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Trois femmes se retrouvent au cœur d’une course éperdue pour sauver un nourrisson. Narratrice de cette histoire, la pétillante Éléonore, de nouveau en proie à des visions fantastiques, reprend en main, parfaite cavalière, les rênes de sa vie. Rose, sa mère, part de Cesson sur les traces de son père, réfugié espagnol. Nous suivons sa quête jusqu’en Espagne au travers des lettres qu’elle écrit à ses enfants. Caroline, de retour chez ses parents à Cherbourg et confrontée à ses origines irlandaises, nous confie les secrets de son journal intime. À la croisée de leurs chemins, entre Loguivy-de-la-Mer, l’archipel de Bréhat et le long du Trieux, se joue le destin de leur famille.
Dans ce troisième et dernier volet de sa saga familiale Graine d’écume, Claire Connan plonge une nouvelle fois le lecteur entre réel et imaginaire au cœur de l’Histoire bretonne et de ses légendes, mêlant habilement suspense, poésie, émotion et tendresse…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Claire Connan est née en 1960 à Cherbourg. Depuis plus de trente ans, elle vit à Paimpol. Professeur des écoles à la retraite, elle partage son temps entre petits-enfants, danse et… écriture.
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Seitenzahl: 236
Veröffentlichungsjahr: 2023
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CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
Remerciements à :
Mon époux Yvon pour son aide et son soutien,Annie et Jacques Dervilly, historiens de Plounez, Mes amis, ma famille, mes lecteurs,Toute l’équipe des éditions du Palémon.
Souffle léger dans les branches
Illusion d’une présence
Ombre de petite fille
Derrière
Folie
Peur aussi.
Zeste sucré d’innocence
Sens
Peau amère
Libres
Presque.
Fée, fille, femme, mère
Chacune sa chimère
La rechercher, fuir
L’apprivoiser, la combattre
S’en nourrir.
Rester entière
Seule
Peut-être deux.
Route, sillage, pierres
Mer, rivière
Voyages à l’envers
Voyages intérieurs
À rebrousse-cœur.
Voyages périlleux
Troublants
Acidulés
Nécessaires.
Pèlerinages de femmes.
Jour O
Révélation
Paradis Ou enfer.
Claire Connan
— Animal fabuleux ayant la tête et le poitrail d’un lion, le ventre d’une chèvre et la queue d’un serpent.
— Être ou objet bizarre composé de parties disparates, formant un ensemble sans unité.
— Projet séduisant, mais irréalisable ; idée vaine qui n’est que le produit de l’imagination ; illusion ; Poursuivre des chimères.
www.larousse.fr
Cesson, 2 novembre 1999
Tout à l’heure, le jour se lèvera, encore une fois. Les arcades du pont de chemin de fer percent lentement le voile de brume et peu à peu révèlent le jardin de la maison de briques.
J’ai mal dormi. Depuis une semaine, je ne prends plus mes cachets. Personne ne doit le savoir. Même pas Pascal. Surtout pas Pascal. Je suis experte dans l’art de dissimuler mes émotions. Je feins l’apathie et imprime consciencieusement sur mon visage un masque de stupeur imbécile. Tous me croient malade. Schizophrène, le docteur a dit. Tu parles ! N’empêche, j’en suis venue à douter de ma propre santé mentale, mais là je n’en peux plus. Alors, l’autre jour, à la faveur d’un éclair de lucidité, j’ai décidé de ne plus prendre mon traitement.
Au diable, neuroleptiques, antipsychotiques ! L’Éléonore d’avant est de retour, l’Éléonore sportive, la cavalière, vive, pétillante. Si les visions reviennent, je les tairai, je les maîtriserai. Oui je le peux, je le veux. Il le faut.
Cette nuit, un curieux rêve s’infiltre en moi. Le premier depuis si longtemps.
