfants avec de la fortune[6].

Mon père eut trois femmes: la première a laissé deux filles; de la seconde, il lui est resté quatre enfants (une fille et trois garçons). Le plus jeune avait six ans, ma sœur sept ans, moi huit, et mon frère aîné neuf ans lorsque nous eûmes le malheur de perdre cette mère chérie. Mon père s'est remarié une troisième fois; il épousa sa servante qui lui donna sept enfants.

Je fais le portrait de mon père: il était aimable, sobre, n'aimant que la chasse, la pêche et les procès; enfin c'était le coq de toutes les filles et femmes de toutes classes. En dehors de ses trois femmes, il lui a été reconnu vingt-huit garçons et quatre filles, ce qui fait trente deux. Je crois que c'est suffisant.

Je suis, comme j'ai dit, de la seconde femme; la troisième était notre servante. Elle avait dix-huit ans; on l'appelait la belle; aussi, au bout de quinze jours, elle se trouvait enceinte et par conséquent maîtresse de la maison. Vous pensez bien que cette marâtre prit toute l'autorité.

Voyez ces pauvres petits orphelins battus nuit et jour[1q]! Elle nous serrait le cou pour nous donner de la mine[7]. Cette vie durait depuis deux mois lorsque mon père l'épousa. Ce fut bien le reste.

Tous les jours le père revenait de la chasse. «Ma mie, disait-il, et les enfants?—Ils sont couchés», répondait la marâtre.

Et tous les jours la même chose… Jamais nous ne voyions notre père; elle prenait toutes ses mesures pour éviter que nous puissions nous plaindre. Cependant sa vigilance fut bien déçue lorsqu'un matin nous trouvant en présence de mon père moi et mon frère, les larmes sur nos figures: «Qu'avez-vous? demanda-t-il.—Nous mourons de faim; elle nous bat tous les jours.—Allons! rentrez, je vais voir cela.»

Mais cette dénonciation fut terrible. Les coups de bâton ne se faisaient pas attendre, et le pain était retranché. Enfin, ne pouvant plus tenir, mon frère, l'aîné, me prit par la main et me dit: «Si tu veux, nous partirons. Prenons chacun une chemise, et nous ne dirons adieu à personne.»

De bon matin en route, nous arrivâmes à Étais, à une heure de nos pénates. C'était le jour d'une foire; mon frère met un bouquet de chêne sur mon petit chapeau, et voilà qu'il me loue pour garder les moutons. Je gagnais vingt-quatre francs par an et une paire de sabots.

J'arrive dans le village qui se nomme Charnois, il est entouré de bois. C'est moi qui servais de chien à la bergère.

«Passe par là!» me disait cette fille. Comme je longeais le bois, en détournant mes chèvres[8], il sort un gros loup qui refoule mes moutons et qui se charge d'un des plus beaux du troupeau. Moi, je ne connaissais pas cette bête; la bergère se lamentait et me disait de courir. Enfin, j'arrive au lieu de la scène: le loup ne pouvait pas mettre le mouton sur son dos, j'ai le temps de prendre le mouton par les pattes de derrière. Et le loup de tirer de son côté, et moi du mien.

Mais la Providence vient à mon secours; deux énormes chiens, qui avaient des colliers de fer, tombent comme la foudre, et dans un moment le loup est étranglé. Jugez de ma joie d'avoir mon mouton, et ce monstre qui gisait sur le carreau!

Enfin je servis de chien à la bergère pendant un an. C'était moi qui ramassais les miches de la semaine. De là, je pars pour la foire d'Entrains. Je suis loué pour trente francs, une blouse, une paire de sabots, au village des Bardins, près de Menou, chez deux vieux propriétaires qui exploitaient des bois sur les ports, et qui gagnaient de douze à quinze cents francs avec mes deux bras.

Il y avait douze bêtes à cornes, dont six bœufs. L'hiver, je battais à la grange, et couchais sur la paille. La vermine s'était emparée de moi; j'étais dans la misère la plus complète.

Le 1er mai, je partais avec mes trois voitures pour mener de la moulée sur les ports, et de là au pâturage. Tous les soirs, je voyais mon maître apporter ma miche pour mes vingt-quatre heures, qui consistait en une omelette de deux œufs cuite avec des poireaux et de l'huile de chènevis. Je ne rentrais à la maison que le jour de la Saint-Martin, où l'on me faisait l'honneur de me donner un morceau de salé.

En belle saison, je couchais dans les beaux bois de Mme de Damas. J'avais mon favori, c'était le plus doux de mes six bœufs. Aussitôt était-il couché, que j'étais vers mon camarade; je commençais par ôter mes sabots et fourrer mes pieds dans ses jambes de derrière, et ma tête sur son cou.

Mais, vers deux heures du matin, mes six bœufs se levaient sans bruit, et mon camarade se levait sans que je le sentisse. Alors le pauvre pâtre restait sur la place, ne sachant de quel côté trouver mes bœufs, dans l'obscurité. Je remettais mes sabots, et je prêtais l'oreille. Je m'acheminais du côté des jeunes bois, en rencontrant des ronces qui me faisaient ruisseler le sang dans mes sabots; je pleurais, car mes cous-de-pied étaient fendus jusqu'aux nerfs.

Souvent je rencontrais des loups sur mon passage, avec des prunelles qui brillaient comme des chandelles, mais le courage ne m'a jamais abandonné.

Enfin, retrouvant mes six bœufs, je faisais le signe de croix. Combien j'étais heureux! Je ramenais mes déserteurs vers mes trois voitures qui étaient chargées de moulée, et là j'attendais mon maître pour les atteler et partir sur le port. De là, je revenais au pâturage; le maître me laissait là le soir. Je recevais ma miche et toujours les deux œufs cuits avec des poireaux et de l'huile de chènevis. Et tous les jours la même chose pendant trois ans; la marmite était renversée sous la maie[9]. Mais le plus pénible, c'était la vermine qui s'était emparée de moi.

