L'or de la lande - Claire Connan - E-Book

L'or de la lande E-Book

Claire Connan

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Beschreibung

Rendez-vous sur les quais à Paimpol,

10 heures, Hôtel Bar des Chalutiers

Un mystérieux message anonyme, il n’en faut pas plus à Muriel pour enfourcher sa moto en direction de la région de son enfance.

Un journaliste a été retrouvé mort dans la forêt de Penhoat-Lancerf, pas loin du manoir de Traou Nez. Accident ? Faut-il y voir un lien avec l’affaire Seznec dont il a réouvert le dossier avec son équipe d’investigation ?

En compagnie de ses nouveaux amis journalistes, Muriel mène l’enquête. De Paimpol à Pontrieux, de landes en estuaire, à moto ou en micheline, Muriel a rendez-vous avec son passé.

"L’affaire de la lande" est le 4e tome de cette série dont les trois premiers se sont déjà vendus à près de 12 000 exemplaires !

Ce roman émaillé d’anecdotes authentiques vous tiendra en haleine jusqu’à un dénouement plein de surprises. Nul doute que cette virée dans les ruelles pavées de Paimpol ravira tous les amateurs de polar, d’Histoire et de Bretagne.

À PROPOS DE  L'AUTRICE

Claire Connan est née en 1960 à Cherbourg.

Depuis plus de trente ans, elle vit à Paimpol.

Professeur des écoles à la retraite, elle partage son temps entre petits-enfants, danse et… écriture.

Auteure d’une saga familiale empreinte de légendaire breton et adaptatrice de contes, elle signe ici le quatrième tome de sa série de romans policiers, débutée avec "Le corbeau des lavoirs", "Les foudres du Jaudy" et "Le sang du calvaire".

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Seitenzahl: 223

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Page de titre

CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

Carte

D’abord étonnée, elle se pencha pour mieux voir, puis il lui sembla reconnaître et se rappeler : les ajoncs, les éternels ajoncs marins des sentiers et des falaises, qui ne jaunissent jamais dans le pays de Paimpol.

Pierre Loti

Pêcheurs d’Islande, 1886

À ma mère,À notre ami JB,

PROLOGUE

Plourivo, forêt de Penhoat-Lancerf, fin août 1980

Œil assassin aux abois, il se retourna une dernière fois.

Personne ne le suivait.

L’homme, courbé en deux, s’engouffra dans le tunnel sombre.

Pieds dans l’eau, regard rivé vers l’issue de lumière, il avançait lentement dans le monde sou-terrain. Indifférent aux spectres errant sur le plafond de pierre.

Un sifflement, tel un glas, décuplé par l’écho, troubla un court instant l’insupportable quiétude du sous-bois et, bientôt, l’autorail roula au-dessus de la voûte vibrante. L’onde sonore se répercuta sur les parois et, pire que la foudre, traversa l’homme de la tête aux pieds. Il frissonna de stupeur et s’arrêta pour reprendre son souffle. Au bout du passage vers les Enfers, la brume crépusculaire les cueillit, lui et son fardeau de chair. Malgré sa faible corpulence, le mort pesait lourd sur l’épaule robuste.

À la faveur des lueurs déclinantes du soleil, l’homme grimpa péniblement le raidillon boueux et atteignit son but : le routoir à lin. Arc-bouté sur le muret, il laissa glisser le corps mou dans l’eau verdâtre. Le cadavre flotta puis s’enfonça lentement au cœur de l’épais tapis de plantes aquatiques. Bientôt ne surnagea plus que son visage, masque d’effroi crucifère aux yeux grands ouverts.

Il l’observa un moment, fier du devoir accompli.

Ensuite, sans le moindre remords, l’exécuteur des basses œuvres rebroussa chemin et retourna à son funeste ouvrage. Une autre mission l’attendait.

1. Irlande, années 1916 à 1920

Je m’appelle Seán Cornod. Mon prénom se prononce « Shawn ».

Je vais vous raconter ma triste histoire…

Ma vie est une lutte.

Ma vie est une tragédie.

