Rocking-Chair - Marie Nicolaï - E-Book

Rocking-Chair E-Book

Marie Nicolaï

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Beschreibung

Dans les salons de cénacles parisiens dont elle faisait tout de même partie, il arrivait à cette romancière de déclarer que Marcel Proust était, à ses yeux, un humoriste et qu’elle riait souvent aux larmes en le relisant. Autour d’elle, alors, un silence prudent s’installait, car il s’il est aisé et nécessaire de donner la réplique à des auteurs « arrivés », ce n’est pas à une dame, certes publiée mais peu connue en librairie, de porter des jugements… Autre maladresse, cette romancière s’embourbait davantage quand elle demandait à la cantonade des nouvelles de la petite phrase musicale de Vinteuil si chère à Charles Swann, ou bien quand elle rappelait avec enthousiasme les parlotes de la tante Léontine et de la géniale Françoise dans la fameuse chambre et le passage où Legrandin affirme au père de Marcel que Balbec est un désert, alors que madame de Cambremer – sa sœur – y vit fastueusement. Sans oublier le clan Verdurin et les salonards…

À PROPOS DE L'AUTEUR

Marie NICOLAÏ, romancière, adaptatrice, essayiste, a mené une activité soutenue auprès des Femmes Chefs d’Entreprises. Elle est, notamment, vice-présidente de l’ Association des écrivains belges de langue française, membre administrateur de la Société royale protectrice de l’enfance, membre du comité de l’International P. E. N., sociétaire de la Société des gens de lettres (Bruxelles, Paris). Deux de ses romans, Une Dévotion (1999) et Les Feuilles bleues (2005), ont été publiés aux éditions Le Cri.

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Seitenzahl: 193

Veröffentlichungsjahr: 2021

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ROCKING-CHAIR

DU MÊME AUTEUR

CHEZ LE MÊME ÉDITEUR

Une dévotion, roman, 1999

Les Feuilles bleues,roman, 2005

Marie Nicolaï

Rocking-chair

Roman

Catalogue sur simple demande.

www.lecri.be [email protected]

(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL

(Centre National du Livre - FR)

ISBN 978-2-8710-6710-8

© Le Cri édition,

Av Leopold Wiener, 18

B-1170 Bruxelles

En couverture : © Photo Christine Verdussen (2008).

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

Un personnage est quelqu’un qui

va jusqu’au bout de lui-même.

Balzac

Prologue

Dans les salons de cénacles parisiens dont elle faisait tout de même partie, il arrivait à cette romancière de déclarer que Marcel Proust était, à ses yeux, un humoriste et qu’elle riait souvent aux larmes en le relisant. Autour d’elle, alors, un silence prudent s’installait, car il s’il est aisé et nécessaire de donner la réplique à des auteurs « arrivés », ce n’est pas à une dame, certes publiée mais peu connue en librairie, de porter des jugements… Autre maladresse, cette romancière s’embourbait davantage quand elle demandait à la cantonade des nouvelles de la petite phrase musicale de Vinteuil si chère à Charles Swann en réalité un extrait de Saint-Saëns, ou bien quand elle rappelait avec enthousiasme les parlotes de la tante Léontine et de la géniale Françoise dans la fameuse chambre et le passage où Legrandin affirme au père de Marcel que Balbec est un désert, alors que madame de Cambremer – sa sœur – y vit fastueusement. Sans oublier le clan Verdurin et les salonards… Sur sa lancée, elle brûlait de mettre sur le tapis ce qui était le cas de le dire la réunion du baron Charlus et du giletier Julien, scène dans laquelle Proust aborde l’envers du genre humain dont nous recopions un extrait pour notre agrément particulier : « J’aurais pu croire qu’une personne en égorgeait une autre à côté de moi et qu’ensuite le meurtrier et sa victime ressuscitée prenaient un bain pour effacer les traces du crime. J’en conclus plus tard qu’il y a une chose aussi bruyante que la souffrance, c’est le plaisir, surtout quand s’y ajoutent, à défaut de la peur d’avoir des enfants, ce qui ne pouvait être le cas ici, des soucis immédiats de propreté ».

Le silence des autres est souvent une accusation d’autant plus implacable qu’elle n’est pas articulée. Or, cette dame qui était à la fois timide et crâne, perdait surtout courage face aux assauts hypocrites de malveillance, parce qu’elle espérait malgré de telles réactions, la réciprocité, une âme sœur.

