Graine d'écume - Tome 1 - Claire Connan - E-Book

Graine d'écume - Tome 1 E-Book

Claire Connan

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Beschreibung

Éléonore et son frère Cyrille parviendront-ils à lever la malédiction qui règne sur leur famille ?


Éléonore, seize ans, est passionnée d’équitation. Alors qu’elle dispute une compétition sur la Grève des Courses près de la plage du Valais à Saint-Brieuc, elle est victime d’une terrible chute, et ne doit son salut qu’à un ange-gardien dont elle seule peut percevoir la présence. À l’aide des souvenirs de son grand-père, elle va très vite comprendre qu’une malédiction frappe sa famille depuis plusieurs générations, tous les aînés ayant en effet péri en mer dans l’année de leurs vingt ans. De Saint-Brieuc à Bréhat en passant par Loguivy-de-la-Mer, Éléonore et son frère Cyrille vont tenter d’enrayer cette succession d’événements tragiques avant que la malédiction ne touche à son tour ce dernier. Pour mener à bien leurs investigations, à la frontière entre mythe et réalité, ils vont s’appuyer sur les visions d’Éléonore, qui la mettent elle aussi réellement en danger.


Dès ce premier tome de sa saga familiale, Claire Connan plonge le lecteur au cœur des contes et légendes de Bretagne, avec un récit empreint de suspense mais aussi de poésie, d’émotion, de tendresse…


À PROPOS DE L'AUTEURE


Claire Connan est née en 1960 à Cherbourg. Depuis plus de trente ans, elle vit à Paimpol. Professeur des écoles à la retraite, elle partage son temps entre petits-enfants, danse et… écriture.

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Seitenzahl: 223

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Couverture

Page de titre

CE LIVRE EST UN ROMAN.

J’aimerais remercier mon époux Yvon Connan

Je suis une graine d’écume.

Je cherche des traces de passé.

Un enfant perdu dans la brume.

Je suis né sur le sable mouillé.

Je marche vingt pas sur la grève,

Mon empreinte naît à marée basse.

Je crois en ma chance, en mes rêves.

Mais les traces jamais ne s’effacent.

Je monte l’arbre de branche en branche.

J’atteins le ciel, trouve la source.

Je cherche un sens à mon enfance.

Et si je trouve, j’arrête la course.

De génération en génération,

S’imprime la malédiction.

L’histoire d’un malheur programmé

Et de destins contrariés.

De Loguivy, d’Espagne ou d’ailleurs,

Chacun sa trace et son chemin.

Je ne dois surtout pas avoir peur,

Je dois changer mon destin !

Dans chaque repli de mon cœur,

Est gravé le verbe comprendre.

Et alors même la douleur

N’aura jamais le goût des cendres.

De rêve en grève, d’île en île,

Sur mon bateau je voyage.

Mon histoire naît entre les pages.

Je suis une graine de bonheur.

Claire Connan

Chapitre I : Le dernier voyage

Environs de Loguivy, 30 octobre 1970.

Il descend péniblement, à travers bruyères et ajoncs, le sentier rocheux abrupt qu’il connaît par cœur pour l’avoir emprunté tant de fois. Sur la plage, il se dirige vers l’océan, guidé par le claquement des vagues, irrésistiblement attiré par la masse grondante qui va bientôt l’engloutir. Il l’a décidé.

Il fait noir en cette nuit sans lune. Une de ces nuits particulières d’octobre, paradis des fantômes maudits chassés de l’été. Ils sont de retour parmi les hommes, prêts à en découdre avec les restes de chaleur montant du sable. Les grains perfides explosent en râles crépitants et se propagent en rafales jusqu’à la falaise. Leurs impacts meurtriers creusent les sillons de pierre et pénètrent sans pitié son vieux visage fatigué.

Une bourrasque un peu plus violente que les autres arrache sa casquette en épaisse toile bleue qui roule, roule, vole, se pose sur une lame et se perd à jamais dans les vagues furieuses. Il n’y prête pas attention. Il pleure, mais ses yeux rougis brûlés par trop de soleil sont secs.