Mon cœur s’affole, s’enraie, s’embrase. Le silence et l’obscurité sont écrasants ; ma tête en feu résonne. Suis-je encore dans mon lit ? Je laisse courir ma main sur le sol, la porte à mon visage et la presse sur ma peau moite. Une forte odeur d’humus et de soufre me prend à la gorge. Les draps se font terre dans ma chambre funéraire.
Je cligne mes yeux en berne, qui peu à peu s’habituent au noir poisseux. Autour de moi se dessinent des sortes de totems, troncs immenses et menaçants. La chaleur m’oppresse ; je suffoque presque. Je dois quitter cet endroit de mort ou y rester à jamais. Avec difficulté, je m’extrais de la couche tombale et, en titubant, m’enfonce, d’écorce en écorce, au cœur de l’épaisse hêtraie.
Tout à coup, des éclats de voix me parviennent d’une clairière là-bas. Je m’approche et me trouve bientôt à découvert. Je tâte mon corps en transe, je respire enfin : je suis vivante mais presque nue. Personne ne semble s’apercevoir de ma présence. J’observe avec effroi la scène qui se déroule devant moi.
Une dizaine de personnes, visiblement aux ordres, s’affaire autour d’un homme de stature imposante à la tête ceinte d’une couronne sertie de pierres précieuses : un roi à cheval sur un magnifique étalon noir. Une partie de chasse se prépare. Le souverain essuie son front et pour se rafraîchir, relève les manches de sa tunique.
Comme prise en faute, je sursaute : un immense serpent vient de tomber lourdement d’un arbre sur le monarque qui chute de sa monture et se débat au milieu des aiguilles de pin. Le cheval s’enfuit au triple galop, comme s’il avait vu le diable. Le reptile s’enroule, anneau après anneau, autour du bras nu. Impossible de l’en arracher. L’homme est blême ; l’animal se nourrit de son sang. J’aimerais l’aider, mais, spectatrice de cette scène dramatique, je suis impuissante.
Soudain, à mon grand étonnement, apparaît mon ange gardien Azénor, que l’on a mandé. Elle accourt auprès de lui et fond en larmes. Cet homme serait-il son père, le roi de Brest ? Que peut-elle contre cet animal monstrueux ? Quel rapport avec moi ?
Le groupe de valets occupés à tirer sur la bête s’écarte. Un seigneur du pays, âgé, visiblement respecté, s’approche, mains jointes au ciel. Tout en invoquant le Saint-Esprit, il s’adresse à Azénor :
— Reine Azénor, si tu suis mon conseil, ton père sera délivré du dragon.
— Il n’est rien, répond Azénor, même la mort, que je ne sois prête à souffrir pour sauver le roi.
— Oins-toi le sein d’huile d’olive et de lait doux de brebis, reprend le seigneur. Présente-le ainsi au monstre : il abandonnera le bras de ton père pour se précipiter vers toi. Aussitôt, avec ce couteau tranchant, coupe ton sein et jette-le dans les flammes avec le dragon. Et alors, ton père sera guéri.
— Tes paroles remplissent mon cœur de joie et je vais faire ce que tu me conseilles.
Azénor dévoile donc sa poitrine. Cher ange gardien, je ne t’ai jamais vue ainsi : ton corsage blanc pend d’un côté jusqu’à la ceinture et dénude ton sein clair d’où perle une goutte de lait1. Non, c’est trop horrible, tu ne vas pas…
Je me réveille en sursaut, obscur pressentiment en tête. Quel message Azénor tente-t-elle de me transmettre ? Un sein, du lait, un enfant ? Quel enfant ? Je me dis que tout recommence et, malgré mon appréhension, cette idée m’est agréable. Il faut bien que quelque chose se passe : rêve, cauchemar, vision… peu importe. Tirer le fil, sortir de cette impasse.
1. D’après un texte latin de la fin du XIVe siècle : le Chronicon Briocense (Chronique de Saint-Brieuc).
Je me lève en prenant bien soin de ne pas te réveiller. Toutes ces épreuves nous ont éloignés l’un de l’autre. Pascal, j’aime t’observer ainsi abandonné dans notre lit. La couverture a glissé, je crève d’envie de caresser la fossette du creux de tes reins, de provoquer LE doux frisson. Nos jeux polissons des débuts me manquent. Il y a si longtemps que nos chairs s’ignorent.
