Le manuscrit de l'île Verte - Claire Connan - E-Book

Le manuscrit de l'île Verte E-Book

Claire Connan

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Beschreibung

Le petit Pol a bien grandi, entouré de ses parents Pascal et Éléonore. Son oncle Cyrille vit maintenant avec Caroline ; le couple a décidé d’emménager dans la maison du grand-père - théâtre de leur passé familial agité - sur les hauteurs de Loguivy-de-la-Mer, face à l’archipel de Bréhat. Éléonore fait la connaissance de son père biologique à Châtelaudren. Ses rêves sont toujours aussi inquiétants… Peut-elle encore compter sur Azénor, son ange gardien ? Alors que Cyrille apprend l’existence d’un manuscrit énigmatique conservé dans la famille depuis plusieurs générations, et que Caroline fait la connaissance d’un mystérieux barde, les Bellec ne se doutent pas qu’un nouveau danger plane sur eux… Pourtant, lors des nuits de Samain et de Beltaine, fêtes celtiques durant lesquelles la frontière entre le réel et l’imaginaire s’estompe, certains seraient bien avisés de rester sur leurs gardes…


À PROPOS DE L'AUTEURE

Claire Connan est née en 1960 à Cherbourg. Depuis plus de trente ans, elle vit à Paimpol. Professeur des écoles à la retraite, elle partage son temps entre petits-enfants, danse et… écriture.

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Seitenzahl: 286

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Couverture

Page de titre

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CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres,des lieux privés, des noms de firmes, des situations existantou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

Remerciements à :Mon époux Yvon pour son aide et son soutien,Mes amis, ma famille, mes lecteurs,mes amis lecteurs,Toute l’équipe des éditions du Palémon

À Gérard, notre ami

La lune est pleine

C’est l’heure

Sur l’aile de la colombe

Je prends de la hauteur

Je ne cherche pas mon double

Je suis moi-même et dans mes yeux bleus

L’essentiel n’est plus invisible

Au cœur de mes rêves, je vois mieux

Sur la terre de mes ancêtres

Se déroule le fil rose de mes songes

À tire-d’aile, j’ouvre la cage

Je prends la plume

Yeux fermés

Sur les pages du vieux parchemin

Je découvre les poèmes du barde aveugle

La pomme rouge est mon guide

Au-delà de la tentation

Petite reine de mon domaine

À la frontière du réel

Un doux chant celte ravit mon âme

Il est le lien

Et sur la montagne sacrée

Plus de doute

Je le retrouverai

Claire Connan

PrologueL’affaire Gwenc’hlan

Novembre 1835, 6e arrondissement de Paris

Le crépuscule fondait sur la ville. L’homme rentrait chez lui, crayon dans la poche, poème au coin des lèvres. Sur le boulevard, le monde envahissait les cafés enfumés ; il faisait clair comme en plein jour. Paris lumière. Plus loin, dans une ruelle sombre, les volets étaient fermés, la maison close était ouverte, les jarretelles rouges de sortie. Paris scandale. Paris débauche. Il pressa le pas. Au coin de la rue, le faisceau de l’unique candélabre étirait sa lueur sur le pavé mouillé. Le quartier était désert. Les derniers passants se hâtaient. Ici, la ville s’endormait.

Perdu dans ses songes, Théodore de La Villemarqué regagnait son appartement, cour du Commerce. Parvenu en bas de son immeuble, mais peu pressé de rentrer chez lui, il se tenait, pensif, sous la porte cochère. Tel le poète aveugle, il cherchait dans l’obscurité un monde de clarté. Quand l’œil du corps s’éteint, l’œil de l’esprit s’allume… Paris mystère, il s’imprégnait de son odeur. La nuit noire l’avait happé, elle appelait les ombres. Soudain, un pas sonore rompit le silence, suivi de près par un cri de colère :

— Hé, sauvage de Breton, faites-vous voir !

Pris en flagrant délit de rêverie mélancolique, le jeune aristocrate sursauta. Diable à ressort sorti de sa boîte, l’individu avait surgi de nulle part.

— Hé, La Villemarqué ! Faites-vous voir seulement si vous avez une once de courage !

Tapi dans l’obscurité, Théodore distinguait la silhouette du fauteur de troubles. Tête levée vers les hauts étages, celui-ci appelait depuis le trottoir d’en face. Sa voix lui parut familière. Mérimée ? Oui, bien sûr, c’était lui. Pour éviter l’esclandre, La Villemarqué décida de se montrer.

— Plus bas, monsieur l’inspecteur des antiquités, vous ne me voyez pas ? Je suis là, sous le porche ! N’allez pas réveiller tout le quartier avec vos vociférations !

— J’ameute qui je veux dans une langue honnête digne de ce nom ! répondit Mérimée. Pas avec celle que l’on peut parler avec un bâillon sur la bouche ! Et « c’h » par-ci, et « c’h » par-là ! Tralala… Vous savez très bien la raison de ma venue, monsieur de La Villemarqué. Vous l’avez bien certifié, je serais… un voleur ?

