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Rien n’est plus instructif pour la connaissance des phénomènes de la vie que l’étude des troubles produits dans les fonctions organiques par les divers poisons. Le sens de ce mot poison doit être singulièrement élargi : un poison n’est pas, comme on serait tenté de le croire d’après l’usage vulgaire du mot, une substance toujours mortelle et funeste; au contraire, presque toutes les substances médicamenteuses sont toxiques, et réciproquement. L’opium, qui est un admirable médicament, en même temps est un redoutable poison. L’alcool, qui, ingéré en petite quantité, est un stimulant salutaire à la digestion, à forte dose produit des désordres graves qui ont souvent entraîné la mort : aussi serait-on fort embarrassé, si l’on voulait séparer la classe des médicaments de la classe des poisons…
Je vais tenter ici d’étudier les poisons qui agissent sur une certaine partie de l’organisme, une des plus nobles sans contredit, puisque c’est sur l’organe de l’intelligence, sur l’encéphale. Mais je ne chercherai pas à préciser le lieu même où se fait cet empoisonnement. Le siège des fonctions intellectuelles n’est pas assez bien déterminé pour qu’il soit permis de faire une autre étude que celle des symptômes. Nous allons donc voir quels sont les symptômes de l’empoisonnement de l’intelligence; peut-être cette investigation sera-t-elle profitable aux philosophes comme aux physiologistes, l’union du physique et du moral étant si intime qu’il n’y a que des inconvénients à en séparer l’étude.
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Seitenzahl: 101
Veröffentlichungsjahr: 2026
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Les poisons de l’intelligence
I.
Rien n’est plus instructif pour la connaissance des phénomènes de la vie que l’étude des troubles produits dans les fonctions organiques par les divers poisons. A vrai dire, le sens de ce mot poison doit être singulièrement élargi : un poison n’est pas, comme on serait tenté de le croire d’après l’usage vulgaire du mot, une substance toujours mortelle et funeste; au contraire, presque toutes les substances médicamenteuses sont toxiques, et réciproquement. L’opium, qui est un admirable médicament, en même temps est un redoutable poison. L’alcool, qui, ingéré en petite quantité, est un stimulant salutaire à la digestion, à forte dose produit des désordres graves qui ont souvent entraîné la mort : aussi serait-on fort embarrassé, si l’on voulait séparer la classe des médicaments de la classe des poisons. Claude Bernard définit un poison une substance qui ne peut entrer dans la composition du sang, ni pénétrer dans l’organisme sans y causer des désordres passagers ou durables. C’est là une définition claire et formelle qui nous permettra de distinguer un poison d’un aliment. Un aliment est une substance assimilable qui doit, à un moment donné, faire partie de notre sang ou de nos tissus; un poison au contraire doit s’éliminer et disparaître, car, s’il existe dans le sang, ce n’est qu’accidentellement. Un œuf est un aliment, parce que les substances contenues dans l’œuf seront absorbées pour passer ensuite dans le torrent circulatoire; mais si on donne à un malade un grain d’émétique, on lui aura donné un poison, parce que l’émétique sera nécessairement éliminé, et que l’organisme ne peut supporter la présence d’émétique dans le sang. En tout cas, l’action de l’émétique, comme médicament, n’est pas différente de son action comme poison : c’est tout simplement du poison à faible dose. On le voit, la distinction entre un poison et un médicament est artificielle, et doit être absolument bannie du langage scientifique.
L’étude des poisons est donc aussi utile au médecin qu’au physiologiste. Au médecin qui veut guérir les organes qui fonctionnent mal, elle montre comment agissent les substances qu’il peut employer, en sorte que la toxicologie, ou science des poisons, n’est pas autre chose que la thérapeutique expérimentale. Autrefois, du temps d’Orfila, les expériences sur les poisons étaient destinées seulement à éclaircir les problèmes les plus délicats de la médecine légale. Aujourd’hui elles servent à la médecine tout entière. Comme l’a dit encore M. Claude Bernard, un organe sain et un organe malade ne fonctionnent pas différemment, et l’action d’un poison sur l’organisme sain peut devenir une action médicamenteuse sur l’organisme malade.
