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Les jumeaux John et Jenny Ashland sont deux adolescents ordinaires. Leur vie bascule au soir de leur seizième anniversaire où ils découvrent qu’ils ont la faculté de commander aux éléments. Ils vont alors rejoindre une école unique afin d’apprendre à maîtriser et développer ce pouvoir. Mais pourquoi le leur est-il aussi différent ? Et qui sont ces mystérieux Novas, engagés dans une guerre séculaire pour protéger le Monde ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Louis Arthur est un boulimique de l’imaginaire. Dès son enfance, qu’il passe dans différents pays, tous les supports sont bons pour nourrir son esprit d’aventures incroyables et de mondes merveilleux. Que ce soit la télévision, les livres, les mangas, les jeux-vidéo… tout est prétexte à l’évasion et à l’enchantement. En tant qu’auteur c’est précisément cette soif d’imaginaire et d’aventure qu’il souhaite transmettre à ses lecteurs. Ses univers sont étonnants, ses personnages attachants et leurs péripéties palpitantes.
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Seitenzahl: 677
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Louis ARTHUR
Les Héritiers d’Akara
Tome 1 : Les Novas
Roman
Cet ouvrage a été composé en France par Libre 2 Lire
www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN papier : 978-2-490522-39-2ISBN Numérique : 978-2-490522-40-8Dépôt légal : Décembre 2019
© Libre2Lire, 2019
Merci à toutes les femmes de ma vie.
Merci à l’ange sur mon épaule.
Pour le trouver, il fallait faire confiance à tous ses sens. D’abord à la vue, pour repérer ces nombreux rochers cachés dans l’épaisse forêt. Puis on s’en remettait à son odorat, et l’on se laissait guider par la forte odeur de bois brûlé à travers le dédale d’énormes pierres. Plus on se rapprochait, plus cette dernière emplissait l’air, jusqu’à finalement le saturer complètement. À partir de là, on posait la main sur chacun des rochers qui nous encerclaient, et l’on se contentait de suivre le plus chaud. Quand on entendait le bois crépiter, on était arrivé. À ce stade il devenait impossible de rater l’énorme trou creusé à même la roche qui laissait s’échapper une épaisse fumée grise, telle une cheminée industrielle.
C’était simple, et pourtant cela faisait des années qu’il le cherchait. Il en sourit de satisfaction. Un sourire qui resta dans les ténèbres, car si en cette froide nuit printanière la pleine lune avait réussi à passer les nuages de coton sombre qui emplissaient le ciel, il aurait encore fallu qu’elle puisse distinguer une silhouette dans ces bois obscurs. Mais vêtu de noir comme il l’était et caché derrière son épais masque d’ébène, il demeurait invisible. Un unique éclat furtif traversa cependant la forêt, disparaissant aussi vite qu’il était arrivé. Le croissant de lune blanc, peint horizontalement au sommet de son masque, avait répondu à son aînée le temps d’un reflet chanceux qui avait croisé sa route. Puis plus rien. Une ombre parmi les ombres.
Soudain, sans un bruissement de feuille, la silhouette sauta au milieu de la fumée, disparaissant aussitôt dans le trou, pour atterrir plusieurs mètres plus bas au milieu d’un immense feu. Le foyer était alimenté par de larges troncs d’arbres et les flammes devaient faire la taille d’un homme. Ce qui ne sembla pas déranger l’inconnu. Nullement inquiété, il traversa le brasier en marchant, comme si sa présence au milieu de ce feu était la chose la plus naturelle du monde. Toujours serein, il sauta hors des flammes et commença à chercher quelque chose. Les parois de la caverne dans laquelle il venait d’atterrir étaient recouvertes d’ornements de toutes sortes. Certaines arboraient des pierres précieuses, d’autres resplendissaient de mille feux grâce au vent qui s’engouffrait depuis un long couloir de pierre et qui faisait danser les flammes. Mais ce faste n’intéressait pas l’intrus. Derrière les deux fines fentes de son masque, on voyait sans peine ses pupilles s’activer, inquiètes de ne pas trouver la raison de sa présence ici. Elles passaient d’un objet à l’autre, presque désespérément, quand finalement elles s’immobilisèrent. À travers les flammes, sur le mur opposé de la grotte, elles avaient enfin trouvé.
Il eut à peine fait un pas dans la direction du mur, que des bruits diffus lui parvinrent soudain du fond du couloir de pierre. Peut-être n’était-ce que le vent ou peut-être quelqu’un venait-il dans sa direction. Il hésita un instant, attentif au moindre son. Après quelques interminables secondes, complètement immobile, il s’apprêta à se remettre en mouvement, mais son pied n’eut même pas touché le sol qu’il entendit, cette fois-ci très clairement, des voix humaines qui se rapprochaient de la grande salle.
Sans perdre de temps, mais en lançant tout de même un dernier regard vers l’objet qu’il abandonnait derrière lui, il sauta dans les flammes. Il s’agenouilla un court instant et sauta sur place, le corps tendu vers le ciel. Tel un geyser de feu, le brasier s’éleva et poussa l’individu à travers le trou dans la roche, disparaissant dans la fumée.
Ce soir-là, la lune aurait pu éclairer de toutes ses forces la sombre forêt, qu’elle n’aurait pas trouvé la moindre trace de cette ombre masquée. Elle s’était évanouie dans les ténèbres.
C’était surtout le son, agressif et strident, qui rendait cet exercice si désagréable. Bien que la lame fût maniée avec expérience et dextérité, la répétition du frottement entre les deux morceaux de métal faisait immanquablement frissonner tous les dos des gens présents. Soudain le mouvement s’interrompit et le silence remplit la pièce. Prudemment, un doigt s’aventura le long du fil gris et acéré, jugeant du résultat obtenu. Un résultat décevant. Immédiatement le couteau retourna danser joue contre joue avec l’aiguiseur, produisant à nouveau et pendant de longues secondes cette si détestable musique.
Devant ce sujet maintes fois abordé, le mari ne répondit rien, redoutant une probable dispute.
