Les Mystères de Saint-Pétersbourg - Ivan Doff - E-Book

Les Mystères de Saint-Pétersbourg E-Book

Ivan Doff

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Beschreibung

Deux femmes marchaient le long des maisons, dans l’un des plus pauvres quartiers de Saint-Pétersbourg.
C’était par une brumeuse soirée d’automne, en l’année 1838. Ces deux femmes paraissaient jeunes, très jeunes toutes les deux.
L’une, enveloppée d’une riche pelisse de renard bleu, avait au doigt des perles et aux oreilles des diamants qui scintillaient par instants dans la pénombre, et quand sa pelisse s’écartait, on pouvait voir une toilette de bal en soie lilas et en mousseline, toute fleurie de touffes de roses blanches.
Cette jeune femme appartenait évidemment aux classes les plus élevées de la société russe, et, sans doute, elle sortait de quelque fête. Que venait-elle faire dans cette partie de la ville où ne logent guère que des marchands fripiers, des juifs prêteurs sur gages et des filles de mauvaise vie ?

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Veröffentlichungsjahr: 2026

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Ivan Doff

 

Les Mystères

de

Saint-Pétersbourg

 

Histoire de tous les repus et de tous les affamés

 

© 2026 Librorium Editions

ISBN : 9782387411259

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE Le commandant du bataillon d’or

I EN ROBE DE BAL, MAIS PAS AU BAL

II L’HOMME À LA FIGURE MORTE

III UN PRÉSENT DU BON DIEU

IV LES COMPLAISANCES DE LA COMTESSE

V LES CHAMPIGNONS DU CAUCASE

VI HISTOIRE D’UN IVROGNE ET ROMAN D’UN SÉDUCTEUR

VII OÙ GOG SE MONTRE FORT POLI ET MAGOG UN PEU BRUTAL

VIII « NADÈJE » SIGNIFIE « ESPÉRANCE »

IX NEZ-DE-RUBIS

X LE CHEVAL ET LE CAVALIER

XI LE TAPIS-FRANC DES GOUJONS

XII LA COLOMBE ROUGE

XIII LE RAMIER DE LA COLOMBE-ROUGE

XIV LE TRIBUNAL DES HOMMES D’OR

XV PETITS COUPS ET GRAND COURAGE

XVI ÉTATS DE SERVICES DE LA GÉNÉRALE AMALIE

XVII OÙ LE COMTE MARKOFF RECONNAÎT QU’IL NE RECONNAÎT PAS SON ENNEMI

XVIII PAYSANNE ET PAYSAN

XIX HISTORIETTE ENTRE UN BAISER ET UN COUP FRAPPÉ À LA PORTE.

XX OÙ LA COMTESSE MARKOFF CONFOND UN INTENDANT AVEC UN VOLEUR

XXI LE JEU DE MORDESKO

XXII LES TROIS GRÂCES

XXIII CELUI QUI REVIENT

XXIV LE SECRET DE NATACHE

XXV LE SPECTRE N’ÉTAIT PAS UN MORT.

XXVI L’AIGLE D’OR

XXVII LA COLOMBE-ROUGE ET L’AIGLE-D’OR

XXVIII OÙ L’ON VERRA QU’IL EST QUELQUEFOIS EMBARRASSANT, POUR UN MAÎTRE DE LA POLICE, D’ÊTRE TROP BIEN INFORMÉ.

DEUXIÈME PARTIE Histoire de deux amoureux

I LES COMMÈRES DU DIABLE

II LA FAIM DANS LES STEPPES

III LES TIROIRS VIDES

IV LE GILET DE VELOURS ET LA BAGUE D’ARGENT

V POUR L’AMOUR D’UNE ROSE

VI LA CHAPELLE DE SAINTE-NADÈJE

VII MARCHANDE D’OISEAUX ET MARCHANDE D’ENFANTS

VIII NADÈJE

IX CE QUI S’ÉTAIT PASSÉ DANS LA MAISON DE LA RUE DES OFFICIERS

X L’INTERROGATOIRE

XI PILE OU FACE

XII LE MOINE À LA BARBE D’OR

XIII LE TRIPLE ROUBLE DE PAUL Ier

XIV OÙ IL EST PROUVÉ QUE LE CRIME A QUELQUEFOIS PEUR DE L’OBSCURITÉ.

XV UN VOILE VAUT UN MASQUE

XVI CE QU’IL Y AVAIT DANS LA LANTERNE DE NADÈJE.

XVII LES DEUX AMIES DE DARIUS

XVIII LA FAUSSE RELIGIEUSE

XIX BEAUCOUP DE BRUIT POUR UN VIEUX MANTEAU

XX LA MÈRE ET LA FILLE PEUT-ÊTRE

XXI LE PORTEFEUILLE D’UN AGENT DE POLICE

XXII LE TRAKTIR DE LA BOTTE-VERTE

XXIII LE POIGNARD QUI FRAPPA DARIUS

XXIV NADÈJE INTERROGÉE

XXV UN INNOCENT

XXVI CELLE QUI SAIT LA VÉRITÉ

XXVII MADAME IVANOFF

XXVIII UNE GRAVE RÉVÉLATION

XXIX HISTOIRE D’UN ABANDONNÉ

XXX LE SECRET DE LA BOHÉMIENNE

XXXI LA SOURIS-NOIRE

XXXII AVANT LE SUPPLICE

XXXIII UNE MÈRE ET UN PÈRE

XXXIV MOINES ET PRIÈRES

XXXV UTILITÉ DE LA FRANCHISE

XXXVI SUR LE CHEMIN DU BONHEUR

XXXVII LE CIMETIÈRE DE SAINT-MITROFANE

XXXVIII DEVANT UN CERCUEIL

XXXIX LE SERMENT D’ALEXANDRE PALKINE

XL SINISTRE RENCONTRE

XLI LE PÈRE ET LA FILLE

XLII OÙ L’ON VERRA QU’IL N’EST PAS TOUJOURS FACILE DE MOURIR

XLIII DE LA NÉCESSITÉ D’UNE PELISSE, L’HIVER, À SAINT-PÉTERSBOURG

XLIV LE TRIPLE ROUBLE DE PAUL Ier

XLV BONTÉ DU HASARD

XLVI CRUAUTÉ DE LA NATURE

XLVII QUELQU’UN QUI SEMBLE OUBLIÉ

ÉPILOGUE Le bâtard d’un Dieu

I MADEMOISELLE VIDOCQ

II UNE AVENTURE D’AMOUR

III LES INNOMBRABLES

IV LA CONSCIENCE DU GRAND MAÎTRE DE LA POLICE

V UNE FAMILLE DE PÊCHEURS

VI SOUS TERRE

VII UNE NIHILISTE

VIII L’ÉVASION

IX AVANT L’HEURE SUPRÊME

X LES CARESSES DE NATACHE

XI LA POUDRIÈRE

XII LA VENGEANCE DE VÉRA

XIII LE SIGNAL

XIV CONCLUSION

PREMIÈRE PARTIELe commandant du bataillon d’or

IEN ROBE DE BAL, MAIS PAS AU BAL

Deux femmes marchaient le long des maisons, dans l’un des plus pauvres quartiers de Saint-Pétersbourg.

C’était par une brumeuse soirée d’automne, en l’année 1838. Ces deux femmes paraissaient jeunes, très jeunes toutes les deux.

L’une, enveloppée d’une riche pelisse de renard bleu, avait au doigt des perles et aux oreilles des diamants qui scintillaient par instants dans la pénombre, et quand sa pelisse s’écartait, on pouvait voir une toilette de bal en soie lilas et en mousseline, toute fleurie de touffes de roses blanches.

Cette jeune femme appartenait évidemment aux classes les plus élevées de la société russe, et, sans doute, elle sortait de quelque fête. Que venait-elle faire dans cette partie de la ville où ne logent guère que des marchands fripiers, des juifs prêteurs sur gages et des filles de mauvaise vie ?

Tout à coup, défaillante, elle s’arrêta et s’appuya contre la devanture d’une boutique.

