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Dans les années 60, l'archéologue Grigori Burov découvre, entre l'Oural et le lac Ladoga, des fragments de skis et de patins de traîneaux de plus de 9 000 ans. La découverte, longtemps passée inaperçue, remet en cause l'hypothèse plus que centenaire de l'origine sibérienne du ski. Ce livre est une sorte d'enquête scientifique à la recherche de tous les éléments climatologiques, archéologiques, linguistiques et génétiques permettant de retracer l'histoire du ski à travers celle des peuples du Nord de l'Eurasie. Il a reçu le Ullr Award, prix décerné par l'ISHA (International Ski History Association).
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Seitenzahl: 571
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Remerciements
Introduction
Préface
Avertissement au lecteur
Les racines de l’artisanat du ski
Le travail du bois
L’usage du feu
Le traitement des peaux
Les colles
Première Partie • De la préhistoire à l’âge du Fer
Deuxième partie • En Europe, du Ier au XVIIIe siècle et en Asie, du Ier au XVe
Troisième partie • En Sibérie entre 1500 et 2000
Quatrième partie· Le berceau du ski
ANNEXE • Contretype des skis de Kalvträsk. Essais de comportement sur neige
Bibliographie
Webographie
Communications personnelles
Ayant abordé l’écriture de ce livre avec ma seule compétence d’ingénieur et de skieur et un bagage assez léger dans le domaine de la préhistoire, je dois beaucoup à de nombreuses personnes.
En premier lieu Pierre Bintz, Maître de Conférence Honoraire, qui, dès l'abord, m’a vivement encouragé à m’engager, a guidé ma démarche, établi des contacts, une fois le travail accompli, a accepté d’en faire la préface. J’ai, au passage, une pensée pour Aldo Silanolli, solide compagnon de spéléologie, qui me l’a fait connaître et m’a mis ensuite en relation avec René Desbrosse, autre préhistorien grâce à qui j’ai pu avoir un accès direct à de nombreux collègues de pays étrangers. Je remercie tous les scientifiques, archéologues, linguistes, généticiens, qui ont eu la gentillesse de m’aider soit en répondant à mes questions, soit en me fournissant des documents et parfois les adresses d’autres spécialistes des sujets qui m’intéressaient : Aimé Bocquet, Christophe Cupillard, Francine David, Marianna Devlet, Henri-Paul Francfort, Tatyana Goltsova, Yan Axel Gomez Coutouly, Sharon Gonen, Janusz Kozlowski, Stefan Kozlowski, Jean-Loïc Le Quellec, Martin Oliva, Ludmilla Osipova, Marcel Otte, Marylène Patou-Mathis, Pierre Pétrequin, Vladimir Pitulko, Väino Poikalainen, Estella Poloni, Tuija Rankama, Vadim Ranov, André Rigaud, Jean Georges Rozoy, Merritt Ruhlen, Dominique Samson-Normand de Chambourg, Hannu Takala, Christian Vallet, Ola Volkova, Marie Vourc’h, Marek Zvelebil.
J’ai une reconnaissance particulière pour Patrick Plumet dont le livre Peuples du Grand Nord a été un guide précieux, et pour sa gentillesse alors que je l’accablais de questions et, bien sûr, pour Grigori Burov, protagoniste de la refondation des origines du ski.
J’ai cherché, en 2001, à faire le point sur les connaissances de l’histoire du ski en rencontrant les experts des musées du ski de Umeå et Holmenkollen. Je dois à Lars Holstein, conservateur du premier musée, un rapport très documenté qui a été une base de travail particulièrement utile. Je remercie également Karin Berg, Rune Flaten et Kenneth Åström pour les longs entretiens qu’ils m’ont accordés, leurs conseils et la très riche documentation qu’ils m’ont remise. Merci aussi à l’historien saami Hartwig Birkely qui a répondu de façon détaillée à mes questions. Je suis reconnaissant à Vladimir Groussman, Valentina Gorbatcheva et Natalya Prokopyeva pour leur accueil au musée ethnologique de St. Petersbourg ainsi qu’à notre excellent interprète Dmitry Smirnov. Merci aussi à Ouliana Danilova du musée de Esso au Kamtchatka et Suvi Kuisma du musée de Lahti qui m’ont aidé à compléter mes informations.
Je suis redevable à Jon Vegard Lunde de la recherche et de la traduction de documents norvégiens, en particulier du livre de Hartvig Birkely sur les Saami et le ski. Il a aussi relu mon manuscrit et corrigé les erreurs de transcription de sa langue en français. J’ai beaucoup appris grâce à lui.
Je dois beaucoup à ma cousine Jacqueline Pissard-Koumanov pour son travail de recherche documentaire et de traduction des versions russes des textes anciens de langue arabe et de tous les documents russes dont je me suis servi, touchant à l’archéologie ou au ski. D’une certaine manière, je lui dois une bonne partie de mon livre.
Je veux aussi remercier les amis qui m’ont aidé à trouver des documents en France ou à l’étranger et en ont traduit des passages, Bianca Fraix, Yann Martin, Maud Melin, Valdimar Ornolfsson, Christine Rossi, Richard Spanner et Albert Wellenreuther et, pour leurs dessins et photos, Trond Sverre Kristiansen, Ingrid Lowzow et Paul Tchourakov.
Un grand merci à Gilles De Broucker pour les photos et les informations de terrain qui m’ont permis de mieux cerner les particularités des skis de Sibérie occidentale. Merci aussi à Alexey Golovinov, notre guide et interprète pendant deux séjours assez rudes en hiver en Sibérie méridionale, au côté d’éleveurs de rennes, de chasseurs et de paysans avec qui c’était un plaisir, visiblement partagé, de parler de ski.
Enfin je dois exprimer toute ma reconnaissance à ma famille et aux amis qui m’ont aidé et soutenu sans défaillance pendant les deux décennies qu’aura duré la préparation de ce livre ; ma femme Marie, mon frère Roger, mes filles Anne, Marion et leurs conjoints, Bruno Radisson et en particulier Carl Pezin qui a réalisé la maquette de ce livre et sauvé bon nombre d’illustrations de piètre qualité. Mon neveu Guillaume Woehrlé y a aussi contribué. Parmi les très nombreux amis, je citerai plus spécialement Odette et Jean-Louis Bernezat, Bernard Germain, Simone et Paul Keller, Jean-Luc Koenig, Joël Lanco qui m’a aidé à fabriquer une copie des skis de Kalvträsk, Maguy Cristini, Roger Gariod, Alain L’Évêque, Casimir Martin-Lefèvre, Claude Salessy, Edmond Tournier, qui m’ont donné des conseils sur le manuscrit, Pierre Thomas auteur de l’ultime correction et Hubert Odier qui m’a conseillé dans les démarches auprès des éditeurs.
