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La Roche-Derrien, 1979.
Lasse de n’obtenir que des remplacements, Muriel fait une pause de la gendarmerie. Sur sa moto, elle arrive dans la charmante petite cité de caractère de La Roche-Derrien près de Tréguier en compagnie de Sophie, amie rencontrée aux vendanges, avec laquelle elle est devenue intime. Elle va aider cette dernière, fille d’un ancien négociant en vin, à remettre en état la cave familiale.
Alors qu’elle nettoie l’une des cuves, Muriel découvre un squelette. Parmi les gendarmes dépêchés sur les lieux, elle recroise Éric Le Bec, son ennemi favori de Pontrieux. L’affaire est classée en suicide. Un meurtre commis près de la chapelle du Calvaire va tout remettre en question. Aidée d’Éric, dont elle se rapproche, Muriel mène discrètement ses investigations… au risque de se mettre sérieusement en danger.
Ce polar social habilement construit, mêlant suspense, action et émotion, offre une passionnante plongée au cœur de La Roche- Derrien, capitale des teilleurs de lin, également connue pour ses couvreurs ardoisiers, ses chiffonniers - les fameux pilhaouerien - et ses marchands de vin. Claire Connan aborde avec sensibilité la place des femmes à la fin des années 70, mais aussi la condition des petites gens d’une communauté, derniers témoins d’une époque révolue.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Claire Connan est née en 1960 à Cherbourg. Depuis plus de trente ans, elle vit à Paimpol. Professeur des écoles à la retraite, elle partage son temps entre petits-enfants, danse et… écriture.
Auteure d’une saga familiale empreinte de légendaire breton et adaptatrice de contes, elle signe avec Les foudres du Jaudy le deuxième tome de sa série de romans policiers, débutée avec Le corbeau des lavoirs.
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Veröffentlichungsjahr: 2022
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CE LIVRE EST UN ROMAN.
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
Depuis une vingtaine d’années, le stouper de La Roche est en décadence. Rossignolic et Louf ont vu l’âge d’or des chiffonniers ; aucun de leurs descendants n’a recueilli l’héritage de leur originalité. On ne les appelle plus Potred ar bravo lien tag abid habit berlij glaz, les gars aux culottes de toile et à la veste de berlij1 bleu. Au moment où les vieilles mœurs tendent à disparaître devant l’uniforme modernité, la poésie populaire se charge, pour quelque temps du moins, d’en transmettre le souvenir.
1. Berlinge ou droguet : étoffe grossière à chaîne de lin (ou de chanvre) et à trame de laine, portée par les paysans en Bretagne aux XVIIIeet XIXesiècles. On dit qu’elle serait l’ancêtre de la toile de jean…
Gwehal en amzer ansien
Oa ket otrone stouperien ;
Na oa ket otro ar stouper,
Met gwisket e oa deuz he vicher.
Honnez ar c’hiz ansienan (bis).
Breman e broded he chemiz,
Ha war he benn eunn tog bourc’hiz :
Koll ar vertu’wit geuill ar c’hiz.
Honnez ar c’biz a zo Breman (bis).
Breman dougont mont’n ho godel…
La chanson des chiffonniers
Autrefois, dans le temps ancien,
N’étaient pas des messieurs les chiffonniers ;
N’était pas un monsieur le chiffonnier ;
Mais il était habillé suivant son métier.
Voilà la coutume la plus ancienne
(la mode d’autrefois)
Maintenant est brodée sa chemise,
Et sur sa tête (il porte) un chapeau de bourgeois ;
On perd la vertu pour suivre la mode ;
Voilà la coutume qu’il y a aujourd’hui
(la mode d’aujourd’hui).
Maintenant ils portent une montre dans leur poche…
Kanoen ar stouperien est une chanson absolument locale ; elle n’est connue qu’à La Roche-Derrien.
Extrait de L’argot des nomades en Basse-Bretagne, Narcisse Quellien.
« Biken na varvo Breiz-Izel ». (« Jamais ne mourra la Bretagne ».)
Narcisse Quellien dans Gousperou an Anaon
La Roche-Derrien, jeudi soir 1ernovembre 1979, cave Lecroguillec.
Le trou d’homme2 happa d’abord les bras tatoués puis le corps musclé et les fesses fermes juste recouverts d’un tricot de peau et d’une culotte taille haute Armor Lux. Les jambes fines glissèrent sans résistance ; les pieds nus, fourmillant d’excitation et d’impatience, s’agitèrent un moment en suspens au bord du trou. Le cube ventru avala enfin sa proie tout entière et… Muriel entra dans la cuve.
La lumière tarda à s’allumer dans l’antre de ciment carrelé de verre, comme si la jeune femme, à genoux dans la lie au fond de la marmite sombre, savourait la sensualité de l’instant.
— Muriel ! Ça va ? appela Sophie Lecroguillec.
