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Les paysans d'un village français se livrent une véritable guerre des champs...
Au cœur des années 50, dans l’épicerie-café, les paysans commentent autour d’un verre l’arrivée des premiers tracteurs, mais surtout l’ultime épisode de la bataille des parcelles, déclenchée par le remembrement des terres : Fraisset, le braconnier grincheux, pour juguler les appétits du père Pauliat, vieillard avide au passé douteux, aurait, dit-on, fait parler la poudre ! Pour les enfants du village, l’épicerie est un lieu magique… Au sortir de l’école, après les aventures au bord de la Gane – terrain béni des cabanes et des barrages qui font rêver –, on s’arrache un trésor : les caramels à un franc, qui recèlent toute la saveur d’une époque. Pendant ce temps, insensible au troc des lopins, loin des jeux de ses compagnons, la petite Coraline part en cachette sur les traces de son vrai père… Fraisset, l’homme des bois devenu son complice, déroule le fil des confidences et lui révèle la clef de l’énigme qui va bouleverser sa vie.
Les Caramels à un franc, un des premiers romans de Jean-Paul Malaval, publié en 1995, est devenu un best-seller en librairie !
EXTRAIT
Le vieux se détacha du pommier contre lequel il s’était adossé et fit signe à son fils d’approcher pour que le domestique ne puisse entendre ce qu’il avait à dire. D’instinct, Manillot se dirigea vers l’arrière du fardier. Les fers des roues, passage après passage, avaient tracé le long du chemin deux belles rigoles parallèles que l’eau rouille gagnait en abondance jusqu’à former un ruisselet étincelant dans la lumière du soleil.
— J’ai demandé au maire de venir.
— Le maire ? Tu ne l’as pas assez vu ? Tu espères encore qu’il va te prendre sur sa liste aux prochaines élections. Pauvre papa ! Tu te fourres sérieusement le doigt dans l’œil.
Pauliat s’appuya lourdement contre l’épaule de son fils pour enjamber des mottes de terre qui rendaient sa marche chancelante.
— Je me fiche des élections, mon pauvre petit, comme de ma première chemise. C’est de l’avenir de notre propriété qu’il s’agit.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jean-Paul Malaval s'est d'abord consacré au journalisme pendant de longues années avant de se décider à prendre la plume. En 1987, il écrit son premier roman,
Deux Journées à Bassora, édité chez Milan. Depuis, les livres s'enchaînent ainsi que les succès en librairie. Il raconte la France pittoresque dans des romans où la terre et les travers humains ont une grande place. Son écriture, aussi forte et incisive dans la tragédie que dans l'humour, a su lui fidéliser de nombreux lecteurs, passionnés autant par les réalités historiques, qui sont la toile de fond de ses romans, que par ses fictions attachantes.
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Seitenzahl: 396
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Sous le fouet, les deux percherons se cabrèrent et, dans un soufflement de naseaux, remirent en branle le charroi. Au fur et à mesure de son avance, la bille de chêne traçait une profonde traînée dans le tapis de fougères. Pierrot et Christian couraient derrière, évitant d’un pas agile la saignée boueuse. Les deux garnements tentaient de s’asseoir sur la monstrueuse masse de bois et, craintivement, s’en éloignaient quand elle se remettait à avancer dans un raclement sinistre. Sur leurs petits doigts, ils comptaient les points de ce fabuleux exploit.
Gilles Pauliat tenait fermement l’attelage, à la bride, le regard porté vers la grume. Au moindre faux pas, la charge engagée trop vite sur la pente eût dévalé et brisé les pattes des chevaux comme un rien. À quelques dizaines de mètres de là, dans le milieu du chemin des Rocs, le fardier attendait comme une grosse sauterelle. Manillot, le domestique, était appuyé contre le joug, les bras passés entre les cornes des bœufs. Soudain, la bille se mit à rouler sur elle-même, entortillant la chaîne qui cliqueta de tous ses anneaux.
— Oh ! là ! là ! hurla Gilles, arc-bouté sur les brides pour accélérer l’allure des percherons.
La grume partit de travers, fauchant dans sa dégringolade une cépée de châtaignier et vint bouler, pointe en avant, dans le creux du chemin, bousculant les chevaux qui se cabrèrent. La chaîne se retendit à tout rompre et la bille arrêta sa course.
Manillot, d’une pichenette, repoussa le béret sur sa nuque.
— D’un peu plus, gars, on la perdait, fit-il en dégageant les paquets de fougères et de terre amassés autour du crochet.
Gilles haussa les épaules :
— Toi, t’as toujours peur de tout. Au lieu de geindre, ça aurait été plus malin de venir m’aider. Foutredieu ! c’est vraiment pas la peine d’avoir un domestique à demeure. Ah ! ça risquerait pas ses abattis pour un patron. Pas vrai, Manillot ?
Les enfants, montés sur la bille, allaient et venaient en tendant les bras à l’horizontale comme des équilibristes.
— Allez, les loupiots, descendez de là, ordonna le domestique. C’est pas un endroit pour jouer. Si ça roule, ça fera des jambes cassées. On n’a pas besoin de ça. Nom de Dieu ! non…
Gilles regardait la scène avec amusement tout en épongeant la sueur sur son visage. Il ne l’avouerait jamais, mais il avait eu une sacrée frousse. La pièce de chêne qu’il venait d’amener sur le chemin pesait bien ses trente quintaux. Manillot, après l’émondage, avait suggéré à son jeune patron un peu fou qu’on la divisât en deux par commodité. Mais le propriétaire avait rejeté vigoureusement l’idée en mesurant la qualité de la bête. À la scierie, ça donnerait des tirants d’au moins quinze mètres, de quoi faire de la belle charpente. Après le différend, le domestique s’était bien juré de se tenir à l’écart de la manœuvre. C’est pas le jour, se dit-il, à attraper la malemort pour une bêtise pareille…
D’un fort coup de talon, Manillot dégagea le crochet, tandis que Gilles amenait le fardier sur la pièce de bois. Une fois celle-ci arrimée au cabestan, le jeune homme sauta sur le timon du binard et, avec force biceps, engagea la manivelle sur la crémaillère jusqu’à ce que la charge se trouvât enfin suspendue en l’air.