— Je n’ai rien dit de tel, Mérimée !

— Vous êtes un menteur, monsieur de La Villemarqué. Et de surcroît un odieux calomniateur ! Ainsi, vous auriez découvert dans une église des Montagnes Noires les prophéties de ce barde Guënclan, Gwingclan, Guynclaff… Merlin peut-être, comme il vous plaira ! Le journal L’Hermine en a fait les gorges chaudes ! Et j’aurais volé ce manuscrit ?

La conversation prit soudain une tournure plus agressive. Les mains accrochées aux rideaux s’offusquèrent, s’impatientèrent. Tout ce ramdam avait assez duré !

— Monsieur, je suis votre homme sur-le-champ pour en découdre ! Au lieu et à la date qui vous conviendront ! déclara Mérimée.

— Cette affaire ne vaut pas un duel, que diantre ! Il ne tient qu’à vous, Mérimée, d’exercer votre droit de réponse dans le journal de votre choix !

— Je me vengerai, monsieur ! De vous en particulier et de ces emmerdeurs de Bretons en général ! Mon honneur est sali. Ce manuscrit, j’avais moi-même enquêté sur lui. En vain. Autant chercher une aiguille dans une meule de foin, et si je l’avais enfin trouvé, mon seul désir eût été de le publier ! Sur ce, je vous laisse à votre sort d’obscur baragouineur ! Adieu !

Furieux, Mérimée tourna les talons. Soulagé, La Villemarqué se garda bien de le retenir…

Ce fameux manuscrit1 tant convoité, écrit en breton, comportait 247 vers ! Il y en eut de nombreuses copies, tout aussi anciennes, tout aussi précieuses, avec chacune son histoire. Nul ne sait ce qu’il advint de l’original. Jusqu’à ce jour…

Et je vais vous le raconter.

1. Dialog etre Arzur, Roe an Breounet ha Gwynglaff : Dialogue entre Arthur, roi des Bretons, et Gwynglaff (Gwenc’hlan).

Chapitre 1 :La nuit des âmes perdues

Nuit du 31 octobre au 1er novembre 1997

Cette nuit-là, Éléonore fait un rêve…

Sur le chemin de fougères éclairé par des feux de brassées d’ajoncs s’étire un long cortège. En tête, un homme, robe blanche, visage dissimulé sous sa capuche ceinte d’une couronne de laurier garnie de perles. Sa démarche est pesante, il semble plus vieux que les autres. À sa suite, des formes vertes et bleues. Têtes baissées, tout à leurs prières, ils se dirigent vers l’allée couverte du Mélus, pas loin de la maison de son grand-père. C’est à cet endroit que, si jeune, en ce triste jour où le canot d’Eugène, son Papinou, fut brûlé, elle s’était réfugiée, à l’abri sous les pierres. Elle se rappelle la vision du moine sur la plage, tentant de l’attirer à travers les flammes2.

Elle a toujours eu peur du feu.

Le cercle se forme autour du mégalithe, le grand homme blanc au milieu. Des branches sèches de chêne se consument lentement sur l’autel. Les syllabes se mêlent, s’entremêlent, chantent une mélodie au rythme de la rote, lyre à quatre cordes. Les notes s’élèvent, légères, et se meurent au-dessus du lieu sacré.

Une pluie fine et glaciale commence à tomber. Tout en bas de la falaise, la mer monte, entraînant avec elle une épaisse écume qui dévore la plage. L’ombre d’une barque fantôme se dessine dans les courants et glisse sur la crête des vagues. De la profondeur de son songe, Éléonore croit reconnaître le canot de son grand-père, le Saint-Budoc. La plaque à l’arrière, illuminée des couleurs aquarelle de son frère Cyrille, se reflète dans le miroir sombre.

Le bateau accoste, porté par la mer d’écume. À l’intérieur, des silhouettes pâles. Une vieille femme au teint blafard et aux longs cheveux argentés, enveloppée dans une épaisse voile brune, une misaine, en descend la première, soutenue par un homme courbé à la barbe blanche, pipe à la bouche. Éléonore, du fond de son sommeil, murmure du bout de ses lèvres glacées : « Grand-père… » Elle essaie de l’appeler, aucun son ne sort de son songe. Elle se tourne et se retourne dans le lit, se refuse encore au réveil pour ne pas lâcher son rêve précieux. Derrière Eugène, et ce qu’elle déduit être Augustine, sa grand-mère qu’elle n’a pas connue, suivent trois hommes jeunes et forts encombrés de rames inutiles, les yeux creux écarquillés d’épouvante. Un personnage à la longue robe de bure grise ceinte d’une corde blanche à trois nœuds ferme la marche. Un capuce3 dissimule sa tête baissée. Ses sandales aux épaisses semelles de bois rythment la progression du cortège.

