Une dévotion - Marie Nicolaï - E-Book

Une dévotion E-Book

Marie Nicolaï

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Marie NICOLAÏ, grâce à son « art du trait » ( Georges Sion, Le Soir), nous dépeint avec humour et réalisme, grâce à un récit nourri de rebondissements, les milieux de la maroquinerie, qu'elle connaît bien. Elle tient à préciser en début de volume que « toute ressemblance avec deux maroquineries célèbres, l’une belge, l’autre française, est volontaire et due à l’intérêt de l’auteur pour ce grand artisanat».
La « dévotion » de Pol, employé de maison, envers les deux enfants de sa patronne — qu'il a élevés —, envers sa patronne elle-même et la maroquinerie de celle-ci, tourne progressivement au cauchemard. Ce domestique modèle, capable de tout pour sauver une entreprise qu'il croit en péril, est en somme un homosexuel qui s'ignore...

À PROPOS DE L'AUTEURE

Marie NICOLAÏ est choisie toute jeune par Yves Allégret pour jouer dans Félicie Nanteuil aux côtés de Micheline Presle et de Louis Jourdan. Romancière, adaptatrice, essayiste, elle a mené par ailleurs une activité soutenue auprès des Femmes Chefs d'Entreprises ; dans le domaine de l'audio-visuel avec Femmes dans le monde, dont elle est titulaire, et au coeur du Groupe du roman. Elle est aujourd'hui vice-présidente de l' Association des écrivains belges de langue française, membre administrateur de la Société royale protectrice de l'enfance, membre du comité de l' International P.E.N., sociétaire de la Société des gens de lettres (Bruxelles, Paris).

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Seitenzahl: 280

Veröffentlichungsjahr: 2021

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UNE DÉVOTION

DU MÊME AUTEUR

Aux délices des rats,roman, Debresse, Paris, 1957

Samarinas,roman (préface de Henri Guillemin),

La Renaissance du Livre, Bruxelles, 1962

Les Variations,roman,

La Renaissance du Livre, Bruxelles, 1963

Où reposer la tête,roman, Casterman, Paris, 1963

L'Ombre de l'autre(prix triennal national),

Casterman, Paris, 1964

Une Passion difficile, roman, Casterman, Paris, 1965

Lincoln, ce Président,essai (préface du baron Jaspar),

Arts et Voyages-Dargaud, Paris, 1968

La Gagnante,roman

(préface d'Armand Lanoux, de l'Académie Goncourt)

(prix d'Uccle), Arts et Voyages, Bruxelles, 1977

Les Vieux jours,roman (prix Félix Denayer),

Gamma-Tournai, Paris, 1979

La Doublure,roman, Gamma-Tournai, Paris, 1981

La Confession,nouvelle (prix Gilles Nélod),

Louis Musin, Bruxelles, 1984

Les Pavés de Versailles,nouvelles (prix Malpertuis),

Louis Musin, Bruxelles, 1984

« Ici Radio-Katanga… »,essai, J.-M. Collet, Bruxelles, 1991

La Tisanière,roman, Mecenart, Bruxelles, 1994

Marie Nicolaï

Une Dévotion

Roman

Catalogue sur simple demande.

www.lecri.be [email protected]

(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL

(Centre National du Livre - FR)

ISBN 978-2-8710-6773-3

© Le Cri édition,

Av Leopold Wiener, 18

B-1170 Bruxelles

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

À Tinou Dutry,

à Solange Schwennicke et

à toutes les femmes chefs d'entreprises

sans qui ce livre ne serait pas né

Toute ressemblance avec deux maroquineries célèbres, l’une belge, l’autre française, est volontaire et due à l’intérêt de l’auteur pour ce grand artisanat. Les personnages et les événements qu’ils déterminent sont, au contraire, imaginés de toute pièce.

L’action se déroule dans les années ’80.