Un grand progrès a été réalisé le jour où on a cherché à limiter le rôle des poisons à un organe ou à un tissu. Il nous semble maintenant que cette donnée est élémentaire, et que rien n’était plus simple que de chercher si telle ou telle substance agissait plus spécialement sur le sang, ou sur le muscle, ou sur le cerveau; mais cette recherche, qui semble être le premier pas de la toxicologie, ne date guère que d’une vingtaine d’années, et on peut presque dire que les belles études de M. Claude Bernard sur le curare en ont été le point de départ. C’est qu’en effet auparavant, au lieu d’analyser les fonctions des organes ou des tissus, on en considérait surtout l’ensemble. On cherchait à voir dans tous les phénomènes physiologiques le résultat d’une force spéciale agissant sur les organes, et on appelait propriétés vitales toutes les propriétés de ces organes. Aujourd’hui, qui pense encore à soutenir ces doctrines? Le principe de la vie n’est pas unique, il est disséminé dans toutes les parties vivantes, et personne ne voudrait ressusciter les théories de l’ancienne école de Montpellier, qui admettait une force vitale présidant aux fonctions organiques. Un être vivant est un composé d’organes vivants, lesquels peuvent mourir isolément. Ces organes sont composés de tissus; ces tissus sont constitués par des cellules, et toutes ces parties peuvent disparaître successivement sans que la fin des unes entraîne nécessairement la mort des autres. Prenons un exemple qui éclaircira cette proposition. La combustion du charbon dans un air confiné produit un gaz toxique, l’oxyde de carbone. C’est par l’oxyde de carbone que meurent les infortunés qui tentent de se suicider en brûlant du charbon dans une chambre hermétiquement fermée. Or l’oxyde de carbone agit spécialement sur un élément anatomique particulier, sur les globules rouges du sang, et tous les symptômes de la mort par l’oxyde de carbone sont la conséquence de cet empoisonnement du sang. Cela signifie que le sang meurt avant les autres tissus, et que, si ceux-là finissent par mourir, cela tient seulement à ce qu’ils sont privés de sang vivant, ce sang vivant étant indispensable à leur existence propre. Aussi la mort par hémorragie présente-t-elle les mêmes phénomènes que la mort par l’oxyde de carbone, et on peut dans l’un et l’autre cas rendre toutes les apparences de la vie à l’animal empoisonné, en restituant à son organisme le sang dont il est privé dans le premier cas, et qui dans le deuxième cas est impropre à la vie. L’analyse physiologique a même été plus loin; on a non-seulement reconnu que le sang était empoisonné, mais encore on a déterminé quelle était la partie du sang atteinte, et on a vu que c’étaient les globules rouges du sang, et dans ces globules la substance que les chimistes ont appelée hémoglobine, laquelle prend l’oxygène de l’air pour l’apporter dans les tissus.
Certes il serait à souhaiter que nous eussions de tous les poisons des notions aussi précises que nous en avons de l’oxyde de carbone. Malheureusement il est loin d’en être ainsi. Nous savons que le sang, les muscles, les nerfs, la moelle épinière, ont des propriétés qui sont détruites ou perverties par certains poisons spéciaux, mais nos connaissances ne vont que rarement au-delà de cette première localisation. Je vais tenter ici d’étudier les poisons qui agissent sur une certaine partie de l’organisme, une des plus nobles sans contredit, puisque c’est sur l’organe de l’intelligence, sur l’encéphale. Mais je ne chercherai pas à préciser le lieu même où se fait cet empoisonnement. Le siège des fonctions intellectuelles n’est pas assez bien déterminé pour qu’il soit permis de faire une autre étude que celle des symptômes. Nous allons donc voir quels sont les symptômes de l’empoisonnement de l’intelligence; peut-être cette investigation sera-t-elle profitable aux philosophes comme aux physiologistes, l’union du physique et du moral étant si intime qu’il n’y a que des inconvénients à en séparer l’étude.