La future caviste savait bien que le vin fermenté ne produisait plus ces vapeurs délétères potentiellement dangereuses. Mais pendant les vendanges, elle avait entendu tant d’histoires de décès par asphyxie au CO2 que, confusément, elle s’inquiétait pour son amie. Tant de vignerons en avaient subi la mortelle expérience : les vapeurs d’alcool étourdissaient et tuaient en moins de quatre minutes !
En raison de sa taille menue, Muriel avait insisté pour pénétrer elle-même dans les entrailles de la bête. Le risque, loin de l’effrayer, l’excitait au contraire. De toute façon, qui d’autre l’aurait fait ? Les formes rondelettes de Sophie ne favorisaient guère son passage par l’étroite trappe.
La lampe frontale s’alluma enfin à l’intérieur. Soulagée, Sophie introduisit la lance d’arrosage dans le trou ; l’eau commença à gicler et à envahir la cuve.
— Je t’envoie la pression, cria Sophie. Dirige le jet sur les parois ! J’ouvre le robinet, je regarde si le vin coule.
Sophie tendit ensuite le balai-brosse à Muriel par l’orifice.
— Muriel ? cria-t-elle en l’agitant par le trou d’homme. Brosse en même temps, ça va aider !
Pas de réponse.
— Muriel ? Muriel, réponds-moi ! reprit Sophie, soudain très inquiète.
Toujours pas de réponse. Sophie regretta de ne pas avoir informé son père, André Lecroguillec, de ses projets. Celui-ci les avait pourtant prévenues : cette sixième cuve, qu’il appelait cuve 3H, car située en hauteur au-dessus de la 3B, se trouvait au rebut, obstruée depuis fort longtemps. Le liquide semblait chargé de substances. L’exploitant s’en occuperait plus tard avec Manuel, un de ses gars. Il chercherait ce qui contrariait l’écoulement du vin et ensuite se débarrasserait de la lie. C’était un travail ingrat et les filles, d’après lui, avaient suffisamment à faire.
Mais les deux femmes se moquaient éperdument de l’avertissement. Les trois jours précédents, elles avaient commencé le grand nettoyage des foudres3. Une cuve supplémentaire en plus des cinq autres, ce ne serait pas du luxe pour la petite exploitation. À la nuit tombée, elles s’occuperaient donc, à l’insu du père, du nettoyage de la sixième cuve. Il les féliciterait certainement par la suite. Sophie souhaitait remettre en état la cave comme bon lui semblerait. Elle n’avait plus de comptes à rendre à personne, surtout pas à lui, toujours trop présent. Le vin, une histoire de famille ? Peut-être, mais la propriétaire, c’était elle à présent. Cela faisait plusieurs années que la cave était à l’abandon, il était temps !
— Muriel ?
Lampe de travers sur le front, la tête ébouriffée apparut enfin. Les mèches noires mouillées teintées de violine collées en grappe se dressaient au-dessus du crâne à demi rasé, façon punk qui aurait raté sa coupe.
— Tu as vu ta trombine ? rigola Sophie en lissant machinalement du plat de la main ses cheveux roux coiffés au bol.
— Y’a quelque chose de pas net là d’dans ! s’écria Muriel sans tenir compte de la remarque.
Elle secoua la tête. Des milliers de gouttelettes colorées furent projetées en l’air.
— Je sais, soupira Sophie, mon père m’avait prévenu : des résidus de lie encombrent le fond. C’est pour ça qu’elle n’a été ni entièrement soutirée ni vidée.
— Euh, je pense que c’est autre chose… J’y r’tourne. Ferme l’arrivée d’eau s’te plaît.
— Fais attention quand même.
— T’inquiète.
Elle repartit en exploration et, pour sonder les entrailles de la cuve, tête oscillant de droite et de gauche, promena le pâle faisceau de la lampe sur les parois carrelées de verre. Soudain, elle s’écria :
— Flippant ! Carrément flippant !
— Quoi ? Qu’est-ce qui est flippant ?
— J’ai touché un truc chelou tout dur avec mon pied… Un rat crevé, je pense.
— Un rat ? Quelle horreur ! Moi qui ai déjà peur des souris.
— Bah, c’est sympa un rat. J’en avais justement un apprivoisé dans le… attends, non, non, c’est pas un rat, c’est pas vrai, c’est…
— C’est quoi alors ? demanda Sophie.
Un frisson la traversa.
— C’est… attends… assez volumineux. Forme ovoïde.
— Tu me fais peur !
— Passe ta tête par la trappe, j’éclaire la Chose.
Pas très rassurée, Sophie risqua un œil à l’intérieur. D’un coup de menton, Muriel dirigea le faisceau lumineux vers la Chose. Bras tendu, comme pour l’éloigner le plus possible de son visage, elle brandit sa trouvaille. Éclairées par le feu de la lampe, les orbites d’un crâne lisse les fixèrent soudain comme pour leur jeter un sort. Sophie se mit à hurler, se laissa tomber à la renverse, roula sur le ciment froid, puis se signa avant de se relever. Muriel lâcha le crâne qui, mollement, s’enfonça à moitié dans le magma gluant.
