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Arthur Woodroffe ne découvrit la véritable raison de son départ de Peckham qu’après avoir dit adieu à Somers.
Au cours des dix jours écoulés depuis sa brusque décision, il s’était laissé aller à l’enivrement de l’achat et avait dépensé plus de deux cents livres. Il avait ainsi rompu avec ses préoccupations habituelles. Sa jeunesse avait toujours été assombrie par les soucis et la menace de la pauvreté, et lorsque dix-huit mois auparavant, il avait été libéré de sa dernière responsabilité par la mort de sa mère, il avait continué à économiser par prudence, par crainte d’avoir peut-être un jour besoin de capital.
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Veröffentlichungsjahr: 2026
John Davys Beresford
LES PRISONNIERS DE HARTLING
Traduction : Marc Logé
© 2026 Librorium Editions
ISBN : 9782387410061
— Une vie de chien, mon vieux ! Une vie de chien !
C’est d’une voix joyeuse qu’Arthur Woodroffe formula cette accusation contre la vie d’un médecin de quartier pauvre de Londres.
Mais son compagnon fronça les sourcils et hocha la tête avec impatience.
— Tu subis encore l’influence néfaste de cette sacrée guerre, déclara-t-il. Tu voudrais encore connaître l’ivresse de sauver les blessés sous le feu de l’ennemi, et autres aventures excitantes du même genre. Apprends donc, mon cher, à te contenter de vivre ta vie en sauvant tout simplement les malades de Peckham. Cela revient au même, en fait. Tu ne seras pas décoré, voilà toute la différence. Et, bien entendu…
Il hésita, repoussa ses lunettes sur son front et fixa longuement son ami. Puis il reprit, insistant :
— En définitive, qu’est-ce que tu veux, mon garçon ?
Woodroffe jeta un coup d’œil circulaire autour de la petite pièce, puis regarda Somers qui, debout devant le foyer, le considérait avec attention.
— Plus d’espace, répondit-il brièvement, et plus…
Il parut hésiter à prononcer le mot qui lui venait évidemment à l’esprit.
— Plus de beauté ? suggéra Somers.
— Si tu veux, dit Woodroffe nonchalamment, ou quelque chose d’approchant. Et puis, j’aimerais voir du pays…
— Comme médecin particulier d’un millionnaire neurasthénique ?
— Ou bien chargé de quelque mission à l’étranger… Ou bien…
— Ce que tu désires, au fond, mon petit, ce sont des rentes qui te rendraient indépendant en t’assurant beaucoup de loisirs, remarqua Somers.
— Tu ne peux pourtant pas me reprocher d’avoir jamais été paresseux, Bob ? dit Woodroffe.
— Non… Mais tu le deviendrais vite si tu avais de quoi vivre sans te tracasser.
Woodroffe réfléchit un instant avant de répondre.
— Je ne le crois pas… J’entreprendrais des recherches scientifiques ; j’aurais horreur de ne rien faire.
— Oh… il y a toujours le golf, le bridge, le billard, le cricket, dit Somers, tout ce qui constitue la vie d’un gentleman campagnard. Et puis, tu pourrais te marier et fonder une famille, faire de la politique… que sais-je ? De nombreuses personnes estiment que tout cela constitue une vie très agitée.
— Ce serait un rude changement après l’existence d’un petit médecin de Peckham… hein ? Mais je ne crois pas que ce soit là mon genre ! J’aimerais faire quelque chose, – quelque chose d’utile, bien entendu. À propos, mon vieux, si tu te charges de Nellie Mason, je t’engage à aller roupiller. Je l’ai vue ce matin – et elle approche de son terme. Ce sera une sale affaire, je le crains. Mais je m’en chargerai si tu le veux.
— Non, je m’en occuperai, dit Somers. Je le lui ai promis. Elle te trouve un peu jeune. Tout de même, je ne vais pas me coucher encore. Je veux en finir avec toi. Tu m’intéresses. Dis-moi, t’est-il arrivé quelque ennui dernièrement ?