Là-haut, sur la falaise, de la haute cheminée de ce qui fut leur maison s’échappe en volutes une fumée grise, dernier témoin de leur vie passée. La porte au lourd linteau de bois patiné par les embruns est restée ouverte, mais il ne reviendra pas. Le sable mêlé de terre grasse gorgée de la pluie du matin garde l’empreinte de son pas décidé. Dans les pierres de sa masure sont gravés pour l’éternité les souvenirs de sa vie de pêcheur. Devant la maison basse, sur l’herbe rase, un filet encore mêlé de coquillages craquants, de carapaces en putréfaction, de goémon séché raconte sa dernière sortie de pêche, dans la passe des Pierres Taillantes.

Devant la cabane est planté un énorme haveneau, complice de leurs joyeuses parties de pêche à la crevette le long du rivage à la fin de la montante. La maison de son enfance. Il ne l’a jamais quittée. Elle a vu naître leurs deux enfants : Martial et le plus petit, Gustave. Les murs se souviennent encore de leurs rires et de leur bonheur simple autour de la grande table de bois, devant la cheminée toujours habitée par un feu de branchages réchauffant la soupe fumante dans l’énorme chaudron noir de suie. Quelques objets disparates sont accrochés au-dessus : un obus datant de la guerre 14, rapporté par son père lors d’une permission, un objet d’origine inconnue taillé dans un os, cinquante millimètres tout au plus, placé sur un morceau de velours rouge, dans un petit cadre grossier en bois…

Sur le buffet de l’unique pièce trône la photo jaunie de leur mariage, promesse de leur avenir de tendresse. Lui, droit derrière sa petite moustache sérieuse, cheveux tirés en arrière à la brillantine, costume noir un peu austère, égayé par un gros nœud papillon bleu sur sa chemise blanche. Elle, sourire un peu timide, en robe de coton blanc lui tombant sous les genoux, resserrée à la taille par un gros nœud de velours blanc, cheveux en accroche-cœur coiffés d’un fin voile de tulle traînant au sol en nuage vaporeux, fixé à son front délicat par quelques roses blanches elles aussi et deux fils de perles tressés. Après en avoir coupé les manches longues, elle remettra cette robe, transformée en petite robe d’été, rehaussée d’une ceinture en ruban rose. Ils n’avaient pas assez d’argent pour se permettre de la ranger dans une armoire musée.

Elle était belle sa petite femme, il l’aimait, ils s’étaient choisis pendant que d’autres subissaient les mariages arrangés. Elle était d’une autre condition que lui pourtant, fille de commerçants de la ville très considérés, les Le Coustumer, qui tenaient une petite quincaillerie prospère. Lui, Eugène, était fils de couturière et de pêcheur à la vie simple. Les parents de son aimée auraient préféré un autre parti pour leur fille, mais elle avait toujours su être très persuasive et enjôleuse… Ils ne pouvaient rien lui refuser, alors ils avaient cédé. Elle ne l’avait jamais regretté malgré leur vie rude et modeste. Ses parents, qui n’avaient pas vraiment digéré la mésalliance de leur fille, ne manquaient jamais une occasion de lui lancer des observations acides. Elle ne leur rendait plus visite.

Cette maison fut la maison du malheur aussi quand, la mer, un soir de décembre, leur ravit dans l’année de ses vingt ans leur fils aîné, Martial, devenu pêcheur dès ses quatorze ans. Il avait emprunté ce soir-là le bateau de son père, le sien étant en carénage.

On ne l’a jamais revu. L’embarcation a été retrouvée, échouée sur la grève, miraculeusement intacte. Mais personne à bord… Son corps n’a pas été retrouvé. On a supposé qu’une lame un peu plus forte avait happé le malheureux et l’avait projeté sur les rochers, nombreux et traîtres dans l’archipel de Bréhat, ou qu’un orin de casier l’avait entraîné vers les profondeurs. Le frère aîné du vieil homme avait lui aussi mystérieusement disparu en mer, sur ce même bateau, l’année de ses vingt ans. On n’avait pas retrouvé son corps, à lui non plus… Mais les pêcheurs ne se laissent pas facilement impressionner par les histoires de fantômes. Et Eugène encore moins que les autres.

Gustave, cadet de Martial de trois ans, a quitté la région après le drame, le plus loin possible de cette mer prise en horreur depuis qu’elle avait avalé son frère qu’il vénérait. Il s’est marié lui aussi, mais n’est jamais revenu. Il reprochait à son père de braver ainsi les éléments et d’être responsable de la mort de son « Matho » comme il l’appelait toujours affectueusement, de n’avoir pas su le protéger.

