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L’Orbieu se traverse à gué, ensuite, c’est la montée difficile par un sentier large qui permet le passage des forestiers et de leur matériel. Une sorte de montée aux cieux en beauté graduelle : les Corbières, cela se distille, les splendeurs ne vous sont pas assénées comme à la Côte d’Azur où, les constructions mises à part, on ne peut que s’extasier. Une forêt de chênes verts ébréchée en dissimule une autre, unie et drue, nourrie d’humus, les samares, akènes volants qui, dirait-on, savent où se déposer, forêt comme hissée vers des sommets, lesquels, quand il a neigé, sont blanchis pour toujours. Ce blanc et ce vert nous escortent sans que jamais la pierre ne les déshonore ou ne les détrône, hormis quelque château-fort, délité comme il se doit, mémoire des hommes, rappel de la peur des uns pour les autres et de leur vigilance forcenée… On marchait d’un bon pas ; chemin faisant, je me suis bien gardée de signaler à Charles l’appellation de la moindre brindille : il préfère ne pas savoir, il me traite de pédante dès que je cite ; alors, l’arbuste mahonia, l’herbe rue, la lentisque, le cade pointu, le négunda — qui croît au bord de l’Orbieu — ou le genêt à deux faces, bouche cousue, ma fille, le grand homme apprécie le mystère, bien que ses reportages, il les truffait de précisions fatigantes. Oui mais c’était de l’exotisme. Nécessaire à la compréhension de millions de téléspectateurs. Tandis que moi, je compte pour du beurre ! Quand on grimpe, comme nous le faisons, on la boucle ! …
À PROPOS DE L'AUTEURE
Marie NICOLAÏ est choisie toute jeune par
Yves Allégret pour jouer dans Félicie Nanteuil aux côtés de
Micheline Presle et de
Louis Jourdan. Romancière, adaptatrice, essayiste, elle a mené par ailleurs une activité soutenue auprès des
Femmes Chefs d'Entreprises ; dans le domaine de l'audio-visuel avec
Femmes dans le monde, dont elle est titulaire, et au cœur du
Groupe du roman. Elle est aujourd’hui vice-présidente de l’
Association des écrivains belges de langue française, membre administrateur de la
Société royale protectrice de l'enfance, membre du comité de l'
International P.E.N., sociétaire de la
Société des gens de lettres (Bruxelles, Paris).
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Seitenzahl: 249
Veröffentlichungsjahr: 2021
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DU MÊME AUTEUR
CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
Une Dévotion,roman, 1999
CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS
Aux délices des rats,roman, Debresse, Paris, 1957
Samarinas,roman (préface de Henri Guillemin),
La Renaissance du Livre, Bruxelles, 1962
Les Variations,roman,
La Renaissance du Livre, Bruxelles, 1963
Où reposer la tête,roman, Casterman, Paris, 1963
L'Ombre de l'autre(prix triennal national),
Casterman, Paris, 1964
Une Passion difficile, roman, Casterman, Paris, 1965
Lincoln, ce Président,essai (préface du baron Jaspar),
Arts et Voyages-Dargaud, Paris, 1968
La Gagnante,roman
(préface d'Armand Lanoux, de l'Académie Goncourt)
(prix d'Uccle), Arts et Voyages, Bruxelles, 1977
Les Vieux jours,roman (prix Félix Denayer),
Gamma-Tournai, Paris, 1979
La Doublure,roman, Gamma-Tournai, Paris, 1981
La Confession,nouvelle (prix Gilles Nélod),
Louis Musin, Bruxelles, 1984
Les Pavés de Versailles,nouvelles (prix Malpertuis),
Louis Musin, Bruxelles, 1984
« Ici Radio-Katanga… »,essai, J.-M. Collet, Bruxelles, 1991
La Tisanière,roman, Mecenart, Bruxelles, 1994
Marie Nicolaï
Les feuilles bleues
Roman
Avant-dire par
Gaston Compère
Catalogue sur simple demande.
www.lecri.be [email protected]
(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
ISBN 978-2-8710-6748-1
© Le Cri édition,
Av Leopold Wiener, 18
B-1170 Bruxelles
En couverture : Paul Césannne,Une moderne Olympia(v. 1873, détail).