Ne pouvant plus tenir, malgré toutes les instances possibles, je quittai le village. Je reviens sur mon lancé[10] pour voir si l'on me reconnaîtrait, mais personne ne pensait à l'enfant perdu. Cela faisait quatre ans d'absence; je n'étais plus reconnaissable.

J'arrive le dimanche; je vais voir ces belles fontaines[11] qui coulent auprès du jardin de mon père. Je me mets à pleurer, mais étant plus fort que l'adversité, je prends mon parti. Je me débarbouille dans cette eau limpide, au lieu où naguère je me promenais avec mes frères et ma sœur.

Enfin, la messe sonne. Je m'approche près de l'église, mon petit mouchoir à la main, car j'avais le cœur bien gros. Mais je tiens bon; je vais à la messe; je me mets à genoux. Je fais ma petite prière, regardant en dessous. Personne ne faisait attention à moi. Cependant j'entends une femme qui dit: «Voilà un petit Morvandiau qui prie le bon Dieu de bon cœur.» J'étais si bien déguisé que personne ne me reconnut; mais moi ce n'était pas la même chose. Je ne parle à personne; la messe finie, je sors de l'église. J'avais bien vu mon père qui chantait au lutrin; il ne se doutait pas qu'il y avait près de lui un de ses enfants qu'il avait abandonné.

J'avais fait trois lieues, et j'avais grand besoin de manger à ma sortie de la messe. Je me dirige chez ma sœur du premier lit, qui tenait une auberge; je lui demande à manger.

«Que veux-tu, mon garçon, à dîner?

—Madame, une demi-bouteille et un peu de viande et du pain, s'il vous plaît.»

On me sert un morceau de ragoût, je mange comme un ogre; je me mets dans un coin pour voir tout le monde qui venait des campagnes faire comme moi. Enfin, mon dîner fini, je demande: «Combien vous dois-je, madame?—Quinze sous, mon garçon.—Les voilà, madame.—Tu es du Morvan, mon petit?—Oui, madame. Je viens pour tâcher de trouver une place.»

Elle appelle son mari. «Granger, dit-elle, voilà un petit garçon qui demande à se louer.—Quel âge as-tu?—Douze ans, monsieur.—De quel pays es-tu?—De Menou.—Ah, tu es du Morvan.—Oui, monsieur.—Sais-tu battre à la grange?—Oui, monsieur.—As-tu déjà servi?—Quatre ans, monsieur.—Combien veux-tu gagner par an?—Monsieur, dans mon pays, on gagne du grain et de l'argent.—Eh bien! si tu veux, tu resteras ici, tu seras garçon d'écurie; tous les profits seront pour toi. Tu es accoutumé à coucher à la paille?—Oui, monsieur.—Si je suis content de toi, je te donnerai un louis par an.—Ça suffit, je reste. Alors, je ne paye pas mon dîner.—Non, me dit-il; je vais te mettre à la besogne.»

Il me mène dans son jardin, que je connaissais avant lui, et où j'avais fait toutes mes petites fredaines d'enfant. J'étais l'enfant le plus turbulent de l'endroit; aussi mes camarades me couraient à coups de pierres, ils m'appelaient le poil rouge; j'étais toujours le plus fort, ne craignant pas les coups; notre belle-mère nous y avait accoutumés[12].

Mon beau-frère me mène donc dans son jardin, me donne une bêche. Je travaille un quart d'heure; il me dit: «Ça suffit, c'est bien. On ne travaille pas le dimanche.—Eh bien! dit ma sœur, que va-t-il faire?—Il servira à la table; viens chercher du vin à la cave.»

Je prends un panier de bouteilles, et je sers tout le monde. Je courais comme un perdreau.

Le soir, on me donne du pain et du fromage. À dix heures, mon beau-frère me mène à la grange pour me coucher et me dit: «Il faut se lever du matin pour battre la fournée, et puis nettoyer l'écurie bien propre.—Soyez tranquille, tout cela sera fait.»

Je dis à mon maître bonsoir, et je me fourre dans la paille. Jugez si j'ai pleuré! Je puis dire que si l'on m'avait regardé, l'on m'aurait vu les yeux rouges comme un lapin, tellement j'étais chagrin en me voyant chez ma sœur et surtout son domestique, et à la porte de mon père.

Je n'eus pas de peine à me réveiller. Comme je n'avais qu'à sortir de mon trou et secouer mes oreilles, je me mets à battre le blé pour faire la fournée à huit heures. Je passe à l'écurie et je mets tout en ordre, et à neuf heures je vois paraître mon maître. «Eh bien, Jean, comment va la besogne?—Mais, monsieur, pas mal.—Voyons la grange. Ce que tu as fait, dit-il, c'est bien travaillé. Ces bottes de paille sont bien faites.—Mais, monsieur, à Menou je battais tout l'hiver.—Allons, mon garçon, viens déjeuner.»

Enfin, le cœur gros, je vais chez cette sœur que ma mère avait élevée comme son enfant. J'ôte mon chapeau. «Ma femme, dit-il, voilà un petit garçon qui travaille bien, il faut lui donner à déjeuner.»

On me donne du pain et du fromage et un verre de vin. Mon beau-frère dit: «Il faut lui faire de la soupe.—Eh bien! demain; je me suis levée trop tard.»

Le lendemain, je me mis à l'ouvrage, et à l'heure je fus manger. Ah! pour le coup, je trouvai une soupe à l'oignon et du fromage, et mon verre de vin. «Ne sois pas honteux, mon garçon, dit-il. Tu vas aller au jardin bêcher.—Oui, monsieur.»

