Les Larmes de la Jeunesse Eternelle - Manon Chaumard - E-Book

Les Larmes de la Jeunesse Eternelle E-Book

Manon Chaumard

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Beschreibung

Naïa, orpheline et caissière de vingt-cinq ans, mène une vie complètement différente de Kriss, psychanalyste de vingt-neuf ans. Pourtant, leurs chemins vont se croiser et leur rencontre les conduira bien au-delà d’une simple histoire d’amour.
Ce qu’ils vont découvrir dépasse le commun des mortels.
Leur attirance est-elle le seul fruit du hasard ? Qui sont ces mystérieux HGM ? Et si la jeunesse éternelle existait ?…
Ou bien plus encore ?...

À PROPOS DE L'AUTEURE

Originaire d’Ardèche, Manon Chaumard développe depuis l’enfance sa passion pour l’écriture et nous entraîne dans des histoires addictives, mêlant romance et science-fiction. Après des études en biologie et en psychanalyse, elle a ouvert un cabinet de psychothérapie dans le sud de la France.

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Seitenzahl: 262

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Manon CHAUMARD

Les Larmes de laJeunesse Éternelle

Roman

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire

 

 

 

 

 

 

www.libre2lire.fr – [email protected], rue du Calvaire – 11600 ARAGON

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN Papier : 978-2-38157-132-4ISBN Numérique : 978-2-38157-133-1

Dépôt légal : Mai 2021

© Libre2Lire, 2021

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partie 1H.G.M.

 

Prologue

La nuit est tombée depuis de nombreuses heures. Carole et Patrice s’apprêtent à se mettre au lit lorsque la sonnette retentit. Ils se regardent interrogatifs. Prudemment, ils jettent un œil dans le judas avant d’ouvrir la porte. Une jeune femme d’une vingtaine d’années se tient sur leur palier, vêtue d’un long manteau noir, le teint blafard, les yeux cernés. On distingue sa chevelure blonde qui dépasse de part et d’autre de son bonnet en laine gris. Elle porte un grand sac vert et blanc en bandoulière et tient précieusement dans ses bras un bébé emmitouflé dont on ne discerne que le nez et une partie de ses joues rosies.

Lorsque Carole aperçoit l’enfant, elle invite hâtivement l’inconnue à entrer. Le froid qui règne à l’extérieur par ce mois d’hiver s’infiltre dans les vêtements jusqu’à se glisser sous la peau et glacer les os. Fébrile et encore frissonnante, la jeune femme esquisse du mieux qu’elle peut un sourire à ses hôtes.

— Bonsoir, je m’excuse de vous déranger à une heure si tardive, mais il se pourrait que ma visite chamboule votre vie.

Carole lui propose de s’assoir, ne quittant pas des yeux le petit endormi dans une épaisse couverture bleu nuit. Patrice, moins altruiste, la questionne d’un ton méfiant :

— Peut-on savoir qui vous êtes ?
— Il est inutile de connaître mon prénom. Je suis simplement votre cigogne.
— Notre cigogne ?
— Vous souhaitez avoir un enfant, n’est-ce pas ?

Patrice se tourne vers sa femme, le regard dubitatif. Cette dernière semble aussi étonnée que lui. L’inconnue insiste :

— Vous avez bien rempli une demande d’adoption ?
— Oui, confirme Carole, mais cela ne fait que quelques mois, les délais sont très longs et…
— Donc vous confirmez vouloir un enfant, interrompt l’inconnue.
— Oui, mais où voulez-vous en venir ?

La jeune femme regarde avec tendresse le bébé assoupi dans ses bras avant de le donner à son interlocutrice.

— Eh bien, voici votre enfant.

Carole le réceptionne délicatement et enchaîne d’une voix hésitante :

— Je ne comprends pas, vous faites partie de l’agence d’adoption ?

Voyant sa femme se faire duper sur un sujet aussi sensible, Patrice commence à lever le ton :

— Bien sûr que non ! Regarde-la ! Elle a l’air tout droit sortie d’un asile. Comment osez-vous venir nous mettre ce que l’on désire sous le nez, sans réfléchir aux conséquences !
— Je m’excuse Monsieur, loin de moi l’idée de vous faire souffrir. Si vous l’acceptez, ce petit est bien à vous. Effectivement, je ne fais pas partie de l’agence d’adoption. Je ne peux pas vous en dire davantage, mais je vous promets que personne ne viendra vous le reprendre si vous élevez cet enfant comme si c’était le vôtre.
— Savez-vous ce que vous êtes en train de faire Madame ? C’est du trafic d’enfant !