— Ça doit faire une paille que le type ou la nana est là-dedans ! lança-t-elle d’une voix grave. Pas le choix, faut appeler la gendarmerie. C’est bien ma veine, moi qui comptais faire une pause de la maréchaussée ! Le destin me rattrape on dirait. Bon, c’est pas pour me déplaire, j’avoue !
— On verra ça demain ? proposa la jeune rousse. Il est déjà tard et on devrait réfléchir un peu, non ? De toute façon, 1er novembre, c’est férié aujourd’hui… C’est la Toussaint.
— Il doit bien y avoir un gendarme de garde, mais bon… Ouais t’as raison, au point où il en est, le macchabée risque pas de s’échapper. On appellera les keufs à la première heure. J’ai pas envie qu’ils me voient comme ça.
— Qui peut bien être ce squelette ? marmonna Sophie pour elle-même. J’espère que ce n’est pas quelqu’un que j’ai connu. Pourvu que ça ne contrarie pas mon installation !
Elle pivota brusquement vers Muriel :
— C’est contrariant ce cadavre !
— Tu as raison, un cadavre c’est toujours contrariant… ironisa Muriel.
— Oui, mais celui-là est vraiment contrariant !
— Arrête de tourner autour du pot. Où veux-tu en venir ?
— Je voulais dire… si on s’en débarrassait de ce cadavre… contrariant ? Je ne suis pas près de m’installer sinon !
— Tu plaisantes, j’espère ? C’est à une future gendarme que tu dis ça en plus !
— Future gendarme, future gendarme… grommela Sophie entre ses dents, moue au bord des lèvres.
— Oui Madame, future gendarme, ne t’en déplaise. Le sujet est clos, on va faire comme si je n’avais rien entendu. On appelle les keufs demain à la première heure. Sois heureuse que je leur cause pas de ta proposition !
— Finies les copines on dirait bien. Tu te la joues flic à la perfection en tout cas ! Après tout ce que tu m’as balancé sur eux…
— Hé la rousse, arrête tes délires maintenant si tu veux pas t’attirer de gros ennuis, et donne-moi un coup de main pour sortir s’te plaît, je reste pas une minute de plus là-dedans… On y caille un brin et c’est très mal fréquenté.
Muriel passa ses pieds par le trou d’homme, et, avec l’hypothétique aide de Sophie, s’extirpa de la bête de réforme. L’exploratrice parut enfin, méconnaissable, violette et gluante des pieds à la tête, et s’amusa à gesticuler, bras et jambes dans tous les sens.
— Eh… appelle-moi Alien4, tu sais l’extraterrestre dans le film qu’on a vu l’aut’ jour au cinéclub à Chinon. Ou Ellen Ripley je préfère, après tout… à ta convenance ! Le neuvième passager de la sixième cuve… ben on l’a trouvé, enfin ce qu’il en reste ! Je suis sortie du Nostromo5, c’est le principal !
Muriel possédait cette fâcheuse ou délicieuse habitude – selon le point de vue de l’interlocuteur – de tourner en dérision les situations les plus scabreuses.
— Ouais ouais, bien sûr je me rappelle, répondit Sophie tout en lorgnant la trappe de visite de la cuve, c’est le film le plus effrayant que j’aie jamais regardé ! J’aime aller au cinéma, mais la science-fiction, très peu pour moi. Écoute, là je n’ai pas trop le cœur à plaisanter, ni à parler cinoche.
— Ben moi j’ai adoré. Tu préfères certainement Le gendarme et les extraterrestres ?
— Cruchot, très peu pour moi, protesta la jeune rousse un peu boudeuse. On fait quoi pour le cadavre ?
— Sans jeu de mots, on fait pas de vieux os ici. Une bonne douche ne sera pas du luxe !
— N’oubliez pas votre scaphandre Muriel Le Gall-Jacob ! lui lança Sophie. Enfin, rhabille-toi, la brune, tu ne vas pas sortir toute nue.
Le Gall-Jacob… Le Gall, le nom choisi par les Péron, sa famille d’accueil à Quemper-Guézennec près de Pontrieux, pour la protéger de la Gestapo et Jacob celui de ses parents juifs disparus dans les camps6. Après les avoir longtemps tues, Muriel était fière de ses origines.
— Sortir toute nue ? s’écria la brune. Mademoiselle Lecroguillec, si, c’est mon intention.
Sophie ramassa au passage le tas de vêtements balancé par son amie dans un coin. Muriel jeta sur ses épaules la serviette de bain qu’elle avait pris soin d’emporter et, tortillant du derrière, se dirigea vers la porte. Toutes deux s’éloignèrent rapidement sur les quais du Jaudy heureusement déserts à cette heure.
Après s’être lavées et changées, les deux femmes, assises sur le canapé-lit, discutèrent longuement. Sophie revint à la charge dans son souhait de faire disparaître le corps et de taire sa découverte. Mais Muriel, très agacée, tint bon. Dès le lendemain, au petit matin, elles appelleraient les gendarmes, c’était non négociable. Elles se dirigèrent chacune vers son lit ; Sophie fit sa prière puis régla son réveil à sept heures.