À neuf heures, ma bêche sur l'épaule, je me mis à la besogne. Quelle fut ma surprise! je vois mon père qui arrosait ses choux. Il me regarde; j'ôte mon chapeau, le cœur bien gros, mais je tiens ferme. Il me parle: «Tu es donc chez mon gendre?—Oui, monsieur. Ah! c'est votre gendre!—Oui, mon garçon. D'où es-tu?—Du Morvan.—De quel endroit?—De Menou. Je servais au village des Bardins.—Ah! je connais tous ces pays. Connais-tu le village des Coignet.—Oui, oui, monsieur.—Eh bien! il a été bâti par mes ancêtres.—Ça se peut, monsieur.—Tu as vu de belles forêts qui appartiennent à Mme de Damas?—Je les connais toutes, car j'ai gardé les bœufs de mon maître pendant trois ans; je couchais toutes les nuits sous les beaux chênes dans l'été.—Ah! bien, mon garçon, tu seras mieux chez ma fille.—Ça se peut.—Comment te nommes-tu?—Jean.—Et ton père?—On le nomme dans le pays l'Amoureux. Je ne sais si c'est son véritable nom.—A-t-il beaucoup d'enfants?—Nous sommes quatre.—Que fait-il, ton père?—Il va dans les bois; il y a beaucoup de gibier par là; on n'y voit que des cerfs et des biches, et du chevreuil. Et des loups, c'en est plein; ils m'ont fait bien peur des fois. Oh! j'avais trop de peine, et je suis parti.—C'est bien, mon garçon, travaille! tu es bien chez mon gendre.»

Enfin, il me vient des voyageurs dans deux voitures; je mets les chevaux à l'écurie, et le lendemain je reçois un franc pour boire. Combien j'étais content! On me fit descendre à la cave pour rincer des bouteilles, et je m'en acquittais bien, car on me les faisait remplir. Alors le petit garçon d'écurie était propre à tout; aussi on me faisait trotter ferme: Jean par-ci! Jean par-là! Je servais à table. C'était ensuite la cave, l'écurie, la grange, le jardin. Je voyais mon père, et je disais: «Bonjour, monsieur Coignet. (Je ne pouvais pas oublier ce nom, il était trop bien gravé dans mon cœur.)

—Bonjour, Jean; tu ne t'ennuies pas, mon garçon?—Non, monsieur, pas du tout.»

Enfin, tous les jours, je gagnais de l'argent. Je finis par détruire la vermine; au bout de deux mois, j'étais propre. Mes dimanches me rapportaient, y compris les pourboires de l'écurie, six francs la semaine. Cette vie a duré trois mois; mon grand chagrin, c'était de ne plus retrouver mes deux plus jeunes frère et sœur.

Je voyais tous les jours deux camarades d'enfance, qui étaient porte à porte. Je les saluai; le plus jeune des deux vint me voir. Je bêchais et mon père se trouvait dans son jardin.

«Bonjour, monsieur Coignet, lui dit le jeune Allard.—Ah, te voilà, Filine!» (C'était le nom de mon bon camarade.) Et mon père s'en va.

Alors la conversation s'engage: «Tu es de bien loin d'ici? me dit-il.—Je suis du Morvan.—C'est donc bien loin le Morvan[2]?—Oh! non, cinq lieues. M. Coignet connaît mon pays. Il y a dans les environs de chez nous un village qui s'appelle le village des Coignet.—Ah! ce vilain homme a perdu ses quatre enfants; nous avons pleuré, nous deux mon frère, de si bons camarades[13]! Nous étions toujours ensemble; ils ont perdu leur mère bien jeunes; ils eurent le malheur d'avoir une belle-mère qui les battait tous les jours. Ils venaient chez nous, et nous leur donnions du pain, car ils jeûnaient et pleuraient, ça nous faisait de la peine. Nous prenions du pain dans nos poches, et nous le leur portions pour le partager à nous quatre. Ils dévoraient, c'était pitié à voir. Mon frère me dit: «Allons voir les petits Coignet, il faut leur porter du pain.» Mais quelle est notre surprise! Les deux plus vieux étaient partis sans qu'on puisse les trouver. Le lendemain, point de nouvelles. Nous disons ça à papa, qui nous dit: «Ces pauvres enfants, ils étaient trop malheureux, toujours battus.» Je fus demander au petit et à sa sœur où étaient leurs deux frères: «Ils sont partis, me dirent-ils.—Et où?—Ah! dame, je ne sais pas.» Mon père est venu demander au père Coignet: «On dit que vos garçons sont partis?» Mais il a répondu: «Je crois qu'ils sont allés voir des parents du côté de la montagne des Alouettes. C'est des petits coureurs. Je les rosserai[14] à leur retour.» Mes deux camarades me racontèrent ensuite que les deux plus jeunes n'étaient plus à la maison. «Ces pauvres petits», dirent-ils, «on ne sait pas ce qu'ils sont devenus; tout le monde crie après le père Coignet et sa femme.»

À ce récit, les larmes m'échappèrent des yeux. «Vous pleurez? me dirent-ils.—Ça fait trop de mal d'entendre des choses comme cela.—Dame! on les battait tous les jours, et leur père ne les a pas cherchés du tout.»

Il était temps que cette conversation finisse, car j'étais au bout de mes forces, je ne pouvais plus tenir… Je rentrai dans ma grange pour pleurer à mon aise, ne sachant pas ce que je devais faire, si je rentrerais à la maison accabler mon père de reproches et tomber sur cette furie de belle-mère qui était la cause de notre malheur. Je délibère dans ma petite tête de ne pas faire de scandale, je prends ma bêche et vais au jardin travailler. Quelle fut ma surprise de voir paraître ma belle-mère avec un petit marmot qu'elle tenait par la main! Oh! alors, je ne pus me retenir de voir cette furie de femme paraître devant moi. Je fus prêt à faire un malheur; je quittai le jardin, la voyant s'approcher de moi; je pars comme un trait du côté de l'écurie pour pleurer à mon aise. J'avais pris le jardin en horreur. Toutes les fois que j'y allais je trouvais toujours le père ou la mère, que j'évitais autant que je pouvais. Combien de fois j'ai été tenté de passer par-dessus la séparation des deux jardins pour aller asséner un coup de bêche sur la tête de la mère et de son enfant, mais Dieu retenait ma main, et je me sauvais.