Carole, le nourrisson dans les bras, coupe son mari pour demander timidement :

— Que voulez-vous en échange ?

Patrice bondit :

— Tu ne vas tout de même pas entrer dans son jeu !
— Je ne demande qu’une chose, reprend la jeune femme, oubliez cette soirée. Vous ne m’avez jamais vue. Déclarez cet enfant sous votre nom et ne lui dites pas d’où il vient.
— C’est illégal ce que vous faites ! insiste Patrice.

Carole complète avec une voix plus douce :

— C’est que nous ne voulons pas d’ennuis, vous comprenez…
— Vous n’en aurez pas. Je sais que c’est soudain pour vous, mais les dossiers d’adoption sont extrêmement coûteux en attente et, là, vous pouvez sauver cet enfant.

Patrice baisse le ton de sa voix lorsqu’il aperçoit que le bébé semble s’agiter.

— Le sauver de quoi ?
— Je ne peux vraiment pas vous en dire plus, pour sa sécurité, rétorque l’inconnue le regard le plus convainquant possible. Je vous en prie, croyez-moi.

Carole, qui n’a pas lâché l’enfant des yeux depuis de longues minutes, relève la tête.

— Êtes-vous sa mère biologique ?
— Je l’ai mis au monde.

Carole demande à Patrice de la suivre dans la pièce à côté, le nourrisson toujours dans ses bras. Après une demi-heure, ils reviennent vers la jeune femme qui ne semble pas avoir bougé d’un cil. Patrice prend un ton sérieux et autoritaire :

— Nous acceptons votre proposition, à condition de vous soumettre à un test ADN afin que nous soyons certains que vous êtes effectivement bien la mère de cet enfant.

Une lueur de joie s’éclaire dans le regard de la jeune femme.

— Si cela vous rassure, j’accepte.

Les pleurs du bébé coupent court à la conversation. L’inconnue hausse la voix pour se faire entendre :

— Il y a tout ce qu’il faut là-dedans, dit-elle tout en désignant du doigt le sac vert et blanc.

Pendant que Patrice ouvre la fermeture éclair, elle se lève et se dirige vers la porte d’entrée.

— Où allez-vous ?

Mais l’inconnue ne répond pas et sort. À peine la porte claquée, Patrice se précipite dehors mais la jeune femme s’est évaporée. Il commence à s’aventurer dans la rue quand il entend Carole l’appeler, le bébé hurlant de faim dans ses bras. Il rebrousse chemin et rejoint sa femme. Ensemble, ils fouillent dans le sac et constatent avec soulagement qu’il y a bien tout ce qu’il faut : du lait en poudre premier âge, une grande bouteille d’eau minérale, des biberons, des langes, des couches et du coton. Malgré les pleurs insistants du nourrisson, Patrice réussit à lire la notice et, en moins de deux minutes, revient avec un biberon tout prêt. Le petit tète avec vivacité sans ouvrir les yeux. Carole chuchote avec une voix pleine d’émotion :

— Tu es déjà un merveilleux papa.

Patrice contemple ce moment d’intimité entre sa femme et ce bébé inattendu jusqu’à ce que Carole brise le silence :

— Elle est partie ?
— Oui, je ne pense pas qu’elle reviendra…
— On le garde alors ?
— Carole… ce n’est pas raisonnable, on ne sait même pas si c’est sa mère.
— Que veux-tu faire ? Raconter tout ça aux autorités ? Que les services sociaux prennent ce petit ange innocent ?
— Tu sais bien que c’est à contrecœur…

Carole regarde l’enfant affectueusement et entreprend de changer sa couche. Allongé sur le canapé, le nourrisson apaisé détend ses mains. Au creux de sa paume, Patrice se saisit de trois cheveux blonds.

— Ce sont certainement ceux de cette femme ! s’écrit-il avec espoir. Nous allons pouvoir faire le test génétique.
— Et si c’est bien sa maman ? Acceptes-tu qu’on le garde ?
— Oui, si c’est bien sa mère biologique, on respectera son choix.