Il se retourne, soupire. Son genou d’abord lové contre sa poitrine se déplie et dévoile ses formes rondelettes si attendrissantes, son ventre presque imberbe et les parties intimes de son corps de jeune homme. Si excitant ainsi offert. Je n’ose plus bouger. Le spectacle de sa nudité fait remonter en moi un désir presque douloureux. Il s’agite, mâchonne du bout des lèvres une bouillie de syllabes, méli-mélo de marmonnements incohérents, de sifflotements. Je m’amuse du va-et-vient de sa langue ; à mon insu, la mienne lui répond en miroir. Il tend le bras, s’étire, je gonfle ma poitrine.
Adolescente, garçon manqué jusqu’à l’extrémité de mes ongles rongés, je m’accommodais des formes désespérément plates de mes seins débutants. À la puberté, je me suis surprise à m’intéresser à ces deux protubérances féminines. Pour maîtriser leur éruption embarrassante, je me suis résolue à les enfermer à l’intérieur de cet engin de torture que je m’étais juré de ne jamais porter : un soutien-gorge.
Sa main roule par accident sur mon mamelon tendu et déclenche un flot de vocalises. Je crois distinguer mon prénom, suivi d’un « Non ! » ferme, autoritaire. Je sursaute, comme prise en faute. Pascal ne s’est pas réveillé. La magie est rompue, je détourne corps et regard à regret.
Quel appel inconscient me pousse ensuite hors de la chambre ? Pieds nus, j’avance sur le palier. La maison est endormie. En passant, j’entends les ronflements de mon père Gustave : deux longs très lents suivis de trois brefs rapprochés, signaux de son sommeil profond. Mes parents font depuis pas mal de temps chambre à part. Celle de ma mère est entrouverte. Je risque un œil à l’intérieur. Le calme, anormal, me saisit à la gorge. Je me décide à entrer, me précipite vers le lit et secoue bêtement les draps. À quatre pattes, je regarde sous le sommier, comme si j’allais découvrir maman au milieu du troupeau de moutons. Comme quand j’étais petite et que je ne dérogeais jamais à mon rituel du soir : inspecter chaque recoin de ma chambre, chaque tiroir, chaque fond de placard. Mon sésame pour une nuit sereine sans cauchemar. Mais ça, c’est une autre histoire.
Je descends lentement l’escalier. Cette satanée marche du milieu craque, zut ! j’ai pourtant l’habitude. Temps d’arrêt. Rien à signaler. Cuisine. Paloma se lève de son coussin en s’étirant, se ravise, émet un léger grognement, fait trois fois le tour de son panier puis se laisse tomber lourdement. J’évite toujours de croiser son regard de grand chien noir. Regard trop humain qui semble surveiller nos allées et venues et juger chacun de nos actes. J’y perçois l’éclair de l’œil de mon grand-père disparu, mon Papinou. Ma folie sans doute, dans toute sa splendeur.
Excepté Paloma, personne dans la pièce. Une évidence : ma mère est partie.
Une enveloppe est posée sur la table. Je la saisis, je l’ouvre. De nature impatiente, je la déchire plutôt, c’est bien moi, ça, bon signe, je vais mieux. À l’intérieur, une lettre. Je la hume, la plaque sur mon nez, je me remplis, m’étourdis du parfum de maman un peu trop acidulé, mélange citron et zestes d’orange. Déplier le papier, encore une bouffée de cette fragrance presque entêtante, et lecture. L’écriture est bien formée, soignée. Comme si Rose avait réfléchi, pensé, pesé chaque mot, chaque lettre. La date n’est pas rédigée avec le même stylo. Manifestement, maman préparait ce départ depuis longtemps et avait juste attendu le moment adéquat. Mes lèvres excrètent malgré moi des paroles piquantes qui écorchent ma gorge. Ma poitrine se serre, Paloma dresse une oreille. Le son de ma voix dans le silence de la nuit me fait presque peur.
