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Le 14 septembre 1939, Paula, jeune mariée, écrit à sa sœur Jeanne : « Ma consolation actuelle, c’est d’évoquer nos moments heureux. Qui eût cru que ces abîmes de joie côtoyaient des abîmes d’inquiétude ? » John, son mari officier de réserve, vient d’être mobilisé. Le 28 mai 1940, il est fait prisonnier. Libéré au bout de deux ans, il s’engage dans l’Armée Secrète. Et, en septembre 1944, il participe à des missions de reconnaissance dans les forêts de Haute Ardenne en soutien des troupes US qui approchent…
Dans "La Grande Génération", Bernard Gheur raconte l’histoire de John et Paula, ses parents. Le récit est construit autour de lettres de sa mère, d’un rapport militaire trouvé dans de vieux papiers de son père, ainsi que du témoignage d’un ami, l’historien Léon-E. Halkin, résistant, rescapé des camps de la mort.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né à Liège en février 1945,
Bernard Gheur a mené une carrière de journaliste dans la presse quotidienne. Il est l’auteur d’une dizaine de romans, dont "Le Testament d’un cancre", "Le Lieutenant souriant", "Les Étoiles de l’aube" et "Les Orphelins de François".
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Seitenzahl: 203
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Nous n’irons pas à Stellarton
Enfants, mon frère Jean-Paul et moi étions inséparables. Nous avons découvert le monde ensemble, côte à côte. Les trajets en tram, du Pont-d’Avroy à Coronmeuse. Les grands films d’aventures, au Crosly, au Forum… Quand l’obscurité se faisait dans la salle pour laisser entrer le rêve, nous échangions des coups de coude enjoués.
Jean-Paul avait deux ans de plus que moi. Il usait de son droit d’aînesse. Quand je l’ai rejoint à l’école primaire, il a d’emblée distribué les rôles : « On disait que j’étais d’Artagnan, et que toi, tu étais Planchet, son valet. Donc, tu devras porter ma mallette pour revenir à la maison. »
Et puis nos chemins se sont séparés. Il a pris son envol. Nos différences se sont accentuées. Mais rien ne nous a fait oublier la connivence qui fut la nôtre dans l’enfance.
Jean-Paul sillonnait le monde avec Sylvie et leurs cinq enfants. Pour finir, il s’était fixé en Floride. Il avait l’allure d’un vieux pirate dans L’Île au trésor. Il lui restait un rêve à réaliser. Visiter Stellarton, la petite ville de Nouvelle-Écosse, au Canada, où John, notre père, avait vu le jour en février 1912. Il a déniché la déclaration de naissance, avec l’adresse d’Ernest et Marthe, nos grands-parents : Mount Pleasant Street. Leur maison à colonnes, de style victorien, existe-t-elle encore ? Il m’incitait, dans ses courriels, à le rejoindre là-bas.
Jean-Paul est mort à Smyrna Beach, en Floride, le 22 février 2024. Nous n’irons pas à Stellarton.
Ce frère aîné, infiniment curieux du monde, était un personnage de roman tout trouvé. Il apparaît dans chacun de mes livres. Je lui dédie La Grande Génération.
B.G.
Première partie JOHN ET PAULA
1. Été 1950
Salut, papa !
T’ai-je jamais écrit une vraie lettre, un peu longue ?
Le récit que j’entame aujourd’hui, je te l’adresse, même si tu n’es plus là. L’idée de t’avoir pour destinataire me donne de l’élan.
Ne pas écrire tout seul. Mais seul à seul.
Oui, je veux faire le voyage avec toi.
Comme le jour où tu m’as embarqué dans notre nouvelle voiture. Une Ford Fairlane 1950, grenat, confortable et silencieuse, succédait à notre Jeep Willys 1945, tonitruante, épatante.
Nos randonnées familiales en Jeep remontent à une ère préhistorique – celle où je ne savais pas encore écrire. Il m’en reste quelques petites photos en noir et blanc, et des bribes de souvenirs.
