Les Mémoires enroulées - Geneviève Mairesse - E-Book

Les Mémoires enroulées E-Book

Geneviève Mairesse

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Beschreibung

Deux vies de femmes. Deux histoires parallèles qui se croisent, dans un même espace. L’une, Suzanne, a trente ans lorsque les forces allemandes d’Hitler envahissent son pays, sa ville, sa vie de jeune femme. Une vie qui bascule le 11 avril 1943 à Bruxelles, place De Brouckère, lorsqu’elle est arrêtée par la gestapo. L’autre, la narratrice, cinquante ans plus tard, mène l’enquête sur la vie de Suzanne. Entre ces deux personnages, une petite fille observe, réfléchit, essaie de comprendre… Une double histoire inspirée de faits réels. Une double histoire d’emprisonnement et de libération. D’enfermement et de délivrance.


À PROPOS DE L'AUTEURE


Née à Marcinelle, Geneviève Mairesse a fait des études en communication et journalisme. Elle est passionnée d’histoires familiales en écho avec l’Histoire. Les mémoires enroulées est son premier roman.

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Seitenzahl: 162

Veröffentlichungsjahr: 2022

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L’Escalier

Si vous ne faites pas face à votre ombre, elle viendra à vous sous la forme de votre destin.

Carl Gustav Jung

Prologue

La première fois que je l’ai croisée, dans un ascenseur d’hôpital, j’avais onze ans. J’ignorais qui elle était.

C’était début juillet. La période des grandes vacances. Depuis quelques jours, j’accompagnais ma mère. Elle venait rendre visite à sa grand-mère maternelle, hospitalisée en fin de vie au « Rayon de soleil », nouvelle infrastructure moderne des années 70 implantée dans la région de Charleroi.

La chaleur de l’été envahissait les chambres. Ma mère m’avait demandé d’aller acheter des boissons fraîches à la cafétéria du rez-de-chaussée. Je prenais plaisir à me balader seule, dans ce grand hôpital, moderne, clair. Prendre l’ascenseur, m’orienter dans les couloirs, tout était facile, comme si j’étais chez moi. Un nouveau « chez moi » empreint de liberté.

Transportant les bouteilles d’eau dans les bras, j’attendais l’ascenseur. Un couple de personnes âgées est venu se placer à mes côtés. Nous sommes entrés tous les trois et la dame m’a demandé : « À quel étage vas-tu, petite ? » J’ai répondu : « Le quatrième, madame. » « Nous également », a-t-elle précisé par un sourire poli.

Je garde cette image d’une femme élégante, parée d’un foulard autour du cou malgré la chaleur estivale, un petit sac de cuir noir au creux du bras. Son maintien, sa démarche à la fois sûre et légère. Une subtile senteur de lavande. L’homme qui l’accompagnait semblait plus âgé qu’elle. Élégant lui aussi, coiffé d’un chapeau boule. Des effluves de cigare l’entouraient.

À la sortie de l’ascenseur, je me suis dirigée vers la chambre 408 où se trouvait mon arrière-grand-mère. Le couple me suivait. La dame a frappé discrètement à la porte. À la vue de sa tante, ma mère m’a présentée. Nous nous sommes saluées une seconde fois.

Dans cette chambre d’hôpital, moderne, fonctionnel, quatre générations de femmes se sont reconnues dans le silence. Un silence habité de non-dits, de paroles muettes du langage des âmes. La plus âgée terminait sa vie, l’ordre des choses était respecté. Les trois autres avaient frôlé la mort. Elles continueraient à dessiner leur chemin.

Autant en emporte le vent

7 juin 2012

« Attention, suite à un «heurt de personne» en gare de Linkebeek, les trains à destination de Bruxelles et Anvers partiront avec un retard indéterminé. Veuillez nous en excuser. »

En retard, je me rends directement à la Bibliothèque Léonie Lafontaine pour rendre les livres empruntés. Je connais le chemin par cœur. Celui d’une navetteuse, depuis le quai n° 11 de la gare du Nord jusqu’à la rue de la Poste. C’est ici que j’ai travaillé quelques années auparavant.