Cesson, le 1er novembre 1999
Mes chers petits, Gustave,
Quand vous lirez cette lettre, je serai loin.
Je ne sais pas quand je reviendrai. Ne me posez pas de questions, je n’ai pas de réponse. J’ignore ce que je vais trouver. Je pars, c’est tout.
Ce n’est pas de votre faute. Nous avons vécu tant de drames. J’ai besoin de me retrouver, de mettre de l’ordre dans ma vie de femme, dans mes souvenirs de petite fille aussi. Pour avancer, il me faut comprendre mon passé. Ne vous inquiétez pas pour moi, ce n’est pas un coup de tête, j’ai mûri ma décision depuis longtemps. Je vous expliquerai, le moment venu.
J’ai tenté d’être une bonne épouse, j’ai échoué. J’espère avoir été une bonne mère. Un jour peut-être, vous me comprendrez. Et vous me pardonnerez.
Je vous embrasse de tout mon cœur, mes chéris.
Je vous aime. Rose
Cherbourg
Cher journal,
C’est moi, Caroline, tu ne m’as pas oubliée ? Six heures du matin, encore une nuit sans sommeil. Me revoilà à Cherbourg. Me revoilà après toutes ces années, de retour dans ma petite chambre, celle du milieu sous les combles. Tellement pathétique ! Journal adoré, je t’ai délaissé, excuse-moi. Tu m’as attendue, personne ne t’a trouvé, tu étais bien caché, bien scotché, sous mon bureau d’écolière. Me revoilà à mon point de départ, dans la maison de mon enfance, la boucle est bouclée. J’ai la rage.
Oui, j’ai la rage et je pleure. Caroline, pleurer ? Qui l’eût cru ? J’aurais écorché, dépecé sur place celui qui aurait seulement effleuré cette pensée.
Cher journal, j’ai de nouveau besoin de toi. J’étais heureuse avec Cyrille, mon tendre Cyrille. Nous avions réalisé notre rêve : ouvrir une école d’art à Loguivy-de-la-Mer, Budoc Arts, joli nom, n’est-ce pas ? Sans me vanter, c’est moi qui l’ai trouvé. Tout allait pour le mieux. Mais voilà, j’ai trahi, je n’ai pensé qu’à moi. Je te raconte.
Pol, mon petit neveu, a été enlevé par Taliesin, vétérinaire de son état, barde à ses heures perdues, ou l’inverse2. Cet individu malfaisant était le coupable, je le savais. Cher journal, je n’ai rien révélé, de crainte qu’on ne m’accuse de complicité. Pourtant, je ne suis pas mauvaise, oh je t’en supplie, dis-moi que je ne suis pas mauvaise. Pol a été retrouvé, le véto est mort, mais le mal est fait. Cyrille ne me pardonnera jamais.
Cher journal, rappelle-toi, tu étais mon confident avant. Mon doudou adoré, je t’ai tant de fois serré contre ma poitrine quand j’avais du chagrin. Je caressais ta couverture peluche toute douce, je t’embrassais, t’étouffais presque. Bouche collée à ton oreille intime, je chuchotais mes mots de petite fille heureuse. J’inondais tes pages de mes dessins enfantins.
Adolescente, tu étais mon souffre-douleur, j’ai déversé sur toi mon trop-plein de colère, je t’ai tant de fois jeté à terre, piétiné, haï. Tu as supporté mes colères sans rien dire. J’ai été injuste. Pardonne-moi, j’étais révoltée. Pourtant, je possédais tout ce dont une jeune fille pouvait rêver : une vie aisée sans souci du lendemain, une maison d’officier de marine, mon cher, haute demeure bourgeoise, dix fenêtres, en plein cœur de Cherbourg, rue de la Bucaille.