— Je ne sais pas… Pourtant, oui, peut-être. J’ai reçu une lettre ce matin me demandant de passer un week-end chez des parents fort riches, dans le Sussex, leur propriété.
— C’est la première fois que je t’en entends parler, dit Somers.
— Oh ! ce sont des parents très éloignés, expliqua Woodroffe. Ma tante, la sœur de ma mère a épousé le fils du vieux. Il s’appelle Garvice Kenyon. Tu ne le connais pas ?
Somers eut un geste négatif de la tête.
— C’est vrai que tout cela date d’avant toi. Le vieux doit avoir environ quatre-vingt-dix ans. Je ne l’ai vu qu’une fois. Je suis allé passer quelques jours à Hartling avec ma mère quand j’étais un gosse de neuf ou dix ans. Mais lorsque mon père fut nommé pasteur dans le Yorkshire, nous les avons laissés tomber. Je ne me souviens guère ni de l’endroit ni des gens. J’ai conservé simplement une impression générale de faste. C’est, je crois, une fort belle propriété.
— Comment les as-tu revus ? demanda Somers.
— Je ne les ai pas encore revus, expliqua Woodroffe. Mais à ce banquet où tu m’as conduit, il y a une quinzaine de jours, j’étais assis près du vieux Beddington, et au cours de la conversation il a dit par hasard qu’il allait voir le vieux Kenyon. Pour dire quelque chose, je lui ai parlé de ma parenté. Alors Beddington s’est mis à me raconter un tas de choses sur Kenyon. En fait, il m’en apprit beaucoup plus que je n’en savais jusque-là. Peut-être a-t-il parlé de moi de la même façon au vieux Kenyon quand il est allé le voir. Toujours est-il que ce matin j’ai reçu un mot de ma tante me demandant d’aller passer un week-end à Hartling, dans une quinzaine de jours. Elle me dit que le vieux « serait très intéressé de connaître mes impressions de guerre ». Il doit être encore solide pour ses quatre-vingt-dix ans. Beddington m’a dit qu’il était vif comme une puce, mais parfois un peu distrait.
— Et c’est la pensée d’aller à Hartling qui t’a démonté ainsi ? demanda Somers.
— Je ne sais pas encore si j’irai. Je n’ai pas un complet convenable à me mettre.
— J’avais presque oublié qu’à vingt-huit ans on pensait encore à pareils détails ! dit Somers. Et après avoir fait la guerre par-dessus le marché ! C’est admirable ! Mon petit, écoute la sagesse de mes quarante-cinq ans, et sois persuadé que les vêtements râpés sont très bien portés à notre époque.
— Tout de même, on n’est pas à son aise dedans ! remarqua Woodroffe.
— Mais tu ne m’as pas encore dit pourquoi cette invitation t’a démonté, reprit Somers.
— Je ne sais pas, répondit le jeune homme en s’enfonçant un peu plus dans son fauteuil. Peut-être, si j’analyse au fond de mes sentiments, cette lettre m’a-t-elle fait songer à la différence qu’il y a entre la situation de Kenyon et la mienne. Me voici sans habits présentables, sans argent, m’éreintant à essayer de guérir les malades de Peckham, tandis que le vieux Kenyon a de l’argent à ne savoir qu’en faire !
— Ça, c’est du socialisme en herbe, confia Somers au mur.
— Non, répliqua Woodroffe. Je n’ai aucune sympathie pour le prolétariat mal lavé. Ce n’est pas du tout mon genre. Non, vois-tu, tout ceci m’a fait réfléchir au meilleur moyen de me tirer d’affaire. Car à quoi bon prétendre, mon vieux Bob, que je ne préférerais pas être couché confortablement dans un lit bien propre, plutôt que d’accoucher des femmes comme Nellie Mason ?… Et j’accentue tout particulièrement le mot propre !
— J’espère que tu ne veux pas insinuer…, commença Somers.
