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1910, Angleterre. Honoria Bellefort, jeune veuve de vingt-sept ans, accepte un poste de préceptrice à Wakefield Manor, dans les paisibles Cotswolds. Entre les murs du manoir, les mystères se dessinent et les bouches se condamnent au silence.
Et tandis que les cœurs s’embrasent, la tragédie se profile.
Deux ailes d’un manoir, l’une habitée par la duplicité, l’autre par les ruines. Saurez-vous trouver les réponses parmi les vestiges du chagrin ?
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Veröffentlichungsjahr: 2024
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S.A. Yarmond
Les Fêlures de Wakefield Manor
roman
Éditions Hurlevent
« Il est toujours complexe de décrire un coup de cœur littéraire et de poser sur papier les mots afin d’exprimer notre ressenti. Ce roman m’a tout bonnement fascinée. L’ambiance sombre, parfois sulfureuse et les mystères entourant la famille donnent à cette histoire un caractère addictif et haletant. »
Virginie (@viedelivres)
« Un roman inclassable doté d’une atmosphère tantôt cosy, tantôt angoissante, un véritable coup de cœur ! »
Leah (@leahbookaddict)
« Avec ce 3e roman, S. A. Yarmond confirme son talent. Elle distille lentement le mystère, page après page, et l’ambiance ne cesse de s’alourdir, laissant deviner de bien sombres secrets. Superbe, très bien écrit, bien construit et difficile à lâcher. »
Lucie (@entre_les_lignes_de_lucie)
« S. A. Yarmond se délecte de nous plonger dans une atmosphère saisissante, s’inscrivant parfaitement dans la lignée des grandes sagas familiales avec certains codes du roman noir. Imprévisible et envoûtant, Les Fêlures de Wakefield Manor subjugue en nous menant là où l’on s’y attend le moins. »
Suzy (@bessiesbazaar)
« C’est l’esprit encore embrumé par toutes ces révélations que je peux dire sans trop m’avancer que ce roman est de ceux qui marqueront ma vie de lectrice et celle de bon nombre d’autres lecteurs également, j’en suis persuadée. »
Cécilia (@cecilia_cherieblossom)
« Les Fêlures de Wakefield Manor, c’est aussi le roman des préjugés, celui de l’adage “l’habit ne fait pas le moine”, celui qui nous rappelle que, parfois, les apparences sont trompeuses, que derrière un masque de froideur, se cache une histoire insoupçonnée. »
Laura (@_lesmotsdesautres_)
« Derrière sa belle façade, Wakefield Manor cache de terribles secrets... Saurez-vous les découvrir avant qu’il ne soit trop tard ? »
Anna (@autumnalys)
« Cet ouvrage me marquera longtemps, tant par sa complexité que par son unicité. [...] J’ai été de nouveau charmée par la plume de Sarah qui amène ici un tout autre genre littéraire, bien plus sombre et plus torturé que ce que l’on a l’habitude de lire, la complexité de la plume a évolué au gré des pages, pour offrir au lectorat un style bouleversant et sombre, au cœur d’un manoir délabré [...] »
Éline (@meslivresdepoche)
Afin de vous immerger pleinement dans votre lecture, l’autrice vous propose, chapitre par chapitre, une bande-son choisie avec soin. En scannant le QR code ci-après via l’application Spotify, vous pourrez découvrir la playlist en question.
Bonne lecture !
Prologue : Swan Lake Op. 20, TH 12, Act I, No. 1 : Scene (Allegro giusto) – Bergen Philharmonic Orchestra
Chapitre 1 : George’s Waltz – Shigeru Umebayashi
Chapitre 2 : Table For Two – Abel Korzeniowski + Near Light – Ólafur Arnalds
Chapitre 3 : Ballerina – Yehezkel Raz + Emma Main Titles – Samuel Sim
Chapitre 4 : First Impressions – Original Soundtrack + Fellowship – Thomas Newman
Chapitre 5 : Mystery of Love (instrumental) - live – Hannah Stater
Chapitre 6 : The Grey Havens – Howard Shore + Brianna and Roger Theme – Bear McCreary
Chapitre 7 : Dawn – Kaori Muraji + I Missed You – James Shearman
Chapitre 8 : The Beach – Alexandre Desplat
Chapitre 9 : Zero – Hans Zimmer
Chapitre 10 : Time Moves On – Craig Armstrong + Signing Ceremony – James Newton Howard + Swan Lake Op. 20, Act I : No. 4 – London Symphony Orchestra
Chapitre 11 : Married Life – Michael Giacchino + Camping – Jóhann Jóhannsson
Chapitre 12 : Autumn’s Waltz – Shoshana Michel + Everytime You Leave – Sonya Belousova + Liz On Top Of The World – Dario Marianelli
Chapitre 13 : You’re in Love – Joe Hisaishi + Flowing – Borrtex + Knightley’s Walk – Samuel Sim
Chapitre 14 : Amy – Alexandre Desplat + 2 Arabesques : Arabesque No. 1 – Claude Debussy (François-Joël Thiollier)
Chapitre 15 : Après un rêve Op. 7, No. 1 – Gabriel Fauré + Enigma – Jacob LaVallee + 1917 – Thomas Newman
Chapitre 16 : Willow – Marie Denis + Family Theme – Hans Zimmer
Chapitre 17 : much loved – Rachel Portman + Harry in Winter – Patrick Doyle + Domestic Pressures – Jóhann Jóhannsson + Longing for Home – Royal Philarmonic Orchestra
Chapitre 18 : The Danish Girl – Alexandre Desplat + Light of the Seven – Ramin Djawadi
Chapitre 19 : Fields of Gold – Gordon Matthew Thomas Sumner + Meet Miss Stacey – Ari Posner, Amin Bhatia + The Twisting of the Rope – Aryeh Frankfurter
Chapitre 20 : Her Breath, Her Land Part. 2 – Joris de Man + Spiriteaux – Tony Anderson + Preparation – The Chamber Orchestra of London
Chapitre 21 : Drowning – Abel Korzenioswki
Chapitre 22 : The Hebrides Op. 26 – Felix Mendelssohn (Wiener Philarmoniker) + Little Waltz – Joep Beving + Parliament Of Owls – Agnes Obel + Solemn Love – Dan Jones
Chapitre 23 : Street.Horse.Smell.Candle. – Abel Korzeniowski
Chapitre 24 : Wind and Hard Rain for Good Sleep – ASMR Rain Recordings
Chapitre 25 : 16 Waltzes Op. 39 (1867 version) – Johannes Brahms + Huddled in the Shadows – Austin Wintory
Chapitre 26 : Silence – Silvan Rupp
Chapitre 27 : Lord Of The Isles – BBC Scottish Symphony Orchestra
Chapitre 28 : Snow – Abel Korzeniowski + The Imitation Game – Alexandre Desplat
Chapitre 29 : Heart Failure – Eik Octobre
Chapitre 30 : Carpe Diem – Maurice Jarre + Village Dance – Roxane Genot + Dance For Me Wallis – Abel Korzeniowski
Chapitre 31 : Imposter Syndrome – Rick Clark
Chapitre 32 : Chalkboard – Jóhann Jóhannsson
Chapitre 33 : Prélude – Rachmaninoff
Chapitre 34 : Elegie Op. 3, No. 1 - Rachmaninoff
Chapitre 35 : Opening – Nate Wonder
Chapitre 36 : Le Cygne – Camille Saint-Saëns
Chapitre 37 : Lily’s Theme – Alexandre Desplat
Chapitre 38 : Aurora in Faerieland – James Newton Howard + The Night King – Ramin Djawadi
Chapitre 39 : Restless – Abel Korzeniowski
Chapitre 40 : Soulmate – Andrea Vanzo
Chapitre 41 : Melting Waltz – Abel Korzeniowski
Épilogue : Vivaldi Variation (Arr. for Piano from Concerto for Strings in G Minor) – Florian Christl
Terminer la lecture par l’écoute de Stillness of The Mind – Abel Korzeniowski.
À scanner sur l’application Spotify :
À mon grand-père Jean-Claude,
Qui a inspiré cette histoire en plaçant entre mes mains un vieil album photo chiné, mais qui a inspiré bien davantage d’aspects de ma vie par ses connaissances et son esprit.
