Les cartes nous le diront - Collectif YBY - E-Book

Les cartes nous le diront E-Book

Collectif YBY

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Beschreibung

Cartes à découvrir dans ce paquet :

– La Fabricante de jouets et son Acolyte rebelle

– L’Artiste devant survivre au repas dominical

– L’Apprenti Pirate en quête de reconnaissance

– Le Cartographe face à un empire en déclin

– L’Héroïne de guerre lasse d’être acclamée

– La Guerrière, le·a Marchand·e et le Brigand

– Le Journaliste piégé dans un jeu morbide

– Le Joueur de cartes défiant son éternel rival

– Les Deux Campeuses et le Cercle de fées

– L’Huissier paranormal accusé de traitrise

Battez les cartes, piochez, commencez la partie !

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Seitenzahl: 429

Veröffentlichungsjahr: 2024

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COUVERTURE ILLUSTRÉE PAR

Cyan

Cyan est un artiste ludique, également auteur de BD au sein du Collectif Pâquerette. Amateur d’histoires fantastiques et de science-fiction, il aime créer des univers bienveillants et inclusifs, où des personnages tendres se cajolent et s’embrassent dans des contextes aussi invraisemblables qu’épiques. Il aime également les jeux de rôle et la cuisine gourmande.

instagram.com/veha_cyanx.com/vehaart

Les Sauterelles indociles

EXTRAIT ET RÉSUMÉ

Il y avait des filles, bien sûr, qui travaillaient sans être encartées. C’étaient celles qu’Amalie cachait pendant les contrôles de police. Si elles se faisaient attraper, on les inscrivait de force, avec une amende salée pour leur rappeler qu’elles n’étaient pas libres de disposer comme elles le voulaient de leur corps. La « liberté » de leur devise nationale était aussi relative, lorsqu’elle concernait les femmes.

Amalie, marchande de jouets mécaniques, et Vitaline, prostituée frondeuse, forment un couple épanoui, toujours prêt à aider ses prochaines. Mais l’arrivée d’une nouvelle fille à la maison Coccinelle bouleverse leur quotidien : encartée de force, Florentine n’aspire qu’à retrouver sa liberté. Les deux femmes savent ce qu’il leur reste à faire…

ÉCRIT PAR

Marion Zell

Marion Zell est professionnelle de la santé et bénévole dans plusieurs structures du monde du livre. Féministe, queer et tournée vers les littératures de l’imaginaire, elle a publié plusieurs nouvelles et se concentre maintenant sur ses romans.

instagram.com/songesenpages

ILLUSTRÉ PAR

Eve Jeannot

Eve est une illustratrice et artiste vivant à Rennes. Passionnée d’imaginaire depuis toujours, elle passe ses journées à griffonner des personnages. Elle apprécie tout particulièrement de créer des atmosphères intenses et des personnages remplis d’émotions au sein de ses illustrations !

instagram.com/eve_jn_dessintiktok.com/@eve_jn

AVERTISSEMENT RELATIF AU CONTENU

Cette œuvre comporte des contenus ou passages pouvant heurter la sensibilité du public.

– Principaux : aucun.

– Ponctuels : prostitution, proxénétisme, putophobie, sexisme.

– Mentions : maladie, viol.

NOUVELLE

Le soleil se couchait sur l’impasse des Sauterelles et, comme chaque soir, le falotier passait dans la ruelle allumer les réverbères. Les vitrines des petites boutiques qui bordaient l’étroit chemin pavé reflétaient d’ores et déjà leur lumière artificielle. Amalie, au comptoir, s’éclairait avec sa luciolampe, un bocal dans lequel elle avait emprisonné quelques lucioles, la veille. Elle les relâcherait une fois sa journée terminée, bien sûr.

Sous les lueurs des lampyridés, elle ajustait la carte de réglage de sa prochaine merveille. Les collectionneurs d’automates s’étaient arraché son Joueur de Flute – au point que ce cupide aristocrate de Bonjumeau avait voulu le faire exposer au congrès annuel des Technologies d’avant-garde. Comme si Amalie fabriquait ses compagnons pour la gloire… Elle avait refusé, bien sûr. Toute­fois, elle reconnais­sait avoir placé la barre haute avec ce fantoche grandeur nature capable d’apprendre de nouvelles mélodies sur demande : il n’avait qu’à écouter les morceaux pour encoder et imprimer lui-même des fiches programmées pour chaque partition.

Cette fois, elle voulait les éblouir encore plus. Ce Joueur-là ne se contenterait pas de la flute traversière : il serait aussi hautboïste et clarinettiste. Rien que ça.

Trop absorbée par son ouvrage, elle n’entendit pas le carillon résonner lorsqu’on poussa la porte du magasin. Le timbre de l’automate d’accueil, auquel elle était habituée, ne la perturba pas non plus : il arrivait que Maurice déraille et se mette à déblatérer tout seul. Elle ne trouvait pas ça désagréable, et, à vrai dire, c’était bien pour cela qu’elle ne le réparait pas. Maurice lui faisait la conversation, un bruit de fond familier et rassurant.

Non, ce qui tira Amalie de son travail fut l’éclat de voix de Vitaline :

— Mon cher Maurice, sois gentil, tais-toi donc. Si tu me salues une fois de plus, ta diction mécanique va me déchirer les tympans !

Pour faire bonne mesure, elle dut taper sur le poitrail métallique du pauvre Maurice. Amalie ne la vit pas faire, mais elle entendit nettement le fracas du cuivre résonner jusque dans l’atelier. Elle eut si peur qu’elle manqua de ruiner la carte qu’elle était en train de perforer. Elle ne fut pas la seule à être effrayée par le vacarme : un cri lui parvint de l’arrière-boutique.

— Vitaline, voyons ! bougonna-t-elle. Faut-il que tu t’annonces toujours ainsi ? Tu effraies tes filles !

— Ma petite Amalie, si tu améliorais ton Maurice afin de lui ajouter plus de deux phrases de vocabulaire, je ne serais pas obligée de le remettre à sa place chaque fois que je passe la porte. Enfin, nous avons toutes nos défauts, pas vrai ?

Vitaline était probablement la personne qui rendait le plus visite à Amalie. Fondatrice de la maison Coccinelle, elle tenait son propre établissement face à celui d’Amalie. Si leurs affaires appartenaient à des domaines radicalement opposés, cela ne les avait pas moins empêchées de vite sympathiser. Leur amitié avait souvent défrayé la chronique des petits commerçants du quartier – une marchande de jouets et une prostituée, voilà qui ressemblait au début d’une blague de mauvais gout ! Amalie se demandait comment réagiraient les deux épiciers s’ils apprenaient que, de surcroit, les deux amies partageaient une relation charnelle.

Elle rangea soigneusement le poinçon avec lequel elle travaillait ses cartes, afin d’être certaine de ne rien abimer. Elle descendit du haut tabouret sur lequel elle était installée et tira le rideau qui masquait l’accès à la réserve.

— Mesdemoiselles, appela Vitaline, vous pouvez sortir de votre cachette, ces charmants messieurs ont terminé leur visite !

Sans se faire prier, trois jeunes femmes quittèrent l’arrière-boutique qui leur avait fait office d’abri. Amalie les salua d’un hochement de tête, une main sur sa casquette, alors qu’elles s’éclipsaient en la remerciant. Entre bonnes voisines et bonnes amies, elle et Vitaline se rendaient quelques services. Comme de dissimuler les filles non enregistrées lors des contrôles de police, pour éviter à celles qui ne le souhaitaient pas de finir encartées.

