J’étais un Grognard de Napoléon - Jean-Roch Coignet - E-Book

J’étais un Grognard de Napoléon E-Book

Jean-Roch Coignet

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Beschreibung

Il n’était pas maréchal ni général, mais simple soldat.

Pourtant, son témoignage reste l’un des plus précieux pour comprendre l’épopée napoléonienne. Jean-Roch Coignet, vieux grognard de la Garde impériale, raconte ici, avec une voix directe et vibrante, ses campagnes auprès de Napoléon : d’Italie en Égypte, d’Austerlitz à Wagram, de la traversée des Alpes jusqu’aux champs sanglants de Marengo et d’Iéna.

À travers ces souvenirs authentiques, on découvre la vie quotidienne des soldats de la Grande Armée : les marches épuisantes, la faim, les bivouacs glacés, mais aussi la fraternité, l’honneur et la foi inébranlable en l’Empereur. Coignet décrit avec un réalisme saisissant la fureur des batailles, les charges de cavalerie, la discipline implacable, les coups de sabre, mais aussi les petites anecdotes qui rendent l’Histoire vivante : une rencontre, un repas improvisé, un geste de Napoléon qui redonnait espoir à ses hommes.

Plus qu’un simple récit militaire, ce livre est une plongée dans l’âme des grognards, ces soldats d’élite dont le courage et la fidélité ont forgé la légende impériale. Un témoignage rare et captivant, à la croisée de la mémoire personnelle et de la grande Histoire, qui séduira aussi bien les passionnés de Napoléon que les amateurs de récits de guerre et d’aventures humaines.

Un document incontournable pour revivre, de l’intérieur, les campagnes qui ont façonné l’Europe au XIXᵉ siècle."

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean-Roch Coignet fut un soldat français qui servit dans la Garde impériale de Napoléon Ier pendant plus de quinze ans. Simple "grognard", il participa aux plus grandes campagnes de l'Empire, de l'Italie à l'Égypte, d'Austerlitz à Waterloo.

Né dans une famille modeste, Coignet s'engagea très jeune dans les armées révolutionnaires avant d'intégrer la prestigieuse Garde impériale. Témoin privilégié de l'épopée napoléonienne, il côtoya l'Empereur lors de nombreuses batailles et campagnes qui marquèrent l'Europe du début du XIXe siècle.

Après la chute de l'Empire, Coignet consigna ses souvenirs dans des mémoires devenus célèbres. 



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Seitenzahl: 359

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Bruxelles - Paris

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ISBN :9782390840374 – EAN : 9782390840374

Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.

Le CAPITAINE J.-R. COIGNET

J’étais un Grognard de Napoléon Campagnes, batailles et souvenirs d’un soldat de la Garde impériale

PRÉFACE

Ce n’est pas de l’Histoire, c’est simplement son histoire qu’il écrit, nous dit Coignet. Et combien il se trompe ! C’est de son récit et de récits analogues que se composera l’Histoire des guerres de la Révolution et de l’Empire, quand on l’entreprendra plus tard avec la seule préoccupation de la vérité.

Aujourd’hui, ces témoignages sont encore trop peu nombreux, ou trop peu importants. Combien furent-ils, ces gars de village, partis un jour pour la conquête du monde, qui ressentirent, de retour aux foyers, l’ardent besoin de raconter l’Épopée, de laisser le récit de ces exploits dont les noms d’or ont tissé le poème de nos drapeaux ?

S’ils sont déjà une cinquantaine, très divers d’ailleurs d’intérêt ou d’émotion, c’est à peu près tout. Parmi eux, Coignet est au premier rang : par lui nous connaissons l’armée de Marengo, la Vieille Garde et l’état-major de Napoléon, les campagnes du Consulat et de l’Empire ; nous voyons vivre les Vieux de la Vieille, nous entrevoyons l’Empereur. Ces Souvenirs sont le chef d’œuvre de cette humble et savoureuse littérature de cape et d’épée.

Avant d’aller « acheter du papier, de l’encre et des plumes » pour écrire ses Souvenirs, Coignet, tout vibrant de gloire, contait.

Il contait inlassablement, du matin à la nuit, à la même place, au Café Milon, rue du Temple, à Auxerre, où il s’était retiré à la dissolution des « Brigands de la Loire ». Il conta ainsi trente ans, chaque jour, devant un public sans cesse renouvelé de commis voyageurs et d’amateurs, qui venaient de loin pour l’entendre clamer ses prodigieuses aventures. Qui pourra dire l’influence des conteurs sous le chaume ou de ces bardes d’estaminet sur les agitations de notre pays au siècle dernier ?

Coignet avait, comme il dit, une voix de stentor ; ce qui lui avait valu, un jour de parade au Carrousel, l’honneur de répéter les commandements de Napoléon, qui faisait manœuvrer la Garde Impériale.

Il avait le teint bourguignon, haut de couleur, des yeux étincelants et petits, la bouche énorme, le net inachevé, le poil dur et dru. Sa force et sa « vivacité » étaient légendaires.

Il gesticulait largement. Ses longs bras scandaient son débit ; de sa canne — un cep de vigne travaillé d’attributs héroïques — il pourfendait encore d’invisibles poitrines, rompait des crânes, coupait des trognes prussiennes. Parfois, il invitait des auditeurs enthousiastes à venir à la maison, pour voir son outil, le fameux sabre : il l’appelait simplement « le marchand de sommeil ».

Buveur intrépide, il raffolait des gentils petits vins du pays, qui sont si clairs, si légers, si frais ! Il avait toujours soif; pourtant jamais sa tête ne s’égarait. Il avait horreur des ivrognes ; le souvenir de l’abominable soûlerie des Russes, au banquet de Tilsitt, lui soulevait le cœur de dégoût.