Il souffla sur les verres à travers son épaisse moustache puis les nettoya avec son mouchoir de poche. Il les remit ensuite devant ses yeux bleu pâle, faisant mine d’analyser ce que sa femme venait de lui dire.
Il se retourna et consulta l’horloge numérique au mur.
Il appuya ses mains de chaque côté de la table et se leva difficilement. Une fois déplié, il devait mesurer environ un mètre quatre-vingt-dix, mais dans son costume gris clair, il donnait l’impression d’être plus grand encore. Il serra ses poings, puis les posa sur ses hanches avant de prendre une grande inspiration en bombant le torse.
*
Pour la énième fois, le bout rose de sa langue passa sur l’émail blanc de ses dents. Puis dans un claquement de langue, un grand sourire se dessina sur son visage et vint se refléter sur le miroir. « Un sourire de vainqueur », comme il l’appelait. Un sourire qu’il réservait à ses petites amies, aux spectateurs du stade le vendredi soir, et occasionnellement à certains professeurs. Ce genre de sourire ne vient pas naturellement, il se travaille, se perfectionne et le moins que l’on puisse dire c’est que John y mettait tout son cœur.
Boum, boum, boum !
Satisfait du résultat, il recula légèrement la tête du miroir, plissa les yeux tout en s’assurant que leur couleur bleu-gris restait bien visible, puis il déclencha une série de clins d’œil en alternant ses profils. Il était à la recherche de la moindre imperfection, mais n’en trouvait aucune.
Boum, boum, boum !
Il laissa échapper un soupir de frustration en regardant la porte, mais recommença son étude. Il recula de deux pas et pivota légèrement sur lui-même en détaillant sa tenue dans la glace. Cet ensemble il l’avait porté deux cents fois déjà, c’était sa tenue de prédilection pour les jours de match. Pour commencer un T-shirt blanc immaculé, simple et efficace. Par-dessus, il portait la veste rouge vif de l’équipe de football, dont le col, les boutons et le bord des manches étaient de couleur or. Sur son cœur, dans le même coloris, il arborait fièrement la lettre « C », qui faisait de lui le capitaine de l’équipe la plus titrée de toute la région. De l’autre côté de la fermeture éclair, sur la partie droite de la veste, apparaissait l’emblème du lycée de Greenriver : un bison, dessiné légèrement de profil, dont les yeux rouges fixaient agressivement celui qui osait le regarder. Un dessin très révélateur du style de jeu tout en puissance que pratiquaient les membres de l’équipe de foot U.S. du lycée. Aux pieds de son jean bleu foncé, il avait lui-même stratégiquement remonté des ourlets, juste au-dessus des chevilles et qui sans jamais les toucher, dominaient une paire de tennis Adidas du même rouge que sa veste. Pour lui, c’était l’ensemble parfait.
Boum, boum, boum !
Il se retourna soudainement, fit en une enjambée les deux mètres qui le séparaient de la porte de la salle de bains, et ouvrit si brusquement, que de l’autre côté, sa sœur ne put s’empêcher de sursauter. John esquissa un sourire devant sa réaction.
Elle tendit le doigt, pointant entre John et l’armature de la porte le coin gauche du lavabo, où se trouvait un petit livre à la couverture bleutée.
Il la détailla une seconde, elle affichait son « style » habituel : des tennis gris foncé, un jean noir à la coupe peu flatteuse et au-dessus un pull cache-cœur d’un marron terne au possible. Elle gardait les bras serrés sur son ventre et inclinait légèrement la tête vers l’avant, fuyant les contacts visuels autant qu’elle le pouvait. Ses cheveux noir de jais, descendaient en une longue et épaisse mèche qui avait pour vocation de cacher une partie de son visage. Elle releva son menton pour regarder son frère, se demandant pourquoi il ne lui avait pas encore jeté son livre à la figure. John put ainsi apercevoir les yeux bleu-gris de sa sœur, identiques aux siens.
Ils partageaient, outre la couleur de leurs yeux, le même noir profond de leurs cheveux. Enfants, ils avaient aussi eu le même visage fin, mais dernièrement John avait commencé à voir sa mâchoire se dessiner. Sûrement finirait-il avec la même que son père, carrée et virile. Heureusement pour elle, Jenny semblait partie pour conserver le doux visage de sa mère. John contempla sa tenue encore une seconde, songeur, juge autoproclamé d’un concours de mode auquel elle ne voulait vraiment pas participer.
Jenny ressentit un frisson d’horreur à cette idée et fit instinctivement un pas en arrière. On voyait à travers ses mèches que son visage devenait rouge. Mélange de honte et de colère. Passer entre les mains de ces bimbos décérébrées ? s’offusqua-t-elle. Leur seul accomplissement est de connaître les prénoms de tous les membres de l’équipe de foot. Plutôt vivre dans l’ombre que finir comme elles. Elle ouvrit la bouche pour rembarrer son frère mais rien ne sortit. John en profita.
Si c’était aussi simple… pensa sa sœur.
John plissa les yeux et son sourcil gauche se releva. Il tentait désespérément de comprendre le raisonnement de sa sœur, qui dans son esprit revenait à essayer d’intégrer que deux plus deux fassent cinq.
Ces questions eurent l’effet d’une piqûre droit au cœur de Jenny. John savait que ça lui faisait mal et il n’aimait pas lui dire ce genre de chose. Tout au contraire, il aurait voulu que tout le monde sache à quel point Jenny était géniale. C’était sa sœur adorée et il souhaitait qu’elle s’épanouisse autant que lui. Il essayait juste, à sa manière maladroite, de la réveiller. De lui faire prendre conscience des possibilités qui s’offraient à elle. Il rajouta :
Elle le regarda curieusement, se disant que c’était facile de donner des leçons pour bien faire quand tout va déjà bien ; quand sans effort, on est déjà adulé de tous.
C’était sa petite vengeance par rapport à la remarque que John avait faite concernant les amis qu’elle n’avait pas ; et au regard de ce dernier on voyait qu’il ne le prenait pas bien. Dans un silence pesant, ils se dévisagèrent sans sourciller, chacun essayant de comprendre le comportement de l’autre. Puis une voix s’éleva du rez-de-chaussée :
*
Des bruits de pas rapides résonnèrent dans les escaliers. On distinguait clairement le pas puissant et dynamique de John, quant à Jenny, on ne percevait le son de ses chaussures qu’une fois que son frère avait sauté les dernières marches.