Vitaline se pencha par-dessus le comptoir et déposa un baiser sur les lèvres d’Amalie.

— Merci encore, Amalie. Voilà de quoi te dédommager pour le risque que tu prends pour les filles.

Vitaline jeta quelques pièces dorées sur le bureau. Amalie les repoussa tout de suite vers elle.

— Pas de ça entre nous. Tu me le revaudras bien quand j’aurai besoin de t’emprunter deux, trois bougies ou un peu d’huile lubrifiante pour un mécanisme enrayé, fit-elle avec un sourire narquois.

Vitaline ne rit pas à son allusion. Elle arborait un air grave, et Amalie perdit sa face légère. Une expression pareille ne présageait rien de bon. Ce fut seulement à cet instant qu’elle s’aperçut que, derrière son amie, se trouvait une silhouette restée dans l’ombre. Une silhouette si chétive qu’elle ne l’avait pas aperçue se faufiler entre les rayonnages de son capharnaüm.

— À vrai dire, j’ai un autre petit service à te demander, Amalie. Est-ce que tu pourrais héberger Florentine pour la nuit ? Elle est arrivée parmi nous il y a quelques jours, mais je crois qu’elle ne se fait pas trop à l’environnement de… enfin, que cela lui ferait du bien de passer la nuit ailleurs, tu vois ?

— Eh bien, je…

— C’est entendu ! Je te l’avais dit, Florie : notre Amalie est une véritable bienfaitrice. Garde donc ça, considère-le comme un loyer, d’accord ? Florie est adorable, tu t’en rendras vite compte. Un peu timide, mais il faut simplement la dégriser. Je vous laisse faire connaissance ! Bonne soirée, mesdemoiselles !

Elle avait parlé aussi vite qu’elle avait déguerpi : à peine avait-elle fini sa dernière phrase qu’elle passait le seuil de la boutique.

Amalie dévisagea la jeune fille qui lui faisait face : blonde et pâle comme une poupée de porcelaine, elle fixait résolument ses pieds.

— Enchantée, je suppose.

Amalie avait fini par fermer la boutique en avance, ce soir-là. Elle ne supportait pas de travailler en étant observée. Elle avait bien donné à cette Florentine ce qui lui était tombé sous la main – un manuel d’entretien pour les voitures à ressorts –, mais elle sentait que celle-ci n’était pas passionnée par les différentes pièces du mécanisme. Une fois le rideau de fer descendu par son dispositif motorisé, elle l’invita à la suivre. Par l’arrière-boutique, on accédait à l’escalier qui grimpait vers le petit appartement dans lequel vivait Amalie.

— Je te laisse retirer tes chaussures, dit-elle alors qu’elles passaient dans le vestibule.

Il fallut quelques minutes à Amalie pour délacer entièrement ses bottes de travail, qui lui montaient jusqu’aux genoux et dans lesquelles elle rentrait ses pantalons, pour être certaine de ne pas les abimer. La protégée de Vitaline, en revanche, ne mit que quelques secondes à déchausser les ballerines qui lui comprimaient les pieds.

C’était désormais Amalie qui l’observait en coin.

— Tu veux quelque chose à boire ? Un brandy ? Un jus de pomme ? Un lait de poule ?

— Un jus de pomme, ce serait… très gentil, merci.

Elle parlait si bas qu’Amalie faillit la faire répéter. Elle l’invita à s’asseoir dans la cuisine, face au bar qui lui servait aussi bien de table que de plan de travail. Elle sortit deux verres et y versa le jus doré qu’elle achetait à l’épicerie du coin de la rue des Mandariniers.

— Sûre que tu ne veux pas quelque chose d’un peu plus fort ? T’es toute pâlotte, dis.

— Non, ce… ce sera très bien.

— À ta santé, alors.

Amalie trinqua et avala une bonne gorgée. Elle était assoiffée : trop absorbée par ses bricoles, elle oubliait souvent de boire et parfois de manger, dans la journée. Son invitée, elle, trempait à peine les lèvres dans son jus de fruits.

Amalie vit tout de suite en quoi elle devait détonner, dans la maison Coccinelle. Si Vitaline acceptait toutes sortes d’oiseaux dans sa coopérative, avec une bienveillance qu’on ne trouvait dans aucun autre bordel parisien, celle-là sortait de la haute. C’était à se demander comment elle avait atterri là.

— T’es un genre de princesse, non ? finit par lancer Amalie pour briser la glace.

Sans oser la regarder dans les yeux, la jeune Florentine esquissa tout de même un sourire. Enfin.

— Non. Je ne suis pas une princesse.

— Bourgeoise, alors. Quelque chose comme une aristocrate. Ça se voit que tu as eu une bonne éducation, j’me trompe ?

Elle rougit un peu, et cela amusa Amalie. Elle prenait quelques couleurs.

— J’ai eu une éducation d’aristocrate, oui, j’imagine que l’on pourrait dire ça. Mes parents… je suis née dans une famille d’avocats.

— Tiens ! Ça pourrait être utile, la prochaine fois qu’on m’emmerdera avec ces impôts qui n’en finissent jamais !

Si les partisans de la république avaient réussi à déjouer, près d’un siècle plus tôt, le coup d’État ourdi par un certain Bonaparte dont elle oubliait toujours le prénom, le gouvernement en place continuait de laisser prospérer les riches familles de l’Ancien Régime et taxait sans vergogne les petites gens pour reconstruire la capitale après les émeutes. Malgré les avancées apportées par les bouleversements de l’industrie, l’apparition de machines de calcul et de transports aériens, les disparités entre les différentes classes sociales restaient bien présentes.

Si la « liberté » de la devise républicaine était en bonne voie, « l’égalité » était loin d’être atteinte et la « fraternité » n’était pas exigée de tous à la même échelle.

— Je ne… je ne pense pas que je puisse d’être du moin­dre secours dans ce genre de situation, malheureusement.

Amalie la sentit se refermer plus vite qu’elle ne s’était ouverte à la conversation. Tentant de rattraper sa maladresse, elle voulut changer de sujet :

— J’ai vu que le manuel que je t’ai prêté ne te passionnait pas, tout à l’heure.

— Oh, non ! Non, ce n’est pas… à vrai dire, j’étais surtout intriguée par ce que vous faisiez, avec le… enfin, le poinçon.

Les pommettes de Florentine se teintèrent à nouveau de taches écarlates. Amalie s’éclipsa et farfouilla dans les poches de sa redingote, qu’elle avait pendue dans le vestibule. Elle en tira l’une des cartes qu’elle avait laissées trainer dedans. Si ses « bricoles » faisaient la renommée de son commerce dans toutes les maisons du quartier, elle ne brillait pas par son sens du rangement.

— Tu veux parler de ces trucs-là ? demanda-t-elle en la posant sur la table, sous le nez de Florentine.

— Oui. Qu’est-ce que c’est, exactement ?

— Je pourrais t’expliquer, mais je pense que ce serait mieux de te faire écouter.

Elle ouvrit un tiroir, puis un autre, puis l’un des placards et trouva enfin une boite à musique abandonnée. Elle inséra la carte dans l’une des fentes sur le côté et fit pivoter la machine pour que la manivelle soit face à la jeune fille.

— Vas-y. Tu peux l’actionner.