Mon père, héritier d’une dynastie d’armateurs, partage son temps entre son chantier naval sur les quais près du port et le yacht-club où il s’efforce de tenir le rang imposé par la tradition familiale.
Durant les raouts du cercle nautique, sur fond de mondanités imbibées, l’ombre de mon grand-père pèse encore. Je t’en ai déjà parlé : c’était un notable, adjoint au maire, président de la chambre de commerce, un yachtman émérite respecté de tous. La « classe à Dallas » quoi si tu préfères. Les temps ont bien changé, le patron est moins charismatique. Malgré son blazer bien coupé, mon père n’a jamais trouvé sa place. Oui, la rancœur et son besoin inassouvi de reconnaissance le rongent ; il souffre de cette marche impossible à atteindre, de ce fantôme paternel trop présent. J’en ai bien conscience, cher journal, mais je peine à lui accorder la moindre excuse.
Je n’ai pas le droit de me plaindre. Mes amis, ceux qu’il me reste, m’envient. Je n’ai pas un caractère facile à ce qu’il paraît. Je te laisse juge… J’ai des parents aimants, surtout mon père. Oui, il est aimant, au propre et au figuré. Il nous aime toutes les deux, enfin surtout moi. Énormément, passionnément. Trop. Ma mère n’a pas besoin de travailler, elle n’en a pas le droit, elle reste à la maison et s’ennuie, je crois.
Bref, cher journal, mon père nous étouffe, il nous vampirise. Son appétit de puissance, de domination, de revanche, c’est sur nous qu’il l’exerce, c’est nous qui le subissons. Nous sommes ses poupées, ses jolies marionnettes. Je me revois petite, assise devant la psyché de ma chambre, j’épiais son reflet. La porte s’ouvrait doucement sans grincer. Il s’avançait vers moi, immense, saisissait la brosse à cheveux et longuement, inlassablement, peignait mes boucles rousses. J’ai grandi, il prenait plaisir à sortir avec moi. Il entretenait le doute, laissant croire aux passants que nous étions ensemble, m’attrapait par la taille, m’embrassait dans le cou. Pas comme un père. Ce petit jeu pervers l’amusait.
Et puis je suis devenue femme, j’ai réalisé que cet amour n’était pas normal. J’ai décidé de prendre ma vie en main. Je n’ai pas eu le courage de l’affronter, j’ai fui. Une fois loin de lui, j’ai fait le serment que plus aucun homme ne me dicterait ce que j’ai à faire. Non, je ne deviendrais pas comme ma mère. Je serais son anti-portrait, son négatif. Je déciderais de mon destin. Je suis partie à Rennes pour mes études aux Beaux-Arts. Artiste ? N’importe quoi, a dit mon père. Artiste ? Pas un vrai métier, pas un métier du tout. Mais il a été contraint de me laisser aller. Il a crié, accusé sa femme de chercher à nous séparer. J’ai tenu bon. J’ai abandonné ma mère, tu entends ?
Ma petite mère, je l’ai tellement ignorée ! Effacée, elle faisait partie de notre décor cherbourgeois. Sa peau diaphane autrefois si lumineuse se confondait de plus en plus avec le papier peint blafard un peu défraîchi, passé de mode, de notre salle à manger. Ses cheveux roux vénitien jugés trop provocants étaient depuis son mariage teints en brun passe-partout. Les gens avaient oublié jusqu’à son prénom si doux : Sinead. Mon père s’obstinait à l’appeler Jane, la version anglo-saxonne. Une humiliation pour elle, si fière de ses origines irlandaises. Résignée, épouse, mère, pas vraiment femme, elle acceptait tout. Pourtant, comme elle était belle, malgré ses traits tirés et tristes, malgré son dos se voûtant chaque jour davantage !