Tu te reconnaîtras peut-être sous les traits d’un de mes personnages, et j’espère que tu ressentiras tout l’amour, toute la fierté et l’admiration que j’éprouve pour toi.
Cet ouvrage a été publié sous la direction de Sarah Abel.
1869
« A
ttention ! » fit la cuisinière à la domestique qui peinait à circuler parmi les serveurs et leurs plateaux en argent débordant de soupières fumantes et de mets lustrés de sauce.
Le lieu grouillait d’une agitation inédite. Dans la cuisine du domaine des Swanwick, deux hommes donnaient la mesure, tels des chefs d’orchestre menant leurs musiciens vers l’apothéose. Le bruit des cuillères en bois heurtant les parois des marmites en cuivre se substituait aux percussions frappées par les baguettes. Les explosions de vapeur et montées en température des bains d’eau en ébullition rivalisaient avec les instruments à vent. Louches, cuillères et fouets métalliques cliquetaient comme des triangles impertinents.
La jeune domestique esquiva de justesse un valet dédaigneux et virevolta à une extrémité de la pièce, se réfugiant entre deux vaisseliers garnis de casseroles en cuivre. La main sur le cœur, elle peinait à retrouver son calme au milieu de l’effervescence étourdissante de ce lieu. Des perles de sueur se formaient au-dessus de sa lèvre supérieure. Jamais encore n’avait-elle été confrontée à un tel affairement. Elle regretta alors de s’être proposée pour ce travail, convaincue qu’elle serait incapable de ne pas commettre d’impairs.
Sa mère l’avait pourtant prévenue : servir chez les Caufield ne ressemblait en rien à ce qui pouvait l’attendre dans la grande demeure des Swanwick. Et de cela, elle s’en était rendu compte en pénétrant dans le domaine, la nuque se tordant à mesure qu’elle cherchait à apercevoir la pointe des tourelles encadrant le manoir. Le repas en trois services de la demeure confortable, mais non moins modeste, de la petite bourgeoisie faisait pâle figure face à l’opulence de la petite noblesse. La réception avait commencé par le tea time au sein du salon d’apparat, puis les invités étaient passés dans le Grand salon où le patriarche avait proposé de démarrer le banquet en sept services. La jeune fille ignorait tout de la raison pour laquelle un tel déploiement de domestiques avait été orchestré, mais elle soupçonnait, à la mine pincée de la maîtresse et aux allers-retours frénétiques qu’elle faisait dans la cuisine pour veiller au bon déroulement des opérations, qu’une alliance familiale se jouait au milieu des bouchées et des gorgées de vin de Bourgogne que le maître avait choisi de sortir de cave.
Après s’être murmuré des paroles motivantes, elle réajusta son col, passa une main énergique sur le devant de son tablier, et empoigna un plateau que le maître de service tendait à la chaîne aux multiples serveurs et serveuses qui se présentaient devant lui. Elle suivit le mouvement qui s’échappait des cuisines, maintint la porte du bout de sa hanche, et s’engagea dans les couloirs infinis, tremblant à la vue des escaliers qu’elle finit par gravir pour arriver enfin à l’étage des maîtres. À peine eut-elle mis un pied sur l’épaisse moquette du vestibule qu’elle faillit renverser tout son plateau, bousculée par deux enfants se faisant la course.
« Revenez ici ! » fulmina la gouvernante qui leur courait après.
Elle aussi regrettait presque le jour où elle avait répondu à une annonce de recherche de gouvernante. La femme d’une quarantaine d’années aux joues rondes et aux cheveux roux s’arrêta quelques instants pour reprendre son souffle.
« Il était question d’être gouvernante, pas un chien de berger pour ramener les enfants à… »
Elle s’arrêta dans ses marmottements, réalisant qu’une armée de domestiques s’était immobilisée. Elle leur adressa un regard contrit, puis fit un pas de côté pour les laisser passer. Elle observa ainsi la ligne noire que les serveurs formaient. Elle ignorait également tout de cette grande réception qui avait valu tant de préparatifs à sa maîtresse. Pendant des jours, voire des semaines, Lady Swanwick avait vu défiler devant elle autant de décoratrices et de chefs cuisiniers que d’habitants du Suffolk. La gouvernante aussi avait dû être préparée pour cette occasion.
« Ce dîner est de la plus haute importance, Miss Stewart. Veillez à ce que les enfants en soient conscients. Nous ne tolérerons aucune dispute enfantine, aucune idée saugrenue qui pourrait leur parcourir l’esprit. Vous les empêcherez de jouer dehors toute la journée. Je ne saurai accepter qu’ils rentrent avec des égratignures ou de la terre sous les ongles impossible à faire partir. Est-ce clair ?
— Oui, milady », avait-elle répondu après la tirade péremptoire de sa jeune maîtresse.
Elle l’avait alors écoutée pendant plusieurs minutes réitérer ses recommandations, interdictions et attentes concernant les enfants, durant lesquelles elle s’était laissée aller à l’observation de son interlocutrice.
Âgée d’une trentaine d’années et malgré ses quatre grossesses, Lady Swanwick ressemblait encore à la jeune fille de seize ans que l’on avait promise à Lord Swanwick. Gracile, le corps long et fin, elle avait conservé la pâleur et la candeur de son adolescence. Sa chevelure blonde peinait à contraster avec sa peau laiteuse tant la teinte se rapprochait de la soie blanche. Seuls ses grands yeux bleus et ses lèvres rosées brisaient cet ensemble monochrome.
Et c’étaient trois de ces quatre enfants que Miss Stewart continuait de pourchasser avec peine, désireuse de faire respecter les ordres transmis par sa maîtresse. Trois, ou plus, elle n’aurait su le dire tant les rires et les bruits de pas sur la moquette semblaient se démultiplier en une cacophonie proche de ce qu’elle avait connu aux heures de récréation dans l’établissement où elle avait enseigné auparavant.
Bien trop déterminés à s’enfuir, les enfants ne virent rien du souffle saccadé que leur gouvernante peinait à calmer, les mains sur les genoux, épuisée qu’elle était par une telle course-poursuite. Seule la fille adressa un regard en arrière, l’air vaguement désolé pour celle qui s’occupait d’eux au quotidien. Mais qu’importe, elle ne pouvait arriver la dernière dans la salle de jeux, ou alors ce serait à elle de donner son dessert, et elle savait, pour avoir fureté au sein des cuisines dans l’après-midi, qu’une part de pudding flambé valait bien l’agacement provisoire de sa gouvernante.
Ils arrivèrent dans la vaste salle qui abritait leurs plus grands rires et leurs plus grands secrets. À cette heure-ci, la pièce était baignée d’une obscurité bleutée.
« Ethan ! Tu es arrivé le dernier, tu sais ce que ça veut dire ! triompha l’aîné de la fratrie.
— C’est de la triche ! Tu m’as poussé dans le virage !
— Les garçons ! Arrêtez de crier, sinon on va vous entendre ! » les rabroua Mary, bien que ravie de conserver sa portion de pudding.
Leurs yeux commençaient à s’adapter à la pénombre, mais pas assez pour envisager de sortir les fausses carabines en bois et les jeux de dames avec lesquels ils aimaient jouer.
« Nous ferions mieux de retourner dans le Grand salon, Mère va…
— Quelle poule mouillée ! » répondit son frère avec raillerie, faisant fi de l’air contrarié de sa sœur.
Dans l’intimité familiale, Archibald, l’aîné des Swanwick, n’avait rien du garçon de treize ans responsable, réfléchi et mesuré que ses parents étaient en train de décrire aux convives attablés. D’autant plus quand deux autres garçons, plus jeunes, mais aussi grands en taille, composaient son auditoire. Il observa l’un d’eux se diriger vers un guéridon.
« Qu’est-ce que tu fais ? lui lança-t-il d’un ton qu’il souhaitait autoritaire.
— Il nous faut de la lumière, non ? » rétorqua le garçon.
Tous l’observèrent sortir deux petits cailloux de sa poche pour les frictionner contre la mèche épaisse d’une lampe à pétrole.
« Waouh ! s’enthousiasmèrent en chœur les enfants en se regroupant autour de lui, provoquant l’agacement de l’aîné.