Florentine s’exécuta, un peu hésitante. Au premier do, elle s’arrêta, puis reprit. En quelques tours, elle joua les premières notes de Frère Jacques.

— Celle-là, c’est un air connu. Mais je fais aussi des mélodies de ma propre composition, ou des morceaux sur commande. Les cartes à musique – je les appelle comme ça – ont de plus en plus de succès, ces derniers temps. Les gens s’ennuient, quand leur boite ne peut jouer qu’une chanson, tu vois ? Alors, les boites à cartes se vendent comme des petits pains. Et les cartes à trous aussi, bien sûr.

— En fait, ce sont de minuscules partitions !

— Tout à fait. Les cartes perforées, c’est le futur ! On peut en faire plein de choses. Je m’en sers aussi pour apprendre des commandes à mes petits automates. Maurice, il fonctionne avec, par exemple.

Impressionnée, Florentine applaudit comme une enfant à un spectacle de magie. Pour un peu, ce serait Amalie qui en aurait rougi.

— Les filles de la maison Coccinelle, elles disent que mes cartes, c’est un peu mon pendant de vos cartes sanitaires.

À peine eut-elle fini sa phrase qu’elle la regretta. Elle se mordit la langue et s’attendit à ce que la jeune fille se décompose à nouveau. Pourtant, Florentine resta impassible. Amalie la vit fouiller dans ses poches avec nervosité.

— Je suis encartée, moi aussi, marmonna-t-elle en se tortillant, mal à l’aise.

— On n’est pas obligées d’en parler, si tu ne veux pas.

— Mais j’ai une carte blanche, ajouta-t-elle en posant ladite carte sur la table.

Amalie mit sa main dessus, presque par réflexe. Elle n’avait pas envie, elle n’avait pas besoin de voir. Elle avait suffisamment papoté avec Vitaline pour connaitre le système : les prostituées devaient, pour être en règle, toutes s’inscrire sur un registre à la préfecture. En échange, on leur délivrait une carte sanitaire. Le port de ce papier, blanc pour celles décrétées « saines », rose pour les « vénériennes », attestait qu’elles pratiquaient leur activité en toute légalité. Cela les obligeait aussi à se soumettre à des examens médicaux parfois particulièrement sordides.

Il y avait des filles, bien sûr, qui travaillaient sans être encartées. C’étaient celles qu’Amalie cachait pendant les contrôles de police. Si elles se faisaient attraper, on les inscrivait de force, avec une amende salée pour leur rappeler qu’elles n’étaient pas libres de disposer comme elles le voulaient de leur corps.

La « liberté » de leur devise nationale était aussi relative, lorsqu’elle concernait les femmes.

— Tu n’as pas à me montrer ça, tu sais ? Ça ne me regarde pas, que tu aies une carte ou pas…

— Je n’ai pas tellement choisi d’en avoir une.

Amalie s’assit face à elle. Elle n’aurait pas imaginé que la nouvelle venue se confie si vite à elle, mais, après tout, peut-être était-ce plus simple pour Florentine de raconter son histoire à Amalie plutôt qu’aux autres filles de la maison Coccinelle ? Toutes celles qui y travaillaient étaient libres, et, pour la plupart, fières de leur profession. Celles qui exerçaient avec Vitaline le faisaient de leur plein gré ; celle-ci n’était d’ailleurs pas leur patronne, elle faisait davantage office de logeuse. Chacune payait son loyer et gardait tous ses gains pour elle-même. Ni pourcentage, ni contrôle les unes sur les autres.

— Tu veux m’expliquer ?

— Mes parents, ils… enfin, je ne les ai pas tant connus. Mon père, je n’ai jamais su son identité. Ma mère avait fugué – c’est ce qu’on m’a raconté –, et quand elle est revenue, elle m’attendait. Mais elle n’a jamais voulu dire… enfin, ça n’a pas d’importance, pas vrai ? Alors quand la pneumonie l’a emportée – j’étais gamine, encore – ma tante et mon oncle m’ont élevée. Ils ont été gentils, bien sûr, mais avec leurs trois filles à marier et mon origine douteuse, ils ne pouvaient pas…

Elle s’arrêtait et bégayait un peu, quelques larmes dans les yeux.

— L’année dernière, ils ont dit qu’ils ne pouvaient plus subvenir à mes frais. Mais ma cousine Delaïde prétend que c’était plutôt pour que je leur rembourse tout ce qu’ils avaient dépensé pour moi. Mon oncle, il m’a mise en carte, pour qu’on me fasse travailler dans la maison d’un de ses amis. Mais c’était… c’était un horrible endroit. J’ai bien cru que je finirais par en mourir, et cela aurait pu… Je me suis fait une copine, Zélie, elle travaillait là pour avoir de quoi manger pour son bébé. C’est Zélie qui a entendu parler de Mlle Vitaline. Alors, un soir, on s’est enfuies, toutes les deux.

— C’est très courageux.

Amalie tapota la main de Florentine avec maladresse.

— Et ça fait combien de temps que tu es à la maison Coccinelle ?

— Deux semaines. Zélie se porte comme un charme. Elle dit qu’elle se sent enfin maitresse de sa vie. Elle travaille souvent le soir, et la nuit. Dans la journée, elle peut passer du temps avec sa fille. La nuit, c’est moi qui m’occupe de la petite.

— Et toi, tu…

Amalie ne trouva pas le courage de poser la question qui lui brulait les lèvres. Qu’est-ce qui lui prenait, enfin ?

— Moi, je n’ai pas travaillé depuis que je suis là.

Florentine regardait le parquet, quoi qu’elle ne devait pas en voir grand-chose, derrière le rideau de pleurs qui inondait ses prunelles.

— Tu ne veux plus… faire ce métier ?

— Je n’ai jamais voulu. Ça n’a pas été mon choix.

— Alors, arrête.

Florentine releva la tête vers elle. Une grosse larme coula sur sa joue droite tandis qu’elle fronçait les sourcils.

— Arrête, répéta Amalie. Vitaline fait parfois peur, mais c’est un cœur en or. Tu ne lui dois rien, tu peux partir quand tu veux. Donc, si tu ne veux pas, arrête. Fais autre chose. N’importe quoi d’autre.

— Mais je… je…

— Je pourrais même t’apprendre à faire des cartes perforées. T’as pas l’air d’y connaitre grand-chose, mais je suis certaine que tu te dégourdirais vite. Cela te plairait ?

Amalie comprenait mieux pourquoi Vitaline lui avait amené Florentine. Si sa voisine était une femme d’affaires hors pair, et particulièrement à l’aise dans son domaine encore trop dominé par les hommes, elle ne savait pas gérer les états émotionnels des collègues qui travaillaient avec elle.

— Ce… ce serait merveilleux.

— C’est donc acté. Nous en parlerons à Vitaline demain, qu’est-ce que tu en dis ?

— Je… oui… mais… il reste autre chose…

— Quoi donc ?

— Ma carte.

Amalie, perplexe, ne comprit pas ce qu’elle voulait dire.

— Quoi, ta carte ?

— Tant que je suis sur le registre, je dois aller faire les examens. Et tant que je fais les examens, ils savent où je suis. Où j’exerce. Et mon oncle…

Et son oncle n’avait qu’à interroger la préfecture pour retrouver sa nièce adorée et venir lui demander des comptes – monétaires. Amalie soupira. Bien sûr, les choses ne pouvaient pas être si faciles, n’est-ce pas ?