Cette réciprocité, elle l’avait trouvée « Aux Délices des Rats », rue Guersant, en la personne d’un bouquiniste : exégète littéraire, où l’on se rendait pour fouiner, dénicher des livres introuvables et, pour sa propre part : des « Sophie Vérant ». Boutique incolore, mais comme recouverte de l’odeur spéciale des vieux bouquins.

— Je bois du lait, avait tout de suite déclaré à la visiteuse le bouquiniste, je viens de me procurer « La Satire Ménipée », un Delangle 1884 publié à Paris avec une préface de Charles Nodier. Autre chose que les Garnier, hein ?

— Je dois vous dire, avait avoué Sophie, que je n’ai jamais entendu parler de cette Satire !

— Comment ? Mais cet ouvrage collectif est la première satire politique de l’histoire de France après Henri III, à la gloire de Henri IV contre la Ligue inféodée à l’Espagne, c’est-à-dire le catholicon.

En somme, la Satire est un livre qui a été une sauvegarde en faveur de l’unité de la France et a préparé la réconciliation nationale organisée par Henri IV… Un tournant de l’histoire de France. Prémonitoire de la démocratie contre les Guises, ces factieux qui rêvaient de s’emparer de l’Etat…

Ce libraire souriait d’une belle bouche, agitait de belles mains, ouvrait grands des yeux d’un bleu que n’avaient pas délavé ses lectures de livres épuisés. Passé le comptoir, enjambées les piles d’un débarras, introduite à l’étage, où, dans un décor ancien lui aussi, végétait une vieille dame à laquelle son fils ressemblait. Certaines rencontres, comme programmées, vont toutes seules, d’autant plus vite que, la charmante et cardiaque vieille dame, disparaissant, Sophie prit sa place.

Vivre parmi des livres accroît l’ambition littéraire. Henri — le libraire — assurait que Sophie jusqu’à présent n’avait pas su s’y prendre : Tes excellents « Nehru », « La Fayette » et « Ton Hugo en Belgique » n’ont obtenu qu’un succès d’estime. Tu n’es pas Yourcenar ou Carrère d’Encausse. Si tu sortais un ouvrage dans une bonne maison, cela donnerait du brio à tes avis et puisque tu en tiens pour Proust, pourquoi ne pas pondre un pastiche à la manière de Jean-Louis Curtis.

Allons, à l’ouvrage ! Je connais des gens, je t’introduirai, tu verras.

En attendant, nous continuerons à lire ton grand homme à voix haute, ce qui est la meilleure manière d’en goûter la drôlerie…

S’engager à suivre les conseils d’un amant est une tâche exaltante. Seulement, un conseil est constitué d’une série de mots qui eux-mêmes donnent naissance à des idées et l’on sait que les idées se suivent et ne se ressemblent pas. Heureusement – le bonheur étant de l’être et non de le faire croire aux autres – elle ne le serait vraiment qu’à l’instant où l’on ne se tairait plus quand elle parlerait encore des grands auteurs, qu’elle préférait aux tronçonnements, ablations, ellipses entre deux points des romans nouveaux. Et les inutiles redites. Se mettant au travail, sa première phrase-rancœur : « Elle se croyait le bijou, elle n’était que l’écrin. « … Comme la future fille-mère que ses riches parents emmènent en croisière pour y justifier ses nausées, l’écrivain et son matériel servent d’alibi au futur chef-d’œuvre. Après le mot écrin, elle trouva une réflexion d’amertume et comprit qu’elle était en train d’aborder sa propre vie : le monde des lettres et les humiliations qu’elle y subissait, ses vieux déboires conjugaux et les ennuis d’argent qui en avaient découlé. Comme Paul Léautaud dans son « Le Petit Ami », l’encre et le papier devenaient la chair et le sang d’un auteur : son esprit s’accordait à la tentation de dévier vers elle-même, alors qu’elle avait toujours primé l’imagination… Dans l’exégèse proustienne, on trouvait même un Sartre assurant que c’était Flaubert qui avait fait ce que Proust aurait dû faire. Proust s’étant trompé d’esthétique, on y trouvait aussi une attaque rangée du grand auteur, par un certain Charles Briand et là, Proust n’était plus qu’un enfant gâté, onaniste, faussaire, malhabile, rien ne manquait !