Le ski d’aujourd’hui, l’engin et son emploi, est l’aboutissement d’une histoire vieille de dix mille ans qui a commencé à la fin de l’ère glaciaire entre la Baltique et l’Oural. La langue des hommes qui l’ont inventé était de la même famille que celles des Saami, des Finlandais et des Estoniens. Quelques millénaires plus tard, leurs descendants l’ont apporté en Sibérie méridionale d’où il s’est répandu en se substituant à la raquette à neige.
L’existence de peuples skieurs est rapportée dans les textes historiques chinois et européens datant de deux mille ans mais la possibilité de se déplacer en glissant sur la neige plutôt qu’en marchant en s’y enfonçant était si étrangère à l’expérience que les mots manquaient aux premiers témoins. Il y une centaine d’années, le mot norvégien ski était encore traduit par patin en France et chaussure à neige en Allemagne.
Mon intention initiale était de combler un vide en écrivant une histoire du développement récent du matériel, et des techniques gestuelles qui en sont le corollaire. Le recensement des livres sur le ski m’a montré qu’ils sont rares, qu’ils ne disent pratiquement rien sur ce qui s’est passé au cours des temps préhistoriques et rien sur les peuples skieurs de Sibérie. Encore un vide à combler qui m’a conduit à la rédaction d’une histoire complète du ski. Il en a résulté un ouvrage de 600 pages, dont la publication est prévue en deux volumes. Ce premier livre raconte l’histoire du ski et des peuples skieurs depuis les origines jusqu’à la période précédant l’apparition du sport.
En l’absence d’informations sur l’invention du ski, à part l’hypothèse fragile et ancienne d’un berceau sibérien, j’ai commencé mes recherches au stade de l’arrivée de l’Homme moderne en Europe et en Sibérie, il y a 45 000 ans. Les variations climatiques et leurs conséquences sur la végétation, la faune et les hommes ont entraîné la rencontre dans le nord-est de l’Europe de chasseurs mésolithiques et l’invention des traîneaux à neige et des skis. La découverte au début des années 1960 de skis vieux de 9 200 ans et de 8 000 ans par l’archéologue ukrainien Grigori Burov, constitue un point de repère capital et isolé puisque les suivants ont 5 000 ans. Les gravures rupestres de Carélie et de Norvège et les skis fossilisés dans les tourbières de Finlande, Norvège et Suède témoignent de la suite de l’histoire du ski dans l’extrême nord de l’Europe. Elle se décline à travers la chasse puis l’élevage du renne avec les Saami, le transport de marchandises entre la zone subarctique et la Méditerranée avec les Vikings suédois, et finalement les opérations militaires en Scandinavie et en Russie.
Dans l’immense Sibérie, les seuls témoins anciens du ski sont les gravures rupestres et le nom que les Évenkes et les peuples du même groupe linguistique donnent au ski, presque identique à celui employé en Finlande. Il semble que les Évenkes aient été les premiers Sibériens à adopter le ski, apporté par un peuple de langue finnoise en migration depuis le nord-est de l’Europe, il y a peut-être 5 000 ans. Ces skis, de facture ancienne, sont restés inchangés jusqu’à aujourd’hui, sauf en Sibérie occidentale où ont été développés des systèmes d’attaches et des formes singulières. La conquête de la Sibérie par les Russes entre 1500 et 1700 a été la première étape de le découverte par le reste du Monde des nombreux peuples qui y vivaient, différents par la langue et la génétique, mais semblables par le mode de vie, basé sur la chasse, la pêche et la cueillette.
Plus qu’un objet utilitaire le ski est devenu aujourd’hui un objet emblématique des loisirs d’hiver et des grands espaces enneigés. Cet ouvrage est l’occasion de jeter un regard rétrospectif sur les origines et les évolutions de ce moyen de déplacement, vital pour les populations habitant les grands espaces du nord de l’Europe. L’originalité et la nouveauté de cet ouvrage réside dans la recherche des héritages préhistoriques et historiques, aspects rarement abordés dans les livres sur l’histoire du ski.
Lorsque j’ai été sollicité par Maurice Woehrlé pour écrire cette préface je me suis d’abord inquiété et interrogé sur ce choix en raison de mon manque de compétence dans le domaine des recherches concernées par cet ouvrage. Ma contribution n’est donc pas celle d’un spécialiste mais d’un ami ayant certaines connaissances autour des questions archéologiques et chronologiques évoquées dans ce volume. Par ailleurs la pratique du ski m’est suffisamment familière pour me permettre de comprendre et ressentir les motivations des inventeurs et premiers utilisateurs du ski.
Le ski est né dans une des régions les plus inhospitalières de la planète, le Grand Nord, qui fait partie des mythes qui composent la pensée des peuples. Ainsi cette histoire du ski est abordée non seulement sous l’angle des évolutions et perfectionnements techniques mais également sous l’angle ethnographique qui seul permet de saisir l’importance du ski dans la vie quotidienne des peuples du Grand Nord.
Véritable encyclopédie, ce livre retrace l’histoire de tous les moyens de déplacement sur la neige, notamment du ski mais aussi du traineau et des raquettes utilisés au gré des milieux, des climats, des régions et des peuples. Traîneaux et raquettes sont succinctement évoqués dans la mesure où leur histoire côtoie et éclaire celle des skis.
En quête des origines et de la diffusion du ski, Maurice Woehrlé s’est appuyé sur une documentation abondante et diversifiée dont il fait une présentation claire et critique. Ainsi il fait appel aux données archéologiques telles les objets fossiles mis au jour dans les tourbières, les gravures rupestres mais aussi, pour les périodes plus récentes, les textes et récits, les gravures, les données ethnographiques. Il a également effectué un travail de terrain en allant sur place comprendre les pratiques du ski auprès des populations du sud de la Sibérie. Cette histoire du ski ouvre ainsi de larges horizons sur la vie et les coutumes des peuples nordiques de Scandinavie et de la Sibérie. On comprend ainsi que l’évolution du ski est étroitement dépendante de la vie économique des populations de chasseurs de renne de la Préhistoire et plus tard des éleveurs pour lesquels le ski est l’outil indispensable dans la conduite des troupeaux de rennes.
Dans une première partie Maurice Woehrlé nous présente d’abord le contexte des cultures se rattachant au Paléolithique supérieur et final en Europe occidentale et sub-arctique de la période glaciaire würmienne et postglaciaire qui a vu naître le ski. Une importante partie est consacrée à l’apparition des plus vieux skis découverts à Vis remontant autour de 7 000 ans avant notre ère. De nombreuses gravures rupestres viennent étayer ces découvertes. Puis du Mésolithique à l’Age du Fer le ski connaît différents perfectionnements techniques, dont certains ont perduré jusqu’aux périodes historiques.
