Les Pardaillan - Michel Zévaco - E-Book

Les Pardaillan E-Book

Michel Zévaco

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Beschreibung

Montmorency! malédiction sur toi et toute ta race ! Ce 26 avril 1553, le seigneur de Piennes vient d'être dépossédé du dernier lambeau de sa fortune par le connétable Anne de Montmorency. Mais Jeanne, sa ravissante fille de seize ans, et François, le fils aîné du connétable, s'aiment... et elle attend un enfant. Contraint de partir en guerre contre Charles Quint, François de Montmorency, la mort dans l'âme, confie Jeanne à son frère Henri. Funeste choix! Henri brûle d'une violente passion pour Jeanne et il est prêt à tout pour la satisfaire. Après de terribles jours, Jeanne met au monde une fille: Loïse. Cette enfant va permettre à Henri d'exercer le plus affreux des chantages, avec l'aide du père de l'illustre chevalier de Pardaillan... Passions, drames, histoire haute en couleur, Les Aventures du chevalier de Pardaillan forment un cycle palpitant de romans de cape et d'épée qui a obtenu, dès sa parution en feuilleton, un succès considérable. Ce roman a fait l'objet d'une grande série télévisée sur Antenne 2.

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Les Pardaillan

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Michel Zévaco

Les Pardaillan

Michel Zévaco

roman

La série des Pardaillan comprend :

1. Les Pardaillan.

2. L’épopée d’amour.

3. La Fausta.

4. Fausta vaincue.

5. Pardaillan et Fausta.

6. Les amours du Chico.

7. Le fils de Pardaillan.

8. Le fils de Pardaillan(suite).

9. La fin de Pardaillan.

10. La fin de Fausta.

Les Pardaillan

Édition de référence :

Robert Laffont, coll. Bouquins.

Édition intégrale.

I

Les deux frères

La maison était basse, toute en rez-de-chaussée, avec un humble visage. Près d’une fenêtre ouverte, dans un fauteuil armorié, un homme, un grand vieillard à tête blanche ; une de ces rudes physionomies comme en portaient les capitaines qui avaient survécu aux épopées guerrières du temps du roi François Ier.

Il fixait un morne regard sur la masse grise du manoir féodal des Montmorency, qui dressait au loin dans l’azur l’orgueil de ses tours menaçantes.

Puis ses yeux se détournèrent.

Un soupir terrible comme une silencieuse imprécation, gonfla sa poitrine ; il demanda :

– Ma fille ?... Où est ma fille ?...

Une servante, qui rangeait la salle, répondit :

– Mademoiselle a été au bois cueillir du muguet.

– Oui, c’est vrai ; c’est le printemps. Les haies embaument. Chaque arbre est un bouquet. Tout rit, tout chante, des fleurs partout. Mais la fleur la plus belle, ma Jeanne, ma noble et chaste enfant, c’est toi...

Son regard, alors, se reporta sur la formidable silhouette du manoir accroupi sur la colline, comme un monstre de pierre qui l’eût guetté de loin...

– Tout ce que je hais est là ! gronda-t-il. Là est la puissance qui m’a brisé, anéanti ! Oui, moi, seigneur de Piennes, autrefois maître de toute une contrée, j’en suis réduit à vivre presque misérable, dans cet humble coin de terre que m’a laissé la rapacité du Connétable !... Que dis-je, insensé ! Mais ne cherche-t-il pas, en ce moment même, à me chasser de ce dernier refuge !... Qui sait si demain ma fille aura encore une maison où s’abriter ! Ô ma Jeanne... tu cueilles des fleurs... tes dernières fleurs peut-être !...

Deux larmes silencieuses creusèrent un amer sillon parmi les rides de ce visage désespéré.

Soudain, il pâlit affreusement : un cavalier, vêtu de noir mettait pied à terre devant la maison, entrait et s’inclinait devant lui !...

– Enfer !... Le bailli de Montmorency !...

– Seigneur de Piennes, dit l’homme noir, je viens de recevoir de mon maître le connétable un papier que j’ai ordre de vous communiquer à l’instant.

– Un papier, murmura le vieillard, tandis qu’un grand frisson d’angoisse le secouait tout entier.

– Sire de Piennes, pénible est ma mission : ce papier que voici, c’est la copie d’un arrêt du Parlement de Paris en date d’hier, samedi 25 avril de cet an 1553.

– Un arrêt du Parlement ! s’exclama sourdement le seigneur de Piennes qui se dressa tout droit et croisa les bras. Parlez, monsieur. De quel nouveau coup me frappe la haine du connétable ? Voyons ! dites !

– Seigneur, dit le bailli d’une voix basse et comme honteuse, l’arrêt porte que vous occupez indûment le domaine de Margency ; que le roi Louis XII outrepassa son droit en vous conférant la propriété de cette terre qui doit faire retour à la maison de Montmorency, et qu’il vous est enjoint de restituer castel, hameau, prairies et bois dans le délai d’un mois...

Le seigneur de Piennes ne fit pas un mouvement, pas un geste. Seulement, une pâleur plus grande se répandit sur son visage, et, dans le silence de la salle, tandis qu’au-dehors, sur une branche de prunier fleuri, chantait une fauvette, sa voix tremblante s’éleva :

– Ô mon digne sire Louis douzième ! et vous, illustre François Ier ! sortirez-vous de vos tombes pour voir comme on traite celui qui, sur quarante champs de bataille, a risqué sa vie et versé son sang ? Revenez, sires ! Et vous assisterez à ce grand spectacle du vieux soldat dépouillé parcourant les routes de l’Île-de-France pour mendier un morceau de pain !

Devant ce désespoir, le bailli trembla.

Furtivement, il déposa sur une table le parchemin maudit, et il recula, gagna la porte et s’enfuit.

Alors, dans la pauvre maison, on entendit une clameur funèbre déchirante :

– Et ma fille ! Ma fille ! Ma Jeanne ! Ma fille est sans abri ! Ma Jeanne est sans pain ! Montmorency ! malédiction sur toi et toute ta race !

Le vieillard tendit ses poings crispés vers le manoir, ses yeux se convulsèrent... il s’évanouit.

La catastrophe était effroyable. En effet, Margency, qui depuis Louis XII, appartenait au seigneur de Piennes, était tout ce qui restait de son ancienne splendeur à cet homme qui avait jadis gouverné la Picardie. Dans l’effondrement de sa fortune, il s’était réfugié dans cette pauvre terre enclavée dans les domaines du connétable. Et une seule joie l’avait jusqu’ici rattaché à la vie, une joie lumineuse et pure ; sa fille, sa Jeanne, sa passion, son adoration.

Le pauvre revenu de Margency mettait du moins la dignité de l’enfant hors de toute insulte.

Maintenant, c’était fini ! L’arrêt du Parlement, c’était, pour Jeanne de Piennes et son père, la misère honteuse, la misère sinistre, ce que le peuple, avec son génie de l’épithète picturale appelle : la misère noire !

*

Jeanne avait seize ans. Mince, frêle, fière, d’une exquise élégance, elle semblait une créature faite pour le ravissement des yeux, une émanation de ce radieux printemps, pareille, en sa grâce un peu sauvage, à une aubépine qui tremble sous la rosée au soleil levant.

Ce dimanche 26 avril 1553, elle était sortie comme tous les jours, à la même heure.

Elle avait pénétré dans la forêt de châtaigniers à laquelle s’appuyait Margency.

C’était vers le soir. Des parfums emplissaient le bois. Il y avait de l’amour dans l’air.

Sous bois, Jeanne, oppressée, une main sur son cœur, se mit à marcher rapidement en murmurant :

– Oserai-je lui dire ? Ce soir, oui, dès ce soir, je parlerai !... je dirai ce secret terrible... et si doux !

Soudain, deux bras robustes et tendres l’enlacèrent. Une bouche frémissante chercha sa bouche :

– Toi, enfin ! Toi, mon amour...

– Mon François ! mon cher seigneur !...

– Mais qu’as-tu, mon aimée ? Tu trembles...

– Écoute, écoute, mon François... Oh ! je n’ose...

Il se pencha, l’enlaça d’une étreinte plus forte.

C’était un grand beau garçon au regard droit, au visage doux, au front haut et calme.

Or, ce jeune homme s’appelait François de Montmorency !... Oui ! c’était le fils aîné de ce connétable Anne qui venait d’arracher au seigneur de Piennes le dernier lambeau de sa fortune !

Leurs lèvres s’étaient unies !

Enlacés, ils marchaient lentement parmi les fleurs ouvertes, dont l’âme s’épandait en mystérieux effluves.