* * * * *

Maintenant la scène change de face; la Providence vient à mon secours. Deux marchands de chevaux se présentent dans l'auberge de M. Romain, gros aubergiste, pour coucher, mais le maître et la maîtresse se battaient à coups de fourches. Alors ces messieurs descendent chez ma sœur. Quelle joie pour moi de voir arriver deux beaux messieurs à la maison, et sur deux beaux chevaux! Quelle aubaine! «Mon petit, disent-ils, mets nos chevaux à l'écurie et donne-leur du son.—Soyez tranquilles, vous serez contents!»

Ces messieurs vont à la maison, se font servir un bon souper, et après ils viennent à l'écurie voir leurs bidets, qui étaient bien pansés et dans la paille jusqu'au ventre. «C'est bien, mon petit garçon, nous sommes contents de vous.»

Le plus petit me dit: «Mon jeune garçon, pourriez-vous venir nous conduire demain sur la route d'Entrains? Nous allons à la foire, mais il faudrait que nos chevaux soient prêts à trois heures du matin.—Eh bien! messieurs, ils seront prêts, je vous le promets.—Nous avons trois lieues à faire, n'est-ce pas?—Oui, messieurs, mais il faut demander la permission à madame, pour que je puisse vous conduire.—C'est vrai, nous lui demanderons.»

Je donne l'avoine et le foin devant ces messieurs, et ils vont se coucher pour partir à trois heures du matin pour la foire d'Entrains que l'on nomme les Brandons[3]. A deux heures, les chevaux étaient sellés. Je vais réveiller ces messieurs et leur dis: «Vos bidets sont prêts.»

Je vois sur la table de nuit des pistolets et une montre; ils la font sonner: «Deux heures et demie. C'est bien, mon petit, donne-leur l'avoine et nous partirons. Dites à madame que nous voudrions manger des œufs à la coque.»

Je vais faire lever ma sœur qui se dépêche.

Je retourne à l'écurie préparer mes deux bidets. Ces messieurs arrivent et montent à cheval. «Madame, vous nous permettez d'emmener votre domestique avec nous pour passer les bois?—Eh bien! va, me dit-elle, avec ces messieurs.»

Me voilà parti. Aussitôt hors de l'endroit, ces messieurs mettent pied à terre, me mettent entre eux deux, et me demandent combien je gagnais par an. «Je puis vous le dire. C'est de l'argent, des chemises, une blouse, des sabots, et puis j'ai des profits; je ne puis pas dire au juste ce que je gagne.—Eh bien! ça vaut-il bien cent francs?—Oh! oui, messieurs.—Comme vous paraissez intelligent, si vous voulez venir avec nous, nous vous emmènerons; nous vous donnerons trente sous par jour, et nous vous achèterons un bidet tout sellé. Nous vous prendrons en passant ici. Si vous vous ennuyez chez nous, votre voyage sera payé.—Messieurs, je le veux bien, mais vous ne me connaissez pas, et l'on ne me connaît pas non plus dans l'auberge où je suis. Eh bien! vous allez me connaître. Je suis le frère de la grande dame[15] chez qui vous avez couché.—Ça n'est pas possible!—Oh! je vous le jure.—Comment ça se fait-il?—Eh bien! si vous me permettez, je vais vous l'apprendre.»

Oh! alors, voilà qu'ils me serrent de près, ils me prennent par le bras. Je vous promets qu'ils sont tout oreilles pour m'entendre: «Voilà quatre ans que je suis perdu. Nous étions quatre enfants. Les mauvais traitements de notre belle-mère nous ont fait quitter la maison paternelle et pas un ne m'a reconnu. Je suis domestique chez ma sœur du premier lit, vous pouvez vous en assurer à votre passage.» Et me voilà à pleurer.

«Allons, ne pleurez pas; nous allons vous faire un mot d'écrit que vous remettrez à madame, qui vous enverra à Auxerre pour aller chercher notre cheval qui est tombé à l'auberge de M. Paquet, près la porte du Temple. Voilà de l'argent et des assignats pour payer le vétérinaire et l'aubergiste: cela fait trente francs. Vous le ramènerez tout doucement, vous lui ferez manger du son à Courson; vous ne monterez pas dessus.—Non, messieurs. Il ne faut pas parler de moi à ma sœur.—Soyez tranquille, mon jeune garçon. Remettez-lui ce petit mot et demain vous partirez pour Auxerre. Vous aurez bien soin de notre cheval. Nous sommes à Entrains pour huit jours. Quand vous verrez arriver nos chevaux, vous vous tiendrez prêt. Prenez seulement une chemise dans votre poche. —Ça suffit.»

Je quittai ces messieurs le cœur bien gros. On me dit en arrivant: «Tu as été bien longtemps.—Dame! ils m'ont mené bien loin, ces messieurs-là. Voilà une lettre qu'ils ont donnée pour vous, et de l'argent et des assignats pour aller à Auxerre chercher un cheval qui est malade.—Ah! ils ne se gênent pas, ces messieurs.—Dame! voilà la lettre; ça vous regarde.»

Il lit la lettre: «Eh bien, tu partiras à trois heures du matin; tu as quatorze lieues à faire demain.»

De la nuit je ne ferme l'œil, ma petite tête était bouleversée de tout ce qui venait de m'arriver. Je fais mes sept lieues en cinq heures, j'arrive à huit heures du matin chez M. Paquet; je trouve mon cheval bien portant, je présente ma lettre, et l'on m'envoie chez le vétérinaire, qui donne un reçu de son payement. Je reviens à l'hôtel, je règle avec M. Paquet, je pars pour Druyes, et j'arrive à sept heures à la maison, bien fatigué. Faire quatorze lieues dans un jour à douze ans, c'était trop pour mon âge. Enfin je soigne bien mon cheval; je lui fais une bonne litière, et je vais souper. Je remets les reçus et trois francs du reste de l'argent de ces messieurs, et je vais me fourrer dans ma paille. Oh! comme j'ai dormi. Je n'ai fait qu'un somme.