Il avait aussi connu d’autres ivresses : il fallait l’entendre s’écrier, devant les habitués du cabaret, au récit d’Austerlitz :

« Nous étions là 25.000 bonnets à poil, et des gaillards qui avaient soif de gloire, autant que le grand Empereur ! »

De préférence, il parlait debout, face à la grande salle, appuyé du coude sur le comptoir de la caissière, une femme superbe, dont il était éperdument et respectueusement amoureux. A cause d’elle, il ne racontait que dans la rue les aventures trop épicées.

Ce grognard, dont la main avait débarrassé la France d’une centaine d’ennemis, avait l’âme tendre. Il pleurait de douleur en racontant 1814, 1815 ; il pleurait de joie à la fin de Marengo, d’Iéna, de Friedland, de Wagram. Les affronts de la Terreur Blanche, de la demi-solde, le faisaient toujours rugir ; sa voix devenait toute menue, enfantine, quand il expliquait comment le petit roi de Rome l’avait déplumé.

***

Cet homme, qui à trente ans ne savait pas lire, avait une imagination puissante, un don étonnant pour saisir le trait décisif, l’expression rutilante, le vigoureux détail, qui campent et vivifient l’anecdote.

Jamais de déclamation, pas de tirade, ni de périphrases. Rien que de petites phrases très nettes.

Exemple — il charge un troupeau d’ennemis — : « Je me dilatai la rate, je sabrai à mon aise ! »

C’est tout. Mais quel raccourci !

Et quelles images puissantes aussi ! Il raconte la marche de la Garde à Austerlitz.. « Napoléon, dit notre goguenard, avait voulu faire honneur aux empereurs ennemis, toutes les musiques jouaient, les tambours battaient la charge à rompre les caisses; c’était à entraîner un paralytique ! » — Après Iéna, il entre à Berlin. « Napoléon s’y présenta à la tête de 20.000 grenadiers, en grande tenue, aussi brillants qu’aux Tuileries, et lui dans son modeste costume, avec son petit chapeau et sa cocarde d’un sol. » — A Essling, les canons autrichiens, en position à quatre ou cinq cents mètres, les couvrent de mitraille ; « les boulets nous enlevaient des files entières, et les obus faisaient sauter nos bonnets à poil à vingt pieds de haut ».

Il sait bien qu’il a assisté à des batailles de géants ; il dit de lui : Je suis couvert de gloire. Il le dit même de ses braves chevaux de guerre, de ses compagnons de fortune qui l’ont tiré de maints mauvais pas.

Là-bas, à Auxerre, on disait « qu’il se croyait beaucoup, qu’il n’y en avait que pour lui. » Parbleu !

***

Un jour, des bourgeois émerveillés de ces belles histoires, lui conseillèrent de les mettre par écrit, de les publier en volume. Il ne s’y résigna qu’au moment où, devenu veuf, dévoré de chagrin, la solitude lui devint nécessaire. Il s’y employa trois ans, et la première livraison de l’ouvrage put paraître en 1851, la deuxième ne fut imprimée que deux ans plus tard.

Coignet retourna à son cher café et déposa « son histoire » au comptoir, entre les mains de la caissière toujours superbe. Il fut convenu qu’elle seule aurait le droit de vendre les Souvenirs dédiés aux Vieux de la Vieille. Le produit devait avoir une affection bien originale : le vieux capitaine déclara que la somme ainsi recueillie servirait à donner un grand repas à tous ceux qui l’auraient accompagné au cimetière, le jour de ses funérailles. Quelques années plus tard, ce souhait se trouva réalisé. Au retour de la cérémonie, après que le grand sabre eut été déposé dans le caveau funéraire, un banquet réunit les amis et les admirateurs du vieux grognard; suivant son désir la plus franche gaieté ne cessa d’y régner, et, à la fin, on chanta les couplets suivants :

Il fut, dit-on, d’usage aux temps antiques De célébrer la mort des vieux soldats Par des festins, agapes héroïques, Où l’on chantait leur glorieux trépas.Que ce banquet soit la sainte hécatombe Du bon vieillard qui veut nous convier!Un souvenir à ce soldat qui tombe, (bis.)Des Vieux Grognards peut-être le dernier ! (bis.)

Il fut du temps des soldats d’Italie, Héros sans pain, déguenillés, fameux, Que ces trois mots: Gloire, Honneur et Patrie!Enivraient tous comme un vin généreux !

A notre époque où toute foi succombe, Ah ! respectons leur talisman guerrier !

Un souvenir à ce soldat qui tombe, (bis.) Des Vieux Grognards peut-être le dernier ! (bis.)

Il vous disait, les paupières fermées : « Je vais enfin revoir mon Empereur !« On l’a nommé, là-haut, dieu des armées. »D’un vieux soldat, sainte et naïve erreur !.Erreur. Pourquoi ? Si plus loin que la tombe,Il est pour nous un monde hospitalier !

Un souvenir à ce soldat qui tombe, (bis.) Des Vieux Grognards peut-être le dernier ! (bis.)

FRANÇOIS CASTANIÉ.

CHAPITRE PREMIER

Le 6 fructidor an VII (23 août 1799), deux gendarmes se présentèrent chez M. Potier, pour me donner ma feuille de route, avec ordre de partir le 10 pour Fontainebleau.

Je fis de suite mes préparatifs. Mes maîtres voulaient m’acheter un remplaçant ; je les remerciai tout en larmes, et je leur promis de revenir bientôt avec un fusil d’argent, sinon de me faire tuer. Mes adieux furent tristes. Cependant je fus comblé d’égards par tout le monde. Quand je partis, avec mon petit paquet sous le bras, on me conduisit un long bout de chemin, et je fus bien embrassé. J’allai coucher à Rozoy, première étape militaire indiquée sur ma feuille et le lendemain j’arrivai à ma destination.

On faisait alors une levée extraordinaire. Chaque département devait fournir un bataillon auxiliaire de 1.500 à 1.800 hommes, formé de tous les jeunes gens qui avaient de vingt à vingt-cinq ans. Moi, j’avais vingt-trois ans et demi et j’étais incorporé au bataillon auxiliaire de Seine-et-Marne.

