Les heures fanées - François Pelletier - E-Book

Les heures fanées E-Book

François Pelletier

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Beschreibung

La vieillesse, les illusions, l'envie d'y croire encore un peu. L'amitié, la filiation, l'égoïsme et la solitude. Le jeu et la mélancolie sont autant de thèmes présents dans cette pièce et se conjuguent en mêlant sourire, humour et désenchantement.

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Seitenzahl: 106

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Personnages

Kostia, un pensionnaire

Caractère passionné, souvent excessif, mais sensible et humain

Louis, dit «Bobo», un autre pensionnaire

Un homme simple, gentil, conciliant. Le souffre-douleur de Kostia

Hélène Clarine dite «ClarinettE»,

Directrice de la pension de famille, un peu fofolle, conciliante et dévouée

Justin, garçon de café-restaurant

Egalement metteur en scène et interprète de Cléante

Sacha, le fils de Kostia

A toi, Père,

à ton ami Georges

qui m’avez inspiré

ces figures attendrissantes

Sommaire

Acte I

Scène 1

Scène 2

Scène 3

Scène 4

Acte II

Scène 1

Scène 2

Scène 3

Scène 4

Acte III

Scène 1

Scène 2

Scène 3

Scène 4

Acte IV

Scène 2

Scène 3

Scène 4

Scène 5

Acte I

Une place de vieux village provençal. Au fond du décor, une fontaine.

Sur le devant de la scène et sur le côté, quelques tables de café et des

chaises. On entend le chant assourdissant des cigales. Une dizaine de

secondes puis Kostia et Louis, rentrent par le fond de la scène. Ils ont tous deux atteint l’âge des souvenirs.

Bobo s’appuie sur une canne.

Il porte un feutre, il est chaudement vêtu pour la saison.

Scène 1

Kostiad’un air satisfait

Ah, nous voici arrivés!

Bobo

S’exprimant toujours avec une certaine lenteur …

Pres…que arrivés! Il s’évente un instant avec son journal

Toutes ces promenades interminables… Kostia! Pourquoi t’obstines-tu à m’infliger cette épreuve jour après jour? Explique-moi… A quoi bon marcher alors qu’il fait si chaud!

Kostia

S’arrête sans prêter attention à la plainte de Bobo

Et que ferais-tu d’autre de tes journées, mon pauvre Bobo, tu peux me le dire? Temps Ah, ce bon air, cette quiétude…Respire ces odeurs enivrantes, ces parfums enchanteurs, savoure donc un instant la douceur de l’air… Il s’étire avec volupté et respire à pleins poumons

Bobo

se plaignant à nouveau

J’ai chaud, Kostia! Il fait vraiment trop chaud!

Kostia

Mais que me racontes-tu à la fin! Il fait très bon. Tu ferais mieux d’apprécier ce moment au lieu de ronchonner en permanence. Tout de même, quand j’y pense… Neuf ans de promenade, neuf ans de plaintes qui rythment inlassablement les saisons! Un peu agacé Tu pourrais quand même faire un effort pour te renouveler!

Boboboudeur

Je crois bien que j’ai mal aux pieds…

Kostia

Allons Bobo, sois raisonnable! Encore un tout petit instant et tu pourras te reposer.

Bobo

C’est que mes jambes ne me portent plus…J‘ai peur de tomber, Kostia!

Kostiadésinvolte

Qu’est-ce que tu me chantes là, à présent! Mais tu as peur de tout, Bobo! Bientôt tu vas finir par avoir peur de ta peur…

un temps, puis d’un ton caustique

Au moins l’avantage de marcher au grand air, c’est que tes soupirs s’évanouissent avec les caresses du vent… sans s’accrocher à ma veste comme des miasmes malsains!

Bobo

On dirait que tu prends un malin plaisir à me faire souffrir…

Kostia

Sornettes et balivernes! Tu sais bien que le médecin t’a recommandé de marcher. C’est bon pour la circulation du sang... D’ailleurs, c’est encore la seule chose qui circule à peu près normalement chez toi…! Changeant de ton Et puis c’est bien fait! Je t’avais bien prévenu de ne pas sortir aussi couvert. Mais comme d’habitude, Monsieur n’en fait qu’à sa tête. Qu’à sa tête de mule, dois-je préciser. Oui, c’est cela! Tu n’es qu’une mule. Et encore ces pauvres bêtes savent-elles qu’il fait chaud dans le Midi. Mais cela, c’est au-dessus de tes forces! Toi, tu n’écoutes jamais rien. Tu es pire qu’un troupeau de mules…Je vais te dire une bonne chose, Bobo. Ici, la seule menace d’étouffement, c’est toi!

Bobosongeur

Pourtant, je me souviens, qu’à une époque…

Kostiaen aparté

Je m’attends au pire

Bobo

Quand je venais en vacances dans le Midi…

Kostiatoujours en aparté

C’est bien ce que je craignais!