Ce matin-là, tu as quitté Spa – seul avec moi ! – pour rendre visite à un ami, rencontré en Allemagne dans un camp de prisonniers de guerre, et devenu moine bénédictin à l’abbaye de Clervaux, dans le Luxembourg.
De ma vie, je n’avais jamais voyagé aussi loin.
J’avais cinq ans et demi.
Toi, à cet âge-là, tu habitais dans une petite ville de l’ Ouest du Canada. Tu avais déjà traversé deux fois l’ Atlantique en paquebot. Et ton papa venait de mourir, à Calgary.
Il s’appelait Ernest. C’était un ingénieur des mines, un prospecteur de gisements de charbon dans les montagnes Rocheuses. Sur des photos anciennes, on le voit parcourir à cheval les grandes forêts peuplées d’ours et de loups. Un éclaireur indien l’accompagnait.
J’ai oublié le nom de ton ami religieux, que tu avais connu pendant la guerre. Personne ne peut plus me le dire. Il appartenait à une génération qui n’existe plus, presque à un monde disparu. Et ses traits se sont effacés de ma mémoire.
Ce jour-là, j’étais assis à ta droite, papa. Les sièges de la voiture avaient une odeur de neuf. Cela nous changeait de la Jeep qui sentait si fort l’essence. Je m’imaginais dans la peau du copilote, au cours d’un rallye automobile. Quelle équipe ! Tu peux foncer, papa !
Tu disais : « Allons-y doucement. Le moteur est en rodage. »
Notre voyage à deux, même si nous n’avons guère parlé en cours de route, me laisse un grand souvenir. Garder le silence ensemble, voir le paysage défiler, de vallon en vallon, suffisait à notre bonheur. Il faisait si chaud ! Nous roulions fenêtres ouvertes. Parfois je sortais la tête pour être rafraîchi par le vent.
À Clervaux, impressionné par l’atmosphère de l’abbaye, séduit par la douceur des chants qui montaient de l’église, encouragé par la bonhomie de ton ami bénédictin, je lui confiai soudain :
« Je voudrais devenir prêtre ! »
Conscient d’avoir lâché une énormité, j’ajoutai, plus bas :
« C’est un secret ».
Qu’est-ce qui m’avait pris ? Je n’avais jamais songé à une carrière de ce genre. Aviateur américain, oui. Champion cycliste, oui. Boxeur, oui. Trappeur peut-être, si tout va bien. Mais curé ! Je voulais juste être agréable à ce moine sympathique. Pourvu qu’il ne me prenne pas trop au sérieux !
Cher papa, pendant le voyage retour, nous n’avons pas parlé davantage qu’à l’aller. L’annonce de ma vocation précoce n’avait pas l’air de t’épater. Toi, en ce temps-là, tu m’appelais encore Binouche, mon petit nom, qui tombait en désuétude. Tu n’étais pas si souvent à la maison et tu n’avais peut-être pas remarqué que Binouche ne se disait plus guère. Pourtant je n’étais pas pressé de devenir Bernard. Dans les moments de rêverie, il m’arrivait de sucer mon pouce.
Tu as pris une petite route sinueuse à travers bois. Selon toi, c’était un raccourci plutôt qu’un détour. Et puis tu as ralenti et tu m’as montré, trônant au sommet d’une vaste prairie en pente, le château de Hautregard. Tu t’es arrêté un instant, pour l’admirer.
Le château, flanqué de deux tourelles circulaires, semblait nous regarder de haut. Je sentis qu’une histoire du passé te rattachait à lui. Comme nos pères nous restent mystérieux !
Le soir venait. Tu m’expliquas le sens de l’expression « entre chien et loup ». Nous ne vîmes ni loups ni chiens, mais, en haut d’une côte, toute une bande de petits lapins nous barrèrent le chemin. Tu freinas juste à temps. Ils restaient là, sidérés par nos phares. Leurs yeux brillants nous fixaient.