Parfois, un tressaillement agitait l’amante. Elle s’arrêtait, prêtait l’oreille et murmurait :

– On nous suit... on nous épie... as-tu entendu ?

– Quelque bouvreuil effarouché, mon doux amour...

– François ! François ! oh ! j’ai peur...

– Peur ? enfant... qui donc oserait lever un regard sur toi alors que mon bras te protège !

– Tout m’inquiète... je tremble ! Depuis trois mois surtout... Ah ! j’ai peur...

– Chère aimée ! depuis trois mois que tu es mienne, depuis l’heure bénie où notre amour impatient a devancé la loi des hommes pour obéir à la loi de la nature, plus que jamais, Jeanne, tu es sous ma protection. Que crains-tu ? Bientôt tu porteras mon nom. La haine qui divise nos deux pères, je la briserai !...

– Je le sais, mon seigneur, je le sais ! Et même si ce bonheur ne m’était pas réservé, je serais heureuse encore d’être à toi tout entière. Oh ! aime-moi, aime-moi, mon François ! car un malheur est sur ma tête !

– Je t’adore, Jeanne. J’en jure le ciel, rien au monde ne pourra faire que tu ne sois ma femme !

Un éclat de rire, sourdement, retentit tout près...

– Ainsi, continuait François, si quelque peine secrète t’agite, confie-la à ton amant... ton époux.

– Oui, oui !... ce soir. Écoute, à minuit, je t’attendrai... chez ma bonne nourrice... il faut que tu saches !... la nuit, j’oserai !

– À minuit, donc, bien-aimée...

– Et maintenant, va, pars... adieu... à ce soir...

Une dernière étreinte les unit. Un dernier baiser les fit frissonner. Puis François de Montmorency s’élança, disparut sous les fourrés.

Une minute Jeanne de Piennes demeura à la même place, émue, palpitante.

Enfin, avec un soupir, elle se retourna. Au même instant, elle devint très pâle : quelqu’un était devant elle – un homme d’une vingtaine d’années, figure violente, œil sombre, allure hautaine.

Jeanne eut un cri d’épouvante :

– Vous, Henri ! vous !

Une indicible expression d’amertume crispa le visage du nouveau venu qui, d’une voix rauque, répondit :

– Moi, Jeanne ! Il paraît que je vous effraie ! Par la mort-dieu, n’ai-je donc pas le droit de vous parler... comme lui... comme mon frère !

Elle demeura tremblante. Et lui, éclatant de rire :

– Si je ne l’ai pas, ce droit, je le prends ! Oui, c’est moi Jeanne ! moi qui ai sinon tout entendu, du moins tout vu ! Tout ! vos baisers et vos étreintes ! Tout, vous dis-je ! par l’enfer ! Vous m’avez fait souffrir comme un damné ! Et maintenant, écoutez-moi ! Sang du Christ, ne vous ai-je pas le premier déclaré mon amour ? Est-ce que je ne vaux pas François ?

Une étrange dignité exalta la jeune fille.

– Henri, dit-elle, je vous aime et vous aimerai toujours comme un frère... le frère de celui à qui j’ai donné ma vie. Et il faut que mon affection pour vous soit grande, puisque je n’ai jamais dit un mot à François... jamais je ne lui dirai... ah ! jamais !

– Ah ! c’est plutôt pour lui épargner une inquiétude ! Mais dites-lui que je vous aime ! Qu’il vienne, les armes à la main, me demander des comptes !

– C’en est trop, Henri ! Ces paroles me sont odieuses, et j’ai besoin de toutes mes forces pour me souvenir encore que vous êtes son frère !

– Son frère ?... Son rival ! Réfléchissez, Jeanne !...

– Ô mon François, dit-elle en joignant les mains, pardonne-moi d’avoir entendu et de me taire !

Le jeune homme grinça des dents, et haleta :

– Donc, vous me repoussez !... Parlez ! mais parlez donc !... Vous vous taisez ?... Ah ! prenez garde !

– Puissent les menaces que je lis dans vos yeux retomber sur moi seule !

Henri frissonna.

– Au revoir, Jeanne de Piennes, gronda-t-il ; vous m’entendez ?... Au revoir... et non adieu !...

Alors ses yeux s’injectèrent. Il eut un geste violent, secoua la tête comme un sanglier blessé et se rua à travers la forêt.

– Puissé-je être seule frappée ! balbutia Jeanne.

Et comme elle disait ces mots, quelque chose d’inconnu, de lointain, d’inexprimable, tressaillit au fond, tout au fond de son être. D’un geste instinctif, elle porta les mains à ses flancs, et tomba à genoux, prise d’une terreur folle, elle bégaya :

– Seule ! seule ! Mais, malheureuse, je ne suis plus seule ! mais il y a en moi un être qui vit et veut vivre ! que je ne veux pas laisser mourir !...

II

Minuit !...

Le silence et les ténèbres d’une nuit sans lune pesaient sur la vallée de Montmorency. Au loin, un chien de ferme aboyait à la mort. Onze heures sonnèrent lentement au clocher de Margency.

Jeanne de Piennes s’était redressée pour compter les coups, cessant d’actionner son rouet !... Elle murmura :

– Cher enfant de mon amour, pauvre cher petit ange, qui sait quelles douleurs te réserve la vie !...

Longtemps elle se tut. Puis, tandis qu’un pli creusait son front pur, elle reprit :

– Ce soir, quand je suis rentrée, pourquoi mon père paraissait-il bouleversé par quelque souffrance inconnue ?... Pourquoi, si convulsivement, m’a-t-il serrée sur son cœur ? Comme il était pâle ! En vain, j’ai essayé de lui arracher son secret... Pauvre père ! Que ne donnerais-je pas pour prendre ma part de ton chagrin... mais tu n’as rien voulu dire... seulement tu pleurais en me regardant...

Son regard tomba sur une image encadrée au mur.

Elle se leva, s’approcha, s’agenouilla, les mains jointes.

– Madame la Vierge, on dit que vous êtes la mère des mères, et que vous savez tout et que vous pouvez tout. Faites que mon seigneur et amant ne repousse pas l’enfant qui veut vivre... Vierge, bonne Vierge, faites que le fruit de mes entrailles ne soit pas maudit... et que, seule, je pleure la faute !...

La demie avait sonné... Elle attendit encore, avec une angoisse qui la poignait au cœur...

Enfin, elle éteignit le flambeau, s’enveloppa d’une mante et, poussant la porte, marcha vers une maison paysanne située à cinquante pas.

Comme elle longeait une haie toute parfumée de roses sauvages, il lui sembla qu’une ombre, une forme humaine, se dressait de l’autre côté de la haie.

– François !... appela-t-elle, palpitante.

Rien ne lui répondit... et, secouant la tête, elle poursuivit son chemin.

Alors, cette ombre se mit en mouvement, se glissa vers la demeure du seigneur de Piennes, alla droit à une fenêtre éclairée ; et l’homme, rudement, frappa.

*

Le seigneur de Piennes ne s’était pas couché. À pas lents, le dos voûté, il se promenait dans la salle, l’esprit tendu dans une recherche affreuse : qu’allait devenir sa Jeanne ! À qui la confier ? À qui demander, mendier l’hospitalité... pour elle ! pour elle ! pour elle seule !...

Le coup frappé à la fenêtre arrêta soudain sa morne promenade, et l’immobilisa dans l’attente pantelante d’une dernière catastrophe.

On heurta plus rudement, plus impérieusement.

Le seigneur de Piennes, alors, ouvrit, regarda !...

Et un rugissement de haine, de douleur et de désespoir déchira sa gorge... Celui qui frappait, c’était un fils de l’implacable ennemi, c’était Henri de Montmorency !

Le vieillard se retourna : d’un bond, il courut à une panoplie, décrocha deux épées, les jeta sur la table.

Henri avait franchi la fenêtre, échevelé, hagard.

Les deux hommes se trouvèrent face à face, blêmes tous deux, crispés, hérissés.

Ils haletaient, incapables de prononcer un mot.

D’un signe violent, le seigneur de Piennes montra les deux épées.

Henri secoua la tête, haussa les épaules et saisit la main du vieillard.

– Je ne suis pas venu pour me mesurer avec vous, dit-il d’une voix démente ; pour quoi faire ? Je vous tuerais. Et d’ailleurs, je n’ai pas de haine contre vous, moi ! Est-ce que cela me regarde que mon père vous ait fait disgracier ? Je sais ! oh ! je sais : par le connétable, vous avez perdu votre gouvernement ; vos terres de Piennes ont été confisquées ; de riche et puissant que vous étiez, vous êtes pauvre et misérable !...