I

— Simple entretien, Messieurs, pas de notes à prendre… Notre recrutement habituel, vous le savez sans doute, se fait à l’école du cuir, et nous apprendrons dans quelque temps seulement si nous avons eu raison de vous sélectionner pour la rentrée… Je vous disais donc, cuirs verts ou peaux brutes pour les dépouilles de gros animaux, les bovins en général, le terme peau étant réservé aux dépouilles de bêtes de petite taille : chevreaux, moutons, veaux. Il y a aussi le baby-phoque dont la peau est épaisse, mais oui, et toujours teinte. Que nous ne traitons plus pour les raisons que vous devinez. Mais on travaille en tannerie beaucoup d’espèces de vertébrés : mammifères, oiseaux, reptiles et même poissons. Une remarque pour les reptiles : le croco échappe à l’opération qui consiste à brûler le poil à l’acide ; cela tombe sous le sens, d’accord il faut bien le dire, non ? Il y a, voyez-vous, un tas de choses à comprendre à partir de l’abattage d’un animal quel qu’il soit, sans oublier que la peau fraîche renferme 60% d’eau, qu'elle se putréfie en un temps record et doit être conservée jusqu’au tannage, soit par salage, soit par séchage pour obtenir, soit des cuirs secs, soit des cuirs salés secs, et les cuirs salés peuvent être salés frais ou vieux sel. Avec deux catégories de cuir brut. Quant au maroquin, avec un Q — ne pas confondre — c’est tout bonnement de la chèvre d’Afrique du Nord ; autre Q : la peau de requin. Et la raie.

Elle s’interrompit, attendant l’amusante réaction qui aurait dû se produire, le « q » étant ce qu’il est à tous les niveaux de l’échelle humaine et n’obtenant, des cinq garçons qui lui faisaient face dans le salon d’accueil, qu’une espèce d’attention circonspecte. Quatre garçons à l’air neutre, plus un, celui-ci d'un beau type, regard en lame de couteau qui s’entrechoquait au vôtre.

— Une autre facette de notre enseignement, reprit-elle avec courage, est l’histoire de la dynastie des relieurs et par conséquent ce que signifient basane, chagrin, plat garni sur les deux faces, dans ce domaine si particulier de la reliure… Un stage à l’atelier 4 en gainerie vous montrera comment disposer d’une peau, comment la polir et la coller sur un meuble. Vous y verrez qu’un poinçon moule l’or en feuille et l’incruste par décalque. Petit poinçon deviendra grand pourvu que vous preniez goût à votre artisanat qui est peut-être le plus beau du monde. Je ne vous cache pas, vous l’entendez bien, que la matière est touffue, mais en cas de réussite, vous serez des artisans à part entière, ici à Vaucresson. Chaque peau a son mystère ; ne jamais oublier que le veau, la tortue ou l’autruche ne sont plus là pour nous raconter leurs maladies ou leurs blessures. Pas plus que le chirurgien n’est tout à fait sûr de ce qu’il va trouver dans un corps, vous ne pourrez prévoir le comportement de la pièce à traiter ; et c’est si vrai que les outils disposés sur cette table par maître Antoine, c’est mon arrière-grand-père, maître Alfonso qui les a conçus, il y a trois demi siècles, dans son échoppe de Clamart, où ce cordonnier italien de génie venait de comprendre, au temps des malles-poste, la nécessité du bagage de luxe et laissa enfin de côté les semelles des autres pour se consacrer à ce que nous appelons ici le « chic intemporel ».

Nouvelle interruption. Elle les regardait un à un. À Minerve, des apprentis, on en prenait toujours douze. Apôtres de plus ou moins bonne volonté, émerveillés d’être retenus pour les ateliers d’une maroquinerie célèbre et si on en avait diminué le nombre cette année, c’était parce que d’après Chabert — directeur économique de la firme — la prudence s’imposait. Prudence paradoxale, puisque au contraire l’instabilité européenne générale semblait avoir accru les besoins du grand capital. Mais Chabert, lui, poussait au noir le tableau, allant jusqu’à prétendre « qu’on ne savait pas où l’on allait. »

— Tout à Vaucresson sort de nos mains, continua Lucia Ladrière, c’est notre particularité. À l’heure de la bureaucratique intégrée, du four à convection naturelle, du variateur électronique, de la calculatrice à virgule flottante, des décisionnaires résistivisés des systèmes gérant les multiclaviers avec recherche spécifique des marchés verticaux ; desthird party sales,descase-story,des créneaux porteurs — j’en passe — nous nous comportons ici, encore pour une bonne part, comme l’ont fait avant nous les compagnons de maître Alfonso, qui nous a légué la conviction que l’homme et l’outil ne font qu’un… La peau est vivante et il n’y a chez nous qu’une façon de servir : savoir lire entre ses lignes, savoir y porter la lame sans faiblir ; la suivre à la trace ; se méfier d’une pièce au toucher, à l’odeur, je dirais même au goût… Maître Alfonso au départ — je veux dire en tant que cordonnier —, n’attendait du cuir que la résistance. Dans le quartier où il vivait, ses clients ne demandaient à la chaussure que la durée. Certes, Alfonso aimait à repérer à l’empoigne l’empeigne et ne s’y trompait guère. Mais la distance qui le séparait de l’ouvrier qu’il était à l’artisan qu’il allait devenir, prit des années à se combler. Un soulier fatigué dont le galbe se bossèle sous les durillons en attrapant de l’eau et de l’âge, qu’il faut tout de même remettre en état et dont le malheureux propriétaire attend le renouveau, est une affaire sérieuse…