Les yeux pétillants, Carole déshabille l’enfant et constate qu’il a encore le petit bout de cordon ombilical au creux du nombril.

— Tu es né depuis peu mon trésor, lui murmure-t-elle en déposant un baiser sur son front. Nous serions très heureux d’être tes parents. Je t’aime déjà si fort.

La nuit est courte. Le jeune couple ne ferme pas l’œil, à la fois pensif, inquiet, heureux et occupé à prendre soin de ce petit être qui vient d’arriver dans leur foyer. Le jour est à peine levé quand ils se rendent au laboratoire demander un test ADN. Les échantillons déposés, il faut maintenant patienter trois jours avant les résultats. Une attente difficile au cours de laquelle ils ne peuvent s’empêcher de s’attacher au bébé. Un attachement si fort que, lorsque les résultats tombent, ils ne respectent pas leur accord. La jeune femme n’est pas sa mère biologique mais ils gardent l’enfant sans jamais dévoiler le lourd secret de ses origines.

1. La caissière et le psy

Villeurbanne, Rhône, France – Avril 2016

 

La jeune femme s’empresse de natter ses longs cheveux blonds et file d’un pas rapide en direction de la grande surface proche de chez elle. Le ciel est couvert d’une nappe grise épaisse. Faute au mauvais temps ou à la pollution ambiante, ce n’est pas ce qui préoccupe Naïa. À vingt-cinq ans, elle vit dans un petit studio à Villeurbanne, proche de l’Université Claude Bernard. Elle pourrait facilement se faire passer pour une étudiante, mais ce n’est pas pour payer une formation qu’elle travaille en tant que caissière. Sans famille, elle a passé son enfance dans un orphelinat qu’elle appelle « sa prison ». À l’âge de seize ans, elle s’est enfuie et a rapidement fait face à la dure réalité de la vie. Grâce aux petits emplois qu’elle a pu dénicher, elle ne s’est jamais retrouvée à la rue. Dans son malheur, ses grands yeux verts et son teint pâle de poupée l’ont certainement aidée dans ses entretiens d’embauche. Malgré son physique avantageux, elle n’a jamais laissé un homme entrer dans sa vie. Une vie très solitaire qui laisse peu de place aux amitiés. Elle a beau se convaincre que ce sont ses choix, au fond, elle sait bien qu’elle souffre d’un manque de confiance en elle. Comment pourrait-elle fréquenter des gens de son âge ? Des étudiants cultivés, entourés d’amis, qui la jugeraient inintéressante et auraient vite fait de la rejeter. Cela ne serait qu’échec et humiliation. Elle préfère s’évader dans ses livres.

Elle salue rapidement ses collègues et s’installe à sa caisse.

*

Kriss Doussot sort de son cabinet plus tôt que prévu. Son dernier patient de la journée ne s’est pas présenté. À vingt-neuf ans, Kriss est un jeune psychanalyste plein d’avenir. Il vit dans le sixième arrondissement de Lyon, dans un appartement dont il a eu le coup de cœur, avec sa terrasse sur le toit de l’immeuble. Il a ouvert son cabinet depuis deux ans à Villeurbanne. Les patients ont vite entendu parler de lui grâce à son réseau de collègues déjà installés, parmi lesquels son oncle dont la réputation n’est plus à faire. Il a pratiqué le Kung Fu pendant son adolescence ce qui lui vaut une silhouette fine, élancée, avec une belle musculature. Ses grands yeux bruns lui donnent un regard profond et son sourire communicatif lui attire rapidement la sympathie des gens. Le temps semble ne pas avoir d’effet sur lui. Il se laisse une légère barbe pour palier à sa jeune apparence.

Il remonte l’avenue Condorcet pour rejoindre le tramway lorsqu’il se souvient qu’il n’a rien prévu pour le repas du soir. Il regarde sa montre et bifurque dans l’avenue Roger Salengro, direction la grande surface.

*

À la caisse depuis plusieurs heures, Naïa voit les clients s’enchaîner dans un rythme effréné.

— Hé ma belle, ça te dit un verre quand t’as fini ?

Elle répond par un signe négatif de la tête sans lever les yeux vers son interlocuteur.

— Hé ! Je te cause alors tu me regardes et tu réponds ! Salope…

Cette fois, Naïa lève les yeux et dévisage d’un regard noir son client.