— Bon, on joue maintenant ! »
Ils s’installèrent à même le sol, les jambes croisées en tailleur.
« Nous pourrions jouer aux dames ? fit Mary, désireuse de mettre en avant un jeu dans lequel elle se savait exceller.
— On ne peut y jouer qu’à deux ! » rétorqua son petit frère.
L’aîné, quant à lui, demeurait silencieux, observant les deux convives que ses parents l’avaient sommé d’accueillir avec amitié. À la lueur dorée des lampes à pétrole, il détailla les garçons avec la méfiance d’un adolescent toujours habitué à régner en maître sur son auditoire. Il lui semblait que quelque chose clochait.
« Vous vous ressemblez comme deux gouttes d’eau, déclara-t-il, coupant, par la même occasion, la parole à son petit frère qui argumentait pour que l’on jouât à la guerre.
— C’est normal, répondit l’un deux, nous sommes jumeaux.
— Juments ? répéta le petit garçon en pouffant de rire.
— Jumeaux ! insista sa grande sœur. Ça veut dire qu’ils sont nés en même temps, Ethan.
— Oui, c’est bien cela, reprit-il, nous avons été développés en même temps dans le ventre de notre mère et…
— Arrête, tu les ennuies, ils ont compris, coupa son frère gémellaire. Et si on jouait aux cartes ?
— Q…qu’est-ce q…que vous f…faites ? »
Les enfants se retournèrent au même moment, observant la fine silhouette évanescente qui se dessinait timidement sur le pas de la porte. Un des jumeaux plissa les yeux pour mieux la voir. Il lui semblait assister à une apparition divine, à l’arrivée d’un ange. Elle paraissait se mouvoir comme le vent, sa robe gris perle d’un tissu si fin qu’il provoquait des plis comme des cascades. Elle se rapprocha d’eux, ses pas d’une telle délicatesse qu’elle semblait voler, et lorsqu’elle gagna le cercle lumineux formé par les lampes, le jumeau découvrit deux yeux d’un bleu cristallin. Il laissa retomber les cartes que l’on venait de lui donner, comme si son corps ne pouvait activer aucune autre fonction que celle d’observer le visage de la jeune fille.
« Qu’est-ce que ça peut bien te faire, vilain petit cygne ?
— Archie, arrête de l’appeler comme ça ! le sermonna sa sœur. On allait jouer aux cartes, Irene. Tu veux te joindre à nous ?
— Les p...p...parents vous cherchent p...partout, répondit-elle en baissant le regard sur ses souliers. Ils sont f...furieux.
— Eh bien d…d…dis-leur que tu ne nous as pas trouvés, rétorqua, moqueur, le grand frère. Allez, on joue, oui ou non ? »
Les autres membres de la fratrie se turent, gênés, divisés entre le désir de ne pas contrarier leur meneur et celui de ne pas faire de peine à leur sœur.
Dans la pénombre, personne n’avait remarqué que le jumeau continuait de contempler la jeune fille comme s’il venait d’être touché par une révélation divine. Personne, sauf Irene, qui croisa son regard intense. Il y eut quelques secondes où il sembla que se jouait alors un langage secret, une conversation silencieuse. Puis elle tourna la tête, gênée.
« Tout compte fait, j’ai faim, fit-il en se redressant, se rapprochant alors d’Irene. Tu me guides jusqu’à la salle ? »
Elle ne répondit rien, mais le jeune homme n’en prit pas ombrage. Ils sortirent de la pièce, bientôt suivis par les autres enfants et les soupirs rageurs de l’aîné qui, sans qu’aucun jeu eût pu commencer, venait tout de même de perdre la partie.
À table, les parents continuaient leurs discussions qui ressemblaient plus à des plaidoyers sur les qualités familiales qu’à des échanges amicaux. Chacun décrivait tour à tour la liste des propriétés terriennes et autres hectares forestiers en leur possession depuis plusieurs générations. Tous, sauf Graham Pendergast dont la fortune accumulée n’était pas due à l’office du temps et des ancêtres, mais à celui du travail acharné.
C’était la première fois qu’il se rendait à une réception depuis le décès de son épouse, morte en couches. Eulalia avait redouté le moment du travail, l’accouchement des jumeaux ayant servi d’avertissement. Pourtant, malgré leurs précautions, elle était à nouveau tombée enceinte. Graham s’en voulait encore, se sentant responsable de la mort de son épouse. Il parcourut la table du regard pour le poser sur ses fils, dont l’un d’entre eux présentait des mains aux ongles rongés. Graham détestait cette vilaine habitude. « Il faudrait la corriger le plus vite possible », pensa-t-il. Bien évidemment, il comprenait que les enfants eussent été perturbés par ce drame. Si le sommeil l’avait quitté depuis des mois, il était tout à fait concevable que chez son fils, le chagrin se manifestât également. Mais cette forme de mutilation qu’il s’infligeait lui était insupportable. Qu’il souffrît, c’était une chose, mais la peine et les émotions ne devaient jamais transparaître, surtout chez un homme. S’il n’agissait pas très prochainement, il verrait bientôt son fils les yeux et le nez rougis en pleine journée. C’était inacceptable. Ne pouvait-il pas faire comme son frère et se réfugier dans le savoir plutôt que de s’adonner à une telle faiblesse ?
« Monsieur Pendergast ? »
Il fut tiré de ses songes par sa voisine de table, requérant sans doute son avis, comme depuis le début du dîner, sur un sujet pour lequel il n’avait, c’était évident, aucun semblant d’intérêt.
« Assurément, répéta-t-il, assurément. »
Pour mettre fin à l’échange, il porta son verre de vin à sa bouche, ignorant sa voisine qui continuait de le fixer dans l’attente d’une remarque sans doute passionnante qu’elle attendait depuis le début. Graham observa l’assistance avec lassitude. Pourquoi avait-il accepté un dîner chez ces gens qui le méprisaient par principe ? Il était évident que, pour la noblesse, les parvenus resteraient toujours des parvenus, qu’importe si leur fortune excédait la leur. Mais Graham, qui avait déposé l’infime partie de lui proche de ce que l’on pourrait appeler chez d’autres du sentimentalisme dans le cercueil de sa femme, revêtait depuis le stoïcisme comme un habit de religieux. À trente-deux ans, il avait encore toutes ses chances de connaître un second mariage décent. Il le devait à ses fils, qui avaient sans doute besoin d’une présence féminine. Mais il était surtout persuadé qu’une alliance avec la noblesse ne pourrait que magnifier son empire industriel.
Alors, il se tourna vers la nièce de Lord et Lady Swanwick pour lui montrer de l’intérêt, faisant fi de sa voix nasillarde qui avait menacé de lui provoquer une céphalée dès le début du repas.
Après le dîner, les convives se dirigèrent vers la bibliothèque où, comme Lord Swanwick l’avait annoncé, les enfants donneraient une petite représentation. « Encore un étalage des talents de leur progéniture », pensa Graham Pendergast en suivant le petit groupe, la nièce des hôtes toujours agrippée à son bras comme un aigle à sa branche. Son fils aussi avait donné son bras, mais pour lui, l’instant n’avait rien de désagréable. Au contraire, il plaçait cette proximité physique dans le palmarès des moments les plus heureux de son existence. Il n’entendait même pas les rires de son frère et d’Archibald qui trouvaient ridicule que les deux jeunes gens se comportassent comme des adultes. Irene avait le pas mal assuré. Elle observait son cavalier du coin de l’œil. Elle ne savait toujours pas si tout ce stratagème n’avait pas pour seule finalité que de la tourner en ridicule, comme son frère avait l’habitude de le faire. Mais il y avait, dans les yeux noisette de cet inconnu, quelque chose qui la mettait en confiance. Quand il croisa son regard, il lui sourit d’un air tendre, et fier. Elle pensa que marcher à son bras lui conférait une dignité qu’elle n’avait alors jamais eue en traversant les couloirs de sa propre demeure.