Le premier à atteindre le plat de bacon fut évidemment John. Il se saisit sans même ralentir, du premier morceau qu’il vit et continua jusqu’au frigo pour prendre une brique individuelle de jus d’orange… en laissant au passage une série d’empreintes huileuses sur la poignée, au grand dam de sa mère. Puis Jenny entra doucement dans la cuisine, et s’immobilisa.
La vérité était que la fin de conversation qu’elle venait d’avoir avec son frère lui avait laissé une boule au ventre et qu’elle ne se sentait pas de rajouter du bacon par-dessus. Autant éviter les renvois intempestifs en plein cours.
Certes il s’agissait d’une plaisanterie, mais elle eut l’effet escompté. John et Jenny échangèrent un regard légèrement apeuré et préférèrent se retourner vers leur père pour un peu de réconfort. En vain, ils n’eurent qu’un mouvement de tête montrant qu’il était parfaitement d’accord avec sa femme.
Les enfants se saisirent de leurs sacs, John attrapa un dernier morceau de bacon avant d’essuyer ses doigts en les faisant glisser sur un napperon de la table. Son geste n’échappa pas à sa mère qui le foudroya du regard, au point qu’il sortit de la maison comme une flèche et rejoignit la voiture au pas de course. Jenny lui emboîta le pas, à son rythme.
Le gros SUV blanc familial se gara directement devant les marches du lycée. John en jaillit d’un bond sans même prendre la peine de remercier son père pour le trajet. Il claqua la portière, se tourna face à l’école et prit une grande inspiration de satisfaction, tel un roi contemplant son royaume.
Le véhicule partit aussitôt laissant une autre voiture se garer à sa place. John bomba fièrement le torse, et commença à grimper les marches menant au bâtiment. Une demi-douzaine de mètres derrière, Jenny se mit en marche, prenant garde de ne pas se faire écraser par les divers groupes de lycéens qui ne la voyaient même pas.
Des cris familiers provenant de l’entrée du lycée interrompirent sa timide ascension. Une partie de l’équipe de football venait d’apercevoir John et s’était littéralement ruée sur lui. À l’aise sur ses pieds, il évitait les tacles de ses coéquipiers les plus massifs et se laissait volontairement attraper par ceux des filles. Pendant une bonne minute les embrassades et les baisers s’enchaînèrent, et une vingtaine de « bon anniv’ » et « happy birthday » furent criés, proclamés et même chantés.
Jenny reprit sa montée des marches en vue de se rapprocher de son frère. Peut-être pourrait-elle grappiller quelques « bon anniversaire Jenny », qu’importe s’ils n’étaient pas sincères.
Sa prestation fut accueillie par un cri de guerre viril du reste de l’équipe.
La dizaine de visages se tourna alors tout doucement vers Jenny, qui se réfugia immédiatement derrière sa mèche.
Tout le monde se mit à sourire, acquiesçant à l’excuse donnée.
Tous les visages se retournèrent vers Jenny, dans le même ralenti absurde que la fois précédente. Devant cette armée d’yeux qui s’apprêtait à la scruter et à la juger, elle préféra prendre directement la fuite et s’engouffra dans le couloir du bâtiment principal.
*
Cet instant d’embarras ne fut que le prologue d’une longue journée. D’un cours à l’autre, les élèves et même le personnel de l’école félicitaient John par de grandes tapes dans le dos, des accolades, viriles ou féminines et même quelques chants… Le tout devant Jenny, qui tant bien que mal, essayait d’avancer à travers ces attroupements intempestifs. À la cafétéria, la totalité de la salle entonna même un « happy birthday John » en l’honneur de son frère, qui, debout sur une table mimait un chef d’orchestre. Le comble de cette scène fut lorsqu’un professeur taxa Jenny d’asociale pour ne pas avoir chanté avec le reste des élèves.
Quand vint enfin la fin des cours, les jumeaux étaient éreintés. Ils décidèrent de s’éclipser et d’aller s’asseoir sur un banc derrière le lycée, face à une grande fontaine toujours vide. Son côté triste et désolé faisait que personne ne s’y rendait jamais, mais eux deux appréciaient tout particulièrement le calme de cet endroit. C’était leur sanctuaire. Ici, pas de critiques, pas de remontrances, pas de joueurs de foot surexcités, juste un moment de silence et de paix.
Jenny sourit à ces mots qu’elle s’apprêtait elle-même à prononcer.
Elle se tourna vers lui et une larme accompagna son sourire. John ouvrit les bras et elle vint blottir son visage sur son épaule, laissant perler quelques petites gouttes le long de ses joues avant qu’elles ne tombent sur le précieux T-shirt blanc de son frère.
Il la serra contre lui encore plus fort et lui murmura à l’oreille :
Ils restèrent là un bon quart d’heure, profitant du silence et de la compagnie de chacun. Malheureusement, le statut de star du lycée vient avec ses devoirs. John devait maintenant se rendre dans les vestiaires de l’équipe car ce soir il jouait. Il prit son courage à deux mains et se redressa d’un bond. Il s’étira de tout son long en joignant les mains vers le ciel, puis ramassa son sac.
Il lui rendit son sourire et commença à se diriger vers le stade. Puis il se retourna et dit :
*
Le bruit était assourdissant. Un vacarme monstrueux s’élevait des tribunes d’où les slogans entonnés par les cheerleaders étaient directement repris par l’ensemble des spectateurs. L’ambiance des matchs du vendredi soir était toujours impressionnante mais ce soir c’était encore pire ; et pour cause, ce n’était pas un simple match mais une véritable démonstration de football qu’offrait le lycée de Greenriver.
Jenny, assise au milieu des tribunes, entendit même un des parents d’élèves dire que « l’enfant chéri de l’équipe est visité par les Dieux du football ce soir ». Il faut avouer que John avait déjà marqué trois touchdowns et que rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Il restait trois minutes au chronomètre et les Bisons avaient déjà quinze points d’avance.