Bobo

D’abord il y avait beaucoup moins d’anglais…

Kostia

Mais qu’est-ce que tu me racontes encore?

Bobo

Et puis, les températures n’étaient pas si élevées…

Kostia

Ben, comment donc!

Bobo

Oh! Il faisait tout au plus vingt degrés, c’est tout….

Kostia

Mais bien sûr…! Vingt degrés en Provence au milieu de l’été. Tu dois avoir raison. Où avais-je la tête! Un temps, il regarde Bobo avec ironie Je crois que je vois ce qui se passe. Et c’est pire que ce que je craignais! C’est toi qui commence à chauffer du caisson, mon pauvre Louis…

Bobo

Sur le ton de l’enfant à qui on fait des reproches injustifiés

Mais tu m’avais pourtant dit de faire attention…

Kostia

Je t’ai dit de faire attention parce que nous nous apprêtions à sortir pour aller marcher. Or, dès que nous sortons marcher, c’est plus fort que toi…Tu oublies toujours quelque chose à la maison. Donc, je gâche la moitié de mes promenades à faire des allées et venues éreintantes parce que tu ne penses jamais à rien, c’est agréable! Quand je pense que le médecin me dit de me ménager…. un temps C’est tout, je ne t’ai rien dit de plus!

Bobomême air

Mais tu aurais pu me dire qu’il faisait chaud…

Kostia

Mais enfin Bobo, tu es infernal à la fin! Tu ne pouvais pas faire attention en te préparant ce matin, quand tu as mis le nez à la fenêtre! Tu aurais bien constaté par toi-même qu’il faisait beau et chaud.

Bobogêné

Tu sais bien que cela me donne des vertiges…

Kostia

Mais il ne fait pas chaud au point que tu aies des vertiges, enfin, Bobo!

Bobo

Je le sais bien. Ce n’est pas la chaleur qui me donne des vertiges… c’est la hauteur…ton pédagogue Si j’étais allé me pencher à la fenêtre, j’aurais eu des vertiges…

Kostia

Je ne sais plus quoi te dire! Par moments, tu es pire qu’un enfant qu’il faut surveiller sans arrêt. Des fois, tu me rappelles mon fils, Sacha, et ses pitreries. Toujours en quête d’une idée saugrenue pourvu que cela le rende intéressant… Dire qu’il m’aura fallu supporter cela pendant vingt ans! Temps Bien, si tu as des vertiges, tu peux toujours demander à Clarinette de te changer de chambre. Elle t’installera au rez de chaussée. Tant pis pour la vue qui est admirable, entre nous soit dit. Remarque… comme tu ne prêtes pas la moindre attention à ce qui t’entoure, au moins tu ne seras pas trop dépaysé!

Bobo

Tu es injuste et cruel. Tu ne penses qu’à toi. J’ai mal aux jambes et j’ai mal aux pieds…. Et puis, arrête de m’appeler tout le temps «Bobo». Les gens vont finir par s’imaginer des choses!

Kostia

Des choses?

Bobo

Parfaitement. Des choses

Kostia

Ce n’est quand même pas ma faute si tu te plains tout le temps. Conciliant Bon, excuse-moi, je te taquinais. Allez viens, mon vieux Bobo! Ne boude pas et allons nous asseoir. Puis il se retourne et appelle

Pantoufle…! Où est-elle encore passée celle là? J’ai une chienne, c’est un vrai courant d’air. Tout le contraire de toi quand j’y pense ! Elle ne songe qu’à courir la campagne quand toi, tu passerais ta journée prostré près de la cheminée, une couverture sur le dos! Moqueur Tu dois sentir le vieux bois moisi! C’est cela qui doit lui faire peur…Il tourne deux, trois fois sur lui-même Pantoufle! Viens ici, ma belle. Temps Encore une qui s’empresse de me faire plaisir, c’est un régal! Décidément, il en va de Pantoufle comme des femmes que j’ai fréquentées dans ma vie… Il suffisait que j’implore «Viens ici, ma belle» pour provoquer illico une débandade affolée…! Réflexion Toi au moins, tu ne t’es jamais enfui quand je t’appelle, hein mon vieux Bobo!

Bobo

Je me permets de te rappeler que je n’ai jamais fait pas partie de tes conquêtes, même si tu me traites la plupart du temps comme si c’était le cas….

Kostia

Ça, c’est bien vrai. Pour une fois, je dois reconnaître que tu n’as pas tort… Je parle des conquêtes, cela va de soi. Pour le reste, je te traite comme tu le mérites! Temps, puis songeur Comme quoi, Bobo, il vaut mieux parfois s’appuyer sur un vieux tronc sec… il le regarde Tu vois ce que je veux dire… que chercher à faire de la balançoire sur une jeune branche mal équarrie…! Allez, viens, finissons-en. Il lui prend le bras pour l’aider à avancer Tu n’auras qu’à lire le journal quand on sera assis… Cela t’occupera bien assez jusqu’au déjeuner.