Couchée dans le canapé-lit, l’enquêtrice, cerveau en ébullition, entendait les ronflements de son amie dans la chambre à côté et ne parvenait pas à trouver le sommeil. Une heure, deux heures, trois heures, quatre heures, cinq heures… avaient sonné au clocher de l’église Sainte-Catherine toute proche.
Muriel se leva, se rhabilla à la hâte, attrapa la clé de la cave posée sur la commode, sortit, et se retrouva bientôt sur les quais. À défaut de manteau, la brume fine tombée sur la rivière d’automne l’enveloppa. Froid ou excitation, elle frissonna. En face, sur l’autre rive, la haute maison en pierre à l’abandon d’un négociant en vin flottait au-dessus du Jaudy, tel le navire fantôme d’un passé englouti.
Elle déverrouilla la porte de la cave et s’engouffra à l’intérieur. Vite, elle ne disposait pas de beaucoup de temps. Elle reprit sa lampe posée près de la cuve et dirigea le faisceau lumineux par la trappe. D’un côté, elle aperçut d’abord le crâne, et de l’autre le reste du squelette, phalanges dressées émergeant de la lie. Toujours là, mais bon il ne risquait pas de s’échapper.
Muriel se précipita ensuite dans le bureau. Elle avait remarqué que l’un des classeurs à volets roulants était fermé à clé. Elle força la serrure, réussit à l’ouvrir et, après une courte fouille, trouva des papiers qui l’intéressaient. Elle prit des notes et s’empara de quelques photos et documents, même si elle ignorait pour l’instant s’ils allaient lui servir. Elle se réjouit de la longueur d’avance qu’elle venait sans doute de gagner. Puis elle remit tout en place et courut retrouver son canapé-lit. Sophie ronflait toujours. L’enquêtrice repensa un moment à l’enchaînement de circonstances qui l’avaient amenée à La Roche-Derrien et dans cette cave quatre jours auparavant. Elle se dit que, finalement, le hasard faisait quelquefois bien les choses : une nouvelle investigation s’annonçait et elle comptait bien la mener jusqu’au bout. Elle s’assoupit enfin, satisfaite. À sept heures, le réveil de Sophie sonna.
2. Trou permettant le passage d’un homme pour l’inspection et la maintenance d’ouvrage de travaux publics (pont, égouts…) ou d’appareils industriels (cuve, réservoir, chaudière…).
3. Foudre : à l’origine, tonneau de très grande capacité, servant au stockage des alcools.
4. Alien, le huitième passager de Ridley Scott est un film d’horreur et de science-fiction sorti en France en septembre 1979. Ellen Ripley est un des personnages principaux.
5. Nom du vaisseau spatial dans le film.
6. Voir Le corbeau des lavoirs, même auteur, même collection.
Dimanche 28 octobre, quatre jours avant la découverte du corps.
Quatre jours auparavant, la Kawasaki H2, poursuivie par son panache de fumée grise, filait vite, trop vite, sur la départementale 786. Parties de bon matin de Chinon, les deux filles avaient fait la route d’une traite : Angers, Rennes, Saint-Brieuc, Paimpol…
À l’avant de la moto bleu canard, Muriel, toute de cuir noir vêtue, blouson matelassé aux épaules, se tenait droite et fière, ivre de sensations, fortes de préférence. Son permis, elle l’avait enfin obtenu. Jean-Marc, son pote motard qui habitait Saint-Brieuc et l’hébergeait bien souvent, lui avait déniché cette occasion de 1973, une Kawasaki H2, une petite merveille. Deux payes de pseudo-gendarme y étaient passées. Le jour où elle avait enfourché sa fusée pour la première fois était un des plus beaux de sa vie. Jean-Marc l’avait prévenue :
— Fais gaffe à toi. Cette moto est surnommée « La faiseuse de veuves ». Elle peut se montrer méchante si tu ne sais pas la dompter. Je ne voudrais pas être responsable si tu avais un accident !
— T’en fais pas, moi non plus j’en manque pas de caractère. On s’entendra bien.
— Je suis au courant que tu as du caractère ! Je l’ai bien vu en décembre place du Trocadéro ! Tu ne te laissais pas faire avec les autres motards ! C’est ce qui m’a plu chez toi.
— Oui, le départ du premier « Paris Dakar », j’aurais raté ça pour rien au monde. J’enrageais à l’arrière sur ta moto. J’aurais tellement voulu la conduire ! Mais bon, Martine de Cortanze est arrivée 19e au classement général, pas mal pour une simple femme, non ? Elle a gagné la Coupe des Dames, tu t’rends compte ?
— Tu aurais préféré une Honda 250 XLS, celle que pilotait Martine ? s’était amusé Jean-Marc.
— Oh, elle est faite pour l’enduro celle-là, sortie en 78, donc de toute manière hors de prix et introuvable en occasion !
