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« En 1944, vous étiez des enfants ou des adolescents. Vous avez vécu l’arrivée des Américains à Liège. Vos souvenirs se rapportent à la grande Histoire. Racontez-les… »
En 2004, Ralph Demy lance cet appel aux lecteurs d’un journal de Liège. Son incitation aux témoignages rencontre un énorme écho. Les lecteurs se pressent à la rédaction pour raconter leurs souvenirs sacrés. Et Ralph les recueille avec ferveur… Extraordinaires souvenirs d’enfance !... L’apparition du premier Américain, du premier blindé arborant l’étoile blanche… L’immense euphorie dans les rues, à laquelle succédera bientôt la terreur, avec l’hiver des bombes volantes, le sinistre « ronron » des V1 au-dessus de la Cité Ardente, et les très inquiétantes nouvelles venues d’Ardenne… Un jour, une jolie rousse de seize ans, Jeanne Février, passe à la rédaction. Elle demande à Ralph de publier un portrait du capitaine Jim Brady, un pilote américain dont l’appareil s’est abattu dans les Hautes Fagnes en 1944. La Résistance avait alors secouru l’aviateur et l’avait aidé à rejoindre l’Angleterre. à Liège, ses amis résistants ont longtemps tenté de retrouver Jim. Ralph et la petite Jeanne se lancent sur la piste de cet aviateur insaisissable, reconstituent le puzzle de son trajet clandestin à travers la Belgique et la France. Alors le rythme du récit s’accélère, le roman de Bernard Gheur, nourri de faits vrais, s’envole vers la fiction, vers le domaine des sentiments, et des cœurs épris. Les étoiles de l’aube comblera les passionnés d’histoire de la guerre. Il enchantera également les amateurs d’intrigues magistralement menées, riches de suspense et de surprises.
Un roman historique haletant sur la Seconde Guerre mondiale, récompensé par le prix Marcel Thiry 2012 et le Prix des Lycéens 2013.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
- "Un roman émouvant et pudique sur la Libération de Liège en 1944, nourri de nombreux témoignages, ces petites histoires qui concourent à créer l’Histoire."
(Eric Brucher, Antipode)
EXTRAIT
"Qu'en dites-vous, monsieur ? N'est-ce pas beau ?"
Joseph a des cheveux blancs et hirsutes. Il habite cette région où les Belges ont l'accent allemand. Pendant quarante ans, il a été jardinier au cimetière militaire américain d'Henri-Chapelle.
Le vieil homme aime revenir dans ce lieu paisible. Il me parle des charmes, des ifs, des bouleaux et des saules pleureurs qui ont grandi ici.
Je ne pouvais avoir meilleur guide.
Moi, pour simplifier les choses, je lui ai dit que j'étais journaliste.
Nous sommes en haut des marches conduisant aux sépultures. Des milliers de croix de marbre blanc sont déployées sous nos yeux. Les rangées de stèles se succèdent sur une immense étendue de gazon, qui descend en pente douce.
Le ciel de septembre est splendide. Et, entre les notes d'un carillon, le chant des oiseaux peuple le silence.
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Seitenzahl: 305
Veröffentlichungsjahr: 2014
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- Fugue, nouvelles, François Denoël, Bruxelles, 1967.
- Le Testament d’un cancre, roman, Albin Michel, Paris, 1970 (préface de François Truffaut). Rééd. Labor, coll. Espace Nord Zone J, Bruxelles, 2002.
- Les Jeudis de Coronmeuse, nouvelle, in Il était douze fois Liège, ouvrage collectif, Mardaga, Liège, 1980.
- La Scène du baiser, roman, Le Cri-Vander, Bruxelles, 1982.
- Retour à Calgary, roman, Éd. ACE, Paris, 1985 (préface de René Henoumont).
- Le Lieutenant souriant, roman, Éd. Renaudot et Cie, Paris, 1990. Rééd. Labor, coll. Espace Nord Junior, Bruxelles, 1998.
- Tours d’enfance, nouvelle, in La grande boucle, ouvrage collectif, Quorum, Ottignies, 1996.
- La Bande originale, roman, Quorum, Ottignies, 1996. Rééd. Labor, Coll. Espace Nord Zone J, Bruxelles, 2000.
- Mes Années Jazz, nouvelle, in Au fil du temps, ouvrage collectif, Castor Astral, Bordeaux, 1999.
- Nous irons nous aimer dans les grands cinémas, roman, Labor, Bruxelles, 2004.
- Promenades liégeoises, ouvrage collectif, Éd. du Céfal, Liège, 2005.
- Suivez mon regard ! ouvrage collectif. Institut de Patrimoine wallon, 2011.
« Qu’en dites-vous, monsieur ? N’est-ce pas beau ? »
Joseph a des cheveux blancs et hirsutes. Il habite cette région où les Belges ont l’accent allemand. Pendant quarante ans, il a été jardinier au cimetière militaire américain d’Henri-Chapelle.
Le vieil homme aime revenir dans ce lieu paisible. Il me parle des charmes, des ifs, des bouleaux et des saules pleureurs qui ont grandi ici.
Je ne pouvais avoir meilleur guide.
Moi, pour simplifier les choses, je lui ai dit que j’étais journaliste.