Dans un coin de la maison, à droite, de vieux journaux Ouest-Éclair dépassent du sommier recouvert d’un épais édredon. Le lit est défait et le matelas de plumes garde encore la forme de leurs corps enlacés.

Eugène marche lentement sur la plage, pieds nus, cassé en deux. Un bâton de bois vert lui sert de canne. Sur ses épaules puissantes, une forme sombre, immobile, enveloppée dans un tissu brun épais, rapiécé mille fois, recousu patiemment mille fois par sa femme, à la lueur des bougies, les soirs d’hiver. La misaine de son bateau. Les veines de son cou fort, tendues à l’extrême, battent au rythme de ses pas. Un éclair les fait brutalement scintiller, laissant éclater des perles de sueur en une multitude de fines gouttelettes. Elles ruissellent le long de ses bras musclés, striés de cicatrices brunes, l’une stigmate d’un combat acharné avec un congre récalcitrant, d’autres marques des orins, filant sous le poids des gueuses, entraînant vers le fond les casiers.

L’ancien est maintenant au bord de l’eau. Son canot en bois, le Saint-Budoc, ayant appartenu à son père et qu’il destinait à Martial, l’attend comme tous les soirs. Au centre, la vieille caisse, malle aux trésors. Son matériel de pêche, hameçons, moulinet, plombs, boussole… y sont soigneusement rangés. Mais aujourd’hui, il n’en aura pas besoin, car aujourd’hui, c’est son dernier voyage.

Il dépose la précieuse forme noire avec précaution sous le petit banc teinté de sang séché, écarte avec les derniers élans de son amour le linceul du délicat visage adoré. Il le contemple, comme pour le fixer dans sa mémoire pour l’éternité. Quelques instants auparavant, il la serrait encore dans ses bras, inerte sur leur lit d’adieu. Il l’avait bercée la journée entière, espérant un miracle qui n’était pas venu. Il aurait préféré partir le premier, elle était plus forte. C’est elle qui l’attendait le cœur noué, chaque matin, pour son retour de pêche, guettant du haut de la falaise, au loin, l’apparition, sortie de la brume de l’aube, priant pour qu’il ne lui soit rien arrivé. Il était revenu chaque fois pourtant, malgré les tempêtes, les caprices de cette mer imprévisible, amante changeante au fil des saisons, des marées… Elle acceptait cependant cette vie, c’était sa vie, sa vie d’attente. Ils aimaient cette existence tous les deux, même si elle était rude, même si elle était cruelle trop souvent. Elle partait tous les matins sur son vélo derrière lequel était attachée une petite remorque remplie du poisson que son mari avait pêché la nuit. La plupart du temps, elle suivait sa tournée bien établie dans les fermes et hameaux tout autour du village, et le mardi se rendait au marché de Paimpol.

*

Eugène détache le cordage gluant qui attache le bateau au rocher verdâtre et tire de toutes ses dernières forces, les assauts des rouleaux l’obligeant à reculer souvent et à repartir, puisant dans ses dernières volontés le courage impossible. L’eau lui arrive à mi-cuisses. Il lance le cordage à l’intérieur de la vieille barque, à plat ventre rampe, et, avec peine, se hisse à bord. Une gerbe d’eau glacée en profite pour pénétrer, inondant le fond de la coque et profanant le corps qui reposait. Il saisit les rames et à la force de ses sanglots, réussit à passer les rouleaux.

Il navigue la tête vide, au hasard, car il n’a plus de destination. La mer sera leur tombeau, il ne survivra pas à sa femme, il l’a décidé. Il reste à choisir le moment. Il ne sait pas nager, comme la plupart des pêcheurs de son âge. Chaque voyage est donc une provocation à la mort, accompagnée d’un dérisoire hymne de vie, chant d’espoir.

Quand il se trouve assez loin de la côte, il laisse tomber ses rames dans l’eau. Elles partent à la dérive, s’éloignent. Le bateau, à la merci des flots, monte et descend, les vagues énormes l’observent, jouent avec lui, attendant le moment où elles vont pouvoir se nourrir de leurs corps perdus. Il regarde une dernière fois la silhouette de sa maison, fière en haut de la falaise. Il a le sentiment qu’elle leur dit adieu. Il croit un instant apercevoir à côté des ombres qui gesticulent et semblent l’appeler. Il y voit le reflet de la lune sur la cabane abandonnée.

