Un Jardin dans les Rocheuses - Bernard Gheur - E-Book

Un Jardin dans les Rocheuses E-Book

Bernard Gheur

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Beschreibung

Une épopée familiale qui vous emmènera jusqu'aux montagnes du Canada

Amanda nous emmène sur un chemin forestier. « Nous sommes à la hauteur du cottage de vos grands-parents. Il n’en reste rien. Les sapins ont poussé, bouchant la vue sur la vallée. Le jardin de Marthe n’est plus qu’une jungle. Mais, tous les printemps, des fleurs plus délicates et de couleurs vives réapparaissent parmi les broussailles. Regardez… » Ma sœur Anne enjambe les herbes folles.
Elle cueille – mieux : elle recueille – quelques fleurs bleues. « Ce sont des delphiniums », nous dit-elle, avec un sourire ravi.
Elle ajoute : « Le delphinium est une plante vivace, aux racines dormantes… Crois-tu que ?… » Anne a-t-elle entre les mains des fleurs plantées par sa grand-mère il y a près de cent ans ?

Le récit d'une famille à travers le regard d'un homme, autrefois bercé par les merveilleuses histoires de ses grands-parents

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE 

- "Bernard Gheur [...] nous offre un roman touchant, au parfum d’enfance et de nostalgie, évoquant les émerveillements d’une enfance" ( Eric Brucher, Antipodes, 24/05/13)

EXTRAIT 

Paul Verlaine venu faire une conférence à Liège, on lui suggéra une promenade sur les quais de la Meuse.
"La Meuse ? Merci bien ! Je l'ai déjà vue à Charleville", répondit le poète.
Pourtant, ce n'était pas la même. Il y a loin de la jeune Meuse de France au fleuve solennel et opulent du pays de Liège. Pas plus que la Meuse de Dinant ou de Namur ne ressemble à celle de Liège. Du côté de Namur, ce sont encore des eaux de plaisance. Les habitants ont des rapports intimes avec le fleuve. Ils s'y baignent. Ils savent les endroits poissonneux ou dangereux.
À Flémalle, la Meuse s'engage dans un long défilé d'usines. Atteignant Liège, elle se déploie, comme chez elle.
C'est une vieille histoire. La Meuse a façonné cette ville, déterminé ses contours et ses sociétés. Elle donna sa forme baroque à un grand boulevard. Et elle créa deux sortes de Liégeois : ceux d'en deçà, ceux d'au-delà. "Outre-Meuse", autre mœurs.
Et puis, à  Herstal, la rive gauche retrouve une apparence de campagne. Dans les années 1950, un terrain vague s'étendait entre la place Coronmeuse et l'esplanade Albert Ier. Les enfants qui jouaient là-bas regardaient les péniches disparaître au loin. Où allaient-elles ? On racontait aux enfants la suite de l'histoire : Maestricht, Rotterdam, la Meuse écartelée devant la mer. De quoi rêver infiniment.

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Seitenzahl: 204

Veröffentlichungsjahr: 2014

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Du même auteur

Fugue, nouvelles, François Denoël, Bruxelles, 1967.

Le Testament d’un cancre, roman, Albin Michel, Paris, 1970 (préface de François Truffaut).

La Scène du baiser, roman, Le Cri-Vander, Bruxelles, 1982.

Retour à Calgary, récit, Éd. ACE, Paris, 1985 (préface de René Henoumont).

Le Lieutenant souriant, roman, Éd. Renaudot et Cie, Paris, 1990. Rééd. Labor, coll. Espace Nord Junior, Bruxelles, 1998.

La Bande originale, roman, Quorum, Ottignies, 1996.

Nous irons nous aimer dans les grands cinémas, roman, Labor, Bruxelles, 2004.

Les Étoiles de l’aube, roman, Éditions Weyrich, prix Marcel Thiry 2012.

Ouvrages collectifs

Il était douze fois Liège, Pierre Mardaga Éditeur, 1980.

La grande boucle, Quorum, 1996.

Au fil du temps, Castor Astral, 1999.

Promenades liégeoises, Éd. du Céfal, 2005.

Suivez mon regard ! Institut de Patrimoine wallon, 2011.

Avant-Propos

Un Jardin dans les Rocheuses est une nouvelle version, remaniée et enrichie, d’un récit paru en 1985 chez ACE, à Paris, sous le titre Retour à Calgary.