Autre alternance : la comparaison : les salons de Balzac, l’amour de Frédéric pour madame Arnoux et celui de Swann pour Odette de Crécy, même guet passionné envers l’aimée… Ne plus penser à Proust, mais à soi. Etre soi-même en écriture, ce n’est pas écrire comme un autre, c’est écrire comme on peut. Les colères alcooliques de Julien feu son mari, lesquelles avaient fini par provoquer la fuite de leur fils en Californie, les aléas pécuniaires, le tout-venant d’une vie familiale et littéraire difficile, les sensations enfouies, se replaçaient aisément sur les pages.

— Alors, demandait Henri, le projet, il prend tournure ? et tu continues à rire aux larmes ?

— Bien sûr ! J’ai même retrouvé ceci : « Il y a pourtant une chose capable d’exaspérer à un point que n’atteindra jamais une personne : c’est un piano. »

Sophie donnait la réplique à son conseiller sans aucun remords. Au reste, elle ne lui mentait qu’à demi, car, en écrivant ses souvenirs, elle riait d’avoir pleuré ; elle sentait que dans un roman les larmes ont besoin du rire pour attiser l’attention ; que c’est à la base de toute œuvre comique de donner à rire au moyen de tristes événements. Julien, peintre (de talent) et pochard, Charles en Californie, les toiles au garde-meubles chauffé, l’insuccès des publications, tout cela, comme elle le disait à Henri, prenait tournure dans une espèce de jubilation et il en fut ainsi jusqu’au mot FIN d’un roman intitulé « Une Histoire Vraie ».

Ce qui nous a conforté dans l’idée de retenir votre texte, c’est votre manière d’avoir su combiner la cruauté et l’humour, au point de rendre votre « Histoire Vraie » aussi intense que réjouissante. Ajoutons que le jugement porté sur vos œuvres par Henri D. nous a également impressionnés.

— Suis-je pardonnée monsieur D ? demanda-t-elle à Henri sur le vieux divan Louis-Philippe doré à l’or d’église…

Henri, souvent contradictoire, ami du président de la Ligue de la Librairie ancienne et internationale « Le Lila » résumait volontiers ses fonctions tout en recherches : dénicher les premières versions d’ouvrages mythiques refusés au préalable par les éditeurs ou bien acceptés à compte d’auteur – par exemple « La Recherche »… Il assurait que le manuscrit apporte souvent un éclairage inattendu sur un livre ; il soumettait ses trésors à Sophie : des fragments presque illisibles accablés de ratures, rajouts, béquets marginaux ; il lui démontrait les différences d’estimation de produits de cette espèce entre la France, l’Allemagne ou l’Angleterre pour lesquels, en somme, il n’y avait que peu de clients par le monde, avec des écarts inattendus : un poème, une lettre de Rimbaud s’arrachaient, Georges Sand était momentanément dévaluée… Genre de commerce fort inégal… sans compter « les perles », même un Saint-Simon, collection Gallia, J.M. Dent et Fils éditeurs, page 42 : « La duchesse de Berry, premier enfant du Régent Louis-Philippe d’Orléans, était la mère de Louis XV ! «

Les débuts d’une liaison réduisent les difficultés. Sophie écoutait tout cela avec complaisance et même simulation, déçue qu’il parlât tant de manuscrits à la sortie de « Une Histoire Vraie », livre dont on parlerait je suppose. Certes, répondait-il, on en parlera si tu suis mes conseils, si tu te rends là où il faut se montrer, si tu fais ce que je dis…

Se montrer à Bourdonné (60 km de Paris) qui était un lieu résidentiel très T.P.S. Tennis, piscines, saunas ; là aussi que se trouvait un château restauré par le ministère de l’Instruction publique, sorte d’hostellerie sporadique où l’on organisait des week-ends nommés « Jeux de Langues » à l’usage des auteurs français et de traducteurs éventuels. Une occasion d’après Henri de se frotter à ceux qui font la loi d’un moment au domaine des lettres : Tu dois y aller, je t’y dépose, défense de me dire non !