Il soulève le corps de sa femme enveloppé dans la voile et l’étreint longuement, la fait délicatement glisser dans l’océan de noir. Le silence retombé sur la mer transmet en écho à l’horizon sa douleur muette. La voile se gonfle peu à peu, se remplit de l’eau bouillonnante. Elle laisse comme à regret échapper le corps mou. Ce sont ses cheveux argentés qui disparaissent en dernier. Ils flottent longtemps, sargasses lumineuses transparentes. Et puis, soudain, plus rien, l’océan l’engloutit.

Il regarde un instant la surface de l’eau redevenue si calme. Son tour est venu. Il monte sur le banc et sans un regret, saute pour les rejoindre, elle et leur fils. Le soleil se lève péniblement à l’horizon. Un autre jour naîtra bientôt, sans eux. L’eau s’engouffre inexorablement, lentement, dans ses poumons. Il s’enfonce, les flots avides l’absorbent. Il perd connaissance. Des bribes de sa vie lui reviennent en cascade, film muet accéléré où se mêlent doux instants et épreuves, satisfaction et regrets, dominé par un énorme sentiment d’inachevé. Mais il est trop tard, car il va mourir.

C’est alors qu’une main, comme venue du ciel, saisit la manche de sa chemise gorgée d’eau et le tire dans le bateau vert. Il reconnaît dans son délire la voix de son fils cadet Gustave revenu au pays après avoir appris que sa mère se mourait, hurlant son désespoir pendant que les sauveteurs massent son père vigoureusement. Massage d’espoir pour une nouvelle vie, loin de sa femme, mais message d’amour de sa famille retrouvée.

La mer, une fois de plus, ne veut pas de lui. Il l’accepte, c’est elle la maîtresse, elle a toujours dominé sa vie. Il s’en remet à elle, comme d’habitude. Sa bouche rejette le liquide salé qui l’étouffait, il vivra donc, puisqu’elle l’a décidé.

Sur la grève, une silhouette attend, la peur au ventre, le bateau des sauveteurs. Une femme, frissonnant dans la fraîcheur du petit matin. Elle porte en elle son premier enfant.

Chapitre II : Traces du passé

30 juillet 1990. Vingt ans plus tard… Cesson, quartier maritime de Saint-Brieuc.

Sur la Grève des Courses, un silence de poète flotte sur l’atelier. Ici, le temps s’est arrêté, il a trouvé son maître, son jeune maître. Pêle-mêle dans des caisses de bois, sont entassés ses trésors : coquillages, galets, morceaux de filets, bouts, bois flottés, roulés, dépouillés, frottés, quelquefois souillés par la mer, meurtris sur les rochers, victimes de la folie des hommes. Trésors de l’oubli récupérés patiemment, presque religieusement par ce jeune passeur de rêves. Objets prêts à traverser le temps, embellis, peints, pour une deuxième histoire. Prêts à rejoindre des paysages imaginaires, à se laisser porter par la joyeuse folie de leur créateur.

Le créateur, c’est Cyrille. Il a dix-neuf ans ce matin. Il prend le temps de vivre, d’observer la nature. Avec son grand-père accueilli chez eux après le drame, il a dès tout petit arpenté cette plage. Eugène lui a conté les secrets des vagues qui invitent au voyage, la magie des rencontres poétiques dans les laisses de mer. Il lui a fait goûter le vent salé, écouter assis sur un rocher les yeux fermés le silence sourd de la mer qui se retire, comprendre le cycle des marées. Il lui a fait caresser le sable qui file entre les doigts, sablier de patience. Le vieil homme lui a aussi raconté l’insupportable absence, l’horreur de cette nuit-là où il a perdu sa femme et lui a transmis le souvenir de sa vie meurtrie. L’adolescent a écouté, le message a cheminé dans son esprit, s’est chargé de sens et de lumière comme les objets trouvés sur la grève. Il a compris, s’est approprié l’héritage et une mélancolie lancinante s’est infiltrée en lui.