Bobo

Je voudrais bien…

Kostia

Tu voudrais bien quoi?

Bobo

Pouvoir m’occuper jusqu’au déjeuner

Kostia

Mais… qu’est-ce qui t’en empêches? Tu n’as que cela à faire.

Bobo

Je ne peux pas m’occuper si je suis préoccupé!

Kostia

Pardon? Répète ce que tu viens de dire à l’instant?

Bobo

Pédagogue, détachant chaque mot

Je te dis que mes soucis me préoccupent

Kostia

le regardant à nouveau avec ironie

Ecoute Bobo, Je ne sais plus quoi faire! Je suis désarmé. Voilà tout. La prochaine fois que nous sortirons, tu essaieras de réfléchir deux secondes, deux petites secondes, si tu peux encore te permettre cet effort et, crois-moi, après cela tu auras les idées beaucoup plus claires! Tu ne vas quand même pas me gâcher le reste de la journée avec tes sornettes de pieds enflés! D’ailleurs, je ne vois pas où est le problème puisque nous sommes arrivés. Assieds-toi et respire la vie, ça va te soulager!

Ils sont arrivés devant la terrasse du café

Scène 2.

Les mêmes et Justin, le garçon de café. Ils s’installent. Arrivée de Justin coiffé d’un chapeau de paille. Justin parle avec un léger accent provençal

Justin

Ah, bonjour messieurs, alors comment vont ces messieurs aujourd’hui?

Kostiasatisfait

Justin, vous voilà. Bonjour. On peut dire que je suis bien content de vous revoir.

Justin

Mais, moi tout pareillement monsieur Kostia… Monsieur Louis aussi, bien sûr…

Kostia

On dira ce qu’on veut mais il ne m’est pas donné tous les jours de voir un visage souriant se tourner vers moi! Il regarde Louis N’est-ce pas Bobo, tu vois ce que je veux dire!

Bobo

Parce que toi, peut-être, tu souris en permanence?!

Kostiad’un air accablé

Ah, Justin, si vous saviez… j’ai soif

Justinempressé

Mais tout de suite messieurs, tout de suite, c’est la moindre des choses, je suis là pour ça!

Kostiaun peu grandiloquent

… Justin, j’ai soif d’un immense retirement en Dieu ou de quelque chose qui touche à l’éternité!

Justinsourit

Je crains que nous n’ayons pas cela à vous offrir aujourd’hui, monsieur. Si vous me permettez, vous devriez peut-être essayer un peu plus loin…, chez le curé peut-être?

Bobose met à rire doucement

Arrête-toi, tu vas finir par le gêner ce petit!

Kostiatoujours sur le même ton

…Voyez-vous, Justin, je suis las de tous ses caprices, des exigences incessantes de ce vieux Louis qui me sucent le sang et vont finir par me déshydrater complètement… Louis m’entraîne chaque jour un peu plus vers ma perte. Vous me direz que tout le monde ne s’en plaindra pas forcément! Mais quand même… J’ai bien droit, moi aussi à un peu de repos et de soulagement. Changeant de ton Tiens, à propos de soulagement, on ne va pas tout de même pas se laisser complètement abattre, n’est-ce pas, Justin?

Justin

Mais certainement, monsieur

Kostia

Eh bien! Je prendrai un grand pastaga ce matin… Grand et bien tassé, comme ma pauvre carcasse, j’en ai peur…

Justinrasséréné

Ah là, vous exagérez monsieur Kostia. Je ne vous ai jamais vu aussi resplendissant

Kostia

Pardon, mon petit Justin, vous disiez? Je ne vous ai pas bien entendu…

Justincomplaisant

Je disais que je vous trouve resplendissant

Kostia

Ah, la bonne heure! Tu vois ça, Bobo comme ce petit est aimable et souriant. Tu devrais en prendre de la graine! Bobo hausse les épaules

Justin

Bien, alors nous étions en train de parler d’un pastis, donc. Et pour vous monsieur Louis? Un léger remontant?

Boboréfléchit un instant

Moi je prendrai plutôt quelque chose de plus léger… Il semble hésiter Un thé frais, peut- être, si vous avez cela?

Justin

Un thé frais, comme d’habitude donc, bien sûr monsieur Louis.

Je vais vous amener cela tout de suite. Avec des glaçons, le thé?

Bobose tourne vers Kostia

Qu’en penses-tu Kostia?, tu crois que je peux prendre des glaçons?

Kostia

Oh, si tu les suces doucement, cela ne pourra pas te faire de mal. il s’adresse à Justin Dites-moi, Justin…Vous n’avez pas vu ma Pantoufle, par hasard?

Bobo

Bon, alors avec des glaçons, mais pas trop frais, de préférence, s’il vous plaît….