La première version a été écrite par un jeune père, en quête de ses souvenirs d’enfance et de ses racines canadiennes. J’y explorais « la chambre indienne », le lieu de toutes les rêveries, avec sa malle pleine de vieilles lettres.

La présente version est l’œuvre d’un grandpère… voyageur. Car j’ai eu l’occasion d’accomplir « pour de vrai » et en famille le fameux « retour à Calgary ». Nous avons vu les montagnes et les rivières que nos grands-parents, Ernest et Marthe, avaient tant aimées. Nous avons retrouvé les traces de ce jeune couple aventureux, lancé dans la conquête du Wild West.

*

Je dédie ce livre à tous ceux qui m’ont encouragé dans ce long, long way to Calgary.

À Charlie van Zuylen, mon ami regretté, qui m’avait précédé sur les routes de Rocky Mountain House et de Nordegg…

À Daniel Coch, autre copain de collège, retrouvé par bonheur à Calgary.

À Michel Lemoine, érudit, explorateur de l’œuvre de Simenon aussi bien que des Rockies.

Je le dédie aux Canadiens, chercheurs, écrivains, journalistes, passionnés par l’histoire des pionniers du charbon en Alberta : W. John Koch, Anne McMullen Belliveau, Amanda Wilson, Tamara Gignac…

Et puis, bien sûr, je le dédie à Esther, Noé, Aubane, Ralph et Lucien. Les héros de cette histoire vraie sont leurs arrière-arrière-grands-parents.

B. G.

I

LA CHAMBRE INDIENNE

1

Les jeudis de Coronmeuse

Paul Verlaine venu faire une conférence à Liège, on lui suggéra une promenade sur les quais de la Meuse.

« La Meuse ? Merci bien ! Je l’ai déjà vue à Charleville », répondit le poète.

Pourtant, ce n’était pas la même. Il y a loin de la jeune Meuse de France au fleuve solennel et opulent du pays de Liège. Pas plus que la Meuse de Dinant ou de Namur ne ressemble à celle de Liège. Du côté de Namur, ce sont encore des eaux de plaisance. Les habitants ont des rapports intimes avec le fleuve. Ils s’y baignent. Ils savent les endroits poissonneux ou dangereux.

À Flémalle, la Meuse s’engage dans un long défilé d’usines. Atteignant Liège, elle se déploie, comme chez elle.

C’est une vieille histoire. La Meuse a façonné cette ville, déterminé ses contours et ses sociétés. Elle donna sa forme baroque à un grand boulevard. Et elle créa deux sortes de Liégeois : ceux d’en deçà, ceux d’au-delà. « Outre-Meuse », autres mœurs.

Et puis, à Herstal, la rive gauche retrouve une apparence de campagne. Dans les années 1950, un terrain vague s’étendait entre la place Coronmeuse et l’esplanade Albert Ier. Les enfants qui jouaient là-bas regardaient les péniches disparaître au loin. Où allaient-elles ? On racontait aux enfants la suite de l’histoire : Maestricht, Rotterdam, la Meuse écartelée devant la mer. De quoi rêver infiniment.

Ce terrain vague conservait des vestiges de l’Exposition de l’Eau, inaugurée au printemps 1939 – dernière grande fête de l’avant-guerre.

Au-delà du palais des Sports et du palais de l’Allemagne, quelques pavillons dépérissaient parmi les broussailles, tel ce cirque en béton, qui avait enfermé des ours bruns. Les attractions d’une saison se mouraient depuis des années, de mort naturelle, dévorées par les ronces et les herbes folles.

De l’Exposition de l’Eau, nos parents gardent un souvenir terrible et magnifique. Elle marque la limite de leur jeunesse.

Ma génération – baptisée par la bombe atomique – trouvera peut-être bien désuet le thème de cette exposition. En fait, il s’agissait de célébrer, « malgré la sombre conjoncture internationale », l’achèvement du canal Albert.

Les journaux liégeois de l’époque offrent de singuliers contrastes. Le 22 mai 1939, cette triple manchette :

OUVERTURE TRIOMPHALE DEL’EXPOSITION DE L’EAULE PACTE GERMANO-ITALIENEST SIGNÉINCIDENTS À DANTZIG

On voit des messieurs en habit, affairés à discourir, à couper le ruban, à prendre la pose. Et, tout en poursuivant la sinistre chronique de Dantzig, chaque édition relate les festivités du « Gay Village Mosan ». La fosse aux ours est flambant neuve. Vive l’Exposition de l’Eau ! Tandis que la guerre menace, à Coronmeuse on se la coule douce. Le ciel est mélangé ; « le diable marie sa fille ».