Des officiers sortis je ne sais d’où, peu instruits, peu ardents au service, nous reçurent à Fontainebleau. On nous mit dans une caserne en très mauvais état, et l’on avait l’air de ne pas tenir grand compte de nous. Comme la discipline était fort mauvaise, notre bataillon fut à peine réuni qu’une révolte éclata ; la moitié s’en allèrent chez eux. Le chef de bataillon fit son rapport à Paris. On accorda quinze jours aux mutins pour rejoindre le corps, après quoi ils devaient être considérés comme déserteurs et traités en conséquence. Cette menace suffit pour les ramener à la caserne.

Le général Lefèvre vint pour nous organiser : il nous passa en revue dans la cour du Château, fit former les compagnies et tirer les grenadiers. Je fus du nombre de ceux-ci.

On nous habilla promptement, et au grand complet. Deux fois par jour, nous faisions l’exercice, et tous les dix jours, nous célébrions le décadi. Là, il fallait chanter des Te Deum et crier : Vive la République !

Puis le soir on dansait dans la grande rue autour de l’arbre de la liberté, en chantant : Les aristocrates à la lanterne ! Comme c’était amusant ! Cette vie dura à peu près deux mois, lorsque tout à coup la nouvelle circula dans les journaux que Bonaparte était débarqué en France et qu’il venait à Paris. On disait que c’était un grand général ; nos officiers étaient fous de joie, parce que le chef de bataillon le connaissait. Ils nous firent passer des revues de propreté, surveillèrent nos habillements, nous conduisirent à l’exercice du matin jusqu’au soir ; nous avions des durillons aux mains à force de taper sur la crosse de nos fusils.

Bientôt arriva un courrier annonçant que Bonaparte allait passer par Fontainebleau. Dès le matin nous étions sous les armes, et rien ne venait. On ne voulait même pas nous donner le temps de manger. Des vedettes avaient été placées dans la forêt, et à chaque instant, elles criaient : Aux armes ! Et tout le monde de se mettre aux balcons, mais en pure perte.

Bonaparte n’arriva qu’à minuit dans la grande rue de Fontainebleau, où il mit pied à terre. Il fut enchanté de voir un si joli bataillon, fit venir tous les officiers autour de lui et leur donna l’ordre de partir dès le lendemain pour Courbevoie. Il remonta dans sa voiture; et nous de crier : Vive Bonaparte! de rentrer dans nos casernes pour apprêter nos sacs, et de courir le pays pour faire lever les blanchisseuses, et payer nos petites dettes.

A Courbevoie, nous trouvâmes une caserne dépourvue de tout le nécessaire ; même pas de paille pour nous coucher. Nous fûmes obligés d’aller chercher des paisseaux dans les vignes pour nous faire du feu, et faire bouillir nos marmites. Heureusement, nous n’y restâmes que trois jours, après lesquels on nous conduisit à l’École Militaire de Paris. Il est vrai que nous n’étions guère mieux. On nous mit dans des chambres qui ne contenaient que des paillasses, et au moins cent hommes dans chaque chambre. Un jour, on nous fit une distribution de trois paquets de cartouches à quinze par paquet et peu après nous reçûmes l’ordre de partir pour SaintCloud.

En passant sur la place de la Révolution, nous aperçûmes des canons braqués et nous vîmes la cavalerie qui suivait la même route que nous. Les cavaliers étaient enveloppés de grands manteaux gris et montés sur d’énormes chevaux noirs. On nous dit que c’étaient les gros talons, et qu’ils étaient couverts de fer. Mais cela n’était pas vrai. Ils avaient seulement de vilains chapeaux à trois cornes et deux plaques de fer en croix sur la forme de leurs chapeaux. Leurs montures étaient pesantes à faire trembler la terre. Eux-mêmes ressemblaient à de gros paysans. Telle était alors cette portion de notre cavalerie qui fut plus tard remplacée par nos beaux cuirassiers, par les gilets de fer.

A Saint-Cloud, nous trouvâmes les grenadiers du Directoire et des Cinq-Cents dans la cour d’honneur, et une demi-brigade d’infanterie près de la grille. On nous plaça, nous, derrière la garde, et tous nous formions la haie pour laisser passage à Bonaparte que nous attendions.

Tout à coup, l’on entend crier : vive Bonaparte ! les tambours battent aux champs. Il passe, salue tout le monde, s’entretient quelques instants avec les chefs et nous fait mettre en bataille vis-à-vis la salle des séances du Corps Législatif. Il était à pied. Il avait un petit chapeau et une petite épée. Il monte seul les degrés du palais.

Bientôt nous entendons des cris. Bonaparte sort, tire sa petite épée, et remonte avec un peloton de grenadiers de la garde du Directoire. Les cris redoublent. Nous voyons de gros messieurs qui passaient par les croisées. Les manteaux, les beaux bonnets et les plumes tombaient par terre. Les grenadiers arrachaient les galons.

Nous restâmes jusqu’à trois heures, ne sachant pas au juste ce qui se passait, lorsqu’on donna l’ordre à mon bataillon de retourner à Paris. Il était temps, nous mourions de faim. En arrivant, les Parisiens nous serraient de tous côtés pour savoir des nouvelles de Saint-Cloud. La foule, entraînée par la curiosité, nous suivit jusqu’à nos quartiers. Voilà tout ce que je vis du 18 Brumaire.

Quelque temps après, le bataillon auxiliaire de Seine-et-Marne, dont je faisais partie, fut dissous, et on l’amalgama dans la 96e demi-brigade, commandée par le colonel Lepreux. Les grenadiers de cette brigade étaient casernés au Luxembourg, dans la portion du jardin qui fait face à l’Odéon. A cette époque, il n’y avait là que des masures qui venaient presque jusqu’au palais et une chapelle, élevée de plusieurs marches, précédée par une rangée de tilleuls ; puis derrière, une sortie qui existe encore et qui débouche dans la rue d’Enfer. Nous étions campés dans la chapelle, et nos marmites établies dans une grande salle voûtée, qu’on nous dit être la sacristie.