Nous sommes en haut des marches conduisant aux sépultures. Des milliers de croix de marbre blanc sont déployées sous nos yeux. Les rangées de stèles se succèdent sur une immense étendue de gazon, qui descend en pente douce.
Le ciel de septembre est splendide. Et, entre les notes d’un carillon, le chant des oiseaux peuple le silence.
Une main en visière, Joseph scrute la forêt de croix, face au soleil. Il dit :
« Nous y allons ?
— Pas encore. J’attends mon amie Jeanne. Je suppose qu’elle est restée à l’entrée du cimetière. »
Je me retourne. Mais pas de jeune fille rousse en vue.
« Combien de croix ?
— Environ huit mille. Chacune mentionne le nom d’un soldat, son régiment, l’État où il habitait et la date de sa mort. La plupart de ces hommes sont tombés lors de la bataille des Ardennes ou au cours de la campagne d’Allemagne. Trois frères sont enterrés côte à côte. Et, au milieu de tous ces jeunes gars, une seule femme. Elle était brancardière.
— Pourriez-vous me montrer tout à l’heure la tombe d’un soldat inconnu ?
— Bien sûr. Il y en a beaucoup.
— Et celle d’un aviateur…
— Je vous conduirai devant la croix du général de brigade Frederick Castle. Il a été abattu le 24 décembre 1944, au plus fort de l’offensive von Rundstedt. Depuis la veille, le temps était redevenu clair. Les avions pouvaient reprendre l’air. C’était la trentième mission de combat du général Castle. Ce jour-là, il emmenait vers l’Allemagne la plus grande formation aérienne ayant jamais opéré dans toute l’histoire de la guerre : dix mille bombardiers lourds, escortés de huit cents avions de chasse. Le B17 qu’il pilotait a été touché par des chasseurs ennemis et a pris feu. Pour donner à son équipage une chance d’évacuer, le général est resté aux commandes jusqu’au crash. Vous verrez sur sa tombe une étoile d’or et la mention Medal of Honor. »
Le village d’Henri-Chapelle a été libéré le 12 septembre 1944 par la Ire armée américaine. Un cimetière provisoire y a été créé le 28 septembre.
Joseph m’explique encore :
« Les cimetières étaient désignés avant les combats. L’officier chargé de repérer en Belgique un site proche de la frontière allemande avait été séduit par la vue que l’on a d’ici. Ce vaste horizon de collines. J’avais dit à cet officier : “L’Allemagne est derrière les collines.” L’Américain m’avait répondu : “Je sais. Nous y serons bientôt. Nous en chasserons les nazis.” »
Et les morts ont afflué vers le petit village.
« Ils étaient amenés dans des camions, souvent conduits par des soldats noirs. La bataille d’Aixla-Chapelle a duré du 2 au 22 octobre. Certains jours, on a enseveli ici plus de deux cents hommes. Ils étaient placés à même la terre. On manquait de cercueils. Les camions repartaient à vide vers le front. Cela n’arrêtait pas. Les croix de bois se multipliaient. À la fin des hostilités, il y en avait dix-sept mille. Henri-Chapelle fut alors le plus grand cimetière américain de toute l’Europe. »
Joseph a assisté à ces événements. Après la guerre, il a participé aux exhumations.
« Nous avons déterré tous les morts, afin de leur donner un cercueil, me dit-il. Les Américains déchiraient les vêtements, désinfectaient les corps, les enveloppaient dans un linceul. Le soir, nous allions jeter les lambeaux d’uniformes dans un bunker, en contrebas du cimetière. Un grand feu y était allumé. Nous entendions de temps en temps une explosion. Sans doute avait-on laissé une grenade ou un pistolet au fond d’une poche. Des croix de marbre, superbement alignées, ont succédé aux croix de bois. Le cimetière américain d’Henri-Chapelle a pris son visage définitif. Parmi tous ces boys, neuf mille ont été rapatriés, par bateaux entiers, à la demande des familles. Les huit mille autres sont restés ici. J’ai travaillé près d’eux pendant des années. Je leur parlais… »
Le vieux jardinier s’interrompt. Des larmes lui viennent.
« Vous savez, monsieur, j’ai beaucoup d’affection pour les enfants de l’Amérique qui reposent chez nous. Et à présent, ce sont les anciens combattants qui s’en vont. On m’a dit qu’aux États-Unis, plus de mille vétérans de la Seconde Guerre mondiale meurent chaque jour… »
Où est Jeanne ?
Déjà de nombreux visiteurs se répandent sur la pelouse centrale et sur les sentiers gazonnés. Ce n’est pas un jour comme les autres : nous célébrons le soixantième anniversaire de la Libération. On attend l’arrivée d’un groupe de vétérans américains.
Pour moi, cette journée est un aboutissement. Je m’apprête à boucler l’enquête que m’a confiée, en février dernier, une jeune fille… Tiens, elle s’appelle justement Février… Jeanne Février.
Cette affaire a commencé il y a sept mois, par un jour de neige.
On pourrait dire qu’elle a commencé il y a bien plus longtemps : la nuit du 9 avril 1944, quand l’avion du capitaine Jim Brady s’est écrasé non loin d’ici.
Voici Jeanne…
Elle court vers nous.