Depuis le début du jour, c’était le sixième tronc que l’on débardait ainsi, des hauteurs du bois des Rocs jusqu’au chemin des Vieilles Vignes. Et la besogne était loin d’être terminée : une trentaine de beaux chênes, droits et fiers, marqués d’une entaille à la hachette, attendaient le passe-partout. Le jeune paysan de Galiane-sur-Sévère eût certes préféré qu’on expédiât à terre ces arbres à la suite. Mais le domestique réfrénait sans cesse les excès de cette jeunesse impétueuse en laquelle il voyait déjà, du haut de ses soixante années de lourd labeur et de rudes expériences, les prémices d’une agriculture moderne où l’on sacrifierait la belle ouvrage au rendement. Au fur et à mesure qu’avançait la coupe, on nettoyait le sous-bois ; d’un côté les bûchers construits avec la méticulosité d’une maçonnerie et, de l’autre, un grand feu nourri par les petites branches. Ces corvées avivaient la colère de Gilles Pauliat. Il y voyait une perte de temps sans nom alors que de belles terres à peine retournées et hersées attendaient les semailles.
Les bœufs, peinant sous le joug, mirent le convoi en mouvement. Avant de parvenir aux hauteurs déboisées des Vieilles Vignes, au-dessous desquelles s’étalait la ferme des Pauliat, il y avait un bon kilomètre de sous-bois épais où régnait une grande fraîcheur mêlée aux odeurs fortes des humus. Cette fraîcheur d’après-midi, humide et froide, n’empêchait pas l’activité de petites mouches brunes excitées par les animaux, collées en grappes autour de leurs naseaux.
Le patriarche attendait, depuis une heure déjà, au débouché du chemin de terre, à la lisière de la forêt dans laquelle il ne mettrait sans doute plus jamais les pieds de sa vie. Depuis sa première attaque, l’automne dernier, Édouard Pauliat ménageait ses forces. Économe du moindre mouvement qui eût accéléré son cœur usé, il espérait retarder la fatale issue qu’il redoutait en silence. La crise lui avait laissé, en prime, une bouche légèrement de travers, une diction postillonnante qui l’obligeait à chaque instant à porter un mouchoir aux commissures de ses lèvres pour éponger une salive incontrôlée. L’oreille aux aguets, il avait suivi la scène, tout sourire d’entendre son fils admonester le domestique. Celui-là, pensa-t-il, aura été à bonne école !
Devançant l’attelage soumis au pas lent des bêtes de somme, les enfants émergèrent les premiers dans les jambes du vieux Pauliat. Adossé à un pommier à cidre, il dressa sa canne en direction du petit Christian, qui recula craintivement. Mais, à voir rire le vieil homme, le gamin comprit qu’il ne lui voulait aucun mal.
— Tu es bien le fiston du maire, toi ? Le gouillat des Lafon ?
L’enfant se tourna vers son compagnon, Pierrot Franchet, comme s’il voulait obtenir l’avis de celui qui passait pour le chef de la bande. Il acquiesça alors d’un petit mouvement de tête, gardant sa mine renfrognée de sauvage qu’il se composait par timidité chaque fois qu’on lui demandait quelque chose.
— C’est bien vrai que c’est là tout le portrait craché du papa, s’amusait Édouard Pauliat en le scrutant par le détail.
Le vieux fit deux ou trois pas en boitillant vers le garçon.
— Tu es bien à un âge maintenant où l’on peut te confier une commission, n’est-ce pas ? Alors, tu diras à ton père qu’il passe me voir au plus vite. J’ai une chose importante à lui demander. Tu n’oublieras pas ?
Les deux garnements partirent en courant dans la plantation des pruniers de plein vent, dont quelques branches cassées, pendant de-ci de-là jusqu’à terre, attestaient la violence de l’ouragan de la semaine précédente. Le vieux les suivit du regard en hochant la tête. Et quand leurs frêles silhouettes eurent disparu derrière la barre, dans les hautes herbes, il se mit à ruminer le temps où il faisait l’école buissonnière pour aller poser des pièges à grives dans La Combe. Depuis que ses jambes ne le portaient qu’au prix de mille difficultés, il ne rêvait plus qu’à des promenades jusque dans les coins les plus reculés de sa vaste propriété. Il se souvenait des plus petits détails, même le goût pâteux et sucré des nèfles qu’il allait déguster aux automnes dans les Parjadis. Ce néflier, que son arrière-grand-père avait planté, était le seul spécimen qu’il possédait sur son domaine. Et souvent, dans les nuits d’insomnie quand son malheureux cœur s’emballait et qu’il se demandait à chaque inspiration s’il n’allait pas rendre l’âme, il pensait à cet arbre aux vastes ramures dont les fruits tapissaient le sol et qu’il fallait dénicher sous l’herbe à chat. Était-il encore debout ? Ou le dernier ouragan avait-il fini par avoir raison de lui ? Il savait qu’il ne regagnerait jamais assez de forces pour se rendre du côté des Parjadis, à moins qu’il ne décidât son fils à l’y porter dans ses bras robustes. Mais un Édouard Pauliat était trop fier pour exiger une telle corvée de ses proches, trop fier et trop orgueilleux, deux sentiments qui avaient gâché son existence.
Parvenus au talus surplombant la route des Vieilles Vignes, les enfants se laissèrent glisser à croupetons dans le passage de terre battue, tracé et façonné par moult culottes des garnements du village.
— Je me demande bien ce que veut ce grigou à ton père, dit Pierrot.
— C’est des choses d’adultes assez compliquées, rétorqua Christian en remisant dans sa poche le lance-pierres qui venait de s’en échapper lors de la descente sur le toboggan de terre.
— Moi, ajouta Pierrot, ce bonhomme, je l’aime pas beaucoup.
— Personne l’aime à Galiane, précisa Christian en haussant les épaules. C’est à cause qu’il était du côté des Boches pendant la guerre…
— Je me suis assis dix-huit fois sur le chêne, coupa Pierrot. Et toi, seulement douze.
— Treize, rectifia Christian.
— Douze ou treize, ça change rien. Tu as perdu. Ce qui veut dire, mon gars, que je suis toujours le chef.
Le jeune Lafon avança sur la route en zieutant les belles tasses vert bouteille de la ligne électrique. Depuis le temps qu’il rêvait de s’en payer une au lance-pierres… À coup sûr, cet exploit lui ferait gagner un galon dans la fameuse bande des Éperviers.
— Bon, se décida-t-il soudain, je vais rentrer à Chantemerle. J’ai ma récitation à apprendre.
Comme il commençait à s’éloigner, Pierrot, les mains en porte-voix, lui cria :
— Hé ! vieux, tu n’as pas oublié pour demain ? Faut finir la cabane.
— Ouais-ouais.
— Hé ! reprit le petit Franchet, promis ? À deux heures pétantes ! D’ac ?