— Tu joues les gros durs pour cacher le fait que t’en as une petite ? Je ne suis pas intéressée ! Pigé ? Mais si tu veux, tu peux défouler ton agressivité sur mon chef, il adore recevoir les clients mal-baisés comme toi !
— Ho ho ho ! Elle va se calmer la fille de pute ? Moi je t’attends à la sortie et tu ne vas pas dire qu’elle est petite quand tu l’auras dans la bouche !

Il n’a pas le temps de finir de ricaner qu’il se fait plaquer violemment la tête contre le tapis roulant.

— Tu vas présenter tes excuses à la Demoiselle pendant qu’elle appelle la sécurité.

Comme il tarde à s’exécuter, Kriss lui tord le bras. Un cri de douleur retentit suivi des excuses demandées. L’agent de sécurité l’embarque et Naïa reprend comme si de rien n’était le passage des articles.

— Merci Monsieur, ce genre d’individu mérite un peu de discipline.
— « Monsieur » ? Tu peux m’appeler Kriss.

Il lui décroche son plus beau sourire mais, Naïa qui ne lève toujours pas la tête se renferme.

— « Tu » ? Je ne crois pas que l’on se connaisse…
— Oh excusez-moi, Madame…

Prise d’un sentiment de culpabilité face à cet homme qui vient de lui porter secours, elle lève finalement la tête.

— Désolée, je suis un peu dure…

Kriss reste émerveillé quelques secondes face à ses grands yeux verts.

— Ce n’est rien, je comprends… Pas facile de travailler ici quand on doit supporter ce genre de personnes…

Naïa se sent soudain envahie de frissons face à cet inconnu. Son cœur s’accélère et ses joues surchauffent. Elle esquisse un petit sourire timide et rebaisse vite la tête.

Kriss ne la perturbe pas davantage. Pendant qu’il finit de mettre sa pizza congelée et son paquet de brownies dans son sac, il entend le supérieur de la jeune caissière lui informer que son service va prendre fin. Kriss disparaît tandis que Naïa place la pancarte « caisse fermée » derrière son dernier client. Quelques minutes plus tard, elle se change rapidement dans les vestiaires, reprend son sac à main et file d’un pas pressé vers la sortie quand elle se fait de nouveau accoster.

— Re-bonsoir…

C’est le jeune homme qui l’a secourue un peu plus tôt. Elle sursaute et, recroisant son regard, se met à rougir instantanément.

— Que faites-vous encore ici ?
— Je… Je voulais m’assurer que personne ne vous attende à la sortie. À part moi…

Naïa jette un œil aux alentours et constate qu’il n’y a pas un chat.

— Apparemment c’est bon, pas de voyous à l’horizon. Encore merci de votre aide, bonne soirée.

Elle commence à s’éloigner, mais Kriss la suit.

— Je ne suis pas entièrement honnête. Ça fait trente minutes que je vous attends et j’ai déjà oublié ce que j’avais préparé dans ma tête…

Il semble rougir à son tour. Intriguée, Naïa s’arrête et soutient son regard.

— Que vouliez-vous me dire ?
— J’adore vos yeux. Non ! Enfin, si ! Mais c’est vraiment nul de le dire comme ça… Je ne suis pas doué, vous me perturbez. Je suis en train de me ridiculiser alors que vous avez certainement un petit ami qui vous attend !

Naïa éclate de rire.

— Vous me draguez ? Vous ?
— Quoi moi ?
— Vous avez l’air d’un homme sérieux, genre avec un boulot important, une femme, des enfants…

Kriss sourit.

— Il ne faut pas juger les apparences si vite !
— Pourtant vous ne me jugez que sur mes yeux pour le moment…

Il marque une seconde de silence, le temps de la contempler sous cette faible lumière de lampadaire. Elle semble frissonner un peu.

— Je ne veux pas vous faire prendre froid ! Est-ce que vous accepteriez de dîner avec moi, pour que l’on puisse nous juger au-delà des apparences… ?
— Non… je vais rentrer.
— Je comprends, vous devez avoir des cours à réviser. Ou quelqu’un qui vous attend…
— Non, ni l’un ni l’autre. Nous n’aurions pas grand-chose à nous dire de toute façon. Je n’étudie pas, je ne suis qu’une simple caissière sans but dans la vie.
— Une caissière modeste et si discrète qu’il faut se battre pour décrocher un regard et se plier en quatre pour obtenir un dîner… mais qui me ferait énormément plaisir d’accepter de me tenir compagnie pour une soirée.
— Pour manger seulement ?
— Bien entendu ! Enfin, je n’ai qu’une pizza congelée et ce brownie industriel, mais je peux vous payer un restaurant, on sera bien mieux !
— Non, non…
— J’insiste…

Kriss lui lance son regard le plus doux et séducteur.