Je suis né en Irlande, dans le comté de Dublin. J’aime mon pays, sa mer sauvage, ses murets de pierre, son brouillard, ses champs verts… J’aime aussi mes longs cheveux fauves, mon teint blanc et mes taches de rousseur. Plus tard, je serai menuisier, comme mon père. J’aime le bois, l’odeur miellée de résine. Le bruit des machines, raboteuse, scie, des frottements de poulie, des courroies… a bercé mon enfance. Je suis fan de football gaélique, et bien entendu, je supporte mon équipe de Dublin.

Ma mère dit que je suis un gentil garçon.

À quel moment le conflit entre la Grande-Bretagne et l’Irlande a-t-il démarré ? En réalité, il a toujours existé, depuis le pillage des Normands au XIIe siècle, bien avant les rivalités entre protestants et catholiques.

Ma vie bascule ce jour de 1916. Le jour de Pâques précisément. Les Pâques Sanglantes. Une insurrection, menée par les républicains, éclate à Dublin. La loi martiale est déclarée. Barrages, blindés, bombardements, barricades… Ma maison tremble. Les explosions, la fumée, le sang, les larmes…

La mort…

Mes parents et mes grands-parents ne survivent pas au soulèvement. Orphelin… à seize ans. Quelle douleur ! Mon cœur est rempli de haine, mon esprit est vengeur. Je m’engage aux côtés de Michael Collins, et rapidement, je deviens un de ses bras droits. Je bats la campagne pour créer des antennes locales de la Fraternité républicaine irlandaise.

Moi, le gentil garçon, j’apprends à me servir d’un fusil.

La République irlandaise est proclamée, mais les autorités britanniques écrasent la révolte dans le sang. Nos leaders sont jugés, condamnés à mort et exécutés.

En janvier 1919 naît l’IRA1, « Óglaigh na hÉireann » dont je suis. Nous promulguons la déclaration d’indépendance de la République d’Irlande qui n’est bien entendu pas reconnue par la Couronne britannique.

L’engrenage infernal se met en route… Pas une simple guérilla, non, une véritable guerre ! Contre nous, des milices, les Black and Tans qui font partie de la police…

Le sang appelle le sang… et la haine la vengeance.

1  En anglais : Irish Republican Army.

1

Il y a trop d’ailleurs qui m’attirent,encore et plus loin,et puis mon cœur est plus changeant qu’un ciel d’équinoxe.

Pierre Loti

Paimpol, fin octobre 1980

Fidèle à son habitude, droite comme la justice sur sa Kawasaki 750 H2 bleu canard, Muriel effectua une arrivée pétaradante, très remarquée, sur les quais de Paimpol. Le voyage depuis Saint-Brieuc n’avait pas été de tout repos. Sa moto, la prunelle de ses yeux, avait présenté quelques signes de faiblesse : une perte de puissance soudaine et un panache de fumée à chaque accélération. Très inquiétant. Ce n’était pourtant pas faute de l’entretenir, de la chérir presque.

Depuis sa dernière enquête à Tréguier, son pote Jean-Marc l’hébergeait gracieusement dans son appartement de Saint-Brieuc. Ce matin, elle l’avait quitté à regret en pleine préparation pour une expédition à Plogoff, en compagnie de son groupe de motards. Sur fond de manifestations contre l’implantation d’une centrale nucléaire. Muriel comptait bien les rejoindre très vite.

Mais un mystérieux message trouvé dans sa boîte aux lettres allait bouleverser ses plans.

Tapé à la machine, envoyé de Rennes.

Pas signé.

Laconique.

Rendez-vous sur les quais à Paimpol, 10 heures,Hôtel Bar des Chalutiers.

La prudence lui aurait conseillé de ne pas s’y rendre. Jean-Marc, lui, n’avait même pas essayé de l’en dissuader : Muriel n’en faisait toujours qu’à sa tête. Une vraie caboche comme il disait avec tendresse. Un jour ici, un autre là, Muriel ne savait jamais où elle serait le lendemain. « Tu ne peux pas comprendre ! » lui répétait-elle. Si, il comprenait… qu’il n’y avait rien à comprendre. Un électron libre : son amie était comme ça, il l’acceptait comme ça, il l’aimait sans doute pour ça. Il représentait son point d’ancrage, son amer dans la tempête. Toujours là pour elle.

