Le sang du calvaire - Claire Connan - E-Book

Le sang du calvaire E-Book

Claire Connan

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Beschreibung

Le suicide d’une pèlerine, la disparition d’un Britannique professeur de littérature française, la découverte d’un crucifié au calvaire de Réparation : plusieurs sombres faits divers secouent Tréguier, capitale historique du Trégor, alors que s’y déroule un colloque sur Ernest Renan.

De passage dans la cité épiscopale pour un « Tro Breizh » des motards, Muriel est rattrapée par son destin d’enquêtrice.

Pour aider Jenny, une jeune étudiante anglaise, la motarde est prête à tout, même à intégrer, l’espace d’un été, la gendarmerie de Tréguier. Elle y retrouve Éric Le Bec, son ancien collègue et meilleur ennemi.

Fidèle à son habitude, elle mène également ses propres recherches en parallèle. Ces affaires sordides ont-elles un rapport entre elles ? Et si, au-delà de ces énigmes, elle perçait le mystère du « Broyeur de lin » ?

Ce roman émaillé d’anecdotes authentiques vous tiendra en haleine jusqu’à un dénouement plein de surprises. Nul doute que cette virée dans la ville d’Ernest Renan ravira tous les amateurs de polar, d’Histoire et de Bretagne.




À PROPOS DE L'AUTRICE




Claire Connan est née en 1960 à Cherbourg. Depuis plus de trente ans, elle vit à Paimpol. Professeur des écoles à la retraite, elle partage son temps entre petits-enfants, danse et… écriture. Elle est auteure d’une saga familiale empreinte de légendaire breton et d'un polar aux éditions Palémon et adaptatrice de contes aux éditions le Héron d'argent.

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Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Page de titre

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CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

À mes enfants, mes petits-enfants,mes parents, mon époux,

Carte

« Tréguier, ma ville natale, est un ancien monastère fondé, dans les dernières années du Ve siècle, par saint Tudwal ou Tual, un des chefs religieux de ces grandes émigrations qui portèrent dans la péninsule armoricaine le nom, la race et les institutions religieuses de l’île de Bretagne. »

Ernest RENAN, Souvenirs d’enfance et de jeunesse, Le Broyeur de lin.

Le personnage de Waren Blacksmith est librement inspiré de Colin Duckworth, professeur d’université d’origine anglaise, acteur, écrivain (1926-2012) à qui l’on doit l’enquête la plus fouillée sur Le Broyeur de lin.

« Amis lecteurs, n’allez surtout pas croire que tous les Bretons sont des jeteurs de sorts. Seulement, et comme on est jamais trop prudent… faites quand même attention la prochaine fois que vous taquinerez un Armoricain ou médirez sur son pays « où il pleut tout le temps ». Et méfiez-vous qu’il ne connaisse pas quelque pèlerinage à une vieille statue de bois. Vous pourriez bien vous faire couper la langue pendant votre sommeil, ou vous retrouver tout droit rendu au Paradis des Crucifiés… »

Gwendal GAUTHIER, Saint Yves-de-Vérité la statue meurtrière, la plus fantastique histoire vraie de sorcellerie en Bretagne.

Prologue

Juin 1979, un an avant les faits, Trédarzec

Toute courbée, l’ombre silencieuse progressait lentement sur le chemin. Nul besoin de lampe, Andrée Le Garsmeur connaissait la route par cœur. Le commanditaire était venu la chercher chez elle, et, comme convenu, l’avait déposée un peu plus haut, au niveau du colombier. La vieille femme souhaitait accomplir seule son pèlerinage nocturne. Elle maîtrisait bien sa spécialité et la procédure secrète à respecter pour se faire écouter de saint Yves-de-Vérité, défenseur des pauvres, des veuves et des orphelins, grand justicier, redresseur de torts1…

Solange, sa grand-mère, « Pèlerine par procuration », avait officié avant elle. Elle effectuait alors des pèlerinages que certaines personnes, malades ou autres, ne pouvaient accomplir elles-mêmes.

Ce pèlerinage-là était particulier. La pèlerine portait plainte à Saint Yves en son nom propre. Le demandeur ne se rendait pas lui-même sur place devant le juge.

À l’époque, le bac franchissait le bras de mer. Conformément à l’usage, Solange, crâne protégé d’une coiffe, blottie sous son grand châle de laine, restait muette pendant le trajet. L’embarcation la déposait sur la grève. L’accès était difficile. Toujours silencieuse, la pèlerine grimpait péniblement le sentier sombre de la falaise se faufilant entre les hauts talus de chênes et d’ajoncs, et enfin atteignait la chapelle.