— Oh ! que je souffre ! que je souffre ! dit-elle. Soutiens-moi, Natache, ma bonne Natache ! Je sens que je ne pourrai pas aller plus loin, et que je m’en vais mourir ici.

Sa compagne, qui avait le costume et l’apparence d’une femme de chambre de riche maison, la prit entre ses bras d’un air plein de tendresse.

— De grâce, mademoiselle, ne perdez pas courage. Tâchez de marcher encore, nous serons bientôt arrivées. Votre douleur me désole.

Natache parlait avec une voix très douce où perçait cependant je ne sais quelle ironie méchante.

La jeune demoiselle fit un violent effort sur elle-même et, portée à demi par sa femme de chambre, elle poursuivit son chemin en trébuchant à chaque pas.

— Mon Dieu ! je me sens déchirée ! et cette robe me serre, m’étouffe. Pourquoi m’as-tu forcée à la mettre ?

— Ne fallait-il pas persuader à votre mère que vous alliez au bal, chez la princesse Zina ?

— C’est vrai, tu as raison, toujours raison. Mais, au moins, nous aurions pu prendre une voiture. Une si longue marche, vraiment, est au-dessus de mes forces !

— Une voiture ? à l’heure qu’il est, on n’en rencontre plus. D’ailleurs, le cocher aurait pu vous reconnaître, et, reconnue, vous seriez perdue.

— Oui, oui, c’est juste, je ne sais ce que je dis. Tu raisonnes mieux que moi. Ah ! vois-tu ! c’est que j’ai le corps meurtri et l’âme désespérée.

Elles se turent en continuant de marcher. La jeune demoiselle avait l’air si accablé et poussait par instants de si profonds soupirs, que les passants, déjà rares à cette heure, s’arrêtaient pour la voir passer et la plaindre.

Enfin elles firent halte dans la petite rue de la Clarté, devant une sale maisonnette en bois.

— C’est ici, venez, dit Natache.

Et toutes deux, — l’une soutenant l’autre, — poussèrent la porte basse de la sordide maison.

Ensuite elles traversèrent une cour étroite et fangeuse sur de longues planches que l’on avait étendues là pour protéger de la boue les pieds des visiteurs ; et elles s’arrêtèrent devant un vestibule à l’entrée duquel était clouée une enseigne de cuivre, si vieille, si tachée de vert-de-gris, qu’il était impossible de déchiffrer les mots qui étaient écrits dessus.

Natache tira vivement la corde graisseuse d’une clochette.

La porte ne tarda pas à s’ouvrir, et les visiteuses virent apparaître une sale et laide vieille, obèse, aux chairs pendantes, presque en haillons. Elle avait une grosse figure mollasse, toute rouge, qui avait l’air de suer du sang ; et d’horribles mèches de poils gris sortaient de dessous son bonnet de linge qui avait la couleur de la boue où il avait dû être ramassé.

— Est-ce là la personne dont vous m’avez parlé ? dit la vieille à la servante, avec un accent qui révélait clairement son origine allemande.

La femme de chambre répondit :

— Oui, ma chère, c’est elle…

— Ah ! très bien ! très bien ! reprit la vieille en saluant quatre ou cinq fois de suite et en s’efforçant de donner à son ignoble figure un air tout à fait gracieux. Soyez la bienvenue chez votre humble servante, ma belle petite dame ! Allons, entrez, n’ayez pas peur. Vous ne vous repentirez pas d’être venue chez moi, car je suis connue pour soigner les personnes qui m’accordent leur confiance, comme si elles étaient mes propres filles !

La jeune demoiselle était à bout de forces. Il fallut la soulever de marche en marche jusqu’au premier étage.

Là, les trois femmes, après avoir traversé une pièce qui devait être le salon de réception, entrèrent dans une pauvre chambre, où l’on ne voyait que quelques chaises en bois de sapin et un lit de fer aux rideaux blancs.

— Eh bien ! madame, eh bien ! il faut vous déshabiller et vous coucher, dit l’Allemande à la face vineuse, en conduisant vers le lit la pauvre jeune malade. Ah ! mon Dieu ! vous avez un corset ! ajouta-t-elle, en étouffant un cri de stupéfaction.

— Il fallait tromper les regards, dit la femme de chambre. J’ai passé bien des nuits à élargir les robes de mademoiselle.

— Un corset ! quelle imprudence ! un corset ! a-t-on idée d’une chose pareille ! marmotta l’Allemande avec l’air d’une commisération profonde.

Mais la malade l’interrompit d’un geste et dit rapidement :

— J’ai fait ce que j’ai dû faire. Ne vous occupez pas de cela, et répondez-moi, je vous prie. Tout peut-il être terminé avant minuit ?

— Ce soir ? Ah ! dame, je n’en sais rien. Ces choses-là, voyez-vous, sont à la volonté de Dieu.

— Oh ! reprit la jeune femme, je ne puis me dispenser de rentrer chez moi, cette nuit !

— Ah ! par exemple, ça, c’est impossible.

— Il le faut, vous dis-je ! dit la malade avec une soudaine violence.

— Là, là, calmez-vous, ma petite dame. Je ne veux vous contrarier en rien. Nous verrons. Quelquefois ces imprudences-là réussissent. Vous aurez peut-être la force. Je ne puis rien dire en ce moment. Seulement, vous risquerez beaucoup, ça c’est sûr. Votre corset n’a rien fait de bon dans tout ceci. Au moins, ce n’est pas la première fois ? ajouta-t-elle.

— Pardon, ma chère, dit la femme de chambre, c’est la première fois.

— Oh ! dans ce cas, madame ne pourra pas sortir de cette chambre, ni même se lever de ce lit avant trois ou quatre jours ! Croyez en ma vieille expérience.

La malade, pâlit horriblement.

— Que faire, mon Dieu ! Que faire ? s’écria-t-elle. Mon absence prolongée révélera ma honte et ma mère mourra de douleur.

En même temps, elle grinçait des dents et se tordait les mains, se sentant déjà prise des premières douleurs de l’enfantement, qui ajoutaient à l’excès de ses souffrances morales.

Quelques larmes brillèrent dans les yeux de l’Allemande, qui leva les yeux au ciel avec componction et commença de déshabiller la malade.

— Ah ! oui, votre vieille mère sera bien tourmentée en ne vous voyant pas rentrer ce soir ! dit la femme de chambre d’un air profondément émotionné.

— Allons ! J’ai commis la faute, il est juste que je l’expie. Je sais ce qu’il me reste à faire. Avez-vous de l’encre et du papier ?

L’Allemande plaça un buvard sur le lit et présenta une plume à la jeune femme qui, d’une main tremblante, écrivit deux billets.

Après avoir fermé ces lettres, elle les donna à sa suivante en disant :

— Tu les porteras à la poste, tout de suite.

Puis, brisée par ce dernier effort, et les flancs torturés, elle se laissa retomber sur le lit. Quelqu’un qui aurait été tout près d’elle aurait pu l’entendre murmurer :

— Si seulement il m’avait aimée !… le reste ne serait rien… Ah ! que Dieu soit avec lui !… Je lui pardonne, moi !…

Deux heures après, dans la pauvre chambre, plutôt rougie qu’éclairée par une petite lampe fumeuse, se firent entendre les premiers cris d’un nouveau-né.

— Eh bien ? demanda Natache.

La sage-femme répondit à voix basse :

— Une fille, et, bâtie pour vivre cent ans !

Alors un autre cri plus faible s’éleva.

Bourrelée de souffrances, d’émotions et d’angoisses, la jeune mère avait eu un éclair de joie, en entendant la voix de son enfant ! elle tendit les bras, voulut parler, mais elle s’affaissa sur le lit, évanouie.

Quand elle revint de son évanouissement, elle vit la vieille Allemande, debout, devant le lit.

— Oh ! madame, dit-elle, mon enfant ? je veux voir mon enfant !

La vieille ne répondit pas d’abord.

— Parlez ! parlez ! Est-ce un garçon ?

— C’est une fille.

— Eh bien, montrez-la-moi, je veux embrasser ma fille.