Fin juillet, Léopold III inaugure la statue du roi Albert. De justesse. En août, les masques à gaz et les sacs de sable apparaissent. Enfin, le 1er septembre, ce titre :

LA POLOGNE ENVAHIE ET BOMBARDÉE

Il y a encore des photos du fleuve à la une, mais elles montrent une autre catastrophe : le soir du 30 août, la foudre a touché le pont ferroviaire du Val-Benoît, dont les piliers, en raison des événements, avaient été minés le matin même ; l’explosion a fait onze morts.

Les vacances sont coupées net : rentrée peu ordinaire, qui inquiète les petits et les grands, les écoliers et les soldats du royaume. Le 2 septembre, les journaux annoncent, discrètement, la fermeture momentanée de l’Exposition. Les convives ont quitté le banquet dare-dare. Mais l’on ne débarrasse pas ; on attend leur improbable retour.

Les ronces, les épines et les arbustes poussent dans le parc des Attractions.

Après la guerre, les gamins des rues ont découvert le domaine oublié.

L’étrangeté et l’ampleur du décor les inspiraient. Leurs rêves y couraient sans frein. Là où les adultes ne voyaient qu’un dépotoir anarchique, les enfants disposaient d’un pays immense et varié, avec son désert traversé d’une piste, ses montagnes, sa jungle et ses temples. Les fantômes des ours de 1939 venaient peupler le cirque délabré. Tel autre pavillon figurait tantôt Fort Apache, tantôt un blockhaus à Guadalcanal, tantôt le vaisseau du capitaine Hornblower, selon le film hollywoodien du moment.

Pour ma grand-mère, mon frère et moi, ce territoire s’appelait la « brousse ». Le terme avait-il cours en dehors de notre trio ? Je ne sais pas.

Ma grand-mère – on disait « Mammy » – habitait une très vieille maison de la place Coronmeuse. Nous étions des petits garçons du centre de Liège ; pour jouer, nous avions le choix entre le parc d’Avroy et le Jardin botanique.

Mais la « brousse », c’était mieux, c’était loin : le bout de notre monde.

Le jeudi après-midi, nous prenions le tramway pour Coronmeuse. Et tout seuls ! Maman descendait avec nous la rue Saint-Gilles, nous faisait traverser le carrefour, et rappelait les consignes. Il fallait guetter l’arrivée du tram 1 – le 4, bifurquant tout à coup vers le pont Maghin, nous aurait égarés dans les quartiers d’Outre-Meuse. Il suffisait de demander : « Deux terminus. » Le mot de passe. Et si jamais un monsieur nous présentait des bonbons, nous devions carrément les refuser. Cette dernière mise en garde me laissait perplexe : à quel mystérieux poison maman songeait-elle ?

L’identité du tram jaune apparu sur le boulevard d’Avroy demeurait, un instant, indécise. Jean-Paul, mon frère aux yeux de chat, était toujours le premier à savoir.

Nous nous casions juste derrière le wattman. Sages, silencieux, nous savourions le spectacle : n’était-ce pas la ville qui avait basculé, notre fenêtre restant le point fixe ? La courbe du boulevard de la Sauvenière finissait en beauté : nos deux cinémas préférés, le Carrefour et le Crosly, face à face. Place Saint-Lambert, la voiture se vidait à grands coups et revenait du sang neuf : les habitants du quartier du Nord. Place Saint-Barthélemy… La maison de notre seconde bonne-maman.

Les clochers étaient d’autres points de repère. Notre courte histoire s’y rattachait. Né dans une cave, au temps des V1, j’avais été tenu sur les fonts baptismaux de Saint-Barthélemy. Jean-Paul avait eu droit à l’église Sainte-Foy, moins fameuse ; en revanche, c’est un fiacre qui conduisit le bébé à la cérémonie, dans Liège occupée par les Allemands.

Nous nous montrions du doigt L’Écran du Nord (le Corsaire rouge y avait vécu). Puis défilait l’interminable rue Saint-Léonard. Parfois nous restions les derniers passagers. Il y avait des arrêts surprises sur ce chemin tout tracé : le wattman achetait son journal, ou embarquait au vol quelque fiancée…

Tout au bout de la rue, nous apercevions l’ouverture. Nous débouchions dans Coronmeuse, avec sur la gauche les deux terrils, sur la droite la « brousse » et puis le fleuve deviné – les grands espaces, le chien et loup entre la ville et la campagne.