Le saint, sous la forme d’une statue en bois aux couleurs effacées par le temps, y avait son tribunal et tenait ses audiences tous les lundis au crépuscule. Solange échangeait la clé de l’oratoire contre une modeste redevance versée au locataire du champ. Ensuite, elle lançait une poignée de clous rouillés par la lucarne, refermait la porte, se signait, puis allumait une chandelle. En dépit de son profond respect, elle secouait, pour en faire descendre l’esprit, la statue du Saint assoupi dans la solitude de la chapelle isolée puis lui exposait son affaire :

— Tu es Zantic-ar-Wrionez2. Je te voue « un tel ». Si le droit est pour lui, condamne-moi. Si le droit est pour moi, qu’il meure dans les délais rigoureusement impartis.

Elle déposait une offrande aux pieds de saint Yves-de-Vérité – une pièce marquée d’une croix tracée de son doigt humecté de salive –, récitait trois Pater, trois Ave et trois de profundis, en prenant les versets à l’envers.

Le délai était d’environ neuf mois. Le voué se desséchait alors sur pied et mourait dans l’année. L’adjuration était risquée et donc bien rémunérée. Il fallait être sûr de son bon droit, car le vouage pouvait se retourner contre la plaignante.

Atteinte d’un handicap qui l’empêchait de travailler aux champs, Andrée avait repris le flambeau de son aïeule. Depuis la démolition de l’oratoire et la vente de l’autel, la cérémonie s’avérait plus aléatoire. Le bac ne transportait plus de passagers à cet endroit de la grève. Le sentier envahi de ronces et de feuillages n’était plus vraiment praticable. Le recteur de Trédarzec avait caché la statue dans le grenier du presbytère. Son sacristain avait été voué et était mort peu de temps après. L’abbé K avait alors décidé qu’en ces lieux, on ne vouerait plus personne à Saint Yves.

Après 1879, il ne restait plus de l’ossuaire désaffecté qu’un pan de mur et un rentrant de maçonnerie, encastrés dans le talus. Les pierres sèches disparaissaient sous un manteau de ronces, lierre et chèvrefeuille entremêlés. Les pèlerinages avaient malgré tout perduré.

Ce soir-là, Andrée se glissa sous les ormes, planta une chandelle dans le sol, l’alluma, jeta les clous et une pièce de monnaie à terre en guise d’offrande puis pria face au muret, à l’endroit où se dressait naguère la statue du saint justicier.

Elle prononça la formule qui, au fil du temps, s’était simplifiée :

— Tu sais pour quoi et pour qui je viens ; tu es payé ; fais justice.

À presque quatre-vingt-quinze ans, la vieille femme s’était juré de ne plus entreprendre ces missions clandestines qui l’épuisaient. Mais le demandeur avait insisté et elle ne pouvait rien lui refuser. Cette nuit-là, elle rentra chez elle toute tremblante, à demi morte de froid. Elle décida que ce serait sa dernière fois. Elle ne croyait pas si bien dire…

1. D’après Le Broyeur de lin, Souvenirs d’enfance et de jeunesse, Ernest Renan.

2. Le petit Saint de la Vérité.

1

Nuit du 2 juillet 1980, Tréguier, quais du Jaudy

« Il me semble souvent que j’ai au fond du cœur une ville d’Is qui sonne encore des cloches obstinées à convoquer aux offices sacrés des fidèles qui n’entendent plus. »

Ernest Renan, préface de Souvenirs d’enfance et de jeunesse, 1883.

Il pleuvait fort sur la Grand-rue3. Une pluie d’orage soutenue, droite et drue.

Essuie-glaces en délire, l’homme descendit l’étroite artère médiévale en pente raide, franchit à tombeau ouvert les portes de la ville, puis se gara sur les quais du Jaudy déserts à cette heure. L’obscurité étant totale, il laissa ses phares allumés pour que son « Rendez-vous »le repère sur le parking, puis enfila son masque. Un masque absolument terrifiant. Une tête de gargouille aux cornes démoniaques et aux plis qu’on eût cru sculptés dans la pierre de la cathédrale. La gueule béante, avide de désirs, de fantasmes inassouvis, laissait apparaître en son centre les lèvres molles et le menton râpeux.

Impatient, il sortit sa montre gousset de sa poche, y consulta l’heure, puis la posa sur le tableau de bord. Afin d’œuvrer à son aise, il s’installa à l’arrière du véhicule.

L’homme gargouille n’attendit pas longtemps.