John occupait le poste de running back. Son rôle dans l’équipe était de prendre le ballon sous le bras, et en suivant une course prédécidée, d’essayer de parcourir la plus grande distance possible avant d’être plaqué au sol. John était le genre de champion qui avançait à la volonté. Là où la plupart des joueurs préféraient éviter les tacles de monstres sportifs de cent kilos, capables de courir quarante mètres en seulement cinq secondes, John, non pas qu’il n’en était pas capable, préférait aller chercher le contact. Il disait toujours qu’en les battant sur leur propre terrain, la force brute, c’était comme si le match était déjà gagné.
Sur le terrain, les deux équipes se fixaient, se préparant à se jeter dans la bataille. Le quarterback de Greenriver récupéra le ballon et le glissa sous le bras de John pour qu’il s’élance à nouveau. Ce dernier fit à peine trois mètres avant que son casque n’entre en collision avec celui d’un joueur adverse. Le haut de son corps eut un mouvement de recul à cause de l’impact mais John tendit instinctivement son bras libre en avant pour reprendre son équilibre et attrapa fermement le maillot du joueur adverse. Le pauvre garçon fut alors violemment attiré devant lui, ses pieds décollèrent du sol et son casque vint s’écraser sur le terrain. Profitant de cet élan, John accéléra sur plusieurs mètres et rentra en contact avec un second joueur qui bascula en arrière. Mais ce dernier réussit, non sans peine, à l’attirer au sol dans sa chute. Une maigre consolation au vu de la distance qu’il venait de parcourir.
Jenny regarda son frère se relever énergiquement et rejoindre ses équipiers, pendant que le chrono continuait de défiler au tableau d’affichage. Déjà assurée de sa victoire, l’équipe se concerta pour savoir quel jeu ils allaient maintenant mettre en place. Pendant ce temps, dans les tribunes, Jenny écoutait les cris des supporteurs. Elle voyait des parents d’élèves quarantenaires, hurler le nom de son petit frère comme des adolescentes devant une star de cinéma. Devant elle, des filles de leur classe sautaient sur place en serrant leurs mains et en poussant des cris stridents à chaque geste de John en direction des tribunes ; chacune croyant être la cible de cette attention particulière. Connaissant son frère, elles avaient pu l’être à un moment ou un autre, et même si Jenny aurait aimé être capable de dire à ces femelles kangourou que ce soir, elles sautaient pour rien. Elle préférait s’en amuser en silence.
Cela lui faisait plaisir que son frère pense à elle dans un moment pareil. Ils avaient souvent des désaccords, mais John avait su rester un frère attentionné malgré son statut de star du lycée. Dans quelques minutes les Bisons auraient gagné ; peut-être même que le reste de l’équipe le porterait en triomphe après une telle prestation ; mais avant que tout cela n’arrive, à leur propre manière, ils avaient partagé cet instant ensemble.
Elle fut tirée de ses pensées en voyant l’équipe de John se mettre en place, pour ce qui serait sûrement la dernière action de ce match. Le chrono défilait toujours sur le tableau géant. Plus qu’une dizaine de secondes. Le quarterback récupéra le ballon et le transmit une fois de plus à John, « pourquoi changer une technique qui marche » se dit Jenny.
John s’élança droit devant vers le centre du terrain, directement dans le gros des troupes ennemies, et lorsque le premier joueur apparut devant lui, il pivota sur lui-même et son adversaire se retrouva à tacler le terrain. Le second se dressa sur sa route sans se jeter, souhaitant avant tout éviter de reproduire le plongeon ridicule de son coéquipier. John pencha son corps en avant, prit appui sur sa jambe gauche et accéléra soudainement vers sa droite, laissant sur ses pieds le deuxième joueur adverse. Le troisième tomba avant même de pouvoir le rattraper. Lorsqu’il arriva à la limite du terrain, John prit un nouveau virage à quatre-vingt-dix degrés et longea la ligne blanche à pleine vitesse. Au moyen d’une feinte de corps qui le fit repartir vers le centre du terrain, il élimina un quatrième opposant, qui lui ne s’arrêta qu’en percutant les remplaçants de sa propre équipe. Il évita enfin un dernier joueur en tournant sur lui-même et en accélérant vers la ligne de touchdown, qu’il franchit pour la quatrième fois de la soirée.
À l’opposé de son style de jeu habituel, cet enchaînement extrêmement fluide était un ravissement pour les yeux. Le silence s’était installé dans le stade au moment où John avait parcouru le dernier mètre ; puis, le vacarme avait explosé de nouveau. « L’enfant chéri de l’équipe » venait de réaliser une course épique qui avait laissé tout un stade bouche bée d’admiration. La dernière seconde avait disparu du chronomètre et le match était enfin fini.
Les coéquipiers de John accoururent vers lui, et comme l’avait prédit Jenny, le firent grimper sur les épaules du géant de l’équipe. Ils entamèrent un tour d’honneur sous les vivats du public. Tout le monde était extatique. La course de John était tellement différente de celles qu’il pratiquait d’habitude, que certains spectateurs avaient attendu de le voir enlever son casque pour s’assurer que c’était effectivement lui.
La foule scandait « Johnny, Johnny » et sa sœur, au milieu de ces hommages, se sentait extrêmement fière de lui. Elle aperçut alors une fille blonde se rapprocher d’elle en sautillant et qui, pour passer au-dessus des cris de la foule, lui hurla :
Dépitée par cette nouvelle déception, elle regarda en direction de son frère qui se faisait avaler par la foule. Elle se demanda à quoi il pouvait bien penser, perché sur les épaules de son coéquipier. Qu’est-ce qui pouvait bien traverser son esprit ? Que ressent-on lorsqu’on est porté en héros par une foule en liesse qui scande votre nom ? À quoi, à ce moment précis, peut-on bien penser ? Elle essayait désespérément de répondre à ces questions, quand elle vit au milieu de cette marée humaine son frère tendre la main vers elle et faire un grand signe à son attention. Voilà à quoi John pensait dans un moment pareil. À sa sœur.