« Où étais-tu passée ? »
La jeune fille a les joues en feu. Elle s’exclame :
« Les Américains sont arrivés ! »
Jeanne a le regard radieux des enfants de septembre 1944, quand ils faisaient la même annonce.
Et moi, je songe à Ralph Curtis…
« Pendant la guerre… »
Bien des récits entendus dans notre enfance s’ouvraient sur ces mots, qui renvoyaient à une époque encore proche et déjà fabuleuse.
Ces mots résonnaient en nous comme « Il était une fois… »
Je suis né en février 1945. Et j’ai toujours eu l’impression de n’être pas venu au monde au bon moment. Trop tard ou un rien trop tôt… Comme si j’étais entré dans un cinéma alors que le grand film se terminait.
Mon frère Jean, né deux ans à peine avant moi, affirmait qu’il se rappelait très bien l’apparition des Américains dans les rues de Liège.
Il racontait :
« J’étais dans ma poussette. Je partais en promenade avec Mammy… »
Jusqu’ici, rien que de très banal. Mais des acclamations fusent. Un convoi militaire s’avance sur la place Coronmeuse. Et ce camion marqué de l’étoile blanche s’arrête à la hauteur de la vieille dame et du bambin. Un soldat noir saute sur le sol. Tout sourire, majestueux comme un Roi mage, il dépose un bonbon dans la petite main.
Mon frère précisait :
« C’était un camion au nez pointu… Tu vois ? Comme ceux du débarquement en Normandie.
— Et le bonbon ? Quel genre ?
— À la framboise, je crois. Mais une framboise différente. J’ai encore son goût dans la bouche. »
J’enviais mon frère d’avoir vécu cette minute merveilleuse.
Moi, je me souviens des surplus américains de l’après-guerre. C’est mieux que rien. Casques, ceinturons, lits de camp, gourdes, jumelles, masques à gaz, lunettes spéciales pour motocycliste (avec mica antireflet), blousons de toutes sortes, en cuir ou en tissu, écussons figurant des ailes, des étoiles ou encore une tête d’Indien… Ces bric-à-brac, ces cavernes de l’Oncle Sam fleurissaient lorsque j’étais enfant.
Les instituteurs racontaient ce qui s’était passé entre nos murs pendant les bombardements. Quand se déchaînaient les sirènes d’alerte, les élèves devaient descendre au fond des caves de l’école. Parfois, ils n’avaient que le temps de se planquer sous leurs bancs de bois.
Le maître de quatrième, grand résistant, avait été arrêté en juillet 1944 et conduit à la citadelle de Liège. L’arrivée des Américains l’avait sauvé du poteau d’exécution.
Mais de ses aventures personnelles, cet instituteur ne nous parlait jamais. Je me rappelle qu’il avait une main inerte, continuellement dissimulée sous un gant de cuir. Cette main sans vie était un stigmate des tortures infligées par la Gestapo. Elle parlait pour lui.
Pendant la guerre, tout pouvait arriver. Mon père avait côtoyé Tintin dans un camp de prisonniers, en Allemagne… Oui ! Le vrai Tintin, en chair et os. « Nous étions dans le même baraquement », me dit-il.
En somme, mon père avait participé à une aventure inédite du célèbre petit reporter : Tintin au pays des nazis.
Cette idée m’impressionnait.
Le Tintin de l’Oflag VIII C était un jeune officier de cavalerie nommé Paul Remi. Visage rond et avenant, traits réguliers, cheveux blond roux, nez en trompette, caractère intrépide… Son frère aîné, Hergé, s’était inspiré de lui pour créer le héros de papier. Il avait juste ajouté la houppe.
Officier de réserve, mon père participait à des réunions d’anciens de l’Armée secrète. En famille, il restait très discret sur le combat qu’il avait mené dans les forêts d’Ardenne, au cours de l’été 1944.
Un soir de vacances à la campagne, tapi dans l’herbe haute, entre mon frère et moi, il nous montra comment les maquisards se camouflaient. « Notre peau brille dans l’obscurité, nous dit-il. Pour les opérations de nuit, il fallait noircir son visage et ses mains… » Mon père n’en dit pas davantage. Il se barbouilla le visage, ainsi qu’un Indien. Il alla se poster plus loin dans le pré et devint, en effet, l’homme invisible.
J’aurais aimé qu’il me raconte son été de Robin des Bois.
Il l’avait fait une seule fois, peu de temps avant sa mort, à la faveur d’une balade sur les lieux mêmes de l’action. Son récit m’avait captivé. Hélas ! Je ne pourrais le reconstituer. Que ne l’ai-je noté, enregistré !
Aujourd’hui, je recommence à solliciter les lointains souvenirs de mes aînés. Je veux d’autres témoignages sur cette guerre dont je n’ai pas eu conscience et qui m’a quand même marqué.
Ma « guerre natale ».
Je m’appelle Ralph Demy.
Mes ancêtres venaient peut-être de My, ce village de la vallée de l’Ourthe. Demy ne me plaisait qu’à moitié. À l’école primaire, un type m’avait surnommé « demi-portion » ! Et puis, en 1961, je m’épris de Lola, le film de Jacques Demy. Ce qui me réconcilia avec mon patronyme.