Aujourd’hui, je continue un peu plus loin, rue du Méridien. La bibliothécaire m’accueille avec plaisir. Elle connaît mon projet d’écriture. Cette fois, je photocopie quelques articles de revues. Avant de partir, elle me donne une invitation pour les vingt ans de l’Université des Femmes. J’hésite. J’ai bien envie de renouer avec ce passé et, cependant, je sais que ce n’est plus nécessaire. Je n’irai pas. Le plus important maintenant, c’est d’écrire son histoire.

Je ne me souviens plus très bien comment tout a commencé. Il y a environ vingt ans. Un nouveau job à Bruxelles, le cauchemar de la prison, encore et toujours présent, puis, une rencontre avec une historienne.

Nous participions à un colloque sur l’histoire des mouvements féministes. Lors d’une pause, nous avions sympathisé autour d’une tasse de café. Elle se présenta comme historienne au Service des victimes de la guerre. Ces quelques mots d’une banalité administrative déclenchèrent un désordre en moi. Quelques secondes de temps suspendu, elle dut répéter sa question :

— Et vous ? Vous travaillez dans quel domaine ?

— Oh oui, excusez-moi…

Nous avons échangé nos impressions sur les exposés de la matinée. Mon désordre persistait. Je lui confiai :

— À propos, une de mes grand-tantes a été arrêtée par les Allemands pendant la guerre…

— Ah ? Et qu’est-elle devenue, si ce n’est pas trop indiscret ?

— Elle est revenue d’Allemagne à la fin de la guerre, je crois… je n’en suis pas sûre. La famille en a peu parlé.

— Et vous souhaiteriez en savoir plus sur ce qui s’est passé ?

— Oui… enfin, peut-être… je ne sais pas. Vous pensez que je pourrais trouver des informations à ce sujet ?

— Vous pourriez me donner quelques éléments de son identité et je peux regarder dans les archives du service ; peut-être a-t-elle un dossier ? Vous me dites qu’elle était en Allemagne ?

— Oui, ça j’en suis sûre, mais je ne sais pas dans quel camp.

— C’est peut-être dans une prison ?

— Il y a une différence ?

— Oui. Si elle a été reconnue comme victime de guerre, son dossier devrait fournir des précisions sur les motifs.

— Alors, c’est d’accord. Dès demain, je vous transmets ses coordonnées. Et encore merci.

* * *

7 juillet 1936

Je dois changer de train à la gare du Nord. Sur le quai, c’est l’effervescence du petit matin. Chaque navetteur parcourt son trajet habituel, au centimètre près : la distance la plus courte, calculée depuis la fenêtre du compartiment, jusqu’à l’escalier qui s’engouffre sous les voies.

Dans le grand couloir souterrain, des flots de voyageurs se déplacent par vagues régulières. Je parviens à me faufiler à contre-courant et monte l’escalier pour la voie 10.

Dans la lettre que j’ai reçue, il était juste indiqué : « Descendre à la gare de Buda. » Au guichet des renseignements, j’ai rassemblé quelques mots de flamand :

— Dag meneer, ik moet naar Buda gaan, alsjublieft.

— Buda ? Ben je erzeker van, Juffrouw ?

Le préposé essaie de me faire sourire, mais je suis trop nerveuse pour le comprendre. Je me raccroche à la lettre que je lui montre : le courrier à en-tête de la FOBRUX le ramène à la réalité :

— Spoor 10, Juffrouw. Départ dans cinq minutes.

— Dank U wel meneer. Merci beaucoup.

Dans le compartiment, ça parle flamand, wallon, français aussi. Des ouvriers en bleu de travail, mais également quelques femmes plus âgées que moi, en tailleur simple. Peut-être des dactylos. Elles me regardent en souriant.

Il fait déjà chaud et la veste que j’inaugure pour l’occasion commence à me coller à la peau.

— Il faut que tu présentes bien ! avait déclaré ma mère, me préparant comme si j’allais rencontrer le Roi.

Apparemment, je suis la seule candidate. Je patiente dans le couloir.