La fête battait son plein autour de la piscine et dans le grand jardin. Les parents des jumeaux avaient fait des merveilles, tout était parfait. Les décorations étaient en place le long des murs de la maison, des lanternes pendaient à presque toutes les branches des arbres de la propriété et ils étaient tous reliés entre eux par des câbles ornés d’ampoules de différentes couleurs. Jenny se demanda même s’il ne s’agissait pas de leurs décorations de Noël recyclées pour l’occasion.
John, quant à lui, était trop occupé à papillonner à droite et à gauche pour s’interroger sur la décoration. Il était en cela l’hôte parfait, il passait d’un groupe à l’autre, s’inquiétait que personne ne manque de rien, souriait, discutait deux minutes et enchaînait sur un autre groupe.
À l’inverse, sa sœur restait sous l’un des arbres du jardin, le moins lumineux de tous, un verre de jus de fruits à la main à compter les minutes. Elle n’avait encore parlé à personne, et ne parlerait sûrement à personne de la soirée. Elle se contentait de regarder avec un certain intérêt, les différentes interactions entre les invités de la fête. Les membres de l’équipe de foot, déjà en short de bain, poussaient des cris virils en se remémorant les moments forts du match. Très souvent, on pouvait les surprendre en train de jeter des regards qu’ils croyaient discrets, en direction des différents groupes de filles. Ils s’attardaient davantage sur celles qui avaient déjà retiré leur T-shirt pour laisser place à leur haut de maillot de bain, en prévision d’un plongeon dans la piscine.
« Comment pouvaient-elles s’afficher si facilement dans cette tenue » se demandait Jenny. Pour elle, qui n’était pourtant pas prude et pour qui il n’y avait rien de mal à être en maillot, spécialement autour d’une piscine, cela demandait beaucoup trop de courage. Il lui était inconcevable de s’imaginer en deux-pièces devant d’autres élèves du lycée. Elle aurait aimé avoir l’audace de porter la même tenue que toutes ces filles. De s’afficher fièrement dans un short court et un bikini coloré. Mais au lieu de cela, elle portait encore les mêmes habits que ce matin. Elle avait juste échangé son haut marron pour une chemise bleu foncé, sans même prendre la peine de mettre son maillot de bain. Pour quoi faire ? La probabilité qu’elle se baigne devant autant de monde était inexistante, alors pourquoi prendre la peine de mettre un maillot ?
John, lui, avait adopté le style de ses coéquipiers. Un long short de bain rouge qui descendait jusqu’aux genoux, d’où remontaient des flammes jaunes jusqu’à mi-cuisse. Il portait une chemise blanche légère dont seulement deux boutons étaient attachés au niveau des abdos. Il était bien bâti et ses muscles étaient dessinés au point de se voir à travers sa fine chemise.
Soudain il s’affaissa, écrasé vers le sol par son ami et géant de coéquipier qui venait de lui sauter sur le dos. Ce dernier fut bientôt imité par une dizaine d’autres élèves et John servit de fondation à une pyramide humaine d’un mètre et demi de haut. Ils restèrent ainsi une trentaine de secondes, afin que personne n’en perde une miette, puis, très lentement, ils se retirèrent les uns après les autres.
Libéré, John se releva difficilement et contempla sa tenue avec dépit. Les deux boutons précédemment attachés étaient maintenant arrachés et le gazon était imprimé sur sa chemise. Deux brins d’herbe dépassaient même de sa bouche. Il les cracha par terre et fusilla du regard ses coéquipiers, tous très satisfaits de leur initiative. John leva soudain le poing en l’air et hurla de toutes ses forces :
Il s’élança vers ses amis qui prirent tous la fuite dans différentes directions. Malgré cela, il en saisit rapidement un par la taille. Après tout, il était le joueur le plus rapide de l’équipe. Il le souleva sur quelques mètres, avant de le jeter entièrement habillé dans la piscine. Tout le monde éclata de rire en voyant le jeune homme émerger de l’eau, déboussolé par le vol plané que venait de lui offrir son capitaine. Immédiatement, John se remit en chasse, sous le regard amusé et les encouragements des autres élèves.
*
La soirée avançait doucement, entre rires et musique. Des couples se formaient et se brisaient au fur et à mesure que les heures défilaient. Deux ou trois contrevenants avaient ramené de l’alcool trouvé dans l’armoire de leurs parents et maintenant ils cuvaient dans des buissons au fond du jardin. Le dernier à tenir debout proclamait son amour à tout un chacun, en titubant de groupe en groupe.
Étrangement, le plus silencieux était celui des sportifs. Tous en cercle, le dos voûté, ils semblaient regarder fixement en direction de la pelouse. On distinguait malgré tout quelques gloussements et des rires étouffés. Jenny s’aperçut rapidement de la scène depuis son point d’observation et fit un geste à John, pointant le groupe du doigt. Il regarda dans leur direction et eut un soupir de désespoir, identique à celui d’un parent face à un enfant enchaînant les bêtises. Il les rejoignit rapidement et dut même se frayer un chemin entre eux pour voir le motif de leur hilarité.
Cela devait faire au moins cinquante centimètres de haut. En forme de tonneau, l’objet était entièrement noir, exception faite des quelques avertissements écrits dans un rouge très agressif. Au sommet, une fine ficelle tressée d’environ vingt centimètres de long se tendait fièrement vers le ciel. On lisait en toutes lettres sur ce qui devait être le devant de ce baril : « Danger ! Feux d’artifice ! ». Et plus bas, en beaucoup plus petit « Interdit aux mineurs ! ».
À la simple vue de l’objet, John eut un mouvement de recul.
Leur conversation s’agitait de plus en plus et commençait à attirer l’attention des invités. Jenny, entre autres, avait suivi la totalité de l’altercation tout en restant à distance. Elle voyait bien que John s’énervait mais elle ignoraitpourquoi. Elle décida donc de se rapprocher doucement du groupe, aussi discrètement que possible.
De son côté, son frère, voyant qu’il n’arriverait pas à raisonner son ami, décida de durcir le ton. Il s’approcha d’un pas déterminé du géant qui le dominait de plus d’une tête, se planta devant lui et le fusilla du regard.