Ralph, c’est Raoul en anglais. Ça se prononce Reif ou Raelf.
Ici, à Liège, Ralph claque comme une décharge de mitraillette. Au temps où je jouais à la guerre, où j’abattais des Japonais par dizaines, la comparaison m’allait bien. Mais le petit G.I. invincible est devenu le plus pacifique des hommes.
Ce prénom exotique, je le dois à Ralph Curtis, un jeune photographe de l’armée américaine qui fut accueilli dans ma famille en octobre 1944. Ma mère, qui m’attendait, lui avait demandé d’être mon parrain.
Quand je suis né, Ralph Curtis n’était plus de ce monde. Il avait été tué vers Noël, au cours de la bataille des Ardennes.
Personne ne l’a remplacé le jour de mon baptême. Je suis, en quelque sorte, le « filleul posthume » d’un héros américain.
« Ralph était un garçon si gentil, un grand enfant », disait maman.
Il devint mon modèle. J’attendais de pied ferme l’âge adulte. J’imaginais ce temps comme une épopée pure et simple, un film d’aventures… « Une grande enfance ».
Je sais très peu de choses de mon parrain d’Amérique.
Il venait de Saint Louis, dans le Missouri. Il s’était présenté à mes parents comme un « cameraman », un « reporter-photographe ». Appartenait-il au Signal Corps, le service photographique de l’armée ? N’était-il pas plutôt un correspondant de guerre, un journaliste en uniforme de G.I. ? J’aime encore mieux cette version-là. Oui, Ralph Curtis, envoyé spécial de Life Magazine ou de Stars and Stripes, avait trimballé son Rolleiflex et sa machine à écrire entre la Normandie et les Ardennes, en passant par Liège.
Ce soir, je regarde à nouveau les deux portraits que j’ai de lui.
La première photo, de grand format, montre un jeune homme plein de charme, aux cheveux foncés. Il est assis à bord d’un canoë, sur la Meuse sans doute. Il a relevé les manches de son uniforme. Sa main droite est agrippée à la rive. L’autre main porte une alliance. Ralph esquisse un sourire. Mais je décèle dans ses yeux clairs une pointe de mélancolie… Comme l’ombre d’un nuage que l’on voit passer, fugitive au gré du vent, sur des prairies ensoleillées.
Sur la seconde photo, en noir et blanc elle aussi, le jeune Américain pose au milieu de ma famille, dans le jardin de mes grands-parents maternels, place Saint-Barthélemy.
Des feuilles mortes jonchent le sol – recouvert, je m’en souviens, d’un gravier rouge.
Il y a là mon père et ma mère, mes grandsparents, mes deux oncles, adolescents, un de leurs copains, en pantalon de golf… Et cette fillette de quatre ans, qui serre contre elle son sac de petite dame, est ma sœur aînée. Mon frère ne figure pas sur la photo. Fait-il sa sieste ?
Soixante ans ont passé. Ma sœur est le dernier témoin de la scène, la seule qui pourrait m’en dire un peu plus sur la présence de Ralph Curtis dans le jardin au gravier rouge, par une belle journée d’automne. Mais elle n’en garde aucun souvenir.
Et pourtant, ma sœur se rappelle un événement encore plus lointain : le retour de papa, au printemps 1942, après deux ans de captivité en Allemagne.
Elle m’en a fait ce récit :
« J’habitais avec maman place Saint-Barthélemy. J’étais le seul enfant de la maison, le point de mire, la petite princesse… En fait, une gamine très mal élevée !
Maman écrivait sans cesse à papa, dans son oflag, pour le tenir au courant de mes progrès. Quand il avait été fait prisonnier, j’étais un bébé de deux mois.
Chaque fois qu’un visiteur se présentait à la maison, je le prenais par la main et le conduisais jusqu’à une photo affichée dans le salon. Je lui disais : “C’est mon petit papa.”
Un jour, on a sonné à la porte. Un homme est entré. C’était un monsieur que je ne connaissais pas. Je l’ai pris par la main et lui ai montré “mon petit papa”. L’homme a souri. Il a dit : “Mais c’est moi, ton petit papa !”
Je n’en croyais rien. Je ne faisais pas le lien entre cet homme et la photo. Et quand je l’ai vu installé à côté de maman, dans le divan, jalouse, je me suis assise entre eux deux. Je lui ai griffé le visage, à cet inconnu ! »
Revenons à notre Américain.
En octobre 1944, le cameraman fit un reportage dans la maison de la place Saint-Barthélemy. Il tira lui-même les agrandissements sur lesquels je me penche à présent.
Mon père, rayonnant, les cheveux ramenés en arrière, tient dans ses bras mon frère Jean, pas bien réveillé. Ma mère, belle brune de trente ans, dans sa robe fleurie, a pris ma sœur sur ses genoux. Elle porte des boucles d’oreilles en forme d’étoile. Elle est heureuse. Elle attend son troisième enfant. Et cela m’amuse de penser que je fais déjà partie de la famille, mystérieusement caché dans le ventre de ma mère.
Maman était une impulsive. Elle adorait faire des cadeaux. Sur un coup de tête, elle avait proposé à Ralph Curtis le rôle du futur godfather.