Bien souvent, l’entêtement de la rebelle la mettait en danger. La curiosité, un vilain défaut ? Un principe de vie plutôt. Et que diable risquait-elle à Paimpol dans cet endroit fréquenté sur les quais ?

Muriel se gara le long du bassin. Sa moto toussota, lâcha un panache de fumée grise pas vraiment engageante, avant de caler pour de bon. Muriel soupira et éprouva soudain une envie irrépressible de fumer. Elle acheta un paquet de tabac à rouler Samson au tabac-presse sur les quais, puis s’installa en terrasse aux Chalutiers et, vu l’heure, commanda un sage café crème plutôt qu’un ballon de rouge.

Au cœur de la ville, le port, lieu de départ, de passage, d’arrivée, s’animait. Les coques se frôlaient, se frottaient. Petits et grands, de toutes formes et de tous gréements, se côtoyaient chalutiers, voiliers, vedettes… Un joyeux bazar ! La vie quoi…, pensa Muriel. Installée dans un confortable fauteuil en rotin, la motarde, fascinée, observait les allées et venues, les échanges, les brassages de ces mondes différents, comme autant de promesses d’évasion, d’appels à l’aventure, de multiplication des possibles.

Le vrombissement d’un moteur l’arracha à sa rêverie. Une Audi 100 jaune moutarde se gara juste devant le bar au ras du bac de fleurs, cachant à Muriel la vue sur les bateaux et… sur sa chère moto. Elle râla sec et changea de table. Guetta du regard la personne qui s’extirpa avec difficulté de l’habitacle. Une dame assez corpulente s’installa elle aussi en terrasse et commanda un grand crème avec un croissant. Muriel agita ostensiblement dans sa direction le papier du rendez-vous et attendit que sa voisine engage la conversation. Aucune réaction.

Pourquoi son rendez-vous ne pointait-il pas le bout de son nez ?

De l’autre côté de la rue, les plaisanciers s’affairaient sur leur vedette. Il faisait beau et plusieurs d’entre eux se préparaient à larguer les amarres à la faveur de la marée haute pour une virée en mer dans l’archipel de Bréhat.

Muriel s’intéressa aux allées venues incessantes sur le trottoir devant la boucherie attenante. Captivée par l’hypnotique ballet des poulets à la broche dans la rôtissoire, elle autorisa son esprit à… ne plus penser à rien. Mais cette pause fut de courte durée. Une question l’obsédait :

Mais pourquoi son rendez-vous ne pointait-il pas le bout de son nez ?

Pour calmer l’agacement qui sourdait en elle, Muriel balança sa mèche rebelle de l’autre côté de son visage, ouvrit son blouson de cuir noir, et se roula une clope, bien serrée. Elle la téta lentement en appréciant chaque bouffée. Son sablier de fumée ayant terminé sa course, elle écrasa rageusement de ses rangers le mégot sur le trottoir, reboutonna sa veste d’un geste nerveux et se leva.

Très inquiète pour son engin, la motarde décida de solliciter l’expertise d’un réparateur de cycles.

La concession ne se trouvait pas loin de là, derrière la gare. Muriel enfourcha sa bécane et la fit rouler au ralenti. À sa grande surprise, elle reconnut Germain, un des mécanos, qu’elle avait rencontré pendant sa jeunesse à Pontrieux. Il essuya ses mains couvertes de cambouis sur son bleu de travail, dégagea du poignet sa mèche blonde de devant son visage et s’occupa tout de suite d’elle avec empressement.

— Muriel ! Ma motarde préférée ! Depuis l’temps ! Toujours passionnée par les grosses bécanes on dirait ? Tu te souviens de moi ?

Comme prise en faute, Muriel bredouilla :

— Germain… Oui, oui…

— Tu te rappelles quand on matait les Harley sur les quais ?