*

Ce matin-là, Cyrille se lève de bonne heure. Il a dormi sur le petit lit de fortune poussé au fond de l’atelier. Cet endroit, wagon réformé en bois peint en rouge au toit de zinc noir, mis à disposition des cheminots par la SNCF, construit en 1936 à la grande époque des premiers congés payés, lui est prêté depuis plusieurs années par une amie de sa mère. C’est un cabanon un peu à l’écart des autres alignés en haut de la plage et la plupart sur pilotis. Cela lui convient, il est tranquille, surtout l’été où les petites constructions sont toutes occupées. Le cabanon est bien situé : assis devant la porte, Cyrille peut tout à la fois observer la plage du Valais et de l’autre côté l’immense Grève des Courses.

Il y vient dès qu’il peut, le plus souvent sur le vieux vélo rouillé de son père. C’est son refuge.

Pieds nus, il sort, son cabanon donne directement sur la plage. L’horizon pousse le soleil hors de l’eau. Il fera beau aujourd’hui. L’air est un peu frais, mais le jeune homme a l’habitude. Une légère brise marine fait onduler ses cheveux frisés noirs oubliés par le peigne et traverse son corps maigrelet. Il est un peu trop grand pour son âge, a poussé comme une asperge pressée, d’un seul coup, trop vite, il y a un an. Il est mal à l’aise dans cette nouvelle enveloppe qu’il n’a pas encore apprivoisée. Son tee-shirt déformé, trop tiré, trop lavé, maintenant un peu juste, ne lui couvre pas assez les reins. Cyrille se réfugie souvent dans ses rêves où le présent n’existe plus. Elle est là sa vraie vie en communion avec la nature et les éléments, celle qu’il s’est choisie.

À chaque fois, le nez au sol, ses grands yeux noirs bien ouverts, il part à la chasse d’objets insolites, hétéroclites. Il les ramasse, les touche, les soupèse, frôle leurs aspérités, s’imprègne de leur odeur, de leur texture et imagine leur histoire, les transforme déjà en pensée. Assemblés, juxtaposés, colorés, sculptés… Plus rien ne compte hormis sa quête. Les algues sèches de la laisse de mer craquent sous ses pieds nus. Leur fumet iodé l’enivre. Il est bien.

Pas grand-chose ce matin : un morceau de cordage bleu tout effiloché, quelques éclats de verre polis… Il ramasse, tout peut servir à son imaginaire.

Soudain, des mains douces et chaudes se plaquent sur ses yeux. Il sursaute, sort brutalement de son rêve éveillé.

— Coucou, c’est qui ?

Il fait semblant d’hésiter, il a bien sûr reconnu la voix espiègle d’Éléonore, sa jeune sœur, seize ans tout juste, aussi joyeuse et dynamique qu’il est rêveur et calme… Il se retourne, l’air faussement fâché, vers la petite blonde charmeuse qui le toise du haut de son mètre soixante, baskets comprises. Étrangement, tout le monde a les cheveux bruns dans la famille, sauf elle.

— Qu’est-ce que tu fais là à cette heure ? Où est papa ?

— Il est resté à l’atelier contempler tes œuvres, susurre-t-elle, vaguement moqueuse. Bon, joyeux anniversaire quand même, grand frère !

Elle se pend à son cou, l’étouffant presque, et lui colle un gros bécot baveux derrière l’oreille, tout en continuant de mâcher un énorme chewing-gum. Il se recule, dégoûté. Oui, Cyrille a dix-neuf ans aujourd’hui, mais on ne fête jamais les anniversaires chez les Bellec. Pas de fête, pas de gâteau. Seule sa mère lui glissera ce soir en cachette, sans un mot, dans sa poche, un petit billet accompagné d’un bisou sur chaque joue.

— Tu sais bien qu’il n’a jamais envie de voir mes tableaux ! Il s’en fiche complètement ! proteste Cyrille tout en s’essuyant l’oreille.

— Monsieur l’artiste est IN-COM-PRIS ! ironise Éléonore en levant les bras au ciel et en tournant sur elle-même comme une toupie. Tu exagères toujours. Il s’intéresse, vraiment !

— Il fait semblant ! lance-t-il pour clore enfin cette discussion qui le contrarie et changer de sujet.

Et pourtant, c’est grâce à son père que son âme d’artiste a pu germer et s’épanouir. Gustave récupérait des pinceaux mis au rebut pour différentes malfaçons à l’entreprise Raphaël de Saint-Brieuc. C’est ainsi que Cyrille a pris goût à la peinture, à l’aquarelle en particulier, avant même de s’intéresser aux trésors des laisses de mer.