Éléonore étouffe un cri : à l’avant de cette troupe d’un autre temps, une silhouette encapuchonnée brandit une crosse dans sa main droite. Est-ce donc Guénolé, le moine de ses cauchemars ? Éléonore est presque sûre de le reconnaître, immense, menaçant. Non, elle ne peut pas l’oublier. Elle le revoit dans ses visions lors de la fête hippique de son club Équibaie. Il l’avait confondue avec Dahut la traîtresse, celle qui avait donné les clés de sa ville d’Ys au diable. Accompagné de Gradlon, père de Dahut, Guénolé l’avait poursuivie à cheval sur la grève des Courses. Il avait contraint Gradlon à la lâcher et à la précipiter dans les flots en furie de la ville engloutie. Heureusement, sur la plage, son cher ange gardien Azénor lui avait sauvé la vie…

Elle revoit aussi Guénolé sous les traits d’un chêne avatar aux bras tentaculaires sur les hauteurs de l’île Lavrec, près de Bréhat. Il avait ordonné à son oie maléfique d’arracher la pendeloque de son cou de jeune fille pour la restituer à son maître Budoc dans sa sépulture. C’est ainsi que la malédiction de sa famille avait enfin pris fin. Son frère aîné, Cyrille, avait pu être sauvé in extremis… dans l’année de ses vingt ans, grâce à elle, à son courage sur l’île. Tout était terminé. Du moins le croyait-elle jusqu’à cette nuit et ce cauchemar…

Du plus profond de son songe, Éléonore décide, par la force de la pensée, de l’interrompre brutalement. Elle aimerait tirer un trait sur ces mauvais souvenirs du passé. Seul témoin d’événements étranges, elle n’est même plus sûre de les avoir vraiment vécus. Elle en appelle à Azénor pour la conseiller, pour la guider. Sans résultat. Son ange gardien semble bel et bien l’avoir définitivement abandonnée.

Elle ouvre un œil puis l’autre et, encore tremblante, se blottit en boule contre le corps tout chaud de Pascal. Elle serre de toutes ses forces son rempart contre les forces du mal.

2. Voir La malédiction de Saint-Budoc, même auteur, même collection.

3. Capuchon taillé en pointe.

Chapitre 2 :Préparatifs

Cesson, avril 1998

Matin de printemps. La nuit s’efface sur la longue grève des Courses bientôt noyée d’écume. Pas très loin, sous un ciel rose pourpré, un délicat voile translucide enveloppe la maison de briques à Cesson. En fond de jardin, le pont de chemin de fer enjambe la brume et dessine peu à peu ses fines arcades. Dans son courtil, Éclair glisse sa grosse tête noire et blanche par le battant de la porte de la cabane en planches ; il attend Éléonore, sa jeune maîtresse. La veille, à la tombée de la nuit, ils ont galopé sur le sentier déserté par les promeneurs et sur la plage, de la tour de Cesson jusqu’au Trou aux Cochons.

À l’autre bout de la grève, ils sont passés au pas devant la grille du parc, là où est apparu pour la première fois l’ange gardien d’Éléonore. La blonde Azénor ne s’est pas montrée cette fois. La jeune fille et son cheval se sont aussi arrêtés à l’emplacement de l’ancien cabanon de Cyrille, entre la plage du Valais et la grève des Courses. Cabanon parti en flammes en ce tragique soir de tempête, témoin bienveillant de ses premiers émois amoureux avec Pascal. Berceau de Pol, leur tout-petit.

Il fait beau ce matin, trop beau pour durer, mais en Bretagne, on sait profiter de chaque rayon de soleil, miracle, don de la nature. La fenêtre est ouverte. Au rendez-vous comme chaque jour, sur une minuscule mangeoire bricolée par Pascal, une mésange effrontée, pattes en l’air, tête en bas, provoque un rouge-gorge un peu gauche. La construction en bois de cageot attire de plus en plus d’oiseaux de toutes sortes. Ils volettent, s’affairent, se chamaillent… en une joyeuse agitation sautillante. Le printemps ne demande qu’à s’inviter dans la maison sous les traits d’un délicat papillon blanc, céleste messager du dehors.

Au milieu du salon trône le fauteuil corolle, et assis entre ses bons gros bras accueillants, Pol, son hôte préféré. Yeux bleus à gauche, à droite, boucle de cheveux dorés dans la bouche enroulée en tourbillon autour de ses doigts potelés, sérieux du haut de ses six ans, il assiste à la fébrile préparation. De temps à autre, comme pour lui demander son assentiment, il interroge du regard un énigmatique oiseau blanc en peluche tout râpé, au bec orange, bourré de grosse laine brune et de morceaux de journaux, installé à côté de lui ; personne ne se rappelle l’avoir acheté. Paloma, son premier mot prononcé, « AOA » plus précisément… Tête pendante recousue grossièrement au fil à broder rose, yeux bleu perle.