– Qu’es-tu donc venu faire ici ? Parle ! gronda le vieux capitaine en assénant sur la table un formidable coup de poing. Ta présence dans cette maison est pour moi le dernier outrage ! Et tu ne veux pas te battre ! Voyons ! viens-tu me braver ? Est-ce ton père qui t’envoie, n’osant venir lui-même ? Es-tu venu voir si le coup qu’il me porte ne m’a pas tué ? Parle ! ou j’atteste ma haine que tu vas mourir à l’instant.

Henri, d’un revers de main, essuya la sueur qui inondait son front.

– Tu veux savoir pourquoi je suis ici ? C’est parce que je sais que tu dois aux Montmorency la misère qui t’accable ! Oui, c’est parce que je connais ta haine, vieillard insensé, que je viens te crier : N’est-ce pas un abominable sacrilège que Jeanne de Piennes soit la maîtresse de François de Montmorency !...

Le seigneur de Piennes chancela. Un nuage rouge passa devant ses yeux. Ses pupilles se dilatèrent. Sa main se leva pour une insulte suprême.

Henri de Montmorency, d’un geste foudroyant, saisit cette main et la serra à la broyer.

– Tu doutes ! rugit-il. Vieillard stupide ! Je te dis que ta fille, à cette minute même, est dans les bras de mon frère ! Viens ! viens !

Stupide, en effet, sans forces, sans voix, le père de Jeanne fut violemment entraîné par le jeune homme qui, d’un coup de pied, ouvrit la porte : l’instant d’après, tous deux étaient devant la chambre de Jeanne... Cette chambre était vide !...

Le seigneur de Piennes leva au ciel des bras chargés de malédiction et sa clameur désespérée, pareille au cri d’un homme qu’on égorge, traversa lamentablement le silence de la nuit.

Puis courbé, râlant, vacillant, se heurtant à la muraille, il parvint à regagner la salle...

Et il alla tomber dans son grand fauteuil, pareil à un chêne foudroyé par la tempête...

Henri s’était enfui dans la nuit, comme dut jadis s’enfuir Caïn.

*

Jeanne de Piennes avait marché jusqu’à la maison paysanne. Elle n’entra pas ; elle avait besoin des ombres de la nuit sur son visage lorsqu’elle ferait le doux et redoutable aveu... Sa vie, la vie de l’enfant qu’elle portait dans son sein allaient se décider là !

Le premier coup de minuit sonna : au détour du sentier, à trois pas d’elle, François apparut...

Elle le reconnut aussitôt et, au même instant, elle fut dans ses bras. L’étreinte fut presque violente : ils s’aimaient vraiment de toute leur âme.

– Mon aimée, dit alors François de Montmorency, les minutes nous sont comptées ce soir. Un cavalier vient d’arriver au manoir, devançant mon père d’une heure : il faut que le connétable me trouve au château... Parle donc, bien-aimée... dis-moi quel est le secret qui t’oppresse. Quoi que tu aies à me confier, souviens-toi que c’est un époux qui t’écoute...

– Un époux, mon François ! Oh ! tu m’enivres de bonheur... un époux ! dis-tu vrai ?

– Un époux, Jeanne : je le jure par mon nom glorieux et sans tache jusqu’à ce jour !

– Eh bien, fit-elle toute palpitante, écoute...

Il se pencha. Elle appuya sa tête sur son épaule. Elle allait parler... elle cherchait la parole d’aveu...

À ce moment, un cri terrible, un cri d’horrible agonie déchira le silence des choses...

François bondit.

– C’est la voix de mon père ! balbutia Jeanne épouvantée. François ! François ! on égorge mon père !...

Elle s’était arrachée des bras de l’amant ; elle se mit à courir ; en quelques secondes elle fut devant la maison et vit la porte et la fenêtre ouvertes... Un instant plus tard, elle était dans la salle : son père râlait dans un fauteuil. Elle se jeta sur lui, toute secouée de sanglots, saisit sa tête blanche dans ses bras...

– Mon père, mon père, c’est moi ! c’est ta Jeanne !

Le vieillard ouvrit les yeux et les fixa sur sa fille. Quel regard ! Quelle effroyable malédiction pesa sur la malheureuse !...

Sous ce regard elle recula de deux pas, à demi folle ; entre eux, il ne fut pas besoin de paroles : elle comprit qu’il savait tout ! Elle se sentit à jamais condamnée. Ses jambes se dérobèrent. Elle tomba à genoux. Deux larmes brûlantes jaillirent de ses yeux.

Et inconsciente, elle avoua :

– Pardon, père ! pardon de l’avoir aimé, de l’aimer encore !... Voyons, père, ne me regarde pas ainsi... tu veux donc que ta pauvre petite Jeanne meure à tes pieds, de désespoir !... Ce n’est pas ma faute, va, si je l’aime... une force inconnue m’a jetée dans ses bras... Oh ! père... si tu savais comme je l’aime !...

À mesure qu’elle parlait, le seigneur de Piennes s’était redressé de toute sa hauteur.

Il était pareil à un spectre...

Il saisit sa fille par une main et la releva.

– Tu me pardonnes, n’est-ce pas ? Oh ! père, dis-moi que tu me pardonnes !

Sans répondre, il la conduisit jusqu’au seuil de la maison, étendit le bras dans la nuit, et il prononça :

– Allez, je n’ai plus de fille !...

Elle chancela ; un gémissement râla dans sa gorge...

À ce moment une voix chaude, mâle et sonore s’éleva soudain :

– Vous vous trompez, monseigneur. Vous avez encore une fille. C’est votre fils qui vous le jure !

En même temps, François de Montmorency apparut dans le cercle de lumière, tandis que Jeanne jetait un cri d’espoir insensé et que le seigneur de Piennes reculait en bégayant :

– L’amant de ma fille !... ici !... devant moi !... Ô honte suprême de mon dernier jour !

Calme, sans un frémissement, François se courba.

– Monseigneur, voulez-vous de moi pour votre fils ? répéta-t-il, presque agenouillé.

– Mon fils ! balbutia le vieillard. Vous, mon fils ! qu’ai-je entendu ? Est-ce une sanglante moquerie !...

François saisit les mains de Jeanne.

– Monseigneur, daigne votre bonté accorder à François de Montmorency votre fille Jeanne pour épouse légitime, dit-il avec plus de fermeté encore.

– Épouse légitime !... Je rêve !... Ignorez-vous donc... vous !... le fils du connétable !...

– Je sais tout, monseigneur ! Mon mariage avec Jeanne de Piennes réparera toutes les injustices, effacera tous les malheurs... J’attends, mon père, que vous prononciez le sort de ma vie...

Une joie immense descendit dans l’âme du vieillard, et déjà des paroles de bénédiction montaient à ses lèvres, lorsqu’une pensée foudroyante traversa son cerveau :

« Cet homme voit que je vais mourir ! Moi mort, il se rira de la fille comme il se rit du père !... »

– Décidez, monseigneur, reprit François.

– Père, mon vénéré père, supplia Jeanne.

– Vous voulez épouser ma fille ? dit alors le vieillard. Vous le voulez ? quand ?... quel jour ?...

Le jeune homme comprit ce qui se passait dans le cœur de ce mourant. Un rayon de loyauté mâle et douce illumina son front. Et il répondit :

– Dès demain, mon père ! dès demain !...

– Demain ! dit le seigneur de Piennes, demain je serai mort !...

– Demain, vous vivrez... et de longs jours encore, pour bénir vos enfants.

– Demain ! râla le vieillard avec une immense amertume. Trop tard ! c’est fini... Je meurs... Je meurs maudit... désespéré !

François regarda autour de lui et vit que les domestiques de la maison, réveillés, s’étaient rassemblés.

Alors une sublime pensée descendit en lui.

Il enlaça d’un bras la jeune fille éperdue, fit signe à deux serviteurs de saisir le fauteuil où agonisait le seigneur de Piennes, et sa voix solennelle, vibrante de tendresse, s’éleva :

– À l’église ! commanda-t-il. Mon père, il est minuit : votre chapelain peut dire sa première messe... ce sera celle de l’union des familles de Piennes et de Montmorency.

– Oh ! je rêve !... je rêve !... répéta le vieillard.

– À l’autel ! répéta François d’une voix forte.

Alors, le cœur désespéré du vieux capitaine se fondit.

Quelque chose comme un gémissement fit trembler sa poitrine ; car les joies puissantes gémissent comme les profondeurs.