L’examen n’est pas très réussi. Beaucoup de fautes, les doigts qui tremblent, le directeur dicte trop vite et je n’arrive pas à mémoriser tout le texte. Et puis, sa manière de me regarder, derrière ses lunettes.

— Avez-vous déjà travaillé comme dactylo, mademoiselle ?

— Oui, monsieur le directeur. Pendant deux années, pour une société de charbonnage.

— Très bien. Et pourquoi avez-vous arrêté ?

— J’avais envie de changer, monsieur, je m’ennuyais là-bas.

— Ah, il va falloir veiller à vous donner beaucoup de travail alors ?

— Je suis engagée ?…

— Bienvenue à la FOBRUX, mademoiselle Hubeau ! Voyez les formalités avec le sous-directeur.

* * *

8 mars 1993

En travaillant à Bruxelles, j’y découvre la mémoire des lieux. L’impression de vivre dans un nouvel espace, qui me ramène dans un autre temps.

Je n’avais pas aimé les cours d’histoire à l’école. Trop de dates à retenir, trop de batailles, trop de conflits d’un passé lointain qui n’éclairaient en rien mes angoisses d’adolescente. À quoi tout cela pouvait-il me servir ?

Le cours d’Histoire contemporaine de ma première année à l’université avait réussi à modifier mon regard. Le professeur avait demandé d’enquêter dans sa propre famille. D’apporter des documents authentiques, des extraits d’archives familiales, des photos, des renseignements précis à propos des métiers de nos ascendants. J’avais pris part au jeu de la recherche et cela m’avait plu. J’avais découvert des bouchers, des ingénieurs, des conducteurs de train, des agriculteurs, des ouvriers qualifiés en faïencerie, des houilleurs, des techniciens… Des métiers d’hommes principalement, derrière lesquels se cachaient quelques femmes : une charcutière, plusieurs couturières à domicile, des servantes et des ouvrières, une coiffeuse.

Avec cette recherche, je constate qu’il y a plus de femmes que d’hommes dans cette histoire familiale. Un hasard quantitatif qui contraste avec leur faible considération. Celles qui se sont affirmées étaient veuves ou célibataires, un peu par obligation. Jusque-là, je n’avais pas pris conscience de cette différence entre les hommes et les femmes. J’ai été élevée dans un modèle qui se voulait « bourgeois », une famille nombreuse, une maman au foyer, un papa qui fait carrière toute sa vie dans la même entreprise… À dix-huit ans, je commence à prendre mes distances avec cette destinée. J’ai été une bonne élève à l’école et je suis capable de réussir des études supérieures. Étudier n’est pas un problème pour moi. Le problème, c’est après ?

En découvrant les métiers de mes ancêtres, je cherche à m’identifier aux femmes qui ont pu entamer des études supérieures. Dans la génération de mes parents, deux femmes ont réussi des études d’assistante sociale. Je ne me vois pas dans ce métier. Une autre était religieuse. Pas pour moi non plus. À la génération supérieure, mes deux grand-mères étaient des couturières qualifiées. Je n’aime pas la couture. Leurs sœurs avaient travaillé comme ouvrières après l’école primaire et avaient arrêté après leur mariage. Et puis, une jeune femme avait pris un chemin de traverse. Troisième fille sur quatre, elle avait suivi des cours de sténodactylo et voulait travailler à l’extérieur, pourquoi pas à Bruxelles ! Une révolution pour sa famille, nichée dans la région du « Centre » depuis plusieurs générations, en « province », comme on dit à la capitale.

Quelques semaines plus tard, l’historienne du Service des victimes de la guerre me confirme qu’elle a bien retrouvé un dossier au nom de ma grand-tante et que je peux venir le consulter. En raccrochant, l’émotion m’envahit.

Je n’ai pas connu Suzanne, je l’ai croisée une seule fois dans ma vie, je n’ai pas créé d’attaches affectives avec elle. Je ne comprends pas.

* * *

11 août 1936

Gare de Buda. 7 h 30. Un bimoteur ronronne dans le ciel laiteux de ce matin d’été.