Chambre 9. Clé sur table. Baluchon sur un lit dont la couette manque un peu de fraîcheur, vue sur des arbres tout nus, tout noirs au travers de vitres troubles ; un cabinet de toilette légèrement malodorant. Sophie s’est emparée d’affaires qu’elle dispose de-ci delà, j’y suis, j’y peste. Des tas de romanciers aimeraient être à ta place, avait assuré Henri, n’oublie pas mon intervention auprès des huiles, ne me le fais pas regretter. Deux jours ! Deux jours à avoir les mains glacées, avait-elle répondu. Je t’appelle ce soir, patience, ma Belle.

Sa Belle, avec ce que cela comportait d’esquisses. Elle se disait que la cinquantaine est une tranche de vie dans laquelle on joue à cache-tampon devant le miroir sans « teint » de la désillusion. Ne plus se montrer vraiment à découvert sans de subtils raccords de surface, même envers un homme qui se figure être à votre entière unisson.

Quitter cette chambre, s’aventurer dans un couloir, gagner l’escalier monumental à deux descentes, tomber dans un hall où de nombreux participants sont groupés aux abords de la salle des séances. Au hasard, Sophie se glisse parmi les gens. Vingt années de pérégrinations littéraires l’ont dressée à se placer entre des personnes indifférentes aux autres. Légère reculade. On parlait de Giorgione.

— Giorgione ? s’exclame Sophie, élève de Bellini et du Titien, mort jeune de la peste, que lui veut-on encore ? se demande-t-on une fois de plus si les personnages de son « Orage » : le soldat, la femme et l’enfant sont mythologiques ou symboliques, mais c’est un faux mystère !

— Pourquoi donc, madame ?

— Parce que Giorgione peignait « à la vénitienne », sans recours au dessin : ce qui lui importait, c’était la lumière, la nature, il ne songeait pas à raconter une histoire. Lisez donc Lionello Venturi : « La tempête, l’orage, ou le passage orageux sur toile avec un soldat sont des parties de la nature et se laissent vivre sous sa menace ». Que de bruit pour rien, ça me fait rire !

Comme après ses tirades sur Proust, les gens autour d’elle se débinent, voient en elle une « bas-bleue » sans importance. A-t-elle vraiment tort spécialement depuis qu’elle vit « Aux Délices des Rats » de s’en fourrer plein la chandelle à la manière des « Bouvard et Pécuchet » ?…

Heureusement, la grand-porte s’est ouverte. En une sorte de ruée, les participants se sont précipités. Courte lutte pour obtenir un bon siège. Au programme : la traduction anglaise. Arrivée de l’intervenante : « Quantités de locutions, même d’usage courant, sont difficilement traduisibles, annonce-t-elle.Par exemple, prenons «The Cantesville Ghost”d’Oscar Wilde. A la lecture de la phrase : “They did not return at home till nine o’clock when they had light supper”cewhentel quel est intraduisible !D’autre part, une traduction accomplie est bien celle d’André Gide pour le “Typhon” de Joseph Conrad, Polonais d’origine. Dans son fameux journal, Gide mentionne et souligne les difficultés rencontrées par lui pour venir à bout de “Typhon” et dans ce même journal, nous voyons qu’il avait dédié son “Voyage au Congo” à Joseph Conrad ! et ça se comprend puisque dans son livre, Conrad traite le capitaine de “stupid man», tandis que Gide emploie, lui, les termes « d’un homme si court »… Pas mal, non ?… En quoi consiste donc la tâche du traducteur ? Exactitude ou conquête intérieure du mot ? Un lustre est une suspension, un éclairage, une lumière, un objet illuminé, et…

— Va-t-elle nous cracher ses dents ? souffle à Sophie une voix rieuse à sa gauche.

— Autrefois, répond Sophie, on gardait le sourire clos pour cause d’absence ou de noirceur…

LEA MINOR, oui, c’est elle ! Juste derrière, des chut chut indignés… Léa Minor : ses « Tam-Dao Lahaut », ses deux « Marie Galante », sa « Desirade »… la romancière-phare des lettres françaises… Un peu différente de tant d’images propagées depuis au moins dix ans, Henri avait raison : la pêche au gros peut vous ramener un poisson de belle taille ; craignons cependant le moment où cette voisine si courtoise lèvera le siège pour rejoindre ses pareils…