— Mais non, bien entendu, mon vieux, répliqua Woodroffe. Mon lit à la clinique est suffisamment propre pour un nabab, mais pendant environ douze heures par jour, je me mêle à toute sorte de saletés, et j’en ai eu plus que mon compte pendant la guerre, avec des totos par boisseaux ! Vous autres de l’arrière, vous n’avez jamais connu votre bonheur. Moi, je me souviens que dans les tranchées je me racontais de belles histoires dans lesquelles je me nettoyais à fond, je prenais des bains chauds fantastiques dans un décor délicieux, et d’où je sortais pour enfiler des habits tout neufs… Et je suis tombé dans… tout ça ! Je sais bien que je suis propre, Bob, mais je n’arrive pas à me sentir propre ! Allons, il faut bien avouer que, tout compte fait, c’est un bien sale métier que le nôtre !
Somers glissa une main sous le pan de son habit et se gratta vigoureusement l’épaule gauche.
— Oh ! damn ! dit-il, après un moment de réflexion.
— Peut-être reviendrai-je après un ou deux ans, dit Woodroffe d’un ton qui cherchait à s’excuser. Mais en ce moment c’est devenu presque une obsession. Les psychanalystes diraient sans doute que je souffre d’un refoulement ou de quelque chose comme cela.
— Alors, tu as définitivement décidé de me laisser tomber ? demanda Somers.
— Je n’y pensais pas au début de notre conversation. Mais de t’en avoir parlé, cela m’a clarifié les idées. Sans blague, je n’avais pas la moindre intention de te fausser compagnie quand nous avons commencé : maintenant, il me semble que je ne pourrais pas faire autrement.
— J’ai mis de côté quatre ou cinq cents livres, dit Woodroffe. Cela me suffira pour quelque temps. J’ai pensé que j’irais faire ensuite un tour aux colonies, au Canada, par exemple, ou à la Nouvelle-Zélande ; ce sera toujours plus propre que Peckham.
Somers soupira et esquissa un geste de découragement.
— Je suis désolé de tout ceci, Arthur, – désolé, dit-il. Non seulement parce que je vais te perdre, – bien que ce soit assez dur, mais parce que ton attitude me cause une vraie déception.
Woodroffe se tassa dans sa chaise et se mit à tapoter les dessins du tapis du bout de sa pantoufle.
— Tu as toujours soutenu que nous devions exprimer librement notre véritable caractère, déclara-t-il. Or, ici, je vais continuellement à l’encontre de toutes mes inclinations. Je n’ai pas oublié les tirades que tu faisais sur ce sujet à l’hôpital, il y a huit ans de cela.
— Mon vieux, c’est précisément ce qui me désole, répliqua Somers. Je croyais que tu avais quelque ennui sérieux et ce n’est qu’un désir puéril de changement et de luxe.
Woodroffe avait pris l’expression d’un collégien boudeur et il continuait à tracer très attentivement sur le tapis d’invisibles dessins.
— C’est qu’il y a presque cinq ans que cela dure, dit-il. Plus de quatre ans au front, et six mois ici. Je ne vois pas pourquoi diable il me serait défendu de me sauver dans un pays propre et décent comme le Canada.
— Je n’essaierai pas de te retenir.
— Néanmoins, tu réussis à me donner l’impression d’être un déserteur qui s’enfuit en te plaquant. Autant dire tout de suite que tu ne me laisseras pas partir. Bien entendu, je ne partirai pas maintenant que je connais tes vues sur le sujet.
Somers regarda fixement le mur opposé et enfouit ses mains sous les pans de son habit. Et tout en parlant, il se dressait et s’abaissait sur la pointe des pieds, et se laissait retomber sur les talons comme pour souligner ses remarques.
— J’accepte tes reproches, Arthur, dit-il. J’avais tort, tout à fait tort. Je parlais en égoïste. Je me suis un peu trop fatigué dernièrement et je suis de mauvaise humeur.
— Mais non, grommela Woodroffe.