La toute jeune fille, dix-huit ans à peine, apparut bientôt dans le faisceau lumineux, au rendez-vous malgré l’heure tardive, malgré l’orage, malgré les seaux d’eau qui dégringolaient sur la cité et sur sa robe à fleurs jaunes un peu courte. « Un p’tit coin d’Paradis contre un coin d’parapluie… » Ni capuche ni pépin. Pour le Paradis, elle repasserait…

Devinant le regard de l’homme fixé sur elle, sur ses cheveux coulant le long de son visage juvénile, sur ses seins menus moulés, tendus sous le tissu détrempé… elle prit la pose et offrit au voyeur son corps suintant de sensualité. Les gouttelettes d’eau du ciel dégoulinaient au cœur de son cou frissonnant. Prémices pour lui de plaisir interdit. Il entrouvrit sa portière.

— Bonsoir, Ange, marmonna-t-il. Monte, ma petite.

Il s’efforçait de racler sa gorge, d’insuffler à sa voix des intonations rocailleuses.

— Bonsoir, monsieur P.

La jeune fille s’engouffra dans l’habitacle. Elle avait l’habitude. Alors que la grosse pluie martelait le capot et y imprimait son empreinte, elle souleva sa robe, ferma les yeux et pensa à autre chose pendant que l’homme gargouille la pénétrait. Le contact rêche de la barbe mal taillée blessa la peau fine des petits seins tendus.

Corps moites, viol consenti, affaire bâclée, vitres embuées.

Monsieur P. proposa ensuite à l’adolescente de la raccompagner jusque chez elle, de l’autre côté de la rue Marcellin-Berthelot, après le jardin public.

— Pas la peine. Il n’y a personne à cette heure ! protesta mollement Ange.

La jeune fille se la jouait fière. Le jardin public ne l’effrayait pas trop, elle s’y était tant amusée enfant, mais elle détestait, surtout la nuit, passer devant les trois immenses croix grises dressées sur leurs colonnes de granit, le Christ au milieu, et ses deux larrons de part et d’autre. Les visages, pourtant figés dans la pierre, semblaient la suivre de leurs yeux creux. Et s’ils descendaient de leur socle pour l’entraîner dans leur mort lente ?

Impatient de quitter l’endroit, monsieur P. n’insista pas.

— Prends garde, on n’y voit pas à deux pas, conseilla-t-il.

— Je connais le quartier par cœur ! protesta Ange. Mais la pluie me brouille les yeux.

— À samedi ! Même heure. N’oublie pas : mets ta petite robe à fleurs.

Ange agita le billet de cent francs, le plia, et le rangea à l’abri dans sa culotte.

— Je n’oublierai pas.

— Amène une copine la prochaine fois. Cent francs chacune. Pas ici, c’est plus excitant mais trop risqué… Là où tu sais. Sois discrète.

— À samedi, monsieur P.

L’homme attendit un peu, le temps de rajuster son pantalon, d’y comprimer à grand-peine sa bedaine flasque et de vérifier aux alentours que la voie était libre. Il s’extirpa de l’arrière de la voiture, attrapa sa lampe torche et la braqua sur la jeune fille. Lascivement, il s’amusait à faire danser le halo lumineux le long de la fine silhouette moulée dans sa robe mouillée. De bas en haut, il la possédait encore.

Un premier grondement de tonnerre retentit. Ange se retint de courir ; elle savait que l’homme la matait de son œil lubrique. Malgré tout, elle avait sa fierté. Dès qu’elle entendrait le bruit du moteur, elle foncerait, tête baissée : elle n’habitait pas très loin dans le quartier. Réfrénant les battements de son cœur, elle s’arrêta devant le calvaire de Réparation, cligna des yeux, sortit un mouchoir dégoulinant de sa poche et essuya ses cils gorgés d’eau.

Les cloches de la cathédrale Saint-Tugdual égrenèrent leurs douze coups de minuit qui troublèrent un instant la tranquillité de la cité endormie. Le calme revint. Anormal.

Soudain, un éclair suivi par le fracas du tonnerre pénétra le ciel noir et creva le silence. Ange leva la tête. La fulgurance blanchâtre, tel un suaire, enveloppa la statue du Christ.

C’est à cet instant précis qu’à travers les grilles, elle la vit. L’adolescente écarquilla les yeux pour mieux distinguer la forme en suspension sur la croix grise, sous la pluie violente.

Bouche ouverte, Ange poussa un premier cri strident et étouffa le second, sec, bloqué au fond de sa gorge. Ses jambes se dérobèrent. La jeune fille s’accrocha aux barreaux pour ne pas tomber puis chercha à quitter les lieux au plus vite. Déboussolée, elle commença à divaguer de gauche à droite.