Sautant sur la terre ferme, nous galopions vers la façade familière. Attention au tram 5 qui pouvait surgir ! Le 5 ignorait la halte de Coronmeuse et s’esquivait par une allée bordée de peupliers, dont nous ne connaissions que le commencement. Ferions-nous jamais ce voyage ?

Dans la « brousse », Jean-Paul décidait : « Toi tu es le mauvais. D’accord ? »

Donc, j’étais le Rochefort de d’Artagnan, le sergent Garcia de Zorro, le prince Jean de Robin des Bois. Je pouvais prendre l’avantage à certains moments du duel, mais il me faudrait tôt ou tard rouler dans l’herbe et expirer, accomplissant mon destin de frère cadet.

Ou alors je proposais : « Si on disait qu’on attaque ensemble ? » Jean-Paul et moi tendions une embuscade à Mammy, qui voulait bien tenir le rôle du général Custer.

Quand Sitting Bull et Crazy Horse surgissaient des talus, elle feignait la surprise, appelait un peu au secours, se laissait poignarder. Et nous dérobions à Longs Cheveux son chargement : tartines, fruits, chocolats. Nous devions néanmoins attendre l’heure du goûter pour partager ce butin.

Ensuite on regagnait le pays civilisé.

Mammy allait trahir. Sitôt franchi le seuil de sa maison, celle qui avait joué notre jeu redevenait la vieille dame intraitable. À elle de commander… On parlait devoirs et leçons. Étions-nous prêts pour demain ? Découvrant nos bouches et nos genoux immondes, elle décidait de nous infliger le supplice du bain.

Elle enlevait sa montre, retroussait ses manches, rassemblait ses maigres forces pour nous faire plier la jambe ou tendre le bras. Finis les capitaine Blood, d’Artagnan, Zorro, Cochise, et finis les princes félons : évanouis dans la « brousse ». Nous n’étions plus que des enfants, toujours perdants. Nus, désarmés, nous tempêtions, nous implorions : « Pas la brosse !… » Rien à faire : Mammy nous rabotait la peau, tout en promettant de ménager les bobos. « Pas les cheveux !… » Elle nous inondait la tête.

Et puis, apaisés, parfumés, coiffés en écoliers modèles, nous dînions. Papa venait nous chercher en auto. Le voyage retour, par les quais, était fulgurant.

2

La peau du grizzly

Parfois, nous pouvions loger à Coronmeuse… Nuits héroïques ! Car c’était la maison des trésors et des énigmes. Ainsi, le grenier, traversé de poutres colossales, imprégné de cette âcre senteur de poussière humide – « l’odeur du temps », en quelque sorte – recelait une extraordinaire collection d’armes : pistolets et fusils à silex, boulets de canon, arquebuses, tromblons, cottes de mailles, hallebardes, armure de samouraï… Toutes pièces authentiques. Ici, notre imagination était surpassée par la réalité.

Changeant de toit, certains samedis soirs, nous nous trouvions plongés dans un siècle révolu. Pas besoin de pyjamas : Mammy conservait pour ces occasions les chemises de nuit qu’avaient portées mon père et mon oncle (et peut-être bien d’autres enfants, avant eux). Je riais en découvrant Jean-Paul affublé d’une robe blanche à liseré rouge. Je montais sur la chaise de la salle de bains pour contempler mon déguisement dans une glace.

« On va au théâtre du Lion d’or », annonça un soir ma grand-mère. Émoustillés, nous la suivîmes. C’était un piège. « J’ai dit : au théâtre du lit où on dort. » Elle nous entraînait vers notre chambre d’adoption, au deuxième étage. Mais nous n’avions pas sommeil !

Dans ces cas-là, tous les prétextes étaient bons pour gagner quelques minutes : « J’ai soif… J’ai oublié de ranger mes jouets… Je dois faire pipi… » Et si la vieille dame nous avait accordé un sursis exceptionnel, nous nous serions montrés dociles comme jamais.

La « nuit blanche » : une liberté des grandes personnes dont nous comptions user beaucoup, notre tour enfin venu. Nos nuits de gosses étaient si noires ! À peine Mammy nous laissait-elle une tranche de la lumière dorée du couloir.