Dans une deuxième partie, consacrée aux périodes historiques, on entre dans l’histoire du ski proprement dite. Les témoignages sont fondés sur les données archéologiques mais surtout sur les archives littéraires, en grande partie grâce aux auteurs de culture latine, également linguistiques, iconographiques et ethnographiques. Les skis contribuent alors au développement des échanges commerciaux à courtes et longues distances. La facture et la décoration des skis de l’époque suggèrent même un certain enrichissement des populations.
Une troisième partie est plus spécialement consacrée à la Sibérie qui apparait dans l’histoire avec la conquête russe vers 1500. Cette partie est surtout ethnologique car elle porte sur des peuples très largement inconnus. La documentation sur les skis est retreinte faute de skis fossiles. Elle s’appuie essentiellement sur des écrits et une abondante iconographie. On apprend ainsi que les skis de Sibérie occidentale se distinguent de tous les autres par la forme singulière de leur repose-pied.
La quatrième partie propose, en guise de synthèse, une nouvelle hypothèse sur les origines du ski, question rarement abordée par les historiens du ski. Maurice Woehrlé montre comment l’invention du ski a bénéficié d’un concours de circonstances exceptionnel. Les changements d’environnements liés aux fluctuations climatiques, les modes de subsistance basés sur les hardes de rennes en perpétuels déplacements, l’existence de vastes plaines inondées en été et couvertes de glace et de neige en hiver ont forcé les chasseurs à devenir très mobiles et créatifs. L’engin a été surtout perfectionné et diversifié chez les Saami, en Baltique orientale. Il a pénétré en Sibérie méridionale où sa diffusion s’est effectuée en substitution à l’emploi des raquettes à neige. Relativement lente elle n’a atteint le nord-est de la Sibérie qu’au siècle dernier. Cette hypothèse, qui s’oppose à l’idée généralement admise d’une origine sibérienne du ski, s’appuie sur des arguments très convaincants.
Riche d’une expérience dans la pratique et la conception technique du ski, Maurice Woehrlé est la personne qualifiée pour écrire cette histoire du ski. Après un passage au Centre d’Études Nucléaires de Grenoble il entre en 1962 chez Rossignol où il dirige le service Recherche et Développement et crée un laboratoire d’essais. Il met au point de nouveaux modèles de skis et lance des programmes de recherches sur le comportement des skis en collaboration avec les Universités de Grenoble et de Lyon. Il entre ensuite chez Fibre et Mica, une branche Matériaux Composites d’Alsthom, en 1989.
Son expérience dans la pratique du ski est également riche et diversifiée. Il participe aux compétitions de ski alpin au niveau fédéral, national et international universitaire. Il est entraîneur au Grenoble Université Club lors de la mise au point de l’enseignement de la méthode de ski dite « Technique moderne ». Il a également pratiqué l’alpinisme et la spéléologie qui lui donna l’occasion de rencontrer un ami commun, Aldo Silanolli, au cours de l’expédition de 1956 au Gouffre Berger, en Vercors.
Au-delà d’un public de connaisseurs et de pratiquants du ski, cet ouvrage est destiné à un large public, curieux de plonger dans l’Histoire du ski et des peuples nordiques.
Pierre Bintz
Géo-archéologue
Docteur d’état
Président de l’Association pour la Valorisation et la Diffusion de la Préhistoire Alpine
Les sources
Une grande partie des informations contenues dans ce livre proviennent de documents inconnus du public et même des initiés de l’histoire du ski. J’ai choisi d’indiquer mes sources tout au long du texte par le nom des auteurs des documents où je les ai trouvées. Leur intitulé complet est donné dans la bibliographie.
Les dates
Dans les publications scientifiques, l’expression des dates de la préhistoire est codifiée. Les chiffres sont suivis des mentions BP ou calBP. Les initiales BP signifient Before Present (Avant le Présent), ce dernier étant par convention fixé à l’année 1950. La mention calBP indique que la datation a été faite par le radiocarbone et qu’elle a été calibrée, c’est à dire corrigée des variations passées du taux de radiocarbone dans l’atmosphère. Elle est alors transposable, avec un certain degré de confiance, en date av. J.-C. C’est l’option prise dans ce livre. Pour ce faire j’ai employé le tableau de correspondance Atmospheric data de Reimer et al (2004) que je dois à Philippe Galet, du Centre de Datation par le Radiocarbone, CNRS-Université Lyon 1.
Désignation des peuples
La transcription en langue française des noms de certains peuples n’est pas toujours fixée par l’usage. C’est notamment le cas de certains peuples pratiquement inconnus de Sibérie. J’ai dû faire des choix sur la façon de les écrire et sur leur déclinaison ou non au singulier/ pluriel et au masculin/féminin. D’autre part, je ne parle pas de Lapons, un nom qui leur a été donné dans le passé par les Finlandais et qu’ils réfutent, mais de Saami. Parmi les différentes façons de le transcrire, j’ai choisi celle qui se rapproche phonétiquement le plus de celle des Norvégiens, avec un « a » long. Pour suivre les règles en usage, j’ai conservé lapon (leur langue) et Laponie (leur pays).
Les restes des premiers skis actuellement répertoriés ont plus de 9 000 ans. Les procédés employés pour les confectionner ont des origines encore plus lointaines, certains existaient même avant que n’apparaisse l’Homme moderne1.
Localisés au Maroc, les plus anciens spécimens de nos ancêtres sont datés de plus de 300 000 ans (Hublin) tandis que les plus vieilles preuves de leur sortie d’Afrique, trouvées au Proche-Orient, ont environ 100 000 ans. Leurs traces les plus éloignées géographiquement sont à Bornéo et en Australie où elles remontent à environ 50 000 ans. À cette époque l’Europe était encore habitée par l’homme de Neandertal dont la lignée était présente, dans sa forme primitive, il y a au moins 450 000 ans, et avec ses traits définitifs il y a 200 000 ans. Ayant disparu il y a 30 000 ans, elle a connu les ères glaciaires de Mindel, de Riss et la première phase de celle de Würm.
Même au plus bas des niveaux marins, l’Australie est toujours restée une île, comme le montre le particularisme de sa faune de marsupiaux. Les vestiges de présence humaine qu’elle recèle prouvent que nos lointains ancêtres savaient construire, il y a 50 millénaires, des embarcations permettant des traversées de l’ordre de 100 km. On n’en connaît pas le type, mais quel qu’il ait été, leur réalisation suppose de solides compétences artisanales.
Parmi les productions maîtrisées par l’Homme moderne ayant un rapport avec l’invention ultérieure des skis il y a l’abattage des arbres, le débitage du bois en planches, l’utilisation technique du feu, le traitement des peaux et le collage.