Tous les deux ans, à chaque début d’instruction, les compagnons apprentis souriaient à ce passage qui ne variait guère. Mais ceux-ci restaient impassibles. Parce qu’ils étaient déjà rodés au phénomène de la télé messagerie, avec une sorte de priorité de pouvoir. Ils se contentaient donc de regarder, sans trop en avoir l’air, cette très grande femme brune, mince, plus toute jeune. Une année d’écolage, deux de perfectionnement rétribué, puis la perspective, s’ils étaient retenus, de faire partie de Minerve, dont ils sortiraient un jour les mains dures et la vue basse.

— Minerve, reprit Lucia Ladrière, ce n’est pas seulement la collerette que l’on installe au cou des accidentés, mais la déesse de la Sagesse et des Artisans, assimilée par les Romains à la fameuse Athena des Grecs. La semaine prochaine, vous commencerez un stage à l’atelier des accessoires où vous passerez une bonne partie de vos six premiers mois. Vous y apprendrez comment on dessine, mesure, soude et cisaille le profilé de laiton ; vous remarquerez que tout ce qui sort d’ici, aussi bien les boucles de nos ceintures que les ornements et les moindres « M » qui signent nos sacs et bagages, se fabriquent sans intermédiaires. Vous apprendrez également le polissage, le bain, le rinçage, le nickelage et spécialement l’opération délicate de la dorure à 24 carats. Je tiens à dire et redire combien la galvanisation qui a pour but de fixer l’or fin sur l’objet à traiter est importante et dépend du séchage parfait de la pièce, séchage qui ne peut s’effectuer que dans de la sciure de buis légèrement chauffée. Cela vous étonne ? C’est pourquoi j’insiste tant. Et je vous prie de me croire, au lieu de douter, vous, le cinquième… Nous possédons une cuve électrolytique ou voltamètre dans laquelle on verse un acide appelé électrolyte qui, sous le courant électrique dont on l’imprègne, libère des ions eux-mêmes décomposés en cations et en anions… Ah, les ânons, comme nous disons, cela vous fait ricaner ! parfait… Mais savez-vous que si par malheur on allumait les résistances à cuve vide, ce serait l’incendie garanti ?

— N’y-a-t-il a pas de système de sécurité, madame ?

— Le modèle précédent avait un dispositif de secours, pas celui-ci. Question d’assurances, je présume : on se retourne volontiers contre le fabricant en cas de sinistre…

J’espère, acheva-t-elle, que mon petit tour d’horizon vous sera profitable et je vous souhaite évidemment une fructueuse année d’apprentissage.

Ils se gardèrent bien de répondre, car la servilité ou la moindre politesse ne sont plus de mise. Ils évacuèrent lentement la salle, le cinquième apprenti s’attardant aux outils et les soupesant, aurait-on dit, du regard. Elle resta un moment sur place. Son numéro biennal était-il raté ? Avec les jeunes, on ne pouvait plus jamais se faire une idée. Elle trouvait nécessaire cespeechinaugural, fût-ce pour prouver aux garçons qu’elle n’était pas un PDG de fantaisie. Il était important de démontrer aux autres qu’elle se sentait en accord avec son genre de vie. On n’avait pas à savoir qu’il lui arrivait de regretter de n’être en somme qu’une personne successorale dont le papa avait détourné les aptitudes extra-légataires au profit du seul Minerve et que la tendance de Lucia à devancer les choses de l’esprit n’avait servi à rien d’autre qu’à lui faire passer les classes supérieures, avec ces points roses que sont les observations de travail : « a le jugement sain et rapide. Dispose d’une intelligence qui, bien orientée, pourrait ouvrir à cette élève les portes de la Faculté ». Papa Luigi avait retenu de cela que Minerve connaîtrait, avec Lucia à la barre, des lendemains qui chantent et qu’on mariera l’héritière en focalisant le conjoint.

Quittée la petite salle d’accueil, on tombait sur le hall d’entrée, hauts les murs, de ce style contemporain auquel la sobriété autant que l’audace conviennent. Alfonso 1er, de pied, en cabriolet, photographie agrandie au maximum, y prenait la moitié d’un panneau à côté d’une bouclerie d’attelage, tandis qu’un alligator entier, répulsion monumentale, lui faisant pendant et qu’une plante grimpante mal empotée, à même le sol, se tarabiscotait vers le plafond-verrière.