Tu diminuas la puissance des phares. Les lapins, libérés du sortilège, se dispersèrent dans les fourrés. Nous poursuivîmes notre route.
« Spa, c’est encore loin ? demandai-je.
— Non. Dors un petit peu, si tu veux. »
Sur le siège arrière de la voiture, il y avait, emballée dans du papier de soie, une statuette de saint Bernard.
Ce jour-là, c’était ma fête.
2. Un murmure de feuillageet d’eau vive
9 mars 2022
Je reviens d’ Érezée, en Haute Ardenne. Le pays de tes vacances d’enfant. Celui aussi de tes combats dans l’ Armée Secrète, en 1944. Tu nous y conduisis quelquefois. Mais la région de Spa nous était beaucoup plus familière.
Pendant toute cette journée, j’ai suivi ta trace, cher papa.
Tu étais très présent dans mes pensées tandis que je marchais sur des chemins de terre, sous un tendre soleil de mars.
Un couple ami participait à la promenade. Denise et Vincent habitent du côté d’ Érezée. Ils ont orienté mes recherches.
J’avais besoin de guides. C’est une région boisée, montueuse et sauvage, avec ici et là, à l’écart de la grand-route, des petits villages bien cachés, aux noms charmants, Amonines, Fanzel, Briscol…
Et ce nom de Briscol m’évoquait le port de Bristol, qui m’avait fait rêver dès la première page de L’ Île au trésor…
Je me reporte au temps où mon père tenait sur la route de Bristol, à deux ou trois cents pas de la côte, L’ Auberge de l’ Amiral-Benbow.
Quel beau début de roman !
Dans ce coin de l’ Ardenne, il y a aussi d’anciens moulins, des fermes-châteaux. La petite rivière qui coule au pied de la colline d’ Érezée s’appelle l’ Aisne. Elle prend sa source dans la fagne et se jette dans l’ Ourthe. Une bien modeste rivière ; il ne faut pas la confondre avec l’ Aisne française, affluent de l’ Oise.
Marthe, ta maman, t’emmenait en vacances à Érezée chaque été, avec André, ton jeune frère.
Ton nom officiel est Jean. Mais, en anglais, c’est un prénom féminin. Depuis ta petite enfance, passée en plein Far West, au temps des pionniers, tout le monde t’appelait John. Seule Paula, notre maman, disait Johnny. Surtout quand vous étiez jeunes.
John était aussi ton nom de guerre.
Le lieutenant John.
L’hôtel Belle-Vue, où séjournaient Marthe et ses deux fils, disposait d’une grande terrasse, d’un jardin et d’un court de tennis, en contrebas. On y retrouvait les habitués. Et des jeunes filles qui faisaient les yeux doux aux deux beaux garçons de Liège, d’une table à l’autre, pendant les repas.
Chaque été, le patron de l’hôtel Belle-Vue organisait un bal costumé. Sur une photo en noir et blanc, les jeunes pensionnaires, serrés les uns contre les autres, sont déguisés de trente-six manières. En scrutant cette image à la loupe, j’observe un détail : ton frère André enlace une jolie brunette ; leurs mains semblent se caresser. Je ne voyais pas André sous ce jour-là. Cet oncle que je n’ai pas connu, on me le décrit comme un garçon à la fois timide et téméraire, souvent plongé dans un livre.
John allait au bord de l’ Aisne. Avec une canne, il cherchait de belles pierres – voire des pépites d’or – dans l’eau limpide et peu profonde.
Ou alors il s’écartait de la rivière enchantée, pleine d’un murmure de feuillage et d’eau vive, entravée par des troncs d’arbre glissants. Il s’enfonçait dans la forêt infinie. Son frère et quelques copains le suivaient en silence, d’un pas agile.