Le lendemain, j'ai pansé mon cheval le plus propre possible, et j'ai déjeuné. «Tu vas battre à la grange, me dit mon beau-frère.—Ça suffit.»

Je bats jusqu'à l'heure du dîner.

«Tu vas aller au jardin bêcher.»

Me voilà parti. Je trouve mon père et ma belle-mère: «Te voilà, Jean!—Oui, monsieur Coignet.—Tu viens d'Auxerre?—Oui, monsieur.—Tu as bien marché. Connais-tu cette ville?—Non, monsieur, je n'ai pas eu le temps de la voir.—C'est vrai.»

Et comme j'allais me retirer, j'entends ma belle-mère qui disait à mon père: «La Granger a du bonheur d'avoir un petit jeune homme aussi intelligent.—C'est vrai, lui répondit mon père. Quel âge as-tu?—Douze ans, monsieur.—Ah! tu promets de faire un homme.—Je l'espère.—Allons, continue; l'on est content de toi.—Je vous remercie.»

Et je me retire, le cœur gros.

Tous les jours j'allais au jardin pour voir si je verrais venir ces marchands de chevaux; on pouvait les voir d'une demi-lieue. Enfin, le huitième jour, je vois sur le grand chemin blanc beaucoup de chevaux descendre sur le bourg. Chaque homme ne menait qu'un cheval; ils n'étaient pas encore accouplés. Il y en avait quarante-cinq, ça n'en finissait pas. Je cours de suite à la maison pour prendre ma plus jolie veste, mettre une chemise, et en mettre une dans ma poche; je vais vite à l'écurie pour seller le cheval de ces messieurs.

Je n'ai pas sitôt fini que je vois passer tous ces beaux chevaux, tous gris-pommelés. Je n'osais parler à ces Morvandiaux; je pétillais de joie. La queue n'était pas encore passée que voilà ces messieurs qui arrivent dans la cour avec trois chevaux. «Eh bien, mon petit garçon, et notre bidet, comment va-t-il?—Il est superbe.—Mettons pied à terre, voyons cela. Comment! il est bien guéri. Il faut le remettre à notre garçon pour qu'il l'emmène, il n'est pas encore passé.»

Et leurs chevaux défilaient toujours. Leur piqueur passe: «François, prenez votre bidet, suivez les chevaux!»

Ma sœur paraît, ces messieurs la saluent: «Madame, combien vous est-il dû pour la nourriture de notre cheval?—Douze francs, messieurs.—Les voilà, madame.—N'oubliez pas le garçon.—Cela nous regarde.»

Ma sœur m'aperçoit que je sortais le cheval: «Tiens, dit-elle, tu es habillé en dimanche.—Comme tu vois.—Comment! à qui parles-tu?—À toi.—Comment?—Eh! oui, à toi. Tu ne sais donc pas que ton domestique est ton frère.—Par exemple!—C'est comme cela. Tu es une mauvaise sœur. Tu nous as laissés partir moi et mon frère, et mon petit frère et ma petite sœur, mauvaise sœur que tu es. Te rappelles-tu que tu as coûté trois cents francs à ma mère pour apprendre le métier de lingère chez Mme Morin? Tu n'as pas de cœur. Ma mère qui t'aimait comme nous, et nous avoir laissés partir!»

Voilà ma sœur à pleurer, à crier. «Eh bien, madame, c'est bien la vérité que ce jeune enfant vous dit? Si ça est, ça n'est pas beau.—Messieurs, ce n'est pas moi qui les ai perdus, c'est mon père. Ah! le malheureux, il a perdu ses quatre enfants!»

Aux cris et lamentations de ma sœur, il arrive des voisins qui accourent de toutes parts pour me voir: «C'est un des enfants du père Coignet. En voici un de retrouvé.» Et ma sœur et moi de pleurer. Un de ces messieurs, qui me tenait par la main, dit: «Ne pleure pas, mon petit, nous ne t'abandonnerons pas, nous.»

Mes petits camarades viennent m'embrasser. Cette scène était touchante. Mon père, qui entend ce brouhaha, accourt. On dit: «Le voilà, ce M. Coignet qui a perdu ses quatre enfants!—C'est mon père que voilà, messieurs.—Voilà un de vos enfants, monsieur, et nous l'emmenons avec nous.—Eh bien, dis-je alors, père sans cœur, qu'avez-vous fait de mes deux frères et de ma sœur? Allez donc chercher cette marâtre de belle-mère qui nous a tant battus.—C'est vrai, crie tout le monde. C'est un mauvais père, et leur belle-mère est encore plus mauvaise.»

Enfin tout le monde était autour de moi, et ces messieurs me tenaient par le bras: «Allons, à cheval! dit M. Potier (le plus petit des deux), en voilà assez! Partons, montez sur votre bidet.»

Et tout le monde de me suivre, criant: «Adieu, mon petit, bon voyage!» Mes petits camarades viennent m'embrasser tous, et moi, je pleurais à chaudes larmes en disant: «Adieu, mes bons amis!»

Ces messieurs me mettent au milieu d'eux et nous traversons entre deux haies de monde, les hommes le chapeau bas. Et les femmes de faire des révérences à ces messieurs, et moi de pleurer, mon petit chapeau à la main.

* * * * *

«Nous montons la montagne au trot, disent ces messieurs. Rattrapons nos chevaux! Allons, mon petit, tenez-vous bien!»

Nous dépassons les chevaux à la sortie des bois, et nous arrivons à Courson, à la grande auberge de M. Raveneau, où je visitai les écuries et fis préparer tout ce qu'il fallait pour quarante-neuf chevaux. Ces messieurs commandent le souper pour quarante-cinq hommes, non compris les maîtres.