Alerté par cette soudaine agitation, monsieur P., masque toujours sur le visage, rejoignit rapidement la gamine. Ange sursauta : elle ne s’habituerait jamais à ces monstrueuses faces de carnaval.

— Qu’est-ce qu’il se passe, ma chérie ? susurra-t-il d’une voix grasse. On dirait que tu as aperçu le diable !

— Là-haut…

Elle désigna de son doigt tremblant la croix, celle de droite. Le regard de monsieur P. suivit le doigt. Mais les ténèbres poisseuses étaient retombées sur le calvaire.

L’homme dirigea sa lampe vers l’apparition et bredouilla :

— Mais… comment… tient-il ?

— Allons-nous-en ! supplia Ange.

— Reste là, ordonna-t-il. Je vais voir ça de plus près.

Monsieur P. se retint à temps d’ôter son masque. Faisceau de lumière en avant, il poussa la grille, pénétra dans l’enceinte du calvaire, s’approcha des statues et leva la tête pour mieux considérer le mystère du Saint-Esprit. Sur la croix du mauvais larron, le pitoyable pantin, bras écartés, juste vêtu de sa chemise ouverte, semblait flotter dans les airs. L’eau ruisselait sur la bouche bâillonnée, formait des sillons sur la peau blanche et, détail incongru, ricochait sur le sexe offert.

— Oh, mon Dieu, s’écria monsieur P. Lui ? Ce n’est pas possible… Il l’a tué… Je serai le prochain.

Dévorée par la curiosité, Ange s’était approchée elle aussi. Mains tremblantes devant les yeux pour occulter la vision d’horreur, elle continuait à observer la scène entre ses doigts écartés.

— Je t’avais dit de rester là-bas ! grogna l’homme. Bon, file chez toi et appelle les flics.

— Ma mère ne doit pas savoir que j’ai fait le mur, protesta Ange.

Elle réfléchit et soupira :

— Elle doit cuver à cette heure.

— Téléphone, mais surtout ne cause pas de moi, insista monsieur P. Ne donne pas ton nom non plus. Tu entends ? Dis seulement que tu as vu un macchabée au calvaire. Rien de plus.

— Quand il fera jour, quelqu’un le trouvera bien et préviendra les flics à ma place ! suggéra l’adolescente.

— Non, appelle, ordonna-t-il, plus soucieux de son devoir de citoyen que de son devoir d’homme.

Monsieur P. s’éloigna rapidement, grimpa dans sa voiture, glissa sa montre gousset dans sa poche, ôta son masque, essuya de la manche son crâne suintant, et se hâta de quitter les quais déserts. L’obscurité était totale. La rivière bouillonnait. Les grains lourds martelaient de plus belle la surface de l’eau fouettée par les violentes bourrasques.

Choquée par les minutes qu’elle venait de vivre, Ange rentra chez elle et appela les forces de l’ordre.

— La gendarmerie, j’écoute !

Surprise par le ton autoritaire, la petite raccrocha derechef. Grelottante, elle attendit un peu devant le téléphone, mains jointes comme pour réciter sa prière. Enfin, elle respira un grand coup et composa le numéro.

— Allô…

— La gendarmerie, j’écoute ! Parlez !

Ange hésita, le temps d’entendre la cloche de la cathédrale sonner la demi-heure, puis lâcha en un souffle :

— Mort sur une des croix du calvaire !

À cet instant, sa mère qui, l’espace d’une seconde, émergeait de sa cuite l’appela, avant de replonger dans les limbes.

— Ange ? C’est toi ?

La jeune fille laissa précipitamment retomber le combiné sur son socle, comme s’il lui brûlait les mains. Elle espérait que le gendarme n’ait pas entendu son prénom. Elle courut vers sa chambre, jeta un œil, en passant, à sa mère chaussures encore aux pieds, avachie sur sa couche, ôta sa robe à fleurs gorgée d’eau, la posa soigneusement sur une chaise, récupéra le billet de cent francs au fond de sa culotte et le glissa, sous son matelas, dans une boîte déjà bien remplie. Enfin, elle s’allongea sur son lit de petite fille comme si de rien n’était, et, yeux grands ouverts, attendit le matin.

Bientôt, les sirènes beuglantes crevèrent le silence.

3. Ancien nom de la rue Ernest-Renan. Elle perdra sa qualité de rue principale à la fin du XIXe siècle au profit de la rue Saint-André suite à la construction du pont Canada. Elle sera rebaptisée en 1903.