Un soupir de gratitude infinie, exaltée, surhumaine, le secoua tout entier.

Ses yeux se remplirent de larmes, et sa main livide se tendit vers le noble enfant de la race maudite !

Dix minutes plus tard, dans la petite chapelle de Margency, le prêtre officiait à l’autel. Au premier rang se tenaient François et Jeanne.

En arrière d’eux, dans le fauteuil même où on l’avait transporté, le seigneur de Piennes. Et en arrière encore, deux femmes, trois hommes, les gens de la maison, témoins de ce mariage tragique.

Bientôt les anneaux furent échangés et les mains frémissantes des amants s’étreignirent.

Puis l’officiant murmura une bénédiction :

– François de Montmorency, Jeanne de Piennes, au nom du Dieu vivant, vous êtes unis dans l’éternité...

Alors les deux époux se retournèrent vers le seigneur de Piennes comme pour lui demander sa bénédiction, à lui.

Ils virent le vieillard qui essayait de soulever ses bras, tandis qu’un rayon de joie et d’apaisement transfigurait son visage.

Un instant, il leur sourit...

Puis ses bras retombèrent pesamment... et ce sourire demeura figé à jamais sur ses lèvres décolorées.

Le seigneur de Piennes venait d’expirer !...

III

La gloire du nom

Une heure plus tard, François pénétrait dans le manoir de Montmorency... Il avait remis la jeune épousée toute en pleurs aux mains de la nourrice, confidente de leurs amours, et, serrant Jeanne dans ses bras, il lui avait dit qu’il serait de retour près d’elle à la pointe du jour, dès qu’il aurait salué son père dont un cavalier lui avait annoncé l’arrivée.

Lorsque François entra dans la salle des armes, il vit le connétable Anne de Montmorency assis dans un somptueux fauteuil surélevé de trois marches, sous un dais de velours frangé d’or que soutenaient des lances.

L’immense salle était éclairée violemment par douze candélabres de bronze supportant chacun douze flambeaux de cire. Les murs étaient couverts de tapisseries énormes sur lesquelles scintillaient de lourdes épées et fulguraient des dagues.

Une dizaine de portraits s’encadraient dans ces panoplies. Et sur le panneau qui faisait face au trône, c’était le portrait du premier ancêtre, de ce Bouchard aux traits rudes, qui, un moment, avait tenu dans ses mains violentes la couronne de France. Les armures, cuirasses, brassards, casques empanachés luisaient au pied de ces tableaux, et il semblait que les aïeux n’eussent eu qu’à descendre pour s’en revêtir.

Sur son trône, le vieux connétable, cuirassé, bardé d’acier, son casque aux mains d’un page près de lui, ses deux mains appuyées sur le formidable estramaçon1, ses sourcils froncés. Cinquante capitaines immobiles à ses côtés attendaient en silence.

Et lui-même semblait un de ces antiques guerriers qui décidaient du sort des batailles géantes.

Depuis Marignan, où François Ier l’avait embrassé, jusqu’à Bordeaux, où il avait massacré en masse les huguenots et sauvé la religion, que de terribles coups il avait portés !...

François n’avait pas vu son père depuis deux ans. Il s’avança jusqu’au pied du trône.

Près de ce trône, se tenait Henri, arrivé depuis un quart d’heure. Il était blême et tremblant.

À quoi songeait ce jeune homme de vingt ans ?

Quelles confuses et funestes pensées de fratricide roulaient lourdement dans sa tête comme des nuées fuligineuses sur un ciel d’ouragan ?

François de Montmorency ne vit pas le sanglant regard de son frère ; profondément, il s’inclina devant le chef de famille.

Le connétable, voyant la forte carrure de son aîné et sa taille vigoureuse, eut un sourire : ce furent toutes ses effusions paternelles.

Alors, sans un geste, il parla, tranquille et terrible :

– Écoutez-moi. Vous savez le désastre qu’a subi l’empereur Charles Quint sous les murs de Metz2, au dernier mois de décembre. Le froid et la maladie, en quelques jours, ont détruit sa grande armée de soixante mille hommes d’armes et reîtres... Tous nous jugeâmes alors que c’était la fin de l’Empire ! L’Espagnol détruit, le huguenot écrasé par moi dans les pays de langue d’oc, la paix semblait assurée ; et, tout ce printemps, Sa Majesté Henri II l’a passé en fêtes, danses et tournois... Le réveil est terrible !

Le connétable ajouta plus sourdement :

– Oui, les éléments qui se mêlent parfois de donner aux conquérants d’effroyables leçons ont infligé à Charles Quint une mémorable défaite ! Oui, l’empereur a pleuré en abandonnant ses quartiers où il laissait vingt mille cadavres, quinze mille malades et quatre-vingts pièces d’artillerie !... Mais le voilà qui relève la tête ! Il s’avance. Il est sur nous !...

François écoutait son père avec un sourd frisson d’angoisse. Henri, les bras croisés, l’œil sombre, tenait son regard attaché sur son frère.

Le connétable promena ses yeux d’aigle sur ses capitaines, et poursuivit :

– Hier, à trois heures, la première nouvelle nous en est arrivée : l’empereur Charles Quint se prépare à envahir la Picardie et l’Artois ! Cet homme de fer a reconstitué sa grande armée. Et à l’heure même où je parle, un corps d’infanterie et d’artillerie se porte à marches forcées sur Thérouanne. Écoutez tous, Thérouanne prise, c’est la France envahie, vous entendez bien ! Voici ce que Sa Majesté et moi nous avons décidé : mon armée se concentre sous Paris et partira dans deux jours. Mais, en attendant, un corps de deux mille cavaliers va courir à Thérouanne, s’y enfermer et y lutter jusqu’à la mort pour arrêter l’ennemi.

– Jusqu’à la mort ! rugirent les capitaines tandis qu’un frémissement secouait les panaches sur leurs casques, comme une rafale d’orage.

– Or, continua le connétable, pour cette aventureuse expédition, il fallait un chef jeune, indomptable, téméraire. Ce chef, je l’ai choisi !... François, mon fils, c’est toi !...

– Moi ? s’exclama François chancelant, avec un cri de désespoir.

– Toi ! Oui, toi qui vas sauver ton roi, ton père et ton pays à la fois !... Deux mille cavaliers sont là ! Revêts tes armes ! Sois parti dans un quart d’heure ! Va, et ne t’arrête plus que dans Thérouanne où il faudra vaincre ou mourir !... Henri, tu resteras au manoir et le mettras en état de défense !

Henri se mordit les lèvres jusqu’au sang pour étouffer un rugissement de joie furieuse.

« Jeanne est à moi ! » gronda-t-il au plus profond de lui-même.

François, livide, fit un pas, et haleta :

– Quoi ! mon père ! s’écria-t-il. Moi !... moi !...

Les yeux hagards, l’âme convulsée, il eut l’atroce vision de Jeanne... de l’épouse... abandonnée... pleurant aux pieds du cadavre, là-bas... sans consolations... seule au monde !...

– Moi ! répéta-t-il. Horreur !... Impossible !...

Le connétable fronça les sourcils, et d’une voix rauque, métallique :

– À cheval, François de Montmorency ! à cheval !...

– Mon père, écoutez-moi !... Deux heures ! une heure ! Je vous demande une heure ! cria François en se tordant les mains.

Le connétable Anne de Montmorency se dressa tout debout. Une effroyable colère faisait trembler ses joues. Sa parole tomba dans le silence implacable :

– Je crois que vous discutez les ordres du roi et de votre chef !

– Une heure ! mon père, une heure !... Et je cours à la mort !...

Le vieux chef d’armées, tout bardé d’acier, descendit les marches de son trône.

Et il éclata :

– Par le tonnerre du ciel ! un mot encore, François de Montmorency... un seul... et pour la gloire du nom que vous portez, je vous arrête de mes propres mains.

D’une voix de tempête qui fit trembler les assistants et s’entrechoquer leurs armures, le connétable poursuivit :

– La foudre m’écrase si je blasphème ! C’est, en cinq siècles, le premier de ma race qui hésite à mourir !

L’outrage était formidable. Il ne restait plus à François qu’à se tuer devant cette assemblée de guerriers dont les cœurs, comme les poitrines, semblaient bardés d’acier.

D’une violente secousse, il redressa la tête. Tout disparut de son esprit : amour, femme, rêve de bonheur. Ses yeux poignardèrent les yeux de son père. Et le grondement de sa parole couvrit la parole du vieux chef :

– Que la foudre écrase donc celui qui a jamais pu dire qu’un Montmorency recule ! Pour la gloire du nom, j’obéis, mon père, je pars ! Mais si je reviens vivant, monsieur le connétable, nous aurons un terrible compte à régler. Adieu !...