Homo erectus aurait travaillé le bois avec des haches de pierre il y a 1,4 million d’années à West Natron en Tanzanie (Morton). Un fragment de planche polie à la main a été mis au jour en Israël, dans la partie septentrionale du rift de la mer Morte. Il remonte à une période comprise entre 750 000 ans et 240 000 ans. C’est la plus ancienne planche connue (Goren-Inbar).
Des javelots en bois de pin, longs de deux mètres, ont été découverts dans une mine de lignite à ciel ouvert, à Schöningen, en Allemagne. Au moment où ils ont été déposés, l’endroit était une tourbière. Leur âge est estimé à environ 400 000 ans (Bosinski). A cette époque, l’Europe était habitée par des Homo erectus en cours d’évolution vers l’Homme de Neandertal.
La confection des planches commençait par l’éclatement d’une bille de bois en deux parties. L’une des deux façons de faire consistait à pratiquer des entailles longitudinales diamétralement opposées, et à enfoncer des coins dans chacune d’elles. Selon l’autre méthode, une seule entaille était effectuée à une des extrémités de la bille de bois, entaille dans laquelle on enfonçait progressivement une lame qui la partageait en deux. Les faces de séparation étaient en principe plus régulières que dans le cas précédent. Les planches étaient ensuite obtenues soit par le second procédé soit en enlevant le bois en excès à la hache ou à l’herminette2.
Ces procédés nécessitent des arbres bien droits, sans torsion et presque sans noeuds, ce qui peut être obtenu en coupant les branches basses dès qu’elles ne sont plus nécessaires à leur croissance. Dans les planches extraites par éclatement, les fibres du bois ne sont pas coupées contrairement à celles de scieries. Leur résistance mécanique et leur étanchéité à l’eau sont donc meilleures. Les douves des tonneaux et les tuiles en bois (bardeaux, tavaillons) sont réalisées par ce procédé.
Les preuves d’un travail systématique du bois en vue de l’obtention de planches apparaissent au Mésolithique moyen, il y a environ 10 000 ans, à peu près partout en Europe occidentale, avec les premiers coins en bois, en os ou en bois de cerf. Exactement à la même époque, des haches-marteaux en bois de cerf, utilisables pour abattre des arbres et refendre le bois, et dont l’efficacité a été démontrée par expérimentation, sont partout représentées dans les habitats entre la Pologne, le Danemark et la Suisse (Pétrequin).
La forme des skis est caractérisée en premier lieu par leur spatule. Elle s’obtenait en cintrant le bois. Pour que la courbure soit permanente, il faut au préalable ramollir thermiquement les composants. C’est là que se situe le rapport du ski avec le feu.
CINTRAGE DU BOIS MASSIF
Les composants du bois, lignine, cellulose et hémicelluloses, sont des polymères naturels et ils ont un comportement analogue à celui des matières plastiques au-delà d’une certaine température. L’humidité favorise la plastification du bois. Les conditions de cintrage sont comprises entre 110 °C et 140 °C pour un taux d’humidité de 80 % à 100 % (Navi et Heger). Dans cette opération, l’essentiel des déformations internes se situe dans les cellules situées du côté concave. L’examen au microscope électronique des fibres comprimées lors du cintrage révèle que la paroi cellulaire est « froissée » et ressemble à un accordéon à moitié fermé, bien qu’aucune rupture visible ne se soit produite (Seigneur et Baraduc). Ce sont elles qui maintiennent la forme cintrée après que le refroidissement ait figé leur forme. Ceci explique pourquoi c’est la future face concave des pièces à courber qui est exposée à la source de chaleur quand on opère à sec. Lorsque la préparation au cintrage est faite à l’eau bouillante, la température atteinte n’est pas suffisante pour assurer un cintre irréversible. Ainsi la courbure des spatules des skis extraits du sol ne présume en rien de ce qu’elle était initialement. La déformation des cellules est en partie réparée quand le bois reprend de l’humidité, ce qui a pour effet de redresser plus ou moins la pièce.
On peut également « ramollir » le bois en l’imprégnant d’urée. C’est ce que faisaient les paysans quand ils mettaient les pièces de bois à courber dans les tas de fumier, avant de les faire sécher en forme dans le four à pain.
Dès la Période glaciaire de Mindel (480 000-430 000 ans) certains groupes humains entretenaient déjà des foyers dans leurs lieux d’habitat. Par la suite, l’utilisation du feu devint progressivement plus fréquente, jusqu’à être attestée avec une régularité presque sans défaut sur les sols d’habitat du Paléolithique supérieur3 (Perles).
Des pointes de flèche ou de lance, en pierres finement taillées, ont été découvertes en Afrique du Sud, dans la grotte de Blombos. La roche employée, du silcrète4, est généralement difficile à tailler aussi finement. Une expérimentation a montré que l’état cristallin devait être modifié au préalable par un cycle thermique particulier : montée lente en température, palier à 350 °C, refroidissement lent. Le procédé consistait à mettre l’ébauche dans un trou, le remplir de sable et faire du feu dessus. Ces pointes pourraient indiquer que les hommes modernes étaient déjà capables d’utiliser régulièrement le feu de façon raisonnée depuis 72 000 ans. (Marean).
L’étude des traces d’usure des outils en pierre et en os des Néandertaliens montre qu’ils travaillaient, entre autres, les peaux fraîches et les peaux sèches, ce qui fait supposer le montage de tentes, la confection de couvertures et de vêtements. Aujourd’hui encore, les maroquiniers de luxe utilisent des lissoirs en os sur le modèle de ceux trouvés sur les sites de l’abri Peyrony et du Pech-de-l’Azé en Dordogne, datés de 50 000 ans. Par l’usure des outils, on sait aussi qu’ils coupaient, ébranchaient et rabotaient le bois (Patou-Mathis).
Le tannage des peaux animales par Homo erectus est attesté à 1 million d’années à Swartkrans en Afrique du Sud (Morton). Le tanin (l’acide tannique provenant de l’écorce de chêne, de châtaignier ou de saule), rend les peaux imputrescibles par ses propriétés antiseptiques et plus résistantes par son action sur le collagène. L’ocre et l’urine aussi, d’où leur usage pour la conservation des peaux.
Les colles préhistoriques qui ont été retrouvées sont des sortes de mastics qui ont servi à fixer des pointes sur des hampes de lance ou de flèche, des outils en pierre sur leurs supports ou à confectionner des poignées de couteaux. Les plus anciennes sont le bitume et la bétuline.
Le bitume naturel est une substance très visqueuse à la température ambiante, de couleur noire, qui provient du pétrole parvenu à l’air libre et ayant perdu au cours du temps ses éléments les plus légers. Il peut aussi se présenter sous forme de filons en sous-sol. Il était utilisé au Proche-Orient et l’était encore jusqu’à une période récente. Des outils en pierre portant des traces de bitume et datés de 70 000 ans ont été trouvés en Syrie. (Boëda).