Toute la journée et même quelquefois la nuit, dans le silence monacal de la chambre aménagée sous les combles par son grand-père, Pol discute avec sa peluche. Langage ponctué de pauses semblant correspondre aux réponses de l’oiseau. Personne ne comprend cette bouillie de syllabes à la consonance étrange et aux accents chantants : il est petit, c’est normal de parler à son doudou, ça lui passera ! C’est son ami imaginaire en quelque sorte…

Devant lui, autour de lui, derrière lui, à gauche, à droite, un tourbillon : Éléonore, sa très jeune maman. C’est un grand jour : à midi, elle va faire connaissance avec Franz, son père biologique, pour la première fois. À Châtelaudren, là où tout a commencé pour elle, graine en devenir dans le ventre de Rose. Là où ils se sont rencontrés et aimés, d’un amour coupable, mais sincère. Rose se prépare aussi, plus calmement, en apparence en tout cas. Elle possède le caractère volcanique des Hispaniques ; souvent le feu brûle en elle et risque de la consumer tout entière. Les deux femmes font des essayages et défilent tour à tour. Pol participe, à sa façon : il ne parle pas, il sourit et l’irrésistible fossette de sa joue gauche creuse sa peau blanche transparente et se soulève de plaisir.

Le style sobre et chic est adopté à l’unanimité : quatre voix pour, voix de la peluche comprise. Pas de robe rouge ce matin, jugée hors sujet pour la circonstance. Pantalon, pull, Éléonore retrouve son allure garçon manqué, c’est sa nature profonde. Elle a attaché ses longs cheveux blonds en queue-de-cheval. Ne pas paraître trop rebelle pour cette première rencontre ! Rose a quant à elle opté pour une robe noire faussement classique, pas moulante, bien ajustée. Elle l’a cousue elle-même et rehaussée d’un joli col en satin, presque trop sage. Des boutons nacrés sont alignés sur le devant, jusqu’en bas. Les deux premiers sont ouverts, comme une certaine invitation qui ne dirait pas son nom. Soudain, Éléonore se précipite vers l’escalier. Pascal, son Pascalou, descend, cheveux en pétard, barbe juvénile se refusant toujours à pousser dru, yeux noirs encore embrumés de sommeil derrière ses lunettes rondes de garçon sérieux. La jeune femme se jette dans ses bras avec toute la fougue dont elle est capable. Ils s’embrassent longuement, Éléonore sans retenue, Pascal tout de même un peu embarrassé sous le regard amusé et bienveillant de Rose.

— Il sera heureux de me voir, dis, Pascal ?

— Bien sûr, Élé, et il t’aimera. Il ne peut que t’aimer, comme chacun de nous ! Tu le sais bien.

Il se recule. Pour la contempler, il la fait tourner sur elle-même, pour mieux la dévorer des yeux. Même en garçon manqué, il la trouve irrésistible.

Bras en avant, ailes de papillon blanc sur l’épaule, Pol franchit le cercle de cubes qu’il a construit patiemment tout autour du fauteuil. Les cubes se soulèvent un à un, s’écartent sur son passage et retombent délicatement sur le tapis. Le garçonnet se dirige vers ses jeunes parents. Pascal l’attrape d’une main et, bras tendu, le fait tournoyer comme un avion. Le chérubin rit aux éclats. Dans ces moments-là, il ressemble à tous les enfants de son âge.

Il est temps pour Rose, Éléonore et Pol de partir pour Châtelaudren. Pour ne pas troubler les retrouvailles, Pascal a décidé de ne pas participer à la sortie. Tout à l’heure, il rentrera au pas de course jusqu’à leur appartement de Cesson. Il s’est récemment mis au sport sur les conseils de sa chérie, inquiète de son bedon naissant.

L’année précédente, les deux amoureux ont fait le grand saut de l’autonomie. Ils en ont les moyens : Éléonore a réussi son diplôme de monitrice de centre équestre. Pascal celui de professeur de mathématiques. Il a été nommé dans un collège à Saint-Brieuc. Il aurait été capable de continuer ses études. Mais le jeune homme est chargé de famille maintenant !

Pol n’a pas du tout apprécié ce changement dans ses habitudes. Cette vie dans l’appartement exigu ne lui convient pas. Les rituels qui l’apaisaient lui manquent : parcourir, contemplatif, le jardin de long en large, donner à manger à Éclair, scruter ses chers oiseaux par la fenêtre, sur le trajet de retour de l’école, gambader d’arbre en arbre, de fleur en fleur, de papillon en papillon jusqu’à la maison de ses grands-parents. Rose ne se lassait pas d’observer la profonde communion de l’enfant avec la nature. Quand il embrassait un tronc de toute la force de ses bras et collait son oreille à l’écorce comme pour lui parler, il lui évoquait tant Eugène, son grand-père !