Un jour, le colonel nous fit prendre les armes, pour recevoir lieutenant dans notre compagnie, M. Thomas Thomé. C’était un bel homme, doux, brave garçon, mais insouciant, aimant le plaisir, plus propre à faire un soldat qu’un officier. Il nous raconta que lui et un de ses camarades avaient sauvé la vie de Bonaparte à Saint-Cloud. « La première fois, disait-il, qu’il est « entré dans la salle, deux des membres ont foncé « sur lui avec des poignards, et c’est moi et mon « camarade qui avons paré les coups. Il est sorti au « milieu des cris de : Hors la Loi. C’est alors qu’il a « tiré son épée, qu’il a fait croiser la baïonnette et « qu’il leur a crié : Hors la salle ! Tous les pigeons « pattus se sont sauvés par les croisées et nous avons « été maîtres du terrain. »

Il nous dit aussi que Joséphine lui avait donné une bague qui valait quinze mille francs, en lui défendant de la vendre, et en lui disant qu’elle pourvoirait à tous ses besoins.

La brigade à laquelle j’étais incorporé était composée en partie de vieux soldats à l’épreuve. Notre colonel, M. Lepreux, natif de Paris, était un officier très distingué. Mon capitaine à moi s’appelait Merle. Il possédait toutes les qualités militaires. J’aurai bien souvent occasion d’en parler dans le cours de ces mémoires et toujours avec éloge. Du reste, tous nos officiers étaient excellents, ils nous menaient ferme, et au bout de trois mois, nous autres jeunes soldats, nous pûmes manœuvrer devant le Premier Consul.

Je devins aussi très fort dans le maniement de l’arme blanche. J’étais souple et j’avais deux bons maîtres, qui s’occupaient beaucoup de moi. Ils m’avaient tâté et ils avaient senti ma ceinture. Je leur payais la goutte, et pour me récompenser ils me poussaient rapidement. Je n’eus pas lieu de m’en plaindre ; car, au bout de quelque temps, ils me mirent à même de sortir d’une forte épreuve, qu’ils m’avaient, du reste, préparée. Ils me firent chercher une querelle, je puis dire sans aucun sujet.

« Allons, me dit mon adversaire, prends ton sabre, et viens que je te tire une petite goutte de sang.

— Voyons, monsieur le faquin, répondis-je, prenez un témoin; pour moi je n’en ai pas, je m’en passerai. »

Mon vieux maître, qui était du complot, offrit de m’en servir. J’acceptai, et nous voilà partis tous les quatre dans le jardin, au milieu des masures. On mit l’habit bas.

« En garde ! A vous, lui dis-je, attaquez le premier.

— Non, répondit-il, c’est à vous. »

Je fonçai sur lui, je ne lui donnai pas le temps de se reconnaître. Heureusement mon maître intervint pour nous séparer.

« Otez-vous, m’écriai-je, je veux le tuer.

— Allons ! c’est fini. Embrassez-vous et nous allons boire bouteille.

— Eh bien ! cette goutte de sang, il n’en veut donc plus ?

— Tout cela est pour rire, sortons d’ici ! »

Il fallut aller boire avec ces ivrognes, après quoi je fus reconnu pour un bon grenadier. Mon adversaire devint mon meilleur ami. Il eut toute sorte d’égards pour moi, et me rendit une foule de petits services.

Au mois de février 1800, le Premier Consul passa, aux Tuileries, la revue de trois demi-brigades, parmi lesquelles était la nôtre, la 96e, et il en donna le commandement au général Chambarlhac.

Après les manœuvres ordinaires, il voulut voir les conscrits à part. On lui présenta la compagnie de grenadiers du département de Seine-et-Marne, et il dit à notre capitaine Merle de nous faire manœuvrer devant lui. Il fut surpris en voyant notre précision.

« Mais, dit-il, ce sont les vieux !

— Non, Général, répondit notre capitaine ; c’est une compagnie du bataillon auxiliaire formé à Fontainebleau.

— Eh bien ! je suis content de cette compagnie.

Faites-la rentrer dans la brigade, et tenez-vous prêts à partir. »

En effet, on ne tarda pas à nous diriger sur le camp de Dijon. Tout le long du chemin nous brûlions les paisseaux des vignes et les peupliers des prairies pour nous faire du feu. On nous appelait : les brigands de Chambarlhac.

Nous passâmes à Auxerre et nous campâmes dans les prés de Sainte-Nitasse. On se rappelle encore les dégâts que nous y avons faits.

A Dijon, on nous logea chez le bourgeois ; nous y restâmes près de six semaines. Lannes y formait son avant-garde avec laquelle il entra bientôt en Suisse. Nous ne partîmes que les derniers. A Nyon, le Premier Consul nous passa en revue dans une belle prairie. Puis, après avoir longé le lac de Genève, remonté la vallée du Rhône jusqu’à Martigny, nous arrivâmes au bourg de Saint-Pierre, au pied du Saint-Bernard. Ce village n’est composé que de baraques couvertes de planches et de granges d’une dimension énorme. Nous y couchâmes tous pêle-mêle.

On démonta notre petit parc et l’on mit nos trois pièces de canon dans des arbres creusés en forme d’auge. Au bout, il y avait une grande mortaise pour adapter un levier qui servait de gouvernail. En avant, un câble se trouvait fixé, et à ce câble des traverses de bois. Chaque pièce devait être tirée par vingt grenadiers, et vingt autres portaient le bagage de ceux-ci. Un artilleur commandait le détachement, sur lequel il avait l’empire le plus absolu. La pièce lui était confiée: on devait obéir à ses moindres gestes.

Avant de partir, on nous donna des souliers neufs et une provision de biscuits. Nous les attachions à une corde et nous les pendions à notre cou, comme un chapelet, ce qui était très gênant. Le Consul, installé à Saint-Pierre, veillait à tout.