— Bien sûr… Mais tu n’es pas capitaine au long cours ?

— Logiquement, oui, je devais le devenir. Mais tu vois, je me suis reconverti : tout mène à tout, même à la mécanique, ma passion… La mer, ce n’était pas pour moi ! En plus, je ne sais pas nager ! Mes parents rêvaient d’un autre avenir pour leur fils unique. Ils ont menacé de me couper les vivres… Mais j’ai tenu bon.

— C’est tout à ton honneur ! Il faut toujours réaliser ses rêves.

— Tu te souviens du « Bal des Candidats » ?

Muriel avait vieilli. Ces années insouciantes lui paraissaient si loin maintenant. Nostalgique ? Sans doute, même si sa règle de vie lui imposait de se projeter vers l’avenir. Pour se libérer des jougs du passé.

— Du Bal des Candidats ? Vaguement…

Les « candidats » étaient les gars de « l’Hydro ». L’école d’État avait formé des générations de marins de commerce, en particulier des officiers de la marine marchande. Le bal annuel de l’Hydro était l’occasion de rencontres et de fiançailles avec les jeunes Paimpolaises.

Muriel se souvenait bien sûr de Germain, élève de l’école d’hydrographie : un grand blond aux yeux trop bleus. Peut-être que lors de cette soirée paimpolaise assez épique ils avaient flirté ? Peut-être qu’ils s’étaient retrouvés derrière la salle des fêtes dans un coin sombre ? Peut-être même… qu’ils avaient couché dans le fond d’un bateau sur le port. Une aventure éphémère, sur fond de punchs corsés.

Muriel évita de le regarder dans les yeux. Changer de sujet : une urgence…

— Ma moto n’indique aucun voyant moteur. Je l’éteins, je la redémarre, elle repart au quart de tour. Elle tient le ralenti. Mais à chaque accélération, une fumée apparaît au niveau du silencieux. J’ai fait la synchro, mais c’est pas encore ça. J’espère que tu peux faire quelque chose… Elle tourne vraiment sur deux pattes !

— Je vais l’examiner, promis, donne-moi quelques jours.

— Quelques jours ? Tu ne peux pas faire un effort ? Je ne suis pas d’ici…

— À toi de voir, cocotte. Ta moto roule. Si tu veux risquer ?

Cocotte ? Muriel bouillait intérieurement. Elle se retint de planter là l’avorton. Mais elle avait besoin de lui…

— Non, non, mercredi, c’est bon ?

— J’espère, j’ai pas mal de boulot. C’est pas moi le patron. Dès que j’aurai mis un peu d’argent de côté, je compte bien acquérir mon propre garage. À bientôt, Muriel. On pourra aller boire un coup un de ces quatre ?

L’infâme bouillie de mots que Muriel grommela ne signifiait ni oui ni non, mais plutôt d’aller voir ailleurs.

Par acquit de conscience, elle repassa à pied par le port. Personne en vue devant les Chalutiers. On lui avait donc bien posé un lapin… Elle réfléchit. Que décider ? Rentrer à Saint-Brieuc ? Jean-Marc et son groupe de motards étaient déjà partis. Pourquoi ne pas profiter de l’occasion pour rendre une petite visite à sa tantine de Pontrieux ? Depuis bientôt deux ans, Muriel n’avait pas pris de ses nouvelles. Elle en ressentait de la culpabilité. Pas de moto ? Qu’importe… Elle voyagerait en train, comme au bon vieux temps. Sa tantine ne refuserait pas de l’héberger quelques jours, le temps de la réparation de son engin.

Muriel acheta son billet au guichet, et en attendant l’arrivée du train, se roula une seconde cigarette bien serrée qu’elle fuma en faisant les cent pas devant la gare.

Dans son dos, une femme la héla soudain. Muriel se retourna vivement et demeura bouche bée devant l’apparition auréolée d’un rayon de soleil.

— Bonjour. Excusez-moi pour le retard ! J’aurais dû venir en voiture. J’ai franchi l’écluse, je vous ai aperçue de loin devant le bar, j’ai marché rapidement, mais quand je suis arrivée, vous aviez déjà disparu !