— Et tu ne peux pas faire rayer ton nom du registre, tout simplement ?

— C’est mon oncle qui m’y a inscrite. Tant que je suis mineure, il faut son accord pour…

— Je vois. On trouvera un moyen. Laisse-moi un peu de temps pour y réfléchir, d’accord ? On trouvera un moyen de retirer ton nom du registre. Fais-moi confiance. En attendant, je ne sais pas toi, mais je meurs de faim !

Amalie s’était déjà détournée pour fouiller dans les placards et chercher de quoi concocter un diner à son invitée. Florentine attrapa sa main, pour attirer son attention.

— Merci, souffla-t-elle. Mlle Vitaline avait raison, vous êtes une vraie bienfaitrice.

— Oh, il ne faut pas toujours croire ce qui sort de la bouche de Vitaline. Mais sur ce point-là, j’admets qu’elle a raison. Je suis une véritable sainte.

— Est-ce que je peux vous poser une question ?

— Tu viens de le faire. Mais tu peux m’en poser une deuxième, si tu veux.

Florentine parut décontenancée, juste le temps d’une seconde, avant de reprendre :

— Vous et Mlle Vitaline, vous êtes… enfin…

Un air malicieux se peignit à nouveau sur la div d’Amalie. Sur ce point-là, elle ne lui mâcherait pas la tâche. Elle attendit donc patiemment que Florentine finisse sa question.

Qu’elle ose prononcer les termes.

— Est-ce que vous êtes, disons…

Elle hésita à aller jusqu’au bout de sa phrase. Les joues écarlates, elle fixait ses pieds.

— Vous êtes comme… comme un couple ? Un couple de femmes ?

Jolie pirouette, songea Amalie, pour éviter de balbutier les mots qui te font peur.

— Nous ne sommes pas comme un couple, mon petit cœur, nous sommes un couple. Un couple très libre, bien sûr, puisque je laisse ma tendre s’envoyer en l’air toute la journée avec ses clients. Mais un couple quand même.

— Mais alors vous… elle… enfin…

— Je suis lesbienne, oui, Florentine. Lesbienne, tribade, saphique, homosexuelle, tout ce que tu veux ; ce ne sont pas des gros mots. J’aime les femmes. Vitaline n’est pas aussi catégorique. Elle n’est pas attirée uniquement par la gent féminine ; de toute façon, les catégories binaires ne lui parlent pas. Mais je crois savoir que la plupart des hommes parmi ses clients ne sont pas du tout son style… Les aléas du métier !

— Oui, Zélie me dit la même chose.

— En effet, j’entends souvent cette réflexion. Bref, Vitaline se définit comme bisexuelle, voilà un autre adjectif à ajouter à ta liste de vocabulaire pour ce soir. Bien, pour le diner, tu es plus fondue de poireaux ou tourte aux figues ?

— Qu’est-ce que tu comptes faire d’elle ?

Amalie avait débarqué en trombe, à neuf heures tapantes, à la maison Coccinelle. Elle avait dépassé la jeune femme chargée de l’accueil de jour, aux yeux encore bouffis, pour retrouver directement Vitaline dans son salon favori. Elle y prenait son thé tous les matins, avant de recevoir son premier client. L’accès était normalement interdit au public, bien sûr, mais il y avait longtemps que les filles avaient cessé de vouloir empêcher Amalie de circuler librement. D’autant plus lorsqu’elle arborait une mine contrariée comme ce matin-là.

— Tu es très mal coiffée, ma chère, répondit Vitaline en guise de salutation.

Amalie sortit sa casquette de sa poche arrière et la vissa sur son crâne. Elle fulminait.

— Ce n’est pas juste, tu sais ? De m’envoyer les problèmes que tu ne veux pas gérer.

— Amalie, enfin, c’est cette pauvre Florie que tu traites de problème ?

Vitaline ponctua sa phrase, prononcée d’un ton faussement outré, en portant une main à sa bouche, l’air décontenancée. Amalie était tout sauf sarcastique, pourtant les mimiques stupides de sa compagne la dégrisèrent. Elle croisa ses bras sur sa poitrine et se laissa tomber dans le divan, à côté d’elle.

— Bien sûr que non, tu sais très bien ce que je veux dire. Tu ne peux pas m’envoyer les filles pour que je gère leurs états d’âme. Je ne fais pas dans la psychologie, moi, je fais dans la mécanique !

— L’un n’empêche pas l’autre.

Vitaline prit sa main avec douceur. Amalie soupira, agacée, mais elle n’était d’ores et déjà plus fâchée.

— Il fallait que quelqu’un ait une conversation avec cette petite. Il faut qu’elle parte, pour son propre bien ; je me doute que tu l’as vite compris, pas vrai ?

— Évidemment. On l’a encartée contre son gré, ça n’a jamais été une vocation, pour elle.

— Non. Sauf que moi, je ne mets pas mes filles à la porte. Et je ne veux pas avoir à la déloger parce qu’elle sera incapable de me payer un loyer. Tu saisis ?

— Oui, oui, bougonna Amalie. Je lui ai proposé un petit apprentissage à la boutique. Les cartes perforées ont eu l’air de la passionner.

— Tu as trouvé une autre personne avec le même vice que toi ! Et tu oses t’en plaindre ! Tu devrais me remercier, très chère.

Cette fois, Amalie ne put retenir un bref éclat de rire. Vitaline était toujours d’une absurdité délicieuse. Per­sonne n’avait jamais fait flancher son cœur de la sorte.

— Il reste un détail à régler.

— Un détail ?

— Une toute petite épine à retirer.

— Le registre ?

Amalie hocha la tête. Ce fut au tour de Vitaline de soupirer.

— Je ne comprends même pas que l’on puisse laisser quelqu’un encarter un tiers ! Et Florie n’a aucun recours : tant qu’elle n’aura pas vingt-et-un ans, elle reste sous la tutelle de son oncle. Donc elle ne peut rien faire. C’est scandaleux, tout de même, que l’on puisse commander des jeunes filles de la sorte, avec une carte stupide ! Qu’est-ce qui te fait rire ? Ça n’a rien de drôle !

Alors que Vitaline s’énervait, un sourire espiègle, léger, commençait à se dessiner sur le visage d’Amalie.

— Non, tu as raison, ça n’a rien de drôle. Je suis aussi scandalisée que toi, bien sûr. Simplement… Je crois que je viens d’avoir une petite idée.

Elle se releva, énergique.

— Serais-tu disponible, quelque part dans la semaine ?

— Et pourquoi donc ?

— Parce que j’aimerais aller voir ce fameux registre de mes propres yeux. Tu nous trouveras bien un prétexte pour vérifier, je ne sais pas, que ton nom est correctement orthographié dessus ?

— Pour tes beaux yeux, je peux me dégager un créneau. Il faudrait y aller lorsque mon amoureux transi tient la permanence. Tu sais, cet empêtré d’Euripide ?

— Celui qui t’avait proposé à demi-mot de t’épouser pour te sortir d’ici ?

— Cet imbécile ­même. Il y est le mercredi après-midi, je crois.

— Mercredi, alors.

— Il est quand même gentil, dans le fond. Je ne voudrais pas le mettre en porte-à-faux, mais…

Intriguée, Vitaline n’eut pas le temps de lui poser de plus amples questions que son amante disparaissait déjà dans l’encadrement de la porte.