Deux hommes à voir : Moreau à la direction du personnel et Chabert, responsable, nous l’avons dit, du service commercial. Chacun leur territoire non loin de l’atelier central, du réfectoire et de l’infirmerie. Chacun ses manies, son mérite et ses travers, ces deux types ayant en commun d’enfumer leur voisinage. Pour Moreau qui se fichait toujours du tiers et du quart, la pipe découlait probablement des premières tétées, d’un assouvissement de berceau, ce gros bonhomme ayant subi, assurait-on, des malheurs de jeunesse. Pour Chabert, le cigarillo noir et suçoté était surtout une manière d’affermir et d’affirmer le dédain envers les autres et Lucia ne résistait guère à marquer le coup, main devant le nez en essuie-glace, certains frémissements d'une désapprobation non dissimulée. Le roi de l’informatique, ce Chabert. Qui avait mis sur pied en deux ans et automatisé son secteur dans le logiciel hardware et Cie de manière, disait-il, à sortir Minerve de son encroûtement distingué afin de dégager les solutions technologiques « objectivées à long terme qu’une firme telle que la nôtre se doit de développer. » Pas de discussion. Papa Luigi et Giaccomo, son frère, étaient des retardataires hors pair et l’ordinateur 534 muni de disquettes vous donnant 1.200.000 signes seconde pour un répertoire possible de six mille clients dans le monde est, entre autres, un instrument de gestion qui vous resserre une affaire et met l’imprimante au service d’opérations vous tirant une balance pour vous établir un programme en un quart d’heure au lieu d’une journée.

Il était en train de « générer » les prévisions d’exploitation du prochain trimestre, à quoi s’ajoutait une délicate histoire de TVA. Changeant son cigarillo de commissure :

— Comme nous tournons à 65% du rendement souhaitable, l’ouverture de nouveaux marchés est impérative, spécialement si nous embarquons dans « votre » crocodile.

Lucia demeura évasive. Ce Chabert adorait prédire et frôler les catastrophes et il fallait bien s’avouer que le projet de valise-Dino pouvait en devenir une… Pierre revenait d’Amérique le soir même. On reprendrait le problème de cette valise à partir de lundi, avec le projet du prototype, en vue du défilé, et soulignons au passage que Minerve présente légèrement un décalage par rapport aux dates normales qui se pratiquent à Paris, c’est admis, nous n’y reviendrons pas.

— Je remonte, dit-elle à Chabert, pour couper court.

Pas le moindre ascenseur à Minerve. Plusieurs jetées de Kirchan Tazd sur un escalier aux marches blanches que des clientes ferventes gravissent avec respect, après s’être « tapées » la traversée des tunnels et du Pont de Saint-Cloud, pour ramener au bercail des sacs dignes d’une restauration.

Règle d’or et astuce : on s’y entend à Vaucresson pour bien accueillir ce genre de visiteuses, dans le grand bureau directorial d’autant plus impressionnant que le Louis XVI dont il est pourvu est authentique et que Miss Doriss en personne — quand Lucia est absente — vous propose un bourbon de fût et sait entortiller ces dames avec un accent de Westminster sorti tout droit de la Chambre des Lords et la cliente s’en ira répandre dans Paris, Londres ou Cincinatti qu’elle fait partie du régime spécial — on n’est pas banane pour rien — réservé par Minerve aux grandes de ce monde…

Sur la mezzanine, gardant l’entrée du Lieu Saint, une certaine Véronique toujours empressée-enjouée :

— Bonjour, madame, je vous annonce ?…

— Les étalagistes ont débarqué à « Madeleine », s’écria Dino d’emblée, mais on larguera la plus tarte.

— Si tu te figures qu’on se débarrasse des gens comme ça ! nous traversons des temps nouveaux.

— D’accord, bonne mère, traversons-les donc de part en part, à l’estocade.

— Point trop faire n’en faut.

Beau bureau. Des chiffonniers-classeurs, deux Charles Boulle reconstitués par Levasseur, un Savonnerie étalant ses bleus de France sur des lames de parquet plein cœur de chêne. Pour Dino installé au fond, du meuble bon genre, avec télé-texte et ordinateur miniaturisé dont il abuse en y modulant aussi bien des paysages que des scènes porno. Seul fils. Dans l’affaire, depuis son mariage récent avec la fille d’un milliardaire allemand, ouf, et nanti d’une nomination de sous-directeur adjoint. Garçon « bien » tout de même, au plan du bon vouloir et des idées dont il fourmille. Nous avions repoussé, avant celle de la valise en crocodile, une proposition de lancement d’un parfum qui porterait notre griffe, s’appuyant sur la matière première naturelle via Grasse et l’extraction de la tubéreuse au moyen de l’enfleurage et d’une huile essentielle en adjonction, car Dino avait cuisiné la chose avant de venir la mettre — c’était le cas de le dire — sous le nez de sa mère. Envoyé sur les roses de Grasse et consorts. Chabert avait tout de même produit une étude comparative et négative, arguant les frais d’ouverture d’une section, sans compter le flaconnage, l’étiquetage et la mise en vente.