Je la rappelais.

« Qu’y a-t-il encore ?

— Pourquoi es-tu fâchée ?

— Je ne suis pas fâchée, mais vous devez dormir tout de suite, pour être bien disposés demain.

— J’ai peur de faire des cauchemars !

— Dites bonsoir au Petit Jésus et fermez les yeux. »

Au bout d’un moment, mon frère s’évadait. Je le suivais. Nous devenions des spectres longeant le corridor…

Le retour de Mammy déclenchait une fuite effrénée. Elle pinçait un fantôme en flagrant délit ; et l’autre, plus vif, avait disparu sous des couvertures qui n’étouffaient pas son rire.

Mammy faisait semblant d’être fâchée. Elle frappait dans ses mains. Penaud, je grimpais sur mon lit.

« J’ai rien fait, moi ! disait l’édredon bosselé de mon frère.

— Plus un mot ! »

Vraiment, nous ne comprenions pas ce culte de la « bonne nuit ». Ma grand-mère croyait non seulement aux vertus, mais aux charmes du repos. « J’aimerais mieux être à ta place », confiait-elle en me bordant.

Son pas s’éloignait.

Blottis dans les ténèbres, nous bavardions encore. Et j’écoutais les bruits intermittents de Coronmeuse : le trajet des voitures sur un sol mouillé, la grinçante manœuvre du tram en partance.

« Jean-Paul… »

Pas de réponse.

« Jean-Paul… »

Alors j’entends mon frère qui se tourne sur le côté et qui avoue, dans un soupir :

« Je dors… »

Le matin, avant même de s’habiller, on reprenait l’exploration de ce deuxième étage.

Au fond du corridor, une chambre nous éblouissait. Celle-là n’était point consacrée au sommeil. Nous l’appelions la chambre indienne.

Épaisse, immense, merveilleuse, une peau d’ours s’étalait sur le plancher. Et aussi, ornant les murs : une tête de mouflon empaillé, une tunique à franges, un tomahawk, deux paires de mocassins, les uns couverts de petites perles rouges et les autres de perles blanches… Voilà l’inventaire de ce musée, dont Mammy était la gardienne et nous les seuls visiteurs.

L’ours avait encore ses longues griffes. « Un grizzly, disait Mammy. Un ours gris des Montagnes Rocheuses, très très dangereux. » Nous l’apprivoisions ; sa fourrure était toute caressante. Nous chaussions les mocassins (les rouges pour mon frère, les blancs pour moi). Le pesant tomahawk devenait entre nos mains le plus beau jouet du monde – mais l’arme des Sioux fut confisquée quand Jean-Paul, revêtu de la tunique de daim, voulut l’éprouver sur mon crâne.

Dans un coin de la pièce, il y avait une malle, vert foncé, cadenassée, tellement grande que mon frère et moi aurions pu sans doute nous y cacher ensemble. Une étiquette ronde était collée dessus. Nous lûmes : Canadian Northern Railway.

Un trophée n’avait pas trouvé place dans la chambre indienne. C’était, suspendue dans le vestibule, une tête d’élan, ou, pour mieux dire, d’orignal. Cette créature gardant l’entrée de la maison, avec ses cornes démesurées, sa barbiche de démon, son mufle massif, son regard froid, épouvantait ma sœur cadette.

Mais pourquoi ces animaux royaux d’Amérique étaient-ils exilés à Coronmeuse ? Et le tomahawk, comment Mammy s’en était-elle emparée ?

Petits garçons avides, nous allions l’inciter à raconter, par bribes, une histoire vraie – car elle donnait une réponse loyale à presque toutes nos questions.

Nous entrouvrîmes la porte de sa jeunesse, sans savoir que cette porte avait été condamnée.