Fig. 1 - Les deux poignards emmanchés du lac de Paladru.Les emmanchements collés à la bétuline ont résisté à 4 000 ans d'immersion. (A. Bocquet - Études Préhistoriques No 9, 1974).
La bétuline ou brai de bouleau est un goudron végétal obtenu en chauffant (distillation) de l’écorce de cet arbre. Elle était utilisée en Europe par l’Homme de Neandertal il y a plus de 40 000 ans comme l’a montré l’analyse chimique de petits agrégats noirs et informes retrouvés sur le site paléolithique de Königsaue, en Allemagne. Le même matériau a ensuite été utilisé au Néolithique, il y a environ 6 000 ans pour emmancher des pointes de flèches, réparer des céramiques et, plus tard, pour imperméabiliser des récipients ou calfater des bateaux (Gay et Regert). Deux poignards âgés de 4 000 ans environ, trouvés encore emmanchés dans les sédiments du lac de Paladru (en Dauphiné), montrent que la bétuline est une colle qui résiste à l’eau.
On peut liquéfier le brai en le chauffant, mais il durcit très vite en se refroidissant, un peu comme la cire, surtout s’il est déposé en couche mince. Fixer une peau sur la semelle d’un ski avec de la bétuline paraît possible, mais il faudrait sans doute opérer centimètre par centimètre (Bocquet, 2011).
En revanche, les colles de gélatine sont assez fluides pour encoller facilement des peaux. Elles ont probablement été employées depuis la plus haute Antiquité mais il en reste peu ou pas de traces car elles ne se conservent pas au cours des années, d’autant plus qu’elles sont très prisées par beaucoup d’animaux (limaces et autres gastéropodes).
Elles étaient obtenues en faisant bouillir dans l’eau des débris d’os, des morceaux de peaux, des tendons, des cartilages de poissons pour en extraire le collagène (Gaillard et Vallet). Ce sont les « colles fortes » des ébénistes. Bien que les Préhistoriques aient été capables de faire bouillir de l’eau dans des récipients de peau, en les tenant à distance suffisante des braises ou en immergeant des galets chauffés au rouge, la fabrication de telles colles est peu probable avant l’apparition de la poterie. Les premières céramiques entre Volga et Oural sont maintenant datées de 9 000 ans environ. Les colles de gélatine ont l’inconvénient d’être sensibles à l’humidité, cependant, en Sibérie où l’atmosphère et la neige sont extrêmement sèches en hiver, les Évènes fixaient encore récemment les peaux sur les skis avec de la colle de poisson (Danilova).
1 « Homme moderne » est le terme employé pour désigner les hommes préhistoriques semblables à nous au plan anatomique. Cette dénomination tend à remplacer celles d’Homo sapiens – sapiens et de Cro-Magnon.
2 La lame de l’herminette est perpendiculaire au manche, comme celle des pioches.
3 Le Paléolithique supérieur est l’ensemble des cultures d’Homo sapiens. Il se situe dans le temps approximativemententre 40 000 ans et 10 000 ans avant le présent.
4 Le silcrète est un conglomérat de grains fins cimentés par de la silice.
La préhistoire, par définition, s'arrête à l'apparition de l'écriture. Dans la partie septentrionale de l'Eurasie, elle se prolonge jusqu'à l'aube de notre ère. Elle nous intéresse à partir du moment où l'Homme moderne a commencé à se déployer en Europe et en Sibérie, il y a environ 45 000 ans. C'était au cours de la dernière glaciation mais dans une phase intermédiaire de relatif adoucissement du climat.
Le retour du grand froid, dont le pic se situe il y a 25 000 ans, chassa les animaux et les hommes vers le Sud. En Europe, l'extension de la calotte glaciaire finno-scandinave jusqu'à la latitude de Varsovie les obligea à se réfugier les uns dans la région franco-cantabrique et les autres au nord de la mer Noire. Ils vécurent séparés pendant plusieurs millénaires
Le radoucissement climatique postglaciaire entraîna partout la recolonisation des territoires du Nord. En Europe, des groupes venant des deux refuges se rencontrèrent en Baltique orientale. Des skis de 9 000 ans ont été trouvés dans cette région qui est très vraisemblablement à la fois le berceau du ski et le pays d'origine des ancêtres des Saami. On a trouvé des marqueurs typiques des Basques dans le patrimoine génétique de ces derniers.
Entre 10 000 av. J.-C. et le début de notre ère on compte treize skis fossiles datés au radiocarbone et une vingtaine de gravures rupestres représentant des skieurs en Finno-Scandinavie. Plus de neuf sites de gravures prouvent que le ski était également connu en Sibérie.
Les plus anciens des skis trouvés en Finno-Scandinavie ont environ 5 000 et 3 000 ans. Ces derniers, contemporains de l'âge du Bronze, ont des repose-pieds à socle et perçage transversal (mortaise), une configuration qui durera jusqu'au XXe siècle.
Au cours de l'âge du Fer, entre 700 av. J.-C. et 500 apr. J.-C., une partie des Saami a adopté le mode de vie agricole. C'est probablement dans ce contexte que l'usage du ski a commencé à passer chez les Scandinaves alors que les Finnois le connaissaient depuis son invention.
Depuis que le ski est devenu un sport, la vision des origines de l’engin généralement admise est « out of Norway ». Les skis de 5 000 ans extraits des tourbières de Scandinavie et de Finlande l’ont durablement renforcée mais la découverte plus récente de fragments de skis vieux de 9 000 ans entre l’Oural et la Baltique replace la question dans une toute autre perspective.
Fig. 2 - Quelques sites archéologiques du Mésolithique et des âges du Bronze et du Fer. Les gros points indiquent les sites du Mésolithique, les petits points se rapportent aux sites des âges du Bronze et du fer. Ceux mentionnés dans le chapitre sont Vis 1 (15), Nizhene Veretje (9) et Heinolo (4). Plus loin, nous parlerons des sites d'OIeini Ostrov (8) sur le lac Onéga, de Gorbunovo (18) et de Shigir (19), des tourbières situées du côté asiatique de l'Oural. Le site le plus au Nord (1) est situé à Rovaniemi, un haut lieu du ski de fond. (G. Burov, 1985. Modifiée).
Entre 1960 et 1967, l’archéologue ukrainien Grigory Burov dirigeait un chantier de fouille à la latitude du lac Onéga, à 350 km à l’ouest de l’Oural. C’est une région de vastes plaines où les cours d’eau dessinent de nombreux méandres.
Les hommes préhistoriques qui vivaient de chasse, de pêche et de cueillette, s’installaient volontiers sur les coudes des rivières. Pour cette raison, Burov avait choisi un ancien coude de la rivière Vis, comblé par une crue.