Le comportement de Dino à Minerve est celui de toute prise de pouvoir, un besoin d’innover pour démontrer aux autres qu’on fera mieux, qu’on ira plus loin. Comme les nouvelles bonnes du temps où Pol se maintenait encore dans ses fonctions de majordome, qui allaient reconstituer le monde de l’office, triaient les chaussures, ourlaient l’essuie de cuisine ou réenmanchaient le balai, pour se révéler en fin de compte, des plus feignantes.

Cette valise en croco doublée de soie naturelle et confortée de chevrette, était redoutable, mais pouvait-on décourager un garçon qui venait tout juste de se ranger ? En lui refusant « sa » valoche comme il disait, on s’exposait à éteindre le feu sacré qui s’était allumé en lui dès son mariage. Marié trop jeune assurément. Mais ci-devant instable au possible et tout empli à présent de ces velléités qu’il prenait au vol, en ball-trap, enrichi d’une épouse aussi belle que l’était sa propre sœur et d’un beau-père à la tête d’une usine d’aiguilles de machines à coudre employant quatre mille âmes avec un chiffre d’affaire annuel de deux cents millions de D.M.

Lucia avait compté sur cette union pour mettre fin aux excentricités de son fils et pour lui donner le goût de la maroquinerie. Ce projet de valise était en somme la réminiscence de ce que Dino éprouvait dans sa petite jeunesse, quand il réclamait, en se roulant par terre, des jouets rares, que ses parents, culpabilisés par leurs absences continuelles, lui procuraient illico pour racheter le fait que l’enfant n’était élevé que par des mercenaires. Pol, il est vrai, c’était autre chose.

— De l’exagération, tout de même, cette valise, souligna Miss Doriss, surtout que Plane-Air est toujours en promotion.

— Et que pensez-vous de Crocodeal comme nom de baptême ? fit Dino.

— Trop peu de Français comprennent l’anglais, my son !

— En attendant, papa aurait pu nous refiler un petit fax de plus, non ? On ne sait pas s’il a vraiment trouvé.

— T’en fais pas, on le saura toujours assez tôt, soupira Lucia.

Miss Doriss, âge mûr, sorte de Coco Chanel en atténué, avec un regard paisible et brun qui semblait nager dans la blancheur du teint clair poudré. Un de ces bras droits qui peuvent en tout vous remplacer. Dressée à la haute école de l’assiduité et du don de soi par la pratique constante d’une mère épouvantable, mangeuse de temps libre et de dignité, toujours à se plaindre, malgré une situation de choc et un logement rue de Richelieu qui débutait par une cour intérieure vous proposant des embarras de couloir et des débarras picaresques, pour aboutir à une merveille donnant sur « pleasure-ground ». Rocaille et boulingrin, le home, quoi.

— Le défilé que tu oublies, bonne mère. Si ma valise, elle plaît, les commandes, on se saura plus où se les mettre !

— C’est toi qui le dis… À propos du défilé, Doriss, j’ai chez moi ce soir les Caraman et Giorgio et je compte sur vous. La Caraman vous adore et vous savez y faire avec l’Italien.

— Pas simple, le décollage :my motherse rebiffe : trois fois appelé ce matin.

— Simple question de dressage ; vous êtes trop molle, my dear. Ce qui me tracasse davantage, c’est ce gris tuile dont nous ne trouvons pas la teinte réplique pour les chaussures du septième passage.

— T’en fais pas, bonne mère, au dernier moment, comme au théâtre, tout s’arrangera.

— N’empêche que ce dîner, en plus de tous ceux que nous avons subis ce mois-ci, on s’en serait bien passés.

— Tu as Pol !

— Toi et ton Pol !

— Il m’a élevé, ça vous marque pour la vie, dit-on.

Elle le regarda plus attentivement : un peu de Pierre, un peu d’elle-même, moins beau que Renata ; tout en jambes, ni noiraud comme l’étaient sœur et mère, ni blondasse comme son père… Prête à s’en aller, elle lui rappela de passer par l’entrepôt des fourgonnettes pour la vérification des feuilles de routes.