— D’ac…
En découvrant son père à l’orée du bois, Gilles émit un râle de courroux. Décidément, se dit-il, faut toujours qu’il soit dans mon dos, à me surveiller. C’est à moi, maintenant, d’assurer la relève. Depuis la maladie, le fils entendait de plus en plus imposer ses vues pour tracer l’avenir. Cette perspective-là n’était pas du goût d’Édouard qui voyait, dans ce présage, le double signe d’un proche déclin de son pouvoir de maître du domaine, et de la mort. Car, se répétait-il dans son for intérieur, quand un homme ne commande plus sur sa propriété, il n’est plus rien. Aussi, depuis quelques semaines, il ruminait une affaire qui devrait lui rendre sa pleine autorité de patriarche et faire comprendre à son entourage que le couvercle du cercueil n’était pas encore posé sur sa nuit éternelle.
— Tu ne serais pas mieux, à la maison, avec ce vent ? déplora Gilles.
Manillot détestait la manière dont on traitait son vieux patron. Aussi commit-il un léger mouvement de défense en venant se placer entre les deux hommes, comme si le jeune eût risquer quelque geste à l’encontre de son père. Idée saugrenue, certes. Gilles, s’il manquait d’ordinaire de tact, n’était pas ce fils irrespectueux qu’on pouvait craindre.
— Je ne suis pas encore mort ! jeta le vieux en prenant un air grave où se lisait le défi. Et je te montrerai, mon petit, que ton vieux père, s’il n’a plus toutes ses jambes, a encore la tête sur les épaules.
Agacé, Gilles revint vers ses bœufs et, machinalement, testa la tension des lanières de cuir sur le joug.
— Qu’est-ce que tu mijotes encore ?
Le vieux se détacha du pommier contre lequel il s’était adossé et fit signe à son fils d’approcher pour que le domestique ne puisse entendre ce qu’il avait à dire. D’instinct, Manillot se dirigea vers l’arrière du fardier. Les fers des roues, passage après passage, avaient tracé le long du chemin deux belles rigoles parallèles que l’eau rouille gagnait en abondance jusqu’à former un ruisselet étincelant dans la lumière du soleil.
— J’ai demandé au maire de venir.
— Le maire ? Tu ne l’as pas assez vu ? Tu espères encore qu’il va te prendre sur sa liste aux prochaines élections. Pauvre papa ! Tu te fourres sérieusement le doigt dans l’œil.
Pauliat s’appuya lourdement contre l’épaule de son fils pour enjamber des mottes de terre qui rendaient sa marche chancelante.
— Je me fiche des élections, mon pauvre petit, comme de ma première chemise. C’est de l’avenir de notre propriété qu’il s’agit.
Gilles fronça les sourcils. Décidément, il n’aimait pas ces façons autoritaires. La propriété n’était-elle pas désormais, à part entière, son affaire ?
— Écoute, papa ! Tu ne devrais penser qu’à ta santé, maintenant.
— Je veux remembrer, nom de Dieu ! remembrer, jura-t-il, les yeux exorbités. Si on ne se met pas sur les rangs, on va encore passer à côté.
Le vieux se retourna pour vérifier que le domestique n’avait pas entendu ce mot fatidique qui avait l’inconvénient, une fois prononcé, de se répandre comme une traînée de poudre dans le pays et de faire naître mille convoitises, mille jalousies.
— Et avec qui ?
— Fraisset.
— Fraisset de La Nadalie ?
— Pas si fort, animal…
— Mais il ne voudra jamais, ce fainéant !
— C’est ce qu’on verra ! jura Pauliat en cherchant sa respiration loin dans les tréfonds de sa carcasse agitée de tremblements nerveux.
La seule perspective de devoir se battre pour améliorer le profil de son domaine l’emplissait d’une excitation sans bornes.
* * *
La forêt de La Nadalie s’étendait sur une centaine d’hectares en une interminable succession de chênaies et de châtaigneraies. Dans la géographie du pays, formée de pâturages et de plantations de fruits, de champs de maïs et de primeurs, elle constituait un singulier contraste d’espace indompté par la main de l’homme. La Sévère, grossie par deux ruisseaux, la Lierre et le Fraux, dont le cours était soumis aux caprices des saisons, la traversait de part en part, paisiblement, roulant son écume argentée sous l’ombre d’ormeaux centenaires.
Le docteur Fayolle avait acquis ce havre de verdure bien avant la Seconde Guerre mondiale, avec le château qui était posé à la lisière, cerné par un vaste parc. Dès les premiers mois de cette acquisition, le nouveau maître des lieux fonda l’idée qu’il lui faudrait, quoi qu’il en coûtât, conserver cet espace en l’état, ainsi que le temps l’avait préservé, héritage après héritage. Le médecin, pour qui la fréquentation des hommes et le mirage des grandes villes n’offraient plus aucun attrait, trouva enfin, dans cette nouvelle installation, une réponse à ses angoisses de déraciné, condamné à l’errance. Il fit sien le mot de Voltaire selon lequel, dans le meilleur des mondes possibles, il n’est d’autre solution que de cultiver son jardin. Après une inspection approfondie, Franck Fayolle découvrit que ses bois cachaient quelques migrations de sangliers, une colonie de lapins dans les garennes de La Gane. Au soir mourant, des biches s’en venaient se désaltérer craintivement dans les gourds1 de la Sévère avant de détaler vers les profondeurs de la forêt. Pour compléter la faune, à ses heures perdues, le médecin se mit à élever des couvées de faisans lâchées chaque automne. Et quand ses malades lui laissaient quelques heures de liberté, Fayolle allait communier avec les secrets de la nature, le plus souvent seul, quelquefois avec sa petite fille, Coraline, à qui il fit très vite partager son amour des territoires sauvages.
Cette réserve attirait bien des convoitises à Galiane-sur-Sévère, où l’habitant pratiquait la chasse depuis des temps reculés. Le médecin décida alors d’en interdire l’accès pour préserver la faune. Malgré ces pâles mesures dissuasives, les incursions se révélèrent journalières. Et il ne se passa guère de saison sans qu’une violente altercation ne l’opposât aux autochtones.
Cette guerre continuelle connaissait les prolongements les plus inattendus. Ses lapins étaient accusés de dévaster les jardins d’alentour, et ses renards de piller les poulaillers. Il ne pouvait plus y avoir une calamité sans que le maître de La Nadalie en portât la responsabilité. En vérité, le docteur Fayolle recevait ces récriminations avec indifférence, tandis que l’on rêvait, dans son entourage, de défaire ce domaine pour rendre enfin la friche à la terre cultivable.