— Vous ne pouvez pas l’embrasser, dit l’Allemande.

— Oh ! que dites-vous-là ? Je ne peux pas l’embrasser ! Pourquoi ? Êtes-vous folle ? Mais répondez donc ! Pourquoi ?

— Parce que votre fille est morte ! dit la vieille Allemande.

IIL’HOMME À LA FIGURE MORTE

C’était le même soir, un peu avant minuit.

La Néva, charriant déjà des glaçons, coulait avec un bruit sinistre sous un brouillard très épais qui enveloppait la ville.

Sur les deux rives du fleuve il y avait un grand silence, troublé de temps en temps par le bruit des pas d’un passant qui ne tardait pas à disparaître dans la brume.

Une femme tout enveloppée d’un manteau qui paraissait être de la couleur du brouillard, suivait rapidement le quai dans la direction du pont Nicolas. Au moment de s’engager sur le pont, elle s’arrêta et regarda tout autour d’elle ; on aurait pu croire qu’elle craignait d’avoir été suivie.

Mais elle ne vit personne, et, probablement rassurée, elle continua de marcher.

Quand elle fut parvenue devant la petite chapelle qui se dresse au milieu du pont, elle s’arrêta encore.

Était-ce pour faire ses dévotions ? car jamais un Russe ne passe devant cette chapelle sans faire des signes de croix et sans s’agenouiller en frappant les dalles de son front.

En effet, elle se signa, se mit à genoux et poussa quelques soupirs d’un air plein de ferveur.

Ayant accompli cet indispensable devoir, elle se releva, tira de dessous son manteau un objet assez gros, d’une forme à peu près ronde, et qui paraissait pesant, puis elle se dirigea résolument vers le parapet du pont.

Elle vit au-dessous d’elle se heurter avec fracas contre les arches la noire et large rivière.

Elle murmura :

— C’est bien.

Puis, levant sur le vide l’une de ses mains (celle qui tenait l’objet rond et pesant), elle allait laisser tomber cet objet dans la Néva, lorsque tout à coup elle se sentit saisie par deux bras vigoureux, enlevée, emportée et ramenée au milieu du pont.

Ce devait être une femme énergique, car elle ne poussa pas un cri, et dès qu’elle sentit l’homme qui était derrière elle lui lâcher enfin les bras, elle se retourna d’un air de défi, en criant :

— Que me veut-on ?

Celui qui avait enlevé cette femme était enveloppé d’une pelisse d’officier, et son visage était caché presque entièrement, par le collet de la pelisse et par la visière d’une casquette militaire.

D’abord, il ne répondit pas. Silencieusement il retira sa pelisse, bien que cette nuit d’automne fût glaciale, et recouvrit soigneusement de l’épaisse fourrure l’objet que la femme avait voulu jeter dans la Néva, et qui maintenant était là, devant elle, sur les dalles du pont.

L’inconnu portait un uniforme qui étincela dans le brouillard.

C’était un vêtement de drap rouge tout reluisant d’insignes d’or, et le vent faisait sonner contre les boutons les aiguillettes de métal.

La femme, stupéfaite, recula.

— Qui êtes-vous ? dit-elle. Et que me voulez-vous ?

— Qui je suis ? Peu t’importe. Ce que je veux ? tu vas le savoir.

Il dit cela avec un petit rire, de l’air de quelqu’un qui n’a rien à craindre et qui se moque un peu.

Puis, ayant pris la femme par le bras, il voulut la conduire vers les marches de la chapelle, tout éclairées par la lumière des lampes qui brûlent incessamment devant les saintes images.

Elle résista.

— Non, dit-elle.

Et, par un mouvement brusque, elle tenta de se dégager.

Alors il éclata de rire, glissa vivement sa main droite entre les boutons de son uniforme et en retira un petit pistolet à deux coups, dont il appuya les deux canons sur le front de la femme enfin épouvantée.

— Grâce ! dit-elle avec un tremblement de peur et de colère.

— Soit, dit-il. Mais viens t’asseoir sur les marches de la chapelle, à côté de moi, et causons comme deux bons camarades.

Elle s’assit en effet ; il prit place à côté d’elle.

Derrière eux, dans la chapelle, resplendissaient les ors et les pierreries des images byzantines dont le reflet les enveloppait tous deux d’une lumineuse buée.

Alors la femme ne put retenir un cri, parce qu’elle avait vu le visage de celui qui était en face d’elle.

Était-ce bien le visage d’un vivant, en effet ? On eût dit une figure peinte, tant les joues très lisses et très pâles, où la saillie des pommettes était cependant d’un rouge vif, paraissaient dénuées de vie ; ou plutôt une figure de mort que l’on aurait fardée par quelque sinistre facétie.

Cependant ce visage vivait, car un rayon clair comme une lueur d’acier sortait des deux yeux bleus, et les lèvres étaient rouges de jeunesse et de santé.

L’étrange inconnu sourit, peut-être de l’effroi qu’il inspirait, et dit d’un ton léger :

— Tu ne me connais donc pas ? Ceci m’humilie. Je croyais ma réputation plus générale, et je pensais qu’il n’existait pas dans tout Pétersbourg une personne qui pût voir mon visage sans que mon nom lui vînt aux lèvres.

Il y eut un silence, il reprit :

— Mais si tu ne me connais pas, moi je te connais.

— Vous me connaissez ? dit-elle.

— Parfaitement. Écoute.

Il se rapprocha, et d’une voix plus rapide et plus basse :

— Tu t’appelles Natache. Tu as dix-sept ans. Ta mère était la servante du seigneur Béroeff — sa servante et sa maîtresse. Il est mort, mais tu es devenue la femme de chambre de Catherine Palkine, sœur du seigneur Béroeff, et la confidente de Marie Palkine, nièce du même seigneur. Suis-je bien informé ? réponds.

— Oui ! dit Natache pleine d’étonnement et sans doute d’épouvante.

— Je continue. Pourquoi es-tu dans cette famille ? Pour y faire le mal. L’intérêt qui te pousse, je le connais peut-être. Mais les choses qui te sont purement personnelles m’intéressent fort peu, et je passe là-dessus. Ce qui m’importe, c’est ta résolution de nuire à la jeune princesse Marie Palkine. Déjà tu as failli commettre un crime que j’ai pu empêcher ; tu en médites d’autres, et tu réussirais peut-être, car tu es intelligente, énergique, terrible. Mais maintenant, je suis là. Pour des raisons que je n’ai pas à te faire savoir, je veux défendre contre toi et contre tous la princesse Marie Palkine ; et quoi qu’il arrive et quoi que tu tentes, je la sauverai.

Natache se dressa, ses yeux étincelèrent dans son visage pâle, et elle cria :

— Non, non. Personne ne m’arrachera ma vengeance !

— Oui, je sais que tu te venges, et peut-être les mauvaises actions que tu as commises et celles que tu veux entreprendre ont-elles quelque excuse dans le mal qu’on t’a fait ! Mais, je te l’ai dit, ce qui n’intéresse que toi ne m’importe nullement. Natache, je t’obligerai à la vertu et au pardon.

— Jamais ! dit-elle.

— Tu oublies qu’il est nuit, que nous sommes seuls, que la rivière coule à quelques pieds de nous, que je puis t’y jeter et jamais on ne retrouverait ton cadavre ! Naturellement, avant de te lancer au fleuve, je n’omettrais pas, pour plus de précaution, de te loger une balle dans la tête.

Natache baissa le front.

— Enfin, que veux-tu ? dit-elle.

— Que tu m’obéisses.

— En quoi ?

— En tout. Si tu renonces à tes projets diaboliques, — que je connais, Natache, — si tu exécutes mes ordres, je te ferai riche et heureuse, car nul n’est plus puissant que moi. Si tu me désobéis, où que tu sois et quels que soient tes défenseurs, je t’atteindrai et tu mourras.

Natache dit :

— Soit. Ordonne.

— Écoute donc. Ce soir tu voulais te venger par un crime ?

— C’est vrai.

— Ce crime, je suis arrivé à temps pour l’empêcher. N’en parlons plus.