Le géant, peu habitué à ce qu’on lui parle ainsi, le dévisagea, et sentit le rouge lui monter au visage. Il devinait que ses camarades le regardaient comme on regarde un enfant qui vient de se faire gronder devant tous ses amis. Mais il n’allait pas se battre pour un motif si puéril et John le savait.
John, satisfait, lui lâcha un discret « merci » et retourna vers les autres invités comme si de rien n’était. Le géant saisit des deux bras le baril, et caché par le reste de l’équipe, le déplaça derrière la table aux abords de la piscine. Personne ne remarqua rien… sauf Jenny qui n’avait pas perdu une miette de cette scène, dont le sujet principal lui échappait toujours. Une fois l’équipe repartie, elle s’approcha rapidement de la table, et la contourna furtivement.
Elle était fière de ne pas s’être fait repérer, puis elle réalisa qu’elle aurait sûrement pu se rendre jusque-là en marchant sur les mains, que personne n’aurait pris la peine de s’en intéresser. Qu’importe, elle serait la seule à lever le voile sur le mystérieux objet qui avait réussi à énerver son frère. Elle le repéra rapidement car le géant n’avait même pas pris la peine de le cacher entièrement sous la table, il avait juste grossièrement rabattu la nappe par-dessus.
Ce qu’il avait également fait, c’était allumer la mèche située sur le haut du tonneau. Une petite vengeance pour la façon dont John lui avait parlé devant toute l’équipe. Un simple petit rappel à son capitaine pour lui dire qu’on ne le prenait pas de haut, lui qui avoisinait les deux mètres. Et c’est ce petit quelque chose qui fit exploser le tonneau à l’exact moment où Jenny soulevait fièrement la nappe.
*
Avec ce genre d’engin c’est le haut du tonneau qui se désagrège en premier grâce à la mèche et les fusées s’envolent ensuite pour illuminer le ciel d’une multitude de couleurs. Mais comme le grand idiot avait laissé une moitié du baril sous la table et l’autre couverte par la nappe, rien ne se passa comme prévu. Les premières fusées décollèrent bien, mais elles n’atteignirent jamais le ciel. En heurtant le meuble elles se rabattirent immédiatement vers le sol et explosèrent à l’impact.
À la simple vue des étincelles, Jenny commença à crier et leva instinctivement ses bras pour se protéger le visage. Il fallut les premières détonations pour que tous les invités se retournent, même si la plupart ne comprirent pas immédiatement la gravité de la situation. Ce furent les hurlements de Jenny et l’apparition des flammes qui firent s’installer la peur dans chacun d’entre eux. Pourtant, aucun ne bougea, ils restèrent tous pétrifiés devant la tragédie qui se déroulait sous leurs yeux.
Il s’élança vers elle pour la sortir de cette zone de danger, mais à ce moment précis une des fusées s’éleva du tonneau et en heurtant la table retomba dans le silo d’où elle provenait. Elle explosa aussitôt, et avec elle le baril et tout son contenu. Il y eut une énorme boule de feu au niveau du sol et les flammes avalèrent Jenny.
John fut soufflé par la déflagration et lui et les autres lycéens furent projetés au sol. L’adrénaline qui pompait dans ses veines le fit se redresser en un instant. Il leva la tête, cherchant sa sœur du regard, mais en vain. Refusant d’admettre la réalité, il se remit difficilement sur ses pieds et tituba sur quelques mètres en direction des flammes. Le cabanon, la table et même le carrelage de la terrasse avaient été réduits en morceaux. Il resta figé, pendant ce qui lui sembla être une éternité, contemplant le champ de ruines et le feu qui l’avait privé de sa sœur.
Soudain, à travers la fumée et les débris, il aperçut une ombre en mouvement. Jenny ! Elle luttait contre le feu qui lui recouvrait le corps, tournant sur elle-même, complètement paniquée. Elle en était prisonnière, totalement coupée du monde. Son champ de vision était bloqué par un mur de flammes rouges et orange et chaque inspiration de panique semblait la brûler de l’intérieur. Elle ne parvenait même pas à distinguer la piscine qui était à seulement deux petits mètres d’elle et qui aurait pu lui sauver la vie.
John se mit à courir vers elle, mais la chaleur infernale qui se dégageait de la zone où était sa sœur lui donna l’impression de se heurter à un mur invisible. Les flammes immenses qui recouvraient le corps de Jenny ne lui auraient pas laissé la possibilité de se saisir d’elle de toute façon. Il la regarda se débattre, désespéré et impuissant, ses cris paniqués lui perçant le cœur tel un millier d’aiguilles. Il se mit alors à chercher de l’aide autour de lui, mais aucun des invités ne réagit à ses suppliques. Tous restaient figés, inutiles ; John se demanda si c’était la peur qui les paralysait ainsi ou s’ils auraient daigné intervenir pour quelqu’un d’autre que sa sœur. En voyant certains de ses plus proches amis qui s’enfuyaient déjà au loin, il réalisa amèrement que personne ne viendrait l’aider. En désespoir de cause il s’agenouilla près de la piscine et hurla en direction de sa sœur :
Il faisait des grands gestes lui montrant la piscine, essayant d’attirer son attention. Mais rien n’y faisait, Jenny était prise dans un enfer de flammes, coupée du monde extérieur. Aucun son, aucune image nette, juste ces couleurs orangées qui dansaient devant ses yeux. Soudain, la douleur cessa et elle ne ressentit plus rien. Durant cet instant d’apaisement, elle eut une lueur de lucidité fataliste. Je ne ressens plus ni la morsure des flammes ni même leur chaleur, pensa-t-elle. Ma peau doit être brûlée, mes terminaisons nerveuses détruites. Je vais mourir. Je vais mourir le jour de mes seize ans ! Je n’aurai jamais eu d’amis, je n’aurai jamais embrassé de garçon. J’aurai toujours été seule.
Juste à côté d’elle pourtant, son frère continuait de s’époumoner. À l’aide de ses mains jointes en bol, il envoyait dans sa direction l’eau puisée dans la piscine. L’acte désespéré d’un frère désespéré.