Vous marchiez en file indienne, à la merci d’une embuscade. Une bande ennemie vous tombait dessus, vous attaquait à coups de pommes de pin. Vous étiez poignardés. Scalpés peut-être.
Tantôt Peau-Rouge, tantôt trappeur, tu as été tué des dizaines de fois, cher papa, dans la forêt de ton enfance. Ou ligoté à un arbre. Au bout de quelques minutes, une jeune fille rieuse venait desserrer tes liens.
À la longue, tu connaissais par cœur les meilleures cachettes dans les bois, les postes d’observation d’où l’on peut guetter l’adversaire.
Tu étais blond.
Adolescent, tu as commencé à ramener tes cheveux en arrière, à les brillantiner, selon la mode de ce temps-là.
Denise et Vincent, mes compagnons de promenade, me montrent l’ancien hôtel Belle-Vue, dans le cœur d’ Érezée. Son enseigne a été effacée. Il est devenu, me dit-on, un centre d’accueil pour réfugiés.
Ayant contourné le bâtiment, j’aperçois les fenêtres de la grande salle à manger. Un escalier descend vers le jardin. Il n’y a personne là-bas. Je renonce à pousser plus loin mon intrusion dans le passé.
Parmi les pensionnaires extraordinaires de l’hôtel Belle-Vue, il y eut un Chinois, qui lisait les lignes de la main. Et puis tu me racontais, papa, que vers la fin des années 1930, un jeune comédien belge, Raymond Rouleau, et sa femme, Tania Balachova, séjournèrent à Érezée. On les voyait déambuler dans le jardin de l’hôtel en récitant les alexandrins d’une pièce de Racine.
Raymond Rouleau allait connaître la renommée à Paris : il jouait le couturier-don Juan dans Falbalas, le beau film de Jacques Becker, sorti en 1945.
L’été 1944, tu es revenu dans la région d’ Érezée pour un séjour secret. Très risqué celui-là. Les maquisards avaient leur poste de commandement dans un hameau perché sur les hauteurs.
Cet après-midi, Denise et Vincent me mèneront à la ferme isolée d’où sont parties, à l’aube du 9 septembre 1944, les cinq patrouilles d’éclaireurs de l’ Escadron mobile. Les bois dans la vallée de l’ Aisne grouillaient de soldats allemands en retraite.
3. À la poursuite du pavillon vert
Le matin du 26 mars 1980, mon père a pris le train pour Bruxelles. Il voulait assister à la messe de funérailles d’un vieil ami, dans la basilique de Koekelberg.
Nous étions mariés, Agnès et moi, depuis dix ans.
Notre fils François allait avoir six ans. Et son petit frère, Charlie, aux cheveux roux acajou, venait de souffler d’un coup les quatre bougies plantées dans son gâteau Moka.
L’été précédent, John avait été victime d’une nouvelle crise cardiaque. Son médecin ne lui laissait guère d’espoir.
Ce qui n’empêchait pas mon père de rester « sur le pont ».
Il n’était plus armateur fluvial. Sa petite société – Le Lièvre – n’existait plus.
À Anvers, Rotterdam, Dordrecht, Ruhrort, Paris, Conflans-Sainte-Honorine, à Seraing, au pays des hauts-fourneaux, des ciels qui rougeoient la nuit, plus aucun chaland ne battait le pavillon vert marqué d’un lièvre blanc, bondissant.
L’arrivée des barges géantes, des convois poussés sur les fleuves et les canaux, avait chassé peu à peu les chalands, les péniches si chères à Georges Simenon, avec leur maison naine, habitée par le marinier et sa famille.
De tous les paysages de son enfance, c’est Coronmeuse que le romancier liégeois préférait.
Sa tante Maria, l’une des sœurs de sa mère, tenait là-bas une buvette-épicerie pour bateliers. Les Simenon s’y rendaient les dimanches d’été, à pied, par souci d’économie.