— Je te fais marcher ! Je sais bien qu’elle n’est pas faite pour toi.
— Ouais, s’était exclamée Muriel en lui décochant un coup de coude viril, la Kawa est ab-so-lu-ment parfaite !
Derrière Muriel, Sophie, rencontrée aux vendanges, s’agrippait fermement des deux mains à la barre de maintien. Sophie, jeune femme d’une vingtaine d’années, yeux verts délicieux, petite et ronde jusqu’à ses cheveux roux coiffés coupe boule. Leurs bagages se résumaient au sac qu’elle portait sur le dos ; les deux amies avaient l’habitude de voyager léger, enfin surtout Muriel. Elles avaient passé quinze jours mémorables au domaine La Martinière à Chinon. Le propriétaire était une connaissance de longue date d’André Lecroguillec. D’après lui, 1979 serait un très bon millésime pour le Chinon rouge : hiver froid et humide, printemps doux, été ensoleillé, des conditions parfaites pour un vin de qualité !
Avec plusieurs autres vendangeurs, Sophie et Muriel logeaient dans un gîte pas loin du domaine. Les deux femmes et Pascale, une dame plus âgée qui venait aux vendanges depuis plusieurs années, se retrouvèrent dans la même chambre. Pascale arrondissait ainsi ses fins de mois et, son René n’étant plus de ce monde, améliorait sa maigre pension d’épouse d’agriculteur. Cerise sur le gâteau, elle réalisait, comme elle se plaisait à le dire, sa « cure de jouvence » de l’année.
— Tant que je peux faire ça, c’est que je suis encore en vie… répétait-elle à qui voulait bien l’entendre.
Comme elle rabâchait sec, ils étaient peu nombreux.
C’est dans cette chambre que la dernière nuit, entre courbatures et dos en charpie, s’effectuèrent les premiers rapprochements entre Muriel et Sophie. Elles s’étaient couchées harassées de fatigue. Sophie n’avait même pas eu le courage de faire sa prière. Amusée, Muriel l’observait chaque jour se prêter à genoux à son rituel quotidien. Le repas bien arrosé de fin de vendanges sur fond de l’excellent millésime 78 de l’année précédente sorti pour l’occasion s’était poursuivi tard dans la nuit. C’était souvent pendant la veillée de départ que se formaient les couples « du dernier moment ».
L’air de rien, Sophie s’était glissée contre Muriel sous les draps du petit lit. La motarde ne l’avait pas repoussée, au contraire… La fatigue, le soleil plombant de l’après-midi, et surtout le ratafia du patron, l’apéritif du vigneron – moût de raisin, eau-de-vie et sucre, migraine assurée, le mal par le mal – avaient fait le reste. Le vieux viticulteur avait raconté des anecdotes d’alambic, de contrebande et d’alcool. L’Espagnol avait chanté des airs d’opéra catalans. Elles avaient même dansé. Au petit matin, Pascale les avait surprises enlacées.
— Bah les filles, je dirai rien, avait-elle soupiré en levant les yeux au ciel, vos histoires de minous, ce ne sont pas mes affaires ! Et y’a pas d’mal à s’faire du bien.
Muriel avait tout de suite regretté son égarement de la nuit. Elle en avait repéré les prémices bien sûr : les mains qui se touchent fortuitement pendant la cueillette entre deux coups de sécateur, les compliments à peine déguisés, les regards appuyés au-dessus des grappes… Cela ne lui déplaisait pas. Les vendanges et leur ambiance si particulière étaient propices aux amourettes, sans lendemain pour la plupart.
— Aujourd’hui, chacun va regagner ses pénates. Je vais retrouver mon train-train quotidien, en solitaire, avait ajouté Pascale en rassemblant ses affaires. Muette comme une tombe, promis.
Regagner ses pénates ? Oui, en théorie, la fin des vendanges avait sonné et chacun retournait chez lui, des souvenirs plein la tête. Mais, la veille, dans l’euphorie de cette soirée bien arrosée, Muriel avait accepté la proposition de sa nouvelle amie : l’aider à nettoyer et à remettre en état de marche sa petite entreprise, une cave à La Roche-Derrien, léguée par son père vieillissant. Elle avait hésité, mais Sophie avait insisté :
— Viens à La Roche-Derrien, Muriel, s’il te plaît. J’ai besoin de toi.
— Y’a du vin là-bas ? C’est pas plutôt du cidre ?
— Oui, la Bretagne est une terre à cidre, mais du vin il y en a toujours eu, depuis l’Antiquité. Pas mal de négociants de La Roche-Derrien ont été d’abord cidriers puis ont commencé à pratiquer le commerce du vin. Nous sommes dans ce négoce depuis longtemps. Trois ou quatre générations je dirais. C’est vraiment une tradition familiale.
— De père en fils donc… ne put s’empêcher de remarquer Muriel.
— Euh… oui, mais là, ce sera de père en fille ! Faut bien bousculer les pratiques. Les temps changent.