— Bon, d’accord, mais pas de restaurant. La pizza congelée c’est très bien.

Kriss, surpris de son choix mais tellement ravi d’entendre une réponse positive, s’empresse d’acquiescer.

— Je vous invite chez moi alors ? C’est un appartement dans le sixième.
— Je vous suis.
— Je vous raccompagnerai chez vous ensuite, ne vous en faites pas.
— Je ne m’en fais pas, je prendrai un vélo s’il n’y a plus de transport, j’ai l’habitude.
— Comme vous voudrez. Je suis heureux de voir que derrière l’étiquette de l’homme sérieux et père de famille, vous n’avez pas collé celle de pervers et violeur.

Naïa sourit.

— Non, vous n’avez pas la tête d’un violeur de caissière.
— Pourtant j’ai la tête d’un père de famille et ce n’est pas le cas.
— Vous cherchez à me faire changer d’avis ?
— Non ! Non ! Quel imbécile… Vous voyez, je ne suis pas doué !
— Cessez donc de me vouvoyer… Je m’appelle Naïa.

C’est la première fois qu’il voit ce beau sourire sur son visage. Il immortalise cette image avant de répondre :

— Enchanté Naïa, moi c’est Kriss.

2. Une belle soirée

Après deux arrêts de tramway, Kriss entraîne Naïa dans le métro lyonnais. Deux minutes d’attente. La jeune femme reste debout, discrète, les bras croisés, observant les gens autour d’eux. Kriss la regarde du coin de l’œil. Il s’imagine enrouler ses bras autour de sa jolie taille fine. Son petit haut noir laisse entrevoir un léger décolleté sur sa poitrine ferme et rebondie. Sa peau couleur crème semble extrêmement douce. Une odeur de vanille se dégage de sa longue chevelure dorée. Elle n’est pas maquillée mais ses longs cils lui donnent un regard intense. Le vert de ses prunelles scintille au-dessus de ses pommettes et de son petit nez légèrement retroussé. Ses lèvres rosées, parfaitement dessinées, laissent entrevoir ses incisives crénelées.

Les portes du métro s’ouvrent et une foule de personnes pressées en sort, tandis qu’une autre tente de rentrer en même temps. Kriss joue le garde du corps de Naïa en lui évitant les bousculades. Une fois à l’intérieur, ils se cramponnent aux barres prévues à cet effet. Avec ses petits poignets et ses mains fines, Naïa lui semble délicate et fragile. Pourtant, ce doux minois paraît cacher un caractère bien affirmé et indépendant. La jeune femme qui fait mine de regarder un nourrisson blotti contre sa mère, observe également son hôte. Elle n’a pas loupé la belle musculature de ses bras qui se dessine à travers sa chemise noire. Elle sent ses grands yeux bruns posés sur elle. Lorsqu’elle lève la tête, il lui fait le même sourire charmeur qui l’a fait rougir un peu plus tôt. Elle le lui rend timidement quand la voix impersonnelle de la ligne annonce leur arrêt, Masséna. Ils sortent hâtivement de ce souterrain et, une rue plus loin, arrivent devant l’immeuble de Kriss. Il tape rapidement le code d’entrée et appelle l’ascenseur.

— Mon appartement est au sixième et dernier étage.
— Ton quartier est bien plus classe que le mien !

Naïa remarque le nom Doussot sur la porte. Elle laisse s’échapper discrètement un bâillement pendant que Kriss tourne la clé dans la serrure.

— Dure journée ?
— Pas plus que d’habitude. Je manque de sommeil.