2

29 juin, trois jours plus tôt, Tréguier

L’entrée pétaradante des douze motards, pantalon et blouson en cuir, fit grand bruit dans Tréguier, et provoqua moult grimaces, grincements de dents et froncements de sourcils. Malgré le passage au ralenti des bécanes sur le pont Canada, les suspentes en acier vibrèrent. Le vrombissement des moteurs sembla décuplé quand ils franchirent le Jaudy.

En tête du groupe de motos rutilantes : Muriel fière comme tout sur sa Kawazaki H2 bleu canard et, en croupe, Jean-Marc son pote motard. Les rôles étaient inversés : c’est elle qui conduisait la bête. Mais après tout, c’était sa moto. Vite épuisé, Jean-Marc restait diminué depuis son agression4 ; ses jambes un peu raides ne répondaient plus comme avant. Il était encore sujet aux absences. Il faudrait du temps.

Derrière eux, deux par deux, suivaient les autres motards sur leurs engins : Honda 750 four 4 pots, Norton 750 commando, Suzuki GS750… Un bien bel équipage, bruyant à souhait ! L’aumônier de l’équipe de motards des Côtes-du-Nord, Philippe Meunier, avait visité Jean-Marc à l’hôpital de Saint-Brieuc, alors que celui-ci sortait à peine de sa longue convalescence après les événements à La Roche-Derrien. Les deux hommes s’étaient revus plusieurs fois et avaient sympathisé.5Le groupe avait embarqué Jean-Marc pour une virée à Paris. Au programme : la fameuse « prise de la Bastille » ! Muriel avait participé au cortège. Le rassemblement avait été initié par le moto-club des cheminots sportifs de Paris (MCCSP). Il comptait une dizaine de participants au départ. D’autres motards les avaient rejoints. Chaque vendredi soir, vers vingt heures, plusieurs centaines d’entre eux convergeaient vers le rendez-vous. C’était l’occasion de comparer les bécanes, d’acheter des pièces détachées… « Une putain d’ambiance à la Bastoche ! Pots d’origine en mode tromblons, monstrueux, pas du gazouillis de serin slovaque ! » s’amusait Muriel, experte en formules qui claquent. Certains roulaient même en hurlant dans des mégaphones. Un marché sauvage s’y était installé, du matériel volé bien souvent. Mais pas trace de flics, ils ne se risquaient pas là. Muriel avait saisi l’occasion pour changer son rétro.

— Ça vaut l’coup ! claironna-t-elle. J’l’ai eu pour vingt balles, au lieu de dix sacs6dans l’commerce.

Le groupe de motards avait ensuite effectué un « run » autour du marché de Rungis avec d’autres compères. Muriel avait pris son pied à cabrer sa « Faiseuse de veuves7 » et à lâcher les chevaux. Puis ils avaient mangé une frite et bu un coup dans un bar pas loin du boulevard de la Bastille.

Le lendemain, Muriel s’absenta pour rejoindre son ami SDF : Émile. Elle s’était donné pour mission de réunir le père et sa fille. Les retrouvailles s’étaient finalisées sans elle. Émile vivait chez sa fille en attendant de se réinsérer dans le monde du travail. Cela ne serait pas chose facile, mais la moitié du chemin était réalisée.

Le voyage fit un bien fou à Muriel en mal d’appartenance à un groupe. Ici, pas de classes sociales, tutoiement de rigueur… Leurs opposants parlaient d’instinct grégaire, eux d’esprit motard. Solidarité, entraide, dialogue… picole !

À leur retour, Philippe Meunier leur avait proposé un nouveau périple : une sorte de Tro Breizh des motards, pèlerinage novateur version moto qui passerait par les sept villes des saints fondateurs de la Bretagne : Dol-de-Bretagne, Saint-Malo, Saint-Brieuc, Tréguier, Saint-Pol-de-Léon, Quimper et Vannes. L’objectif était de suivre la Voie Sacrée et ses itinéraires médiévaux, de visiter des sanctuaires où des pèlerins avaient fait halte pendant des siècles. Muriel et Jean-Marc acceptèrent, même si bondieuseries, messes, bénédictions, et tout l’tintouin… n’étaient pas trop leur tasse de thé. L’aumônier les assura que le périple organisé dans le respect de chacun était ouvert à tous les motards curieux du patrimoine.

En réalité, Jean-Marc et Muriel entamèrent leur Tro Breizh à partir de Saint-Brieuc seulement. Le voyage à Paris avait épuisé Jean-Marc. Muriel, en éternelle défenseur des libertés, n’aurait, quant à elle, raté pour rien au monde la manifestation des motards en colère, la FFMC8, à Saint-Brieuc contre les nouveaux permis et la vignette.