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
« J’ai tremblé, écrit Marie Nicolaï (ou plutôt Martine Fayt, son héroïne desFeuilles bleues), sachant combien est précaire et menacée 1’opinion, bonne ou mauvaise, que l’on attribue aux autres ». Je me vois là mis en position délicate, car j’ai accepté de donner la mienne ; on ne sait que trop que 1’impartialité tient du rêve. « Fasse pour mon repos, me suis-je dit, que 1'œuvre soit de qualité. Marie, je la connais depuis toujours, semble-t-il, et je sais que ce qu’elle a écrit brille par un éclat qui n’est qu’à elle ». J’ai abordé cesFeuilles bleuesle cœur absurdement contraint. Je n’ai pas été long à m’apercevoir que je n’avais rien à redouter.
« Aborder l’œuvre d’un autre, écrit-elle, c’est réunir le fond et la forme, sans en dénaturer la poussée créatrice ». C’est justement à cette poussée que j’ai été le plus sensible, et très vite. Ce roman est parcouru par une ligne de force quelque peu hagarde, n’en déplaise à 1’héroïne qui se veut maîtresse d’elle-même et de sa vie, et qu’un éblouissement égare. Car l’être humain ignore et sa nature et son fonctionnement dans cette aventure indéchiffrable qu’est 1’existence. Je lis : « Mystère de nos humaines réactions, incapacité où nous sommes de stabiliser le bonheur, le maintenir au niveau de nos espérances et le rendre solide et insoluble ». C’est dit. Martine Fayt avance en aveugle et se débat dans les apparences jusqu’à 1’irrémédiable. Et voilà : si ce roman a de 1'épaisseur — celle qui fait deviner la vraie vie — c’est que l’histoire ne sait pas où elle va, et sûrement pas vers le pire.
Coule le flot des certitudes qui n’en sont pas. Mais cela admis, avec détermination et fierté 1’héroïne maintient haut et droit deux certitudes qui s’imposent par leur caractère irrémédiable. Celle en fin de récit d’être femme et de l’être entièrement jusqu’à en « perdre tout contrôle » et « tant que je vivrai », écrit-elle : pour la vie donc. Mais surtout celle d’être écrivain. Et de le dire. Et d’insister : « … l’écrivain que je suis ». Être la femme assise devant une machine à écrire. Celle d’où naissent ces trouvailles « grâce auxquelles, écrire, se relire, demeurent un plaisir inusable ». La femme de qui naissent ces « feuilles bleues journalières » et qui s’émeut dès qu’une besogne l’en détourne et lui fait négliger de s’intéresser, par l’écriture, à ce qui l’a « marquée : la vie tout simplement ». Magnifique profession de foi dans sa simplicité. L’écrivain qu’est Martine Fayt avait su « écrire à corps ouvert, sans être passée à côté de la valeur, de la profondeur, qui finalement ne s’obtiennent que par le naturel ». Les feuilles bleues, par exemple, quoi de plus naturel que mes feuilles bleues. Effectivement. Et de plus réussi.
Gaston Compère
La chapelle Saint-Martin, je n’ai que la tête à lever pour en apercevoir le toit de tuiles romaines et les deux cloches sous fronton. Carolingienne d’influence byzantine, annonciatrice de l’art roman. Sans déambulatoire et à nef unique. Portail sans tympan, polylobé. Intérieur délabré, comme il se doit en France profonde, et reliefs peints fort délavés. Une seule coupole sur trompes. Je recopie ceci d’après l’un des catalogues déposés à la mairie, et dont on nous refile des exemplaires. Cette chapelle dépend de l’importante commission de la sauvegarde des sites, laquelle amène de temps à autre des investigateurs en vue d’une restauration. Coin perdu, la chapelle attire à Saint-Martin des touristes du monde entier (entier et toujours divisé). Comme nous détenons les clés :Matame, clé chapell ?Oui, moi, saint Pierre, avoir la clé du paradis des touristes friands de cette catégorie de vieilles pierres qui, dans leur jeunesse, n’ont présenté que peu d’intérêt alors que l’on s’y laisse prendre. La preuve : le Clos. Ancien prieuré à vendre en l’état, Charles et moi, on a succombé aux charmes du lieu. On se poussait du coude dans notre impression première et impulsive. Le Clos, obtenu (depuis déjà cinq années) au prix de base qui n’était rien en comparaison des frais annexes. Et au prix d’un défi : quitter Paris, quitter ma rue du Rocher, c’est-à-dire mon appartement sis dans un immeuble qui fait face, juste face, à la maison ayant appartenu à Jules Renard (par son mariage avec Marie Morneaux), maintenant rasée au profit de l’un des bureaux de la C.G.E, pour nous installer dans cet ancien prieuré dont les fondations — d’après de vieux plans retrouvés à Carcassonne — dateraient duviesiècle ! Grimoires douteux selon Charles qui, en grand reporter à peine résilié, n’est pas vite convaincu.