Muriel ne pipait mot. Les gens en retard l’exaspéreraient toujours. Et plus encore quand ils se confondaient en plates excuses ! Mais cette femme-là ne ressemblait pas aux autres. Vêtue d’une veste blazer rouge brique à épaulettes et d’un jean près du corps, subtil mélange entre femme enfant et femme d’affaires, la belle inconnue irradiait.

— J’ai tenté de vous suivre, mais vous marchez vraiment très vite ! Je vous ai perdue de vue, mais par chance… vous voilà ! Je…

— Écoutez, l’interrompit Muriel en reprenant ses esprits, je viens d’acheter un billet. Une vieille tante habite à Pontrieux. Ma dernière visite remonte à bientôt deux ans. La micheline va partir. Je vais rester dans le coin pour quelques jours. Donnons-nous un autre rendez-vous !

— Euh… Oui…

La femme réfléchit un instant, rajusta le foulard qui glissait de sa chevelure bouclée, et se ravisa.

— Je vais vous accompagner, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. Même si je déteste les trains… Je souffre d’agoraphobie.

— Avec plaisir… Enfin, si cela vous dit…

Muriel se garda de préciser que depuis qu’elle avait couché sous les ponts à Paris, elle aussi craignait les espaces clos. C’est pour cette raison qu’elle ne fermait jamais la porte de sa chambre, pour se tenir prête à s’enfuir à n’importe quel moment. En revanche, pas de problème avec les trains, surtout avec celui-ci : la micheline Guingamp-Paimpol de son enfance !

— Le destin fait bien les choses, ajouta la mystérieuse inconnue. Je comptais vous conduire au manoir de Traou Nez. La micheline, comme vous l’appelez, y passe justement.

Muriel se raidit.

— Comme vous l’appelez ?

— Oui, excusez-moi, mais les véritables michelines2 sont équipées de pneurails. Donc ce train n’est pas une micheline, c’est un autorail.

Muriel exécrait les donneurs de leçons. Agacée, elle haussa les épaules et changea vite de sujet.

— Ah… Ravie de l’apprendre… Tout le monde l’appelle comme ça ici. Pour quelle raison voulez-vous m’emmener à Traou Nez ?

— Je vous expliquerai tout à l’heure. Je file acheter un billet.

L’amatrice d’énigmes, de défis, mourait d’envie d’en apprendre davantage. Malgré son air un peu hautain, sa messagère l’attirait comme un aimant. Homme ou femme, la passionnée tombait facilement amoureuse, un véritable cœur d’artichaut…

En général, cela ne durait pas longtemps. Je t’aime, un peu, beaucoup… pas du tout ! Muriel se lassait vite.

Mais cette fois, tout était différent…

2  Une micheline est un autorail léger dont les roues sont équipées de pneus spéciaux, des pneurails, mis au point par la société Michelin dans les années 30. Ce terme est aussi parfois utilisé à tort pour désigner d’autres autorails sans lien avec Michelin.

2

L’autorail ne tarda pas à apparaître au bout de la voie. À sa grande surprise, Muriel aperçut la femme discuter avec le chauffeur sur le quai. Muriel s’installa dans une des voitures, sur la banquette en bois. Pas très loin d’elle, l’inconnue resta sur le marche-pied, comme prête à sauter. Muriel ne parvenait pas à détourner son attention des fabuleuses bottines en cuir marron lacées, imprimées de pivoines en relief.

Son physique de poupée la fascinait : traits fins, longs cheveux bruns bouclés délicieusement maintenus par un foulard fleuri, immenses yeux rêveurs couleur nuit, lèvres roses délicatement dessinées… Tout son contraire, si l’on excepte cette lueur déterminée dans le regard. Oui, cette femme incarnait un mélange surprenant de douceur et de volonté.

L’autorail se mit en route.

Les souvenirs se bousculaient dans sa tête. Nostalgique, Muriel, encouragée par les trépidations métalliques qui couvraient en partie sa voix, se fit volubile.