— C’est d’accord ! cria-t-elle à l’ombre qui s’éloignait dans le couloir. Mais tu enfileras une robe, avec jupons et corset, sinon nous ne serons pas crédibles ! Et puis, ça te changera de ces fichus pantalons de jute et de tes bottes toutes crottées !

Amalie tirait sur les pans de sa robe pour la quarantième fois depuis qu’elles avaient quitté l’impasse des Sauterelles. Engoncée dans un corset auquel elle n’était pas habituée, elle ne parvenait pas à respirer correctement. Et dans les petites bottines que Vitaline l’avait forcée à chausser, elle se sentait instable, prête à tomber à chaque pas. Elle se dit qu’il fallait être vraiment bienveillante pour endurer ce cauchemar vestimentaire au nom d’une personne qu’on avait rencontrée quelques jours plus tôt.

Cela en valait la peine. Elle le savait, toutes les filles n’avaient pas le luxe de pouvoir faire ce qu’elles voulaient de leur vie, comme elle. Amalie Liberté Courtepointe avait eu la chance de naitre de parents bienveillants, qui n’avaient jamais entravé son rêve de bricoler des machines et d’ouvrir sa boutique. Elle était une grande enfant, elle était heureuse et amoureuse. Combien de femmes pouvaient en dire autant, dans la capitale ?

Paris n’était pas la ville des merveilles comme on le prétendait. Alors, si elle pouvait aider l’une de ses semblables à se libérer d’une emprise injuste, oui, cela valait bien la peine de s’étouffer dans des vêtements insupportables le temps d’un après-midi. Amalie portait son deuxième prénom avec fierté.

— Prête ?

La Seine derrière elles, Amalie se tenait cramponnée au bras de Vitaline, autant pour ne pas tomber que pour se donner un peu de courage. Elle n’avait jamais trop aimé les forces de l’ordre – leur cher xixe siècle avait vécu trop de scandales et de révolutions pour que des hommes en uniforme lui permettent de se sentir en sécurité. Et elle connaissait bien la brutalité et la sombre réputation de la police des mœurs.

— Ceux qui sont dans les bureaux ne sont pas les plus méchants, tenta de la rassurer Vitaline. Et puis, tu files droit, en prétendant vouloir t’inscrire avant de commencer ton activité. Tout se passera bien. On entre ?

Amalie se contenta d’acquiescer en silence. Elle qui était d’habitude une forte tête avait perdu sa langue. Elle chassa de son esprit les récits glauques glanés sur les trottoirs et se concentra sur ce pourquoi elle se trouvait sur le seuil de la préfecture : redonner sa liberté à une fille qui la méritait autant que les autres.

Vitaline l’entraina à l’intérieur, entrant avec l’allure d’une duchesse. Elle aimait prendre des grands airs, se la jouer dame chic. Amalie savait qu’au fond, cette comédie visait à la protéger en se construisant une aura intouchable et fière. Elle ne comprenait toujours pas pourquoi les prostituées devaient s’inventer une nouvelle identité pour être respectées. Elle en côtoyait plein, et elles étaient pour la plupart bien plus dignes et nobles que la majorité des aristocrates qui poussaient la porte de sa boutique !

Elles se firent guider – et escorter – jusqu’au bureau de la brigade des mœurs.

— Euripide, très cher !

L’agent était plus jeune que ce à quoi Amalie s’était attendue. Il retira son képi pour les saluer et il rougit lors­que Vitaline l’appela par son prénom.

— Oh, euh, b… bonjour.

— Quel plaisir de vous voir. Oui, bien sûr, regardez donc : toujours une carte en règle ! Non, pas de mauvaise surprise avec Mlle Vitaline, n’est-ce pas ? Mais ce n’est pas pour moi que nous nous trouvons ici, voyez-vous.

Amalie n’écoutait que d’une oreille : elle scrutait les moindres recoins du hall d’entrée.

Lorsqu’elle reviendrait mettre à exécution son plan – si elle parvenait à résoudre les détails techniques –, il faudrait qu’elle soit au fait des différents passages possibles. Elle cartographiait mentalement la pièce quand Vitaline la poussa vers le guichet, derrière lequel le policier la toisait, perplexe.

— Dis bonjour à l’agent Euripide, Gracieuse !

— Bonjour.

Elle se força à sourire, tout en sachant qu’elle devait ressembler à quelqu’un qui vient de mordre dans un citron. Elle avait laissé carte blanche à Vitaline, tant que celle-ci lui permettait de s’introduire dans la salle où se trouvaient les registres et d’en apercevoir l’intérieur. Cependant, elle ne pouvait s’empêcher de se rebiffer intérieurement : fallait-il vraiment qu’elle soit affublée d’un nom si ridicule ?

Elle ponctua son salut d’une révérence, pour paraitre tout de même respectueuse.

— Et mon adorable Gracieuse s’inquiète, Euripide, car elle craint que son mari n’apprenne sa… petite activité. N’est-ce pas déjà difficile, je vous le demande, de devoir supporter un pochtron qui ne lui permet pas de nourrir ses trois fils ? Enfin, je suis certaine qu’elle serait rassurée si vous consentiez à lui montrer… combien vous protégez le registre sur lequel nos noms sont inscrits. Qu’en dites-vous ?

— Mam’zelle Vitaline, vous savez très bien que je n’peux pas…

— Nous n’en dirons rien à personne, c’est promis.

Elle lui adressa un clin d’œil suggestif, si exagéré qu’Amalie se mordit l’intérieur de la joue pour s’empêcher de rire. Le pauvre Euripide n’y vit que du feu et rosit encore davantage. Il essuya son front, où perlaient quel­ques gout­tes de sueur, du revers de sa manche.

— M’enfin, si on nous attrape et que…

— Eh bien ! Vous n’aurez qu’à dire que je voulais vérifier que mon nom est correctement orthographié. Cela vous convient-il ?

Amalie retint un soupir exaspéré. Toute cette mise en scène, ce costume ridicule et ce nom stupide, pour en revenir au prétexte simple qu’elle lui avait suggéré ! Elle se rendait bien compte, en son for intérieur, que sans cette mascarade complexe, le risque d’être démasquées aurait été trop élevé, mais elle se sentait si mal à l’aise qu’elle s’agaçait facilement.

Bon gré mal gré, après quelques dernières répliques d’argumentation, Euripide finit par céder à la demande de Vitaline. Le charme légendaire de sa compagne devait y être pour quelque chose, Amalie en était persuadée. Elle savait que sa femme faisait tourner les têtes et tressaillir les cœurs. Fort heureusement, elle n’était pas jalouse pour deux sous. Leur confiance mutuelle était le ciment de leur relation.

— C’est par là. On va faire vite, alors soyez attentive, mam’zelle Gracieuse.

Amalie mit une seconde à réaliser que c’était à elle qu’il s’adressait. Elle opina vigoureusement du chef. Attentive, elle l’était, bien plus qu’il ne pouvait l’imaginer.

L’agent leur fit contourner le comptoir pour passer par une porte de service. Ils remontèrent un couloir, bifurquèrent sur la droite, deuxième couloir, troisième porte sur la gauche. Amalie notait mentalement le trajet, bien qu’elle espérait qu’il ne leur faille pas le refaire. Le jeune homme trifouilla l’énorme trousseau de clés accroché à son ceinturon et leur ouvrit. À l’intérieur, des dizaines d’étagères s’alignaient, jonchées de dossiers tous plus divers les uns que les autres. Il les guida jusqu’au rayonnage qui les intéressait : le registre des prostituées.