— N’en parlons plus.

— Demain, tu dois t’enrichir par un vol ?

— C’est vrai.

— Quant à ce vol, tu agiras à ta guise ; je ne suis pas un personnage extraordinairement vertueux, je n’en veux pas aux gens pour de menues peccadilles, et je trouve naturel que l’on songe, quand on n’a pas le sou, à s’approprier l’argent des autres.

— Donc, dit Natache, je volerai ?

— Si tu peux. Mais tu ne tueras pas. Oh ! ce n’est pas que le meurtre en général me paraisse tout à fait condamnable ; mais celui que tu voulais commettre ce soir, ceux que tu préméditais de commettre prochainement, choquent certaines de mes idées, et cela pour des raisons tout à fait particulières.

— Donc, je ne tuerai pas ?

— Non. En outre, tu ne quitteras pas Saint-Pétersbourg.

— Pourquoi ?

— Curieuse ! Mais je suis bon enfant, et je veux bien t’expliquer les choses. Éloignée de Saint-Pétersbourg, tu échapperais à ma surveillance et, même de loin, tu es assez intelligente pour faire le mal.

— À qui ?

— À celle que je protège et que tu détestes toi.

— À la princesse Marie Palkine ?

— Oui.

— Eh bien, je ne quitterai pas St-Pétersbourg.

— Souviens-toi de tes promesses, et malheur à toi si tu y manques !

— Oui, malheur à moi. M’as-tu donné tous tes ordres ?

— À peu près.

— Me diras-tu qui tu es ?

— Non.

— Cependant, je peux me retirer ?

— Tu le peux.

Natache se leva, fit quelques pas en avant et se pencha pour ramasser l’objet sur lequel l’inconnu avait étendu sa pelisse.

— À propos, Natache, nous n’avons pas parlé de la corbeille qui est là sous mon manteau et que tout à l’heure tu voulais jeter à la rivière.

— À quoi bon ? Tu ne veux pas que je la jette : j’obéis, je la remporte.

— Oh ! oh ! mademoiselle Natache, j’ai peu de confiance en vous. Il ne suffit pas que vous emportiez cette corbeille. Une fois délivrée de moi, le diable seul sait ce que vous en feriez. J’entends que vous la portiez où il me convient qu’elle soit remise.

— Ah ! dit Natache, avec un mouvement de colère.

— Tu sais où demeure le comte Markoff ?

— Je le sais.

— Tu vas te rendre à son hôtel. Tu marcheras seule ; mais, prends garde, je te suivrai ! Tu sonneras, et sans dire une parole, tu remettras la corbeille au suisse qui viendra t’ouvrir.

— Moi ?

— Toi.

— Eh bien ! non, non ! Tue-moi, jette-moi par dessus le parapet du pont, mais rien, rien au monde, sinon la mort, ne me séparera…

— De l’objet sur lequel tu voulais exercer ta vengeance, n’est-ce pas ?

— Eh bien, oui ! cria Natache, farouche.

Il bondit sur elle, la saisit par les épaules, et lui dit d’une voix très basse, avec un grincement de dents :

— Folle, folle, qui oses me résister !

les plus forts tremblent rien qu’à voir mon ombre marcher à côté de la leur, et toi, chétive, tu me braves !… mais je comprends, c’est que tu ne me connais pas. — Ah ! tu me demandais mon nom tout à l’heure ! Eh bien ! sache-le, ce nom !

Alors il pencha vers elle sa face lisse et blême aux pommettes rouges, sa face de mort fardé ; et, tout bas, comme s’il eût craint que le vent ne surprît et n’emportât ses paroles, il lui murmura quelques mots à l’oreille.

Elle ne répondit que par un long cri d’épouvante, et se faisant petite, presque agenouillée devant lui :

— Oh ! maître, maître, j’obéirai, dit-elle.

IIIUN PRÉSENT DU BON DIEU

Pendant que cette scène se passait sur le pont Nicolas, le comte Markoff, un des seigneurs les plus élégants de la cour de Russie, rentrait dans son hôtel qui s’élevait sur le quai Gagarine.

Le comte était d’assez méchante humeur, bien qu’il eût soupé chez Dorotte, le roi des restaurateurs de Saint-Pétersbourg, en compagnie de jolies filles et de mauvais sujets.

— Qu’on me fasse venir Mordesko ! cria le comte en s’étendant sur l’un des divans de son fumoir.

Mordesko ne tarda pas à paraître ; c’était l’intendant du Markoff.

Il avait trente ans à peine. Robuste et d’une haute stature avec une face un peu grasse et haute en couleur, il pouvait passer pour un bel homme ; mais il avait dans les yeux une mauvaise lueur qui lui gâtait tout le visage.

— Vous m’avez fait appeler, petit père ? demanda Mordesko, en s’inclinant obséquieusement.

On sait qu’en Russie les domestiques et les serfs donnent, à leur seigneur le titre de « batouchka », qui signifie « petit père », en effet.

— Mordesko, dit le comte, tout m’accable !

— Est-ce possible, excellence !

— C’est certain, Mordesko. Tu vois en moi l’homme le plus malheureux du monde.

— Vous me permettrez d’en douter, petit père. Vous êtes l’un des plus riches propriétaires de l’empire ; vous comptez par centaines vos villages et vos châteaux, et vos esclaves par milliers. En outre, vous êtes élégant comme un Français et spirituel comme un diable. Vous êtes le mari de la comtesse Markoff qui est certainement la plus belle femme de toutes les Russies, et elle vous a donné un fils, le comte Michel, qui perpétuera votre nom. Que pourriez-vous désirer de plus ? Des plaisirs ? Des aventures ? Si mon respect pour Votre Excellence me permettait de répéter ce que les gens racontent, je dirais à monseigneur que de toutes parts on lui attribue des intrigues bien faites pour flatter sa vanité.

— Oui, oui, dit le comte avec un sourire complaisant, j’ai l’air, au premier abord, d’un homme très heureux, mais, au fond, je suis tout à fait à plaindre. J’ai appris ce soir de bien mauvaises nouvelles, Mordesko !

— Lesquelles, petit père ?

— Trois de mes villages en Finlande ont été incendiés.

— J’en suis informé ; mais qu’importe ? il vous en reste douze dans la même province.

— Mes serfs de l’Ukraine ont été décimés par une fièvre maligne.

— Vous en rachèterez d’autres.

— Deux de mes forêts aux environs de Novogorod ont été brûlées comme mes villages de Finlande.

— Le beau malheur ! Nous les replanterons.

— Soit, mais je suis inquiet, mon cher. Ces incendies, ces maladies d’esclaves, ne me paraissent pas des événements naturels. Qui sait si je ne suis pas poursuivi par quelque ennemi redoutable, qui conspire ma ruine ?

— Oh ! vous vous trompez, excellence !

— Il se peut que je me trompe, mais conviens que j’ai du malheur en tout. Ce soir, chez Dorotte, un seigneur arménien qui, je ne sais comment, était de notre souper, et que je voyais pour la première fois, m’a gagné cinquante mille roubles au lansquenet.

— Une misère.

— La veille, au raout masqué du consul de Belgique, j’avais perdu cent mille roubles en jouant contre un domino rouge, un fort beau joueur, du reste ! mais qui n’a pas quitté son loup de toute la soirée.

— Je sais, je sais, puisque vous m’avez donné l’ordre d’hypothéquer votre palais de Moscou. Bah ! les pertes au jeu se réparent facilement, et je suis persuadé que vous gagnerez demain.

— Il y a autre chose, Mordesko ! reprit le comte d’une voix basse. Approche-toi ; ce qui m’arrive, je ne veux le révéler qu’à toi, à toi que j’ai fait libre, que j’ai fait riche et qui certainement me dois trop pour oser jamais me trahir.

— Corps et âme j’appartiens à monseigneur ! s’écria Mordesko passionnément.

— Je n’en doute pas. Eh bien ! écoute, Mordesko, ma femme me trompe !

— Oh ! dit Mordesko, cela ne peut pas être.