*

Ce soir du 8 décembre 1951, tout juste enfui de chez ses parents, à dix-sept ans, après l’annonce du décès tragique en mer de son frère Martial, le jeune Gustave, éperdu de chagrin, indifférent aux cris désespérés de sa mère qui tente de le retenir, rassemble à la va-vite quelques affaires, une veste… court le plus vite qu’il peut sur le sentier qui rejoint la route du village, frappe de rage au passage les buissons en hurlant « Matho ! Matho ! » et finit par sauter dans le premier bus qui passe par là, sans faire attention à la destination, partant au hasard, incapable de pardonner à son père. Le bus roule, roule, jusqu’à ce que le chauffeur, arrivé au terminus de sa ligne, aille le trouver, prostré sur un siège au fond du car et lui demande de descendre. Gustave marche longtemps, hagard, droit devant lui, ne prêtant pas attention à la nuit qui tombe, incapable de retenir les larmes qui ruissellent, hors de contrôle, sur ses joues. Harassé de fatigue, il s’écroule sur les marches d’un grand escalier, indifférent au chien qui aboie furieusement derrière la barrière de la maison voisine, perdu dans ses pensées, ne sachant plus s’il a eu raison ou tort de partir ainsi… Mais, épuisé, il finit par s’endormir.

Le lendemain, vers 6 heures, le propriétaire, partant pour sa promenade matinale, descend l’escalier, trébuchesur Gustave et s’étale de tout son long sur le trottoir sans se faire mal, mais bien surpris de découvrir ce jeune homme transi de froid couché par terre devant chez lui. Il le fait entrer pour lui offrir une tasse de café et l’installe jusqu’à son retour dans la pièce où il travaille, à côté de son bureau sous les combles. Il vit dans cette maison coquette, mais sans prétention, pas loin du port du Légué avec sa femme professeur de français. Cet homme de cœur aux origines prolétaires (son père était modeste cordonnier), à l’enfance pauvre et à la jeunesse révoltée, fait sans retenue immédiatement confiance à Gustave, touché par son jeune âge et sa détresse, comme s’il était son propre fils.

Le jeune homme reste plus d’un an dans ce havre de paix providentiel ; ses parents éperdus de chagrin n’ont pas la force de le chercher. Son sauveur évite de trop le questionner et lui trouve du travail grâce à ses relations : il commence comme apprenti dans l’entreprise des pinceaux Raphaël à Saint-Brieuc, en plein essor à l’époque. Au fil des années, il devient contremaître. C’est là aussi qu’il rencontre Rose, ouvrière dans la même usine, qui va devenir son épouse.

Louis, son bienfaiteur, écrivain de renom, gardera toujours un lien avec Gustave et sa famille. Complice avec le jeune Cyrille et sa sensibilité si touchante, il lui fera découvrir sa riche bibliothèque, aimer les livres qui courent sur ses étagères sans fin, ceux qu’il a écrits et les autres, la culture qui rend libre.

*

— Bon, tu ne m’as toujours pas dit pourquoi tu étais là !

— On doit aller à l’hôpital, grand-père a raté la dernière marche de l’escalier et est tombé. Il est éraflé de partout et doit avoir la jambe cassée. Ça semble pas trop grave, mais le médecin a préféré le garder pour la nuit en observation.

— OK. On y va alors. J’aimerais juste pousser jusqu’au bout de la plage pendant que je suis là, tu m’accompagnes ?

Éléonore fixe son frère de ses yeux bleus, le provoquant silencieusement. Elle virevolte sur place et fait tournoyer sa longue queue-de-cheval d’où s’échappent des mèches de cheveux rebelles de différentes longueurs, coupées impulsivement trois jours auparavant.

— Vite fait, alors, papa nous attend. T’exagères, quand même !

Elle s’élance, impatiente, devant Cyrille, ne marche pas, vole, semblant en permanence avoir le diable aux trousses.