Ce matin, il a taillé au coupe-haie électrique trépidant le laurier-cerise, alors que je lui avais recommandé la prudence : une telle besogne en juin dans l’Aude, c’est vouloir abréger ses vieux jours. Sa tête aux cheveux gris argenté était comme insérée entre les deux cloches de la chapelle, tandis que, de mon gré, attelée à mon antique Smith Corona (dite Ronronna), je terminais une commande d’Éditeur UN : apporter un peu de nerf et d’humour froid aux 248 pages manuscrites d’un politique fort connu, mal remis de ne plus être en première ligne pour fusiller de projets ses concitoyens ; oui, rendre lisibles les souvenirs informes de cette tête pensante qui n’a pas voulu de nos enregistrements sur cassettes. Ce travail achevé, Éditeur UN me le mettra sur ordinateur, engin dont je ne suis pas arrivée à me servir et que je réprouve par sentimentalité peut-être ? Il me semble qu’on ne peut plus, à mon âge, trahir les objets qui sont comme vivants, par des nouveautés dont je déplore l’irruption ; sans compter les conseilleurs, soi-disant ébahis, qu’un écrivain tel que moi se serve encore d’un matériel périmé. Écrivain-nègre à mes heures, ce qui obture le fait qu’un écrivain-blanc, si même il est écrivain-né, a ses pudeurs et que les bons manuscrits refusés à mots couverts d’éloges, à la longue, ce n’est pas supportable. Donc, je fais nègre pour Éditeur UN, fréquemment sollicitée. Aborder l’œuvre d’un autre, c’est réunir le fond et la forme sans dénaturer ce qu’il y a de poussée créatrice en tout ouvrage, y compris ceux qui ne valent rien. Cela équivaut de temps à autre à une sorte d’exécution des mots dont je suis bien obligée d’être la bourrelle. En somme, un vagabondage mental tournant en obligation : on ne peut s’emparer d’un écrit pour le trahir, on se doit à la docilité, au téléguidage, c’est pourquoi je préfère les entretiens enregistrés qui permettent l’introduction de mon propre texte. Mais en général, les personnes qui se sont illustrées dans un domaine déterminé, ont l’art de se méprendre en toutes choses les concernant… Chalou est au contraire au courant de ses limites, néanmoins, les bornes en sont si éloignées qu’elles couvrent la terre entière et qu’en somme, il se figure avoir toujours raison ! Exemple : l’affaire de la haie ce matin, quand j’ai profité d’un moment où il se retournait pour lui crier d’enlever son tee-shirt et qu’il a hurlé : je connais mes limites ! Juché sur l’échelle alu qui a remplacé celle en bois, le jarret tendu avec des mouvements de faucheur ivre, à l’assaut de notre haute, épaisse, reluisante palissade de verdure. Dans notre exil doré, Charles a besoin de surpassement : être en performance, c’est rester vivant, démonstratif, prouver qu’à passé les soixante-dix, on scie des branches de sapin, on élague des bordures, on bêche, on taille une interminable et ingrate haie.