— Cela est, mon cher : la comtesse Markoff me rend la fable de la ville et de la cour. Tu comprends que si elle se contentait d’avoir quelque intrigue bien prudente, bien ignorée, je n’aurais, lieu de me plaindre. Nous ne nous aimons guère, la comtesse et moi ; et depuis qu’elle m’a donné un héritier, je l’ai laissée assez libre de ses actions. Mais il paraît que son aventure est publique ! J’ai surpris ce soir, à souper des conversations qui ne me laissent aucun doute à cet égard, et je suis peut-être le seul à ignorer le nom de son amant et les détails de leur amour !

— Que compte faire monseigneur ?

— D’abord, apprendre la vérité, et, pour cela j’ai compté sur toi.

Mordesko s’inclina d’un air reconnaissant.

— Une fois instruit, reprit le comte, je vengerai mon honneur. Donc, surveille la comtesse, ne la perds pas des yeux, suis-la, fais-la suivre, et, qu’avant deux jours, je sache tout.

— Vous saurez tout, monseigneur, répondit Mordesko,

Au bout d’un instant, le comte Markoff tourna la tête vers son intendant, et reprit d’un air piteux :

— Mais tu crois peut-être que mes pertes d’argent et la trahison de la comtesse sont mes seuls soucis ? Tu te trompes : depuis ce soir, j’ai un autre tourment.

— Qu’y a-t-il encore, bon Dieu ?

— Il y a que tout le monde parle d’un malheur qui est arrivé à la princesse Marie Palkine.

— La princesse Marie Palkine ?

— Oui.

— La fille de la vieille princesse Catherine Palkine ?

— Elle-même.

— Eh bien, que vous importe, petit père ?

— Hé ! hé ! il m’importe plus que tu ne penses. Il y aura bientôt un an, j’ai connu la princesse Marie, à la campagne, chez son père.

— Vous l’avez connue… beaucoup ?

— Beaucoup !

— Ah ! ah ! Excellence !

— Il n’est plus temps de rire, Mordesko ! Sais-tu ce qu’on disait ce soir chez Dorotte ? On disait que la princesse Marie, au dernier bal des dames Chiponine, était bien pâle pour une jeune fille, et portait une robe de soie lilas qui lui allait singulièrement mal, — vers la taille, surtout.

— Ah ! mon doux seigneur !

— Conçois-tu le scandale, Mordesko ? si le bruit venait à se répandre que j’ai été reçu, il y a justement six mois, chez le père de la princesse, que je me suis montré très empressé auprès d’elle, que j’ai…

Le comte allait achever sa pensée lorsque trois coups furent frappés discrètement à la porte du fumoir.

— Hein ! Quoi ! que me veut-on ? demanda le comte.

— Votre Excellence, un présent du bon Dieu ! répondit une voix tremblante.

Puis la porte s’ouvrit, et le suisse de l’hôtel entra.

— Un présent du bon Dieu ! répéta le serviteur.

— Quel présent ?

— Une corbeille, petit père.

— Que me chantes-tu là ? Quelle corbeille ?

— La voilà, dit le suisse.

Et il déposa à terre, non loin du divan où le comte était couché, une corbeille oblongue, qui paraissait toute remplie de linge et d’où pendaient des dentelles.

— Qu’est-ce que cela ?

— Je vous l’ai dit, petit père, une corbeille…, un présent…, balbutia le valet qui n’osait achever.

— Explique-toi mieux, animal ! ou je te fais donner cinquante coups de knout.

— Eh bien ! Votre excellence, c’est un petit enfant !

— Un enfant !

— Qui est dans la corbeille… Je dormais déjà. On a sonné. J’ai ouvert la porte. Une femme qui paraissait très pressée, m’a remis le panier en me disant seulement : « Pour le comte Markoff » et s’est enfuie sans se retourner.

— Dieu ! fit le comte.

Et les muscles de son visage se contractèrent avec une expression de mécontentement farouche.

— Va-t’en, fils de chien ! cria-t-il au suisse qui se retira tremblant de tous ses membres.

Dès que le comte fut seul avec Mordesko, il se précipita vers la corbeille, écarta vivement les linges et les dentelles et vit une petite fille qui ne paraissait pas âgée de plus de deux ou trois heures. Elle avait une chemise de la plus fine batiste, et son petit bonnet était garni de guipure. Près d’elle, sur la ouate qui l’entourait, il y avait un papier plié en quatre. C’était un billet dont le comte s’empara, et où il lut ces mots en écarquillant les yeux :

Née le deux septembre, — pas encore baptisée.

C’était tout. Le prince, immobile, considérait l’enfant, relisait le billet.

— Que pensez-vous de ceci, petit père ? dit enfin Mordesko.

— Eh ! parbleu, je pense que cette fille est l’enfant de la princesse Marie.

— Et la vôtre ?

— Sans nul doute, la princesse s’en délivre en me la confiant.

— Le cas est grave, monseigneur.

— Dis que je suis perdu, si l’aventure s’ébruite ! Avant de me connaître, la princesse Marie était une honnête fille, un ange, comme on dit, et sa famille est très puissante ! Je puis, pour une peccadille, être exilé, et voir tous mes biens confisqués.

— En effet, en effet, répétait Mordesko.

Tous deux se turent. Ils paraissaient réfléchir profondément.

Brusquement, le comte reprit, à voix basse :

— Écoute, Mordesko. Il faut prendre une résolution ; j’ai un projet, un projet terrible, mais qui peut réussir !

— Je suis tout oreilles, Excellence.

— Cette enfant, n’est-ce pas, est la seule preuve de mes relations avec la princesse Marie ? Si cette enfant disparaissait, ce soir, ne reparaissait plus jamais, nul ne pourrait m’accuser avec certitude ?

— Sans doute ! Mais…

— Eh bien ! il faut qu’elle disparaisse.

Pendant ce temps, la petite fille, un peu pâle, mais jolie, dormait sur son oreiller de dentelles.

— Qu’elle disparaisse ? reprit Mordesko, avec un frisson.

— Oui. Deux hommes seuls savent que cette corbeille a été apportée, ce soir, à l’hôtel Markoff : toi et le suisse de l’hôtel. Je suis sûr de toi, et quant au suisse, il partira demain, avant le jour, pour les mines de Sibérie.

— Rien de plus facile, répondit l’intendant ; mais la petite fille ?

— Dans une heure, la petite ne sera plus, et la Néva ne rend pas les cadavres qu’on lui jette.

Mordesko baissa le front. Les paupières de ses yeux mauvais clignaient rapidement. Après un long silence, il dit :

— C’est un crime, petit père.

— Un crime indispensable pour sauver l’honneur de mon nom et l’héritage du comte Michel, mon fils légitime !

— N’importe ! Un très grand crime, répéta Mordesko.

Puis violemment :

— Combien le paierez-vous ?

— Vingt mille roubles.

— C’est trop peu.

— Cinquante mille.

— J’accepte.

Et alors, comme un homme qui a déjà formé son plan, Mordesko se pencha vers la corbeille où l’enfant dormait toujours dans sa tranquille innocence.

Mais en ce moment la double vitre de l’unique fenêtre du fumoir, — cette fenêtre donnait sur le quai Gagarine, — la double vitre se rompit comme sous un choc violent et un petit objet lourd et rond vint tomber aux pieds du comte.

Mordesko s’était précipité vers la croisée, l’avait ouverte, et regardait au dehors.

Personne ; pas un seul passant sur la vaste promenade enveloppée de brouillard.

Le comte ramassa l’objet ; c’était une balle de fusil enveloppée de papier.

Sur le papier quelques mots étaient écrits, et le comte, s’approchant de la lampe, lut rapidement ce qui suit :

« Comte Markoff, ce n’est point par hasard que trois de tes villages en Finlande ont été la proie du feu ;

« C’est moi qui ai incendié tes villages de Finlande.

» Ce n’est pas par hasard que tes forêts de Novogorod ont brûlé la semaine dernière ;

» C’est moi qui ai mis le feu à tes forêts de Novogorod.