Ce matin, Gustave est parti travailler plus tôt que d’habitude. Il a feint de ne pas s’intéresser au dossier « Retrouvailles » et n’a pas avoué qu’il avait ruminé toute la nuit. Pourtant, l’époux de Rose a décidé de prendre la vie du bon côté. Tous évitent d’aborder devant lui les sujets qui fâchent : ses relations conflictuelles avec Eugène, le souvenir de cette nuit où il a été si violent avec sa femme et sa fille quand il a appris qu’il n’était pas le père biologique. Sa vie difficile lui a forgé un esprit cartésien, avec peu de place pour l’imagination. Il avait rêvé d’un fils jouant au foot, sûr de lui, viril, prototype du vrai « mec » à son image. Et Cyrille est né, poète, artiste, si sensible, son antithèse personnifiée. Pas plus de chance avec Pol, proche de la nature, des animaux, bambin blond aux yeux bleus rappelant à Gustave ses gènes alsaciens. Le grand-père et son petit-fils, trop différents, s’ignorent royalement. Éléonore et Pol ressemblent tellement à Franz.

Chapitre 3 :À Châtelaudren

Châtelaudren, avril 1998

— Pol, dis au revoir à papa.

L’enfant reste muet. Éléonore et Pascal échangent des regards consternés. Cet enfant les trouble et les contrarie trop souvent.

— Ce n’est pas grave. Fais au revoir avec la main alors, dit Rose.

Pol plaque ses doigts potelés sur sa bouche, les écarte pour envoyer un baiser, libérant le papillon aux ailes captives. Délicat envol et pattes frêles sur le coussin en dentelle, au cœur du fauteuil corolle.

Rose et Éléonore prennent place à bord de la vieille 404 grise. Pol et sa peluche s’installent à l’arrière. En route pour Châtelaudren. Le temps se couvre déjà. Sombre présage ? Sur la route cahotante bordée de hêtres, des nuages de plus en plus menaçants suivent la voiture. Rose allume les phares. Perdues dans leurs pensées, les deux femmes sont silencieuses. Rose se demande si elle a bien fait de venir. Il est toujours dangereux de remuer le passé. Et si Franz était déçu ? Tant d’années se sont écoulées. S’il la trouvait vieillie ? S’il remarquait les légères rides naissantes au coin de ses yeux ? Éléonore, retrouvant pour l’occasion la panoplie sans limites de ses complexes adolescents – sa petite taille, ses joues un peu rondes – a une peur panique de ne pas plaire à son père.

Il pleut à présent. Les essuie-glaces vont et viennent, rythmant les battements de leur cœur et limitant leur emballement imminent. Châtelaudren. Rose ferait demi-tour si cela était encore possible. Elle se gare en face du magasin de fleurs. La place du bourg est vide. Au fond, le clocher hexagonal en ardoises de l’église Saint-Magloire, percé d’abat-sons, se détache sur le ciel sombre. Les deux femmes saisissent Pol chacune par une main et courent se réfugier sous le porche. Pol ne quitte pas des yeux au-dessus d’eux un angelot qui semble les assurer de sa protection. Les douze coups de midi sonnent et résonnent, un à un.

Le lieu de rendez-vous est un café au coin de la place, dans une vieille bâtisse mal éclairée qui abrite aussi un hôtel. Les carreaux sont tout embués. Sur l’un d’eux, un rond s’est formé, dessiné à l’intérieur par un doigt impatient. De fines gouttelettes ruissellent et s’écrasent sur le rebord en granit de la fenêtre. Il faudra bien franchir ces derniers mètres qui les séparent encore de Franz. Éléonore se décide la première ; elle fonce de l’autre côté de la rue, éclaboussant tout sur son passage. Pas trop à l’aise sur le sol glissant, perchée sur les talons de ses chaussures neuves achetées pour l’occasion, sa mère la suit. D’une main elle tient Pol, le tire presque, et manque de tomber à chaque pas. Le petit garçon, lui, serre fort sa peluche contre lui. Le rond sur le carreau s’estompe. Au travers, on distingue à peine un verre de bière blonde, intact sur la table en formica, mousse en moins. Le verre de Franz, seul client du café.

Il regarde à présent en direction de l’entrée. Lui aussi est anxieux. Éléonore s’est engouffrée dans le hall d’accueil de l’hôtel puis s’est arrêtée net, boule au ventre. Pol se tapit derrière sa mère. Rose pousse la première la porte vitrée de la salle du bar. Les retrouvailles ne sont pas celles auxquelles elle avait rêvé en secret. Il s’est levé et se tient devant la table, si grand, calme, trop calme. Rose le reconnaît bien là, élégant, séduisant dans sa large veste bleue à la mode et son pantalon beige. Il a un peu vieilli, tout en charme. En témoignent les fines ridules au coin de ses yeux, de sa bouche, et les quelques cheveux blancs presque invisibles parmi ses cheveux blonds coupés en brosse.