Sous un crachin tenace, le groupe de motards longea les quais du Jaudy, remonta la rue Ernest-Renan et se dirigea vers la place du Martray. L’aumônier avait réservé des chambres au Grand Hôtel, pas loin de la cathédrale. Pour les concentrations motos et assemblées générales à l’ordre du jour invariablement intitulé « Bilan et Perspectives », terrains boueux, bouffe immangeable, temps pourri et hébergements approximatifs étaient de rigueur. En dehors de ces moments fédérateurs, les motards appréciaient leur confort à l’étape.

Comme convenu avec la propriétaire, ils garèrent leurs précieuses bécanes dans une courette derrière l’hôtel. Ensuite, la joyeuse troupe, casques à la main, se dirigea vers le hall d’entrée. Leur arrivée ne passa pas inaperçue. Ils manquèrent même de bousculer le chevalier en armure qui montait la garde devant une Dame à la licorne défraîchie.

Afin de diminuer les frais, la plupart des motards logeaient à deux par chambre. Il y avait dans l’une d’elles Muriel avec Jean-Marc. Dans une autre, un couple de retraités, Ginette et Marcel, « Les anciens » – les préférés de Muriel. Daniel et Bernard, « Les Mécanos » cohabitaient dans une troisième et ne rataient aucune occasion de faire des blagues, bien grasses de préférence. Patrice et Guy, deux frères peintres, « Les Frérots », avaient abandonné leurs femmes à la maison et comptaient bien profiter de leur liberté. Leur devise : « Loin des pneus, loin du cœur ». Enfin, Jacqueline et Catherine, « Les bigotes » – surnom donné par Muriel qu’elle se gardait bien de révéler –, ne manqueraient aucune messe ni bénédiction. Muriel subodorait leur attirance mutuelle. Elles ne l’admettaient pas encore. La jeune femme sentait ces choses-là. Les amies tenaient ensemble une boutique de souvenirs à Saint-Brieuc. Philippe l’aumônier logerait seul dans une chambre ainsi que Jacques, un véto bourru qui avait les moyens. Il était surnommé « Le poireau », en raison de son attitude raide au guidon.

— Vous avez raté la statue Saint-Colomban de l’anse du Guesclin à Saint-Coulomb et la visite de l’église, reprocha Jacqueline à Muriel et Jean-Marc. C’était magique ! Saint-Colomban est le patron des motards du monde entier.

— C’est bien dommage, tenta de se justifier Jean-Marc. Mais il fallait que je me repose. Mes jambes me lancent encore.

Soucieuse de préserver la fragile harmonie du groupe, Muriel préféra ravaler son fiel.

4. Voir Les foudres du Jaudy, même auteur, même collection.

5. Voir Les foudres du Jaudy, même auteur, même collection.

6. Le billet de 100 francs était appelé billet de dix sacs.

7. Surnom de la Kawazaki H2.

8. La Fédération Française des Motards en Colère (FFMC) a été créée en 1980 pour défendre les motards contre les taxes qu’ils considéraient comme injustes et l’interdiction des cylindrées supérieures à 750 cm3.

3

29 juin, Grand hôtel, Tréguier

Muriel et Jean-Marc s’installèrent dans leur chambre, tout en haut de l’immense bâtisse grise. La décoration simple était désuète : moquette usée, tentures chargées aux couleurs passées, armoire et chevet sombres en bois ciré… Muriel se précipita vers la fenêtre et l’ouvrit en grand. Elle envoya sa mèche rebelle valdinguer sur le côté et respira un grand coup.

— De l’air ! Y’a comme une odeur de renfermé ici !

Tout en se curant les narines, elle daigna tout de même jeter un œil à la vue imprenable sur le porche des Ladres9, composé d’un arc plein cintre divisé en deux arcs trilobés brisés, reliés par une fine colonne. Le plus ancien de la cathédrale.

Ensuite, la motarde lança son sac dans un coin, ôta son blouson en cuir noir qu’elle suspendit avec soin à la patère et installa ses rangers dessous. Elle considéra avec attention les trous de ses chaussettes, passa son index au travers et finalement les renifla avant de les poser sur l’appui de fenêtre.

— T’es contente, remarqua Jean-Marc en haussant les épaules, t’as ton propre lit.

— C’est c’que j’avais demandé. C’était la condition, tu t’rappelles ?

— Je sais, grogna Jean-Marc, j’avais juste espéré…

— Espéré quoi ? Qu’on pieuterait ensemble ? Pire si affinités ?

— Ben, c’est déjà arrivé.