D’un pas rude, il traversa les rangs des capitaines épouvantés de cette provocation inouïe, de ce rendez-vous donné au maître tout-puissant des armées, au père !

Dès la porte, on l’entendit qui commandait à coups brefs et rauques :

– Mon valet d’armes ! Mon destrier de guerre ! Mon estramaçon de bataille !

Tous les visages, tournés vers le connétable, attendaient un ordre d’arrestation.

Mais un étrange sourire détendit les lèvres du chef, et ceux qui étaient près de lui l’entendirent murmurer :

– C’est un Montmorency !

Dix minutes plus tard, François était dans la cour d’honneur, cuirassé, harnaché, prêt à monter à cheval. Il se tourna vers un page :

– Mon frère Henri ! dit-il. Qu’on aille appeler mon frère.

– Me voici, François !...

Henri de Montmorency apparut dans la lumière des torches. Il ajouta avec effort :

– Je t’apportais mes vœux et mes adieux... puisque je reste, moi !

François le saisit par la main, sans remarquer que cette main brûlait de fièvre.

– Henri, dit-il, es-tu vraiment un frère pour moi ?

Henri tressaillit, rougit, balbutia :

– Qui te permet d’en douter ?

– Pardonne ! je souffre tant ! Tu vas comprendre. Je pars, Henri, je pars pour ne plus revenir, peut-être... et je laisse derrière moi une immense détresse...

– Une détresse ?

– Un malheur ! Écoute de toute ton âme ; car de ta réponse va dépendre ma suprême résolution. Tu connais Jeanne... la fille du seigneur de Piennes...

– Je la connais ! répondit sourdement Henri.

– Eh bien, voici le malheur... Je pars... Et Jeanne et moi, nous nous aimons !...

Henri étouffa un rugissement de rage.

– Tais-toi, continua François. Écoute jusqu’au bout. Depuis six mois, nous nous aimons ; depuis trois mois, nous sommes l’un à l’autre ; depuis deux heures, elle s’appelle Montmorency... comme moi !

Une sorte de gémissement râla dans la gorge d’Henri. Comme s’il n’eût rien vu, rien su !...

– Ne t’étonne pas, poursuivit fiévreusement François ; ne t’exclame pas ! Elle-même te dira demain que le chapelain de Margency nous a unis cette nuit. Mais ce n’est pas tout ! En ce moment Jeanne pleure sur un cadavre : le seigneur de Piennes est mort ! Mort dans l’église même, tout à l’heure, en me jetant un dernier regard qui m’ordonnait de veiller sur le bonheur de son enfant ! Et ce n’est pas tout encore ! Margency fait retour à la maison du connétable ! Oh ! Henri, Henri, ceci est affreux ! Je laisse Jeanne seule au monde, sans défense ni ressource... m’entends-tu ? me comprends-tu ?

– J’entends... je comprends !...

– Frère, écoute-moi bien à présent. Acceptes-tu le dépôt que je veux te confier ? Me jures-tu de veiller sur la femme que j’aime et qui porte mon nom ?...

Henri frissonna longuement, mais il répondit :

– Je te le jure !...

– Si la guerre m’épargne, je retrouverai l’épouse dans la maison de son père, sans que jamais elle ait souffert en mon absence. Car tu seras là pour la protéger, la défendre. Me le jures-tu ?

– Je te le jure !

– Si je succombe, tu révéleras ce secret au connétable et tu lui imposeras la volonté de ton frère mort : que ma part du patrimoine mette à jamais ma veuve à l’abri de la pauvreté, et lui fasse une existence honorée. Me le jures-tu ?

– Je te le jure ! répondit Henri pour la troisième fois.

François l’étreignit alors dans ses bras en disant :

– C’est bien. Maintenant, je puis partir !...

Et mettant toute son âme dans ce mot, il prononça lentement :

– Tu as juré... souviens-toi !...

À peine fut-il en selle qu’il alla se placer à la tête des deux mille cavaliers rassemblés sur une esplanade, sombre masse confuse hérissée de lueurs de sabres.

Une minute, François se tourna vers Margency.

Et il pleura !

Car ce fils aîné de la grande race guerrière avait un cœur tout vibrant de jeunesse et d’amour.

Il pleura et, à travers les larmes, ses yeux fouillèrent les ténèbres pour se reposer une dernière fois sur le toit qui abritait la bien-aimée.

Mais la nuit était profonde, la vallée noire, le bourg invisible. Il murmura :

– Adieu, Jeanne, adieu !...

Et aussitôt, levant le bras, d’une clameur éclatante et désespérée que le vieux Montmorency dut entendre du fond de son manoir, il cria :

– En avant ! Jusqu’à la mort !

Les deux milles cavaliers – les deux milles sacrifiés –, d’un accent sauvage, rugirent :

– Jusqu’à la mort !

Alors, la lourde masse de cavaliers s’ébranla d’un trot pesant, roula comme un grondement de tonnerre et s’enfonça vers l’horizon noir, avec ses torches rouges, ses éclairs d’aciers, ses cliquetis d’armes, pareille à un mystérieux météore qui passe dans la nuit...

Le connétable, du haut du perron, écouta ce bruit d’avalanche qui s’éloignait...

Quand ce fut fini, il poussa un profond soupir, et, montant à cheval à son tour, prit le chemin de Paris...

Henri demeura seul.

Estramaçon : ancienne épée large, à deux tranchants.

En 1552, Henri II s’est emparé des Trois Évêchés, Metz, Toul et Verdun. Charles Quint assiège Metz, mais il est repoussé par le duc de Guise (26 décembre). En 1553, il reprend l’offensive, met le siège devant Thérouanne, place forte aux confins de la Flandre et de l’Artois. La ville est prise et rasée.

IV

Le serment fraternel

Le corps du seigneur de Piennes revêtu de ses habits de gala, les mains croisées sur son épée nue, comme une statue de tombeau, avait été placé, selon l’usage, au milieu de la salle d’honneur, sur un petit lit de camp.

Le jour se levait.

Jeanne, toute pâle de cette nuit qu’elle venait de passer à veiller son père, se dirigeait vers la fenêtre qu’elle entrouvrit. Une minute, son regard erra sur la sereine et radieuse nature, les arbres en fleurs, les bourgeons qui éclataient, les haies pleines de gazouillis d’oiseaux, et sur tout cela, le soyeux et léger azur d’un ciel d’avril, tout baigné de pureté, tendre comme un sourire de le Vie maternelle et consolatrice.

Jeanne se retourna vers le mort. Deux larmes perlèrent au bord de ses cils...

Et presque aussitôt, le même tressaillement qui, la veille, dans le bois, avait agité ses flancs, la secoua de nouveau, comme un balbutiement lointain et confus de l’être qu’elle portait en elle.

Et parmi ses larmes, elle sourit doucement d’un sourire ineffable, pareil à un reflet du sourire du ciel.

– Ô mon père, murmura-t-elle en joignant les mains, mon vénéré père, pardon ! Pourquoi, dans le déchirement de notre séparation, ne puis-je écarter cette joie qui se mêle à ma douleur ? Pourquoi suis-je impuissante à renvoyer les pensées trop douces qui viennent rôder autour des pensées de deuil que ma piété filiale te doit ? Cette joie, mon père, tu es témoin, puisque les morts lisent dans l’âme des vivants, que je me la reproche amèrement... Et, pourtant, elle m’étreint, elle m’enivre... Je puis la combattre, mais non la vaincre !

Elle se rapprocha du cadavre, se pencha sur lui, et naïve, confiante, lui parla :

– Eh bien, père, il faut que je t’explique ! Ne crois pas que je sois la fille dénaturée qui ne souffre pas lorsque son vieux père la quitte à jamais... Écoute-moi... ce secret si cher que j’avais peur de révéler à mon seigneur, ce secret que bientôt je lui dirai avec tant d’orgueil puisqu’il est mon époux, ce secret, père, tu vas le savoir en premier... écoute... je vais être mère !... Mère ! comprends-tu maintenant que je puisse pleurer celui qui part et sourire à ce qui vient !

Une teinte rose plus délicate que les teintes qui nuançaient l’horizon se répandit sur son visage.