Graham Pendergast découvrit la bibliothèque sans l’abasourdissement que Lord Swanwick avait espéré. Bien sûr, le lieu était magnifique. Sur chaque mur s’élevaient des bibliothèques ornées de part et d’autre de moulures dont la dorure contrastait avec le bleu pâle des étagères. Les rideaux d’épais tissus luxueux et brillants reprenaient cette même teinte azurée et les pampilles en fil d’or rappelaient les ornements. La vaste cheminée en marbre blanc était surmontée d’un miroir au mercure d’une dimension rarement égalée. Ni le paravent à six panneaux aux multiples pigments de couleur et feuilles d’or, ni le cartel d’applique en placage d’écaille rouge ornementé de bronzes dorés finement ciselés – que l’hôte s’empressa d’attribuer au célèbre horloger Gilles Martinot – ne semblaient impressionner Graham Pendergast. Il connaissait les arts décoratifs et la préciosité du mobilier pour les avoir acquis non pas par héritage, mais par lui-même. Il accepta le verre de whisky que lui tendait Lord Swanwick – lequel en profita pour louer l’âge et le prix de la bouteille – et prit place derrière le canapé où les dames s’étaient assises pour écouter les enfants.
Les jumeaux restèrent en retrait. Leurs parents aussi organisaient des réceptions, avant. Mais jamais ils ne leur auraient demandé de se donner en spectacle. Au contraire, leur père détestait les entendre se vanter ou se mettre en avant d’une quelconque manière. « Le savoir est votre richesse intérieure, et comme la richesse matérielle, elle n’a pas besoin d’être étalée devant les autres. » Voilà ce qu’il leur répétait dès que l’un d’eux tentait d’en faire usage avec un peu trop de zèle.
Archibald, l’aîné, commença la représentation en récitant un poème populaire qu’il agrémenta de grands gestes pour plus de théâtralité. Les jumeaux retinrent un rire moqueur en observant la forme que prenaient les sourcils du déclamateur à mesure qu’il cherchait à donner de l’intensité. Ils gigotaient, détournaient le regard pour mettre fin à leur hilarité. Enfin, leur calvaire prit fin sous des applaudissements exagérés. Ethan s’installa au piano, rejoint par sa sœur Mary qui resta debout, les mains jointes devant sa robe violine. Ils entamèrent un duo qui, Graham Pendergast le concédait, avait quelque chose de charmant. Les convives regardaient les parents avec chaleur, félicitant presque davantage les géniteurs que les artistes en herbe pour leur performance. Archie fut pris d’éternuements bruyants et fort peu naturels. D’un regard échangé, les jumeaux comprirent qu’ils partageaient l’intuition que le manque de discrétion de l’aîné des Swanwick masquait en réalité une ardente jalousie. Les jeunes gens laissèrent leur place à leur sœur cadette, et le silence reprit ses droits au sein de l’assistance.
« “D…d…dem…demain d…dès l’aube, à l…l’heure où b…b…blanchit la c…campagne, je p…p…p…part…partirai.1” »
Cette fois-ci, la communication silencieuse ne se fit pas entre les jumeaux. L’un cherchait son frère du regard pour partager son hilarité, tandis que l’autre s’émerveillait. Jamais les mots de Victor Hugo ne lui avaient semblé plus beaux. Il n’écoutait plus les alexandrins d’un homme en deuil de sa fille, mais ceux d’un amant que l’on tiendrait à jamais éloigné de l’objet de son amour. Il avait toujours lu ce poème avec froideur, mais ce soir-là, il se sentit habité, comme si lui-même avait griffé le papier de sa plume. « “Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps2” », voilà ce qu’il pensait en observant Irene dont la pâleur habituelle disparaissait au profit du rouge qui lui montait aux joues.
Elle, contrairement à lui, entendait les chuchotements derrière les éventails. Elle se forçait à regarder un point au loin, entre l’un des invités et son père qui engloutissait l’intégralité de son verre avec une gêne manifeste. Irene, à l’inverse du jeune garçon qui s’était rapproché de la cheminée pour mieux apprécier le spectacle, voyait les coups d’œil paniqués de sa mère cherchant le regard de son père. Elle, loin de l’hébétude amoureuse dans laquelle il était, remarquait comment ses parents étaient passés de la fierté à la honte.
Et ainsi, Irene Swanwick, à la différence du jumeau Pendergast presque agenouillé devant elle, ne fut pas surprise quand sa mère se plaça devant elle avant même la fin du poème pour remercier l’auditoire de son attention et l’inviter à aller prendre place dans la salle de billard pour un dernier verre.
En quelques bruits de pas sur les épais tapis persans et bruissements de robes empressés, la salle fut vide, à l’exception d’Irene, plongée dans un état de honte qui la clouait au sol, et du fils de Graham Pendergast. Au bout de quelques minutes, il se redressa, tourna la tête comme s’il venait de réaliser que plus personne ne demeurait autour d’eux. Il prit alors les mains de la jeune fille dans les siennes, et déclara :
« Les mots de Victor Hugo étaient vides avant de te les entendre prononcer. Quel âge as-tu ? »
Irene observait le jeune homme face à elle, incapable de comprendre la fascination qu’il semblait ressentir pour elle. C’était impossible qu’il se moquât. Le mutisme qu’on l’obligeait à arborer avait fait d’elle une fine observatrice. Elle voyait bien comment sa mère détournait le regard ou pinçait les lèvres quand elle mettait du temps à articuler un mot. Elle remarquait à quel point son père resserrait sa prise sur ses couverts ou son verre quand elle répondait à quelqu’un. Elle ne manquait rien, malheureusement, des moqueries ouvertes ou silencieuses de son frère. Mais devant ce jeune homme au teint olivâtre et aux boucles châtaines qui venaient chatouiller son front, elle ne vit rien d’autre que de la sincérité. Alors, elle répondit simplement :
« Sept ans.
— Irene, dans quatorze années, tu auras vingt-et-un ans, l’âge de te marier. Dans quatorze ans, nous nous marierons. En attendant, nous nous écrirons chaque semaine. »
Il déposa un chaste baiser sur sa main, et la guida hors de la pièce.
Ce soir-là, personne ne sut que le projet d’union de la famille Pendergast à la noblesse des Swanwick venait d’être scellé malgré la mésentente manifeste entre Graham Pendergast et la nièce des Swanwick.
1909
H
onoria Bellefort observait le cercueil qui disparaissait dans les profondeurs. Quatre ans après avoir tenu la main de sa mère lorsque la dernière demeure de son père s’enfonçait dans les tréfonds de la terre, c’était à son tour de tenir la sienne. Elle ne sentait même pas la pression que celle-ci exerçait sur sa paume, ni la bruine qui venait fouetter son voile sur ses joues, laissant des perles de pluie entre les croisillons de tulle. Elle ne parvenait pas davantage à entendre Oscar Bellefort prononcer les derniers mots qu’il destinait à son frère bien-aimé.
Honoria Bellefort ne pleurait pas un frère ni une fille, mais son mari.
Elle fixait le trou béant de la tombe que l’on commençait à recouvrir. Étrangement, elle ne ressentait rien. Il y avait quelque chose d’incongru à fixer cette boue et à devoir éprouver une vague d’émotions. Elle n’avait jamais compris les effusions de tristesse qui rythmaient les enterrements. Quand était venu le tour de son père, elle avait dû retenir un rictus sarcastique en voyant une cousine éloignée – qu’elle n’avait, évidemment, jamais revue depuis son enfance – hurler au désespoir devant le cercueil. Bien sûr, elle pleurait son père, elle aussi. Mais l’enterrement lui semblait être un évènement saugrenu. Qu’il fît un grand soleil ou un temps pluvieux, le ridicule était le même, à ses yeux. De nombreux adultes regroupés autour d’un trou, feignant de ne pas ressentir la sueur perlant sur le front et la brûlure du soleil, ou gigotant pour contrer la morsure du froid et pour ne pas s’embourber dans la terre détrempée. Le pire, pour Honoria, était le repas qui s’ensuivait. Qui pouvait bien manifester de l’appétit après avoir côtoyé la mort ? Honoria le savait, la tristesse venait généralement frapper à la porte le lendemain, s’installant dans chaque recoin de la maison sans que l’on sût comment s’en débarrasser, à la manière de cette cousine éloignée impossible à déloger. Cela avait été le cas pour sa mère, et pour elle, également, après la mort de son père. Pourtant, elles auraient dû s’y préparer, comme leur disaient avec pragmatisme les insensibles qui pensaient qu’une longue agonie effaçait la peine. Mais anticiper un cœur brisé ne pouvait prévenir la fêlure.