On ne savait que leur donner, à ces soldats vainqueurs. Ils avaient tout ce que nous n’avions pas : des pains d’une blancheur incroyable, faits de farine de riz, du beurre de cacao, des cartouches de cigarettes blondes, aromatisées… Tous ces parfums de Virginie qui flottaient soudain dans les rues de Liège… Et ce chocolat très noir, ces épaisses tablettes, dures à croquer… Un chocolat spécial, qui aidait les aviateurs à rester en éveil pendant les raids de nuit, disait-on.
Ce que maman offrait à Ralph venu du Missouri, c’était une famille de rechange, en attendant la fin de la guerre.
À la fin du mois d’octobre, alors que les lampions de la Libération n’étaient pas encore éteints, les V1 et les V2, lancés par les Allemands depuis les forêts de l’Eifel, commencèrent à massacrer Liège.
Et soudain, à la mi-décembre, le front se rapprocha. La pointe nord de l’offensive von Rundstedt parvint à une dizaine de kilomètres de Spa, quartier général de la Ire armée américaine – et traditionnel lieu de randonnée des Liégeois.
Les blindés des S.S. grondaient dans le brouillard, sur de paisibles routes, sinueuses et enneigées.
Ralph partit à leur rencontre.
Les belles photos réalisées par notre ami américain, maman les avait insérées dans un grand album, que j’ai rouvert ce soir.
Je me souviens de sa place à la maison : au fond d’un tiroir, dans la commode du salon. Maman entassait là tous ses albums. Elle en était fière : notre histoire illustrée, en plusieurs volumes.
Celui-ci, le deuxième de notre saga, est un objet de piètre qualité, un produit de la guerre. La couverture en carton rouge se disloque. Les petites photos faites par maman sont marquées d’auréoles et se décollent de leurs pages noires.
Je tiens beaucoup à ces images. Elles jettent quelques lueurs sur la période la plus mystérieuse de ma vie : celle dont je suis amnésique.
L’album rouge part d’un temps qui me précède. Spa, août 1944. Un pique-nique, au bord d’un ruisseau, sous un grand soleil. Ma sœur et mon frère pataugent dans l’eau. Quelques moutons s’y abreuvent… Des images de bonheur et d’innocence. Comme si la guerre n’était pas là.
On en vient vite à une série de photos d’immeubles dévastés. L’hiver des V1 – des robots, comme disaient les Liégeois – a commencé.
C’étaient de petits avions sans pilote. Noirs, terrifiants, avec leur queue lumineuse…
En décembre, dans une lettre à sa sœur, ma mère écrit :
« Qui eût dit que la guerre arriverait à son point critique au cours de la “mise en pages” de notre troisième enfant ? Enfin, ce sera peut-être le plus réussi malgré tout – et aussi, souhaitons-le, l’Ange de la Paix tant désiré. »
Ma sœur aînée a des souvenirs épars de cet hiver extraordinaire – le quatrième hiver de sa vie. Quelques flashes. Parfois même toute une séquence.
« Papa m’emmenait souvent sur son vélo, me dit-elle. Il avait équipé la barre d’une petite selle, avec des cale-pieds. Un soir, nous revenons de Coronmeuse, nous roulons sur la piste cyclable qui longe les quais. Et puis… Nous entendons les sirènes d’alerte. Des gens crient à papa : “Arrêtezvous, monsieur ! C’est trop dangereux !” Mais tu connais papa : il n’avait peur de rien. Il a continué à pédaler. Le ronron du V1 s’est arrêté. Et presque aussitôt le robot a explosé. Nous sommes tombés tous les deux à plat ventre sur la piste cyclable. Il y avait de la poussière jaune partout… Tu sais, comme quand on abat un mur. Nous avons regagné notre appartement du quai Saint-Léonard. Maman était dans tous ses états quand elle m’a vue. “Mon Dieu, qu’est-ce qu’elle a ? Pauvre petite !” J’avais le front en sang. Juste une égratignure, mais spectaculaire. Papa et maman ont pensé que c’était trop risqué de rester dans cet appartement sans cave. Ils ont rempli une ou deux valises, ils ont mis Jean dans la poussette. Et nous sommes allés nous réfugier tous les quatre chez bon-papa et bonne-maman, place Saint-Barthélemy. »
Il était temps de se mettre à l’abri. Quelques jours plus tard, le 5 janvier 1945, l’appartement du quai Saint-Léonard fut terriblement secoué par un V1, tombé tout près.
Dans ses caves spacieuses, notre grand-mère accueillait aussi des voisins et des religieuses d’un couvent du quartier. On y avait descendu ses plus beaux meubles, ses tapis, ses bibelots. Les murs du sous-sol avaient été repeints en jaune. C’était assez coquet !