J’ai rencontré Cyrille à Rennes, à l’École des Beaux-Arts. Le dessin, la peinture, la photo me passionnent depuis toujours. Cependant, depuis mon retour à Cherbourg, je n’ai pas approché mon chevalet. Il est posé devant la fenêtre, dans la pièce exiguë qui jouxte ma chambre, au milieu de toutes mes « œuvres », si j’ose les appeler ainsi. Je ne pénètre plus dans cet antre d’avant, j’ai caché la clé sous mon matelas. J’ai failli la jeter, mais une petite voix intérieure, bien souvent mauvaise conseillère, m’en a dissuadée.
Depuis que je suis revenue, mon père me fiche la paix, certainement de peur que je reparte. Chaque jour, il s’en va travailler sur son chantier naval, pour trois, comme il se plaît à répéter cyniquement, et alors on est tranquilles, ma mère et moi. En fait, chacune de nous reste à sa place dans la grande demeure. Elle, parfaite maîtresse de maison, en bas, et moi, adolescente attardée en dépression, en haut, occupée à ruminer mes pensées solitaires en silence.
Adolescente, je ne le suis plus vraiment : une vie grandit en moi. J’en ai pris conscience il y a peu de temps, lorsque mon ventre a commencé à manifester des signes d’indépendance. Écoute bien, cher journal, quand je te presse contre moi, entends-tu le petit cœur qui bat ? Le petit cœur, oui, le maudit petit cœur ! Jusque-là, rien ne laissait à penser que j’étais enceinte, je n’avais pas pris un gramme et mon bedon était diaboliquement plat. Déni ? La première fois que le petit pied épris de liberté m’a révélé la terrible évidence, j’ai hurlé de terreur, croyant mon corps possédé par le démon. Qui est donc le père de cet enfant surprise ? Un affreux doute germe dans mon esprit. Est-ce Taliesin ?
Cet après-midi de cauchemar, j’aimerais l’effacer de ma mémoire. Mais cette pourriture de barde revient hanter mes nuits. Oui, il a abusé de moi, et bien que bref, l’outrage est réel. Six mois déjà, presque sept, trop tard pour avorter, et la seule idée de porter en mon sein le fruit de cette monstrueuse union m’est insupportable. Alors, tout en étant persuadée du contraire, je me raccroche à cette incertaine évidence : Cyrille est le père de mon futur enfant.
Depuis la révélation de ma grossesse, mon ventre a singulièrement enflé. J’ai bandé mon corps aussi serré que j’ai pu, fait un tri de mes vêtements pour choisir les plus larges, invoqué des embarras gastriques à chaque crise de vomissements. J’ai sauté, grimpé les escaliers quatre à quatre pendant des après-midi entiers, rampé comme une folle sur le plancher de ma chambre, rien à faire, ce satané bébé était bien décidé à poursuivre son embryon de vie. J’ai tenté de lui faire entendre raison : « Ne t’accroche pas, pauvre inconscient, tu ne sais pas qui est ton père. Et si tu lui ressemblais, et si tu étais immense comme lui, et si tu étais atteint de démence comme lui, et si et si… Mon enfant, ne nais pas, ne t’aventure pas dans ce monde cruel, je suis trop désespérée pour t’élever. T’abandonner entre les griffes de mon père, plutôt crever. Il ne sait pas que tu es là, en moi. Mon enfant, ne nais pas. »
Pourtant, il arrivera un moment où je ne pourrai plus rien cacher. Alors je m’enfuirai. Loin d’ici.
2. Voir Graine d’écume, Le manuscrit de l’île Verte, même auteur, même collection.
Cesson
Le fauteuil corolle est orphelin, maman est partie. Je lui en veux, mais je comprends. Cette lettre, je la lis, la relis, je la connais déjà par cœur. Ce moment, je l’ai pressenti, je le redoutais. Que faire ? Me précipiter dans la rue à sa poursuite en espérant qu’elle ne soit pas trop loin ? Pleurer toutes les larmes de mon corps de petite fille ? Crier du bas de l’escalier le plus fort possible : « Maman est partie ! » ? C’est ce qu’aurait fait l’Éléonore d’avant. Un peu idiot. Tout à la fois ? Non. Rien de tout ça : ne pas chercher à la retenir, lui donner même une longueur d’avance. Fais ce que tu as à faire, petite mère, et reviens-nous vite.