Cependant, c’eût été exagéré de dire que cette forêt appartenait en totalité au médecin. Une portion, d’une bonne dizaine d’hectares, formait la propriété d’un certain Joseph Fraisset. Ce paysan, fils unique, avait hérité de ces biens quelques années avant la déclaration de guerre, à la mort de son père. Autrefois, le vieux Fraisset, qui s’était retrouvé veuf après la naissance de Joseph, avait planté des vignes, des pruniers, des pêchers et des cerisiers. Quand il se retrouva seul, Joseph se désespéra de ces lourds travaux, lui qui possédait un tempérament plutôt doux et rêveur. Et, peu à peu, la forêt reprit ses domaines. Le bonhomme se résolut à vivre de braconnage, art dans lequel il devint, au fil des années, à mesure que périclitaient les vergers, un orfèvre. La nuit comme le jour, Fraisset battait la campagne pour y relever ses pièges et, le dimanche, portait ses prises chez les restaurateurs du voisinage, qui appréciaient truites et lièvres, faisans et lapins, et qui, de temps à autre, ne crachaient pas non plus sur une bonne gigue de chevreuil ou un quartier de sanglier.
Pour se débarrasser de ce voisin encombrant, le médecin s’offrit à acheter les parcelles. Mais Fraisset reçut les alléchantes propositions avec mépris. Cet homme des bois était d’une espèce incorruptible. Et rien ne l’intéressait plus au monde que le frisson apporté par un lièvre colleté découvert dans le givre du petit matin. Fayolle usa de toutes les menaces pour inciter l’intrus à ne plus venir piller ses bois. Mais, à ce jeu, on se lassa aussi. Et ce n’étaient pas quelques procès-verbaux dressés par la gendarmerie qui pouvaient faire renoncer le braconnier à cet art devenu sa raison de vivre. Les ennemis de Fayolle riaient sous cape. Certains agriculteurs n’hésitaient pas à prétendre que l’activité de l’homme des bois était même salutaire à l’équilibre de la nature en réduisant la population des lapins dévoreurs de potagers.
Assise face à la porte-fenêtre ouverte sur la fraîcheur du parc, Coraline Fayolle traçait sur son cahier d’écolier les mots que sa mère lui dictait d’une voix monocorde. De temps en temps, celle-ci se penchait pour vérifier les accords de verbe. D’une moue interrogative, Coraline surveillait les réactions. Un œil un brin effaré, et cela signifiait une possible faute en préparation. L’enfant, levant la plume du cahier, cherchait le sujet de ce diable de verbe récalcitrant. Et, l’erreur enfin réparée, la mère reprenait aussitôt cet air calme et tranquillisé qui valait une approbation. Par ce jeu, on arrivait parfois à un sans-faute au bas de la page. Coraline quêtait alors ce compliment dont elle s’estimait par trop lésée. « Avoue que je t’ai bien un peu aidée ? disait Adeline d’un air taquin. — C’est ça ! C’est ça ! éclatait alors l’enfant. Un sans-faute ne te suffit pas encore ! » Alors, la petite fille aux cheveux bouclés envoyait promener le cahier sur le tapis et courait s’enfermer dans la cuisine. Ces coups de colère faisaient d’ordinaire fondre le médecin. Et quand d’aventure la mère se proposait d’obtenir un peu de retenue avec des corrections bien appliquées, Fayolle s’interposait en développant une savante théorie selon laquelle il était purement illusoire de croire qu’on pût modeler l’inné d’un caractère.
Cette fois-là, elle ne trouva pas si « cabane » prenait un ou deux « n ». Adeline fit signe qu’elle ne dirait rien. Au hasard, Coraline se décida à en mettre deux. La mère se força à garder un visage de marbre. À l’instant des corrections, l’enfant se dressa, vexée :
— Tu m’as bien dit que cabane en prenait deux…
— Je ne t’ai rien dit.
— À ton air d’être d’accord…
— Justement. Je l’ai fait exprès.
— Ça alors, c’est pas du jeu !
— Il est grand temps, ma petite, que tu prennes un peu confiance en toi.
Adeline ne put résister plus longtemps à cette bouderie, et essuya, avec le revers de sa robe, les petites larmes qui brillaient sur ses joues. Quand sa mère eut fini de la consoler, Coraline s’éloigna de quelques pas pour prendre le journal posé sur le guéridon.
— Il y a quelque chose qui me surprend, fit-elle soudain en se retournant sur un pied.
— Quoi donc ?
— Je fais un sans-faute, ça ne me rapporte aucune récompense. Maintenant que je me trompe, j’ai droit à plein de caresses. À quoi ça sert de bien faire, alors ?
Interloquée, Adeline se mit à rire à gorge déployée. Où notre fille a-t-elle été pêcher un caractère semblable ? songea-t-elle, de l’émotion dans le regard.
Un titre, « Staline est mort », barrait la une du journal.
— Nous sommes bien le 7 mars 1953, fit Coraline, qui ne regardait les journaux que pour lire les dates, car, dans sa perception du temps, les jours ne se décomptaient que par jeudis et dimanches tant la numérotation lui paraissait d’une abstraction totale.
— Dans deux mois, tu auras onze ans.
— Qui est donc ce Staline ?
— Le chef de la Russie, soupira Adeline.
— C’est leur président ?
— Non. Ils n’ont pas de président.
— C’est quoi alors ?
— Un dictateur. C’est à dire quelqu’un qui dirige sans avoir été élu par le peuple.
— C’est comme Louis XIV ?
— Oui, sourit Adeline, c’est un peu la même chose.
— Alors, ils n’ont pas encore fait la révolution là-bas ?
Maintenant que la corvée de la dictée était achevée, Coraline pouvait effacer les petites traces d’encre violette qui maculaient le bout de ses doigts. Elle ne tenait pas à montrer à ses camarades de jeu que, chez les Fayolle, les dimanches servaient à faire des devoirs, des pensums que Mlle Desainte, l’institutrice, n’imposait même pas, hormis quelquefois les cinquante ou cent lignes à copier. Elle sauta sur sa bicyclette et pédala de toutes ses forces jusqu’au portail, qui était tout le temps ouvert au point que l’herbe et quelques hampes de ronces en avaient gagné les barreaux. Élan pris, elle n’avait plus qu’à bifurquer pour se laisser conduire par la descente vers les entrailles de la forêt. Évitant soigneusement les profondes ornières bordées de cailloux coupants, elle filait à vive allure, la chevelure déployée au vent. Ce trajet n’avait plus de secrets pour elle : elle en connaissait toutes les embûches, surtout ce ruisselet qui coupait le chemin, et à hauteur duquel il fallait ralentir afin d’éviter les jets de boue. Les freins se mirent à grincer, sans succès. Alors, Coraline aborda la longue flaque en levant les jambes à hauteur du guidon. Et, le gué franchi, elle se remit à pédaler de plus belle, le nez en l’air, suivant la course du soleil à travers la voûte végétale des hêtres qui ombrageait le chemin. Le paysage avait une couleur vert tendre et jaune et sentait le retour de la belle saison. Elle pénétra dans la clairière des Jurasses et jeta son vélo contre ceux qui étaient déjà abandonnés à même la mousse du talus. Aux cris et jurons, Coraline comprit que toute l’équipe du village était à pied d’œuvre depuis le début de l’après-midi, et elle maudit sa mère qui lui imposait ces interminables devoirs, ces longues lignes de multiplications et de divisions, ces lectures à haute et intelligible voix, ces dictées à pleine page. Et une seconde, elle se surprit à rêver de n’être qu’un de ces petits paysans dispensés du moindre exercice pour cause de travaux des champs.