Cette sorte d’introduction était nécessaire pour faire comprendre ce que nous entendons par le mot de poison de l’intelligence. Nous ne voulons pas dire par là qu’un poison agit uniquement sur l’intelligence, sans porter son action sur les autres organes et les autres fonctions : nous entendons seulement qu’il porte primitivement son action sur l’intelligence ; que si plus tard les autres fonctions sont troublées, cela ne change en rien la propriété qu’il a eue d’altérer dès le commencement les facultés intellectuelles. Ce n’est donc pas une action exclusive, c’est seulement une action prédominante, car pour les faits physiologiques il n’y a pas de classification absolue, et toute démarcation rigoureuse est nécessairement arbitraire et entachée d’erreur. Ainsi, pour rester dans l’exemple déjà cité, à la période dernière de l’empoisonnement par l’oxyde de carbone, il y a de l’agitation intellectuelle, du délire et d’autres symptômes de la perversion de l’intelligence; mais ces troubles ne surviennent que consécutivement, ils sont la suite de l’empoisonnement complet du sang. Le cerveau privé de sang vivant est troublé dans sa fonction, et de même qu’on observe du délire dans l’anémie cérébrale à la suite des grandes hémorragies, de même à la suite de l’empoisonnement par l’oxyde de carbone on observe des troubles intellectuels produits par l’absence d’un sang vivant et oxygéné. Aussi l’oxyde de carbone n’est-il pas un poison de l’intelligence, c’est un poison du sang qui n’agit sur le cerveau que parce qu’il a tout d’abord agi sur le sang. Il en est autrement de certains corps qui troublent primitivement les fonctions du cerveau, l’alcool et le chloroforme par exemple. Avant qu’il existe ailleurs des troubles fonctionnels quelconques, l’intelligence est atteinte, — l’intelligence ou la sensibilité, ce qui est tout un. Il n’y a rien du côté des muscles, ou du sang, ou du cœur, ou des poumons, mais il y a une action du poison sur les facultés intellectuelles, action qui se traduit par l’ivresse et le délire. Il est vrai que plus tard, si l’intoxication est poussée plus loin, le cœur, l’estomac, les muscles finissent par se ressentir de la perversion des centres nerveux, mais ces troubles ne sont que secondaires, et l’alcool, comme le chloroforme comme l’éther, le hachich, l’opium et le café sont de véritables poisons intellectuels.
Nous ne devons pas d’ailleurs nous étonner de voir que les poisons qui altèrent d’abord l’intelligence finissent par porter leur action sur d’autres fonctions. En effet, le système nerveux central, qui est l’organe atteint par le poison, préside à presque toutes les grandes fonctions vitales, et, de même qu’il est l’organe de l’intelligence, il est l’organe qui excite les mouvements musculaires et qui régit les fonctions du cœur, du tube digestif et des glandes sécrétoires éparses dans l’organisme. Aussi, parmi les poisons du système nerveux central, en est-il qui agissent sur telle ou telle fonction plutôt que sur telle autre, et cependant, à la dernière période de leur action, toutes ces fonctions finissent par être profondément troublées. Ainsi le chloroforme, qui agit tout d’abord en supprimant la volonté, la mémoire et le sentiment, c’est-à-dire en troublant les fonctions du cerveau, finit par paralyser plus tard les mouvements du cœur et de la respiration, c’est-à-dire la moelle épinière, tandis que la strychnine agit en sens inverse, d’abord sur la moelle épinière et ensuite sur le cerveau. De même l’émétique n’agit sur l’estomac que par l’intermédiaire du système nerveux: si on coupe les nerfs vagues qui se rendent de la moelle épinière à l’estomac, on empêche les vomissements consécutifs à l’empoisonnement par l’émétique, et cependant l’émétique laisse l’intelligence intacte, au moins quand il est donné à faible dose, car à dose plus forte il agit sur le cœur d’abord et ensuite sur l’intelligence.
Ainsi il existe des poisons du système nerveux central qui portent leur action sur des parties différentes de ce tissu, et si nous considérons au système nerveux trois fonctions principales, l’intelligence, qui dépend du cerveau, les mouvements volontaires, qui dépendent de la moelle épinière, les mouvements organiques du cœur du tube digestif et des glandes, qui dépendent du bulbe rachidien intermédiaire à la moelle épinière et au cerveau, nous aurons des poisons agissant d’abord sur l’une ou l’autre de ces parties et par conséquent sur les fonctions qui en dépendent, mais portant plus tard leur action sur toutes les parties du système nerveux. Nous ne nous occuperons ici que des poisons agissant d’abord sur le cerveau et troublant les fonctions intellectuelles. Nous ne chercherons pas à déterminer pourquoi ils agissent ainsi, car leur mode d’action est encore inconnu. Il est certain que le poison est porté au cerveau par le sang, et que l’action intime du sang chargé de la matière toxique sur les cellules nerveuses des circonvolutions les modifie de manière à troubler la pensée; mais quelle est cette action? Est-ce une combinaison chimique du poison avec les cellules? est-ce un trouble mécanique dans la circulation cérébrale? Voilà ce que nous ignorons absolument et ce que des expériences ultérieures pourront peut-être un jour nous apprendre. Toutefois, avant de connaître le pourquoi des choses, il est facile de connaître le comment et si nous ne savons pas la cause dernière des empoisonnements du cerveau, nous pouvons du moins en étudier les résultats et les symptômes.
II.