Elle réfléchit quelques instants ; puis, comme ayant pris une grave résolution :

– L’enfant portera le nom de ma mère... de celle que j’aimais tant ; je l’appellerai Loïs. Cher petit, que n’est-il là déjà !... Il me semble le voir... Loïs !... le nom charmant ! Ô mon père, c’est là toute ma joie !... De devenir l’épouse du plus illustre seigneur, d’être désormais une dame ayant rang à la cour, ah ! tu sais que je n’y songe pas avec un mauvais plaisir ! Mais que mon enfant ait un nom... un père... et quel nom ! et quel père ! Oh ! de cela, vois-tu, je suis fière et heureuse comme jamais femme ne le fut !

Hélas ! la pauvre petite Jeanne de Piennes chez qui le sentiment maternel s’affirmait avec une si douce violence ! Qui savait quel avenir lui réservait la puissance même de ce sentiment !...

À ce moment, au loin, retentit un galop de cheval.

– Le voilà ! s’écria la jeune femme dans un élan de tout son être.

Ses yeux se fixèrent sur la porte qui allait livrer passage à son cher François.

Cette porte s’ouvrit. Jeanne, qui allait s’élancer, demeura pétrifiée, et un grand frisson glacial la parcourut : le frère de François parut.

Henri de Montmorency fit trois pas, s’arrêta devant elle, la tête couverte, sans s’incliner.

– Madame, dit-il, je suis porteur de nouvelles que j’ai juré de vous transmettre dès ce matin ; sans quoi vous ne me verriez pas ici, en pareil moment, à la place de celui que vous attendiez...

Jeanne demeura tremblante, pressentant un malheur.

Brusquement, Henri ajouta :

– François est parti cette nuit...

Elle laissa échapper un faible gémissement.

– Parti ? dit-elle timidement. Parti... mais, pour revenir bientôt, sans doute ?... aujourd’hui même, peut-être ?

– François ne reviendra pas !

Ceci fut dit avec la cruelle netteté d’une sentence de mort.

Jeanne chancela et porta ses deux mains à son sein palpitant. La pensée funeste que François l’abandonnait se présenta à elle. Ses yeux hagards se fixèrent sur Henri, qui poursuivit rapidement :

– La guerre se déchaîne. François a sollicité et obtenu l’honneur de se porter dans Thérouanne pour y arrêter l’armée de Charles Quint... Arrêter l’empereur avec une poignée de cavaliers, c’est vouloir mourir !... Je vous dois toute ma pensée, madame... la pensée de mon frère : pris malgré lui dans une inextricable situation, placé dans l’alternative de désavouer un mariage qu’il regrette ou d’encourir la disgrâce du connétable, François a choisi de tous les suicides le plus glorieux, mais aussi le plus sûr !

Jeanne devint aussi blanche que le cadavre de son père.

Un cri terrible jaillit de sa gorge. Elle s’abattit sur les genoux. Et, dans l’atroce douleur qui faisait bondir son cœur, dans la foudroyante catastrophe qui la terrassait, un mot, un seul, résuma, condensa tout son désespoir.

– Mon enfant !... mon pauvre enfant !...

Longtemps elle demeura ainsi prostrée, sanglotante, oubliant la présence d’Henri, oubliant son père mort, s’oubliant elle-même, ah ! surtout elle-même, cherchant à envisager, avec l’héroïque courage des mères, le malheur qui frappait l’enfant dès avant sa venue au monde.

Mère ! Dans cette heure de désespérance, elle ne fut qu’une mère. Et lorsqu’elle se releva, une telle résolution flamboyait sur son visage, une flamme de maternité si auguste rayonnait dans ses yeux, qu’Henri interdit, sombre, frémissant, recula.

– C’est bien, dit-elle. Où va le mari doit aller la femme. Ce soir, je partirai pour Thérouanne !...

– Partir ! vous ! gronda le frère de François. Allons donc ! vous n’y songez pas ! Traverser un pays envahi, des lignes ennemies !... vous n’arriveriez pas vivante !... Vous ne partirez pas !

– Qui m’en empêchera ? s’écria-t-elle avec une sorte d’exaltation.

– Moi ! fit Henri, bouleversé, la tête perdue devant cette femme qui lui apparaissait cent fois plus belle dans sa douleur.

Et brusquement, la passion l’emporta, l’affola, se déchaîna en lui.

Il saisit la jeune femme dans ses bras, l’étreignit convulsivement, et d’une voix ardente :

– Jeanne ! Jeanne ! Il est parti ! Il vous abandonne ! Trop lâche pour proclamer son amour, il ne vous aime donc pas ! Mais moi, moi, Jeanne ! je vous adore à en perdre la raison, à en braver le ciel et l’enfer, à poignarder mon père de mes mains, si mon père s’opposait à mon amour ! Jeanne ! ô Jeanne ! Que François meure donc de la mort des faibles puisqu’il n’a pas su vous garder ! Moi, je vous veux ! moi, je vous revendiquerai devant l’univers ! Ô Jeanne, un mot d’espoir ! ou plutôt, non, ne dites rien... un seul de vos regards sans colère me dira si je puis espérer... et s’il en est ainsi, le paradis dans l’âme, je m’éloignerai jusqu’à ce que vous me fassiez signe de venir... Et alors, je viendrai, plus humble que le chien qui rampe, plus fort que le lion qui garde sa lionne...

Il parlait à mots brefs, saccadés, hachés, s’exaltant, s’enivrant, envahi peu à peu par la violence de sa passion.

Jeanne l’entendait à peine. Toute sa volonté, toute sa force, elle les employait à se dégager de l’étreinte furieuse. Soudain, elle put s’arracher des bras de l’homme, qui s’arrêta haletant.

Alors, Jeanne, debout, amincie, agrandie, pour ainsi dire, par la tension de son être, jeta un long regard sur Henri, un regard terrible qui, de ses pieds, monta jusqu’à sa tête. Elle fit un pas. Son bras s’allongea. Son doigt toucha le front d’Henri. Et elle dit :

– Chapeau bas, monsieur. Sinon devant la femme, du moins devant la mort !

Henri tressaillit. Son regard trouble se posa un instant sur le cadavre, qu’il sembla apercevoir pour la première fois. D’un geste lent, il porta la main à son front, comme vaincu, comme pour se découvrir. Mais ce geste, il ne l’acheva pas. Son bras retomba. Ses yeux s’injectèrent de sang. Tout l’orgueil et toute la violence de sa race montèrent à son cerveau en une bouffée ardente. Et sa rage de se sentir dominé, de se comprendre si petit, fit explosion.

– Par la mort-diable ! savez-vous, madame, que je suis ici chez moi, et que seul, après mon père, j’ai le droit d’y demeurer couvert !

– Chez vous ! éclata la jeune femme sans comprendre.

– Chez moi ! Oui, chez moi ! L’arrêt du Parlement communiqué ici restitue Margency à notre maison, et je ne souffrirai pas qu’une vassale...

Il n’acheva pas. D’un bond, Jeanne avait couru à une cassette enfermant les papiers du mort, l’avait ouverte, avait déplié le premier parchemin qui s’offrait à elle, l’avait parcouru et, le laissant tomber, sa voix s’élevait, couvrant celle de Montmorency, appelant les serviteurs :

– Guillaume ! Jacques ! Toussaint ! Pierre ! venez tous ! entrez !... entrez tous !...

– Madame ! voulut interrompre Henri.

Les serviteurs en deuil étaient entrés et, avec eux, plusieurs paysans de Margency.

– Entrez tous, continuait Jeanne enfiévrée, soutenue par une étrange exaltation. Entrez tous ! Et apprenez la nouvelle : je ne suis plus ici chez moi !...

– Madame ! gronda Henri...

Jeanne saisit une main glacée du cadavre et la secoua.

– N’est-ce pas, mon père, que nous ne sommes plus ici chez nous ? N’est-ce pas qu’on nous chasse ? N’est-ce pas, père, que tu ne veux pas rester une minute de plus dans la maison de la race maudite ?... Allons, vous autres ! n’entendez-vous pas que le seigneur de Piennes n’est plus ici chez lui ! et qu’on chasse ce cadavre !... Dehors !... Dehors, vous dis-je !

Les joues brûlantes, les pommettes pourpres, les yeux en feu, la jeune femme courait d’un serviteur à l’autre, les poussait avec une force irrésistible, les plaçait autour du lit de camp... et, quand la manœuvre fut prête, elle fit un signe.

Huit hommes saisirent le lit, le soulevèrent sur leurs épaules, et les autres se formèrent en cortège, avec de sourdes malédictions, Jeanne marchant en tête !...

Henri, comme dans un cauchemar, vit le cadavre franchir la porte, puis Jeanne disparaître et, au loin, dans le village, il n’entendit plus qu’un sourd murmure d’imprécations...