Le champ d’aviation voisin est en plein développement. Une nouvelle voie ferrée est en construction pour y accéder plus facilement. « L’aviation, c’est l’avenir ! » déclare Marcel, un ouvrier de la FOBRUX, navetteur comme moi.

Voilà, je suis engagée. Mon père a bien voulu signer mon contrat. Il aurait préféré que je reste dans la région. Mais bon, moi je veux changer d’air. J’étouffe ici…

* * *

22 avril 1993

J’y suis. J’ai pris congé cet après-midi pour le rendez-vous au Service des victimes de la guerre. C’est à deux pas de la gare du Midi. Square de l’Aviation. Un bâtiment style Art déco trône au coin de la petite place. Une lourde porte en fer. Je dois sonner. Le hall majestueux est divisé en deux espaces : à droite le Service des victimes de la guerre, à gauche le Ceges, dont j’ignorais l’existence et qui jouera un rôle important dans mes futures recherches. Je me retrouve dans l’ambiance feutrée de la Bibliothèque royale.

L’historienne me reconnaît et m’invite dans une pièce attenante au hall d’entrée, plus discrète. Elle a préparé le dossier. Il est déjà sur la table. Une farde rouge sombre d’une centaine de pages. Je ne m’attendais pas à cette quantité de documents. Elle ouvre le dossier et m’invite à le feuilleter. J’hésite. J’ai l’impression de déterrer le passé, de commettre une faute. Pourquoi suis-je là ? Qu’est-ce que je cherche ? Est-ce de la curiosité malsaine ? Je ne comprends toujours pas.

Les documents défilent sous mes yeux. En français, en allemand aussi. Une lettre, manuscrite, rédigée par la mère de Suzanne me touche. C’est une demande à la prison de Saint-Gilles pour avoir l’autorisation de rendre visite à sa fille et pour lui apporter des médicaments. Plus loin, une autre lettre manuscrite, en allemand, rédigée par Siga, un des beaux-frères de Suzanne. Sans doute pour obtenir des explications sur son arrestation. Une photo. En noir et blanc, type photo d’identité. Une photocopie de sa carte d’identité. Elle doit avoir trente-deux ans. Comme moi. Un autre document, un exemplaire en flamand, un autre en français.

— C’est le formulaire de demande de reconnaissance pour les prisonniers politiques, me précise l’historienne.

Il est signé par Suzanne. Je lis rapidement :

« Arrestation Salon de thé Métropole – 11 avril 1943 – incarcérée Prison de Saint-Gilles – Prison de Forest – déportée en Allemagne – Cologne – Stuttgart – Forteresse de Gotteszell à Schwäbisch-Gmünd… «J’ai subi des violences graves pendant ma détention»… motifs de l’arrestation : propos antiallemands, messages… »

Et quelques lignes plus bas, une liste de noms. Je ne comprends pas tout de suite qu’il s’agit des personnes qui ont témoigné contre elle. Je n’avais pas imaginé être confrontée à cette réalité-là.

— Je pourrai en avoir une copie ?

— Bien entendu. Comme vous êtes membre de la famille, les photocopies sont gratuites. Mais c’est le service qui va effectuer les copies, pour éviter les dégradations.

Il est tard. Le soir est déjà tombé. Je dois reprendre le train. « Merci beaucoup. » Je cavale sous la pluie battante jusqu’à la gare du Midi. Dans le train, les navetteurs s’installent dans leur rituel du retour à la maison. Je suis désemparée. Je ne m’attendais pas à être bousculée à ce point. Des événements de ma vie remontent à la surface : le rêve de la prison, mes angoisses de violence, mais aussi le prix que j’ai gagné avec l’école en 5e primaire : le prix du Prisonnier politique.

* * *

3 mai 1972

« L’école a décidé de participer à un concours : le prix du Prisonnier politique. Il s’agit d’écrire une rédaction sur la démocratie », explique la directrice, qui est venue en classe pour l’occasion. « Nous comptons sur les meilleures d’entre vous pour gagner ce prix. » Message reçu pour les premières de classe.