Elle lâche un petit cri d’émerveillement face à la jolie pièce à vivre du luxueux appartement. Le beau parquet donne une ambiance chaleureuse. Sur la table basse, des petites bougies embaument l’atmosphère d’une odeur fruitée. Mais le regard de Naïa se pose rapidement sur la grande bibliothèque qui occupe une bonne partie de l’espace. Comme elle semble s’intéresser aux livres, Kriss la laisse parcourir les ouvrages de ses étagères tout en entamant la conversation :

— Qu’est-ce que tu aimes lire ?
— Toute sorte de livres. Mon préféré jusqu’à présent reste « La Nuit des temps » de Barjavel. Mais j’adore aussi m’évader dans les romans de Guillaume Musso et Marc Levy…
— Ce n’est pas le genre d’auteurs que tu trouveras ici. J’ai plutôt du Sigmund Freud, Mélanie Klein, Carl Gustav Jung…
— J’avais trouvé « La question de l’analyse profane » et les « Cinq leçons sur la psychanalyse » intéressants, même si je n’ai certainement pas saisi tout le contenu.
— Tu as lu Freud ? Vraiment ?
— En quoi est-ce étonnant ?
— Peu de personnes, en dehors des professionnels de psychologie et psychanalyse, lisent ce genre d’écrits. Surtout jeune comme toi.
— Dois-je en déduire que tu es vieux ou que tu es psychologue ?
— En effet, je suis psychanalyste pour être plus précis. J’explore l’inconscient de mes patients afin de les aider à résoudre leurs difficultés psychologiques.
— Et que leur fais-tu, concrètement ?
— Je les écoute, j’interprète ce qu’ils me confient puis je les incite à faire un travail sur eux. Ceci dans le cadre d’une thérapie. D’autres patients entreprennent une psychanalyse, allongés sur un divan, face à eux-mêmes. Je peux aussi être amené à utiliser des techniques comme l’hypnose ericksonienne ou l’EMDR selon les cas… Mais je ne vais pas t’ennuyer avec les détails !
— Non, je trouve ça très captivant. Tu as de la chance d’avoir étudié tout ça.
— Il n’est jamais trop tard ! Tu as toute la vie devant toi.
— Avec mon travail, cela me semble difficile.
— Parce que tu veux faire une carrière de caissière ?

Naïa ne répond pas et tente de changer de sujet :

— Est-ce que tu comptes me proposer quelque chose à boire ?
— Bien sûr ! Excuse-moi !

Il s’empresse de sortir deux verres de son placard.

— Je ne voulais pas te vexer avec ma question.
— Non, c’est juste que tu ne connais pas le contexte de ma vie et, pour moi, ce boulot de caissière est une réussite. Ça m’a évité de me retrouver à la rue.
— Je comprends. Si tu veux m’en dire plus…
— Il n’y a pas grand-chose à développer. Je suis orpheline de naissance, sans aucune famille. Je n’ai pas été adoptée et je me suis émancipée à seize ans, livrée à moi-même.
— Je vois…
— Quoi ? Tu dois déjà être en train de me psychanalyser ! Je ne suis pas une patiente !
— Non ! Enfin, c’est vrai que c’est difficile de ne pas jouer au psy même en dehors du cabinet. Mais je ne t’ai pas invitée pour ça. Je veux simplement faire ta connaissance autour d’une pizza. D’ailleurs, je vais la mettre au four tout de suite.
— Et maintenant que tu as sorti les verres, il faudrait de quoi les remplir ! De l’eau me suffira.
— Mince, décidément… je suis troublé ce soir. Je t’assure que je suis un meilleur hôte d’habitude !
— Tu ramènes beaucoup de filles pour « faire connaissance » ?
— Non, crois-le ou pas mais je n’avais jamais abordé une fille de cette façon auparavant. Je ne prends pas le temps pour ça.
— Pas de petites amies ?
— Non, pas depuis un bon moment. Jus de pêche ?
— Avec plaisir, c’est ce que je préfère. Tu écoutes Arctic Monkeys ?
— Oui, quelle observatrice ! J’ai laissé ma playlist ouverte. Tu apprécies aussi ?
— Oui, je les écoute souvent.
— Laquelle veux-tu que je lance ?
— « R U Mine ? »

La soirée défile rapidement. Malgré leur différence d’âge et de milieu, un bon feeling s’installe entre eux. Il est bientôt deux heures du matin quand Naïa regarde sa montre.

— Il faut que je me sauve !
— Je vais te ramener. Et n’insiste pas, je ne te laisse pas rentrer seule à vélo à cette heure-ci !