Alors, violemment, il frappa le sol du pied, sortit, sauta sur son cheval et, furieusement, ventre à terre, il s’enfuit...

Jeanne, en arrivant chez la vieille nourrice où elle avait ordonné de porter le corps, tomba à la renverse, écrasée, anéantie, sans une larme, la force factice qui l’avait soutenue jusque-là soudain brisée.

Presque aussitôt, une fièvre intense se déclara ; elle perdit la connaissance des choses, et seul le délire témoigna qu’elle vivait encore.

*

Henri passa une nuit terrible, avec des accès de honte humiliée, des accès de fureur démente, et des crises de passion. Le lendemain, il retourna à Margency, prêt à tout, – peut-être à un meurtre.

Une nouvelle l’écrasa : Jeanne se mourait ! Son délire tomba.

Dès lors, il revint tous les jours rôder autour de la maison paysanne...

Cela dura des mois. Près d’une année s’écoula... une année atroce pendant laquelle sa passion s’exaspéra, pendant laquelle aussi il apprit tout à coup que Thérouanne avait succombé, que la place avait été rasée, que la garnison avait été passée au fil de l’épée, que François avait disparu !...

Disparu !...

Mort peut-être ?...

Il l’espéra ! Oui, dans l’âme de ce frère, germa, grandit et se fortifia l’abominable espoir...

François avait été tué : cela devait être !

Et il en eut l’irrévocable conviction le jour où quelques hommes d’armes exténués, amaigris, en lambeaux, passèrent par Montmorency et s’arrêtèrent au manoir.

Il les interrogea.

Ils racontèrent la prise de Thérouanne, la cité incendiée, rasée, le grand massacre de la garnison...

Quant au chef, quant à Montmorency, disparu !

On ne savait ce qu’il était devenu.

Et leur opinion se résuma très ferme.

– Mort !...

On l’avait vu un moment derrière une barricade que plus de trois mille assaillants attaquaient...

Et tranquille désormais, Henri se remit à rôder autour de la maison, attendant patiemment que Jeanne fût enfin guérie.

Un jour – onze mois après le départ de son frère ! – il aperçut enfin Jeanne dans le pauvre verger de la vieille nourrice. À la palpitation de son cœur, il comprit que l’amour était tout-puissant en lui.

Jeanne était en grand deuil.

De son père ? ou de François ?

Nul ne le savait...

Seulement, elle tenait dans ses bras un enfant qu’elle serrait passionnément sur son sein.

Henri s’en retourna lentement, combinant un plan.

Enfin, Jeanne était guérie ! Enfin, il allait pouvoir agir ! C’était simple : enlever la jeune femme et l’emmener de force au manoir, l’emporter comme les hommes primitifs devaient emporter, dans leurs bras velus, la femme choisie ! Le crime arrêté, étudié dans tous ses aspects, Henri se sentit plus calme qu’il ne l’avait jamais été depuis un an.

En arrivant dans la cour d’honneur, il vit un cavalier tout poudreux qui venait de mettre pied à terre.

Henri pâlit...

Pourquoi ?... Il n’eût su le dire...

Mais il lui sembla que cet homme avait une figure joyeuse, qu’il était porteur d’une nouvelle qu’il devait croire heureuse...

Et il n’osait l’interroger.

Mais à peine ce cavalier l’eut-il aperçu qu’il se dirigea vers lui et, d’une voix paisible, il dit en s’inclinant :

– Monseigneur François de Montmorency, délivré de sa captivité, sera, après-demain, dans le manoir de ses pères. Il m’a fait l’honneur de m’envoyer en avant pour prévenir de son arrivée son bien-aimé frère et toutes les personnes qui lui sont chères... Ce sont ses paroles expresses...

Henri devint livide ; dans un éclair, il entrevit son frère se dressant en justicier, le frappant du coup mortel.

Puis un afflux de sang empourpra son visage et fit ses lèvres toutes violettes. Il leva le poing au ciel et râla :

– Malédiction !

Puis il s’abattit tout d’une pièce, foudroyé, assommé comme un bœuf à l’abattoir...

V

Loïse

Pendant quatre mois, Jeanne avait lutté contre la mort. Dans la pauvre chambre de paysans où on l’avait couchée, elle se débattit des jours et des nuits contre la fièvre cérébrale qui devait ou la tuer ou la laisser folle, de l’avis de tous.

Elle ne mourut pas. Elle ne devint pas folle.

Au bout du quatrième mois, elle était hors de danger, et la fièvre avait disparu pour toujours.

Dans un grand lit, les yeux attachés aux poutres noircies par le temps, Jeanne passa alors de longues années dans un silence effrayant. Pourtant, quand elle était seule, elle prononçait tout bas de vagues paroles de tendresse, d’infinie tendresse, adressées à qui ?... Elle seule le savait !

La maladie, cependant, l’avait brisée. Une insurmontable faiblesse la clouait dans ce lit où elle avait tant souffert...

Deux autres mois s’écoulèrent ainsi.

Un matin d’automne, comme la fenêtre ouverte laissait entrer le soleil d’octobre, doux comme un adieu de l’été, Jeanne se sentit plus forte et voulut se lever.

La vieille nourrice l’habilla en pleurant de joie.

Une fois debout, Jeanne essaya d’aller jusqu’à la fenêtre dont la gaie clarté l’attirait.

Mais à peine eut-elle fait deux pas qu’elle porta vivement les mains à ses flancs en poussant un cri de détresse : la première douleur de l’enfantement venait de lui infliger cette redoutable morsure qui est le suprême avertissement de la Vie sortant de ses limbes.

La nourrice la coucha.

Bientôt des déchirements plus profonds se produisirent dans l’être de la jeune femme ; les douleurs se succédèrent plus violentes ; au bout de quelques heures, dans un dernier spasme de souffrance, elle crut qu’elle mourrait enfin...

Quand elle revint à elle, quand elle put soulever ses paupières alourdies, quand elle put regarder, un long frémissement de joie et d’amour la fit palpiter tout entière : là, tout contre elle, sur le même oreiller, ses deux poings minuscules solidement fermés, ses paupières closes, sa petite figure blanche comme du lait, rose comme une feuille de rose, ses lèvres entrouvertes par un faible vagissement, l’enfant, l’être tant espéré, tant adoré, l’enfant était là !...

– C’est une fille ! murmura la vieille nourrice avec ce sourire baigné de pleurs que les femmes ont devant le mystère de la naissance.

– Loïse ! balbutia Jeanne dans un souffle imperceptible.

Et avec l’étonnement infini, le ravissement extasié des jeunes mères, elle répéta :

– Ma fille... ma fille...

Elle tourna son visage vers l’enfant, n’osant le toucher, osant à peine bouger. Et souriante, bégayant des choses très douces, elle l’enveloppa de la caresse de son regard. Et tout à coup elle éclata en sanglots.

– Pauvre adorée... pauvre mignonne innocente... c’est donc vrai !... Tu n’auras pas de père !...

Alors, avec des précautions de douceur, Jeanne approcha ses lèvres du visage de sa fille. L’enfant vagissait délicatement. Et soudain, son poing s’ouvrit, sa main s’abattit sur la tête de la mère, ses doigts saisirent avec énergie une mèche des cheveux fins ; et, sous le baiser maternel, comme si elle fût sentie rassurée, la frêle enfant s’endormit subitement.

*

Loïse grandit en force et en beauté. Dès que ses traits commencèrent à se former, il fut évident que cette fillette serait un miracle de grâce et d’harmonie. Ses yeux bleus riaient : c’étaient des aurores de lumière ; sa bouche était un poème de gentillesse. Chacun de ses mouvements, chacun de ses gestes avait on ne sait quelle élégance exquise. Nulle qualification de beauté ne pouvait convenir à cet adorable bébé : elle était la beauté même.

Jeanne avait cessé de vivre en soi-même.

Si nous pouvons dire, sa vie s’était transportée dans la vie de l’enfant.

Chaque regard de la mère était une extase ; chacune de ses paroles, un acte d’adoration. Elle n’aima pas son enfant, elle l’idolâtra. Et lorsqu’elle entrouvrait son corsage pour présenter à la petite Loïse son sein blanc comme neige, délicatement veiné de bleu, une telle tendresse éclatait dans son geste, elle se donnait si bien tout entière, il y avait dans son attitude une telle fierté naïve, auguste, sublime, qu’un peintre de génie eût désespéré de pouvoir jamais traduire un pareil rayonnement.

Elle était la Maternité, comme Loïse était la Beauté.