Plusieurs volumes s’y tenaient, classés par année. Vitaline lui avait expliqué qu’on les répertoriait par date d’inscription – et, supposait-elle, on devait les en radier sous certaines conditions de demande.

— Voyez, c’est bien en sécurité, mam’zelle. Si vous n’avez rien d’plus à me…

Sans même l’écouter, Amalie se saisit de l’un des ouvrages, celui de l’année en cours, et l’ouvrit sur le milieu du livre. Les lignes s’alignaient, tracées au stylo, toujours sur la page de droite. Elle parcourut la feuille du bout des doigts : parmi les informations notées pour chaque femme, on retrouvait, entre autres choses, son nom, sa date de naissance, mais aussi le nom de la personne ayant demandé l’inscription. Elle était satisfaite.

Ses méninges tournaient à un rythme phénoménal. Elle n’entendit pas l’agent lui crier de ne pas toucher aux documents, et se rendit à peine compte qu’il lui arrachait le livre des mains comme si elle l’avait profané.

Elle avait obtenu les renseignements qu’il lui fallait, mais il lui restait un détail à vérifier.

— Oh, je crois que j’ai un coup de chaud !

Amalie n’était pas aussi bonne comédienne que Vitaline, mais elle tituba dans un jeu d’actrice crédible jusqu’à la fenêtre la plus proche, et l’ouvrit pour se pencher vers l’extérieur. Le pauvre Euripide s’étrangla à l’idée que l’on puisse l’apercevoir et se précipita pour la ramener à l’intérieur. Se doutant qu’elle n’aurait que quelques secondes, Amalie évalua à toute vitesse le nombre de fenêtres qui s’alignaient sur sa gauche.

Elle eut à peine le temps de finir le compte qu’il la repoussait pour refermer le carreau. Étourdie, Amalie se releva sans trop savoir que dire.

Vitaline la tira doucement par le bras.

— Oui, oui, Euripide, nous nous en allons, maintenant. Mais ne vous fâchez pas pour si peu, enfin, vous voyez bien qu’elle est perturbée ! Notre Gracieuse est un peu simplette, ce n’est pas un crime ! Passez donc nous rendre visite, un de ces jours, nous nous appliquerons à vous détendre.

En à peine plus de temps qu’il n’en fallait pour le dire, elles se retrouvèrent dehors. Tout de suite, Vitaline se défit de ses grands airs pour demander, en retenant son souffle :

— Tu as trouvé ce dont tu avais besoin, c’est bon ? Tu as une idée ?

— Fais-moi confiance. Nous allons ramener un peu de justice dans ce bureau qui en manque cruellement.

La nuit tombait doucement sur les rues de Paris. Sous la lumière des lampadaires, c’était Florentine qui appuyait sur le bouton pour faire descendre le rideau de fer sur la devanture des Jeux & Automates d’Amalie. Depuis deux semaines qu’elle travaillait comme arpette avec la mécanicienne, elle avait appris à tenir la boutique. Le métier commençait à rentrer.

Comme chaque fois qu’elle posait un pied dans la rue, depuis plusieurs jours, elle ne put s’empêcher de jeter des coups d’œil effrayés tout autour d’elle. Le temps était passé trop vite – et le plan d’Amalie en demandait, du temps, pour être mis au point. Mais ce soir… oui, ce soir devait être le grand soir.

Une fois le rideau tiré, Florentine ferma la porte de la boutique. Elle éteignit les lumières et verrouilla la caisse, avant de rejoindre Amalie dans l’atelier.

— Prête ?

Sa toute nouvelle patronne portait encore l’un de ces accoutrements que Mlle Vitaline ne pouvait voir en peinture. Pantalon trop large et informe, bottes maculées de taches de graisse, chemisier flottant au vent comme une voile de bateau… Pourtant, Florentine ne pouvait s’empêcher de lui trouver une allure rassurante. Une allure qui la perturbait, sans qu’elle ne puisse expliquer pourquoi.

— Je suis prête.

— Tu n’es pas obligée de m’accompagner, tu sais.

— Je veux être là. Je veux voir.

Au fond, Florentine voulait surtout se prouver qu’elle avait le courage de se libérer elle-même de sa famille. Parce qu’elle le méritait et parce qu’après avoir dilapidé tout son héritage, son oncle n’avait aucun droit de continuer à l’exploiter pour sa propre cupidité, lui qui roulait déjà bien sa bosse. Elle voulait se prouver qu’elle pouvait s’en sortir, seule, sans déprendre des autres. Amalie et Mlle Vitaline en faisaient bien assez pour elle.

— On est parties, alors.

Elles empruntèrent la porte de derrière, qui donnait sur une petite cour. De là, elles récupérèrent un passage à travers lequel elles avaient tout juste assez d’espace pour se faufiler. Sur son dos, Amalie portait la pièce maitresse de leur escapade.

Dans le silence des rues, le cliquetis des rouages mécaniques produisait un vacarme remarquable.

Les réverbères éclairaient les quais de la Seine, et les deux jeunes femmes avançaient en rasant les murs, pour profiter des rares zones d’ombre sur les trottoirs. Il valait mieux qu’elles ne se fassent pas remarquer. Amalie avait fini par passer devant Florentine : elle ouvrait la marche. Il était plus simple, pour l’apprentie, de suivre que de mener. Après tout, elle n’avait pas tout à fait compris comment le plan de son acolyte devait se dérouler.

Amalie, elle, avançait d’un pas déterminé. Elle n’en était pas à ses premières actions douteuses sur le plan légal – quoiqu’elle n’ait jamais, jusque-là, été assez audacieuse pour défier la police dans ses propres quartiers. Mais il fallait une première fois à tout, pas vrai ? En la prénommant Liberté, ses parents avaient scellé son destin, aimait-elle se dire : il était de son devoir fondamental, viscéral, de défendre la veuve et l’orphelin. L’orpheline, en l’occurrence.

Elles arrivèrent aux abords de la préfecture et se glissèrent dans une ruelle connexe, le temps de mettre en place leur matériel. Amalie délaça les sangles qui maintenaient sa machine sur ses épaules et s’adossa au mur, pour se rendre compte qu’elle était légèrement essoufflée. Florentine, sur ses talons, avait la face rougie par l’effort. S’étaient-elles tant pressées que cela ?

Si elle faisait de son mieux pour rassurer Florie, Amalie n’en menait pas si large que ça.

— Il va falloir que tu m’aides un peu. Il faut réassembler quelques pièces.

Amalie avait tout emballé dans un gros sac de toile. Elle sortit d’abord la portion la plus volumineuse : le buste, auquel la tête était solidement fixée. Puis vinrent les membres : deux jambes fonctionnelles mais grossières et inesthétiques, et des bras mécaniques qui ne ressemblaient en rien à des membres humains. On ne demandait pas à une machine d’être belle, n’est-ce pas ? Il fallait surtout qu’elle puisse remplir la mission pour laquelle elle était programmée.

— Bien. Tiens ça. Hop, voilà, un peu plus haut… Le temps que je visse ce machin-là…

Elle marmonnait à voix basse, dans un chuchotement à peine audible. Dissimulées dans la rue étroite, elles ne voyaient pas grand-chose à ce qu’elles faisaient. Mais Amalie savait par cœur les gestes, les boulons à serrer, les circuits à connecter. Tout irait bien.