Dans le cas d’Honoria, l’anticipation aurait été impossible. Rien ne l’avait préparée à être veuve trois ans après son mariage, à l’âge de vingt-six ans. Pourtant, sa mère l’avait prévenue : épouser l’homme qui avait déclaré son père condamné ne pouvait être un bon présage. Honoria avait ri à cette mise en garde saugrenue. Mais désormais, il lui semblait que rire ne ferait jamais plus partie de ses facultés corporelles.
Adonis Bellefort était mort en trois jours.
Il était rentré du travail après sa journée de consultations en ville, comme chaque jeudi. Il avait déposé son imposant sac en cuir noir élimé dans son bureau et attendu qu’Honoria, laquelle était très certainement absorbée par la préparation de ses leçons, l’y rejoignît. Il aimait ce moment d’attente où il essayait toujours de deviner comment sa femme lui apparaîtrait. Était-elle vêtue de cette blouse blanche ornée de perles sur le col qui contrastait avec la noirceur de ses longs cheveux ? Les avait-elle coiffés en une tresse autour du crâne qui lui donnait l’allure d’une princesse revêtant sa couronne ?
Quand elle arrivait enfin à son bureau, il feignait de ne pas l’avoir entendue, et demeurait assis à consulter des papiers qu’il ne regardait même pas. Cela avait été leur première dispute en tant que couple marié. Quand Honoria rentrait du travail, Adonis était trop affairé pour la saluer dès qu’elle passait le pas de la porte. Elle trouvait vexant que son mari lui portât si peu d’intérêt alors qu’ils avaient tous deux passé la journée loin de l’être aimé. Mais ce dernier avait attendu quarante ans avant de se marier. Partager son quotidien avec quelqu’un était inédit. Il avait fallu s’ajuster l’un à l’autre. Depuis, il aimait tendrement l’agacer. Elle venait alors s’asseoir sur ses genoux et, après s’être laissée embrasser, il lui disait simplement, un sourire mutin plissant les rides autour de ses yeux : « Ah, tu es là ? Je ne t’avais pas entendue arriver. » Souvent, ils demeuraient ainsi, Honoria assise sur les genoux de son époux, Adonis jouant avec une mèche de ses cheveux ou les boutons de son col pendant qu’il écoutait sa journée et racontait la sienne. Il aimait embrasser chaque parcelle découverte de sa peau, un baiser parfois contrarié par un rire impromptu déclenché par une anecdote d’Honoria. Il se demandait comment le destin avait pu le gratifier d’une telle félicité. Même lorsque le malheur les avait frappés et qu’Honoria avait accouché d’un enfant mort-né, Adonis ne s’était jamais défait de ce sentiment de destinée.
Il était évident qu’une forme de destin avait fomenté quelques desseins pour eux, car rien n’aurait pu laisser présager qu’Honoria, la fille de Lady Thackeray et de Léon d’Estrée, épouserait Adonis Bellefort, un médecin de la campagne française de dix-sept ans son aîné. L’union des parents de la jeune femme était déjà plus prévisible, même si leur langue maternelle différait. Rosemary avait rencontré Léon pendant ses vacances en France, tout simplement. Les parents de Léon étaient issus de la petite noblesse, d’une lignée de propriétaires terriens assez modeste, mais estimée à Saint-Georges-sur-Loire. Quand il avait semblé aux parents que leurs enfants manifestaient une certaine inclination l’un pour l’autre, le mariage avait été scellé. Ils avaient vécu entre Northampton, où se tenait le manoir de Lady Thackeray, et les abords du château de Serrant où était située leur vaste demeure française. Honoria aimait cette bâtisse perchée en haut d’une colline depuis laquelle elle voyait le château. La végétation était abondante, bien différente de celle en Angleterre. Elle aimait par-dessus tout le début de l’été, quand de petites fleurs violettes venaient recouvrir les sols à la manière de papillons au repos. Elle avait eu grand-peine à abandonner ses parents pour aller étudier, mais son souhait de devenir institutrice l’avait emporté sur sa crainte du dépaysement.
Elle avait vingt-et-un ans quand elle avait dû quitter précipitamment Londres pour retourner en France où sa mère veillait sur son père, une veine saillante sur le front et des cernes violacés trahissant son souci. La toux régulière qu’autrefois Honoria trouvait rassurante dans l’immensité de la demeure silencieuse avait empiré. Léon avait tenté de cacher pendant quelque temps la tache carmin sur le mouchoir qu’il portait à ses lèvres, mais il avait fini par se confier à sa femme, inquiet. Adonis Bellefort avait été dépêché.
Le jour où il condamna l’existence de Léon d’Estrée fut également celui où il sentit la sienne enfin s’éveiller en posant le regard sur Honoria. Il ne croisa pas tout de suite ses yeux émeraude et ne put non plus s’attarder à contempler ses taches de rousseur qui parsemaient son visage comme une constellation. Il l’avait écoutée lui décrire l’évolution des symptômes alors qu’elle avait le dos tourné ou la tête baissée, privant quiconque de la constatation de sa peine et de son inquiétude. L’examen avait été rapide ; Léon d’Estrée était atteint d’un cancer du poumon. Adonis ne pouvait rien faire d’autre que de lui apporter une médication palliative, la maladie semblait avoir atteint son stade terminal. Souvent, il donnait les instructions à la famille, faisait dépêcher une infirmière pour administrer les soins et annonçait ne revenir que trois semaines plus tard, sauf aggravation de l’état du malade. Cette fois-ci, il offrit de venir chaque semaine. Parfois, il venait deux jours de suite. Chaque fois qu’il s’était présenté devant la porte, Adonis avait été pris d’un dilemme moral. Qu’était-il en train de faire, au juste ? Profiter de l’agonie d’un malade pour se rapprocher de sa fille ? La plupart du temps, il repartait sans être parvenu à s’annoncer. Quand il entrait, il examinait l’homme, puis acceptait, après avoir décliné une première fois la proposition par politesse, de prendre le thé. Il trouvait curieuse cette manière qu’avaient les Anglais de boire leur Earl Grey par vent comme par chaleur. Il n’était même pas sûr d’apprécier la saveur âcre que la boisson lui procurait. Honoria, quant à elle, l’observait entre deux gorgées, se demandant pourquoi cet homme se forçait à accepter un thé qu’il avalait en grimaçant et à offrir sa compagnie à deux femmes à qui il n’avait rien à dire. Il se contentait de lui sourire quand il croisait son regard. Elle finissait par engager la conversation avec sa mère pour mettre fin au silence qui lui était insoutenable dans une maison où le calme était désormais rompu par les quintes de toux douloureuses de son père. Adonis l’écoutait. Il écoutait les banalités, les commentaires sur le temps qu’il savait faits pour masquer le malaise. Il écoutait ses remarques sur ses lectures, ses manuels de français ou d’arithmétique, ses projets d’enseignement. Il écoutait ses traits d’esprit, ses plaisanteries légères qu’elle tentait de faire pour décrocher un sourire à sa mère, rien qu’une seconde. Et puis un jour, il n’écouta plus en silence et participa à la conversation, répondant sans aucune lassitude à toutes les questions médicales et supplications d’Honoria d’entendre les anecdotes sur les blessures qu’il avait dû traiter, malgré les réticences de sa mère. Honoria ne se demandait plus ce que cet homme faisait là, mais attendait avec impatience sa compagnie.
Pour elle également, le dilemme moral était présent.
Elle s’en voulait de ressentir chaleur et excitation à la vue d’un homme qui ne venait que pour soigner son père mourant. Alors que sa mère quittait sa garde-robe délicate pour se rapprocher petit à petit de l’austérité des tenues de deuil, Honoria, quant à elle, attachait plus de soin à son apparence. Elle prenait le temps de tresser sa longue chevelure. Parfois, elle laissait la natte sur le côté, un gros nœud comme attache et décoration. Très vite, elle ne les coiffa plus qu’en couronne après qu’elle eut reçu un compliment du docteur. Ce n’était que le soir, devant sa coiffeuse, tandis qu’elle passait ses doigts dans ses cheveux pour défaire la natte, qu’elle déposait, à côté de sa brosse, son masque de sérénité, et se laissait aller au chagrin de voir son père s’en aller.