— Mon Tonton Georges était cheminot au chemin de fer départemental. Ce train, c’est toute mon enfance.

Muriel s’étonnait de se confier ainsi à une parfaite inconnue. Elle sentait confusément qu’elle pouvait lui parler sans crainte. Au bord du malaise sur le marchepied, son interlocutrice demeurait silencieuse. Muriel remarqua alors ses ongles rongés jusqu’au sang qui détonnaient avec le reste du personnage. À l’évocation du tonton, elle demanda simplement, en un souffle :

— Georges ?

— Oui, Georges Péron.

— Ah…

Encouragée, Muriel s’enflamma :

— Lorsque je prenais le train, je l’apercevais au bord de la voie… vêtu de sa chemise en flanelle et de son bleu de chauffe trop grand pour lui. Gentil, discret, serviable… Il avait toujours un petit mot pour moi quand il revenait du travail. De ses gros doigts aux ongles noircis, il m’ébouriffait les cheveux. Je…

Elle s’interrompit, gênée de s’être laissée aller à tant de confidences, à ce trop-plein d’émotion, au-delà de toute retenue, devant une parfaite inconnue. Ses yeux se voilèrent. Un frisson du passé l’envahit. Muriel inspira profondément, se moucha bruyamment dans sa manche. Enfin, elle se reprit et s’aperçut que son interlocutrice avait baissé les paupières.

Le chemin de fer longeait le Trieux. En fond de tableau, le pont suspendu de Lézardrieux se dressa soudain, immense. Muriel laissa son corps épouser le mouvement du train. À travers la vitre, le paysage défilait. Le bruit régulier métallique de la micheline se confondait progressivement avec les battements de son cœur, la berçant et faisant remonter et éclater à la surface des bulles d’enfance sucrées-salées… Son regard se perdit dans la contemplation de l’estuaire et effleura l’étendue calme de l’anse du Ledano3. Muriel se laissa remplir de cette ambiance feutrée si particulière, presque sensuelle. La mer descendait et l’eau désertait peu à peu la ria, révélant sa face cachée, plus tourmentée, plus intime : la vasière.

3  Large se dit Ledan en breton.

3

Forêt de Penhoat-Lancerf, manoir de Traou Nez

Après la petite gare de Lancerf et ses entourages de briques rouges, le train ralentit aux abords du manoir de Traou Nez et s’arrêta à la halte. La femme bondit à pieds joints sur le quai et remercia le chauffeur d’un signe de la main. D’un sourire, elle invita Muriel à la suivre. La motarde hésita, puis saisie d’une impulsion subite, sauta à son tour.

Toutes deux dévalèrent le raidillon jusqu’à la grande bâtisse du XIXe siècle en grès rose, au fond de la vallée encaissée. Sa façade sombre, chargée des ombres et des secrets d’un passé pas si ancien, dégageait une atmosphère trouble qui ne pouvait laisser indifférent.

— Il vaut mieux arriver ici en train ! s’exclama Muriel. La route est sinueuse, étroite, escarpée, interminable…

— Le manoir semble inhabité… À l’abandon ?

— Oui, tout est fermé. Vous savez qu’il appartenait à Pierre Quéméneur, assassiné avant la guerre ? Guillaume Seznec fut accusé de l’avoir tué. Il a été envoyé au bagne en Guyane pour ça. D’ailleurs on appelle souvent cet endroit « Le manoir Seznec »…

La mystérieuse inconnue hochait la tête et semblait s’impatienter.

— Allons-y, s’il vous plaît. Ne perdons pas de temps. Rejoignons le sentier.

— D’accord.

À cet instant précis, Muriel l’aurait suivie n’importe où.

Elles se dirigèrent à grands pas vers le chemin qui longeait le Trieux. Telles des ombres chinoises, les silhouettes noires des arbres qui bordaient le sentier se détachaient sur la vallée teintée d’un étonnant dégradé de roux automnal.

Les deux femmes atteignirent rapidement la grève jonchée de coquilles Saint-Jacques vides et de branchages, stigmates de la dernière tempête. Sur le fond vaseux du schorre4, obiones argentés, salicornes… résistaient aux assauts répétés de l’eau salée.