En arrivant, on forme les chevaux par quatre pour les accoupler le lendemain, et on les attache à deux longes. C'est la première fois que ces chevaux se trouvaient à côté l'un de l'autre; il était temps que le foin et l'avoine fussent servis à ces gaillards, je crois que nous n'aurions pu les contenir; c'étaient comme des furibonds qui se cabraient. Et moi de taper dessus; je ne les quittais pas d'un instant, et les maîtres de rire en me voyant frapper de l'un à l'autre. À sept heures, ces messieurs viennent faire la visite et font souper tous leurs hommes qui étaient quarante-cinq; ils payent leur journée, et retiennent les hommes qu'il fallait pour le lendemain. Ils commandent des gardes d'écurie pour la nuit, et m'emmènent. «Allons souper, dirent-ils, venez avec nous, mon garçon, nous reviendrons après les voir.»

Quelle surprise de voir une table servie comme pour des princes: la soupe, le bouilli, un canard aux navets, un poulet, une salade, du dessert, du vin cacheté!

«Mettez-vous là, entre nous deux, et mangez comme vous êtes courageux!»

Le roi n'était pas plus content que moi.

«Ah çà! dit M. Potier, il faut mettre une cuisse de poulet dans du papier avec du pain pour le manger le long de la route parce qu'on ne s'arrête qu'à la couchée. Vous trouverez des garçons d'auberge qui vous attendront avec des grands verres de vin qu'ils donneront à chaque homme en passant, sans s'arrêter, et tout sera payé. Vous vous tiendrez derrière autant que possible.»

Le matin, on met les chevaux par quatre, avec des torches et des quenouilles, liens garnis de paille pour maintenir tous ces chevaux (cela a demandé du temps); et puis en route!

Tous les jours j'étais traité de la même manière que le premier jour. Quel changement dans ma position!… Comme je me trouvais heureux de coucher dans un bon lit! Ce pauvre orphelin ne couchait plus sur la paille. Enfin tous les soirs, j'avais à souper. Je considérais ces messieurs comme des envoyés de Dieu à mon secours.

Nous arrivâmes à Nangis-en-Brie le huitième jour avant la foire, et j'eus tout le temps de connaître mes deux maîtres. L'un se nommait M. Potier, et l'autre M. Huzé. Celui-ci était aimable, spirituel et poli; M. Potier était petit et laid. Je me disais: «Si je pouvais être chez M. Huzé!» Pas du tout, c'est chez M. Potier que l'heureux sort m'attendait.

Je pars donc de Nangis le vendredi pour Coulommiers; j'arrive à trois heures dans une grande cour, à cheval, comme un pacha à trois queues, monté sur mon joli bidet. Voilà madame qui paraît. «Eh bien, mon garçon, et votre maître ne vient pas ce soir?—Non, madame, il ne viendra que demain.—Que l'on mette le cheval à l'écurie! venez avec moi.»

Comme je marchais à côté de madame, me voilà assailli par quatre grosses filles de la maison qui se mettent à crier: «Ah! le voilà! le petit Morvandiau!»

Combien ce nom me faisait de peine! Mon petit chapeau à la main, je suivais madame. «Allons, dit-elle, laissez cet enfant, allez à votre ouvrage. Venez, mon petit!»

Comme elle était belle, Mme Potier! car c'était bien la femme du petit que je redoutais. Je ne l'appris que le lendemain. Quelle surprise pour moi de voir une si belle femme et un si vilain mari! «Allons, continue-t-elle, il faut manger un morceau et boire un coup, car on ne soupe qu'à sept heures.»

Et voilà madame qui me fait parler de notre voyage, et je lui dis: «Madame, tous les chevaux sont vendus.—Êtes-vous content de votre maître?—Oh! madame, je suis enchanté.—Ah! c'est très bien ce que vous dites là. Aussi mon mari m'a écrit que vous étiez un bon sujet.—Je vous remercie, madame.»

Le soir, à sept heures, on soupe (c'était le vendredi). Je vois une table servie comme pour un grand repas, tout en argenterie, timbales d'argent, deux paniers de bouteilles. On me fait appeler pour me mettre à table. Quelle est ma surprise de voir douze domestiques: garde-moulin, charretiers, laboureur, fille de laiterie, femme de chambre, boulangère et femme de peine. Le tout formait dix-huit. Les six autres étaient à Paris avec des chariots qui menaient les farines pour les boulangers de Paris; ils faisaient le voyage toutes les semaines (il y a quinze lieues de Coulommiers à Paris). Il y avait sur cette table deux plats de matelote; je croyais que l'on donnait un repas en ma faveur.

On me fait mettre à côté d'un grand gaillard, et madame lui recommande de me servir. Il me donne un morceau de carpe; j'en étais honteux de voir mon assiette pleine de poisson; j'aurais pu en faire deux repas. Il s'aperçut que je mangeais peu; il mit un morceau de pain dans sa poche, et me le présente à l'écurie en me disant: «Vous n'avez pas mangé, vous êtes trop timide.»

Comme je l'ai dévoré à mon aise, du pain blanc comme la neige!

À neuf heures il vient une grosse fille faire mon lit dans l'écurie. J'étais bien couché: un lit de plumes, un matelas, des draps bien blancs. Je me trouvais heureux.

Le matin, mon grand camarade me mène à la salle à manger pour déjeuner, avec ma demi-bouteille et du fromage. Dieu! quel fromage[16]! comme de la crème! et du pain de Gonesse, avec le vin du pays. Je lui demandai ce que je ferais. «Il faut attendre que madame soit levée, elle vous le dira.—Eh bien, je vais panser mon bidet et le faire boire, et nettoyer l'écurie.»

Je pétillais du désir de travailler[2q]. Le garçon d'écurie était parti à la ville; je profite de cette occasion pour nettoyer toutes les écuries. Madame arrive et me trouve habit bas, le balai à la main: «Qui vous a dit de faire cela?—Personne, madame.—Eh bien, ce n'est pas votre ouvrage, venez avec moi. Chacun fait son ouvrage dans notre maison; mais vous avez bien fait. Quand mon mari sera venu, il vous dira ce que vous devrez faire. Allons au jardin, prenez ce panier, nous rapporterons des légumes. Savez-vous bêcher?—Oui, madame.—Ah! tant mieux. Je vous ferai travailler quelquefois dans notre jardin, car chez nous chacun fait son ouvrage, personne ne s'en dérange.»