Une colère rentrée m’étouffait. Je me suis vengée sur le clavier de ma Ronronna, qui couvrait un peu le vacarme. Ma Ronronna émet une sorte de bruissement qui provoque en général la ponte régulière de mots. L’écrivain-né, s’il désire garder le moral, eh bien, qu’il remette sur le métier son ouvrage si même c’est celui des autres ; il n’y a pas pour moi d’alternative. Pour mémoire — c’est le cas de le dire — brossons le tableau d’une sortie de l’un de mes vrais livres ; rappelons-nous l’euphorie du premier jour chez l’éditeur même à la table dévolue : les bouquins en pile, à droite, les prières d’insérer, à gauche, le buvard et le stylo au centre, buvard sur lequel étancher la soif d’être lue, admise, préférée ; et ressentons, pire que la correction des épreuves, la progressive courbature du corps, de l’esprit, ce que provoquent les gestes de s’emparer du livre, l’ouvrir à la page exigée, veiller à ce qu’il n’y ait point de maculation, établir l’ingénieuse dédicace à ceux que l’on connaît un peu, pas beaucoup, pas passionnément et à ceux qui ont au contraire misé sur votre succès futur : ceci conforté par un papier révélateur de vos dons, vous prédisant un avenir à la Colette, et pour lesquels on met le paquet :À XY, grâce à qui écrire est désormais pour moi un devoir et une récompense, Martine Fayt… De temps à autre, l’entrée, soit de l’attachée de presse : tout baigne ? soit des visiteurs : celui… du Figaro, celui… de l’Express ; les pourparlers qu’on vous annonce : vous aurez plusieurs radios, des émissions du soir à la télé, etc. Rendue rue du Rocher, vraiment rendue et fière de l’être, énervée par les cafés, les petits cafés qu’on boit sans le savoir dans le feu de l’action, je me prédisais monts et merveilles. Fais gaffe conseillait Chalou (quand il n’était pas en reportage)… Six semaines cruciales. Diffusée comme pas deux, j’apprenais que la vente n’étant pas tout à fait top, on me retirait déjà de bonnes mises en place. Malgré les flatteuses critiques, malgré les séances de dédicaces dans les lieux adéquats, malgré un cocktail fameux où il y avait eu tant de monde qu’on y avait vu des gens y entrer comme à reculons.
Ai-je à me plaindre ? Mes bouquins publiés jaunissent normalement, nomenclaturés, accessibles par ordinateur, dans les établissements de l’État : ils existent encore. Ces enfants de papier, les seuls que j’aie pu produire, ne me procurent au moins jamais ce que les vrais infligent à ceux de mes amis dont on me rapporte des horreurs.
16 heures, comme on dit dans les gares ; Chalou, évidemment, ne ramassera pas la tonte de la haie. Il est à Lagrasse (beau village de France) pour le pain et le vin — ce qu’on donne aux perroquets, paraît-il, pour les faire parler —. Un coup sur la porte : ma technicienne de surface vient d’entrer, ce qui signifie que je vais bientôt abandonner l’essai de rédaction de mes souvenirs de demain !
Si notre N’Doh Kibélé, surnommée par Chalou « Patata » savait qu’on décerne à ce genre de travail le titre de technicienne de surface, elle ferait non de sa tête noire. Bonne c’est du bon, dirait-elle de sa voix cristalline… Elle est donc dans mon bureau pour m’annoncer que son bwana a laissé tout par terre et qu’il aura la surprise en rentrant de la voir au ramassage. Autrement dit, on dînera en retard ; je me suis inclinée, domptée comme presque toujours par ce regard liquoreux où dominent la suffisance, parfois la désapprobation, peut-être la jalousie. Écrire à son sujet — chose qui ne devrait pas être nécessaire — voilà bien la preuve que des mémoires de demain, d’hier ou d’aujourd’hui sont un contenu dont il ne faut distraire ni l’essentiel ni le superflu ; que tout élément donne vie, que toute ombre a sa raison objective d’exister. Soit, ai-je articulé, ramassez, Patata, on attendra. Quand je pense que cette fille porte également le nom de baptême de son parrain d’Afrique : Charles Fayt, il m’arrive de regretter une cohabitation de cinq années qui, sans jeu de mots, n’est pas toujours rose et souvent source de conflit entre Chalou et moi-même. Patata, pomme de terre ? non, patate douce !