Une sacrée trotte ! C’était tout au bout de la ville, après le quartier du Nord. La petite famille Simenon franchissait le pont Maghin et longeait la Meuse par la rive gauche. Le quai Saint-Léonard paraissait interminable. Nombre de façades arboraient des enseignes d’armateurs. Ensuite on prenait, en contrebas, le quai de Coronmeuse, planté de grands arbres, et bordé par un canal qui, à l’époque, allait jusqu’à Maastricht.
On arrivait à Herstal. Et l’horizon s’ouvrait. Voici les grands espaces, le chien et loup entre ville et campagne.
Georges apercevait enfin, à l’entrée du port de Coronmeuse, la buvette-épicerie de la tante Maria.
Alors le petit garçon s’émerveille.
On lit dans Pedigree, le roman autobiographique de Simenon :
« Cent, deux cents péniches, peut-être davantage, reposent flanc contre flanc, parfois sur dix rangs, dans une vivifiante odeur de goudron et de résine. »
Adolescent, Georges reviendra flâner tout seul le long du canal. Et rêver.
Au cœur des années 1950, il ne restait plus qu’un petit tronçon du canal Liège-Maastricht. Mais le port de Coronmeuse était encore actif. Je puis en témoigner.
On y déchargeait des briques ou je ne sais quoi. Le halètement des remorqueurs à vapeur n’en finissait pas. Nous percevions leurs souffles lointains, chaque jeudi, depuis la vieille maison de la place Coronmeuse où demeuraient notre grand-mère, dite « Mammy », Jeanne, notre grand-tante, et Eugène, notre grand-oncle. – Un fameux trio, à l’affection débordante, qui nous choyait de mille manières.
L’un de mes plus anciens souvenirs se rattache à ces lieux.
Un souvenir vague, enfoui dans la nuit de ma petite enfance, qu’une lettre de ma grand-mère éclaire un peu.
J’avais quatre ans. Mon frère Jean-Paul, six ans, achevait sa première primaire.
C’était en juillet 1949. Mammy nous gardait dans notre maison de la rue Trappé tandis que nos parents passaient quelques beaux jours en Suisse, avec oncle Eugène et tante Jeanne.
Ma grand-mère écrit à mes parents :
« Mes chers John et Paula,
Vous devez vous rappeler que Jean-Paul avait promis à son maître des cendrées rouges pour la surprise de lundi.
Cet après-dîner je m’embarque, avec Bernard, pour Coronmeuse, par une chaleur torride ; oncle Eugène m’avait précieusement remis une clé du verrou de notre porte, soigneusement emballée dans un papier, avec toutes les recommandations d’usage.
Évidemment, cette clé ne marchait pas et je n’ai pas pu ouvrir la porte ! Bernard et moi, nous tînmes grand conseil. Monsieur Müller, l’épicier du coin, fut assez aimable pour nous donner deux grands sacs de papier doublé, puis nous allâmes à pied le long de notre port jusqu’à l’endroit où les bateaux viennent décharger des briques. À l’aide de nos mains comme seuls instruments en notre possession, nous avons à peu près rempli les sacs. Nous étions à moitié morts de chaud. Nous fûmes tout heureux et tout aises de rencontrer le beau tram bleu pour nous ramener au Pont-d’ Avroy. Reste à voir maintenant si nos morceaux de briques feront l’affaire du maître de Jean-Paul. »
Ah ! le tram bleu… Son apparition dans la petite lettre de Mammy me sourit. Je crois qu’il n’exista jamais qu’à un seul exemplaire. Il tranchait sur les banals tramways jaunes ou verts qui parcouraient Liège et ses faubourgs.
Le tram bleu nous fascinait. Son allure aérodynamique, son fuselage révolutionnaire, sa couleur elle-même, nous évoquaient l’ Espadon de Blake et Mortimer, l’incroyable avion créé par Edgar P. Jacobs, dont le sort du monde dépendit, le temps de deux albums de bandes dessinées.