Je rentre à la maison, et vais visiter les moulins à Chamois. De retour à la maison, quelle est ma surprise de voir mes deux maîtres qui cherchaient madame! «Te voilà, mon ami», dit Mme Potier à son vilain mari, car c'était bien celui auquel je désirais le moins appartenir (et c'était l'homme par excellence, tant par le cœur que par la fortune). M. Huzé salue et se retire. On me fait venir: «Ma femme, dit mon maître, voilà un enfant que je t'amène de la Bourgogne; c'est un bon sujet, je te le recommande; je te conterai son histoire plus tard.»

Et moi qui étais là, bien timide!

«Eh bien, dit-il, vous êtes-vous ennuyé, mon garçon? Allons voir nos chevaux!» Et le voilà à me faire voir toutes les écuries, les moulins. Et les domestiques de saluer leur maître; ce n'était pas un maître, c'était un père pour tout le monde; jamais il ne lui échappait une expression déplacée. Il me dit: «Demain, nous monterons à cheval pour vous faire voir mes laboureurs et mes terres. Il faut que vous soyez à même de connaître tous les morceaux qui m'appartiennent.»

Je me disais: «Que va-t-il faire de moi[3q]?»

Il parle à ses laboureurs et à ses autres ouvriers toujours avec un ton affable. Puis il dit: «Allons voir mes prés! (Et toujours il me parlait avec bonté.) Faites attention à tout ce que je vous montre, et les limites, car je pourrai vous envoyer faire une tournée quelquefois pour voir mes laboureurs et mes autres ouvriers, pour me rendre compte de ce qui est fait.—Soyez tranquille, je rendrai un fidèle compte de tout ce que vous me direz.—Il faut que je vous mette au fait de tout. Vous prendrez toujours votre bidet[4], car les routes sont longues.»

Nous fûmes bien trois heures dehors. «Allons, me dit-il, rentrons à la maison! demain nous irons ailleurs.»

Enfin il me mit au courant de tous les détails de la manutention du dehors. Huit jours se passent ainsi en tournées de part et d'autre; le neuvième jour, il vient un orage épouvantable. Voilà les eaux qui inondent la maison, arrivent de toutes parts; tout le monde était bloqué. Il se trouvait encore des chevaux à l'écurie. Ni maître ni garde-moulin ne pouvaient sortir, et moi de courir d'une écurie à l'autre, car l'eau montait à vue d'œil. Enfin, je barbotais comme un canard, les chevaux en avaient au-dessus des jarrets, mais l'eau n'a pas pénétré dans la maison.

Il y avait trois étables où les porcs couraient grand risque d'être noyés, vu qu'ils étaient sous voûte. M. Potier me fait venir et me donne une pince du moulin, et me dit: «Tâchez de délivrer les cochons.—Soyez tranquille, je vais de suite.» Et me voilà dans l'eau. Je ne croyais pas pouvoir arriver, mais enfin parvenu à la première porte, je fais une percée et l'eau m'aide à ouvrir. Voilà mes six gaillards sortis, et nageant comme des canards. Je vais en faire autant aux deux autres étables; mes dix-huit cochons étaient sauvés. Et tout le monde de la maison de me regarder par les croisées.

M. Potier, qui ne me perdait pas de vue, me guidait: «La petite porte de la cour est-elle fermée?—Non, monsieur.—Les cochons vont sortir, ils suivront le cours de l'eau!»

Je me suis mis à traverser la cour, dans l'eau qui était maîtresse de mes forces; je n'arrive pas assez à temps. Voilà un des cochons qui enfile la porte, et suit le courant. M. Potier qui s'aperçoit que j'ai un déserteur de parti, court à l'angle de sa maison, me crie: «Prenez votre bidet et tâchez de gagner le devant.» Je cours à l'écurie, mets le bridon à mon bidet, et fais jaillir l'eau pour rattraper mon déserteur. M. Potier me crie: «Doucement! appuyez à droite.»

Ses paroles se perdent. Je prends trop à gauche; je me plonge dans un trou où l'on avait amorti de la chaux. Du même bond, mon cheval me sort du trou. Je ne voyais plus. Comme je tenais mon cheval ferme de la main droite, je m'essuyai la figure et poursuivis ma bête, qui filait dans les prés. Enfin, en luttant contre l'eau, je gagne le devant de mon cochon; lorsqu'il eut le nez tourné du côté de la maison, il revient comme je le désirais. Arrivé dans la cour, je lâche mon bidet, bien transi de froid. Mes maîtres m'attendaient sur le perron, et les grosses filles de regarder ce pauvre petit orphelin trempé, pâle comme la mort, mais j'avais sauvé le cochon de mon maître.

«Venez, mon ami, me disent monsieur et madame, venez vous changer.» Ils me mènent dans leur belle chambre où un bon feu était allumé, et les voilà à me déshabiller tout nu comme je suis venu au monde. «Buvez, disent-ils, ce verre de vin chaud!»

Les voilà qui m'essuient comme leur propre enfant, et m'enveloppent dans un drap. M. Potier dit à son épouse: «Ma chère amie, si tu lui donnais une de mes chemises neuves, il pourrait bien l'essayer.—Tu as raison, ce pauvre petit n'en a que deux.—Eh bien! il faut lui donner la demi-douzaine. Tiens! il faut lui payer sa bonne action: je vais lui faire cadeau du pantalon et du gilet rond que tu m'as fait faire; il sera habillé tout à neuf.—Bien, mon ami, tu me fais plaisir.»

M. Potier me dit: «Vous gagnerez dix-huit francs par mois et les profits: trois francs par cheval.—Monsieur et madame, combien je vous remercie!—Si vous vous étiez noyé en sauvant notre cochon! Vous avez mérité cette récompense.»