— Ah, pardon, c’est pas mon job !

— Moreau se figure la même chose. Ton boulot ici va du fini au fini-terminé, compris. Et ne tarde pas : Rosalind est aux fenêtres, surtout qu’à Boisereau, les pouces, elle se les tourne.

— Je ne l’ai pas tirée de son Aix pour la mettre aux pièces, tout de même.

— Non, mais il y a un juste milieu et elle est un peu trop sur les bords… Doriss… ce soir… on se couchera tôt, c’est juré.

— Ne vous lamentez plus, my dear, j’ai pris de quoi me changer.

— Je n’en doutais pas… Au fond, c’est l’Italie, ma patrie, mais restons Française.

Le mot Patrie enclenche toujours en elle le mécanisme du souvenir. « L’Italie ma patrie », et elle entend les pas de la mule et elle gravit à sa suite l’interminable raidillon qui relie comme il peut, entre la montagne boisée et le torrent, le petit village de Chiusa, à l’albergo du professor Dealer au cœur des Dolomites. Qu’il vente, qu’il neige, là est le plaisir de son cœur. La queue de la mule attelée au traîneau détient puissance, odeur, majesté, son et lumière. Une peur odorante que l’on fixe du regard sur le dos de l’animal et toute votre vie en dépend. C’est à l’albergo que le vieil oncle Dino chez lequel on passe les vacances de Noël, rapporte religieusement les ressemelages de la clientèle. Chez les Granenolli, les mains fabriquent sans repos la rugueuse musique du labeur : assembler, brider, découper, coller, coudre les godasses. Tout un assortiment de formes, de bruits, de chaleur. En hiver, on attèle souvent la mule placide au traîneau à la russe. Parfois, elle trébuche avec d’inquiétantes démonstrations d’effroi : un jour, elle a même glissé jusqu’au torrent.

La journée de Lucia Ladrière est finie. Mais elle se rend encore au grand atelier pour un dernier coup d’œil. Maître Antoine la poursuit à cause « de la croco de monsieur Dino ».

— Attendons lundi, voyons. Monsieur, qui rentre ce soir, aura sûrement trouvé une solution.

— Espérons-le, grommelle Maître Antoine.

Elle file à présent vers les remises où sont garées les voitures. Un jardin comme entretenu au petit fer, de belles allées conduisant aux ateliers. Du temps de papa et de l’oncle Giaccomo, un solide chiendent enduisait le pied des troènes et c’étaient les souliers des artisans qui damaient les pistes. En avait-elle fait revenir des arbrisseaux, de la sapinette et de ces thuyas vert-bleu que le soleil de juillet roussit ou tue en trois semaines ; et de ces essences apportées de Boiserau, d’abord acclimatées en serre chaude, puis lâchées ici sur le tas. Pour finir, on avait abouti à la rénovation presque intégrale : cent-cinquante personnes disposant d’une nature policée ; des équipes débarquant le matin, le pied en pointe, le mégot prudent, le geste contrôlé. En somme, elle ne regardait jamais ce nouveau jardin sans en éprouver une espèce de honte épuisée… Mais le ministre n’avait-il pas fait allusion dans son discours du mois dernier, au phénomène que représentait, au sein de la Nation française, la Maison Minerve ? Un siècle et demi à taper sur le même clou pour y accrocher le tableau de l’honneur et de la constance. Et cela faisait trente ans qu’elle se soumettait aux impératifs d’une société bien organisée dont sa firme était un rouage essentiel, avec des œillères aux yeux, les œillères de la mule. Pour ne pas voir que la vie vous en veut malgré les apparences et vous a donné un mari cerf-volant qui, sous les prétextes d’achats de peaux va, on ne sait où, bramer ailleurs ; homme de passage, reprochant à son épouse ses pouvoirs et jusqu’aux prénoms de ses enfants : « Était-il normal, étant Français de si vieille souche, d’être envahi par l’Italie comme il en avait le malheur ? » « Malheur bien relatif, tu es le premier à te féliciter de notre importance. »

La crève, quoi. Toutes les corvées ! Et qu’est-ce qu’on me donne en échange à moi, Lucia Granenolli surnommée Canelloni dans les écoles ? La satisfaction d’un devoir sans cesse à recommencer, dans un contexte commercial trop bien portant pour être honnête, trop éloigné du bon vieux système surtout. Qu’y avait-il encore de commun entre un Minerve qui continuait à se prétendre « à l’ancienne » et l’oncle Giaccomo en visière verte, sa blouse grise plantée d’un peigne en guise de pochette, un crayon à califourchon sur l’oreille droite ? À leur époque, les gens ne savaient pas que la terre était une machine qui venait de donner au monde la fleur de son rendement et dont la folle jeunesse était en train de se gripper pour cause de surmenage.