Ma grand-mère poursuit :
« Le lundi après-midi, je suis donc allée à l’institut assister aux leçons données aux élèves de première année par leur maître. J’avais pris Bernard avec moi.
Il y avait une bonne vingtaine de parents derrière les bancs des élèves ; il faisait une chaleur tropicale ; le pauvre maître s’épongeait la figure toutes les deux minutes, ce qui ne l’a pas empêché de donner une leçon de religion, une de calcul, une d’orthographe, une dictée. Cela m’a bien intéressée de voir la façon dont il donnait ses leçons, mais il faisait si chaud !
Ce soir, les deux garçons étaient déchaînés ; ils avaient gardé leur caleçon pour jouer à Tarzan dans la baignoire.
Bien affectueusement. Mammy »
Et les cendrées rouges récoltées dans le port de Coronmeuse, à la sueur de notre front ? Je me demande toujours à quoi elles pouvaient servir.
J’étais trop petit, trop mal placé dans la classe de Jean-Paul. Je n’ai rien vu du grand show de l’instituteur, auquel Mammy avait apporté sa pierre – ou ses morceaux de briques. Entre nos maîtres et nos parents – ou nos grands-parents –, c’était l’union sacrée.
Oui, dans les années 1950 encore, pour le promeneur des berges de la Meuse, le spectacle était permanent. Les belles péniches se succédaient. Elles débordaient de vie. Sur ce long bateau à fond plat, vous pouviez apercevoir un vélo, du linge mis à sécher, une femme vidant un seau dans le fleuve, des enfants qui jouaient, une cage d’oiseau, un roquet qui aboyait vers vous… Passait enfin, debout dans la cabine de pilotage, coiffé d’une casquette bleue, « le maître après Dieu du bateau en fer ».
Cette formule solennelle figurait sur le contrat d’affrètement à l’effigie du Lièvre que le capitaine devait remplir et signer.
Moi, maître après Dieu du bateau en fer…
Étant présentement à…, je m’engage, pour du premier temps favorable, à aller en droite ligne à… Je reconnais et confesse avoir reçu dans le bord de mon dit bateau, sous le franc tillac d’icelui de…
J’ai conservé, au fond de mon grenier, l’enseigne qui brillait jadis sur la façade de notre maison familiale de la rue Trappé. Cette plaque de cuivre est aujourd’hui toute noircie ; on y distingue à peine la silhouette du lièvre fantôme.
Les remous du bateau qui s’éloignait vous laissaient rêveur.
Celui-là semblait si lourdement chargé. Que transportait-il ? Où allait-il ?
Lors de certains hivers très rudes, dignes des hivers canadiens, nos fleuves se couvraient de glace. En février 1963, papa rejoignit à Revin – à l’entrée de la pointe de Givet – le Jean-Paul pris dans les glaces. Il ravitailla le marinier et sa famille. Il photographia le bateau prisonnier.
Quels étaient les noms des chalands de papa ? Dans quel annuaire ancien les trouverais-je ? Je me souviens du Bonne Mère, du Ménapien, du Nervien, de l’ Éburon, du Maurice, du Reine des Mers, du Jean-Paul… Mais les autres ?
Papa avait dû les vendre un à un. Le pavillon vert était une peau de chagrin.
Ont-ils encore un peu navigué, sous un autre pavillon ?
Le plus vieux de ces bâtiments, le plus gros, le Reine des Mers, fut le premier envoyé à la casse. « Déchiré », comme disent les marins.
De ses déchirements successifs, papa ne nous a jamais dit un mot. Déjà, au temps de la splendeur du Lièvre, il ne nous expliquait guère les métiers du fleuve. Mais quand il nous emmenait, dans sa Mercury bicolore – chocolat blanc, chocolat fondant –, à la recherche de l’un ou l’autre de ses bateaux en mission, quand nous guettions le pavillon vert du Lièvre, quand le maître après Dieu du Jean-Paul ou de l’ Éburon nous accueillait à son bord, quand nous posions le pied sur le monde mouvant, et, par un escalier raide, descendions dans la cabine d’habitation, papa nous donnait à vivre toute la poésie de la navigation intérieure.