Je me vois habillé comme le maître de la maison. Dieu! que j'étais fier! Je n'étais plus le petit Morvandiau.

Comme ils se prêtaient à m'habiller, je dis: «Mais, monsieur, il ne faut pas m'habiller. Et les chevaux! et les cochons! Il faut je retourne à mon poste, mes habits seraient perdus.—Tu as raison, mon enfant.»

Ils vont chercher des vêtements à leur neveu et me voilà en petite tenue. Je me trouvais seul, le garçon d'écurie était à la ville et les garde-moulins ne voulaient pas se mettre les pieds à l'eau. On me donne un grand verre de vin de Bourgogne bien sucré, et je me remets à l'eau. Je donne le foin aux chevaux. Je bloque mes dix-huit cochons dans une écurie qui était vide. Pour cela je prends une grande perche et poursuis tous mes gaillards devant moi, et finis par être le maître. Je peux dire que j'ai barboté deux heures ce jour-là. Le soir, l'eau avait disparu et les charretiers arrivent de toutes parts. Et moi de rentrer à la maison, de changer de tout et de me coucher de suite. Le vin sucré me fit dormir; le lendemain je n'y pensais plus.

Monsieur et madame me firent demander de venir et m'emmenèrent dans leur chambre; ils m'habillèrent tout à neuf. Après le déjeuner, M. Potier dit au garçon d'écurie: «Selle nos bidets!» Et nous voilà partis pour voir des gros fermiers et acheter des blés. Mon maître fit des affaires pour dix mille francs, et nous fûmes traités en amis. Sans doute que M. Potier avait parlé à ces gros fermiers; on me fit beaucoup d'amitiés, et je fus mis à table près de mon maître.

Il faut dire que j'étais bien décrassé. J'avais l'air d'un secrétaire. S'ils avaient su que je ne savais pas la première lettre de l'alphabet!… mais les habits de M. Potier me servaient de garantie auprès de ces messieurs. Et dame! après dîner, nous partîmes au galop, nous arrivâmes à sept heures, et on me fit changer de place à table. Je vois mon couvert près de M. Potier, à sa gauche, et madame à sa droite. Et le premier garde-moulin près de madame, qui servait nos maîtres les premiers. Il faut dire que monsieur et madame étaient toujours au bout de la table; on pouvait dire que c'était une table de famille. Jamais on ne disait toi à personne, toujours vous. Le dimanche, monsieur demandait: «Qui veut de l'argent[17]?»

Tous les domestiques étant réunis, M. Potier leur dit: «Je nomme ce jeune homme pour vous transmettre mes ordres. Je lui confie les clés du foin et de l'avoine, c'est lui qui fera la distribution à tous les attelages.»

Tout le monde me regarde, et moi qui ne savais rien du tout de cet arrangement, j'étais tout confus, je n'osais lever la tête. Enfin mon maître me dit: «Vous allez venir avec moi à la ville.» J'étais content d'être hors de table.

M. Potier me donne des clés et me dit: «Partons! nous allons voir des greniers de blé considérables. Eh bien! êtes-vous content de moi? Ma femme aura soin de vous.—Monsieur, je ferai tout mon possible pour que vous soyez content de moi.»

Aussi, je me multipliais: le soir, le dernier couché; le matin, le premier levé.

Le lendemain, la sonnette m'appelle pour me donner l'ordre que je transmis à tous les domestiques. Le plus grand me dit: «Monsieur, que dites-vous?—Je ne suis pas monsieur, je suis votre bon camarade, dites-le à tout le monde. Je suis aux gages comme vous; je ferai mon service; je n'abuserai jamais de la confiance de monsieur et de madame, j'ai besoin de vos conseils.—Comme je suis le plus ancien de la maison, vous pouvez compter sur moi», dit-il.

Je peux dire que tout le monde me fit bonne mine. Comme c'était moi qui faisais la distribution du son, de l'avoine et du foin, on me faisait la cour pour avoir la bonne mesure. M. Potier me grondait quand il trouvait du son dans les auges. «Mes chevaux sont trop gras, je vais y veiller pour que cela n'arrive plus; il ne faut pas leur faire la ration aussi forte.—Donnez-moi la mesure du son et de l'avoine, je m'y conformerai; ils prennent des corbeilles et vont au moulin les remplir. Maintenant ils n'y mettront pas les pieds, toutes les distributions seront à leur place.—C'est très bien», dit mon maître.

Voilà tous les charretiers et laboureurs rentrés; se voyant servir, ils me disent: «On nous fait donc notre part?—Vous m'avez fait gronder, c'est monsieur qui a mesuré le son et l'avoine, et m'a dit: ne tolérez personne, je veillerai à tout cela, soyez-en sûr.»

Le lendemain, il arrive deux gros fermiers qui déjeunent. M. Potier me sonne et dit: «Passez dans mon cabinet. Vous m'apporterez dix sacs.»

Je les apporte. Dieu! que de piles d'écus dans ces sacs! Je reste chapeau à la main: «Jean, dit-il, faites seller nos bidets et nous partirons avec ces messieurs.» Madame me dit: «Habillez-vous proprement. Voilà un mouchoir et une cravate. Elle a la bonté de m'arranger.» «Allez, mon petit garçon, vous voilà propre!»

Comme j'étais fier! je présentai le cheval à mon maître, et je tins l'étrier. (Cela l'a flatté beaucoup devant ces messieurs, car il me l'a dit depuis.) Les voilà tous trois à cheval. Je suivais en arrière, plongé dans mes petites réflexions. Arrivés à une belle ferme, on met nos chevaux à l'écurie, et moi je me tiens dans la cour à voir ces belles meules de blé et de foin; un domestique vient me chercher pour me faire mettre à table. Je refusai, disant: «Je vous remercie.» Le maître de la maison me prend par le bras et dit à mon maître: «Faites-le mettre à table près de vous.»