Le corps de Rose est bousculé de frissons coupables, de bouffées sensuelles interdites, d’un sentiment insaisissable, diffus, nourri aux frustrations du passé, aux souvenirs d’années volées. Certaine d’être percée à jour, elle aimerait s’enfoncer dans le sol, disparaître entre les tomettes en terre cuite du carrelage froid. Il s’avance vers elle, raide comme la justice, si hautain. Seuls ses yeux bleus transparents, vifs et tendres, le trahissent. Les deux anciens amants se saluent comme des étrangers. Lui en veut-il encore ? Elle craint de ne plus lui plaire, de n’être plus qu’une pauvre chose fanée ! Idée aussitôt refoulée : elle sent la présence d’Éléonore derrière la porte vitrée… Sa fille. Oui, elle se reprend vite. En une fraction de seconde, elle redevient mère, laissant de côté la femme et ses pensées coupables.

Éléonore se décide enfin à entrer dans la salle du bar. Elle ressemble tant à son père. Franz souhaiterait la serrer dans ses bras, lui dire qu’il l’aime déjà. Tout va trop vite. Alors, ils s’assoient l’un en face de l’autre et un silence gêné s’installe entre eux.

Réalisant soudain que Pol est resté dans le hall, Éléonore se lève et tente de le pousser devant elle. Comme elle s’y attendait, il résiste.

— Bonjour, Pol, tu me fais un bisou ? demande Franz. Tu me présentes ta peluche ?

Planté au milieu du café, Pol détourne la tête et refuse de s’asseoir.

— Il est sauvage, s’excuse Éléonore.

— Ce n’est pas grave, il ne me connaît pas, je fais toujours un peu peur aux enfants, laisse-le s’habituer !

Dehors, la pluie a cessé. Rose s’éclipse discrètement. Pour passer le temps, elle décide d’aller revoir la maison de sa mère, pas très loin dans la vieille cité. La bâtisse se serre entre ses deux géantes voisines qui la toisent du haut de leurs lucarnes bourgeoises en accent circonflexe. Rose a l’impression qu’à tout instant, Carmen pourrait sortir, comme si elle n’était pas morte, comme si le temps avait pour une fois accepté de reprendre sa course en arrière, pour leur accorder une seconde chance. Ah, comme elle l’aurait saisie cette seconde chance si elle avait eu le pouvoir de remonter le cours de sa vie !

Les rideaux des fenêtres à l’entourage de granit gris sont défraîchis et effilochés. Rose jette un coup d’œil à travers la vitre : elle reconnaît le lino imitation carrelage et la moquette murale bleue râpée qu’elle trouvait horrible. Les souvenirs se bousculent, mêlés de nostalgie et de culpabilité. Elle revoit sa mère, installée derrière sa machine à coudre, à côté de la table recouverte d’une vieille toile cirée un peu piquée. Rose sursaute : le couvert est mis. Prise en flagrant délit de curiosité, elle s’éloigne promptement. En partant, elle croit distinguer un léger mouvement des rideaux à l’étage et une grande ombre noire qui l’observe.

Après avoir rompu avec Franz, Rose est rarement retournée à Châtelaudren. Elle a négligé sa mère qui est morte loin des siens et s’en veut à présent. L’enterrement avait été rapide, Carmen avait tout prévu, tout payé, même le cercueil. Fière jusque dans la tombe. Sa devise : ne dépendre de personne. Rose était venue de Cesson, seule. Elle avait revu pour l’occasion ses demi-frères et sœurs, élevés au p’tit malheur la malchance auprès d’un père alcoolique et d’une mère dépassée.

Michel et Francette, les deux premiers, s’en étaient plutôt bien sortis à force de travail acharné. Embauché comme apprenti dans une boulangerie à Ploufragan, Michel, entre croissants, boules, pains fendus, était tombé sous le charme de sa coquette patronne aux lèvres rouges, à la poitrine généreuse et au parfum capiteux. Il était devenu boulanger à la place de son mari, victime d’un malencontreux mais providentiel accident de la route…

À présent, cinquantaine conquérante, ventre rond et boule à zéro, il menait sa boutique prospère et sa femme de main de maître. Du moins le pensait-il, occupé à pétrir sa pâte, tout en bas, dans la chaleur moite de son fournil.

À cette époque-là, Francette, dénommée ainsi par Carmen en signe d’attachement à son pays d’accueil et d’adoption, habitait Saint-Brieuc et vivait de ménages dans des maisons bourgeoises. Francette était grande et sèche comme un jour sans pain. Son visage anguleux et raviné aux immenses yeux sombres semblait éternellement vouloir vous entraîner vers la tombe. Quant à Étienne et Cécile, les plus jeunes, un destin beaucoup plus noir leur était voué. Étienne avait emmené sa jumelle, brunette fort accorte mais sans personnalité, à la capitale.