» Ce n’est pas de la fièvre maligne que tes serfs de l’Ukraine sont morts ; » Ils ont péri par le poison, et c’est moi qui ai empoisonné les fontaines où ils allaient boire.

» Le seigneur arménien qui t’a gagné cinquante mille roubles ce soir, chez Dorotte, c’est moi.

» Le joueur masqué qui t’a gagné cent mille roubles au dernier raout du consul de Belgique, c’est moi.

» Comte Markoff, la fille de la princesse est ta fille.

» Elle t’a été remise ce soir par mon ordre. Tu ne la repousseras pas ; tu la feras élever loin de Saint-Pétersbourg, si tu le veux, chez d’honnêtes gens ; si tu en connais, et quand elle aura atteint l’âge de seize ans, tu lui feras donation du tiers de tes biens en la mariant avec un homme qu’alors je te désignerai.

» Sinon, comte Markoff, si tu repousses ton enfant, si tu désobéis à un seul des ordres que je t’intime ici, entends-moi bien : tous tes villages et tous tes châteaux brûleront comme tes villages de Finlande ; toutes tes forêts seront incendiées comme tes forêts de Novogorod ; et tous tes serfs mourront empoisonnés comme tes serfs de l’Ukraine.

» Par ce que j’ai fait, j’ai prouvé ce que je pourrais faire ! Tremble donc, et obéis. »

Pas de signature ; le comte relut deux ou trois fois cette étrange missive, et il demeurait silencieux, dans une perplexité profonde.

Qui donc pouvait être cet inconnu qui avait tant d’intérêt à défendre l’enfant de la princesse Marie ; qui, pour arriver à son but, ne reculerait pas devant les plus grands crimes, et qui avait évidemment la puissance de les commettre, à en juger par ceux qu’il avait commis déjà ?

— Eh bien ? demanda Mordesko.

Mais le comte ne répondit pas, et tout bas, il répétait : « Que faire ? que faire ? »

Soudain on entendit de joyeux éclats de rire, et les deux hommes, levant la tête, virent la comtesse Markoff qui, entrée depuis un instant, et toute jolie et rose dans son costume de nuit où pendaient ses cheveux d’or, les regardait d’un air enjoué.

IVLES COMPLAISANCES DE LA COMTESSE

— Eh, mon Dieu ! dit la comtesse, pendant que son mari mettait vivement dans sa poche le billet qu’il avait reçu. Eh, mon Dieu ! cher comte, vous voilà bien embarrassé pour la chose la plus simple du monde.

— Que voulez-vous dire, madame ?

— Là, ne niez pas, je sais votre histoire ; Fanny, ma camériste, qui, je ne sais comment, se trouvait dans la chambre du suisse au moment où l’on a sonné, m’a raconté toute l’aventure. La corbeille, l’enfant, le présent du bon Dieu, enfin. Vous voulez vous cacher de moi ? Pourquoi ? Je ne suis pas si terrible qu’il vous plaît de le croire. Nous sommes deux amis plutôt que deux époux. Il n’y a que les petites gens qui s’avisent d’avoir des jalousies !… Allons, vous avez une maîtresse qui vous a joué le tour — c’est fort drôle, en vérité, — de vous envoyer son enfant ! L’acte est hardi de sa part, mais je ne vois pas grand mal dans tout cela. Laissez-moi le regarder cet enfant. Une petite fille, n’est-ce pas ? Fort jolie, en vérité ; je vous fais mon compliment. Et maintenant, quittez votre air effaré. Je suis bonne et je vais vous tirer d’embarras.

On sait que le comte Markoff avait de fortes raisons pour soupçonner la vertu de sa femme, et que, tout à l’heure, il ne nourrissait pas pour elle des sentiments très sympathiques. Mais la gêne où il se trouvait, les dangers qu’il aurait à courir si son aventure devenait publique, et surtout le souvenir des menaces contenues dans la lettre qu’il avait lue, lui firent oublier ses griefs contre la comtesse, et ce fut d’un air à peu près affable qu’il lui dit :

— Que voulez-vous donc faire à propos de cet enfant, madame ?

— Des choses fort simples, mais c’est aux choses les plus simples que les hommes ne pensent pas d’abord.

Elle se tourna vers la porte.

— Fanny ! appela-t-elle.

Fanny entra. C’était une femme de chambre française, coquette et mignonne comme une soubrette de comédie.

— Fanny, reprit la comtesse Markoff, vous voyez cette petite fille ? Elle est charmante, n’est-ce pas ? C’est la fille d’une pauvre femme que je protège et qui me la confie. Portez cet enfant dans votre chambre ; veillez-la, donnez-lui tous vos soins, et demain nous aviserons à lui trouver une nourrice.

Fanny souleva la corbeille, fit risette à l’enfant qui, s’étant éveillée, pleurait avec de petits cris, et sortit du fumoir en emportant le léger fardeau.

Cela fait, la comtesse dit à son mari :

— Vous voyez que tout s’arrange aisément. Dès demain, vous vous occuperez de trouver quelque famille de fermier qui se chargera d’élever votre enfant. Vous pourrez vous faire aider dans cette recherche par votre amie, la générale Amalie, qui est certainement la plus adroite et la plus intrigante personne qui soit dans toutes les Russies. Elle ne manquera pas de trouver un asile convenable à la fille naturelle du comte Markoff, et comme vous voyez, tout sera pour le mieux.

— Ah ! madame ! croyez que ma reconnaissance…

— Bon, ne parlons pas de cela. Quand on est marié ensemble, n’est-il pas naturel de s’entraider un peu ?

Elle ajouta :

— À présent, je regagne mon lit. Votre aventure m’a réveillée d’un sommeil où je rêvais mille choses charmantes. Je vais reprendre mon songe. Bonne nuit, monsieur le comte. Mais, continua-t-elle, l’escalier est obscur ; prenez ce candélabre, Mordesko ; et conduisez-moi jusqu’à ma porte.

L’intendant s’inclina, prit le candélabre et suivit la comtesse Markoff.

Quand ils eurent monté quelques marches la comtesse se retourna.

— Mordesko, lui dit-elle, d’une voix très basse, savez-vous ce qui se passe ?

— Oui, Excellence.

— Tout ce qui se passe ?

— Oui, Excellence.

— Cette enfant est vraiment l’enfant du comte ?

— Vraiment.

— Et quelle est sa mère ?

— La princesse Marie.

— La princesse Marie Palkine.

— Marie Palkine.

— La chose est plus grave que je ne croyais. N’importe ! je ne suis pas fâchée de ce qui arrive ; désormais j’ai une arme contre le comte.

La comtesse Markoff monta quelques marches encore et, s’arrêtant devant une porte, elle allait entrer chez elle lorsqu’elle ajouta ces mots :

— À propos d’enfant, Mordesko, comment se porte le mien ?

— Le comte Michel, Excellence ? Vous avez dû l’embrasser ce soir avant de vous coucher.

— Je ne parle pas du comte Michel, répondit plus bas la comtesse. Michel, né de mon mariage avec le comte Markoff, me semble plutôt son fils que le mien. Je parle d’un autre enfant qui vit depuis trois ans aux environs de Pétersbourg, dans une petite maisonnette où je vais le voir trop rarement, hélas ! d’un enfant qui est vraiment le mien.

— Et le mien, dit Mordesko.

— Et le tien ! dit la comtesse en mettant au cou de l’intendant ses deux bras nus d’où pendaient des dentelles.

VLES CHAMPIGNONS DU CAUCASE

Ainsi qu’on a pu le conclure des chapitres précédents, Natache avait obéi à l’inconnu du pont Nicolas.

Il est vrai qu’elle n’avait pas pu faire autrement, car il l’avait suivie jusqu’à la porte de l’hôtel Markoff, toujours prêt à bondir sur elle, à la moindre velléité de fuite, au moindre signe de rébellion.

Mais quand elle eut remis la corbeille au suisse de l’hôtel, quand la porte se fut refermée, elle vit en se retournant que l’inconnu avait disparu.

Elle était seule, elle était libre.