De toute façon, ne suis-je pas censée dormir, abrutie par les cachets ? Il est prématuré d’annoncer à ma famille mon refus de toute aliénation médicamenteuse. Les mots sonnent bien ensemble, je trouve. Bof. Je n’ai guère envie de retourner dans cet hôpital psy. Oh non, mon dernier séjour m’a suffi. Garde le contrôle, Éléonore, sois plus prudente à présent.
Tout simplement, tout bêtement, je vais me coucher et attendre le matin. La lettre parfumée de Rose posée bien en évidence sur la table se passera bien de l’enveloppe déchirée que je fourre dans la poche de mon pyjama. Lentement, je remonte l’escalier, Paloma se retourne dans son panier. Tout est en ordre. Dans sa chambre, mon père ronfle toujours. Je me glisse dans mon lit, mes pieds gelés se réchauffent contre ceux, bouillants, de Pascal. Il sursaute, je retiens ma respiration. J’attends que cette horrible nuit se termine enfin. Je pense à ma mère, à son mal-être assez profond pour la pousser à tout abandonner, à nous abandonner.
Pascal se retourne. Nos visages sont tellement proches que je sens son souffle tiède caresser ma joue glacée. Je bécote l’extrémité de son nez moite. Il éternue, renifle, soupire. Finalement, épuisée, je m’assoupis.
C’est un hurlement venant de la cuisine qui me tire brutalement de mon demi-sommeil. Gustave, mon père. Un cri bref, presque animal, rapidement réprimé, étouffé au fond de la gorge.
Pascal bondit hors du lit et prend le temps de remonter le drap jusqu’à mon cou. Tant de prévenance me gêne presque. M’aime-t-il encore, ou s’est-il définitivement transformé en parfait garde-malade ? Yeux mi-clos, je dois patienter un peu avant de descendre. Surtout ne pas éveiller les soupçons.
Dans la cuisine, je retrouve Gustave et Pascal pétrifiés devant cette satanée lettre. Aucun d’entre eux ne s’aperçoit de mon arrivée. Suis-je donc devenue invisible ? Paloma se frotte à mes jambes, je lui donne à manger. Je n’en ai pas la force d’habitude. Personne ne le remarque. De toute façon, tous les regards sont rivés sur ce fichu morceau de papier.
Entrée de Pol dans la pièce. Ses jolies boucles blondes roulent sur son front et cachent presque entièrement ses yeux. Bouche de travers, il souffle alternativement dessus d’un côté puis de l’autre. J’ai vraiment négligé mon petit garçon. Comme d’habitude, indifférent en apparence aux problèmes des adultes, il s’installe, genoux repliés au cœur du fauteuil corolle. Mais du coin de son œil bleu, il observe la scène. Paloma se love à ses pieds.
Contre toute attente, Gustave rompt le silence le premier et siffle entre ses dents serrées :
— Gast3, elle s’est barrée, on va pas en faire tout un plat ! Je sais pas vous, mais moi je retourne me pieuter !
Je suis surprise, papa n’emploie jamais de mots bretons, même pour jurer. Il a en théorie fait la paix avec son père Eugène sur son lit de mort, mais la haine envers ce qu’il représentait, langue bretonne, milieu de pêcheurs et tout le reste, est tenace. Les yeux encore gonflés du sommeil profond imposé par son ami somnifère de la veille, bras agrippés autour de la rampe de l’escalier, mon père titube et se hisse difficilement à l’étage.
Bouilloire fumante à la main, Pascal passe le café, nous déjeunons en silence. Il me tend mon cachet du matin. Je le glisse sous ma langue, je le cracherai tout à l’heure. Pol partage son bol de lait avec son chien.
3. Putain (breton).
Cherbourg
Cher journal,
C’est encore moi, Caroline. Ce midi, il s’est passé une chose inattendue. Je te raconte.