Soudain, sous le regard tétanisé de John, Jenny abandonna tout espoir et tomba à genoux.
Il se mit à hurler de toute son âme, les larmes coulèrent sur ses joues, et ses veines de sa gorge à ses tempes, ressortirent sous la contraction de ses muscles. Poussé par un instinct plus fort que la raison, les mains de John dessinèrent un mouvement depuis la piscine où elles étaient encore plongées, jusqu’à sa sœur. Comme s’il envoyait à bout de bras un immense sac rempli de toute l’eau qui se trouvait derrière lui.
C’est alors que l’eau suivit son mouvement. Une vague s’éleva de la piscine, suivant le déplacement de ses mains. Mais John ne la vit pas. Il ne vit pas l’eau grimper derrière lui tel un mur. Il ne la vit pas ni le dépasser en hauteur, ni le survoler, avant de finalement s’abattre telle une cascade, sur sa sœur.
La déferlante le propulsa violemment dans la piscine qui venait de se vider, pendant que toutes les flammes de la zone se retrouvaient submergées. L’eau continua de se répandre depuis son point de chute, inondant d’un côté le jardin et retournant remplir la piscine de l’autre. John, sonné par le choc, ne resta conscient que grâce à une vague qui vint le fouetter en plein visage. Il secoua la tête complètement déboussolé et toussa l’eau qu’il venait d’avaler de force. Il ne remarqua même pas que la piscine dans laquelle il se trouvait était vide aux deux tiers. Son esprit ne se concentrait que sur une chose : l’image de sa sœur tombant à genoux devant lui. Il se traîna péniblement vers le rebord et se hissa douloureusement hors de l’eau, tout en prenant soin de ne pas regarder en direction de Jenny. Il tremblait comme une feuille et dut serrer les poings de toutes ses forces pour regrouper son courage, et faire face à une réalité qu’il se refusait même à imaginer.John savait qu’à l’instant où il poserait les yeux sur le corps sans vie de sa sœur, plus rien ne serait comme avant.
À aucun moment, jusqu’à ce jour, il n’avait ressenti une telle peur. Pour la première fois de sa vie il craignait l’avenir, la solitude. Jenny avait toujours été là, à ses côtés ; ils étaient ensemble sur leur première photo à la maternité, elle était son premier souvenir, celle à qui il confiait ses secrets, ses rêves… et aujourd’hui elle n’était plus. Et pour cela il s’en voulait, il avait été faible, il n’avait pas pu protéger la personne qui comptait le plus à ses yeux. Terrorisé par ses pensées, il n’arrivait même pas à trouver la force de lever les yeux vers elle. Sa volonté, cette force inébranlable dont il était si fier avait disparu. Il était submergé par une envie, un besoin, celui de fuir, de courir aussi vite et aussi loin que ses jambes le lui permettraient. De tout abandonner sans se retourner. Mais il ne pouvait s’y résoudre non plus. Il ne pouvait la laisser derrière lui. Après avoir échoué à la protéger, il était hors de question qu’il lui fasse encore défaut. Il rassembla ce qui lui restait de courage, et résigné, leva les yeux vers elle.
La première chose qu’il vit fut son regard. Ses yeux bleu pâle écarquillés, trahissant la surprise qu’elle ressentait d’être toujours en vie, et plus incroyable encore, d’être complètement indemne. John dévisagea sa sœur qui était à genoux à seulement deux petits mètres de lui. Elle était presque entièrement nue ; la quasi-totalité de ses vêtements avait fini en cendres, mais pourtant elle n’en portait aucun stigmate. Il n’y avait pas de trace de brûlure sur sa peau. Ses cheveux, bien qu’humides et plaqués à l’arrière sous l’effet de la cascade, étaient toujours aussi nombreux. Le feu ne lui avait rien fait. Absolument rien.
Les jumeaux se regardèrent aussi estomaqués l’un que l’autre. Comment était-ce possible ? La seule solution qui s’imposa à eux fut de nature divine. Un miracle, ça ne pouvait être que cela. Mais qu’importe le pourquoi ou le comment, tant qu’ils allaient bien. L’incompréhension laissa rapidement place à l’allégresse et ils furent alors envahis par un rire nerveux et incontrôlable. Ils se laissèrent volontiers submerger par ce sentiment et se mirent à rire aux éclats.
Ils dévisagèrent leurs camarades mais aucun d’entre eux ne semblait partager cette hilarité soudaine. À l’inverse, on pouvait lire sur leurs visages de la peur et surtout de l’incompréhension. Tous avaient vu Jenny brûler vive quelques instants auparavant et tous avaient également été témoins de la vague sortant de la piscine pour se jeter sur elle. Mais contrairement aux jumeaux, ils étaient moins enclins à accepter béatement ce dénouement, certes heureux, mais totalement impossible.
Et même s’ils avaient pu admettre cette issue utopique, à cet instant précis où leur cœur étaient encore empreint de peur, ils ne pouvaient simplement pas voir autre chose que deux lunatiques rigolant ensemble, après qu’une explosion ait failli coûter la vie à tout le monde.
Mais les jumeaux, eux, ne souriaient qu’à l’incroyable chance d’être encore en vie. Ils avaient eu tellement peur qu’ils rigolaient nerveusement sans pouvoir, ni vouloir s’arrêter. Cela leur faisait du bien d’évacuer les horribles sentiments et visions qu’ils venaient d’affronter. Ils tournèrent de nouveau la tête vers les autres élèves, espérant qu’ils les rejoindraient dans cet exutoire, mais en vain.
Ils scrutèrent les visages hébétés de la foule, cherchant un soutien quelconque. Ils ne trouvèrent que les visages de leurs parents, rentrés en urgence en entendant les feux d’artifice, pour découvrir la moitié du jardin détruit, la piscine vidée et leur fille nue devant des dizaines de personnes.
Les rires s’arrêtèrent.