— Oui, admit Muriel, une fois depuis que tu es revenu de l’hôpital. J’étais tellement contente que t’ailles mieux.

Elle avala sa salive et lança :

— C’était mon cadeau de bienvenue ! Pour ton retour parmi les vivants.

— Rien à battre de ta pitié.

— À prendre ou à laisser. Il est encore temps de tout arrêter et de rentrer chacun chez soi. Il n’est pas né celui qui m’imposera sa loi ! Moi, c’est quand j’veux, où j’veux.

— Eh, calme-toi ! Chacun chez soi ? Je te rappelle que pour l’instant, chez toi c’est aussi chez moi à Saint-Brieuc.

Muriel, consciente de ne pas être en position de force, baissa le ton et chercha des arguments à sa mauvaise foi.

— Pas faux… Mais c’est pour toi qu’j’ai mis ma carrière entre parenthèses et que je reste à Saint-Brieuc.

— Ta carrière de gendarme ? Ouah, mazette !

— Oui, pour venir te voir à l’hôpital plus facilement et ensuite pour m’occuper de toi à la maison.

— Tu te considères coupable pour l’agression, voilà tout, et tu as bien raison. Tu te donnes de bonnes excuses pour ne pas aller de l’avant. Je me sens mieux maintenant, même si je suis diminué ; alors vis ta vie comme tu l’entends. Je ne souhaite pas me disputer avec toi, Muriel. Je vais me reposer un peu, mes jambes me tirent.

Il grimaça de douleur, ôta ses chaussures, s’allongea sur son lit, ferma les yeux et tenta de s’abandonner au sommeil. Muriel sortit de son sac un poste radiocassettes acheté aux puces à Paris et introduisit une cassette dans la fente. Un des derniers tubes du groupe AC/DC, Highway to Hell, emplit rapidement l’espace. Debout sur le lit, mains en l’air, Muriel commença à chanter à tue-tête : Livin’ easy, Lovin’ free. Jean-Marc soupira : pour le repos, c’était râpé.

Le motard avait l’habitude : Muriel logeait souvent chez lui. C’était ainsi : Muriel possédait cette propension à vous exaspérer, à vous pousser à bout. Bon gré mal gré, elle vous entraînait dans son tourbillon. Toujours en quête d’adrénaline, de nouvelles expériences, elle menait sa vie à cent à l’heure, comme pour éviter de penser, de regarder en arrière. Son passé tumultueux menaçait toujours de la rattraper. Alors, au risque de se perdre, elle se lançait à corps perdu dans cette fuite en avant.

Les caractères des deux amis se complétaient. Plus posé, plus réfléchi, Jean-Marc supportait ses folies, ses délires, ses provocations. Elle le stimulait. Lui, au contraire, l’apaisait ou du moins essayait. Il l’aimait de tout son être et attendait son heure.

Bien sûr, elle l’aimait aussi, mais à sa façon, selon ses règles. Confrontée à ses contradictions, à ses fêlures, Muriel n’était pas prête à accepter quelqu’un dans sa vie, à s’autoriser le lâcher prise.

L’Autre, homme ou femme – peu lui importait – menaçait son indépendance. Elle appréciait sa compagnie, s’en servait égoïstement quelquefois. Elle n’appartiendrait jamais à personne.

Quelqu’un toqua contre la cloison. La rockeuse râla et baissa légèrement le son. Pour se calmer les nerfs, elle retourna à la fenêtre, se roula une clope, s’amusa à exhaler des ronds de fumée et à les observer s’évanouir dans le ciel gris. Enfin, elle écrasa les cendres chaudes dans la gouttière.

9. Porche des lépreux. Au Moyen Âge, les lépreux, écartés de la foule des fidèles pendant l’office, pouvaient y assister sans pénétrer dans la cathédrale, les portes ouest restant ouvertes.

Après-midi du 29 juin, bords du Guindy

La petite maison basse au faîtage de tuiles, située juste avant la passerelle Saint-François, dominait le Guindy, affluent du Jaudy. Le péagier y logeait autrefois. Le pont métallique suspendu marquait l’emplacement de l’ancien bac qui transportait les voyageurs de Tréguier à Plouguiel.

Depuis plusieurs semaines, la vieille femme ne se sentait pas très bien. La vieillesse n’étant pas une maladie, le docteur ne parvenait pas à mettre un nom sur le mal qui la frappait.

Au fond d’elle, Andrée Le Garsmeur savait. D’autres avant elle s’étaient desséchés sur pied comme on disait. Sa dernière conjuration avait causé sa perte. Elle aurait dû refuser, car elle doutait du bien-fondé des motifs de l’accusation. Mais l’affectif s’y était mêlé : le demandeur, elle l’avait connu gamin.