Puisqu’on dînera tard et que Chalou n’est pas rentré, restons à la Ronronna, les yeux sur le jardin, vieux jardin à étage, vertical, auquel je dois de bonnes pages, des accélérations de la pensée, beaucoup de ces trouvailles grâce auxquelles écrire, se relire, demeure un plaisir inusable, négritude comprise : la performance d’être venue à bout des souvenirs de l’actrice… grande dame de théâtre qui, malgré ses tirades extraordinaires, écorche orthographe et syntaxe.
Souvenirs de demain ou journal, mémoires du futur ou de je ne sais quoi, mes feuilles bleues seront le véhicule destiné à emmener la vie et tant pis pour le décalage, puisque je suis bien obligée d’écrire après ce qui vient de se passer. Autre sujet d’incertitude : les réminiscences. Me relisant, je vois que j’ai relaté sans mal, naturellement, une séance de signature d’il y a un bout de temps, parce que cet épisode me concernait. Mais pourquoi rappeler ce genre de choses si ce n’est en vue d’une possible communication ? D’ailleurs le JE conjugué au présent est toujours une supercherie, quand nous disposons de l’excellent passé simple ; Gide lui aussi se méfiait du JE dans l’instant (haïssable, selon Stendhal) et si dans son journal il en a fait l’emploi, sa prétention d’en exclure l’éventualité d’une publication me laisse sceptique…
Je viens d’écrire que toute ombre a sa raison d’exister. Alors, la mémoire du futur doit-elle bannir, ignorer Versailles, mon enfance heureuse et mon amour de fillette pour GASTON ? Contentons-nous d’une actualité saint-martinienne où l’introduction de visiteurs, parentèle et amis, ne me demandera que des esquisses.
Peut-être que je manque de simplicité. Alors qu’on a trouvé le moyen de s’introduire sur Mars, qu’on envoie hors galaxie des cibles truffées d’informations, je ne sais comment aborder un travail (un passe-temps) voué peut-être à l’échec.
Au risque de me contredire, il se pourrait que je sois en train de commencer un livre, sans l’avoir voulu, sans même en avoir envie (Éditeur DEUX me signale un envoi : une œuvre américaine à traduire). L’oisiveté, je n’ai guère su ce que c’était… encore une ligne à taper, Charles et sa voix merveilleusement radiophonique se font entendre… Préférer les instantanés, tout ce qui surgira du Clos et alentours, à l’insu de nous-mêmes.
Changement de décor : rien au Clos ne rappelle la rue du Rocher. Nous avons laissé là nos meubles de famille, sorte de bric-à-brac, accumulation constituée, de part et d’autre, d’héritages respectifs du beau, du bon, du laid des pièces que je vénère pour les avoir contemplées sans avoir le droit d’y toucher et qui sont en ma possession, parce que les personnes qui m’en interdisaient l’usage, disparues, sont de ma lignée. En outre, mon père appréciait son voisin, le papa de Gaston, conservateur de l’un des musées de la République. On chinait selon ses conseils.
Quant au Clos qui abritait une communauté de bonnes sœurs, les grandes salles vides, poussiéreuses et toutes nues, nous les avons divisées et mises au pas. Il a fallu apprendre aux murailles voûtées à supporter des livres, des équipements musicaux ; à devenir l’antre-télé, le coin de lecture, un bureau, le salon de musique, à supporter chacun des escaliers qui mènent aux chambres ; il a fallu rendre sophistiqués l’office et sa cuisine — dernier modèle, Chalou assurant qu’en pleine cambrousse on a tout à prévoir et à prévenir. On est donc tombés dans la banalité de la poutre à gogo, de la cretonne fleurie, de l’âtre à deux ouvertures, du mobilier reluisant — ciré à mort par Patata — en bois de fruit : une vraie décoration de magazine ! Une maison convenue qui suscite l’admiration des ignorants. Heureusement, le jardin. Lui, il a de la gueule avec son escalier dit de la religieuse creusé à même le roc et pourvu d’une rampe de fer qui fait coude et mène à l’étage des sapins, des iris, des fougères, le tout abreuvé de sources secrètes qui, elles-mêmes, dégoulinent jusqu’au puits, de l’autre côté de la route…
Hypocrite serais-je ? Me voilà de nouveau en train de décrire ce que je connais.