La porte en bois massif de l’entrée s’ouvrit si brutalement que le chambranle tout entier en trembla. Avant même qu’elle ne se heurte au butoir, un sac rouge vif traversa la pièce en provenance de l’extérieur pour venir s’écraser contre le mur opposé, puis un cri rageur se fit entendre :
Jenny, qui se trouvait juste derrière eux, aurait également voulu laisser éclater sa colère, mais face à celle de John elle aurait fait pâle figure. Pourtant, elle avait très envie de libérer cette rage qui montait doucement depuis une semaine. Ces sept derniers jours lui avaient fait regretter, à elle, l’époque où elle était invisible aux yeux des autres.
Il n’avait pas suffi que leur soirée d’anniversaire se termine avec une dizaine de policiers investissant leur maison. Que pendant des heures ils récoltent des témoignages, marquent des « indices » et prennent des photos de tout et de tout le monde, même de Jenny quasiment nue pour leur « dossier d’enquête ». Il n’avait pas suffi que des rumeurs de bombes et de terrorisme commencent à circuler partout en ville, au point que le proviseur décide de les suspendre tous les deux, en attendant que le rapport de l’enquête préliminaire ne soit rendu. Que sans John, l’équipe de foot se fasse écraser en finale et que maintenant tout le monde leur en tienne rigueur. Il n’avait pas suffi que « par le plus grand des hasards » le reporteur du journal local se trouve devant leur maison à l’exact moment où la police arrivait pour une perquisition. Il n’avait pas suffi que des parents d’élèves créent un groupe de pression pour les empêcher de réintégrer le lycée. Que d’autres prennent contact avec leurs avocats pour poursuivre les jumeaux en justice pour avoir « traumatisé » leurs enfants. Non, tout cela n’avait pas suffi. Le coup de grâce avait eu lieu cet après-midi, quand en se rendant simplement au centre commercial, ils se firent insulter et même cracher dessus par des inconnus de tout âge, pour au final être sommés de quitter le bâtiment par les vigiles eux-mêmes.
Maintenant John et Jenny étaient assis au salon. Leur père était au téléphone avec l’avocat de la famille, qui du jour au lendemain s’était retrouvé débordé de travail. Leur mère était à l’étage dans la chambre parentale, elle y passait beaucoup de temps dernièrement, à pleurer. Quand les choses devenaient trop dures, elle montait évacuer un peu de cette frustration qui habitait tous les membres de la famille, puis elle redescendait comme si de rien n’était, pensant que personne ne remarquait ses yeux encore rouges. John, lui, avait mis quelques coups de poings dans les murs, les coussins et une boîte aux lettres qui était au mauvais endroit, au mauvais moment. Jenny avait réussi à garder la tête hors de l’eau ; son expérience de mort imminente lui avait fait relativiser l’importance de ses problèmes. Elle était plus inquiète pour ses parents et son frère que pour elle-même.
Soudain, la douce mélopée de la sonnette se fit entendre dans la maison. Tout le monde sursauta et se figea une seconde. Dernièrement, ce son n’avait annoncé que des mauvaises nouvelles : police, journalistes, citations du tribunal et même quelques « démarcheurs religieux » cherchant à sauver leurs âmes. John, dont la frustration, la colère et l’absence de séance d’entraînement le rendaient prêt à exploser, se leva pour aller ouvrir. De sa main droite il saisit la poignée en métal torsadé de la porte, l’abaissa et tira la lourde pièce de chêne vers lui. De la gauche, il attrapa le balai avec lequel il avait accueilli nombre d’indésirables ces derniers jours.
Il découvrit ainsi sous le porche de l’entrée deux inconnus en costume noir. Le premier faisait environ un mètre quatre-vingt, les cheveux grisonnants et rares. Il affichait un air sérieux, accentué par une épaisse barbe minutieusement taillée. Le genre d’individu que vous croisez dans le bus et qui vous donne envie de vous asseoir trois rangs plus loin.
Elle, atteignait péniblement et uniquement grâce à un chignon roux stratégiquement placé au sommet de son crâne, le mètre soixante. Un petit bout de femme, caché par un immense sourire contagieux. Tous deux portaient des ensembles veste-pantalon noirs, qui ne se distinguaient que par un écusson doré au niveau de la pochette de leur veste.
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Après que la mère de John fut rapidement intervenue pour empêcher son fils d’évacuer à coups de balai les deux visiteurs, ils avaient été invités au salon, où tout le monde s’était assis sur les deux canapés taupe qui se faisaient face. Seul John restait debout à faire les cent pas, derrière celui où Jenny et ses parents attendaient que la conversation reprenne.
Le père des jumeaux ne devait pas être le premier à faire cette erreur.
Les poils des parents se dressèrent au simple son de ce mot. « Privé ». Cela voulait dire non subventionné par l’état, cela signifiait que c’était donc à eux de payer. L’éducation est déjà chère en général, mais dans le secteur privé c’est encore pire. Ils échangèrent discrètement un long regard lourd de sens. Avant de se lancer dans une conversation potentiellement longue et stérile, mieux valait être fixé tout de suite sur le prix de cet « Institut ».
Toute la famille se figea, même John arrêta sa marche effrénée. Ils restèrent silencieux, suspendus aux lèvres de leurs visiteurs. Avant que le déluge de questions ne commence, l’homme préféra prendre les devants.
Toute la famille était bouche bée. Les jumeaux et leur mère n’écoutaient même plus la conversation ; seul le mot « rien » résonnait encore dans leur tête. Leur père en revanche continuait de suivre assidûment, car il ne pouvait s’empêcher de penser que cela cachait quelque chose. « Rien n’est gratuit dans la vie, sauf les ennuis » disait-il toujours.
Le père des jumeaux ne put s’empêcher de laisser échapper un léger sourire, fier de ne pas s’être fait avoir par leur beau discours.
Le silence persista devant cette condition inhabituelle.
Seule Jenny releva un détail qui semblait avoir glissé sur tout le monde.
Elle ne finit pas sa phrase, souhaitant se tromper.
Un grand froid s’installa alors dans la pièce. L’internat c’était une chose, mais en Europe ? Pour leurs parents, la Californie aurait sûrement déjà été trop loin. Alors le Royaume-Uni…