Mammy avait vécu, au début du siècle, dans l’Alberta, province de l’Ouest du Canada. Oui, elle avait rencontré des Indiens. Oui, elle avait habité au cœur d’une forêt où les ours et les loups des contes de fées existent bel et bien. Et un jour elle nous montra deux albums de photographies…

Et ces images évoquent, à leur manière, nos films d’aventures, nos jeux, nos rêves. Voici un groupe de cavaliers. Voici quatre peaux d’ours séchant au soleil : les dépouilles d’une famille massacrée (le papa, la maman, les petits), tendues sur une cabane en rondins. Voici un grand trou dans le flanc d’une colline. Cet homme qui se profile devant une tente est armé d’un fusil ; et cette légende : Juillet 1912. Au crépuscule. Vallée de la rivière Saskatchewan. Notre tipi. Voici une lance décorée de plumes. On dirait qu’elle vient de se ficher dans le sol. On dirait le défi d’une tribu hostile. Août 1912. Vallée de la rivière Kananaskis. Montagnes Rocheuses. Et voilà, justement, un Indien à cheval. Il est vu de dos. Il porte un chapeau au lieu de plumes. Mais je distingue ses tresses noires. L’Indien Jacob cherchant un endroit propice pour notre campement d’une nuit. « C’était l’éclaireur. À cette époque, les Indiens ne faisaient plus la guerre, dit Mammy.

— Là, c’est qui ?

— Le papa de ton papa. »

Je scrute la photo de ce cavalier moustachu. Je cherche son regard. Première rencontre avec un inconnu qui me touche de près : mon grand-père. Mammy lit la légende : Mon cheval Tibi. Elle ajoute : « Un poney indien, très intelligent et de pied sûr. »

Elle tourne la page.

La ville de Frank, à moitié détruite par un éboulement dans la montagne qui la surplombe. On se sent peu en sécurité.

Ensuite, l’antique locomotive, équipée d’une cloche et, à l’avant, de l’engin en demi-cercle parfois appelé « chasse-bison ». Sur la ligne en construction vers la mine de Nordegg.

Nous contemplons la grand-rue d’une ville de l’Ouest : un sol boueux, des trottoirs de planches, des chevaux harnachés, rassemblés devant une baraque à l’enseigne « Kirby Driscoll Co. General Merchants ». Préparatifs de départ de Rocky Mountain House pour la mine.

Et maintenant, des étendues blanches, d’épaisses forêts de pins enneigées, un traîneau tiré par deux chevaux sur une rivière gelée – « la meilleure route qui existait alors » –, des hommes en longs manteaux de fourrure, un enfant accroupi près d’un pêcheur… « On faisait un trou dans la glace et on attrapait des truites », indique ma grand-mère.

Elle prend le second album, pareillement orné d’un profil de sachem sur peau de daim. Les héros de ce livre sont deux petits garçons, comme nous. L’aîné s’appelle John. C’est mon père, et je vois d’où lui vient son prénom de cow-boy. John dans sa nouvelle voiture, Calgary, 10 mai 1913 – John qui rit – John à quatre pattes dans les herbes – John debout, les premier essais de marche, août 1913, Red Deer – John faisant « doudouce » à son papa… Ces naïfs commentaires chantent un air connu. Mais le cadre est étrange : des maisons en bois, des lacs, des chevaux encore.

Une jeune femme en robe longue apparaît sur plusieurs images.

« C’était moi. »

Revoici l’hiver. John a grandi, il joue à la guerre parmi les pins. Sur la plupart des photos, un bébé désormais l’accompagne. John pousse son petit frère dans la neige (là-bas, même les landaus sont montés sur patins). Et le nouveau venu entreprend à son tour, au fil des pages, le cycle prodigieux : premiers sourires, premiers jeux, premiers pas…

Un chasseur et un jeune garçon posent derrière un ours abattu. Oui, cette photo représente la mort du grizzly de Coronmeuse. L’homme à la carabine n’est pas mon grand-père, qui a seulement tenu l’appareil – j’aurais préféré le contraire ! L’enfant blond s’appelle David (« le premier ami de John »). C’est Mammy qui a tracé la légende : 1917. Ours tué près de la maison.

Elle referme son album ; nous poursuivons l’interrogatoire :

« Le papa de papa, c’était un cow-boy ?… Un trappeur ?

— Ni l’un ni l’autre : un ingénieur des mines. Il cherchait des gisements de charbon dans les Montagnes Rocheuses.

— Maintenant, où est-il ?

— Au ciel.

— Comment s’appelait-il ?

— Ernest. »

Ainsi, nous descendons d’un pionnier de l’Ouest. Le grand-père absent, c’était un prospecteur de charbon au pays des chercheurs d’or, un intrépide cavalier des Rocheuses, bivouaquant sous un tipi au bord de la Saskatchewan. Presque un tueur d’ours.

La chambre-musée de Coronmeuse, la chambre sans lit, c’est la sienne.