Le soir seulement, à l’heure où l’enfant s’endormait sur son cœur, une main dans ses cheveux selon un geste qui lui était vite devenu familier, à cette heure-là seulement, Jeanne parvenait à détacher non pas son âme, mais sa pensée, de sa fille... et elle songeait à l’amant... à l’époux... au père !

François !... le cher amant !... l’homme à qui elle s’était donnée sans restriction, tout entière !...

Était-ce donc vrai qu’il était parti honteusement, sous un prétexte de guerre ?... Était-ce donc bien vrai qu’il l’avait abandonnée, qu’il ne reviendrait plus ?

Mort ! peut-être... Aucune nouvelle !... Rien !...

Ah ! comme dans ces heures silencieuses son cœur se déchirait cruellement.

Et l’enfant qui dormait, parfois se réveillait soudain sous la pluie tiède des larmes désespérées qui tombaient sur son front...

Alors Jeanne redevenait la mère. Alors elle refoulait sanglots, souvenirs, amour, et prenait dans ses bras l’enfant du malheur, l’enfant sans père, et de son chant infiniment doux, de sa mélopée maternelle, elle endormait la mignonne créature tant adorée, cette mélopée que les mères se transmettent d’âge en âge, qui est la même dans tous les pays, dans tous les temps, et dont le souvenir attendri accompagne l’homme jusqu’aux portes de la tombe :

– Do... do... l’enfant do... Ma petite Loïse chérie... ange aimé dont le sourire illumine l’enfer où se débat ta mère... chérubin descendu du ciel pour consoler la pauvre affligée... do... do... l’enfant do...

L’hiver se passa. Jeanne sortait rarement et ne s’éloignait jamais du jardin. Elle avait conservé une sourde terreur de sa dernière rencontre avec Henri de Montmorency, et elle tremblait à la seule pensée de se trouver devant lui...

Puis le printemps revint, très précoce.

En mars, Loïse allait vers son sixième mois – les premiers bourgeons éclatèrent, et tout redevint radieux dans l’univers, excepté dans le cœur de la pauvre abandonnée.

Un jour, vers la fin de ce mois de mars, la nourrice et son homme allèrent couper du bois dans la forêt. Car c’étaient de pauvres gens qui vivaient un peu du commun de la terre.

Jeanne se trouvait dans sa chambre, contemplant avec une inexprimable tendresse Loïse endormie sur le lit.

Cette chambre donnait sur le jardin, par une fenêtre à ce moment entrouverte.

Tout à coup, un bruit de pas se fit entendre dans la première pièce qui donnait sur la route, et une voix s’éleva, implorant la charité. Jeanne entra dans cette pièce, et voyant un moine quêteur qui tendait sa besace, coupa une miche de pain et la tendit en disant :

– Allez en paix, bon père. En d’autres temps, j’eusse fait mieux sans doute...

Le quêteur remercia en nasillant, combla Jeanne de bénédictions, et finalement se retira.

Alors Jeanne rentra dans sa chambre. Son premier regard fut pour le lit où reposait Loïse.

Et un cri horrible, un cri sans expression humaine, un cri de louve à qui on arrache ses petits, un cri de mère, enfin, jaillit de tout son être épouvanté :

Loïse avait disparu !

VI

Le retour du prisonnier

Avons-nous assez dit quel était l’amour passionné, exclusif, indomptable de la mère pour l’enfant ? A-t-on bien compris que pour Jeanne, Loïse, c’était l’univers, c’était la vie, c’était la foi impérissable, la raison d’être unique ? Cette adoration qui avait pris naissance aux temps où Loïse n’était encore qu’un espoir, s’était développée, nourrie d’elle-même, était devenue une tendresse emportée, l’inexprimable sixième sens qui envahit une femme et s’empare d’elle tout entière !

Ce ne fut pas de la douleur. Ce ne fut pas du désespoir. Jeanne chercha son enfant avec la fureur, avec l’irrésistible rage d’un être qui cherche sa vie. Pendant quatre heures, hagarde, échevelée, rugissante, effrayante à voir, elle battit les haies, les fourrés, se déchira, s’ensanglanta, sans une larme, pitoyable et tragique.

La pensée lui vint soudain que l’enfant était à la maison... elle bondit, arriva haletante...

Au milieu de la grande pièce, un homme était là, debout, livide, fatal...

Henri de Montmorency !

– Vous ! vous qui ne m’apparaissez qu’aux heures sinistres de ma vie !

D’un élan il fut sur elle, lui saisit les deux poignets, – et d’une voix basse, rauque, rapide :

– Vous cherchez votre fille ? Dites !... Oui ! vous la cherchez ! Eh bien, sachez ceci : votre fille, c’est moi qui l’ai ! Je l’ai prise ! Je la tiens ! Malheur à elle si vous ne m’écoutez !

– Toi ! hurla-t-elle. Toi, misérable félon ! Ah ! c’est toi qui m’as pris ma fille ! Eh bien, tu vas savoir de quoi une mère est capable.

D’une secousse furieuse, elle voulut se dégager, pour mordre, pour griffer, pour tuer ! il la maintint rudement.

– Tais-toi, gronda-t-il en lui meurtrissant les poignets. Écoute, écoute bien ! si tu veux la revoir...

La mère n’entendit que ce mot : la revoir ! Sa fureur se fondit. Elle se mit à supplier :

– La revoir ! Oh ! qu’avez-vous dit ! La revoir !... Dites ! oh ! redites, par pitié ! j’embrasserai vos genoux, je baiserai la trace de vos pas ! Je serai votre servante ! La revoir ! vous avez bien dit cela ?... Ma fille ! Mon enfant ! Rends-moi mon enfant !...

– Écoute, te dis-je !... Ta fille, à cette minute, est aux mains d’un homme à moi. Un homme ? Un tigre, si je veux, un esclave ! Nous avons convenu ceci : écoute, ne bouge pas !... Voici ce qui est convenu : Que je m’approche de cette fenêtre, que je lève ma toque en l’air, et l’homme tu entends bien ? l’homme prendra sa dague et l’enfoncera dans la gorge de l’enfant... Bouge, maintenant !...

Il la lâcha et se croisa les bras.

Elle tomba à genoux, et de son front heurta la terre battue, voulant crier grâce, ne pouvant pas, élevant seulement ses mains en signe de détresse et de soumission...

– Relève-toi ! gronda-t-il.

Elle obéit promptement, et toujours avec un geste affreux des mains tendues, suppliantes – balbutiantes, si nous osons dire, car à de certains moments tragiques, le geste parle.

– Es-tu décidée à obéir ? reprit le fauve.

Elle fit oui, de la tête, démente, pantelante, terrible et sublime...

– Écoute, maintenant, François... mon frère... Eh bien, il arrive !... Tu entends ? Ici, devant toi, je vais lui parler... Si tu ne dis pas que je mens, si tu te tais... ce soir ta fille est dans tes bras... Si tu dis un seul mot, je lève la toque... ta fille meurt !... Regarde, regarde... Voici François qui vient...

Sur la route de Montmorency, un tourbillon de poussière accourait, comme poussé par une rafale... et de ce tourbillon sortait une voix frénétique :

– Jeanne, Jeanne... C’est moi. Me voici !

– François ! François ! hurla Jeanne délirante. À moi ! À moi !

D’un pas d’une tranquillité féroce, Henri se rapprocha de la fenêtre et gronda :

– C’est donc toi qui auras tué ta fille !

– Grâce ! Grâce ! Je me tais ! J’obéis !

À cette seconde, François de Montmorency poussa violemment la porte et, haletant d’émotion, ivre de joie et d’amour, s’arrêta chancelant, tendit les bras, murmurant :

– Jeanne !... Ma bien-aimée !

*

Oui, c’était François de Montmorency que bien des gens et le connétable lui-même, avaient cru mort et qui reparaissait après une captivité de plusieurs mois.

François, parti avec deux mille cavaliers, était arrivé dans Thérouanne avec neuf cents de ses hommes d’armes : le reste était tombé en route.

Il était temps ! le soir même de son arrivée, un corps d’armée allemand et espagnol investissait la place et commençait aussitôt ses mines. Dès le surlendemain, le premier assaut fut donné : c’est là que périt d’Essé, l’un des anciens compagnons d’armes et de plaisir de François Ier.

Électrisés par le fils aîné du connétable, la garnison et les habitants de Thérouanne se défendirent deux mois avec l’énergie du désespoir. Cette poignée d’hommes, dans une cité détruite par les bombardements, parmi les ruines fumantes, repoussa quatorze assauts successifs.