« Enfin, le traitement linguistique dépend aussi de la pauvreté ou de la richesse de la syntaxe, de la conjugaison des textes étrangers par rapport aux nôtres et de la recrudescence inquiétante des aphérèses et des apocopes. Je vous remercie de votre attention. »

Les bravos sont souvent des soupirs de délivrance. Quand on traverse le tunnel de Saint-Cloud, les encombrements de Plaisir, tous les aléas de Paris – Bourdonné, ce n’est pas seulement pour entendre la bonne parole. Deux jours en vase clos vous mettent les gens à bout portant. D’après Henri : « Tu comprends, là-bas, on effectue les mêmes besoins dans le même laps de temps. Tu trébuches sur un gros bonnet des lettres qui a la migraine ou une crise de foie ou les tripes en délire. Qui as-tu alors devant toi ? Pas le grand Untel qui, ailleurs, te regardait de son haut, mais le possesseur d’un organisme qui lui échappe bien plus que les affirmations de Plotin, quand il assure que l’action est un affaiblissement de la contemplation. «

Prendre l’air détaché, malgré le désir d’appréhender quelque traducteur, surtout quand ces personnes s’emparent d’un bouquin, le soupèsent, en supputent la qualité à la façon des ménagères au sujet de la qualité d’un poulet à rôtir. Léa Minor, elle, est venue ici, je suppose, en parrainage et en voisine : l’on sait qu’elle habite non loin (Boutigny) à « La Mare aux Biches »… L’air détaché, rancœur souriante. Combien Sophie envie ceux qui vivent sans être pris dans le guêpier des lettres… Ne rien montrer de sa face cachée ; feindre au contraire la quiétude. Sa cousine, femme d’un ambassadeur, racontait que dans les « assemblées festives », elle fendait la cohue, les emmerdeurs s’écartent, tu as la vie sauve. Facile à dire ! Qui pourrait-elle intéresser ? Quelque dragueur en fin de parcours ne se risquant plus aux minettes ? Quelque journaliste lubrique vous promettant mots et merveilles dans son canard ? Si pour Henri elle bat des records de jouvence, aux yeux des autres, elle est ce qu’elle est : d’un certain âge…

Une main s’est appuyée sur son dos. Se sentir une main au dos est le contraire d’un havresac. Ou bien cette main vous écarte ou bien elle vous fait la charité. Peut-être qu’il s’agit de l’une des « petites pointures » hantant comme elle les hautes sphères.

— On s’est bien marrées toutes les deux, déclare la main, vous ne trouvez pas ?

Pour Sophie, à l’instant même, la reconnaissance prime tout : Léa Minor est une créature d’élite, bien supérieure au fretin, si bien dans sa peau et dans la peau de ses livres, qu’elle surpasse sa réussite par un naturel, une simplicité que devraient lui envier les soi-disant auteurs connus. Envie de pleurer de joie, ne sachant plus que faire dans l’exaltation, la surprise, oui, répond-elle, on s’est bien marrées.

— Vous allez voir, ce n’est pas fini.

De nouveau assises l’une auprès de l’autre, oublieront-elles ces minutes de grâce durant lesquelles on ne pèse plus ce que l’on dit puisque les impressions, les idées communiquées, sont à neuf : goûts, couleurs, impressions émis d’une bouche comme rincée à jamais de toute âcreté, confidences échangées qui rendent comme un son nouveau, comme articulées et racontées pour la première fois… Cependant méfions-nous. Si la chance vous attribue une Léa Minor d’un si facile abord, abondance craint disette et si dans la traversée du désert apparaît un mirage ; méfions-nous du chameau qui emportera Léa pour l’emmener ailleurs.

Sophie se hâte de se raconter, cite ses œuvres, rappelle des lectures, même Proust et l’amour des images « qui sont là pour aider à comprendre ce qui ne s’explique pas », tandis que Léa Minor, sans parler de sa production puisqu’elle sait combien cela est diffusé, s’étend, elle, sur ses origines « Créole je suis, créole je reste ! Mon grand-père paternel, gouverneur de Hanoi, a formé mon père et, du côté de maman, les Benoist gens de robe, ce grand-père-là était procureur. A la débâcle, il a été nommé par l’Etat en Guadeloupe, Pointe-à-Pitre et nous, au retour, on a vécu à Paris jusqu’au jour où mon père s’est amouraché de « La Mare aux Biches ».