J’ignore totalement ce que signifie le mot « démocratie » et encore moins ce que peut être un prisonnier politique. S’il est en prison, c’est qu’il a commis une faute, il a fait quelque chose de mal.

— J’ai gagné un concours à l’école.

Je prononce ces quelques mots à table, chez ma grand-mère maternelle. Nous soupons un samedi soir chez elle.

— Comment ça, tu as gagné un concours ? Tu ne nous as rien dit…, intervient ma mère. Et qu’est-ce que tu as gagné ? 

— Je ne sais pas encore, ça s’appelle le prix du Prisonnier politique… et madame Petit nous a dit que c’était le prince Philippe qui allait nous le remettre…

— Le prince héritier ? renchérit ma grand-mère.

— Euh oui, je crois… je ne sais pas…

Ma grand-mère est assez royaliste. Elle a décoré les murs du couloir des chambres d’une série de portraits de la reine Astrid. Cette reine était son modèle. Elles avaient presque le même âge. Et presque la même vie : la vie d’une mère de famille, heureuse avec ses enfants et son mari. Mais c’était avant son veuvage. Maintenant, elle lit Point de vue. Images du monde toutes les semaines.

Pour moi, fillette de dix ans, recevoir ce prix, c’est avant tout recevoir la considération de mon institutrice qui, à l’inverse de son patronyme, Petit, mesure au moins un mètre quatre-vingt. Une taille immense pour une petite fille.

C’est le jour J. Un mercredi après-midi. Après la classe, ma mère est venue jusqu’à l’école avec le tout nouveau fer à boucler les cheveux.

Devant mes camarades de classe, elle s’applique à entortiller mes cheveux d’habitude bien plats. Autant dire que l’opération échoue lamentablement malgré les tonnes de laque propulsée dans la cour de récréation.

C’est ma grand-mère, fine couturière, qui a confectionné une nouvelle robe, blanche, légère, avec des dentelles.

Au lieu du rendez-vous, devant l’hôtel de ville de Charleroi, je découvre d’autres filles, d’autres garçons de mon âge, venant des écoles de toute la région. Eux aussi ont gagné le prix. Déception.

Bousculades, les mères s’agitent pour décrocher la meilleure place, pour LE voir.

La grande salle est comble, sombre aussi. Ma mère a l’air déçue. Peut-être parce que nous sommes trop loin de la scène.

Bientôt, une harmonie militaire entame l’hymne national. D’un bond unanime, la salle se lève. Un groupe d’hommes en uniformes ornés de décorations arrive des coulisses en portant le drapeau tricolore. Ils forment une haie d’honneur face au public qui reprend en chœur « Le Roi, la Loi, la Liberté ». Les dernières notes de la Brabançonne se fondent dans un silence impatient, puis soudain, une autre musique retentit, que je ne connais pas. Un jeune garçon habillé en costume bleu et paré d’armures s’avance lentement vers un siège qui lui est destiné.

— C’est lui ? chuchote ma mère.

À mon grand étonnement, « il » est petit comme moi.

Installé au centre, derrière une grande table, entouré des représentants des anciens combattants, il a l’air perdu. Comme moi.

Ensuite les discours : des associations d’anciens combattants, de prisonniers politiques, des représentants de la Ville et de la Province, des messieurs remercient Sa Majesté pour sa présence.

Enfin, c’est la remise des prix.

Rangée par rangée, chaque enfant est invité à monter sur scène par la gauche, à passer devant la table, saluer le Prince, réceptionner le cadeau tant espéré, puis quitter la scène par la droite.

Vu le nombre d’élèves, il faut attendre.

Ma mère en profite pour rectifier ma tenue. Bien entendu, les boucles ont disparu et la robe blanche s’est froissée.

— Tu aurais pu faire un peu plus attention. Visiblement énervée par cette attente interminable, ma mère mesure sa déception : non, sa fille n’est pas la seule gagnante et non, le Prince ne la remarquera pas.

La rangée précédente ayant terminé son défilé, je suis mes camarades de groupe. Nous traversons toute la salle d’un seul pas.