Honoria avait pris l’habitude de traverser l’allée caillouteuse pour raccompagner le médecin jusqu’à la grille. Elle aimait ce moment où sa mère ne chaperonnait pas leur tête-à-tête. Celle-ci avait compris depuis longtemps la romance qui se tenait dans le salon quand un drame se jouait à l’étage. Adonis aussi chérissait cet instant. Plus les semaines passaient, plus ils marchaient près l’un de l’autre. Et un jour d’août, une main sur la grille, la seconde tenant la poignée de son sac, Adonis Bellefort, pris d’une impulsion, lâcha l’une comme l’autre pour prendre le visage d’Honoria entre ses paumes et l’embrasser.
Ainsi, quand il prononça le décès de son père et qu’Honoria se jeta dans ses bras pour se laisser aller à son chagrin, Lady Thackeray n’en fut pas étonnée et fut presque rassurée qu’un homme demeurât présent pour veiller au sein de la famille. Ils se marièrent à l’issue de la période de deuil.
Et le deuil frappait encore, mais cette fois-ci, rien n’aurait pu le prédire. Honoria se rappelait l’avoir retrouvé, comme chaque soir, dans son bureau. Rien ne lui avait semblé différent. Adonis avait les traits tirés, comme toujours, d’une vie à se lever à l’aube et à côtoyer la maladie. Ils avaient dîné, ils s’étaient aimés, puis endormis, nus, l’un contre l’autre. Le lendemain matin, Adonis n’était pas parti travailler. Il était brûlant. Sa peau était si chaude qu’Honoria avait alors dû retirer sa main comme on la retire du feu. Cette chaleur inexpliquée et inéluctable demeura jusqu’à ce qu’elle fût remplacée par une froideur cadavérique. Adonis était parti.
Ainsi, Honoria s’était retrouvée seule avec sa mère dans cette vieille bâtisse du corps de ferme de ses parents qu’Adonis avait rénovée pour accueillir ce qu’ils avaient appelé pendant un temps leur demeure. Désormais, Honoria n’y voyait que le décor d’une tragédie. Comment vivre en ces murs quand son mari n’y était plus ? Comment se coucher dans la chambre dans laquelle il ne la rejoindrait plus ?
Comme Honoria l’avait fait pour elle, sa mère prit les initiatives que la douleur ne permettait pas de prendre. Elle savait, elle aussi, que la tristesse de l’enterrement n’était rien face à l’abysse qui se présentait les jours suivants, les semaines et les mois encore. Elle organisa tout d’une main de maître, fit rapatrier l’intégralité de leurs affaires à Thackeray Hall et, en moins d’une semaine, les deux veuves étaient de retour en Angleterre.
Alors que l’une s’était accommodée à vivre sans son mari depuis plusieurs années, l’autre devait apprendre à ce qu’une vie plurielle ne se conjuguât désormais plus qu’au singulier.
R
osemary Thackeray considérait Honoria avec inquiétude, comme depuis plusieurs mois déjà. Elle remuait son thé méthodiquement, moins pour incorporer le lait qu’elle n’ajoutait jamais que pour produire un quelconque son qui sortirait sa fille de sa léthargie. C’était une femme d’une cinquantaine d’années dont les épreuves et les chagrins s’étaient insinués dans son épiderme comme la sécheresse dans un sol terreux. Ses joues creusées présentaient un quadrillage curieux qu’Honoria observait parfois pendant de longues minutes. Les rides de tristesse, qui s’étaient formées après avoir pleuré son époux pendant des années, s’entrecoupaient avec celles provoquées autrefois par les rires et les sourires. Honoria aimait voir la cartographie cutanée d’une vie soumise à l’office du temps. Sa tante, par exemple, qui vivait avec sa mère à Thackeray Hall, conservait un visage lisse malgré son statut d’aînée, résultat d’une vie de calme et de sérénité, sans passion ni douleur, sans tracas ni grandes joies. Vermont Ellis, le médecin que Lady Thackeray avait appelé au chevet d’Honoria dans la crainte que sa fille tombât dans l’affliction, était marqué par le scepticisme. Son front s’ourlait en une multitude de rides en haut de son sourcil gauche, toujours relevé dans un état dubitatif. Honoria avait eu le temps de l’observer pendant qu’il l’examinait, en vain. Elle avait bien tenté de dissuader sa mère de le contacter, il était tout de même venu lui rendre visite une dizaine de fois. Pourtant, nul besoin d’être médecin pour comprendre que sa perte d’appétit et son manque d’entrain étaient provoqués par la douleur. Honoria en voulait parfois à sa mère. Comment pouvait-elle lui faire croire qu’elle n’était pas elle-même passée par là ? Elle se souvenait de sa langueur. Elle la revoyait errer dans leur demeure française, sans but, transportant un vase vide d’une pièce à l’autre, le regard ailleurs. Elle avait assisté à ses altérations physiques, ses joues qui s’étaient creusées, son teint qui s’était fané. Rien qu’Honoria n’expérimenta pas quand elle arriva à Thackeray Hall, quelques mois après l’enterrement d’Adonis.
Rosemary ne supportait pas de voir Honoria s’enfermer dans le silence. Elle n’ignorait rien du deuil, contrairement à ce que sa fille pouvait lui rétorquer parfois, mais, en tant que mère, elle ne pouvait se résoudre à laisser son enfant dépérir ainsi. Depuis leur arrivée en Angleterre, elle avait tout tenté pour que sa fille quittât son état léthargique. Bien sûr, elle avait apprécié Adonis, à sa manière, bien qu’elle n’eût jamais vraiment compris pourquoi sa fille s’était entichée d’un médecin de campagne quand elle aurait pu épouser un lord. Elle aussi avait été peinée par sa mort subite, sans doute plus par effet de remembrance de la perte de son propre mari et de la détresse de sa fille que par affection pour Adonis. Elle s’était promis d’épauler Honoria dans cette épreuve. Mais ses objectifs étaient pour le moins clairs : Honoria devait se remarier le plus rapidement possible. Elle était encore jeune, et le drame qu’ils avaient vécu, Adonis et elle, pouvait finalement se révéler être une aubaine pour Honoria, une nouvelle alliance pouvant alors se nouer sans être contrariée par un enfant rapporté d’un premier lit. À cette pensée, Rosemary s’en voulut immédiatement. Qu’était-elle en train de suggérer, au juste ? Que perdre un enfant s’avérait être une bonne chose ? Quelle mère horrible faisait-elle ? Non, se ressaisit-elle, elle avait pleuré elle aussi ce bébé, mais elle se devait désormais de protéger les intérêts d’Honoria. Et ses intérêts se retrouvaient au sein d’un nouveau mariage. Qu’adviendrait-il de sa fille quand il serait son tour de rejoindre Léon et Adonis ?
Rosemary observa les deux femmes assises dans les fauteuils autour d’elle. Sa sœur Sibyl massait les articulations de ses mains méthodiquement, en silence, comme chaque après-midi. Le seul bruit qu’elle émettait provenait de sa désagréable habitude à aspirer son thé bruyamment. « Pauvre Sibyl », pensa-t-elle. Elle aussi avait connu le deuil. Rosemary réalisa amèrement que les trois veuves formaient un tableau bien pitoyable. Mais, à l’inverse d’Honoria et de sa mère, Sibyl n’avait pas tant été affectée par la mort de son mari. Elle avait épousé un homme que son père lui avait choisi. Elle n’avait pas souri le jour de son mariage ni pleuré le jour de sa mort prématurée. Elle était restée impassible, comme si le sort qui lui était réservé ne la concernait pas. Rosemary se demandait même, parfois, si sa sœur était douée d’une quelconque émotion. Son regard se posa alors sur Honoria. « Grand Dieu, pensa-t-elle, et si elle devenait comme sa tante ? » Rosemary imagina sa fille dans plusieurs années, se massant les articulations des mains à son tour, incapable de ressentir les peines ou les joies. Elle l’observa plus en détail. Ses taches de rousseur, qui lui donnaient autrefois un air mutin, ne parvenaient plus à conférer de la chaleur à ce visage si pâle. Même ses yeux verts, hérités de son père, semblaient dénués de leur éclat. Ses longs cheveux noirs qu’elle prenait grand soin à coiffer selon ses humeurs et sa toilette reposaient piteusement sur ses épaules où ils se perdaient dans l’étendue sombre de ses vêtements de deuil. « On croirait voir une religieuse », pensa Rosemary avec inquiétude. Pire, elle ressemblait à une héroïne d’un de ces romans gothiques dont elle raffolait et qui finit par voir le fantôme d’un amour perdu. Grand Dieu ! Et si sa fille commençait à apercevoir le spectre de son mari ? Rosemary chassa ses pensées qu’elle jugea grotesques, mais prit la menace assez sérieusement pour raffermir ses objectifs. Honoria devait trouver un nouvel époux. Il était hors de question qu’elle conservât son statut de veuve toute sa vie. Elle respecterait sa période de deuil, mais une fois passé le triste anniversaire de la mort d’Adonis, elle ferait tout son possible pour pousser Honoria vers une nouvelle vie.