Le travail n’était possible qu’en été, quand la terre était relativement dégelée, mais les objets enfouis dans le sol avaient été très bien conservés. La fouille a fourni plus de deux cents objets en bois, en écorce et en roseau. C’était des arcs de chasse, des petits arcs servant à faire tourner des outils pointus pour percer le bois, des flèches et des lances, des sortes de boomerangs, et de nombreux instruments de pêche. Il y avait aussi des restes de skis et de patins de traîneaux.
Fig. 3 - Grigori Burov à l'époque des fouilles du site de Vis.
Les skis trouvés sont de deux types différents, les premiers ont été datés entre 7350 et 7180 av. J.-C., et les seconds de 6000 av. J.-C. environ. Ils ont 4 000 et 3 000 ans de plus que les skis de Finnoscandinavie. La datation n’est pas très fine parce que dans les années 60, les techniques de mesure de l’âge par le radiocarbone n’étaient pas aussi développées qu’aujourd’hui. Il fallait une brouette de morceaux de bois pour faire une datation. Aussi, pour préserver les objets de valeur scientifique, l’analyse a été faite sur des pièces témoins des diverses couches archéologiques.
Le résultat des fouilles, d’abord publié en Russie, n’a pas été connu en Occident avant 1985, à cause du Rideau de Fer. Les experts de l’histoire du ski en ont eu officiellement connaissance en 2004, lors d’une conférence organisée en Autriche, où Burov avait été invité. Peu préparé à un tel changement de paradigme, une partie de l’auditoire ne l’a tout simplement pas cru.
Cependant depuis cette date, les skis de la rivière Vis sont parfois cités dans des publications sur le ski, mais toujours avec une erreur sur leur âge, de l’ordre de 1 000 ans dans le sens du rajeunissement. C’est dû au fait que les auteurs oublient de tenir compte des corrections à appliquer pour compenser les anciennes variations du taux de radiocarbone dans l’atmosphère.
La région du site de Vis mérite qu’on s’y arrête un instant. La rivière se trouve dans le bassin de la Vychegda, dans l’actuelle République des Komis. La langue ancestrale de ce peuple est de la même famille que le finlandais et le lapon. La pratique du ski y est toujours fortement enracinée.
Fig. 4- Grigori Burov et un des arcs mis ou jour sur le site de Vis 1 en 1961. On distingue derrière lui l'échelle de descente dons un des trous de fouille et, ou delà, lo plaine du bassin de lo Vychegda. (Notice biographique et bibliographique de G. Burov).
Il s’y raconte une légende dont le héros, Jirkap, chasse un renne magique, le renne d’azur, grâce à des skis qui le rendent plus rapide que tous les animaux, même les oiseaux. Mais l’histoire finit mal, il meurt tragiquement dans le lac Sindor dont l’exutoire est précisément la rivière Vis.
Grâce à Pierre Bintz, j’avais réussi à entrer en contact avec Burov en 2001. Malgré son anglais très hésitant, il prenait la peine de répondre à toutes mes questions de néophyte et m’envoyait de nombreux documents dans diverses langues dont le russe.
Heureusement, il y a des russophones avertis dans ma famille. Jacqueline Pissard – Koumanov, par ailleurs ancienne internationale universitaire de ski, en a effectué la traduction ainsi que de bien d’autres.
Parmi les fragments de skis extraits de la fouille, les plus représentatifs sont des parties avant, avec leur spatule. Ils sont assez différents pour que Burov établisse deux catégories, ceux de type Vis et ceux de type Veretje. Ce dernier en référence à un fragment non daté de ski à spatule sculptée découvert sur un autre site de Russie, beaucoup plus proche de la Baltique.
TYPE VIS · (Entre 7350 et 7180 ov. J.-C.)
Les skis de type Vis ont été taillés dans du bois dur de feuillu, apparemment du bouleau. Le dessin des veines du bois montre qu’ils n’ont pas été faits dans une planche recourbée en spatule, comme on pourrait s’y attendre. Ils ont été taillés dans la masse d’un tronc préalablement fendu en deux Le même procédé était encore employé il n’y a pas si longtemps dans les Alpes pour fabriquer les bassins et les chenaux des chalets. On voit que la face de glissement correspond au plan médian du tronc de l’arbre.
Le plus grand des fragments dégagés du sol a une longueur de 45 cm. La longueur d’origine état au moins de 1 m 50. Avec une largeur de 15 cm environ c’était des skis pour neige poudreuse.
Fig. 5 - Fragments de skis de type Vis. Vers 7250 av. J.-C, Largeur estimée 15 cm. En haut, trois vues d'une spatule (dessus, profil et dessous) et quatre vues en coupe. En bas, deux vues d'un autre fragment de ski avec les coupes correspondantes. La disposition des cernes de croissance du bois, notamment sur les coupes du haut, montrent que le ski a été taillé dans la masse d'un tronc d'arbre. La forme de la spatule évoque celle de la proue des embarcations. Le bourrelet bordant la spatule est discrètement ornementé. (G. Burov, 1985).
La partie centrale n’a pas été retrouvée si bien que le système d’attache reste hypothétique, mais, comme on le verra plus loin, on ne connaît pas de ski à perçage horizontal (mortaise) avant 1400 av, J.-C. Il est à peu près certain que l’attache passait par quatre trous verticaux, à la manière des skis sibériens.
TYPE VERETJE • (Vers 6000 av. J.-C.)
Plus récents de 1 200 ans, ils ont été, comme les précédents, taillés dans la masse du bois mais dans du bois tendre, facile à creuser. Le fragment retrouvé a une spatule courte, sculptée sur ses deux faces, avec une tête d’élan en figure de proue et un serpent sur le dessus. C’est une des plus anciennes oeuvres d’art en bois connues. À ce titre elle est présentée dans l’Encyclopaedia Universalis, section des Arts Préhistoriques, rédigée par l’archéologue Michel Orliac.
La tête de l’élan ne porte pas les bossages qui auraient pu suggérer les ramures de l’animal. Il s’agit d’un élan femelle.
La moulure de forme ondulée sculptée sur le dos de la spatule représente un serpent. L’association du serpent, symbole du sexe mâle, et de l’élan femelle relève du culte de la fécondité (Burov, 1985).
L’élan femelle, pour sa part, est une figure mythologique du Mésolithique et de l’âge du Bronze de la Finlande à la Sibérie méridionale. On en trouve des représentations complètes ou partielles dans les gravures rupestres, à la proue des bateaux et des patins de traîneaux.