Alors elle se tordit les bras avec un rire de rage :

— Oui ! oui ! je suis vaincue, dit-elle mais pour un instant seulement, et la revanche que je prendrai sera terrible, oh ! terrible ! Je le jure par les os de la pauvre femme qui dort dans le cimetière sous la neige et le givre. On m’a pris l’enfant, soit ! mais on ne m’arrachera pas la mère, ni la mère de la mère !

Elle se mit à courir, s’arrêtant de temps à autre pour être bien sûre que personne ne marchait derrière elle.

Après vingt minutes d’une course furieuse, elle se trouva dans la rue de la Clarté. Elle traversa la petite cour fangeuse que le lecteur connaît déjà, monta l’étroit escalier et frappa trois petits coups à la porte du premier étage.

— Qui est là ? dit une voix.

— Moi, dit Natache ; ouvre vite Wilhelmine.

La porte s’ouvrit et la vieille sage-femme parut, une petite lampe à la main.

— Oh ! dit-elle en reculant d’un pas.

— Eh bien ! qu’y a-t-il donc ?

— Tu es effrayante, Natache, et je ne t’ai jamais vue ainsi !

En effet, dans cet instant, Natache, — jeune et jolie fille de dix-sept ans, aux yeux bleus, aux joues roses, et qui avait d’ordinaire le sourire si tendre et le regard si doux, — Natache, dans cet instant, était terrible avec sa pâleur mortelle, ses yeux d’où sortait un éclair de colère, et le pli furieux de sa lèvre.

— C’est que tu ne m’as jamais vue telle que je suis, en effet, répondit-elle. Allons, ferme la porte, restons ici. Oui, dans ce salon. J’ai à te parler, à toi seule

Les deux femmes s’assirent à côté l’une de l’autre, et Natache reprit d’une voix brève et saccadée :

— D’abord, dis-moi ce qui s’est passé depuis mon départ.

— La demoiselle a failli mourir quand je lui ai dit, comme tu me l’avais ordonné, que sa fille était morte ; elle a poussé de tels cris en réclamant son enfant, elle est tombée dans de telles convulsions que véritablement j’ai cru qu’elle n’en reviendrait pas.

— Et maintenant ?

— Maintenant la douleur l’a brisée ; elle dort. Mais elle est si pâle qu’on la croirait morte en effet.

Natache se leva.

— Elle dort ! répéta-t-elle. Eh bien, il ne faut pas qu’elle se réveille !

— Que veux-tu dire ? demanda la vieille Allemande épouvantée et se levant à son tour.

Natache continua :

— Écoute. Je te connais. Si je t’ai choisie pour m’aider dans mon œuvre de terrible justice, c’est que je te savais sans faiblesses et sans préjugés. Tu m’as déjà servie, sers-moi encore. Je t’ai donné deux cents roubles en échange de l’enfant : je t’en donnerai quatre cents si tu me débarrasses de la mère.

— Un assassinat ! dit la vieille.

— Quatre cents roubles, dit Natache.

— Je ne veux pas ! D’ailleurs, tu me paierais encore en billets fabriqués par ton amant le graveur Stéphane et ses amis les Goujon ; et ces papiers-là ne m’inspirent pas confiance.

— Ils sont faux. Mais que t’importe ? puisque tous les Juifs de Saint-Pétersbourg les reçoivent sans difficulté. Allons. J’ai dit « cinq cents, » et tu acceptes ?

— Je refuse. Je risque trop gros.

— Tu ne risques rien. Il arrive tous les jours que des femmes qui n’ont donné ni leur nom ni leur adresse meurent chez des sages-femmes ; et qui donc s’en inquiète ?

— Ça, c’est vrai. Il arrive des accidents, mais pas chez moi ; je suis une honnête femme.

— Wilhelmine, nous sommes seules. Pourquoi me parles-tu comme tu parlerais à des imbéciles ? Si j’écartais un peu ta camisole, je verrais la trace des deux lettres imprimées sur ton épaule par le fer rouge du bourreau !

— Tais-toi ! Natache, tais-toi !

— Soit ! mais tu m’obéiras.

— Non, non ! je ne veux pas, dit la vieille.

— Ah ! prends garde ! je ne sais pas seulement que tu as été marquée ; je sais ce que tu as fait depuis ton évasion.

— Tu sais ?…

— Je sais que l’année dernière, la fille du major Yegoroff est morte en accouchant d’un enfant mort…

— Elle était faible de constitution… dit la sage-femme.

— Elle avait bu le poison que tu lui avais versé, par l’ordre de son amant, qui aurait été obligé de l’épouser, si elle avait vécu !

— Je t’assure…

— Je sais qu’il y a trois mois, tu as attiré chez toi la fille d’un pauvre horloger de la rue des Jardins, que cette enfant a rencontré dans ton bouge le conseiller Volinsky, et que, violentée sous tes yeux, elle s’est asphyxiée le soir en rentrant chez son père !

— Des calomnies, Natache. La vérité est que j’aime à rendre service aux jeunes filles dans l’embarras et aux riches seigneurs qui ont de l’amour et de l’argent.

— Je sais enfin que, sur trois infanticides commis à Saint-Pétersbourg, il y en a deux au moins dont tu es la complice ou l’auteur ; que tu as répandu chez des gens sûrs des cartes de visite qui portent ton nom avec ces mots écrits au-dessous : « Guérison des maladies de neuf mois. » Et je sais aussi que si je dénonçais à la police ton adresse et ton nom véritable, tu serais, avant trois jours, renvoyée en Sibérie, d’où le diable t’a permis de revenir !

La vieille Wilhelmine, obèse et suante, et toute secouée de sanglots, était tombée à genoux.

— Ah ! Natache ! ma bonne petite Natache, tu ne feras pas cela ! Tu ne me dénonceras pas. J’ai toujours été gentille pour toi, bien gentille. Pour toi et pour ton amant, et pour tes amis les Goujon. Nous sommes de la même bande, comme on dit. Nous connaissons nos petits secrets, mais nous ne devons pas en abuser. Allons, ne fais pas la méchante, n’effraie pas ta bonne vieille Wilhelmine. Tu sais bien que je t’aime comme si je t’avais porté dans mes flancs ?

— Si tu m’avais portée dans tes flancs, je ne serais pas née vivante ! dit Natache avec un rire dur.

Et elle ajouta d’une voix plus basse :

— Cela aurait mieux valu peut-être.

Elle reprit vivement :

— Allons, soit ! je t’épargnerai. Je ne te dénoncerai pas… si tu exécutes mes ordres.

— Tu tiens donc bien, dit la vieille en se relevant, à ce que la jeune demoiselle passe de vie à trépas ?

— Si j’y tiens ! cria Natache avec un geste farouche.

— Bien, bien, ne te fâche pas ; je t’obéirai comme un agneau obéit au chien du berger. Mais j’y pense, s’il faut absolument que ta maîtresse meure, pourquoi ne la frappes-tu pas toi-même ?

Natache éclata de rire.

— Pourquoi ? parce que je veux sa mort et non pas la mienne. Parce que je veux la vengeance terrible pour ceux que je hais et sans danger pour moi.

— Et alors tu exposes une pauvre vieille, qui est une si bonne femme, qui ne t’a jamais fait de mal…

— Plutôt que de m’exposer moi-même ? parfaitement. Ah ! si la mort de cette enfant qui dort là, dans la chambre voisine, était la fin de mon œuvre de justice, je pourrais agir par moi-même au risque d’être compromise et condamnée ; mais il faut que je me réserve pour d’autres victimes qu’il me reste à frapper !

Après ces mots, il y eut un silence que Natache rompit la première.

— Voyons, maintenant, prenons nos dispositions. Par quels moyens me délivreras-tu de la demoiselle ?

— Mon Dieu ! dit la vieille, j’ai là dans ma pharmacie une certaine liqueur. Oh ! je ne l’emploie jamais que pour guérir les gens, à toutes petites doses, et selon l’ordonnance du médecin. Mais je crois bien que si l’on en faisait boire à quelqu’un un peu plus que la dose ordinaire…

— Il guérirait au point de ne plus jamais être malade ?