Nous nous mîmes en route le matin au petit jour. J’étais un de ceux qui traînaient les pièces de canon, et je me trouvais le premier de l’attelage, à la première traverse du côté droit; c’était le côté le plus périlleux, celui des précipices. Rien de plus pénible que notre voyage. Toujours monter par des pentes horribles, et des sentiers très étroits. Les pierres coupaient nos souliers. De temps en temps on s’arrêtait, puis on marchait de nouveau : personne ne disait mot.

Quand nous arrivâmes aux glaces, ce fut bien pis encore. Notre canonnier n’était plus maître de sa pièce. A chaque instant, elle glissait vers les ravins, et il fallait s’arrêter, pour la remettre dans la bonne voie. Sans l’exemple de notre chef, nous aurions perdu courage. Nous fîmes une lieue de cette façon, après quoi nous nous arrêtâmes pour mettre de nouveaux souliers, à la place des nôtres qui étaient en lambeaux, et pour casser un morceau de biscuit. Comme je détachais la corde qui suspendait les miens à mon cou, voulant en prendre un et le manger, la corde m’échappe et toute ma provision dégringole dans le précipice. Quelle douleur pour moi de me voir sans pain! Et cependant mes compagnons se mirent à rire comme des fous.

« Allons, dit notre canonnier, il faut faire la quête pour mon cheval de devant. »

Chacun accueillit cette proposition, et me donna un biscuit. De cette manière je me trouvai plus riche qu’auparavant et la joie reparut dans mon cœur.

Nous atteignîmes les neiges éternelles. Là, nous étions mieux, notre canon glissait légèrement, nous allions plus vite. Le général Chambarlhac vint à passer et voulut encore faire allonger le pas. Il s’approcha du canonnier et prit le ton de maître. Il fut mal reçu.

« Ce n’est pas vous qui commandez ici, répondit le canonnier. C’est moi qui suis responsable de la pièce et qui, seul, la dirige. Passez votre chemin. »

Malgré ces paroles, le général s’avança comme pour saisir le canonnier.

« Général, s’écria celui-ci, si vous ne vous retirez pas, je vous assomme d’un coup de levier, ou je vous jette dans le précipice !. »

Chambarlhac crut prudent de passer son chemin.

Nous arrivâmes, avec des fatigues inouïes, au pied du Couvent. La montée qui y aboutit est fort rapide, et là nous vîmes que des troupes nombreuses avaient passé avant nous. Le chemin était frayé et l’on avait formé des espèces de marches pour monter jusqu’à l’hospice. Nous y entrâmes, et nous y déposâmes nos trois pièces de canon. Nous fûmes reçus par ces hommes dévoués à l’humanité, qui passent leur vie à secourir les malheureux égarés dans la montagne ou entraînés par les avalanches. Ils nous donnèrent du pain, du fromage de gruyère, du vin. Ils nous installèrent dans de grands corridors très larges, enfin ils firent pour nous tout ce qui dépendait d’eux. En les quittant nous leur serrions la main, et nous embrassions leurs chiens, qui à leur tour nous caressaient comme s’ils nous eussent connus de longue date. Pour moi je ne peux trouver, dans ma faible intelligence, d’expression assez forte pour témoigner la vénération que je porte à ces hommes de Dieu.

La descente nous fut bien facile ; nos officiers décidèrent qu’ils traîneraient à leur tour les pièces de canon. Ils eurent encore plus de peine que nous n’en avions eu, et coururent les plus grands dangers. Nos trois compagnies s’acheminèrent, commandées seulement par le capitaine Merle : et, après avoir encore traversé bien des neiges, gagnèrent le lieu de rendez-vous de tout le régiment. Nos braves officiers y arrivèrent aussi, mais exténués de fatigue, sans bottes et n’ayant plus de drap aux manches de leurs habits. Ils faisaient pitié à voir.

Nous étions alors dans une longue gorge. Au bout de cette gorge, une montée très rapide s’élevait jusqu’à la crête d’une montagne. Là, plus de chemin ! C’était comme le bout du monde ! Le rocher était fendu et les parois coupées à pic. Comment passer de l’autre côté ? Le Premier Consul arriva avec tous ses ingénieurs, fit faire des trous dans le roc, poser des madriers, établir des traverses et des garde-fous. En deux jours, cette espèce de pont fut terminé, et tout notre matériel passa sans encombre.

Une fois passés, nous descendîmes aisément dans la vallée qui conduit au fort de Bard. Mais, là encore, nous fûmes arrêtés par un formidable obstacle. Ce fort est imprenable. On ne peut le battre en brèche de la vallée, et l’on ne peut gravir les rochers qui le dominent. Le Consul, en voyant cela, prit bien des prises de tabac, et fut bien embarrassé. Ses ingénieurs se mirent à l’œuvre pour trouver un chemin hors de la portée des canons du fort. Ils finirent par découvrir un sentier qu’ils aplanirent, et par lequel l’infanterie et la cavalerie pouvaient passer. Restait le matériel, ce qui était beaucoup plus embarrassant. On l’avait placé, en attendant, derrière un petit retrait à l’abri du fort : et il ne pouvait, comme l’armée, franchir le sentier nouveau.

Le Consul commença par braquer deux pièces sur la route et fit ouvrir le feu contre la forteresse. Nous étions, nous, sur le côté gauche, masqués par des rochers et complètement protégés des boulets ennemis. Mais ils balayaient la route, si bien que deux grenadiers de la Garde consulaire qui étaient venus en curieux, furent atteints et tués. Un boulet entre autres s’engouffra dans l’ouverture d’une de nos pièces, qui fut brisée et perdue. Il fallut renoncer à une semblable tentative.

Le Consul envoya un parlementaire pour sommer le commandant du fort de se rendre : la réponse ne fut pas satisfaisante. L’intimidation n’ayant pas réussi, on eut recours à la finesse. De bons tirailleurs furent choisis, bien approvisionnés de vivres et de cartouches.

Ils se glissèrent dans les rochers et parvinrent à des fentes très élevées d’où ils dominaient le fort. On découvrit aussi une plateforme très large et très élevée, sur laquelle on parvint à hisser deux pièces de canon.