Fig. 6 - Ski de type Veretje. Environ 6000 ov. J.-C. Le dessous de lo spotule o été sculpté en forme de tête d'élon. Lorgeur ou niveou de lo tête d'élon, 10 cm. (Photo G. Burov)
Les objets en bois extraits de la fouille de Vis 1 ont été déposés au Musée des Traditions Locales de la ville de Syktykar, capitale de la République des Komis. Les pièces en bois tendre ont été séchées lentement par Burov entre 1960 et 1967, alors qu’il était sur place, et ont ainsi mieux résisté. La spatule de ski à tête d’élan, a pu être transmise au Musée de l’Hermitage à St Pétersbourg pour restauration. Elle a été ensuite ramenée à Syktykar où elle est conservée dans de bonnes conditions (Burov, 2011). Les objets en bois dur ont été conservés dans l’eau jusqu’en 1985 au moins, mais, par la suite, ils se sont désagrégés en séchant.
Fig. 7 - Sculpture du ski de type Veretje. De gauche à droite, dessous, profil, dessus. L'ossociotion de l'élan femelle, symbole féminin, et du serpent, symbole masculin, est liée au culte de la fécondité. (G. Burov, 1985).
Les patins de traîneau et les skis se ressemblent beaucoup parce qu’ils ont été fabriqués de la même manière. Mais en plus de la différence de longueur, on reconnait les patins par les trous d’assemblage et la dissymétrie de leur section. Les découvertes de patins ont été bien plus nombreuses que celles des skis et c’est heureux car elles aident à baliser leur histoire commune.
Le plus ancien actuellement connu a été mis au jour en 1934 dans le Sud de la Finlande, à Heinola, à 60 km au nord-est de l’actuelle station de ski de Lahti. Il a été trouvé à 1,20 m de profondeur, lors de travaux de déblayage de la boue au bord d’un lac. La datation au radiocarbone, faite ultérieurement directement sur le patin, a donné un résultat compris entre 8150 et 7800 av. J.-C5. Avec un âge de presque 10 000 ans, il est le plus vieux des engins de déplacement sur neige et il précède de 800 ans les plus vieux des skis trouvés sur le site de Vis.
Long de 2,46 m et large de 11,5 cm, taillé dans un tronc de pin, ce n’était pas un patin de traîneau comme on l’entend aujourd’hui. Il était accouplé avec un autre patin de même longueur et de section symétrique et c’est cet ensemble qui formait le traîneau. Le chargement, probablement enveloppé de cuir, reposait directement sur la paire de patins et plus ou moins sur la neige quand elle était poudreuse.
Fig. 8 - Patin de traîneau du site de Heinola. BDDD av. J.-C. L'avant est à gauche. Longueur 246 cm. Largeur 11,5 cm. Taillé dans la moitié d'un tronc d'arbre, c'est le plus ancien des moyens de déplacement sur neige connus. Noter la dissymétrie de la section et le trou sur le côté gauche de la partie arrière. (G. Burov, 1999].
Fig. 9 - Montage en couple. Les patins de type Heinola étaient assemblés en paire pour augmenter la capacité et la stabilité en roulis. (G. Burov, 1999].
Les fouilles de Vis ont donné une vingtaine de fragments de patins de deux sortes. Les plus anciens sont semblables à celui de Heinola et datent de 7350 à 5900 av. J.-C. Les plus récents, datés entre 5700 et 5000 av. J.-C. environ, étaient également montés à couple, mais à l'aide de barres transversales et de lanières (fig. 12). Pour cette raison ils étaient plats et percés différemment. Ils ont une petite sculpture à la pointe, qui rappelle celle des skis du type Veretje, dont ils sont contemporains.
Fig. 10 - Patin de traîneau de type Heinola en cours de dégagement sur le site de Vis. L'objet blanc à côté du patin est une règle graduée. Le travail de fouille ne pouvait avoir lieu qu'au plus chaud de l'été, quand le sol était relativement dégelé. (G. Burov, 1999].
Fig. 11 - Fragment de patin de traîneau de type Heinola mis au jour à Vis. Largeur 13 cm. (G. Burov, 1993).
Fig. 12 - Reconstitution de l'assemblage en couple des patins de traîneau de type Vis. De haut en bas : dessous, profil, dessus. Longueur du traîneau : 223 cm ; largeur : 32 cm. Les potins sont plots pour être assemblés par des barreaux transversaux. La spatule porte une petite sculpture. (G. Burov, 1999).
La question de savoir qui tirait ces traîneaux, des hommes ou des chiens, n’est pas définitivement tranchée car on n’a pas retrouvé de harnais pour le prouver. Un squelette de chien découvert à Nijne-Veretje (Burov, 1999) et les grandes dimensions des traîneaux tendent à soutenir l’hypothèse des attelages de chiens.
DOMESTICATION DU CHIEN
Il est admis que le chien est un loup domestiqué6 et, dans les fouilles archéologiques, on les distingue par leurs squelettes.
Des ossements de chiens ont été mis au jour en Belgique et en Russie avec des âges respectifs de 36 000 et de 33 500 ans (Thalmann). Vers 11 000 ans, donc très près de l’époque des skis de Vis, on a un chien en France, trouvé par Pierre Bintz à Saint Thibaud de Couz, en Chartreuse et d’autres au Danemark.
Une récente étude génétique portant sur l’ADN mitochondrial de chiens, de loups, de coyotes et de canidés fossiles tend à prouver que la domestication du chien en partant du loup se serait déroulée en Europe où les plus vieux fossiles remontent à plus de 30 000 ans alors que dans les autres parties du monde ils n’ont pas plus de 13 000 ans (Thalmann).
La caractéristique la plus visible des skis est la spatule, indispensable pour ne pas buter contre les obstacles et ne pas enfourner en neige profonde. Avant qu’ils ne soient faits en bois lamellé ou, plus récemment, pas assemblage de matériaux de nature différente, la courbe de la spatule était obtenue par cintrage après avoir chauffé le bois, généralement dans de l’eau bouillante. Les skis et des patins de traîneaux que nous avons vus ont été taillés dans la masse du bois, y compris la spatule.
C’est plutôt surprenant car les Mésolithiques connaissaient la technique du cintrage à chaud. Elle était connue au moins depuis Cro-Magnon. Les chasseurs du Paléolithique supérieur redressaient les baguettes en bois de renne et les lances en bois. Les hommes de Vis savaient aussi confectionner des planches puisque le procédé était le même que celui employé pour ouvrir en deux les billes de bois. Pourquoi ne l’ont-ils pas fait ? Quelques détails des skis du type Vis donnent une piste : leur avant n’a pas la forme habituelle d’une spatule mais celle d’une étrave. La nervure inutile entourant le dessus évoque le bord des pirogues. Quant aux patins de traîneaux, ce sont presque des pirogues en réduction.
Les patins de traîneau et les skis pourraient bien avoir été conçus sur le modèle des embarcations dont la construction était maîtrisée depuis des millénaires.
Il existe un autre trait commun, à caractère symbolique. Ce sont les figures de proue des embarcations telles qu’on peut les voir représentées dans les gravures rupestres. Pour des gens condamnés à marcher et porter des charges leur vie durant, glisser sur l’eau devait avoir quelque chose de magique. Glisser sur la neige relevait de la même magie.