Ma sœur me décrit l’ambiance à la maison…
« Quand les sirènes retentissaient, bonne-maman leur faisait écho : “V1, V1, tous à la cave !”, criaitelle. Elle avait ses “palpitations”. Les religieuses des Filles de la Croix priaient à genoux, dans leur coin. On avait préparé des cruches d’eau, où trempait du linge. On entendait un ronronnement saccadé. C’était un bruit très particulier, un peu comme celui d’un hélicoptère qui s’apprête à atterrir. Si ce bruit s’arrêtait, c’était très mauvais signe : le robot allait tomber… Papa nous avait pris dans ses bras, Jean et moi. Son calme me rassurait. Et c’était l’explosion, plus ou moins forte, selon la distance. Papa me mettait un linge mouillé sur le nez et la bouche, pour que je ne respire pas les poussières de plâtre. Bonne-maman tombait souvent en syncope. Quelqu’un courait chercher de l’eau de Cologne dans la salle de bains du second étage, pour la ranimer. Je la vois encore, couchée dans la cave, comme une morte. Et je revois ces religieuses à genoux, remerciant Dieu de nous avoir une nouvelle fois sauvés. »
Les Liégeois mangeaient dans les caves, ils y dormaient, ils y travaillaient, parfois à tâtons et à la lueur d’une bougie, lorsque l’électricité était coupée.
Il fallait se ravitailler, faire ses courses, à pied ou à vélo. Pendant les alertes aériennes, les gens ne fermaient pas leur porte, ils la « laissaient contre », comme on dit à Liège. Tout passant surpris dans la rue par l’arrivée d’un robot n’avait qu’à pousser une porte. Il était le bienvenu dans la cave. On se saluait de la tête. Les présentations viendraient plus tard. On se serrait un peu. Et, quand le ronronnement saccadé se faisait entendre, chacun retenait son souffle.
Des brèches avaient été ouvertes dans les murs des caves. Ainsi, au besoin, on pourrait se faufiler d’une cave à l’autre.
Ce fut la saison de la solidarité.
C’est là, au fond de la cave aux murs jaunes, que je devais voir le jour.
Un bébé apparaît dans l’album de famille. L’appartement du quai Saint-Léonard est retapé. Nous pouvons le réintégrer.
Le front s’éloigne. La guerre prend fin.
Dans une lettre de l’été 1945, maman écrit :
« Notre petit Ralph s’épanouit joliment. Il y a de quoi s’enorgueillir pour un fils des robots ! »
Je tourne les pages de l’album rouge.
Avril 1946. Comme chaque jour, notre autre grand-mère, appelée Mammy, nous promène tous les trois au bord de la Meuse. Ma sœur roule à vélo. Mon frère essaie un tricycle. Je me tiens assis dans un grand landau, aux lignes plutôt frustes (style char d’assaut). Nous sommes vêtus de manteaux en peau de lapin.
Et puis cette vue d’ensemble, prise du haut de notre appartement. À l’arrière-plan, les péniches amarrées sont nombreuses. Mais aucune voiture ne circule sur le quai Saint-Léonard – aujourd’hui transformé en voie rapide.
Je passe à un autre album.
1947, 1948. La guerre reste présente sur ces images. Elle nous poursuit, elle me hante. Mon père a acquis une jeep des stocks américains. Je me souviens de la forte odeur d’essence, des pétarades du moteur, de la griserie du vent sur le visage.
Voici la petite famille à la campagne. Pour mon frère et moi, on pourrait dire « en campagne ». Ces deux gamins-là sont radieux quand ils posent dans le glorieux véhicule des G.I.’s. Papa s’est arrêté au bord de la route. Maman me photographie grimpant, à la suite de Jean, sur un canon rouillé, abandonné dans une prairie.
Un matin froid de février, sous un ciel merveilleusement bleu, mes pas m’ont conduit dans le quartier du Nord.
Je viens d’avoir cinquante-neuf ans. Et je ne sais quel vent me pousse, ces jours-ci, vers ma terre d’enfance.
En suivant les indications de ma sœur aînée, j’ai repéré l’immeuble du quai Saint-Léonard où nous avions vécu et qui n’existait plus dans ma mémoire. La date de sa construction est inscrite au fronton : 1938. Mes parents, jeunes mariés de 1939, avaient donc choisi un appartement « ultramoderne ». Et ce choix m’attendrit.
Puis, m’écartant du fleuve, j’ai gagné la place Saint-Barthélemy. La collégiale aux deux tours carrées, je la vois comme l’église de mon village. J’ai été baptisé là.
Je me dirige vers une façade en pierre de taille : l’ancienne demeure de mes grands-parents. Mes racines sont ici… D’autant plus que je suis né sous terre. Un écriteau sur la porte : C’est ouvert. Poussez fort. Mais je n’entrerai pas. Et je ne m’attarderai pas sur le trottoir. Cela aurait l’air plutôt louche pour un promeneur aux cheveux blancs. Aux fenêtres du rez-de-chaussée sont exposées des lingeries fines. Une enseigne annonce : Love Shop. Voilà le dernier avatar de cette maison bourgeoise, qui fut peut-être, à l’origine, une maison de chanoine.
Je prends du recul. D’un banc public, j’observe la haute façade. J’imagine une scène du passé… Nous sommes à la fin de l’hiver 1945. La pluie des V1 s’est arrêtée. On peut sortir sans crainte. Une jeune femme brune apparaît sur le seuil, avec un grand landau. Et elle s’élance. Elle promène son bébé sur la place ensoleillée.
Bonjour, maman.
Cette maison dispose d’une seconde entrée, à l’arrière.
Il faut prendre la rue Hors-Château, qui longe le versant boisé. À droite s’amorcent quelques impasses. La première porte cochère à gauche donne sur notre ancien jardin.