Papa et l’oncle qui criaient haro sur le béton, les techniques de pointe et le matériel sophistiqué…

Juste avant les remises, la maison du gardien Guillaume-le Fidèle ; sa gamine sur un seuil qu’il lui est à peu près défendu de franchir durant les heures ouvrables. « Sait-on jamais, déclare à tout bout de champ sa mère, avec tous les gens qu’il y a ici ! »

Insouciance de la petite fille, l’espèce d’innocence de ses cloche-pied… Pour elle : assiduité du chocolat et des poupées, ne jamais oublier Noël et Pâques. À cinq heures du soir, quand les ateliers se vident l’un après l’autre et que les lumières finissent par s’éteindre, les trois Guillaume prennent possession de Minerve, Bertrand le père faisant ce qu’il appelle sa tournée, c’est-à-dire un ratissage systématique de ce qui traîne, allant de la cigarette oubliée aux reliefs du réfectoire.

— Tu as eu des bons points à l’école, Béa ?

Et la grosse mère tout de suite dans l’entrebâillement de la porte pour renchérir par-ci par-là, mélange dur-doux de familiarité servile, d’empressement sans engagement et de curiosité déguisée en savoir. Car elle sait, la gardienne, que « monsieur » revient ce soir d’Amérique ; et l’affaire de « la croco » n’a plus, à Vaucresson, de secret pour personne. « Alors, comme ça… »

Un bref tronçon de bretelle, puis l’autoroute jusqu’à la bifurcation vers Gambais : une vingtaine de minutes pour arriver à la maison, et rouler avec ce qui vous trotte dans la tête. Un volant, une route, c’est le tremplin du chaos, on file droit devant soi tandis que les idées, comme les rats expérimentaux, n’en finissent pas de tourner… S’aboucher, fusionner… Le mot vieilli de consortium se profile plus que jamais. On ne présente plus guère de maroquinerie sans accompagnements : Caraman et ses mannequins type sert de support aux sacs ; Giorgio et ses créations haute chaussure peaufine le tout et l’homme de la rue ne peut imaginer combien l’on marche sur des œufs crus pour ménager les susceptibles. Giorgio, bien que voué à Minerve, ne fût-ce que pour la nationalité initiale de Lucia et consorts, est un mauvais coucheur et pour les Caraman tous les faux prétextes sont bons. Tout baigne cependant. Le vrai luxe ne se marchande plus, il se vend, tout simplement. La peur — née des arguties de Chabert — est un mauvais réflexe. Quand on pense à la crise des années trente, à la guerre durant laquelle on avait dû mettre l’affaire en veilleuse, et la hausse du cuir au moment du pétrole, soyons satisfaite… Courir un danger est un terme impropre : boiter un danger, promener une menace et laquelle ? Depuis l’entrée réelle de Dino à Vaucresson, Lucia déraille, alors que la vie coule avec bonheur, nettement, fortement. Serviette sous le bras, les mains tendues vers les dossiers en cours, toujours en retard d’une chose à traiter, d’un rendez-vous à honorer, Madame-courses-d’obstacles, qui, à l’heure de table ne sait au juste ce que lui propose — sandwich ou salade composée en ravier —, la vigilante Doriss. Madame-la-veille, qui n’hésite pas, pour mener à bien un marché, de mordre sur sa nuit, reléguée ainsi dans le silence nocturne du travail. Seule, refroidie, se touillant des fonds de nest âcres et sucrés à la fois et rentrant à Boisereau — Butte de Beauterne-six kilomètres d’Houdan — au réveil des oiseaux, qui vous donnent les matines avant le lever du jour comme si le sommeil était un péché à absoudre. Même ses rhumes, elle les assommait d’un whisky brûlant, emmielé-citronné, pris gorgée par gorgée, entre sonword-producer, sa vidéo et ses trois téléphones. Jamais un vrai repos. Et quand elle parcourait devant Moreau la feuille des présences, son dédain pour toutes ces personnes qui se fichaient au plumard au moindre accroc… Ne se croyant pas compliquée, d’autant moins que madame Ladrière ne s’est pas munie de cette mémoire des relais et des exemples qui se frottent à la philosophie, fût-elle élémentaire. Si elle a volontiers fait « ses » commerciales selon le vœu de papa, le monde mouvant du système à la Pythagore ou des mystères hindous lui est étranger ; nous ne la verrons pas, comme il nous arrive de surprendre Pol, à la quête du Savoir : sa logique préfère régler leurs comptes à l’Histoire, aux ragots pédants, à ce qui fait ratiociner sur les connaissances. Dès ses quatorze ans, elle avait su synthétiser l’école par ceci : « À quoi bon se mettre Charles Martel en tête puisqu’il y a les dictionnaires. » Plaisante déclaration aux oreilles d’un Luigi Canenolli né pour aller de l’avant sans se prendre les pieds dans le tapis de la culture. D’ailleurs, dans les salons où l’on cause surtout de la chute des monnaies ou de la réduction des valeurs acquises, il sied davantage à une femme d’affaires de connaître par cœur l’alphabet des sigles : FED, CNUCED, OCDE, FIDOM, voire PICA (Private Investment Company for Asia). Et puis, soyez puissante, on approuvera même vos silences, et votre ignorance, faute de preuves, restera méconnue… Lucia Ladrière est donc une personne peu instruite, qui en impose par ses propres moyens et ne se réfère pas à des disparus illustres. Qui a tout prévu sauf un certain malaise, sans autre refuge que le commercial et sans autre regret que celui de ne pas être une mère au foyer. Pour elle, l’affaire vous habite, la maison vous abrite ; vous ne faites jamais que traverser votre logis ; vos deux enfants ont baigné dans la zone intermédiaire du gardiennat. Payer, toujours payer pour que d’autres s’occupent d’eux à votre place ; Pol, en l’occurrence. Qui préparait les départs matinaux pour l’école, accueillait les retours, recevait monsieur le répétiteur, conduisait Renata au cours d’expression corporelle pour ramener ensuite Dino de l’athlétisme les mercredi après-midi ? Pol, encore lui, rien que lui.