L’invention des traîneaux a dû précéder celle des skis car dans toutes les civilisations, les objets trop longs pour être portés ont été déplacés en les faisant glisser, ne serait-ce qu’en les tirant par une des extrémités. C’était le cas des perches servant d’armature aux tentes. Ensuite, du patin de traîneau au ski, il n’y avait plus qu’un petit pas à faire.
Les skis de Vis font forcément penser à ceux des Saami. Je me suis demandé si les préhistoriens avaient quelques idées sur de possibles liens génétiques entre les deux peuples. Grigori Burov m’a fait une réponse prudente de scientifique : « Il n'y a pas de preuves dans ce sens », mais il y a des éléments convergents.
Selon lui, les chasseurs de Vis étaient probablement originaires de la région Baltique, car leur culture ressemble à celle de Kunda, identifiée en Estonie, sur la côte du golfe de Finlande.
D’un autre côté, l’archéologue Hannu Takala a montré que ce sont des hommes de culture Kunda ou apparentée à Kunda qui ont été les premiers à s’établir en Finlande quand le retrait de l’inlandsis7 l’a permis.
Enfin, il a été montré par Tuija Rankama et Jarmo Kankaanpää que le mode de vie de ces premiers colons concorde avec celui des anciens Saami.
Ainsi, il y a bien une continuité au moins culturelle entre les habitants de Vis et ceux de la Laponie.
Je me suis alors demandé d’où étaient venus les hommes qui avaient fondé la culture de Kunda. C’est ainsi que j’ai dû remonter au moment où l’Homme moderne s’est établi en Europe.
5 La conservation du patin s’explique bien. L’eau imprégnant le sol interdit la présence des bactéries aérobies (ayant besoin d’oxygène pour vivre) qui auraient fait disparaître le bois. L’action des seules bactéries anaérobies l’a rendu fragile mais sans altérer sa forme.
6 On pense que les chiens primitifs ressemblaient à des huskies sibériens, qui sont proche du loup par leurs gènes, leur masque facial et l’absence d’aboiement (Jouventin)
7 Glacier étendu qui peut recouvrir tout un continent et même une partie des mers bordières.
Fig. 13 - Tableau chronologique du Paléolithique moyen à l'Àge du fer. Les stades froids d'une certaine durée ont été soulignés en bleu. Les plus anciens skis connus (7250 av. J.-C.) se situent au cours du réchauffement rapide conduisant au climat tempéré actuel. (Réalisation P. Bintz et J. J. Millet, AVDPA).
Il y a 45 000 ans, un nouveau peuple est arrivé en Europe qui n'avait été, jusque-là, habitée que par des Néandertaliens. C’était au milieu de la dernière période glaciaire, pendant l’Interstade würmien, une phase climatique relativement accueillante.
Leur origine est incertaine mais on a trouvé des traces d’une culture similaire sur le plateau iranien. (Derevianko et Shunkov). Le niveau de la mer était en moyenne à 100 m en dessous de l’actuel, la Manche et la partie sud de la mer du Nord étaient hors d’eau. Tout au nord de l’Europe, la calotte glaciaire ne recouvrait que la Norvège, la Suède et la Finlande (fig. 14).
Venant à travers la Moravie, les Aurignaciens se déployèrent jusqu’en Belgique et dans le sud de l’Angleterre et, vers le nord-est, j usqu’à la hauteur de Moscou. Tout ce vaste espace de plaines était alors une steppe froide parsemée d’arbres où vivaient des troupeaux de grands herbivores : chevaux, rennes, mammouths. C’était un gibier qu’ils pouvaient chasser plus facilement que les Néandertaliens car ils avaient des armes nouvelles, en particulier la sagaie qui permet de frapper l'animal en restant à distance. La pointe des sagaies était souvent extraite de tiges de bois de renne qu’ils savaient redresser à chaud en utilisant un bâton percé comme levier (fig. 15).
Fig. 14 - L'Europe à l'Interstade würmien. 1 : Calotte glaciaire finno-scandinave (limites minimales et maximales] ; 2 : toundra arbustive ; 3 : prairie à conifères. L'Homme Moderne s'est déployé en Europe à un moment où la calotte glaciaire était limitée à la Finno-Scandinavie et où les plaines des latitudes moyennes étaient recouvertes de prairies à conifères. (F. Djindjian, J. Kozlowski et M. Dtte, 1999].
Fig. 15 - Bâton percé. Les bâtons percés servaient à tordre-détordre les tiges de bois, de bois de renne ou d'ivoire en se servant de la chaleur pour plastifier la matière. Celui-ci, en ivoire de mammouth, provient de la sépulture des enfants de Sungir (fig.19]. (P. Plumet, t.2, 2DD4. D’après Z. Abramova, 1995].
Ces nouveaux venus avaient une culture technique et artistique très avancée qui a été appelée Aurignacien. On leur doit les peintures de la Grotte Chauvet, dans l’Ardèche, qu’ils ont commencé à fréquenter il y a environ 36 000 ans. C’est également avec eux qu’apparaissent les premières statuettes en ivoire, principalement animales et quelques-unes à forme humaine (fig. 16).
Fig. 16 - Statuette anthropomorphe à tête de lionne de Hohlenstein-Stadel, Jura Souabe (31000-30000). Sculptée dons de l'ivoire de mammouth, elle mesure 31,1 cm. (F. Djindjion, J. Kozlowski et M. Otte, 1999. D'après Schmid, 1989).
Une autre population est arrivée en Europe vers 30000 av. J.-C., dans un contexte climatique globalement plus froid. Elle apportait une culture différente, le Gravettien. Son origine est également incertaine mais on en trouve des traces en Ouzbékistan et dans l’Altaï. (Otte). Elle remplaça progressivement l’Aurignacien et à partir de 25000 av. J.-C., elle était répandue dans la majorité de l’Europe.
Le Gravettien apparaît comme la première culture vraiment adaptée au climat froid. L’outillage et les armes de chasse à petites pointes en pierre, plus légers, permettaient des déplacements plus rapides et à plus longue distance. Les bandes de chasseurs poursuivaient le gibier herbivore dans les plaines du nord de l’Europe : renne, cerf bison, rhinocéros, cheval, mammouth. Surtout le mammouth en Europe centrale et orientale, et le renne et le cheval en Europe occidentale. Ils chassaient également l’ours, le lynx, le bouquetin, le renard arctique (probablement pour sa fourrure), le glouton, le coq de bruyère, et ramassaient des mollusques. Ils étaient aussi végétariens, on en a la preuve par les nombreux instruments de mouture qui ont été retrouvés (Plumet, 1.1).
Les communautés commençaient à vivre dans des habitations groupées, disposant de structures de stockage creusées dans le pergélisol. C’est déjà une préfiguration des villages.