La cérémonie religieuse s’était déroulée à la chapelle Notre-Dame-du-Tertre. Rose avait à peine adressé la parole à ses frères et sœurs. Indifférence réciproque d’ailleurs. Ils lui en avaient toujours voulu de les avoir abandonnés pour partir vivre sa vie avec Gustave. Elle était l’aînée, en quelque sorte leur petite maman, elle n’avait pas le droit de les laisser ainsi à leur triste sort ! Tous avaient pour l’occasion fait un notable effort de toilette. Michel portait un costume noir un peu étriqué, chemise blanche, cravate grise. Suspendue à son bras, son épouse trop maquillée, dans une robe à volants violine et un châle vert à grosses mailles. Vêtue d’une longue robe stricte, Francette disparaissait sous son toquet de crêpe noir. Étienne était arrivé en retard de Paris avec Cécile, en fanfare dans sa voiture de sport rouge. Rose avait eu honte pour sa jeune sœur, pathétique avec son décolleté plongeant, sa robe moulante et ses hauts talons. Étienne avait voulu se la jouer classe dans son costume rayé et son chapeau de feutre. Inquiète pour Cécile, Rose avait attendu le moment opportun pour lui parler. Tout rapprochement avait été impossible : visiblement impatient que l’enterrement se termine, Étienne ne la lâchait pas d’une semelle. Rose n’avait pas insisté. Après la messe, la famille, le prêtre et quelques voisins de Carmen s’étaient avancés au fond du cimetière. Les obsèques furent courtes, bâclées, à l’image de sa vie gâchée. Une rose avait été jetée sur le cercueil ; Francette avait entamé une série interminable de signes de croix, le curé récité quelques prières. La cérémonie était finie. Chacun était retourné chez lui et c’était bien comme ça.

Rose ne se hâte pas, pour laisser à Éléonore et Franz le temps de se découvrir un peu. Curieuse, voyeuse presque, elle aimerait entendre ce qu’ils se disent dans le café. Se nourrir de la vie des autres pour tenter de réinventer la sienne. Dans le cimetière, à genoux sur la modeste tombe grise, elle prie pour sa mère disparue et son existence volée. Le nom de son beau-père est aussi gravé dans la pierre, elle y est indifférente. Seule compte sa mère : Carmen Gonzalez. Rose soulève le vase ébréché, jette les fleurs fanées et les remplace par un bouquet de chrysanthèmes des moissons cueillis à la va-vite dans un jardin en friche le long de la route. À l’aide d’un mouchoir brodé à ses initiales espagnoles R. G. – Rose Gonzalez –, elle frotte le marbre recouvert de mousse verdâtre.

Dans le bar, le silence devient pesant. Franz se décide, c’est à lui de briser la glace !

— Qu’est-ce qui te ferait plaisir, Éléonore ? Un jus d’orange ?

— Non, merci. En revanche, un café me ferait du bien !

— C’est vrai, tu es une grande fille, il ne faut pas que je l’oublie ! Madame ?

— Oui ?

La patronne, une femme rougeaude assez rondelette, torchon douteux sur l’épaule, sursaute et lève les yeux de son journal. Les clients ne se bousculent pas. Le commerce se meurt à Châtelaudren.

— Un café, s’il vous plaît. Et un jus d’orange pour le petit.

— Tout de suite, monsieur !

Franz se tourne vers Éléonore, l’observe longuement comme pour imprimer en lui chaque détail de son visage.

— Tu es belle, ma fille…

Éléonore rougit du nez jusqu’aux oreilles, gênée d’entendre des compliments de cet inconnu, même s’il est son père. La patronne du café fait heureusement diversion. Elle pose la tasse fumante devant Éléonore et tend le verre de jus d’orange à Pol, toujours debout. Il ne fait pas un geste pour le saisir. Agacée, Éléonore l’arrache presque des mains de la serveuse et murmure, très mal à l’aise :

— Merci, madame… Excusez-le.

Franz se tourne vers Pol et tente une nouvelle approche.

— Alors tu vas à l’école à présent ? Tu es un grand garçon maintenant !

Pas de réponse. Désirant par-dessus tout entendre le son de la voix de son petit-fils, Franz insiste :

— Tu es entré en CP, m’a dit ta grand-mère. Tu apprends à lire ? Tu as des copains ?

Toujours pas de réponse. Pas un battement de cils. Éléonore, gênée, sent monter en elle des ondulations de colère. Elle mordille au sang sa lèvre supérieure. Tout en évitant de regarder son père, elle entreprend de défaire lentement, consciencieusement, le papier du chocolat offert avec le café, en tentant désespérément de dissimuler ses ongles rongés. Elle n’a jamais réussi à se débarrasser de cette fâcheuse habitude de gamine un peu trop nerveuse.