— Impensable quand même, cette quantité de coquilles Saint-Jacques vides ! s’exclama Muriel.

Leur arrivée dérangea une troupe de bernaches cravant tout droit venues du froid sibérien pour hiverner sur les côtes bretonnes. À grand renfort de battements d’ailes énergiques, elles s’envolèrent dans un concert de cris assez graves. Avant de se reposer un peu plus loin, la formation, long cou couleur suie tendu, s’égaya un instant au-dessus de la vasière, dévoilant le dessous de leur queue en une multitude de points blancs.

La belle inconnue s’était déjà engagée dans le sentier qui bifurquait sur la gauche et s’enfonçait dans la pinède. Muriel suivait toujours son guide du jour, même si elle connaissait l’endroit par cœur. Cette forêt, saisissant contraste entre lumières de l’estuaire et ombres du sous-bois, stimulait l’imaginaire des gamins et leur offrait un formidable terrain d’aventures.

Lors du passage dans le tunnel sous la voie ferrée, Muriel se retint un moment de crier, mais au milieu, n’y tenant plus, elle poussa un hurlement terrible qui lui revint en écho. Un des rituels de son enfance. Surprise, la jolie brune au foulard tressaillit. À la sortie, elle dévisagea Muriel de ses immenses yeux sombres, comme s’il s’agissait d’une folle. La motarde, regard brillant, étouffa un rire gêné.

— Désolée, je n’ai pas pu m’en empêcher… Vous devriez essayer, c’est totalement jouissif !

— Pourquoi pas ? Au retour peut-être ? Si ça permet d’éloigner les bêtes ? On n’y voit rien là-dessous… Pas rassurant !

— Un conseil : ne marchez pas au milieu ! Un ruisseau y passe. Si vous ne voulez pas mouiller vos… bottines !

— Trop tard… soupira la jolie brune.

Les deux femmes atteignirent enfin le routoir dans lequel autrefois on immergeait le lin en bottes, pour séparer la filasse5 de la chènevotte6.

— Il est peut-être temps de m’expliquer pourquoi vous m’avez conduite ici. J’aime bien les mystères, mais…

— J’y viens. Je me présente : Sally Soliman. Je suis journaliste et je travaille pour un magazine qui explore des affaires judiciaires marquantes, procès, témoignages, interviews, de rubriques « Dans la tête de »… Des histoires vraies, des faits divers, des disparitions, des dossiers…

— Oh, très intéressant ! Comment s’appelle votre revue que je l’achète à l’occasion ?

— Dans les coulisses du crime. Il paraît une fois par trimestre.

— Prometteur ! Vous ne traitez que de grands dossiers ?

— Il n’y a pas de petits procès ni de petites affaires, il y a surtout des victimes. Certains bénéficient juste d’une couverture médiatique plus importante. Ce sont de véritables polars.

— Comment on dit déjà ? La réalité dépasse… dit Muriel.

— La fiction, oui… malheureusement !

— Donc il est urgent d’écrire le réel…

— Avec quelques collègues, nous nous intéressons en parallèle à des meurtres non élucidés, des affaires non résolues très anciennes parfois, comme l’affaire Seznec. Nous gérons nos investigations tels de vrais enquêteurs.

Des enquêtes, des crimes, des affaires non résolues… il n’en fallait pas plus pour captiver Muriel.

— Des affaires non résolues7 ?

— Oui. Ces affaires non résolues sont des histoires criminelles qui présentent une complexité extraordinaire… Nous nous efforçons de percer leurs mystères. Quand nous menons à bien une enquête, nous publions le déroulé de nos recherches dans le magazine ou pour les gros dossiers dans un hors-série. Nos articles rencontrent un réel succès.