Ils poursuivent leur marche sur la grève, passent au « trou aux cochons1 ». Quand ils étaient petits, pour énerver leur grand-père, complices, ils se mettaient invariablement tous les deux à quatre pattes sur le sol jonché de débris de coquillages au risque de s’écorcher les genoux. Ils imitaient le grognement des cochons que les habitants menaient là autrefois pour les nourrir de coques…

« Groin, groin, groin ! »

Éléonore ne se met pas à quatre pattes aujourd’hui, elle a un peu passé l’âge… quoique… elle s’amuse encore, appuie exagérément sur le sable pour amplifier le craquement des coques écrasées. Elle risque quelques glissades sur les algues mouillées. Elle partait aussi avec son frère et son grand-père à la pêche au piquet2 dans la vasière pour capturer plies et mulets. Quelquefois, la fillette s’aventurait un peu trop loin, tapotant gaiement, « plof, plof », de chaque pied alternativement, faisant monter dangereusement l’eau à ses chevilles, aux mollets, aux genoux. Eugène lui criait : « STOP ! » pendant qu’elle riait à gorge déployée… Cyrille était souvent obligé de l’aider à s’extraire de la « gangue ». Éléonore n’avait pas peur, son courageux chevalier accourait toujours pour la sauver.

« Celui-là, tu l’veux ? Et celui-là ? Et celui-là ? » minaude-t-elle en tendant juste sous le nez de son frère de tout petits coquillages multicolores. Elle les balance ensuite par-dessus son corsage fleuri à manches bouffantes qu’elle déteste, mais qu’elle a choisi de mettre aujourd’hui pour faire plaisir à son grand-père. Son papinou lui a acheté ce petit haut très féminin un jour où ils se promenaient en ville à Saint-Brieuc. Il a tant insisté pour le lui offrir qu’elle a fini par céder afin de ne pas lui faire de peine. L’adolescente le porte aujourd’hui sur son vieux short à franges décousu en jean, car il ne faut tout de même pas exagérer, elle ne veut pas ressembler à une fifille, elle aurait voulu naître garçon.

Petit à petit, les deux jeunes gens approchent du bout de la plage. Éléonore continuant à faire des bonds de cabri en poussant de petits cris stridents dont elle a le secret, ce qui a le don d’exaspérer son frère. Elle le sait, elle le fait exprès.

L’éclairage est magique, l’ombre joue à cache-cache avec la lumière, la plage s’irise de reflets bleutés ; la vase à perte de vue scintille de milliers de petits éclats argentés, creusant davantage les rides mouvantes régulières sur le sable. Entre deux rochers, là-bas, un rayon de soleil leur montre le chemin. Ils suivent le passage recouvert d’un tapis de minuscules cailloux blancs semblant avoir été semés là à leur intention. Ils les mènent, petits Poucets, à une faille rectiligne dans la roche surmontée d’un éboulis de terre ocre maintenant à grand-peine des arbres en sursis. Ces fantômes décharnés s’agrippent désespérément à la falaise de leurs racines dérisoires.

Éléonore se met à courir vers un arbre tordu. Tête en bas, il dissimule l’entrée d’une sorte de grotte sombre. Son frère peine à la suivre. La jeune fille part en mission escalade sur l’amas de cailloux. Soudain, elle sursaute et se protège le visage : un immense oiseau blanc, bec orange et pattes palmées, s’envole ailes écartées en criant.

— Ouh, il m’a fait peur celui-là ! On aurait dit qu’il montait la garde !

Éléonore écarte les branchages, saisit une masse recouverte d’algues vertes gluantes en la tapant sur le bord d’un rocher et la brandit victorieuse au-dessus de sa tête :

— Cyrille, regarde ce que j’ai trouvé !

Elle feint de ne pas voir le moine à la longue robe brune qui les observe, œil mauvais, assis sur une pierre plate, de l’autre côté de la faille.

— Attention ! Tu vas l’abîmer !

— Oh, ça craint rien, c’est qu’un vulgaire bout d’bois !

— Pas pour moi, laisse-moi le regarder de plus près !

— Je sais pas, il est à moi, c’est moi qui l’ai trouvé ! chantonne-t-elle, mutine, en le brandissant au-dessus de sa tête tel un trophée.

Cyrille lui arrache le bois des mains ; sa sœur tombe en arrière dans le sable.

— Ça suffit maintenant !

Il dégage un peu plus les algues qui recouvrent leur trésor. Éléonore se relève, enlève le sable de ses genoux éternellement écorchés et, sur la pointe des pieds, s’appuie sur les épaules de son frère pour mieux voir.

— Il y a une inscription ! On dirait des lettres gravées ! C’est dur à déchiffrer, la peinture est écaillée sur ce vieux bout d’machin !

— Un B, un U, je n’arrive pas à lire la suite…