La jeune femme ne se fait pas prier et accepte avec étonnement le casque de moto qu’il lui tend. Au sous-sol de l’immeuble, Kriss l’invite à monter à l’arrière de sa Suzuki SV 650 bleue métallisée.

— Accroche-toi bien !

Elle enroule ses bras autour de sa taille. Elle se sent bien, libre, et voudrait arrêter le temps pour rester sur cette moto avec cet homme qui la fait frissonner. Mais en moins de dix minutes, ils arrivent devant son immeuble. Elle le remercie pour la soirée tout en lui tendant son casque. Ses cheveux légèrement décoiffés et ses petits yeux fatigués n’enlèvent rien à son charme. Au contraire, Kriss s’imagine la prendre dans ses bras et l’embrasser. Mais il chasse vite cette idée. Il ne va pas tenter quoi que ce soit avec une jeune femme rencontrée quelques heures plus tôt. Il redémarre après lui avoir souhaité une bonne nuit et s’éloigne en lui faisant un geste de la main. Elle le regarde disparaître dans cette nuit sans étoiles.

Il n’a pas demandé mon numéro de téléphone pense-t-elle soudain. Est-ce que cette soirée restera la seule et unique ?

3. Après-coup

Il est à peine neuf heures du matin quand le téléphone sonne. Kriss se fait violence pour aller décrocher. Il se frotte les yeux pour discerner le numéro qui s’affiche sur son portable. Il ne le connaît pas et percute soudain que c’est sa ligne professionnelle qui est en train de retentir. Il se racle brièvement la gorge avant de répondre :

— Cabinet du Psychanalyste Doussot.
— Bonjour, un ami à mon frère m’a parlé de vous et j’aurais voulu prendre un rendez-vous rapidement, dans la mesure du possible.
— Je regarde mon agenda, ne quittez pas.

Il feuillette hâtivement son carnet avant de reprendre l’appel.

— Je peux vous proposer demain dix heures ou bien jeudi quatorze heures ?
— Demain dix heures c’est très bien. Je vous remercie !
— Vous êtes Madame ?
— Martin.
— C’est noté Madame Martin, à demain.

Il raccroche, regarde son horloge et se précipite dans la salle de bain. Il ne lui reste que peu de temps pour rejoindre son cabinet avant son premier patient de la journée. Après un coup d’eau rapide dans ses cheveux pour effacer les épis de la nuit, il s’approche du miroir pour vérifier que sa barbe n’est pas trop longue. Il se brosse les dents à la hâte et fait un dernier tour pour ne rien oublier avant d’enfiler ses belles chaussures en cuir noir. Au moment de passer la porte, il s’arrête net. L’odeur de Naïa flotte encore dans les airs. Il ferme les yeux et reste quelques secondes, respirant à pleins poumons ce léger parfum de vanille. Il claque finalement la porte et c’est sur de douces pensées qu’il part en direction de son cabinet.

*

Naïa se réveille difficilement et peine à sortir de son lit. Elle prend un moment pour se reconnecter avec la réalité. Sa mauvaise humeur matinale s’estompe lorsqu’elle repense soudainement à sa soirée de la veille. Elle tourne la manivelle de ses stores et se fait éblouir par de gros rayons de soleil. Sa fenêtre donne sur la cour de l’immeuble où se trouvent des places de parking séparées par des platanes. Elle croit apercevoir un écureuil. Elle plisse les yeux pour lutter contre la luminosité extérieure et fixe un bon moment l’arbre qu’elle a vu bouger. Elle reste quelques minutes ainsi avant de se résigner. Se débarbouillant dans sa minuscule salle de bain, elle se met sur la pointe des pieds pour se voir dans le miroir suspendu beaucoup trop haut. Avec ses un mètre soixante-huit, elle est pourtant d’une taille ordinaire. Mais ce n’est qu’un détail parmi tous les petits hics que son studio comporte. Cela fait bientôt un mois qu’elle a prévenu son propriétaire que le chauffe-eau à l’entrée fuit. Elle vide le bol comme chaque matin pour le remettre et réentendre l’éternel ploc ploc des gouttes qui résonnent dans le récipient. Elle ouvre son placard et sursaute à la vue d’une araignée. Elle se saisit de sa pantoufle pour frapper fort sur l’intruse puis s’assoit enfin devant son verre de jus d’orange et son paquet de cookies parfumés à la cannelle. Elle allume machinalement son petit ordinateur portable et, comme chaque jour, prie pour capter le wifi d’un voisin. Mais ce matin, aucun réseau n’est disponible. Elle déjeune donc devant son fond d’écran, une photographie d’un chat des sables au milieu du désert. Devant cette image fixe, elle part rapidement dans ses pensées qui se dirigent directement vers Kriss.