En quelques minutes, le jouet à taille humaine était remonté. En réalité, il n’avait rien d’un jouet, hormis sa provenance. Cet androïde mécanique à la cuirasse de cuivre était un assemblage de bric et de broc, et malgré tout un modèle bien plus sophistiqué que les poupées grandeur nature qui chantaient deux ou trois berceuses aux bambins. Du moins, il devait l’être. Et Amalie espérait qu’il ne tarderait pas à le montrer.

Florentine le dévisageait de la tête aux pieds, avec un mélange de curiosité et d’inquiétude. Les extrémités inférieures de l’automate n’étaient en réalité que deux grosses roues, afin de permettre son déplacement. Les jambes, faites d’un bloc sans articulation, avaient pour fonction d’être réglables en hauteur. Quant à ce qui se trouvait à la place des mains…

Florentine aurait été bien incapable de dire de quelle sorte de machinerie il s’agissait, mais le caisson du côté gauche n’avait aucune ressemblance avec une paume ou des doigts. À droite, l’appendice était plus élaboré et doté de lames plates.

— Magnifique, n’est-ce pas ? ironisa Amalie. Nous n’avons plus qu’à monter Casimir là-haut, maintenant.

— Casimir ?

— Tu ne trouves pas qu’il a une tête à s’appeler Casimir ?

Amalie ne lui laissa pas le temps de répondre. En poussant leur étrange compagnon pour le faire rouler, elle rejoignit l’artère principale. Florentine lui emboita le pas.

— C’est de cette fenêtre-ci qu’il s’agit, expliqua-t-elle en la désignant.

Fort heureusement, la pièce en question était au rez-de-chaussée. Elles auraient été bien embêtées s’il avait fallu monter d’un étage. Il n’y avait point non plus de barreaux ni de volets, ce qui leur aurait compliqué la tâche.

Une simple fenêtre, tout ce qu’il y avait de plus banal. On ne devait pas estimer que la liste des prostituées parisiennes constituait des données sensibles, dont l’accès aurait dû être protégé par des mesures particulières, contrairement à ce que prétendait la brigade des mœurs. Florentine ignorait si cette information la rassurait ou non.

Pendant qu’elle se perdait dans ses considérations, elles se rapprochèrent de leur destination. Amalie farfouilla dans ses poches, pour en tirer l’un de ses gadgets obscurs. Le système tenait dans sa paume et était doté de dents, sur son bord, comme si on avait assemblé plusieurs ouvre-boites. Elle fit tourner le ressort et enfonça les crochets de la machine dans le montant, là où devait se trouver la poignée, de l’autre côté.

Dans un grincement de roues crantées, la bricole se mit à pivoter sur elle-même, grignotant le bois jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’une fine lamelle d’épaisseur. Amalie tapa du poing et finit de le fendre : les carreaux s’ouvrirent vers l’intérieur. Elles avaient un accès.

— Grimpe la première, Florie. Ce sera plus simple de réceptionner Casimir que de le porter, pour toi. Il pèse son poids !

— Je… grimper à l’intérieur ?

— Comment croyais-tu faire ? Je suis très maligne, ma petite Florie, mais je n’ai pas encore inventé la lévitation. Tu comprends pourquoi je voulais que tu mettes un de mes pantalons ?

Florentine se réjouit que l’obscurité masque le rosissement de ses joues. Elle se sentait un peu pataude, à côté du raisonnement d’Amalie. Elle l’impressionnait et l’effrayait en même temps.

— Viens-là. Je vais te faire la courte échelle.

Amalie joignit ses deux mains en coupe. Florentine la regardait, déconcertée.

— Pose ton pied ! Tu n’es donc jamais sortie de chez toi ? Question rhétorique, on voit bien que tu n’es pas du genre à avoir fait les quatre-cents coups. Mais il n’y a pas d’âge pour apprendre, pas vrai ? Ne sois pas timide, mets tout ton poids ; appuie-toi sur le rebord, parfait… Maintenant, pousse !

Florentine obtempéra. En quelques secondes, elle se trouva à l’intérieur. Elle manqua de se casser la div en se réceptionnant, et finit par retrouver son équilibre en se raccrochant à l’une des grosses étagères.

— Tout va bien ? lui demanda Amalie en essayant de ne pas trop hausser la voix.

— Tout va bien.

Si les bureaux administratifs étaient pour la grande majorité déserts la nuit, d’autres vitres affichaient des lumières allumées. Les forces de l’ordre n’étaient jamais au repos total, après tout. Il ne fallait pas qu’on les entende.

— Je commence l’ascension de Casimir, alors.

Tant bien que mal, Amalie réussit à faire passer les pieds puis les jambes de son automate par l’ouverture, en amortissant de son mieux l’impact du métal sur le rebord. De l’autre côté, Florentine l’attrapa à bout de bras. Une fois l’horizontale atteinte, il ne resta plus qu’à pousser un peu pour qu’il finisse à l’intérieur, à son tour. Florentine se contorsionna pour l’empêcher de heurter le sol avec fracas. Elle le remit debout, et, avant qu’elle ait pu se retourner pour proposer de l’aide à Amalie, celle-ci avait déjà sauté la bordure pour les rejoindre.

— Bien. On n’a plus qu’à tout installer. Casimir devrait faire son affaire rapidement. Après, on déguerpit. C’était une bonne idée que tu viennes avec moi, finalement. Je crois que seule, cela aurait été plus compliqué.

À l’origine, Amalie prévoyait de s’introduire dans le bâtiment en portant son Casimir en pièces détachées sur son dos, mais elle avait sous-estimé son poids. Ses muscles auraient peut-être pu supporter l’ascension, mais il y avait fort à parier qu’elle se serait magistralement cassé la div en voulant redescendre, ce dans un boucan notoire, signalant par la même son effraction à tous les officiers en faction.

— Je suis contente que tu sois là, ajouta-t-elle avec une once de légèreté.

Une fois de plus, Florentine, intimidée, ne répondit que par le silence. Ne sachant que faire de ses dix doigts, elle resta derrière Amalie qui s’emparait des volumes des dix dernières années du registre pour les disposer sur le bureau qui trônait au fond de la pièce. Elle les installa dans un sens peu intuitif, sur le dos relié, en ouvrant seulement le premier ouvrage sur la page où commençaient les inscriptions.

Elle décala l’automate pour le rapprocher de la table, ajusta la hauteur de ses jambes et guida ses bras. Elle posa le caisson qui lui tenait lieu de main gauche sur le premier paragraphe et plaça la main droite comme si elle devait servir à tourner les feuillets, par la suite. Elle s’attarda encore un peu sur le boitier, armée d’une clef : elle vissa et dévissa boulons et écrous, dans une chorégraphie que Florentine ne comprenait pas.

— Je fais juste un peu de calibrage, expliqua-t-elle.

— Calibrage ?

— À l’intérieur de cette petite boite merveilleuse se trouvent plusieurs réflecteurs – des miroirs, dans mon jargon personnel – qui ont pour fonction de superposer le nom de l’inscrite, et celui de la personne qui l’a inscrite. Par la suite, la lunette de captation en fait une analyse – c’est un peu poussé, je te l’accorde, et complexe à se divr… Pour faire simple, le boitier « lit » les noms, afin de pouvoir identifier si ces femmes se sont inscrites de leur plein gré. Si c’est le cas, Casimir passe à la page suivante.