— Oui, je crois cela, je suis assez portée à croire cela.

— Quel est ce poison ?

— Ce n’est pas un poison ! Je t’ai dit que c’est un remède.

— J’entends bien.

— Vois-tu, ma petite Natache, j’ai beaucoup voyagé. J’ai été en Circassie, j’ai été dans le Caucase. Eh bien ! dans le Caucase, il pousse aux pieds des chênes certains champignons, — tout petits, d’une jolie couleur d’or, — et dont le suc, préparé d’une certaine façon, est d’un emploi très salutaire en certains cas très graves…

— Par conséquent, dans celui qui nous occupe ?

— Ma foi, oui ! dit la vieille.

Natache reprit :

— Et en combien de temps… guérit-on ?…

— Quand la dose est suffisante ?

— Oui, quand elle est suffisante.

— Eh bien ! au bout de dix minutes… on ne souffre plus du tout.

— Et avant, souffre-t-on beaucoup ?

— Oui, beaucoup… tu comprends… à cause de la crise, qui amène…

— Le résultat désiré. C’est à merveille ! et ton remède me convient tout à fait.

Là-dessus Natache s’enveloppa étroitement de son manteau, et s’approchant de la porte qui ouvrait sur l’escalier, elle dit d’une voix ferme :

— Tu sais nos conventions ? Si tu me désobéis, je te dénonce et tu es perdue : si tu m’obéis, je te donne cinq cents roubles. J’exige que tu agisses dès ce soir, dès que j’aurai quitté cette maison, tout de suite, entends-tu bien ?

— J’entends et j’agirai. Mais, ajouta la vieille, voyant que Natache allait se retirer, est-ce que tu ne paies pas d’avance ?

— Tu veux rire ? dit la femme de chambre. Si je te donnais maintenant les cinq cents roubles, tu ne manquerais pas de porter à la malade une tisane quelconque au lieu du remède en question, et tu te moquerais justement de la sotte que j’aurais été ! Écoute, Wilhelmine, si une femme meurt cette nuit dans ta maison, il y aura demain, à partir de midi, selon l’usage, un drap noir devant ta porte et des cierges allumés ?

— Oui, dit la sage-femme.

— Eh bien ! demain à midi, un homme en qui j’ai confiance passera devant la porte ; si elle est tendue de noir, il jettera à la poste la plus voisine, une lettre à ton adresse, contenant cinq cents roubles. Si ta porte n’est pas tendue de noir, il n’en jettera pas moins une lettre à la poste, mais une lettre adressée au grand maître de police et dans laquelle seront indiqués ton nom et ton adresse, et racontés, dans leurs moindres détails, certains faits à moi connus.

— Oui ! oui ! dit la sage-femme, je comprends. Oh ! tu es très intelligente !

— À présent, adieu, et prends garde si tu hésites, si tu retardes un seul instant la vengeance qu’il me faut.

Natache sortit. Wilhelmine resta dans son salon de réception.

Certainement, c’était une chose terrible que Natache lui avait ordonnée. Mais, d’une part, la crainte d’être dénoncée à la police, et, d’une autre, l’espoir de gagner cinq cents roubles, l’exhortaient vivement au crime exigé.

D’ailleurs, il n’y avait pas grand péril dans l’affaire, et comme l’avait dit Natache, il arrive fréquemment que des femmes meurent en couches chez des sages-femmes, et personne ne conçoit de soupçons.

Wilhelmine marcha vers une armoire vitrée qui se trouvait dans le coin le plus obscur du salon.

Là, parmi des fioles qui renfermaient sans doute des drogues pharmaceutiques, il y en avait une plus petite, qui contenait une quantité médiocre d’un liquide verdâtre.

En passant, la vieille avait pris sur la table une tasse remplie déjà d’une tisane destinée sans doute à la malade, et dans cette tasse elle versa quinze ou vingt gouttes de la liqueur verdâtre. Cela, tranquillement et en détournant un peu la tête, peut-être pour ne pas aspirer l’odeur du poison.

Puis elle se dirigea vers la porte de la chambre voisine, tenant d’une main sa lampe et de l’autre la tasse.

Mais tout à coup elle s’arrêta et faillit pousser un cri.

Elle venait de se voir dans une petite glace suspendue au mur, en face d’elle !

Énorme dans ses sordides haillons, avec sa face en sueur et couleur de lie, avec ses horribles cheveux gris, qui se hérissaient hors de son bonnet fangeux, portant dans sa main droite cette tasse qui contenait la mort, elle était vraiment hideuse et elle s’épouvanta d’elle-même !

Et autour d’elle il y avait la solitude et tout le silence de la nuit qui lui paraissait plein de chuchotements menaçants.

— Oh ! que vais-je faire ? dit-elle avec un long frémissement qui lui remua tout le corps et faillit faire se renverser le poison.

Mais alors, de la chambre voisine, une voix très faible, presque éteinte s’éleva, disant ces mots :

— De grâce, madame, venez. Venez, madame, j’ai soif.

— Allons, dit l’horrible vieille, c’est elle qui l’aura voulu, et puisqu’elle a soif, elle boira !

VIHISTOIRE D’UN IVROGNE ET ROMAN D’UN SÉDUCTEUR

La clarté de notre récit exige maintenant que nous jetions un regard sur les événements passés.

Le prince Ivan Palkine avait toujours été considéré comme un homme étrange, dans la société où son rang et sa fortune considérable lui faisaient tenir place.

Il descendait de ces Russes de vieille souche, solides, aux cœurs énergiques.

Au lieu de l’envoyer, dès le bas-âge, à l’étranger, selon la coutume du temps, son père l’avait gardé auprès de lui ; et il le laissa grandir, sous ses yeux, librement, dans les forêts et dans les steppes.

L’enfant n’eut d’autre gouverneur qu’un vieux prêtre jovial qui, selon sa propre expression, lisait plus souvent « dans les bouteilles que dans les livres. »

Cependant, à vingt ans, le prince Ivan partit pour l’étranger ; il fréquenta les facultés françaises, les universités allemandes, et ne revint en Russie qu’après avoir parcouru l’Europe, d’un bout à l’autre.

Dans ses rapports avec les étudiants, il s’était familiarisé avec les théories des encyclopédistes français, et il se sentait surtout entraîné vers les mystères de la franc-maçonnerie. On chuchotait qu’il faisait partie d’une loge avec le grade de Rose-Croix.

Sa naissance lui ouvrait en Russie une carrière facile ; mais, voulant rester fidèle à ses principes révolutionnaires, il s’éloigna de la cour et se retira dans ses domaines de Finlande.

Là, il s’ennuya sans doute, et il voulût prendre femme pour se désennuyer.

Or, dans les environs, vivait un gentilhomme qui habitait la campagne par goût et par habitude. Simple dans ses plaisirs, il allait à la pêche, chassait les lièvres, donnait à dîner à ses voisins et mettait une boule blanche à toutes les élections.

Ce seigneur débonnaire, qu’on appela Beroëff, avait une sœur nommée Catherine, assez jeune encore, mais qui était bien la personne la plus acariâtre de tout le gouvernement de Finlande.

— Seigneur Beroëff, dit un soir, après boire, le prince Ivan Palkine, veux-tu me donner en mariage Mlle Catherine, ta sœur ?

— Ma foi ! je le veux bien, dit le seigneur Beroëff, après avoir vidé son verre ; mais je te préviens que ce n’est pas un beau cadeau que je te fais là.

En effet, le présent ne valait pas grand’chose. Dès qu’elle fut mariée, Mme Catherine, avare jusqu’à la manie, colère jusqu’à la fureur, ne tarda pas à se rendre tout à fait insupportable aux gens de sa nouvelle maison et particulièrement à son mari.

Ce qui choquait surtout le prince, dont l’esprit s’était éclairé des idées modernes d’égalité, c’était la morgue aristocratique de la princesse : lui, n’avait presque plus de préjugés ; elle les avait gardés tous ; et, tandis qu’il se souciait peu de l’opinion du monde, elle montrait dans toutes les circonstances une effroyable terreur du qu’en dira-t-on.