*

Le jeune psychanalyste enchaîne ses deux rendez-vous de la matinée puis rejoint son ami Baptiste pour la pause déjeuner. Ils sont des habitués de la petite brasserie qui se tient à l’angle de la rue. Kriss choisit une table ombragée et à peine commence-t-il à s’assoir que son ami arrive. Kriss s’arrête dans son élan, se redresse et lui serre une bonne poignée de main accompagnée de son beau sourire.

— Comment vas-tu ?
— Plutôt bien, lui répond Baptiste d’une voix enjouée.

La serveuse typée asiatique vient rapidement prendre leur commande. Ce sera des lasagnes végétariennes pour Kriss et un classique steak frites pour Baptiste.

— Et en boissons ?
— Un verre d’ice tea pêche et… un sirop à la menthe pour lui.

Kriss acquiesce pour confirmer le choix de son ami.

Baptiste Lermet est psychologue et a ouvert son cabinet la même année que Kriss, deux bâtiments plus loin. Les deux amis se sont rencontrés au lycée, en seconde générale. Ils ont cette complicité inexpliquée qui les a tout de suite rapprochés. Attirés tous les deux par la psychologie, Baptiste a préféré étudier à l’université tandis que Kriss a opté pour une école privée de psychanalyse. Il faut dire que pour Baptiste, le choix n’a pas été compliqué. D’un milieu modeste, il a pris la voie la plus économique. Les parents de Kriss, plus aisés, ont influencé leur fils unique à suivre la même école que son oncle avant lui. Une école réputée qui a toujours fait rêver le jeune homme. Aujourd’hui, ils ont tous les deux leur cabinet et un bon début de patientèle. Leurs métiers, quelque peu différents mais complémentaires, leur permettent de s’échanger certains patients lorsque cela s’avère approprié. Ils s’entraident finalement l’un et l’autre dans leur percée sans se concurrencer.

Baptiste réarrange ses cheveux châtain clair qui se laissent ébouriffer par une petite brise. Malgré sa chemise bleue cintrée, son jean noir serré et ses belles chaussures d’homme d’affaires ; sa tignasse sauvage, ses petits yeux rieurs et ses joues rebondies lui donnent un air d’artiste bohème.

— Je viens de m’acheter un très bon appareil photo reflex, comme celui que ton père avait ! annonce-t-il gaiement.
— Que mon père a toujours, rectifie Kriss. Tu vas te mettre sérieusement à la photographie alors ?
— Dans mes heures perdues, oui ! Et toi, tu n’en fais plus ? Tu te souviens les journées qu’on a passées dans ton jardin à essayer de photographier les insectes en macro ?
— Oui, et on en avait fait des pas mal du tout ! Beaucoup de floues mais il faut bien faire des erreurs pour mieux réussir. De bons souvenirs, cela fait un moment que je n’ai pas pris le temps de faire de la photo.

Kriss reste un instant songeur, imaginant le beau visage de Naïa qu’il pourrait immortaliser. La jeune asiatique leur apporte leurs boissons et repart aussitôt d’un pas dynamique.

— Je te trouve bien rêveur aujourd’hui. Ce sont tes patients de la matinée qui t’ont mis dans cet état ?
— Non… J’ai rencontré une fille hier, elle…
— Quoi ! T’as rencontré quelqu’un ! Et tu me le dis seulement maintenant !
— Calme-toi ! Je viens de te dire que c’était hier. Et en plus je n’ai même pas pris son numéro de téléphone…

La serveuse les interrompt, le temps de poser leurs plats. Baptiste s’empresse de demander poliment du ketchup et de la moutarde. Il attend un peu et, une fois les sauces apportées, et la serveuse éloignée, il reprend avec insistance :

— Raconte ! Explique-moi comment tu as croisé une fille entre ton cabinet et chez toi. Tu l’as trouvée dans la rue ?
— C’est presque ça !

Kriss lui relate sa rencontre inattendue avec Naïa suivie de leur soirée chez lui. Ses yeux pétillants n’échappent pas à son ami.

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