Il ne me manque plus que d’établir ma propre fiche : mon âge : huit années de moins que Chalou et que je dénonce in petto : tiens, tu perds tes sourcils, avec la hargne d’une dénonciation de soi-même ; l’étonnement de se sentir moins belle, d’admettre cette chose inévitable, alors que toute femme garde au fond de soi l’illusion qu’elle sera exemptée du pire. Me sera-t-il épargné ? Un tour de taille qui permet le bel usage de n’importe quelle nippe, des rides qui, paraît-il, me donnent l’air malin, des replis du corps de moi seule connus, vu la blancheur soutenue d’un mariage réussi au domaine de l’esprit, mais raté au niveau des corps. Et le mal qu’on se donne, Chalou et moi, côté santé. Parfois, en introduction au petit déjeuner par exemple. Moi, mes produits de conservation, mes biscuits à la farine complète, lui, l’œuf au plat et lardons, source de reproches lassants. Œuf au plat quotidien, le contraire de celui de Colomb. Nourriture éveillant la méfiance au sujet de sa fraîcheur, le doute au sujet du degré de cuisson, engendre le reproche sur le nombre et le goût des lardons. Présumée coupable ? La maîtresse de maison en personne, incapable de formuler des directives précises (et agréables) à l’égard de l’accomplie Patata. Une maîtresse de maison que je ne vois presque jamais que le dos tourné. Oublierais-tu, Charles, que mon idée de faire nègre, tu étais pour ? Parce que j’en avais assez de tes pleurnicheries de coureuse de Goncourt et de best-sellers manqués. Tu retardes ! j’ai pris du recul, le Goncourt est un concours au qui gagne perd, il y a beau vent que cela ne me chatouille plus. Par contre, ce qui m’inquiète, c’est le danger que tu cours en ingurgitant tous les matins de la graisse animale, du jaune d’œuf. Moi, ça fait des années que je déjeune à l’anglaise, avant des journées démentes et non pas du genre cornichon. Mais à quoi bon t’expliquer : la brousse, toi pas connaître, toi jamais connaître…
Nous murmurons en général, nous produisons sans doute ce murmure, intensifié par notre double colère et que Patata, cependant à l’écoute des montées de son, ne peut entendre. Sommes-nous ridicules ? Aux yeux des autres, nous sommes une paire de veinards qui avons tout pour être heureux. Mais le bonheur est une idée provisoire qu’on s’acharne à prolonger alors qu’il est fait de courtes durées : être heureux, c’est ne pas l’être souvent. Des retraités heureux… Charles, bronchiteux volontaire puisqu’il fut gros fumeur, respire enfin sans avoir à voler d’un hémisphère à l’autre pour ramener des images au péril de sa vie et celle de son équipe ; et je n’ai plus, pour ma part, à écrire sous la houlette d’un espoir toujours recommencé… À la retraite, rentiers, comme on disait autrefois, du temps où ce mot me rappelait le dentier de mon grand-père ; cela rimait et concordait. Plaint ou envié, le rentier actuel gère les ans qui lui restent à vivre à travers les battements de son cœur et les totaux des taux de lectures attentives en laboratoires au niveau de son sang, de ses humeurs et du tracé de ses artères. Le père Bonnemort du Zola de Germinal, vieille momie de cinquante-huit années, cela fait rire les bonnes gens d’aujourd’hui, de cet âge-là, qui sont pourvus, comme nous, de home-trainings-and-co et pratiquent également la marche du soldat. Mon rentier à moi, vieux tableau aux yeux des autres, je ne le juge plus sur les critères normaux mais sur des équivalences. Bien pour son âge. Extraordinaire en comparaison d’un tel, le pauvre. Bien aussi pour mon âge à moi…