Et notre Mammy a été témoin de tout cela ! Notre éclaireur dans la « brousse » a parcouru les terres indiennes, pour de vrai. A-t-elle vu les derniers troupeaux de bisons ? A-t-elle entendu le hurlement des loups, les nuits d’hiver, comme dans Croc-Blanc ?

Mammy évite de nommer l’aventurier moustachu de l’album. Elle dira « le papa de ton papa », jamais « mon mari ». De même, elle reste muette sur les circonstances de sa mort, à Calgary, en 1917 (il avait trente-huit ans). Nous ne concevons pour lui qu’une fin violente : écrasé dans l’éboulement d’une galerie minière, par exemple.

Le Far West et puis le paradis, sans transition : quelle destinée ! Ernest : éternel jeune homme, comme les héros de nos livres d’images.

En vain nous demanderons la clé de l’énorme coffre de voyage, échoué dans la chambre indienne.

Mammy est si secrète. Dans le tram qui l’emmène vers la rue Saint-Gilles – jour après jour, elle vient surveiller nos devoirs –, notre grandmère demeure longuement impassible, telle une vieille squaw. Quand elle arrive à la maison, toute chargée de fruits et de bonbons, vacillante, vaillante Mammy, quand elle nous retrouve enfin, son regard gris s’éclaire.

Elle s’acharne – comme si sa vie en dépendait – à nous inculquer l’orthographe, et son index court de ligne en ligne, inflexible, infatigable. Elle rattrape notre regard qui papillonne. Elle modère nos impatiences. Surveiller nos devoirs, voilà son devoir.

Quand nous lui lançons :

« J’ai pas envie ! »

Mammy rétorque immanquablement :

« Fais-le sans envie… »

Et cette formule résume sa philosophie.

Le travail fait, le cartable rangé, elle joue avec nous. Comme nous. Elle est contente. Elle participe à nos bavardages, nous confiant peut-être un secret de petite fille, un souvenir de son enfance à elle.

Et puis la vieille dame s’en va dans la nuit, replongée dans sa rêverie mystérieuse.

Marthe, la jeune femme brune des photos du Canada, ne ressemble guère à ma grand-mère. Le dessin de la chevelure est le même : une raie médiane, qui souligne la régularité des traits. Mais le regard de Marthe reflète une quiétude absente chez Mammy.

Marthe la Canadienne est une reine, une jeune mère émue, éblouie quand l’un de ses gamins s’accroche à sa main pour oser quelques pas. Ernest se révèle lui aussi dans ces images-là : elles sont l’œuvre d’un amoureux, sachant guetter un sourire de gosse et capter, à la seconde, l’expression du bonheur sur le visage de sa femme.

Cette Marthe en robe longue – est-elle vraiment Mammy ? – incarne pour nous la femme forte de l’Ouest. Celle qui agite la cloche de l’école. Celle qui fait le coup de feu dans la ferme assiégée par les Comanches. Celle qui intimide John Wayne, lui tourne le dos et s’en va, furieuse, en soulevant à pleines mains le pan de sa robe. Celle qui, à la fin, accompagne le héros sur un boghei, en partance pour une autre terre vierge, un avenir commun.

Dans notre passion du Wild West, Mammy puise ses meilleurs arguments d’éducatrice. Elle nous prépare, comme à de jeunes Canadiens, d’énormes assiettes de porridge brûlant, noyé de lait. Et nous devons avaler ça jusqu’à la dernière cuillerée, si nous voulons devenir « grands et forts comme les hommes de la Police montée ». De même, lors du bain, pour faire honte aux enfants rétifs, elle raconte : « Les papas indiens plongeaient leurs petits, tout nus, dans l’eau glacée des lacs. »

À notre demande, Mammy nous enseigne des rudiments d’anglais. Ainsi, nous savons dire : I am a boy, I am not a girl, formule orgueilleuse, que lui a sans doute inspirée sa prédilection pour les petits garçons. Elle n’est jamais satisfaite de nos th. « Poussez la pointe de la langue entre les dents. » Elle nous apprend le Tipperary.

It’s a long way to Tipperary,

It’s a long way to go,

It’s a long way to Tipperary,

To the sweetest girl I know !…

Et nous la sentons émue par le vieux chant des Tommies…

Good-bye Piccadilly,

Farewell, Leicester Square,

It’s a long, long way to Tipperary,

But my heart’s right there.

… Comme si ce « long, long chemin » était le sien. Comme si son cœur était là-bas.