La poésie de L’ Atalante, le film de Jean Vigo.
Un copain m’avait demandé :
« Ton père, c’est un amiral ? »
John commandait en effet une petite flotte de bateaux.
« Oui. Si tu veux. Mais il ne navigue pas lui-même. C’est un armateur. »
Pourquoi les capitaines des chalands de la société Le Lièvre étaient-ils tous hollandais ? Le teint cuivré, l’œil malin, le rire tonitruant, ils nous évoquaient les flibustiers embarqués sur l’ Hispaniola, dans L’ Île au trésor. Chien Noir, Long John Silver, Billy Bones…
Ayant lui-même l’âme nomade, John s’entendait bien avec les gens du fleuve. Il parlait leur langue : un drôle de flamand, pas celui que l’on nous apprenait à l’école. « L’amiral » de la flotte choyait les familles de ses capitaines. La femme de Matthieu Devos souhaitait-elle une cabine d’habitation plus spacieuse, un aménagement de sa cuisine ? Elle l’obtenait. L’amiral John ne savait pas dire non. Pas plus à ses capitaines qu’à ses enfants.
À ce jeu-là, l’argent file. Le capital prend l’eau. Les créanciers se font pressants.
Après le naufrage de la société Le Lièvre, mon père était devenu secrétaire général de la Chambre syndicale des affréteurs fluviaux. Sa nouvelle mission lui allait mieux que le rôle de patron. Il était le « Monsieur Bons Offices » de la batellerie.
Un jour, il me dit : « Je gagne à peu près la même chose qu’un éclusier. »
Je me souviens qu’il faisait très froid, le matin du mercredi 26 mars 1980, quand John avait pris le train de Bruxelles. Il ne pouvait manquer de saluer un vieux camarade qui s’en allait.
À la sortie de la messe, mon père s’est dirigé vers les membres de la famille du défunt, réunis sur le parvis de la basilique de Koekelberg. Sans doute avait-il le sourire en retrouvant ces figures amies. Il a tendu la main. Il s’est écroulé. Comme atteint par une balle perdue.
Bouleversés, nous sommes arrivés en début d’après-midi à l’ Hôpital Français, proche de la basilique. Et l’on nous a introduits dans une salle où papa reposait, tout habillé, sur un lit. Tout chic, selon son habitude.
Il avait l’air serein. Comme plongé dans un profond sommeil d’enfant.
Je le regardais…
Et je le revoyais, jeune homme, allongé sur le plancher de son bureau. Immobile, les yeux clos.
C’était son yoga à lui.
Nous nous approchions en douce de ce drôle de papa qui faisait le mort. Devinant notre présence, il ouvrait les yeux, se relevait d’un bond.
Papa avait une autre habitude curieuse : dans un élan de jubilation, de pure joie de vivre, il se frottait longuement les mains, avec une extrême ardeur.
4. Tintin et le lion de l’ Armée Secrète
Nous aimions rejoindre papa dans son bureau. Cette pièce du deuxième étage, à l’arrière, était la plus lumineuse et la plus ordonnée de toute la maison. Elle avait une odeur de cire, mêlée à l’arôme du tabac de la Semois.
Au milieu de la cheminée en marbre noir, une petite statue en terre cuite donnait le ton. C’était saint Bernard debout, revêtu de sa bure, représenté dans la plus belle attitude du monde : il lisait. Une lampe de mineur décorait aussi cette cheminée.
Trois bibliothèques vitrées couvraient un mur entier.