Andrée souffrait d’un mal difficile à décrire, une mort lente qui vous ronge en dedans, une langueur sournoise. Fiévreuse, elle ne dormait plus, avait perdu l’appétit. Des visions et des délires l’obsédaient nuit et jour. Son décès était proche, elle en avait reconnu les intersignes. La charrette de l’Ankou, transportant les anaon, les âmes des trépassés, était en route de la maison de Saint Yves. Bientôt, elle atteindrait la passerelle pour embarquer la condamnée.

Andrée pressentait sa fin prochaine. Elle s’y était préparée. Elle rangea ses affaires, fit sa toilette, enfila sa plus belle robe, celle du dimanche, sortit sur le seuil, s’assit, et, pieds glacés dans ses sabots de bois, attendit la charrette. Des bulles de souvenirs heureux ou malheureux, remontèrent et explosèrent en surface : son enfance auprès de sa grand-mère Solange qui l’avait initiée au vouage, les moments tendres auprès du petit Alain, la charrette qui lui avait brisé les jambes, les pèlerinages, son dernier vouage…

N’y tenant plus, la vieille femme agonisante, teint cireux de la mort déjà imprimée sur son visage, se leva, se dirigea lentement vers la passerelle, fit quelques pas, se signa, et, sans hésiter, laissa basculer son corps perclus de douleurs par-dessus la rambarde. Bras en croix, sa dépouille de pantin désarticulé s’enfonça, tête en avant, dans la vase molle. Son empreinte s’effaça peu à peu à la faveur de la marée montante. Sa robe noire gorgée d’eau gonfla, gonfla, avant de disparaître dans les flots saumâtres.

4

Soirée du 29 juin, Grand Hôtel, Tréguier

Comme convenu, les motards se retrouvèrent vers dix-neuf heures dans la salle à manger. Ils s’assirent autour d’une longue table dressée un peu à l’écart par la patronne, une petite dame toute ridée à l’air pincé, aux cheveux blancs coupés très court, vêtue d’un tailleur strict.

— Je vous ai installés ici, déclara-t-elle, vous serez tranquilles.

Formule polie. Sous-entendu : « vous ne gênerez pas les autres convives ».

— Cette mauvaise réputation qui nous colle à la peau ! soupira Marcel.

— Pire que la combi cuir sous l’cagnard ! rigola Muriel.

— Finalement, décréta Patrice, on s’ra peinards.

— T’as raison, on pourra faire l’boucan qu’on veut, ajouta Guy en lui décochant une grosse bourrade.

— Pas trop quand même, dit Philippe, garant de la bonne tenue du groupe.

Il se doutait que ce n’était pas gagné.

En effet, malgré tous ses rappels à l’ordre, ses « chut » désespérés bientôt plus bruyants que le reste, le son ne tarda pas à monter et les blagues à fuser.

— Eh, l’ancien ! Sur la fin, t’étais pas un peu à l’agonie ? rigola Daniel. T’as trop abusé du jaja ou quoi ?

— Cette saleté de monocylindre ne marche plus que sur une patte… soupira Marcel.

— Ou alors ta Ginette a pris du poids ? renchérit Bernard.

— Parle pour toi ! protesta Marcel. Ma Ginette, j’l’aime bien comme ça !

Il adressa un coup d’œil complice à sa femme replète qui feignit d’être en colère. Poitrine provocante en avant, elle s’esclaffa :

— Y’en a que ça dérange pas ! Faites gaffe pour le jaja, on a un représentant des forces de l’ordre parmi nous !

— Policier, quel beau métier ! ricana Guy.

Tous les yeux se tournèrent vers Muriel qui n’affichait aucune réaction. Elle bouillait en dedans mais n’en laissait rien paraître.

Sa décision d’intégrer la gendarmerie avait étonné tout le monde, y compris elle-même. Son passé n’était pas vierge. Les forces de l’ordre, elle les avait fuies, voire affrontées, à une certaine période de sa vie. Mais elle n’était pas à une contradiction près. Un désir de justice l’animait depuis toujours. Ce monde cruel et injuste, elle allait tenter à son petit niveau de le changer, d’aider les plus faibles, les démunis, les laissés-pour-compte, les parias de la Terre… C’est pour cette raison qu’elle avait intégré la gendarmerie.

— En repérage ? demanda Ginette.

— Une nouvelle enquête ? ajouta Jean-Marc.

— Quand est-ce que tu deviens motard de la gendarmerie ? l’interrogea Philippe.