Depuis les quelques jours que je me hasarde à découvert sur le terrain de ces feuilles, je n’ai guère cessé de me méfier, aussi bien de la forme que du fond. Dois-je me rapporter ce que je me formule à peine ; dois-je tout me dire et, pour ce faire, aller si loin que je n’en reviendrais pas moi-même ? La peur est mauvaise conseillère ; la frousse de mettre noir sur bleu des faits que l’on articule en séance de psychanalyse ; remettre cela à demain, à jamais, ne pas savoir exactement les raisons d’un comportement contradictoire. Pour fuir la tentation de pénétrer dans la fosse aux serpents, j’ai envie de mouler des phrases en prose poétique, des phrases sonores qu’on trouve si souvent à la lecture des poètes nouveaux, des mots alignés qui seront d’autant mieux salués qu’ils seront hermétiques, prétendument profonds et inaccessibles. Sans rime ni raison. Changer de style pour aborder le sujet de ma rivière, l’Orbieu ? Martine, fais gaffe ! Se renier signifie qu’on ne croit pas à son œuvre ; ma fille, écris comme tu peux, reste toi-même, ce n’est pas si mal. Ma rivière l’Orbieu, comme toute rivière, est en contrefaçon permanente ; en fait, elle n’a de ressemblant que ses deux rives et les alentours, entre des arbres qui, à l’automne, perdent les feuilles avec retenue, comme des vieillards gênés de leur toux ; éternelle figurante, cette Orbieu et qui répond à la consigne de me signaler son passage par le mouvement qui la constitue, alors que ses eaux sont toujours nouvelles. Quand je m’en approche après avoir chancelé parmi les ronces, l’herbe haute et les pierres dévalées des collines, je la respire comme les chiens respirent ce qu’ils aiment ; j’en remets d’ailleurs, pour me pénétrer d’elle — ce qui s’apparente, disons-le, à une certaine comédie, la comédie de l’écrivain qui, c’est bien connu, ressent les choses à nulle autre pareilles. Hier, j’y suis entrée. J’y ai fait pédiluve. Le temps de subir bêtement le froid perçant sur les chevilles, pour ne faire qu’une avec l’ingrate, l’indifférente, la coureuse de villages. Occupation abusive du soi. Qu’est-ce qu’on occupe au fond ? L’ovale d’un fauteuil, le carré d’une chaise, l’écart vertical de la marche ? Cette eau presque pélagique, si on la comparait aux vagues, j’aime son énergie capable de refouler des poissons de belle taille. Des siècles sans doute pour que cette Orbieu ait fait son lit à partir du premier filet à suinter d’une montagne, du premier concours de circonstances… Une rivière à ma porte, dont j’entends de la terrasse le bruissement, qui se contente de n’importe quoi, aussi bien de la source pure que de la débonde de détritus, fosses septiques mal embouchées, dévalement à ciel ouvert des eaux usées qu’elle emmène toujours en travail, alors que notre rivière de sang à nous, la pauvre, est en circuit fermé sans échappatoire… Ce genre de relais que je m’accorde, passé le vieux puits à grillage (ma seule manière de prier ou plutôt de crier afin que ma voix résonne, sorte de réponse dont je ne parle jamais), que je dis ici en espérant que des feuilles bleues, si elles portent à la confidence, sont la discrétion même… Genre de relais grâce auquel je crois me décerner un brevet de lyrisme exceptionnel, peut-être risible. Une fois la rivière passée, je reviens à Chalou par le biais du vin et des vignobles. Ce vignoble dont le fruit est de rendre assoiffés les hommes, est un dieu sec, sans guère de soif puisque les meilleurs crus proviennent des étés les plus chauds… Hier donc, après ces stations puits-rivière (une espèce de tic, en somme), je suis entrée chez Charles — parmi l’amalgame de son foutoir où domine de tout son haut une télé dont, pour Chalou, l’usage diffère grandement de celui des vulgaires non-initiés, je veux dire qu’il la capte, la visualise de l’intérieur, qu’il ne la regarde pas, mais la comprend, en sait et en suit les ficelles ; reconnaît la patte d’un tel, ne peut s’empêcher de démontrer qu’il est de la boutique, en appelle parfois à ses camarades de l’équipe défunte et toujours présente, en la compagnie de laquelle il a vécu les événements de notre temps et risqué sa vie.