— Oui, les temps changent, répéta Muriel, éternelle défenseuse des droits des femmes.
— Je me suis intéressée à l’histoire de ce commerce, s’enflamma Sophie, joues écarlates, alcool aidant. Tout ce qui touche au vin me passionne ! « C’est important de connaître le passé de l’entreprise. La mémoire du chais, c’est important ! », comme dit mon père. Les premiers marchands de vin se sont installés dans les ports et le long des rivières au XVIIe siècle, ça date !
— T’es incollable sur le sujet on dirait !
— Exact, continua la bavarde, sur sa lancée, étourdie de paroles. Il y a eu la conquête de l’Algérie ; les colons français ont planté des vignes et créé de grands domaines. Les Bretons préféraient le vin d’Algérie plus fort en alcool. Comme il était moins fragile, il se conservait mieux et était plus facile à transporter, par pinardiers. Alors le commerce s’est développé.
— Sophie ?
— Depuis longtemps, poursuivit la future caviste complètement embarquée par le sujet, on exportait, des pommes de terre, des ardoises, des palettes de conserves aussi fabriquées à Quintin… et on importait du vin, des fruits, des épices…
— Oh là, tout cela est vraiment intéressant ! s’écria Muriel.
Elle était sincère. Encouragée, Sophie continua de plus belle :
— Après, l’Algérie a obtenu son indépendance et a fermé les robinets, arraché des vignes. Le commerce du vin a vacillé et…
— Eh Sophie ! Stop ! Tu m’as convaincue. Je viens !
Après les événements de la nuit, elle faillit renoncer. Mais elle avait promis de ramener la jeune rousse à La Roche-Derrien derrière sa moto. Il serait bien temps plus tard de mettre fin à cette amourette vigneronne qui l’embarrassait plus que de raison. Sophie comprendrait, enfin elle l’espérait.
De plus, cette mission à La Roche-Derrien l’intéressait bien. Muriel appréciait le bon vin et surtout les nouvelles expériences. Depuis son enquête à Pontrieux l’année précédente, Muriel avait erré de remplacement administratif en remplacement administratif, de gendarmerie en gendarmerie, de déconvenue en déconvenue. Décidément, elle ne deviendrait jamais une docile gratte-papier ni une massacreuse de machine à écrire, même si elle excellait dans le rôle. Elle était lasse du peu de considération qu’on lui accordait et en manque cruel d’adrénaline. Les femmes sur le terrain dans la gendarmerie, ce n’était pas encore pour tout de suite ; elle n’était pas certaine d’avoir la patience d’attendre.
Les deux vendangeuses enfourchèrent donc la Kawasaki H2. Jusqu’au dernier moment, Muriel avait hésité à accepter la proposition du vigneron : la vigne avait besoin de bras à l’année. En hiver pour préparer les piquets, puis pour les tailler, pour mettre en terre les jeunes plants, pour sulfater, surveiller… Le vigneron avait remarqué que Muriel ne rechignait pas à la besogne. Mais elle avait promis ; elle déclina donc l’offre. De toute manière, même si elle avait goûté la parenthèse, sa vie n’était pas là. Elle ne savait pas encore tout à fait où, mais pas là.
À la demande de Sophie, les filles s’accorderaient une courte pause à Tréguier. À toute allure, la moto franchit le pont Canada au-dessus du Jaudy et gagna le quai de l’autre côté. Sophie se hâta de sauter à terre et se frotta les reins.
— J’ai le dos en compote à cause des vibrations ! se plaignit-elle en enlevant son casque. Il fait chaud là-dessous.
— Toujours à râler ! Les malheurs de Sophie… la suite. C’est pas plutôt tes deux semaines de vendanges qui ont massacré ton dos ?
— Sur certains sujets, rien ne sert d’argumenter à ce que je vois ! soupira Sophie en secouant ses cheveux pour leur redonner leur forme. Il était une mauvaise foi : la tienne.
— En tout cas, moi j’ai pris mon pied ! s’exclama la jeune motarde. Une bécane de ouf ! Ça crépite, ça vibre, ça claque, ça pétarade, ça glougloute ! Ouah, une vraie bête de course !
— Peut-être, mais tu roules bien trop vite.
— Allez, ça continue ! protesta Muriel piquée au vif. Bon, dis-moi plutôt pourquoi tu m’as demandé de nous arrêter ici. Il y avait plus court, par Pouldouran. Mais il aurait fallu tourner avant le pont Canada.
Impatiente de remonter sur son bolide, la motarde n’avait pas ôté son casque.
— Regarde en face, sur l’autre rive, côté Trédarzec, dit Sophie. Je voulais te montrer les anciennes arches en pierre du pont Canada. Quand j’étais petite, je venais avec mon père assister au déchargement des marchandises des pinardiers comme Le Sloughi et L’Étoile de Casablanca sur les quais de Tréguier. Enfin, quand il était décidé à m’emmener… Ce déchargement se faisait autrefois au port de La Roche-Derrien, le long du Jaudy, tout près de notre cave. Mais ça, j’ai pas connu !