— Ennemi en vue ! hurla Marc le Guetteur, assis à califourchon sur la plus haute fourche du chêne qui servait de vigie à la base des Éperviers.
Au signal, l’équipe en branle-bas de combat se posta contre le monticule de terre qui servait de protection. Pierrot et Christian, rapière en main, avancèrent jusqu’à l’entrée du sentier et se camouflèrent derrière de gros genévriers. Et lorsque Coraline atteignit la sente que les enfants avaient formée à force d’allées et venues, elle tomba nez à nez avec Patrice Goursat et Polo Delmain.
— C’est la Coraline des Fayolle, cria Patrice, qui portait fièrement son lance-pierres en pendentif autour du cou.
— Le mot de passe ? exigea Polo, minuscule dans sa large salopette maculée de terre.
Coraline reprit sa respiration avant de répondre.
— « Les hirondelles annoncent le printemps. »
— Il a changé, rétorqua Patrice. Décidément, on ne peut pas la laisser entrer.
Une volée de fillettes en robes à fleurs surgit de tous côtés. Il y avait là Marie Maury, Annie Delmain, Paule Mauricée, Solange Martre.
— Ces garçons sont idiots, soupira Marie. S’ils continuent à nous embêter avec leur mot de passe, on finira par ne plus jouer avec eux. Les filles, lança-t-elle d’un ton décidé, on est bien capables de se débrouiller sans eux…
Pierrot Franchet, d’un mouvement énergique du poignet, fit siffler sa rapière, une fine tige de sureau soigneusement écorcée. Et, pour montrer sa détermination d’en découdre avec les ennemis imaginaires – une armada de Vikings remontant la Sévère sur leurs drakkars parés de pavois étincelants, argent et or, décorés de monstres aux gueules de feu –, il gifla à pleine volée une branche de noisetier qu’il coupa net.
— Alors, s’avança Coraline en bousculant le teigneux Polo à la chevelure ébouriffée, qui s’agrippait toutes griffes dehors comme un chat sauvage à son chemisier, c’est quoi, votre fameux mot de passe ?
— Est-ce qu’on lui dit ? lança Christian.
— M’est avis, jeta Bernard Ducos, un échalas qui tenait à pleine poigne une lance dont la pointe arrogante le surpassait d’une courte tête, m’est avis que la Fayolle n’est pas des nôtres.
— Et pourquoi ça ? s’interposa Solange à la belle chevelure brune tenue par un bandeau rouge.
— Ce que j’en dis, moi, reprit Bernard, c’est l’avis du chef aussi.
Les filles éclatèrent de rire. Celui qu’elles appelaient Nard était toujours de l’avis de son chef, qu’il suivait aveuglement sans réfléchir, même s’il lui eût fallu se jeter à l’eau.
— Dis voir un peu ? fit Annie Delmain, qui n’avait pas froid aux yeux.
— Les filles se serrent les coudes, nota Patrice Goursat. Le contraire m’aurait étonné. Mais c’est pas les filles qui commandent ici ! Pas vrai, Pierrot ?
Maintenant que la conversation se trouvait bien engagée sur sa pente glissante, on n’attendait plus que la décisive parole de celui que la tribu avait désigné pour chef. On avait tout fait pour qu’il durcît le ton. Et Pierrot sentit, malgré son dégoût de devoir affronter une telle situation – car il éprouvait une petite pointe de sympathie à l’égard de Coraline Fayolle –, qu’il ne pourrait décevoir ses hommes en les désavouant. Le chef s’approcha lentement, suivi de son fidèle lieutenant, Christian Lafon, le porteur d’oriflamme à tête de mort des brigands de la mer, des boucaniers de l’île de la Tortue. Il vint se planter devant elle, les mains posées sur les hanches, roulant des épaules comme il sied à un véritable chef de tribu qui repoussa à la tête de ses valeureux combattants maintes attaques des Normands, pilleurs de braves gens et détrousseurs de bourses plates.
— On trouve, fit Christian, qui croyait ainsi résumer l’avis général, que tu n’as pas beaucoup aidé à la construction du camp.
Et, se retournant, il désigna la cabane juchée dans les arbres, à laquelle on accédait par une échelle ménagée sur deux baliveaux droits comme un « i » et ébranchés jusqu’au refuge.
— Un chef de guerre doit protection à ses vassaux, se défendit Coraline, prouvant là qu’elle avait bien retenu la leçon de Mlle Desainte sur l’époque féodale.
Pour un empire la petite Fayolle n’eût avoué que ces maudits devoirs imposés par sa mère étaient la cause principale de sa coupable désertion. À la vérité, elle eût cent fois préféré participer à l’édification du fortin plutôt que ronger son frein sur les dictées.
Les garçons partirent d’un grand rire.
— Chez nous, fit Polo, on ne reconnaît pas ces lois-là. On est des barbares.
— Puisque c’est comme ça, jeta Coraline, vous ne me verrez plus !
— Bon débarras, rétorqua Patrice. Les filles, on n’a pas besoin de ça pour faire la guerre. Pas vrai, les gars ?
Pierrot, d’une voix posée, édicta la sentence qui lui brûlait les lèvres depuis que cette aventure avait commencé :
— Tu prétends devenir mon vassal alors que tu possèdes un château. Un château… Il y a de quoi rire. Depuis quand les sujets sont-ils plus riches que leur maître ?
— Ce château, se défendit Coraline, n’est pas à moi. Je n’ai rien. N’est-ce pas, les filles ?
— Moi, fit Solange pour dénouer la crise, je propose qu’on lui donne le mot de passe.
— Mais ils ne le feront pas, ces idiots, s’écria Coraline, qui sentait les larmes lui monter aux yeux en se voyant repartir, seule, abandonnée de tous.
— On ne t’aime pas dans le pays, affirma Nard. Ni toi ni ta famille… Vous êtes des étrangers.
— Oui, renchérit Pierrot, agacé par ces palabres qui gâchaient leur après-midi de jeu. Tu n’es pas d’ici. Tu n’es pas de Galiane. Et tu ne le seras jamais.
Le petit Marc Jubert, descendu de sa vigie, leste comme un singe, fit signe à Coraline de s’approcher pour lui parler dans le creux de l’oreille. La petite Fayolle foudroya du regard les Éperviers dans un éclair de défi.
— « Le loup-garou sort les nuits de pleine lune », s’écria-t-elle.