Il a accueilli mon intrusion dans son antre d’un tiens ! tu es remontée, je croyais que tu étais allée te baigner dans ton eau ; moi, j’ai scié la branche emmerdante de ce que tu appelles le sapin de Noël. À la scie égoïne. J’ai entendu ! … Je marche sur des œufs crus quand je m’égare dans cet antre, car il y est toujours en train de revenir de sa Chine, de ses guérillas ou de l’enfer de la drogue. Et moi, j’ai tendance à lui en vouloir (à retardement) de son indifférence envers — parmi beaucoup d’autres prises — la mater dolorosa africaine, celle à l’enfant couvert de mouches, la peau sur les osselets. Alors, je m’aventure à lui déclarer que Saint-Martin et ses assises millénaires rachète ses errements de globe-trotter, à quoi il me répond que le désert, la banquise ou la forêt équatoriale ont eux aussi leurs bases d’ancienneté qu’ils ne crient pas sur les toits… Danger… Ne pas répliquer, ne pas lui reprocher de n’avoir pas souvent fait appel à l’écrivain que je suis pour soutenir ses textes de commentaires ; ne pas affirmer que Paul-Émile-Victor, par exemple, n’aurait pas manqué de… Pas aller vers une occasion d’algarade. Jamais tout à fait d’accord, un homme une femme, un vieux couple complémentaire…
Nous irons demain au fromage. Ces promenades fréquentes nous rendent fiers de nos belles natures et puis c’est une occasion pour nous de marcher ; marcher, je ne sais pourquoi, provoque le dialogue. Au cas où j’aurais à rapporter l’une de ces marches bavardes au sein de mes feuilles bleues, comment pourrais-je m’y prendre ? Le dialogue de théâtre ou même de cinéma est une interprétation naturelle, mutuelle sans artifice, tandis qu’une randonnée, il ne me sera vraiment pas possible de la dire telle qu’elle sera… Sauf si je prends mon petit enregistreur, celui de mes interviews pour les ouvrages d’Éditeur UN, et je vois d’ici Charles me demandant la raison de cet appareil en pleine promenade. Alors, le mensonge : Comment, tu ne savais pas que j’adore le troupeau des chèvres du fromage ? Tu ne sais pas encore que j’aime le bruit de la traite et le chant des oiseaux !
Une phrase de Proust que je viens de lire :Nous désirons passionnément qu’il y ait une autre vie où nous serions pareils à ce que nous sommes ici-bas. Mais nous ne réfléchissons pas que, même sans attendre cette autre vie, dans celle-ci, au bout de quelques années, nous sommes infidèles à ce que nous avons été, à ce que nous voulions rester immortellement.Proust était jeune ; il ne pouvait savoir qu’en âge dur on se contente de tout et qu’on ne pense qu’à rester pareil !
Rester pareils. Pareils à ce que l’on est par crainte de changements, puisqu’à nos âges, le changement est une mésaventure ; passé les soixante, on est assuré de mutinerie interne : élancements inattendus, dérapages sonores, anarchie organique débutante. Notre médecin attitré (à Lagrasse) décerne, lui, à cette légère perturbation un brevet de bon état ; comment alors se portent les autres ? Se maintenir, voilà donc l’essentiel. Notre établissement au Clos y aide. À Paris, on vous court toujours après, fût-ce pour d’éventuels passe-droits. L’ex-célèbre Charles Fayt et son ancienne émission-audimat sur la chaîne provoque encore l’admiration, la convoitise de ses émules. Restent les proches. Certains sont partis de leur laide mort, d’autres n’ont pas tenu dans nos cœurs le coup de la méfiance (la méfiance est une anticipation), mais le tri a conservé le meilleur : les fidèles à sang pour sang bien qu’à la réflexion, exiger d’autrui ce que soi-même on n’est peut-être pas, comme c’est prétentieux ! Pour mémoire, quand ils rappliquent, ces proches, la sœur de la mairesse descend du village d’en haut et l’un de ses frères ayant une fourgonnette, fait le ravitaillement…
— Alors ? On va au fromage oui ou non ?…
— Enfin, Charles, tu vois bien que je suis à ma machine. Une seconde s’il te plaît, apprête-toi, j’arrive…
Le temps de couvrir Ronronna, je laisserai en plan une frappe qui, pour une fois, correspond à la réalité ; et je continue à regretter de ne pas gober la vie au moment où elle se produit… Une seconde encore mais oui mon vieux, j’arrive, une seconde pour transcrire que, l’enregistreur je ne l’emporte pas, tant pis, la relation d’un dialogue est une convention, ne soyons pas plus éclectique que…
Voici des heures entre leque