— Ce doit être difficile d’en vivre…

— Détrompez-vous. Déjà, nous touchons notre paie de journalistes. Et puis les demandeurs, des parents de disparus, des amis, des gendarmes quelquefois, nous contactent pour solliciter notre aide. C’est souvent leur dernière chance. Ils nous versent un petit pécule. Ce n’est pas obligatoire, mais ils y tiennent la plupart du temps. Cela nous assure un revenu supplémentaire et nous permet de poursuivre nos investigations sur le terrain. Le bouche-à-oreille fonctionne bien. Nous sommes appelés dans différents coins de Bretagne.

— Qu’est-ce que je viens faire là-dedans ? demanda Muriel, tout en se doutant un peu de la réponse.

— Nous avons entendu parler de tes exploits. On se tutoie, si vous êtes d’accord ?

— Oui, pas de problème…

— Nous avons lu des articles de journaux, sur ton enquête à Tréguier8 en particulier, et nous avons recherché ta trace. Un gendarme de la brigade de Tréguier nous a renseignés. Un grand blond.

— Éric Le Bec, je présume ? Encore lui…

— Exactement. Tu aurais parfaitement ta place dans notre équipe.

Son visage se rembrunit. Ses yeux se voilèrent de tristesse.

— Surtout depuis qu’un de nos collaborateurs est décédé…

— Que lui est-il arrivé ?

— Thierry était un passionné. Son sujet de prédilection était l’affaire Seznec. Cette enquête s’avère extrêmement périlleuse… L’émotion qu’elle suscite est encore palpable, même si les faits datent de 1923. Nous avons d’ailleurs reçu des lettres anonymes de menace. Certains collègues ont mis la pédale douce à partir de là. Nous ne sommes que des journalistes… Ces menaces, loin de nous dissuader, ont renforcé notre envie de chercher plus avant !

Muriel se sentait flattée de la proposition. Résoudre l’affaire Seznec dont elle avait entendu parler pendant toute son enfance ? Cela paraissait impossible ! Mais elle affectionnait les causes perdues d’avance. L’idée l’excitait au plus haut point.

Muriel s’installa en tailleur sur le muret en pierres jointes qui ceignait le routoir à lin. Sally, optant pour une posture plus féminine, s’assit et croisa les jambes. Elle s’était refermée sur elle-même, comme plongée dans des pensées fâcheuses et réfrénait farouchement la tentation de se ronger les ongles. Muriel patienta.

Enfin, la journaliste se décida à lui expliquer pourquoi elle l’avait menée en ce lieu.

— Il y a deux mois déjà, le corps de Thierry a été retrouvé dans ce routoir par des promeneurs. Je t’ai dit que notre collègue était passionné par l’affaire Seznec. Sa présence à Traou Nez n’est pas un hasard. Il avait rendez-vous ici, mais on ne sait ni avec qui ni pourquoi… La gendarmerie a conclu à un accident. D’après eux, il aurait perdu l’équilibre. Il est vrai que les abords sont très glissants. De plus, aucune trace de lutte. Faute d’indices suffisants, l’affaire a été classée sans suite.

— Tu ne crois pas à la thèse de l’accident ?

— Non. C’est possible, mais improbable. Thierry était un habitué des courses d’endurance. Il était fin, mais musclé et sportif. Comment imaginer qu’il soit tombé aussi facilement et surtout qu’il n’ait pas réussi à s’extraire du bassin ?

Sally tendit à Muriel un article de journal.

— Il relate la découverte du corps.

Muriel le parcourut. Le décès de Thierry était présenté comme un triste fait divers, un accident plutôt banal.

— Donc, tu me demandes de t’aider à démasquer le meurtrier de ton collègue Thierry.

— Exactement. Est-ce que tu acceptes ?

Muriel feignit d’hésiter : tout allait un peu vite. Mais n’étant pas du genre à tergiverser, elle acquiesça rapidement. De toute façon, sa moto se trouvait en réparation, c’était une manière de joindre l’utile à l’agréable.

— Merci, Muriel. Je t’expliquerai tout plus tard en détail.

Sally frissonna délicieusement, releva le col de son blazer, renoua son foulard.

— Rentrons maintenant, il commence à faire frais dans les sous-bois.

Les deux femmes rebroussèrent chemin. Au milieu du tunnel, Muriel cria :

— Prête ? Un, deux, trois…