La colère gagna les gamins, au point que Marc dut prendre la fuite. Et Nard, malgré ses longues jambes, ne put réussir à coincer le traître qui avait livré sans coup férir le mot de passe. Pierrot demeurait stoïque, bras croisés sur la poitrine. Dans son for intérieur, il était plutôt satisfait que la crise eût connu ce dénouement inattendu qui lui évitait de se déjuger devant ses pairs.
— M’est avis, suggéra Nard en revenant vers le camp, essoufflé par sa course, que ce n’est pas là le vrai mot de passe…
Les filles protestèrent en chœur. C’était un comble, une telle mauvaise foi ! Christian jugea qu’il n’était pas dans la nature des preux chevaliers de se comporter de la sorte et qu’une parole reste une parole, ajoutant que, s’il y avait un traître à châtier, c’était le petit Marc qui ne perdait rien pour attendre.
Les garçons se replièrent vers le camp, escaladant tour à tour l’échelle qui conduisait à la cabane. La plate-forme érigée dans les arbres était si vaste qu’elle pouvait contenir toute la bande, à la condition de rester sagement assis, sinon le tangage devenait rapidement épouvantable, au point de s’imaginer sur quelque bateau ivre livré à la tempête.
Le chef proposa, pour calmer les esprits, de fumer le calumet. Chacun applaudit cette généreuse idée. Christian sortit de sa poche la grosse pipe de buis qu’il avait fauchée dans le tiroir du grand-père. Polo déplia un cornet façonné dans une feuille de papier journal et tendit une pincée de barbe de maïs. Le calumet passa de main en main. La fumée âcre qui s’échappait de l’embout entraîna une épidémie de toussotements variés. Parmi les filles, seule Annie Delmain accepta de tirer quelques bouffées, ce qui lui valut, chaque fois, une admiration sans bornes de toute la bande, qui croyait dur comme fer une greluche bien incapable de réaliser un tel exploit.
— Le loup-garou, ça n’existe pas, fit Polo, que cette question turlupinait depuis longtemps.
— Et comment donc ! répliqua Christian. J’en ai au moins vu un dans ma vie…
— C’est pas vrai, rigola Nard.
— Je peux même dire qui c’est.
— Dis-le voir ? insista Nard. Dis-le voir un peu, qu’on rigole.
— Le braco, fit Christian d’une petite voix, comme s’il craignait d’être pris en défaut par l’esprit malin de la forêt.
— Le braco ? s’étonna Solange. Tu veux dire Fraisset.
— Oui, le vieux Fraisset.
— Mon pauvre Chris, s’éleva Coraline, tu racontes bien n’importe quoi pour te rendre intéressant.
— Les nuits de pleine lune, poursuivit Chris, le vieux Fraisset se couvre d’une peau de loup avec la gueule de l’animal posée sur la tête et, dans cet accoutrement, il court la forêt jusqu’à l’aube. Il pousse des cris effroyables. Je vous le dis, il ne fait pas bon se trouver sur son chemin dans ces moments-là, parce que le vieux grigou est possédé.
— Ça veut dire quoi ? questionna Marie.
— Ça veut dire qu’il n’est plus lui-même, que son esprit est remplacé par celui du loup et qu’il est alors d’une férocité comparable à celle d’une bête fauve.
Coraline éclata de rire.
— Tout ça, mes pauvres amis, ce sont des sornettes. Fraisset, comme dit mon père, est un homme des bois, un peu rustre sur les bords, mais pas méchant pour deux sous.
— Tu fais la fière, là, maintenant, mais si d’aventure tu te trouvais sur son chemin, tu ne dirais plus la même chose.
— Le fait est que ce bonhomme a quelque chose d’inquiétant, reconnut Annie Delmain, avec sa manière de vivre seul, à l’écart de tout. Dans le village, il ne parle à personne. C’est louche, ça ! Vous ne trouvez pas ?
— Chris a raison, trancha Pierrot. Fraisset est un être malfaisant.
— C’est parce qu’il ne vit pas comme tout le monde que vous dites ça, ajouta Coraline.
— J’ai surtout entendu mon père dire que le braco est dangereux, et qu’un jour faudra bien s’occuper de lui, avança Nard.
— Les gendarmes sont souvent chez lui, c’est pas sans raison, continua Patrice Goursat.
Chris cogna la pipe contre la rambarde pour faire tomber les cendres. Polo proposa une nouvelle pincée de barbe.
— Non, fit Chris, elle est trop chaude. C’est un truc à dégueuler.
Nard poussa un cri guttural et lâcha un mollard sur la jupe de Solange, qui lui retourna un coup de pied. Dans l’agitation, la cabane se mit à trembler sur ses bases. D’un juron d’autorité, le chef ramena la tribu à la raison.
— D’ailleurs, fit Chris d’une petite voix perfide, mon père a un plan pour le faire déguerpir du pays. Un maire, ça a beaucoup de pouvoir.
— Quel plan ? demanda Coraline.
— Ça, ma petite, tu es trop curieuse.
* * *
Pierre Lafon arrêta sa voiture sur le terre-plein formé par la patte d’oie. Il était le premier arrivé et il n’aimait pas ça, bien que sa montre accusât un petit quart d’heure de retard. Ça veut toujours vous montrer quelques airs de supériorité, soupira-t-il en arpentant le talus gagné par la tanaisie, dont les pousses printanières se dressaient au milieu des côtes sèches de l’été dernier. De la main, il en faucha une poignée qu’il jeta dans le fossé en contrebas. Cette graine-là n’est pas près de se perdre, jura-t-il. Un coup de vent violent, qui soufflait sur le plateau, tirant de longs nuages nacrés sur le film opalin du ciel, lui enleva son béret. En fulminant, il alla le récupérer contre un roncier et fut, soudain, transi par l’envol bruyant d’un merle qui fila vers le taillis. Les baies d’églantier, comme des olives rouges, l’avaient attiré vers ce coin désertique. Il enfonça son couvre-chef jusqu’aux oreilles et releva le col de son gros veston de velours côtelé. Les mains glissées dans les poches, il monta d’un pas égal jusqu’à la barrière, enjamba les barbelés que les passages successifs des chasseurs avait détendu presque jusqu’à terre. Quand il fut dans la prairie, il gagna la rigole gorgée d’eau qui s’échappait de la fameuse source. La tourbière alentour, sur un rayon de trente bons pas, était envahie par les ajoncs. Il s’appuyait sur quelques solides mottes pour éviter de s’enfoncer dans la boue. Il alla, d’un pas prudent, jusqu’au bac de pierre. Dans les fonds troubles, un couple de salamandres mordorées se fixait d’un œil noir. Le bruit d’un moteur lui fit relever la tête. La Panhard s’arrêta au bord de la route, puis se décida à avancer encore de quelques mètres pour profiter d’un bas-côté plus large. Gilles Pauliat en descendit et lui adressa un grand signe de la main. Il aura fallu que le vieux vienne aussi, se dit Lafon en redescendant la colline sans se hâter. Quoi de plus naturel ! C’est bien son idée après tout…
Gilles sauta le talus et, en quelques enjambées, monta à sa rencontre. Tiens ! songea Lafon, le gamin veut me parler seul à seul. Ça irait-il pas comme on voudrait avec le vieux…
— Bonjour monsieur le maire, fit Gilles en tendant une poigne énergique.