Pourrai-je y faire une petite incursion, en douce ?
À présent cette porte est défigurée par des tags. Elle résiste à ma poussée. Je regarde par le trou de la serrure, comme un rôdeur. Le jardin est moins vaste que dans mon souvenir. Mais son aspect n’a guère changé. Je distingue le gravier rouge, les feuilles luisantes des buissons d’aucubas, une table ronde et des bancs pareils aux nôtres, et, dans le fond, la façade blanche, les grandes baies vitrées… Pour un peu, j’apercevrais un jeune homme habillé de kaki. Notre ami éphémère.
Je poursuis ma promenade.
La place du Marché me sourit. C’est le cœur de Liège. Dire que cette petite place ancienne, si accueillante, ombreuse et fraîche à souhait l’été avec ses fontaines, a failli disparaître sous les bombes volantes.
Au lendemain de la guerre, l’état-major suprême des forces alliées, voulant saluer la vaillance des Liégeois et les remercier, a fait sceller une plaque dans un mur de leur hôtel de ville.
La voilà, cette plaque. Noircie, elle se confond avec la pierre de la façade. Qui s’arrête encore devant elle ?
Je lis :
In grateful recognition to the people of Liege who, like good soldiers, stood steadfast at their posts to aid the Allies throughout the enemy’s siege of their City, from 20 November 1944 to 18 January 1945…
Quelqu’un me frappe l’épaule. Je me retourne.
Di Paolo !
Ce vieux monsieur qui me sourit, je l’ai reconnu illico.
Les cheveux qui lui restent sont d’un bel argenté. Le teint est toujours olivâtre. Et une malice enfantine brille dans les yeux de Di Paolo quand il me jette, avec son accent liégeois inchangé :
« Salut, patate pourrie !
— Tu m’as fait peur, sale macaroni ! » Ces insultes, nous les échangions dans la cour de récréation, lorsque nos jeux tournaient mal.
Di Paolo me demande :
« Où vas-tu comme ça ?
— Aujourd’hui j’ai congé. Je me promène.
— Alors je t’offre un verre. On va se réchauffer un peu ! Je connais un bon petit bar, tout près d’ici.
— Allons-y. »
Bruno Di Paolo était surnommé « la Flèche noire », en raison de ses cheveux de jais et de ses sprints fulgurants. Nous étions les deux plus rapides de la classe…, voire de toute notre école primaire. C’est moi qui lançais la course relais ; c’est lui qui la concluait. Deux poussées irrésistibles, au départ et à l’arrivée. Je prenais de l’avance et, le terrain perdu par les équipiers suivants, Di Paolo le rattrapait à la fin. Bref, nous faisions tout le travail.
Et si je défiais « la Flèche noire » sur-le-champ ?
Non. Nous marchons côte à côte. Et son pas me semble bien lourd. Je le regarde du coin de l’œil : ce vieux monsieur est-il vraiment mon Di Paolo ? Devant nous, deux gamins jouent sur la margelle d’une fontaine.
Je me souviens de cette petite fontaine, près du magasin des parents de Di Paolo, au pied de la cathédrale. Un jour d’été, nous nous y sommes désaltérés, tous les deux. Se le rappelle-t-il ? Sans doute pas. À chacun ses images d’enfance.
Bruno était le fils d’un immigré italien d’avant la guerre, devenu marchand de fruits et légumes à Liège.
Je m’entendais très bien avec lui, mais des tensions internationales agitaient notre amitié.
Si je l’asticotais sur Mussolini, le copain de Hitler, Di Paolo répliquait : « Mon papa détestait le régime fasciste. »
De quoi parlait-il ? Je songeais aux régimes de bananes accrochés à l’étalage du magasin paternel.
Il ajoutait :
« C’est justement à cause de Mussolini que mes parents ont foutu le camp et qu’il sont venus habiter chez vous, les mangeurs de frites. »
Alors, en bombant le torse, je lui balançais le mot fameux d’un autre macaroni :
« De tous les Gaulois, les Belges sont les plus forts ! disait Jules César. »
Di Paolo ripostait :
« La ferme, Demy !... Demi-portion ! On ne t’a jamais dit que tu ressemblais à un petit Boche ? »
Le coup de Jarnac !
Mes yeux sont bleus. J’avais les cheveux blonds, en ce temps-là. En plus, maman nous obligeait, mon frère et moi, à porter les culottes de peau, à la tyrolienne, qu’elle avait rapportées d’un voyage dans les Alpes bavaroises.
J’aurais pu figurer, quelques années plus tôt, sur une affiche de propagande pour les Hitler Jugend.
Mais de là à me traiter de « petit Boche », moi, le filleul d’un G.I. abattu par les S.S. !
« Asseyons-nous là. »
Di Paolo commande deux verres de vin.