Ces pièces de leur côté, les tirailleurs de l’autre, inquiétaient continuellement les ennemis. Ils ne pouvaient sortir dans leurs cours sans être mitraillés.

Pendant ce temps, le Consul se prépara à faire passer le matériel sur la route même au pied du fort. Il fit empailler les roues des canons et des caissons, et nous reçûmes l’ordre d’entourer nos souliers de la même manière. Vingt grenadiers par compagnie devaient aider les canonniers à rouler les pièces.

Ceux-ci demandèrent qu’on leur adjoignît les grenadiers qui avaient déjà monté avec eux le Saint-Bernard. La demande fut accueillie. Je me trouvai sous les ordres du même canonnier. Il me mit à la tête de la première pièce, et plaça tout le monde à son poste.

A minuit, nous reçûmes le signal du départ. Il fallait marcher sans dire mot, sans souffler. Tout d’abord, nous passâmes sans être aperçus. Arrivés au delà du fort, à un endroit qui se trouve garanti par les rochers, nous trouvâmes les chevaux tout prêts; de suite on attela, et ils partirent.

Nous revînmes par le même chemin, sur la pointe du pied, à la queue les uns des autres. Cette fois l’ennemi nous entendit, et nous lança des grenades.

Heureusement elles tombèrent de l’autre côté du chemin et n’atteignirent personne, nous en fûmes quittes pour la peur.

On eût pu facilement nous éviter ce danger. Il suffisait de placer nos fusils et nos bagages sur les caissons, et de nous faire continuer avec eux notre premier chemin. Mais on ne songeait pas à tout, et l’on se préoccupait plus des canons que de notre vie.

Quand nous rejoignîmes notre corps, le colonel nous fit des compliments sur notre succès. Le capitaine nous félicita à son tour et nous dit : « Mes grenadiers, vous venez de remplir une belle mission ; c’est une épreuve glorieuse pour la compagnie ! » Il nous serra les mains à tous, et s’adressant à moi spécialement, il me dit qu’il était content de mon premier début. Nous répondîmes par des protestations, de dévouement, dont il nous remercia mille fois.

L’artillerie passée, nous prîmes le sentier déjà frayé par l’armée et, bientôt, de l’enfer nous arrivâmes dans le paradis, c’est-à-dire dans les belles plaines du Piémont. Nous marchâmes à marche forcée jusqu’à Novare.

Les habitants parurent stupéfaits de voir arriver par là une armée avec son artillerie. Le lendemain nous partîmes pour Milan. Là encore, le peuple nous reçut avec joie et étonnement. En sortant de la ville, à droite de la porte de Rome, nous trouvâmes des baraques toutes faites, un camp tout dressé, et nous reconnûmes qu’il y avait une armée devant nous.

Nous formions en effet l’arrière-garde du général Lannes. Pendant qu’il battait et rebattait les Autrichiens, on nous portait tantôt sur un point, tantôt sur un autre, sans jamais nous faire brûler une cartouche.

Mais un combat plus sérieux s’engagea dans les environs de Montebello. Les Autrichiens étaient maîtres des hauteurs, d’où leur artillerie foudroyait nos troupes. Il fallut deux brigades de notre division, la 24e et la 43e, pour s’emparer de cette position formidable. Nous-mêmes, nous fûmes obligés de suivre le mouvement et de nous rapprocher de l’avant-garde.

Nous étions environ trois mille cinq cents hommes. On arrêta notre marche à une demi-lieue en arrière de Montebello et on nous plaça dans une belle plantation de mûriers, traversée par une allée fort large. Nous formâmes les faisceaux par bataillon, et chacun se régala de mûres dont les arbres étaient chargés.

Sur les onze heures, nous entendîmes la canonnade ; nous la croyions très loin : pas du tout. Le combat se livrait derrière le village. Les maisons arrêtaient le son, et nous trompaient sur la distance.

Sur les midi, un aide de camp du général Lannes arrive au galop avec ordre de nous faire avancer le plus vite possible, parce que le général était forcé de tous côtés.

« Aux armes ! crie notre colonel. Allons, mon brave régiment, c’est notre tour aujourd’hui de nous signaler ! »

Notre capitaine, à la tête de ses 174 grenadiers, répond qu’il est sûr de sa compagnie, et que d’ailleurs, il marchera le premier.

On nous dispose par sections sur la route et on nous fait charger nos fusils en marchant. C’est là que je mis ma première cartouche dans mon fusil. Je fis avec elle le signe de la croix, et cela me porta bonheur, car elle sauva la vie de mon capitaine.

Au bout de quelques instants nous arrivâmes à l’entrée du village de Montebello. Il était encombré de morts et de blessés. Je n’en avais jamais vu, n’ayant encore assisté à aucune bataille. Cet aspect produisit sur moi une très vive impression. Mais la charge battit à la tête du régiment et je ne songeai plus qu’à marcher avec les miens.

Nous étions rangés par rang de bataille. Je me trouvais à la première section, au troisième rang. En sortant du village nous aperçûmes une pièce de canon à trois cents pas de nous, au milieu de la route. Les ennemis firent feu. Heureusement, la mitraille n’atteignit personne et effleura les baïonnettes. En l’entendant, je baissai la tête. Mon sergent-major me donna par derrière un coup de sabre sur mon sac.

« On ne baisse pas la tête ! me dit-il.

— Bien ! lui répondis-je, et je continuai d’avancer.

Le capitaine Merle, une fois le coup parti, cria de se jeter à droite et à gauche dans les fossés pour en éviter un second. Sans doute les tambours, qui battaient la charge devant nous, n’entendirent pas ce commandement ; ils restèrent sur la route. Moi-même je ne le compris pas, et les premiers rangs ayant déguerpi, je me trouvai seul, tout à découvert. Alors je m’élance comme un fou, je dépasse le capitaine, je traverse les tambours et je cours à la pièce de canon.