Lafon hocha la tête.
— Vous savez ce qui nous amène ici, dit-il en se tournant vers la route.
Le vieux Pauliat avait ouvert la portière et posé les pieds sur la chaussée, empêtré par sa canne, hésitant à se risquer de descendre seul.
— Tu ne vas pas aider ton père ? fit Lafon d’un œil amusé.
— On ira le voir après. D’abord, je voudrais vous dire que cette histoire de remembrement, ça ne m’intéresse qu’à moitié.
— Oui, soupira le maire, je comprends parfaitement. Mais c’est ton père qui commande. À ce que je sais, il ne t’a pas encore laissé les rênes de la propriété.
— Ça ne saurait tarder. Sa santé se détériore et…
— Je connais Édouard depuis belle lurette, c’est de la race des chênes qu’on abat. Pas vrai ?
Gilles baissait la tête. Si le maire se met aussi de la partie, jugea-t-il, mon avis, une fois encore, comptera pour du beurre. Et, vexé, il se détourna de quelques pas, estimant d’un regard le vaste espace du plateau gagné par des îlots de ronces qui faisaient la joie des lapins de garenne et des nichées de perdreaux.
— Que voulez-vous que je fasse de cette terre ?
— Ah ! sourit Lafon, c’est de la bonne terre. Il y a tout ce qu’il faut. Une source, même. Une source que je n’ai jamais vue tarir, même au plus fort de la sécheresse. Une fois drainée, ce sera un coin à verger, pas vrai ?
— Et croyez-vous que Fraisset sera du même avis ?
— Ça, mon petit, c’est une autre paire de manches. Il est vrai qu’à Galiane jamais une opération de remembrement n’a été couronnée de succès. Les paysans d’ici considèrent que l’échange est un vilain procédé, un attrape-couillon. Ils aiment trop leurs terres. C’est quasi viscéral. L’héritage est aussi sacré que la voix du sang. Et je ne connais personne dans le village qui serait prêt à lâcher un millimètre.
— Justement, jura Gilles, je compte sur vous pour convaincre mon père. Depuis qu’il s’est mis cette idée en tête, ce n’est plus le même homme.
Devant sa moue dubitative, le jeune paysan réalisa que Pierre Lafon se limiterait à une attitude neutre. À la vérité, le petit Pauliat n’était pas loin de penser juste. Après discussion au sein du conseil municipal, le maire s’était rendu à l’évidence : pas un seul élu accepterait de se mouiller pour quelqu’un qui avait collaboré jadis avec les nazis et qui n’avait dû son salut qu’à la pusillanimité des habitants du village. À la Libération, Lafon avait conseillé à Édouard de se tenir, désormais, éloigné des affaires de la commune et, en quelque sorte, de se faire oublier. Même huit années plus tard, ces histoires étaient loin d’être absoutes. Il est d’invisibles écritures qui demeurent indélébiles. Et cette ardoise-là ne serait jamais effacée.
— Ton père s’impatiente, dit Lafon.
Ils aidèrent le vieux à quitter le siège de la voiture. Il ressentit une humiliation de se trouver là, livré à la dépendance de ces bras robustes. Aussi, une fois debout, il écarta les deux hommes d’un mouvement de canne et avança vers le chemin pierreux qui coupait la parcelle tant convoitée. Sans parole, il les obligea à le suivre jusqu’à la crête de la colline, où l’on jouissait d’une large vue sur les grands bois des Rocs, sur son domaine des Vieilles Vignes, dont il pouvait tracer le périmètre avec la pointe de sa canne.
Pierre Lafon se disait, en marchant à quelques pas en arrière, que le vieux grigou convoiterait la terre des autres jusqu’à son dernier souffle. Jadis, pendant la guerre, il avait voulu annexer La Nadalie. Le maire de l’époque, Antoine Dubrot, l’en avait empêché, mais à quel prix… jusqu’à entraîner sa chute dans cet obscur combat. Certes, on n’était plus en 1941, et les lois scélérates sur la réquisition des terres n’avaient plus cours. Mais, songeait Lafon, aujourd’hui encore, le vieux se jetterait dans la bataille avec la dernière énergie.
— Voilà ! s’écria Édouard Pauliat en se retournant sur ses jambes chancelantes. Voilà l’enfant.
Il dessina un mouvement circulaire qui embrassait les deux hectares formant le Roc haut, prairie à l’abandon et vaste taillis de chênes bordé par quatre châtaigniers centenaires. Pierre Lafon s’approcha en faisant signe au fils de s’écarter.
— Tu veux échanger cette parcelle contre celle de La Gane ?
— Oui, expliqua Édouard Pauliat en portant un mouchoir à grands carreaux bleus aux commissures de ses lèvres. Ces deux hectares touchent à « ça mien », alors j’aurai cent hectares d’un seul tenant. Ici, pour-suivit-il en bombant le torse de fierté, j’ai l’intention de faire du pommier, du pêcher, et peut-être aussi de la cerise. Avec la source, il y aura de quoi irriguer. Tu comprends ça ?
— Bien vu, dit Lafon. Mais tu es aussi conscient que ton bois de La Gane, c’est pentu en diable. Bref, ça ne vaut pas un clou. Quel intérêt, dans ces conditions, Fraisset aurait-il à accepter ce marché ?
— Ça touche sa propriété. C’est une raison suffisante. En plus, le braco fera une bonne affaire. La Gane fait trois hectares. Trois hectares contre deux, faudrait bien être le dernier des couillons pour ne pas accepter ça.
Lafon se recula contre le talus, observant du coin de l’œil Gilles, la tête penchée en avant. Le jeune paysan sentit dans le silence du maire une sorte d’appel à la rescousse.
— Papa, tu sais bien que ça ne marchera pas. Fraisset n’a aucune raison de nous faire cette fleur.
— Toi, répliqua Édouard, tu parleras quand je serai six pieds sous terre à manger les pissenlits par la racine.
— Édouard ! enfin quoi, tu peux bien écouter ton fils !
— Non. Ces jeunes n’ont goût à rien entreprendre. Moi, si j’avais vingt ans de moins, tu verrais un peu…
— Mon pauvre Édouard, tu les as eus et tu n’as pas tout avalé.