« Honoria, ma chère enfant, commença-t-elle d’un ton prudent, n’as-tu pas envie d’aller te promener ? »
Honoria considéra sa mère avec indifférence, comme souvent quand celle-ci proposait une quelconque sortie. Elle préférait conserver son mutisme. Elle savait que les seules paroles qu’elle pourrait prononcer seraient teintées d’une colère qui n’avait pas à être orientée vers Rosemary. Elle ignorait d’ailleurs vers qui elle devait se tourner. Parfois, elle pensait en vouloir à Adonis. Après tout, quel genre de médecin avait-il été pour ne pas prévoir qu’il allait mourir ? Avait-il ignoré tous les symptômes ? Ou avait-il fait comme son père et attendu l’issue fatale avant de s’inquiéter ? Chaque fois qu’elle cherchait un coupable à sa détresse, elle ne pouvait se résoudre à accuser Adonis. Depuis des mois, Honoria fouillait frénétiquement dans ses souvenirs en quête d’une cause, d’une explication. Comment le malheur avait-il pu les frapper de la sorte ? Elle se souvint des mots de sa mère, sur le mauvais augure de leur union. Une histoire d’amour ne pouvait fleurir sur un lit de mort. Elle avait sans doute eu raison. La première fois qu’elle avait repensé à sa mise en garde, elle était en sueur sur le lit conjugal, les draps gorgés de son sang et la pièce anormalement silencieuse, dépouillée des cris d’un nouveau-né qui demeurerait à jamais endormi. Elle revoyait Adonis s’asseoir auprès d’elle et, comme il l’aurait fait en rentrant d’une consultation, lui exposer méthodiquement et en termes médicaux ce qu’il venait de se passer. Elle repensait à sa main qui avait pris la sienne quand il lui avait dit qu’elle ne pourrait plus jamais porter d’enfants. « Mère avait raison » furent les seuls mots qu’elle était parvenue à prononcer.
Et pourtant, même après cela, ils avaient réussi à être heureux. Honoria pleurait encore parfois cet enfant qu’elle avait porté et aimé, mais elle savait que ne plus connaître la grossesse ne la priverait pas de la joie d’être mère un jour. Adonis parlait souvent de ces enfants non désirés, soit par des familles déjà trop nombreuses, soit parce qu’ils étaient le fruit d’une union scandaleuse. Il lui arrivait d’être celui qui devait déposer l’enfant chez les bonnes sœurs. Ils avaient alors décidé que, quand ils seraient prêts, ils élèveraient l’un de ces enfants comme le leur. Ils s’aimaient, et rien ne pouvait contrarier leur vie. Honoria ne put s’empêcher de sourire amèrement. Elle essuya du revers de la main une larme qui venait de s’échapper.
« Honoria ? reprit sa mère face au silence de celle-ci.
— Oui, Mère, je vais aller faire une promenade.
— À la bonne heure ! fit sa mère avec entrain. Je vais demander que l’on nous prépare de petits sandwichs et…
— Je préfère être seule, Mère, coupa Honoria. J’espère que vous le comprenez.
— Naturellement, répondit sa mère, quelque peu contrariée, naturellement. »
Honoria entoura son châle autour de ses épaules puis s’engagea dans la cour. Elle fit comme si elle n’avait pas entendu sa mère qui s’époumonait depuis le Petit salon en s’étonnant qu’elle n’eût pris ni ombrelle, ni chapeau, ni gants en crochet. Honoria n’avait jamais été la plus coquette des jeunes filles. Quand ses amies arrivaient à chaque tea time avec de nouveaux rubans et des robes toujours plus ornementées, Honoria s’en tenait à la sobriété. Sa vie en France, à la campagne, avait parachevé ce goût pour la simplicité. Elle portait chaque jour une longue jupe noire cintrée qu’elle revêtait sans jupon gonflant, et des chemisiers blancs aux manches bouffantes, resserrés au col et aux poignets par des rangées délicates de boutons. Elle avait gardé cet uniforme pendant les mois où elle avait enseigné comme institutrice dans le village voisin, avant que sa grossesse ne lui imposât de ne plus faire les trajets d’une heure à pied. Si le deuil opérait sans doute des changements dans sa personnalité, lui faire adopter les fioritures de la garde-robe de sa mère n’en ferait pas partie.
Honoria fit le tour de la demeure, marchant sans but dans les allées gravillonnées de Thackeray Hall où elle passa sans remarquer les prouesses des jardiniers. Rosemary avait pour objectif personnel que ses jardins fussent les plus fleuris de tout le Northamptonshire. Ils comptaient plus d’une cinquantaine de variétés de roses et autant de diversités de fleurs. Honoria ne put s’empêcher de repenser à leurs extérieurs en France, bien loin de la culture méthodique et organisée qu’elle avait sous les yeux. Elle se souvint alors de la fois où elle s’était plainte à Adonis de l’absence de fleurs dans leur propriété.
« Mes parents n’en ont jamais voulu, avait-il répondu. Planter des fleurs, c’était perdre de l’espace cultivable pour de la nourriture.
— Je le comprends, avait-elle répliqué, sincère, mais nous n’avons pas besoin de plusieurs hectares de terre pour nous nourrir, tu ne penses pas ? »
Le lendemain, Adonis était rentré et avait déposé sur le bureau d’Honoria un petit sac en toile de jute.
« Qu’est-ce ?
— Ouvre donc, mon Aphrodite, avait-il répondu en déposant un baiser entre la naissance de ses cheveux et la lisière de son col.
— Des graines ? Tu me prends donc pour une poule ? »
Il avait ri, comme chaque jour depuis son mariage avec Honoria Bellefort, et avait aimé voir son sourire en coin se dessiner sur son visage quand il lui avait expliqué avoir trouvé des graines de fleurs. Elle l’avait conduit dehors en lui prenant la main, avec l’empressement d’une enfant et, une fois à l’extérieur, avait commencé à retrousser ses manches.
« Très bien, comment fait-on pour les planter ? »
Adonis aimait par-dessus tout que sa jeune lady n’eût jamais peur de se salir. Quand il avait dîné chez son frère Oscar et qu’il lui avait parlé d’Honoria, ce dernier avait tenté de le dissuader de s’engager.
« Mon pauvre Adonis, avait-il dit en le prenant en pitié, qu’est-ce que tu vas t’imaginer ? Une lady ? On aura tout entendu ! Trouve-toi donc une femme qui sera capable de nourrir une famille, pas une capricieuse qu’on alimente à la cuillère en or ! »
Comme il avait aimé voir le visage déconfit de son frère quand il avait découvert Honoria un matin, les bottes et le bas de sa jupe crottés de boue, plantant les poireaux aux côtés des paysans venus leur prêter main-forte.
Adonis avait alors regardé son épouse avec tendresse, et avait admis ne pas savoir comment cultiver des fleurs. Ils étaient restés tous les deux plantés au milieu du carré de terre en friche, dubitatifs.
« Lançons-les, et laissons le temps et la nature faire leur office, qu’en penses-tu ? » avait suggéré Honoria.
Et c’est ce qu’ils avaient fait. Huit semaines plus tard, le jardin avait fleuri et le ventre d’Honoria s’était arrondi.