J’arrive comme les artilleurs finissaient de charger. Ils se dépêchaient pour nous cribler une seconde fois et me tournant le dos, ils ne me voyaient pas. Je les frappe de ma baïonnette, et je les étends par terre. Ce fut l’affaire d’un moment. D’ailleurs ma compagnie arrivait, à deux pas derrière moi, pour finir ma besogne. Je restai maître de la pièce et je sautai dessus.

Mon capitaine m’embrassa en passant et me dit de la garder ; ce que je fis, pendant que mes camarades se jetaient sur les Autrichiens. Leur infanterie était massée à deux cents pas à peu près de la pièce de canon. La rencontre fut sanglante. Ce n’était que feux de peloton, de bataillon, et carnage à la baïonnette. Nos soldats de la 96e étaient devenus des lions.

Moi, je ne restai pas longtemps sur ma pièce de canon.

Le général Berthier vint à passer, et m’apercevant : « Que fais-tu là ? dit-il d’un ton nasillard.

— Mon général, vous voyez mon ouvrage. C’est à moi cette pièce, je l’ai prise tout seul.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Du pain, si vous en avez. »

Il dit à son piqueur de m’en donner, puis tirant de sa poche un petit calepin vert, il me demanda comment je m’appelais : « Ton nom ?

— Jean-Roch Coignet.

— Ton régiment ?

— Quatre-vingt-seizième.

— Ton bataillon?

— Premier.

— Ta compagnie ?

— Première.

— Ton capitaine ?

— Merle.

— Tu diras à ton capitaine qu’il t’amène à dix heures près du Premier Consul. Laisse-là ta pièce et va rejoindre les tiens. »

Il part au galop, et moi, bien content, je cours à toutes jambes pour rattraper ma compagnie. Elle avait pris un chemin à droite. C’était un chemin creux, bordé par des talus de dix pieds environ, et à la crête des talus, de chaque côté, se trouvaient des haies, avec quelques arbres. Il y avait là des grenadiers autrichiens dans le plus complet désordre. Notre compagnie les passait à la baïonnette. Les plus agiles battaient en retraite et se sauvaient à toutes jambes.

J’arrive, je me présente à mon capitaine et lui raconte que le général Berthier m’avait mis en écrit.

« C’est bien, me dit-il. Passons par ce trou, de l’autre côté de la haie, pour gagner les devants ; ils vont trop vite et pourraient se faire couper. Suivez-moi. »

Je passe derrière lui, et nous nous trouvons tous deux sur un terrain plat et dégarni, où nous marchions rapidement. Mais, à deux cents pas de l’autre côté du chemin, s’élevait un gros poirier sauvage et derrière était un grenadier hongrois, qui avait appuyé son fusil sur une branche, attendant que mon capitaine fût en face de lui pour l’ajuster. Celui-ci l’aperçoit.

— A vous! » Me crie-t-il.

Comme j’étais en arrière, je voyais le Hongrois de côté, mais facilement. Je le mets en joue, il tombe raide mort, et mon capitaine de m’embrasser une seconde fois.

— Ne me quittez pas de la journée, me dit-il, vous m’avez sauvé la vie. »

Un peu plus loin, nous apercevons un de nos sergents qui avait comme nous traversé la haie ; et il s’était trouvé entouré par trois Autrichiens qui se sauvaient par là. Ils le tenaient au milieu d’eux et le dévalisaient paisiblement, comme s’ils ne s’étaient pas doutés de ce qui se passait tout auprès dans le fond du chemin. Ils avaient leur fusil appuyé par terre et retenu par le bras gauche, pendant qu’ils faisaient leur butin. Déjà, ils lui avaient enlevé sa montre, ôté sa cravate, pris sa ceinture. Mon capitaine me crie encore : « A vous, grenadier ! »

Et tous les deux, nous nous élançons. Arrivé près du groupe, les Autrichiens me somment de me rendre.

Je feins de consentir. Je tends à l’un d’eux mon fusil de la main gauche ; il le saisit, mais de la main droite je fais faire à mon arme un mouvement de bascule, et lui plonge ma baïonnette dans le ventre. Aussitôt, je fonce sur le second. Le sergent, se voyant secouru, empoigne le troisième par le haut de la tête et le terrasse. Enfin, le capitaine Merle achève notre besogne avec son épée.

Le sergent reprit alors tous ses effets. Nous le laissâmes se remettre, et nous de courir, comme avant, pour gagner la tête de la compagnie. Elle commençait à sortir du chemin creux, qui débouchait dans une grande prairie. Le capitaine parvint à la rassembler, et nous joignîmes le reste de la brigade, qui était arrivé par une autre direction.

Comme nous étions embarrassés de trois cents prisonniers, qui s’étaient rendus dans le chemin creux, on les remit à quelques hussards du 12e qui passaient.

Leur régiment avait été très éprouvé le matin. Il n’y en avait pas deux cents de reste.

Nous continuâmes à avancer. Nous tenions le centre des bataillons en bataille. Le capitaine ne m’avait pas fait reprendre mon rang. Il m’avait gardé près de lui. Je chargeais mon fusil en marchant, et je m’arrêtais par intervalles, pour envoyer une balle à l’ennemi qui fuyait devant nous. La charge battait sur toute la ligne de notre armée. Les Autrichiens étaient en déroute complète. Ils ne faisaient même plus feu sur nous. Ils se sauvaient comme des lapins.

Leur cavalerie surtout avait été abîmée et, en se repliant sur leur infanterie, elle y avait jeté l’épouvante et la confusion.

Le Premier Consul vint pour voir la bataille gagnée. Il était accompagné du général Lannes. Ce dernier était tout couvert de sang : il faisait peur. Il était resté toute la journée au milieu du feu et il commanda lui-même la dernière charge.

Le soir, mon capitaine me prit par le bras et me présenta au colonel, à qui il raconta ce que j’avais fait. Puis il me mena au quartier général. Il causa quelque temps avec Berthier et le Premier Consul. On me fit approcher. Bonaparte vint vers moi et me prit par l’oreille. Je croyais que c’était pour me gronder : pas du tout, c’était par amitié.