— Te voilà repartie… rigola Muriel.
— Ben oui, mon père a assez râlé pour que je m’en souvienne ! Il radotait : « La mémoire…
— Oui, je sais : « La mémoire du chais…
— C’est important ! » termina Sophie en riant. Maintenant tout se fait par la route. Muriel, pour ce qui s’est passé au gîte hier soir…
— Sans transition ! Plus tard, plus tard !
Sophie avait cette manie, que l’on aurait pu considérer comme fâcheuse, de sauter en permanence du « coq à l’âne ». Muriel s’y était habituée. Cela faisait partie intégrante du personnage et participait à son charme.
— Le sujet te chagrine, grogna Sophie. Pourtant, sur le moment, tu disais pas non !
— Pour être honnête, j’ai pas détesté, admit Muriel. Mais j’suis un peu paumée. On repart ?
— Tu manipules les gens, Muriel, tu prétends les aimer et après tu les jettes.
— Je suis comme ça, entière et libre, excuse-moi, pérora Muriel en haussant les épaules. C’est à prendre ou à laisser !
— J’ai faim, s’exclama Sophie, sans transition, sur fond de gargouillis intestinaux.
— T’as toujours faim.
— Mon ventre est réglé comme une horloge. Il est 13 heures tout de même.
— N’oublie pas qu’on est dimanche !
— Dimanche ou pas, j’ai la dalle ! Arrête-toi à La Roche, place du Martray, s’il te plaît. Ils proposent des sandwichs au bar. J’espère qu’il en reste.
À cheval sur sa bécane, la motarde avait déjà remis les gaz. Sophie, résignée, s’installa derrière elle.
— C’est reparti ! annonça Muriel. Accroche-toi !
La Kawasaki se cabra. Après avoir longé le Jaudy un moment, les deux femmes effectuèrent une entrée fracassante dans La Roche-Derrien. La moto tressauta sec sur les pavés. Charitable, Muriel pila face au bar, place du Martray. Pendant que l’affamée courait acheter des sandwichs, elle observa en face d’elle les vieux logis de La Roche-Derrien, et la maison la plus haute, à pans de bois, colombages rouges, du XVe siècle, l’une des plus anciennes de la ville.
— C’est La Maison Rouge, s’écria Sophie, surgissant du bar, moustaches mayonnaise, petits morceaux de blanc d’œuf au coin des lèvres, tout en croquant à pleines dents dans son sandwich au poulet. Tiens je t’ai pris un jambon, œuf, fromage. T’inquiète pas, j’ai enlevé les tranches d’œuf, je sais que tu n’en raffoles pas.
— Merci, c’est bien aimable de ta part, soupira Muriel, et tu les as mangées.
— Ben oui… faut pas gâcher ! Dans la cour arrière de La Maison Rouge se trouve la cidrerie Savidan installée dans les dépendances, continua Sophie, toujours sans transition. Quinze cuves en tout, je crois ! C’est autre chose que notre… ma petite exploitation et ses six cuves… dont une au rebut.
— Mieux vaut un petit chez soi… commença Muriel.
— Qu’un grand chez les autres, oui je sais, termina la gloutonne, bouche pleine, et notre vin, le Dom Jaudy, n’avait rien à envier aux autres cuvées. Mais quand même, quatre négociants en plus de nous sur la commune, ça fait du monde, la concurrence est rude. Tu termines pas ton sandwich ? J’ai hâte de me poser un peu. Mon père nous attend.
— Plus trop la dalle…
Sophie n’hésita pas et s’empara sans sommation du reste du casse-croûte.
Elle crut bon de se justifier, en se léchant les babines :
— Les voyages, ça creuse…
— C’est le retour à La Roche-Derrien qui te met ainsi en appétit ?
— Peut-être bien. Rochoise un jour, Rochoise toujours !
Dimanche 28 octobre, maison Lecroguillec.
Elles descendirent la rue de la Fontaine et rejoignirent rapidement le quai le long du Jaudy, pas loin de l’emplacement de l’ancien port. C’est là en fond de ria qu’autrefois étaient déchargées les marchandises destinées à la Ville Haute. Légèrement en retrait du chemin se dressait la demeure familiale Lecroguillec. Juste au-dessus, le clocher de l’église Sainte-Catherine lançait sa flèche à travers les nuages. À droite, la chapelle du Calvaire, élégante proéminence grise, se détachait sur la motte féodale surplombant les carrières d’ardoise, et dominait la Ville Basse.
Sophie poussa le lourd portail en fer à deux vantaux, hérissé de pointes fleur de lys. Muriel la suivit en déplaçant difficilement sa moto sur les gravillons de l’allée.
Le père de Sophie, canne à la main, faisait les cent pas, boitillant entre la porte en arc plein cintre de l’imposante bâtisse en pierre et sa fantaisie, une petite fenêtre à entourage de brique. Il fronça ses épais sourcils en les voyant arriver et se figea, menton interrogateur. De toute évidence, sa fille ne l’avait prévenue ni du moyen de transport du retour ni de la présence de Muriel.