— Brillant, souffla Florentine. Et si ce n’est pas le cas ?

— Si ce n’est pas le cas, la petite ouverture ici – juste sous la boite – libère un tampon qui recouvre les lignes. Qui les rend illisibles.

— Alors…

— Alors, non seulement ton nom va disparaitre de ces foutus bouquins, mais aussi ceux de toutes celles qu’on a inscrites sans leur demander leur accord. Quant aux autres qui pratiquent leur noble profession de leur plein gré, elles n’en seront pas affectées. Et si tant est que des jeunes femmes dans ta situation aient fini par s’en satisfaire et souhaitent continuer leur exercice… Eh bien, elles l’apprendront assez vite par la presse, et il leur suffira de se réinscrire.

— C’est… c’est…

Florentine bégayait, ne sachant quoi dire, tandis qu’Amalie terminait les derniers réglages.

— Tu t’es donné tout ce mal pour moi ?

Amalie se retourna et, cette fois, vit bien que Florentine ressemblait à une pivoine.

— Au départ, je m’étais dit qu’on pourrait juste tout bruler. Et ç’aurait été plus simple, bien sûr, mais tellement moins amusant, n’est-ce pas ?

— Je… tu…

— J’aime me compliquer la vie. Maintenant, plus qu’à attendre que Casimir fasse bien son travail !

Elle actionna plusieurs leviers, et on entendit les rouages se mettre en route. Casimir commença à tourner les pages si vite qu’il était difficile pour Florentine de suivre. Les coups de tampon irréguliers s’enchainaient au rythme de sa « lecture ».

Amalie, satisfaite, s’accroupit le dos contre le mur.

— Il ne lui faudra qu’une petite heure pour les dix volumes. Je te propose une sieste, et après, on déguerpit, notre acolyte avec nous.

Florentine, subjuguée, acquiesça et s’assit à ses côtés. Elle laissa sa tête tomber avec douceur sur l’épaule d’Amalie, les yeux toujours rivés sur Casimir, son expression indéchiffrable dans la pénombre.

EFFRACTION À LA PRÉFECTURE DE POLICE PARISIENNE ! Des sauterelles désormais anonymes

C’est avec stupeur que les agents de la brigade des mœurs ont découvert, ce matin, l’un de leurs principaux outils de travail vandalisé. Un groupe de malfaiteurs s’est introduit dans les bureaux cette nuit, et a noirci bon nombre de noms d’un regis­tre recensant les prostituées – celles que l’on nomme vulgairement les « sauterelles » – de l’agglomération. Si des copies partielles existent dans certains bureaux secondaires, la reconstitution du document d’origine apparait impossible, et nous souhaitons bien du courage aux braves agents en charge de reprendre ce recensement.

Si les informations les plus poin­tues ne peuvent nous être dévoilées, il semblerait que les femmes dont l’identité a été retirée du registre aient toutes été inscrites par une tierce personne.

Aucune organisation connue des services de police n’a pour l’instant revendiqué cet acte. À la lumière de la régularité machinale de ce vandalisme, il parait peu probable qu’il s’agisse de l’œuvre d’indi­vidus isolés. Une enquête a été ouverte dès ce matin, et des soupçons portent sur un groupuscule de féministes anticapitalistes dont la dernière action en date avait été de repeindre les murs du palais de justice de slogans calomnieux pour exiger une meilleure reconnais­sance du travail du sexe.

Amalie se retourna dans un sursaut. Florentine avait ouvert la porte en silence, et, si elle avait frappé, elle ne s’en était pas rendu compte. Concentrée sur l’élaboration d’une voiturette autonome, bien plus classieuse que les modèles à pédales que l’on trouvait chez tous les fabricants de jouets, elle ne percevait rien d’autre que les drelins, les boums et les bangs de ses outils. Derrière elle, le moteur à vapeur émettait des sifflements sonores. Le plic ploc de l’alambic parachevait la mélodie.

Dans sa surprise, elle se cogna le coude contre l’angle du plan de travail.

— Aïe ! Tu m’as fait peur, je ne t’ai pas entendue entrer.

— Pardon. J’avais quelque chose à te montrer.

Florentine déposa le journal sur le seul petit coin de table qui n’était pas occupé par des pièces métalliques de toutes les couleurs.

— Qu’est-ce que…

— Regarde en page trois.

Elle obtempéra. En voyant le titre, elle comprit.

— Eh bien, je t’avais dit que nous saurions vite si notre entreprise ferait sensation ! Et nous ne sommes pas concernées par leurs soupçons. Ha ha, c’est ce pauvre Euripide qui doit en tirer, une sacrée tronche !

— Euripide… ?

— Laisse. Ça n’a pas d’importance. Je suis contente pour toi, Florie. J’espère que tu es soulagée ?

— Oui, je…

— Ne t’inquiète pas pour la suite. Ils ne pourront pas remonter jusqu’à nous. Des automates expérimentaux de cette qualité, on n’en trouve que chez les pointures de l’ingé­nierie, et mon statut de fabricante de jouets me place d’office hors de tout soupçon. Ils parlent bien de quelque chose de « machinal », mais ils ne penseront jamais à Casimir. Et puis, il est redevenu un tas de pièces détachées, ils ne pourront rien prouver. Je n’ai gardé que les plans, bien en sécurité. Si jamais les choses s’enflammaient… eh bien, je suppose que les plans bruleront pour assurer nos arrières.

Elle lui sourit et attendit que Florentine s’en retourne vers la boutique. Mais celle-ci restait plantée sur le seuil, les mains croisées dans son dos, comme mal à l’aise.

— Il y avait autre chose que tu voulais me dire ? demanda Amalie d’une voix radoucie.

— Euh… Je ne sais pas trop comment…

Elle prit une profonde inspiration.

— Tout d’abord, je crois que… que je voudrais te dire merci.

— Tu me l’as déjà dit, tu sais. Et puis, je te rappelle que je récupère une apprentie, dans cette histoire : autant pour mon dédommagement, je suis aussi gagnante !

Un bref sourire éclaira le visage de Florentine. Amalie aimait quand elle arborait cette mine un peu timide, comme un genre de bonheur coupable. Cela lui allait à ravir.

— Je ne sais pas encore si je pourrai garder ma chambre à la maison Coccinelle ou…

— Je pense que Vitaline n’y verra aucun inconvénient. Mais tu as surement envie de changer d’air et d’ambiance, n’est-ce pas ? Il y a toujours mon deuxième matelas, tu sais, en attendant. Tu peux rester ici aussi longtemps que tu le souhaites.

— Justement, à ce propos, je…

Elle fixait résolument ses pieds, et ses pommettes se teintaient de rouge. Sentant son trouble, Amalie se leva pour se rapprocher d’elle et prendre sa main avec douceur.

— Tu n’es pas obligée non plus. Si cela te met mal à l’aise.

— C’est juste que je… Enfin…

— Respire. Voilà. Tu n’es pas obligée de tout me dire tout de suite, si tu n’en as pas envie.

— Non ! Je veux dire, si ! Je crois que… Je voulais te poser une question. Est-ce que tu… avec Mlle Vitaline… est-ce que tu as toujours su que tu… que tu… que tu étais…

— Que j’aimais les femmes ? Oh, je ne dirais pas toujours. C’est venu comme c’est venu, et je ne me suis pas plus interrogée que ça.