Malaise sans support, sans ces à-côtés qui, aux plus démunis, proposent un soutien. Te souviens-tu ? L’esprit s’abandonne, le vagabondage de l’âme vous amène à vos jeunes années ; le supplicié sourit malgré lui au rappel d’un papillon bleu…

Traversé Gambais, elle ne pensait plus qu’à Boisereau. Sommaire métairie mais temple des métamorphoses dans un hectare de verger, de basse-cour et de granges. Seulement nous autres, nous avons changé tout cela. À la fosse d’aisance, un boudoir ; à la mangeoire des bestiaux dont nous avons conservé les vieux chênes, la salle à manger ; au chaume du grenier, la poutre au kilomètre et ceci dans la vraie campagne, celle qui a l’odeur de la fumée de paille qui se marie si bien à celle du bois. Qui sent encore la bête, l’herbe et le calme. Une route étroite, zigzaguante et toute lisse pourtant, où l’on a l’impression parfois d’être seule au monde.

Maman — était-ce fatigue, retenue ou timidité ? — n’avait en guise de regard que des paupières larges, de mourante ou d’amoureuse. C’est ainsi que dès le plus jeune âge on se figure qu’une mère incolore est impossible à aimer, comme on aime au contraire un père tout en faconde. Avec sa voix douloureuse et surtout geignarde, ses éternelles plaintes et une peur de disparaître, enfin accomplie, maman a fait de sa fille une personne sur ses gardes. C’est pourquoi nous croyons celle-ci peu maternelle. De là aussi ce self-conrôle, cet impact que nous apprécions, car nous ne verrons jamais Lucia Ladrière sortir de ses gongs, comme toutes ces cloches qui ne parviennent pas à se contenir.

Dès le portail, sur lequel se tamponne avec passion le museau de Vaillant-le-malinois, l'appréhension de toute femme chef d’entreprise rentrant au bercail après sa journée : le petit détail gênant dont on ne peut cependant rien dire puisqu’on n’était pas là ; la toujours désagréable impression que la maison recule devant vous, comme un enfant vous refuse sa joue ; l’idée qu’on n’est pas chez soi mais chez une sorte de larbin insolite et parfois insolent, du Sud-Ouest, qu’on retrouve quotidiennement, oui, mais comme deux souliers gauches ; le pincement de cœur en se disant, sourire forcé, qu’on aurait dressé la table autrement ou disposé autrement les fleurs ; le rappel énervant que votre maison est habitée de haut en bas par des étrangers.

II

Aucune confiance en Agnès. Tout à l’heure, enfilant son blouson devant le placard-vestiaire de l’office, elle a dit à Pol que les chambres étaient « achevées », mais pour quitter Boisereau sans contretemps, elle vous jurerait n’importe quoi.