Cette réflexion le laissa sans voix. Ce Lafon, il l’avait intronisé dans le syndicat agricole à l’époque où il y avait encore quelque chose à défendre dans un tel organisme, désormais pourri par la politique, infesté par les communistes. Ce Pierre Lafon ne serait-il plus l’ami fidèle d’autrefois ? Il le jaugea d’un regard noir de reproche.
— Tu ne veux pas m’aider ?
— Pourquoi, se défendit le maire, ne fais-tu pas tout simplement une offre d’achat ?
Le vieux éclata de rire. Ça dirige la commune, se dit-il, et ça ne sait rien de nos petites affaires. De mon temps, les maires avaient de la suite dans les idées. Il n’y avait pas besoin de leur raconter le pourquoi et le comment…
— Fraisset n’a pas besoin d’argent. C’est un sauvage, ce type, un sauvage ! Il vit de rien. Un mange-merde. Un mâche-rave. Autrefois, avant la guerre, mon père, Émile, tu te souviens d’Émile ? avait proposé au vieux Fraisset de lui acheter cette parcelle. Histoire de lui mettre l’eau à la bouche, il lui avait même posé l’argent sur la table. Le vieux Gaston avait fiché les billets par terre d’un geste de colère… Et mon père, avant de mourir en 37 d’une congestion, m’avait fait jurer sur son lit de mort d’acquérir ce fameux Roc haut. Je n’ai pas oublié ma promesse. Chez les Pauliat, on ne se départ pas comme ça d’une parole. Bientôt, je serai mort.
— Ne raconte pas de bêtises, coupa Lafon.
— Va, je sens bien mes forces décroître. Je te jure que, quand je passerai, j’aurai la conscience tranquille. Et en retrouvant mon malheureux père, je pourrai lui dire, la tête haute, que j’ai tenu mon serment.
Gilles se frappait le front de la paume de la main, pour indiquer que, lorsque le vieux avait une idée en tête, rien ne pouvait l’en faire démordre. Le maire vint le prendre par le bras, mais Édouard se rebiffa rudement.
— Je veux savoir si tu es encore de mon côté !
— Cette affaire tombe mal, fit Lafon en se raclant la gorge. Dans un mois et demi, ce sont les élections. Et on va me reprocher de te soutenir…
— Je ne suis pas un pestiféré, tout de même !
— Tu es ce que tu es. Mais…
— Mais, mais, mais, coupa le vieux, tu es du côté des autres.
— Si tu pouvais au moins attendre après les municipales, ça m’arrangerait bien.
— Moi, je ne peux plus attendre, avertit-il d’un ton suppliant.
— Bon, trancha Lafon excédé, nous irons voir ensemble Fraisset avec les relevés cadastraux.
Un large sourire de victoire traversa le visage d’Édouard Pauliat, le menton luisant de bave. J’ai gagné la première manche, pensa-t-il. Et se tournant vers son fils, il lui adressa un clin d’œil de complicité qui demeura sans effet, une complicité qu’il quêtait depuis un mois, sans succès.
1. Trous d’eau.
Après que Mlle Desainte eut frappé des mains, par deux fois ainsi qu’elle en avait l’habitude, les écoliers se dispersèrent comme une volée de moineaux. Seuls Nard et Patrice Goursat étaient retenus pour finir la liste des multiplications. Ainsi l’institutrice punissait-elle les élèves qui négligeaient les devoirs du soir. Le petit Goursat eut beau expliquer, une fois encore, qu’on l’avait réquisitionné pour planter les pommes de terre à Lavialatte, l’argument ne fut d’aucun effet sur l’intransigeante maîtresse qui en avait par-dessus la tête de rabâcher les mêmes recommandations aux parents. Nard, lui, avait déjà redoublé son cours moyen, et cette année encore s’annonçaient de grands déboires. La plume Sergent-Major — l’angoisse de sa vie d’écolier — déversait sans retenue l’encre sur le papier. Et quand les doigts s’en mêlaient, le bas du cahier d’exercices n’était plus qu’une large frise d’empreintes digitales qui eussent mieux convenu sur une carte d’identité en cette époque où l’on pratiquait encore la dactyloscopie.
Chaque jour, à cinq heures, les enfants se précipitaient chez Louise Bournat, l’épicière de Galiane-sur-Sévère. Dans ses grands pots de verre, fermés par un bouchon de liège, il y avait d’incomparables trésors. L’œil chargé de convoitise, chacun fouillait ses poches pour quérir la pièce de cinq ou dix francs arrachée aux grands-parents, le plus souvent à l’issue d’âpres négociations. Quand le facteur apportait dans sa grosse sacoche de cuir le mandat de la retraite des vieux, la recette de l’épicière montait en flèche tandis que déclinait le niveau des grands bocaux mirifiques. La mode en ces années-là se portait vers le caramel à un franc. Ce petit carré plat qui fondait sur le fil de la langue avait un incomparable goût de noisette. Un sur dix environ était gagnant. Aussi, Louise Bournat, avec une débordante conscience professionnelle, touillait de la main le bocal et laissait ensuite le client tenter sa chance. Sur l’envers du petit papier d’emballage, souvent on trouvait ce mot magique : « Gagné ». Et invariablement, madame Bournat s’écriait devant les mains chanceuses tendues vers elle : « Oh ! ces petits veinards vont ruiner mon commerce… »
Assis sur le rebord du présentoir, Pierrot attaqua la lecture d’une bande dessinée, les aventures de Buck John, le héros du Far West. Il y avait aussi celles de Tex Tone, Butch Cassidy, Kit Carson. C’était selon l’air du temps. Son fidèle lieutenant, Chris, se tenait devant lui, dépliant un à un les caramels.
— Pourquoi tu ne veux pas aller à la cabane ? On a bien deux heures devant nous avant que la nuit tombe.
Le garçon dressa la tête, le regard ailleurs.
— J’arrête pas de me faire engueuler. Tes parents te disent rien, toi… Moi, c’est la corrida tous les soirs. Demain, c’est jeudi, on ira tous. D’accord ?
— Les filles aussi ?
— On ne dit rien aux filles pour ce que tu sais.
— Alors, c’est entendu, on va chez le vieux ?
— Je n’ai qu’une parole, fit Pierrot agacé en se replongeant dans sa lecture.
Sur le seuil de la boutique, Coraline découpait avec les dents des brins de rubans en réglisse qu’elle distribuait aux filles, aux filles uniquement car, depuis l’affaire du mot de passe, le climat demeurait tendu avec les garçons.
— Je propose, dit-elle, qu’on les laisse à leur cabane.
— Qu’est-ce qu’on gagnera en échange ? s’inquiéta Paule Mauricée.