Franz se tourne vers elle :

— Je suis heureux de te rencontrer, Éléonore ! Dis-moi, qu’est-ce que tu aimes dans la vie ?

— Les chevaux. Je suis monitrice de centre équestre maintenant !

— C’est bien…

Franz cherche ses mots, des points communs avec sa fille, pour créer un lien. Il ment :

— Je monte aussi quelquefois près de Paris…

Le visage d’Éléonore s’éclaire. Elle regarde son père bien en face. Pol cesse un moment de se balancer d’avant en arrière. Les six yeux bleus s’accordent le prélude d’une rencontre.

— Vous montez à cheval ?

— Oui, quand mon métier me laisse un peu de temps libre. Ne me vouvoie pas, s’il te plaît.

— On se baladera sur la grève des Courses à Cesson, si vous voulez ! On peut galoper pendant des kilomètres et des kilomètres ! C’est le plus bel endroit que je connaisse !

— Avec plaisir, si Gustave le permet ! Ne me vouvoie pas.

— Vous… Tu es mon père tout de même. Et la plage appartient à tout le monde !

De retour dans le café, Rose entre un peu vivement et interrompt malgré elle le fragile dialogue à peine entamé.

— Excusez-moi, je reviens trop tôt peut-être ?

— Non, la rassure Franz, on a toute la vie pour se découvrir maintenant !

Il a employé une formule bateau, la première qui lui est venue à l’esprit. C’est le rôle des phrases toutes faites : dépanner à défaut d’être spirituel.

— Je suis désolé Éléonore, on aurait dû se voir depuis si longtemps. Tu le sais, ma femme Mariette est tombée malade. Je m’en suis occupé pendant toutes ces années… Et maintenant elle n’est plus là !

Rose, malgré elle, se laisse envahir par des pensées inavouables. Elle soupire. Soudain, Pol dont plus personne ne se préoccupait, se précipite vers le hall de l’hôtel et bouscule Rose sur son passage. Le voilà parti sur la route. Éléonore bondit de sa chaise et court à sa poursuite. Elle crie :

— Je vais l’chercher ! Il a tourné à droite. Attendez-moi à la voiture !

Franz et Rose, un instant tétanisés, quittent le bar et se dirigent vers le parking. Rester ainsi sans rien faire ? Pas question. Ils décident d’explorer le chemin autour de l’étang et accélèrent leur marche. Une gêne poisseuse les accompagne ; des souvenirs de promenades en amoureux, main dans la main, planent au-dessus d’eux. Mais leur petit-fils a disparu et il n’y a rien de plus important. Alors, ils se taisent et poursuivent leur quête fébrile. L’enfant est introuvable.

— Les berges sont glissantes. J’espère qu’il n’est pas tombé dans l’eau, murmure Rose.

Découragés, ils se résignent à regagner le parking et attendre Éléonore. Perdus dans leurs pensées, les deux anciens amants franchissent la passerelle au-dessus de la rivière le Leff et longent les bâtiments gris futuristes du Petit Écho de la Mode. Leurs mains se frôlent par accident. Elle retire la sienne, un peu trop prestement.

Ignorant les grosses canalisations de l’usine abandonnée, la rivière coule à gros bouillons de regrets, dans la cascade du Petit Écho.

Soudain, Éléonore aperçoit Pol au pied des murs d’enceinte du château. Surtout, ne pas l’épouvanter. Silencieuse, elle s’approche. Juste saisir sa main, l’emmener vers la voiture et le problème sera résolu.

Le gamin, en arrêt devant deux blasons gravés dans la pierre des contreforts, promène son doigt à l’intérieur des cavités de l’un d’entre eux représentant un arbre chargé de fruits. La jeune femme a trop attendu. Pol sent sa présence derrière lui et décide de continuer sa course folle. Reprise de la poursuite. Il gravit quatre à quatre l’escalier vers l’esplanade du château, Éléonore à ses talons.

Soudain, une angoisse indéfinissable s’empare de son corps de maman ; sa lèvre supérieure palpite au rythme des battements de son cœur. Sa respiration s’accélère et à l’intérieur de ses yeux bleus, la vision se précise. Un bien curieux spectacle : Pol en grande conversation avec un mystérieux personnage, une sorte de religieux à califourchon sur un âne. Elle n’entend pas ce qu’il dit à son fils. En fond sonore, un bourdonnement ressemblant à s’y méprendre à des rires d’enfants, accompagné de bruits sourds de pierres tombant sur le sol. La jeune femme ferme les yeux avec force, et, mains et coudes levés, bouche ses oreilles. Les cris sont aigus. Elle a l’impression que les voix lui reprochent sa présence. Les enfants vont peut-être s’en prendre à elle également ? Ça recommence, mon Dieu, ça recommence ! Et cette voix dans sa tête ! Elle est éveillée cette fois, ce n’est pas un rêve !