« Combien as-tu de service ? me dit-il.

— Général, c’est le premier jour que je vais au feu.

— Ah! C’est bien débuté.

- Berthier, marque-lui un fusil d’honneur. Tu es trop jeune, ajouta-t-il, pour entrer dans ma Garde, il faut pour cela quatre campagnes. Berthier, marque le sur le livre des notes et, dès qu’il aura le temps de service requis, tu le feras entrer dans ma Garde. »

Cela dit, le Consul nous congédia. Mon capitaine me ramena près de ma compagnie. Nous marchions bras dessus, bras dessous, comme si j’eusse été son égal. Il me demanda si je savais écrire, et comme je lui répondis non, il m’en témoigna ses regrets.

« Que c’est fâcheux pour vous ! dit-il, sans cela votre carrière serait ouverte. Mais c’est égal, vous voilà bien noté ! »

Une fois revenu à la compagnie, tous les officiers me serrèrent la main, et le sergent que j’avais délivré me sauta au cou. Tout le monde me fit compliment. Comme j’étais heureux ! Ainsi finit pour moi la bataille de Montebello.

Le 9 juin, après avoir réglé nos comptes avec les Autrichiens, nous couchâmes sur le champ de bataille, et, le 10 au matin, le rappel battit partout. Le général Lannes et Murat partirent avec leur avant-garde pour souhaiter de nouveau le bonjour à l’ennemi. Mais ils ne le trouvèrent pas. Au lieu de dormir, les vaincus avaient marché toute la nuit.

Notre demi-brigade finit de ramasser les blessés que l’obscurité nous avait cachés. Autrichiens et Français, nous les portâmes à l’ambulance, et nous ne quittâmes le champ de bataille que très tard. Nous continuâmes de marcher la nuit suivante. Vers minuit, M. Lepreux, notre colonel, nous fit faire halte, visita nos rangs et nous ordonna de garder le silence le plus absolu. Il paraît qu’il s’agissait de passer sous les canons d’un fort de Tortone. Nous traversâmes de longs défilés. L’obscurité était complète ; on ne voyait pas son plus proche camarade.

Bientôt nous arrivâmes dans des terres labourées. Là, il nous fut permis de parler; mais il nous fut encore défendu de faire du bruit et d’allumer du feu.

Il fallut se coucher entre de grosses mottes de terre, la tête sur le sac, et dans cette position attendre le jour. Le matin, on nous fit partir le ventre vide, et descendre vers des marécages coupés de fossés et traversés par un grand ruisseau. Nous rencontrâmes des villages tout ravagés : pas de vivres ! Les maisons étaient désertes. Nous étions accablés de fatigue et de faim !

Nous sortîmes de ces bas-fonds pour remonter sur notre gauche, et nous trouvâmes un village entouré de vergers et d’enclos. Heureusement, il y avait de la farine, un peu de pain et quelques bestiaux. Sans cela, nous serions morts d’épuisement. On nous dit que ce village s’appelait le village de Marengo.

Le 12, nos deux autres demi-brigades, la 24e et la 43e, vinrent appuyer notre droite, et voilà toute notre division réunie. Le même jour, au matin, on entendit battre la breloque. Quelle joie pour nous ! Dix-sept fourgons de pain venaient d’arriver : tout le monde voulait aller à la corvée. Mais quel fut notre désappointement : ce pain était moisi et tout bleuâtre. Pourtant il fallut s’en contenter.

Le 13, au point du jour, on nous fit marcher en avant dans une grande plaine, et, sur les deux heures de l’après-midi, on nous fit placer en bataille et former les faisceaux. Notre division comprenait environ 5.000 hommes. Nous étions développés sur le plateau où passe la grande route d’Alexandrie, et nous n’apercevions pas le reste de l’armée, qui était à notre droite, dans des bas-fonds. Nous voyions seulement des aides de camp arriver du côté de ces bas-fonds et voler dans tous les sens.

La 24e demi-brigade fut détachée pour pointer en avant, à la découverte. Elle marcha très loin et finit par rencontrer les Autrichiens. Même elle eut avec eux une affaire très sérieuse. Elle fut obligée de se former en carré pour résister à l’effort des ennemis.

Vers les cinq ou six heures du soir, on nous envoya pour dégager la 24e. Quand nous arrivâmes, soldats et officiers nous accablèrent d’injures, prétendant que nous les avions laissé égorger de gaîté de cœur, comme s’il dépendait de nous de marcher à leur secours. Ils avaient été abîmés. J’estime qu’ils avaient perdu la moitié de leur monde, ce qui ne les empêcha pas de se battre encore mieux le lendemain.

Cette escarmouche éclairait la situation. Il n’y avait plus de doute, l’ennemi était devant nous. Il s’était caché dans la ville d’Alexandrie.

Toute la nuit nous restâmes sous les armes. On plaça des avant-postes le plus loin possible et des petits postes de quatre hommes encore plus en avant. Deux de ces derniers furent surpris, le 14, à deux heures du matin, et égorgés par les Autrichiens. Aussitôt la générale battit sur toute la ligne. On ne peut se faire une idée de l’effet que le son des tambours, à cette heure matinale, produisit sur nous. C’était un frisson, comme celui qu’éprouve le soldat au premier coup de canon. Chacun s’élança sur les faisceaux ; il semblait que l’ennemi était à deux pas de nous. On ne se croyait en sûreté que le fusil à la main, et dans les rangs de ses compagnons.

Les lignes se formaient dans toute la plaine; c’était un branle-bas général. De ma vie je n’oublierai ce moment. J’étais encore jeune soldat, et je n’étais qu’à moitié aguerri. D’ailleurs, je n’ai pas la prétention de soutenir que les premiers instants d’une bataille m’aient toujours laissé indifférent et calme ; je prétends, au contraire, que le plus brave soldat ressent, dans cette occasion solennelle, une émotion voisine de la peur.