« Qu’est-ce que tu en dis ? C’est un Barolo 1995. Figure-toi que je me suis mis à cultiver quelques arpents de vigne dans mon grand jardin, sur les hauteurs de Liège. Oui, je fais du vin, comme mes ancêtres en Italie. Tu viendras voir, je t’invite. Mais ce Barolo, c’est autre chose. Je m’occupe de mes douze petits-enfants. Et puis je fais partie d’une chorale. On se réunit une fois par semaine dans la cathédrale. Tu devrais te joindre à nous. Je me souviens qu’à la messe, tu chantais comme une fille…
— Et toi, à la récré, tu imitais Luis Mariano…
— Mexico Mexi…ico tes femmes sont ardentes Et tu seras toujours le paradis des cœurs et de l’amour… À part ça, mon épouse m’a quitté. Je refais ma vie avec une Sicilienne, assez jeune. Une belle femme, ma Rosaria… Ma mère habite avec nous. Elle a 89 ans. Je ne l’ai jamais connue qu’en vêtements noirs. Elle porte un deuil permanent. Mais elle ne désarme pas. Elle fait encore elle-même à la maison les pâtes les plus succulentes du monde. Je comprends qu’elle impressionne ma Rosaria. Ma mère a des yeux noirs qui vous transpercent comme un rayon laser. Allez, on reprend un verre ? Patron, deux Barolo ! Non, apportez plutôt la bouteille. »
Bruno remplit nos deux verres à ras bord.
« À ta bonne santé, patate pourrie ! Quel plaisir de te revoir ! Quand je pense qu’on ne s’était plus parlé depuis presque cinquante ans. Comme ça va vite, la vie ! Tu sais, j’ai encore toutes nos photos de classe à l’institut Saint-Paul, de 1950 à 1956. Et, quand je les regarde, je peux mettre un nom sur chaque visage. Pourtant, dans ces classes, nous étions entre trente et quarante. Deux d’entre nous sont morts l’an dernier… Franckson et Philippot.
— Je ne le savais pas.
— J’ai vu ça dans La Dépêche. Je commence à m’intéresser à la rubrique nécrologique. Franckson et Philippot : les deux cracks… La croix d’honneur presque chaque semaine. Je ne les ai jamais rencontrés à l’âge adulte. Ils garderont toujours pour moi leur visage de gamin. On me dit que Franckson a eu une triste vie. Je n’en sais rien. Il restera pour moi l’auteur du seul but que nous avons marqué en cinquième contre l’équipe de sixième, le jour de la fête du directeur. Un but de légende ! Tu te souviens, Ralph ?
—Ben oui ! C’est moi qui lui avais fait la passe…
— Son copain, le grand Philippot, c’était quand même un sacré faux jeton.
— J’en sais quelque chose : j’ai été son voisin de banc. Pendant tous les examens, il dissimulait soigneusement sa feuille derrière un mur de livres et de cahiers.
— Pas seulement ça. Philippot nous incitait à chahuter, tout en gardant son air de lèche-cul. Mine de rien, il foutait le bordel dans la classe et préservait sa croix d’honneur… Et toi, Demy, qu’est-ce que tu es devenu ? N’es-tu pas journaliste ? Il me semble avoir déjà vu ta signature dans La Dépêche.
— Non, non, ce n’est pas moi, tu confonds. J’ai travaillé un peu à La Dépêche quand j’étais encore au collège. Mais j’ai fait toute ma carrière dans des bibliothèques. Je suis historien de formation.
— Tu es grand-père ?
— Pas encore. Mais bientôt. Mes deux filles attendent chacune un bébé. Elles ne parlent plus que berceaux, couleurs de chambre d’enfant. Elles se passent des livres de prénoms… La perspective d’être grand-père m’enchante. Même les prémices m’intéressent. Autrefois, on disait d’une femme enceinte qu’elle était “dans une position intéressante”. Je suis bien d’accord et je dirais même que c’est “une position passionnante”. Oui, j’aime regarder une femme enceinte, les mains croisées sur le ventre, suprêmement contente. Avec son petit air lointain. Ce sourire rentré, cette sérénité… Pendant quelques mois, elle échappe à la solitude. Cette femme-là est au-dessus de tout. Elle attend un enfant, et plus rien d’autre. Nos agitations ne la concernent plus. La femme enceinte a quelque chose de surnaturel. Elle est un ange, un beau mystère… »
Di Paolo me regarde en riant.
« Tu parles presque comme un poète, mon vieux Ralph. C’est l’effet du Barolo ? »
Ciao, Di Paolo ! À un de ces jours, peut-être.
Je m’engage à présent dans la courbe du boulevard de la Sauvenière. Un haut lieu de mes jeunes années.
Je passe devant les bureaux du journal La Dépêche. J’y avais mes entrées, autrefois. Je lève les yeux. Cette grande façade, presque entièrement vitrée, n’a plus très bonne mine. Une horloge est accrochée à hauteur du deuxième étage, où se trouve la salle de rédaction. Elle rappelle à ceux qui travaillent là que chaque jour est une course contre la montre.
Jadis, à côté de La Dépêche, il y avait un cinéma, le Crosly, suivi d’un théâtre, le Trianon. Deux bâtiments rasés depuis longtemps. À leur place s’étend un terrain boueux, peuplé de voitures.
Le Crosly ne donnait que des films d’aventures. Ce fut le temple de nos jeudis.
À l’aube des années cinquante, nous y avons découvert, mon frère et moi, L’Île au trésor, Sitting Bull, La Flèche brisée, Capitaine sans peur, Retour au paradis, Les Neiges du Kilimandjaro, La Mission du commandantLex, Scaramouche, Le Triomphe de Tarzan…