Bouc et cheveux grisonnants, l’homme, très soigné, foulard élégamment noué sur sa chemise blanche impeccable, affichait une belle prestance et une assurance sans limites. La jeune motarde le détesta d’emblée. Elle ne baissa pas les yeux et, insolente, le toisa. Sophie alla à la rencontre de son père. Il l’embrassa du bout des lèvres sur le front.
— Tu es en retard. C’est qui elle ? lui lança-t-il, menton en avant vers Muriel.
— Muriel, une amie.
— Viens manger ce soir, on en reparle. 19 heures sans faute. Il reste du poulet de ce midi.
— Toutes les deux ?
— Oui… emmène ta copine si tu veux… répondit-il, manifestement à contrecœur.
— Suis-moi Muriel, on va s’installer, dit Sophie.
— Dis-lui de stationner sa moto près du garage : avec ses roues, elle a creusé mes gravillons !
Muriel manqua de rétorquer qu’il pouvait s’adresser directement à elle, mais Sophie l’entraîna vers une des dépendances du parc, autrefois maison du jardinier. Basse, recouverte de lierre et de vigne rouge, aux fenêtres blanches à la peinture écaillée, elle ne comptait que deux pièces : une salle à manger cuisine et une chambre.
— C’est rustique, mais on sera plus tranquilles. J’ai eu l’autorisation de mon père de l’aménager à ma guise.
— Chic à lui ! ironisa Muriel. C’est parfait ! Aucune envie de crécher chez ton vieux.
Muriel décréta, au grand dam de Sophie, qu’elle squatterait le canapé-lit. Sophie enleva ses affaires du sac. Il ne resta plus que celles de Muriel, bourrées dans le fond, se réduisant au strict minimum : un savon, une serviette de toilette, un peigne, quelques sous-vêtements et des habits encore tachés du « sang » de la vigne.
— Je te prête une chemise de nuit ? proposa Sophie. J’en ai récupéré plusieurs dans l’armoire de ma mère.
— Sans façon, grimaça Muriel. Tu devrais quand même savoir que j’dors… à poil !
— Ce soir, on mange chez mon père, annonça Sophie. 19 heures. Pas question de refuser, tu penses bien.
— Toi, ce soir, tu manges chez ton père. Comme il avait pas l’air ravi de me voir, je ne lui manquerai pas. Il doit me rester une banane et une boîte de pâté Hénaff. Allez, dépêche-toi la rousse, 19 heures sans faute !
— Comme tu préfères.
Elle ouvrit un coffre à bijoux, choisit un collier de perles blanches.
— Aide-moi à l’enfiler s’il te plaît, demanda-t-elle à Muriel.
— Toi, un collier ? Je ne savais pas que tu portais d’la quincaillerie.
— Oh ! J’ai évité d’en apporter aux vendanges ! Je les porte pour faire plaisir à mon père. Il veut que je sois coquette. C’est la boîte à bijoux de ma mère.
Muriel jeta un œil sur les colliers, bagues, bracelets…
— Que de la valeur, pas de la tocaille. C’est elle qui te les a offerts ?
— Euh, non, c’est mon père, là où elle est, elle n’en a pas besoin… et quelqu’un aurait pu les lui voler.
— Que de bonnes raisons… Tu ne me parles jamais de ta mère, s’étonna Muriel. Là où elle est, ça veut dire quoi ? Je n’ai pas osé poser de questions. Elle est morte ?
— Morte ? Oh non ! Enfin… c’est tout comme. Elle se trouve dans une maison de repos à Minihy-Tréguier. Elle a fait une grosse dépression et mon père a préféré l’envoyer là-bas pour éviter qu’elle ne mette fin à ses jours. Ils l’abrutissent de médicaments.
— Tu vas lui rendre visite ?
— Pas souvent, je l’avoue, soupira Sophie en tournant machinalement entre pouce et index une perle de son collier, presque jamais en fait. À Noël, pour la fête des Mères… C’est mon père qui fait la conversation. De toute façon je n’ai rien à lui dire, elle regarde dans le vide, elle ne parle pas, elle n’est pas vraiment là.
Pendant que Sophie dînait avec son père, Muriel sortit de son sac la banane écrasée, la boîte de pâté entamée et encore dessous, tout écornés, quatre livres de poche qu’elle avait subtilisés au gîte. Enfin cinq : deux Frédéric Dard, deux Harlequin et… un cinquième, presque incongru, qui semblait s’être trompé de destination. L’Assommoir de Zola… Muriel, encore tourneboulée par sa nuit, l’avait embarqué par erreur. Elle refourra les autres dans le sac, commença, presque malgré elle, à parcourir quelques passages, et, contre toute attente, en éprouva une certaine satisfaction. Sa lecture fut interrompue par des claquements de porte. Sophie rentrait prématurément de son dîner ; la discussion avec son père avait été houleuse et elle n’avait manifestement pas envie d’en parler.