Je gravis les escaliers par la gauche de la scène. Les jambes en coton, un moment de panique : je ne me souviens plus comment il faut « le » saluer. Son Altesse Royale ? Sa Majesté ? Monsieur le Prince ?

Alors, je ne dis rien, j’ose à peine le regarder. Il me serre la main et me félicite. Ensuite, le cadeau : trois livres, que j’offrirai à ma sœur.

Je redescends par la droite de la scène comme on me l’a ordonné. J’ai peur de rater une marche, comme souvent. Je rejoins ma place et je retrouve ma mère. Je lui montre les livres que j’ai gagnés, et ma mère me répond : « Ah, c’est bien », comme elle aurait dit « On va bientôt manger ».

Je compris, bien des années plus tard, ce que cet événement représentait dans mon histoire familiale.

* * *

Je sais maintenant où elle travaillait avant son arrestation. Elle a été engagée comme sténodactylo pour les Fonderies Bruxelloises, la FOBRUX, une entreprise de fonderie qui fabriquait notamment des poêles.

Aux Archives de la Ville de Bruxelles, je recherche des précisions sur son lieu de travail :

« Les grosses entreprises de fonderie se trouvent à Bruxelles et dans le sud du pays… D’autres entreprises s’installent à Bruxelles ou dans la périphérie flamande, telles Les Fonderies Bruxelloises s.a. à Vilvorde en 1920. »

Quittant les Archives, je décide d’aller sur place. Je reprends le train. Je dois changer à la gare du Nord et prendre un train « L » vers Anvers, pour descendre à la gare de Buda, entre Schaerbeek et Vilvorde. J’aurais pu y aller en voiture ou en bus, mais je voulais me glisser dans sa peau, dans son corps qui avait parcouru ces quelques mètres entre la petite gare sans guichet et le lieu où elle travaillait, au n° 247, chaussée de Vilvorde. Je vois les anciens bâtiments et l’inscription tout en haut : « Les Fonderies Bruxelloises ».

La maison abritant les bureaux existe toujours. Délabrée, abandonnée et toujours debout, jouxtant un grand hangar, fermé de ce côté de la chaussée, mais opérationnel à l’arrière. Je photographie. Un œil qui cadre, qui met la distance, cela m’aide à comprendre.

Je l’imagine descendant du train, dégringolant le talus avec ses chaussures à talon, pointure 35, parcourant une centaine de mètres, traversant la chaussée, puis poussant la porte comme si elle était chez elle. Son bureau devait se situer au rez-de-chaussée, comme pour la plupart des secrétaires.

* * *

Houdeng-Aimeries, 10 octobre 1936

— Brûlés par les nazis.

La résonance des mots prononcés par mon beau-frère, Siga, détourne mon regard de l’excellent livre déniché dans la bibliothèque en chêne.

Le futur mari de ma sœur s’est installé dans notre village, il y a quelques années, avec sa tante. Il habite une demeure, spacieuse, agrémentée d’un jardin à la française. Un héritage familial. Notre mère les avait toisés du regard comme toutes les voisines. Méfiance, curiosité… De fil en aiguille, les familles s’étaient apprivoisées, appréciées et unies.

Mon beau-frère, d’origine hongroise par son père, s’exprime parfaitement en allemand et en anglais. Il a étudié à Berlin, mais également à Londres. Pour apprendre le métier de « facteur de piano ». J’ignorais tout de cette profession.

Le piano noir, à queue, de marque Steinway, trône dans le vaste salon attenant à une terrasse avec vue sur le jardin, paisible, calme. J’aime cette ambiance, cette lumière, cet espace à la fois dépouillé et aérien, léger.

Ce qui m’attire aussi dans cette demeure, c’est la bibliothèque. Un mur entier tapissé de livres. Des quantités de livres, en allemand, en anglais, en hongrois et en français. La culture cosmopolite de cette étrange famille n’est pas superficielle.

Toutes ces connaissances lui permettent d’entretenir des relations conviviales avec ce nouveau voisinage. Cela lui évite aussi de devoir parler de lui, de son enfance, de ses exils, que je devine douloureux.

J’aime lire, des romans surtout, des histoires d’amour.