La jeune femme cligna des yeux avec force, comme pour chasser ces images qui s’imposaient à elle chaque jour. Adonis lui manquait. Ses larges mains aux articulations marquées, ses bras musclés qui s’entouraient autour de sa taille, sa barbe rêche qui frottait dans son cou, son odeur de savon derrière laquelle se profilaient parfois des effluves de sueur. Elle aimait autant sa virilité que sa douceur parfois enfantine. Leurs conversations le soir au coin du feu, la lecture qu’il lui faisait en massant ses jambes endolories après une journée à enseigner debout. Elle aimait la fin de semaine lorsqu’ils pouvaient rester des heures dans le lit sans en sortir, à discuter, à s’aimer, puis à s’aimer encore. Honoria fit tourner son alliance dans un geste automatique qu’elle ne maîtrisait même plus. Cet anneau d’or lui rappelait à la fois son cauchemar et son bonheur passé. La douleur présente et le souvenir heureux.
Elle ne se rendit pas tout de suite compte qu’elle était sortie de la propriété. Depuis quand marchait-elle dans cette plaine où les herbes hautes étaient à la fois rendues sèches par l’agressivité du froid matinal et humides par la bruine ambiante du Northamptonshire ? Elle l’ignorait. Devant elle s’étendaient des kilomètres de désertion humaine et de prospérité végétale. Elle laissa ses mains pendre le long de son corps, écartant les doigts pour y laisser s’insinuer les herbes venant chatouiller son épiderme. Elle n’aurait su dire si elle en appréciait le contact. La griffure de certaines tiges sèches laissait sur sa peau une sorte de chaleur résiduelle ; un ressenti dans la narcose du deuil.
Elle demeura ainsi quelques minutes, ou quelques heures, contemplant l’étendue de nature comme une amante désespérée attendant que se dessinât au loin la silhouette de son promis.
Pourtant, Honoria le savait, elle n’avait plus personne à attendre ni à espérer.
1910
H
onoria s’éveilla, comme chaque matin, avant que l’aube ne s’éclipsât au profit du jour naissant. Elle avait conservé son alliance, mais cessé de chercher, d’une main sous le drap, la présence de quelqu’un à ses côtés. Elle releva les couvertures et ouvrit les fenêtres par lesquelles s’insinua une brise d’une incisive fraîcheur dont elle aimait sentir le picotement sur sa peau. Elle parvenait difficilement à distinguer les allées de la propriété dans la clarté blanchâtre où pelliculait un nimbe brumeux. Honoria aimait ces instants perdus où la réalité peinait à s’imposer au milieu du brouillard. Il y avait une forme de familiarité dans cette vision. Le deuil, à l’image de la voilette qu’elle avait portée le jour de l’enterrement, l’avait plongée dans un obscur embrun dans lequel elle ne distinguait plus rien. Ni le présent ni le futur. Une année s’était écoulée, et bien qu’à présent le futur représentât davantage à ses yeux un fatal enchaînement des jours qu’une espérance à venir, elle avait trouvé la force de s’ancrer à nouveau dans la réalité présente. Et ainsi, chaque matin, Honoria sortait de son lit sans les supplications de sa mère.
Elle se vêtait avec la même simplicité, ayant toutefois troqué ses robes de deuil pour ses toilettes habituelles, et coiffait sa longue chevelure en un chignon bas. Elle avait essayé une fois de reproduire sa couronne de tresse, sa mère le lui ayant suggéré pour un dîner auquel elles étaient conviées. La douleur avait été si vive en constatant que, dans le miroir de la coiffeuse, le visage d’Adonis n’apparaissait pas pour embrasser son cou et lui rappeler à quel point il aimait cette coiffure, qu’elle n’avait plus jamais essayé de s’apprêter de la sorte. Certains souvenirs demeuraient insoutenables.
Rosemary, quant à elle, se laissait réveiller par les premières lueurs du jour. Elle aimait que la lumière vînt petit à petit la tirer de son sommeil, lui offrant alors une éternelle sensation d’éveil printanier dans sa chambre où le papier peint jaune étincelait au contact des rayons du soleil. Elle agitait alors sa clochette et attendait que sa femme de chambre vînt l’apprêter. Lorsqu’elle descendait dans la salle à manger et qu’elle découvrait sa fille, un journal à la main, une assiette où il ne restait plus que des miettes face à elle, elle ne pouvait s’empêcher de répéter :
« Honoria, quand cesseras-tu donc d’être impatiente ?
— Navrée, Mère, faisait-elle sans l’être réellement, mais vous savez que je suis levée depuis bientôt deux heures et l’appétit me tordait le ventre. »
Rosemary ne parvenait jamais à la sermonner davantage. D’abord, parce qu’Honoria venait de fêter ses vingt-sept ans et qu’il lui semblait ridicule de la gronder comme une enfant. Ensuite, car malgré ses remontrances, elle était heureuse de constater chaque matin le retour de l’appétit de sa fille. Il arrivait encore qu’Honoria ne fût pas présente pour le petit déjeuner ou pour le dîner. Alors, sa mère savait que les souvenirs étaient trop lourds à porter. Elle attendait, sans mot dire, sans contrarier son besoin de solitude, que sa fille revînt à table, et feignait de la sermonner à son retour pour son heure matinale, ne laissant rien paraître de son évident soulagement. Et ce matin-là, comme les autres, elle trouva Honoria dans les mêmes dispositions.
« Tu sais que je déteste cette vilaine habitude d’apporter le journal à table ! Ton père m’ignorait chaque matin au profit de ce tas d’encre, et voilà que tu t’y mets ! Je ne sais d’ailleurs pas si c’est un passe-temps très féminin, et…
— Bonjour, Mère, coupa Honoria sans relever les yeux. Évidemment, s’informer de l’actualité et des changements dans notre pays ne peut concerner que les hommes. »
Honoria baissa le journal en attendant la réplique de sa mère qui étalait frénétiquement de la clotted cream sur un scone encore fumant.
« Oui, bon, en tout cas, cela laisse une trace d’encre sur tes doigts qui fait très négligé. Il me semble avoir aperçu la voiture dans la cour, reprit-elle après quelques instants. As-tu prévu de sortir quelque part ?
— Oui, j’ai quelques courses à faire à Northampton. Barney va m’y conduire.
— Fort bien, fort bien. Et qui t’accompagnera une fois sur place ?
— Je n’ai pas besoin de chaperon, répondit Honoria en soupirant. Barney m’attendra dans la voiture et si je suis trop encombrée, je suis convaincue qu’il viendra m’aider. »
Rosemary connaissait la suite évidente de la conversation, tout comme Honoria. Elle allait lui rappeler que le majordome pouvait lui-même faire les courses dont elle avait besoin, qu’il n’était pas digne de son rang qu’elle portât elle-même ses paquets dans les rues de Northampton. En outre, comment voulait-elle qu’on la prît pour une lady prête à se marier si elle se conduisait comme une vieille fille ? Rosemary déposa son morceau de scone et son couteau dans son assiette, s’apprêtant à renchérir. Mais, elle lâcha un soupir de capitulation. « Cette enfant est beaucoup trop têtue », pensa-t-elle. Son père avait toujours loué sa force de caractère, mais elle aurait parfois apprécié qu’Honoria fût moins inflexible. Depuis plusieurs mois déjà, elle lui rappelait l’importance de se présenter comme une célibataire respectable. Pendant des heures, elle tentait, par une argumentation solide, de lui faire enlever son alliance, arguant que ce n’était pas ainsi qu’elle allait retrouver un époux.
« Mère, nous en avons déjà discuté, je ne souhaite pas me remarier », se fatiguait-elle à lui répéter.
Honoria était excédée par ces discussions. Elle en voulait à sa mère. Jamais elle n’aurait suggéré à celle-ci de se remarier un an après l’enterrement de son père. Pourtant, Rosemary ne semblait pas le comprendre.
« La situation est incomparable, lançait-elle. Tu n’as même pas trente ans !
— Et alors ? renchérissait-elle. Quelle différence sinon que mon âge ? Vos conseils peuvent également s’appliquer à vous. Nos situations sont après tout similaires : aucune de nous ne peut avoir d’enfants. »