Il est parti l’an passé, papa. Je l’adorais, il prime tout encore, c’est bizarre mais c’est comme ça !…

Ma tante Benoist nous a suivis. Maintenant, elle a perdu la mémoire suite à une extraction dentaire. Elle vit devant la photo que Lawrence Durrell lui a envoyée !

Mais voici que s’approche l’un de ces personnages qui, aux lettres françaises, accordent leur attention selon leur humeur et l’importance des élus.

— Miotte ! Tu es venue en voisine, viens donc me raconter ça au frais, on étouffe ici.

Pas un regard pour l’auteur d’« Une Histoire Vraie ». Pas un regard non plus de la part de « Miotte » ; Miotte ? Dans l’esprit de Sophie Vérant, qui a lu « La Chronique des Pasquier » de Georges Duhamel, c’est ainsi que Joseph Pasquier surnommait sa maîtresse préférée… Léa Minor… Le surnom ici a joué sur Minor, ou bien surjoué, on aurait donc pu rappeler les Pasquier, ce qui nous aurait liées davantage… voilà comment on rate le coche. « Tu fends la cohue, expliquait la cousine et tu es sauve ». Moi, se dit Sophie, c’est la cohue qui me fend !

PREMIÈRE PARTIE

Depuis un moment, ils ne se disent plus un mot. Le silence, quand il s’installe à l’intérieur d’une voiture entre deux personnes qui sont sur le point de mettre en pratique une proposition surprenante, est l’occasion d’en ruminer les aspects. Le parcours – rue Guersant-Boutigny, depuis trois mois qu’on l’effectue, passés Plaisir et Condé, n’est plus du tout le même : les prés sont verts, la route qui va vers le hameau d’Allemant est poudreuse, un beau temps qui se maintient. Ce qui s’est maintenu jusqu’à l’aboutissement irréversible, c’est le fait d’aller vivre chez Léa Minor, dans son intimité, à « La Mare aux Biches » ; vivre dans ses souvenirs à elle, ramenés de là-bas :

la salle rouge, ses meubles laqués finxviie, offerts au Gouverneur par l’Empereur Nguyen Vink Tuy, alias Bao-Daî, sans compter un trépied d’influence Ming : chaises, fauteuils et cette grande table ovale autour de laquelle tant de « cul secs » (kampëeen vietnamien) furent lampés… Ramenés aussi, Bû-Tho et Vân, les serviteurs, qui vous accueillent obligeamment par deux « laî, laî « et le sourire de leurs yeux obliques…

— A quoi tu penses ? demande Henri tout à coup.

— Au feu ouvert de ce qu’ils appellent la salle rouge et qui jure avec le reste

— Moi, je penserais plutôt aux habitants des « Biches »… Mais nous y voilà, ils ont laissé la grille ouverte, les érables te saluent, ce foutu gravier me fait mal aux pneus, messieurs-dames, bonjour !

Soulignons que Henri, outre l’importance de cet emménagement à l’égard de Sophie, voit en l’aventure l’occasion d’améliorer grandement le parcours d’un jogging quasi quotidien (jogging, mot nouveau de l’année soixante-dix). En ce moment même, Sophie dans les transes, tous membres noués, abordera tant bien que mal les uns et les autres, Léa la première qui se précipite, bras ouverts, ta chambre est prête, finalement j’ai choisi celle de papa, son cabinet de toilette plus spacieux…

Les autres ? Sans intérêt selon Henri qui les traite defacinationugacitatis(des vétilleux), aussi bien Madeleine Minor, la mère, Clara Benoist, la tante, l’oncle Gérard Minor, pas souvent là, que les Joiret -Pierre et Simone- les intimes… On monte, on redescend, on trimbale les bagages en compagnie de Vân et de Bû-Tho aux petits soins, laî, laî.

On a laissé à la chambre attribuée le décor initial. Le refuge de feu Roger (ex-ronfleur) contient un lit à baldaquin, un divan rose, une table basse entre des murs ornés d’estampes nippones de l’Art Galant : unTorn Kiyonaga, deuxOutamaro, unKôrin, genre de décor dépaysant, c’est le cas de le dire, si Henri n’était pas là pour vous renseigner ! Penderies à gogo, chambre attenante ; quant au sanitaire, on pourrait se mirer dans la robinetterie.