La table de chêne était débarrassée de tout, sauf d’un pot à tabac et d’une haute lampe articulée où nous nous brûlions les doigts quand nous passions, en pyjama, dire un dernier bonsoir à papa. Au fond du grand tiroir : toujours le paquet blanc et bleu de cigarettes anglaises Players Navy Cut, orné de la figure d’un marin.
Quoi encore ?
Le lion de l’ Armée Secrète – l’ A.S., comme il disait – rugissait sur une oriflamme. Le dessin avait une touche un peu naïve. Avec sa gueule d’un jaune trop éclatant, insérée dans un triangle noir et rouge, ce lion n’avait pas l’air bien redoutable. Il aurait pu sortir d’un livre pour enfants.
Papa ne nous lisait jamais les albums de Tintin. C’était le rôle et le plaisir de maman. Nous étions tous serrés auprès d’elle sur le grand divan brun du salon. Et ce divan devenait un vaisseau capable de nous transporter vers toutes sortes de pays. Et même vers la Lune. Le son de la voix de maman faisait partie du charme.
Mon père avait un avantage sur elle : il avait bien connu Tintin pendant la guerre.
« Le vrai Tintin ?
— Bien sûr !
— C’était où ?
— En Allemagne. Dans un camp de prisonniers.
— Ah oui ? Raconte.
— Tintin était très gentil et très courageux. Il ne pensait qu’à s’évader. Un magistrat, prisonnier avec nous dans l’oflag, l’avait aidé à rédiger son testament avant l’une de ses tentatives d’évasion. »
Le vrai Tintin, en chair et en os, c’était le jeune officier de cavalerie Paul Remi, frère cadet de Georges Remi, dit Hergé. Pour créer le petit reporter, le dessinateur avait pris son frangin pour modèle : visage rond, houppe rebelle, bravoure à toute épreuve.
Je me souviens d’une aquarelle, accrochée à gauche de la cheminée, dans le bureau de papa. Qu’est-elle devenue ? On l’aperçoit, en petit, sur une photo. Je peux la reconstituer de mémoire. Elle montrait quelques jeunes gens couchés dans l’herbe, à plat ventre. Ainsi que des guetteurs. À l’arrière-plan, au-delà des barbelés, l’artiste avait esquissé des visages de femmes et de jeunes enfants, qui se détachaient dans une sorte de brume.
Visages rêvés par les prisonniers de guerre.
La mort soudaine de John, à soixante-huit ans, laissait Paula dévastée. Incrédule.
La guerre l’avait souvent privée de sa présence.
Mais ici, son cher Johnny allait trop loin.
À cette époque, maman enseignait le français dans une école professionnelle de la banlieue liégeoise. À plus de cinquante ans, grâce à sa licence en philosophie obtenue avant la guerre, elle s’était lancée dans une carrière de professeur. Par nécessité, mais avec enthousiasme. « J’ai toujours rêvé d’enseigner », me disait-elle.
Ses élèves – coiffeuses et esthéticiennes – la trouvèrent très amusante.
Et jamais maman ne fut aussi bichonnée, aussi blonde, qu’en ce temps-là.
À la mort de papa, elle reçut de ses élèves une lettre touchante. Je viens de la découvrir dans ses archives.
« Petite Madame Gheur,
Vous nous avez pourtant appris que la langue française était riche, mais malgré nos efforts nous ne trouvons pas les mots qu’il faut pour vous soulager. Notre petite classe est de tout cœur avec vous et nous vous embrassons très fort (car nous vous aimons toutes beaucoup). »
Un autre message de condoléances retient mon attention. Il est signé Simonne, une amie de jeunesse de John et Paula.
Mon père est mort devant elle, sur le parvis de la basilique de Koekelberg. Simonne était la sœur de celui dont on venait de célébrer les obsèques.
Simonne !
Un tel caprice du destin n’était pas fait pour plaire à Paula. Jusqu’à ses fiançailles avec John, elle avait considéré cette jolie Bruxelloise comme une rivale.
Le 27 mars 1980, Simonne écrit à Paula :