Comme d’habitude, je me lève sans grand entrain. Une nouvelle longue journée, une de plus à tenir, commence.
Comme d’habitude, il est trop tard pour déjeuner. Mon père ne badine pas avec les horaires des repas. Il a rejoint son chantier naval sur le port.
Comme d’habitude, dans la cuisine, ma mère s’affaire à des tâches ménagères de la plus haute importance. Balai, chiffon et éponge sont ses armes, rien ne lui résiste et même si tout est déjà rutilant, il lui faut bouger pour ne pas penser, briquer pour oublier. C’est le seul luxe qui lui reste. Je passe, elle ne lève pas la tête.
Comme d’habitude, j’attrape une pomme et, tout en la croquant comme si ma vie en dépendait, je me retrouve dehors. Je mastique, bouche insolente grande ouverte. Une vieille dame me regarde de travers. J’m’en fiche. Je frissonne, mais l’air vif me fait du bien. Je marche en claquant fort mes pieds sur les pavés. Exprès.
Comme d’habitude, je franchis le porche rue de la Bucaille vers le parc Emmanuel Liais. Sous la voûte de la porte cochère, Cyrille, je hurle ton prénom, l’écho me le renvoie et le vent froid du matin normand l’emporte au loin. Mes dents grincent, je retiens mes larmes.
Comme d’habitude, la tête au cœur de mes étoiles contraires, j’avance dans l’allée. Je connais ce parc comme ma poche, je pourrais le traverser les yeux fermés. J’ai par le passé photographié chaque plante, chaque arbre, chaque pierre. Mais aujourd’hui, je me moque bien du palmier du Brésil dont j’adorais enlacer le tronc massif lorsque j’étais petite. Je me moque bien des azalées japonaises centenaires, des rhododendrons, de la forêt tropicale humide, du désert de cactus… Quoique, le désert de cactus pour me perdre, pourquoi pas.
Mon banc m’attend là-bas, au pied de la tour observatoire. Il est occupé par un couple de jeunes amoureux idiots, yeux dans les yeux, tête dans les nuages. Tout en continuant d’avancer vers eux, il me vient des envies de meurtre. Ils se lèvent et, main dans la main, se dirigent vers les serres. Bien leur en a pris.
C’est aussi là, assise sur ce banc en fer forgé devant le bassin, que j’écris sur tes pages, cher journal. Mais non, décidément, aujourd’hui, tout est vert, trop vert. Les senteurs piquantes m’enivrent, les jets d’eau m’agacent, j’ai mal à la tête. Je crache un morceau pourri de ma pomme dans la flotte, le trognon prend le même chemin. Je choisis de retourner à la maison. Un peu plus tôt que d’habitude. Je salue la statue d’Emmanuel Liais en passant.
C’est en franchissant de nouveau le porche que je la vois filer droit devant elle sur le trottoir. Ma mère. Tête baissée, yeux aux aguets à droite, à gauche, par-dessus ses lunettes fumées, démarche d’automate déréglé. Je décide de la suivre.
Cesson, Loguivy-de-la-Mer
À Cesson, dans la maison de briques, la vie reprend son infernale routine, sans Rose. Gustave travaille toujours comme contremaître aux Pinceaux Raphaël à Saint-Brieuc. Il pourrait être en retraite depuis fort longtemps, mais s’accroche et s’installe durablement dans un rythme boulot-pinceaux-dodo solo. Bientôt on le poussera dehors, ce sera sa fin.
Pascal se consacre à son métier de professeur de mathématique ; il ne râle même plus en corrigeant ses copies et s’éternise au lycée après les cours. Dès son retour à la maison, il se métamorphose en fée du logis masculine. Sa mission suprême : faire revenir un semblant d’harmonie dans notre foyer.
Il emmène Pol tous les jours à l’école et, le soir, le reprend à la garderie. Je me sens dépossédée de toute responsabilité maternelle. J’ai le sentiment de n’être plus qu’une vieille serpillière mal tordue. Tordue ? Je le suis un peu, oui.