— Mais si, insista Somers. Ce soir je suis d’une humeur massacrante.
— Alors pourquoi ne pas me passer Nellie Mason, interposa Arthur.
— Impossible. Je lui ai promis, il y a cinq mois, de m’occuper d’elle. Ne t’inquiète pas de cela. Parlons de toi. Je veux que tu partes. Oui, c’est sérieux. Tu dois partir. Je ne suis qu’un vieil imbécile qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Je vis beaucoup trop replié sur moi-même, et absorbé par mes propres préoccupations. Mais maintenant que tu m’as exposé franchement ton cas, la vérité m’apparaît clairement. En restant ici, tu ne feras que t’abrutir et te déprimer.
Je sais combien tu es loyal, et que je n’aurais qu’un mot à dire pour te faire rester, mais il ne le faut pas. Tu ferais du tort non seulement à toi-même, mais aussi à nos malades, en n’obéissant pas à ton désir. Tu m’as rappelé que c’est là un de mes principes les mieux établis, bien que je n’y ai pas pensé souvent pendant les cinq dernières années, car j’ai eu trop à faire. Mais arrivons au fait : ce ne serait bon ni pour toi ni pour personne si tu continuais à travailler à contre-cœur. Fais ce que tu voudras. Tu ramasseras peut-être une bûche formidable qui te fera tout le bien du monde. Mais il faut que tu partes ; je ne te garderais plus même si tu voulais rester.
Woodroffe avait cessé de s’agiter.
— Mais dis donc, Bob, mon vieux, je ne vais tout de même pas partir avant un mois ou deux.
— Tu peux t’en aller dès demain, si tu le désires, répondit Somers froidement. Bates cherche une situation, et il sera ravi de te remplacer.
— Seigneur ! Bates ! s’écria Woodroffe.
— Oui, Bates, confirma Somers. Ce cher vieux Bates, patient, persévérant, dénué de toute imagination. C’est précisément l’homme qu’il me faut. Les malades l’adoreront parce qu’il se donnera un mal infini pour les soigner… C’est vrai qu’il devra travailler dix-huit heures par jour, mais il aime cela. Oh oui, sans doute je m’en tirerai avec Bates… Mais sapristi, tu me manqueras bigrement, Arthur !
— Le diable m’emporte si je pars, s’écria Woodroffe en se levant brusquement.
— Tu partiras, mon fils, parce que je ne te retiendrai pas, dit Somers. Mais rien ne dit que je ne te reprendrai jamais ; cela dépendra, bien entendu, comment, tu me reviendras. Si tu désires revenir dans un an, deux ans, ou cinq ans, tu n’as qu’à arriver et dire : « Bob, je crois que j’aimerais reprendre le collier ». Et nous deviendrons associés. Tu seras mûr pour cela alors. Mais en ce moment il faut t’en aller apprendre à quoi tu es bon. Aujourd’hui tu n’es pas prêt pour notre travail sans quoi tu ne l’envisagerais pas comme tu le fais. Je sais bien que tu resterais par amitié pour moi, mais cela ne servirait à rien, à rien du tout. J’aime mieux encore ce pauvre vieux Bates.
Woodroffe se rassit, en contemplant avec une certaine mélancolie le dessin du tapis.
— Tout de même, je me fais l’effet d’un rude cochon, Bob !
Somers le rassura.
— D’ici un mois tu n’y penseras plus.
Woodroffe pesa cette réponse un instant, puis il sourit non sans amertume.
— D’un certain point de vue j’espère que je continuerai à éprouver ce sentiment ; d’autre part je ne le souhaite pas… Il ne faut pas croire qu’une fois parti je t’oublierai, Bob. Mais je n’aimerais pas me faire des reproches toute ma vie en songeant que je t’ai lâché !
— Tu ne me quittes pas, mon vieux. C’est moi qui te renvoie pour ton propre bien, et pour celui de nos malades, répliqua Somers.
— Cela revient au même. Autant dire que je n’ai pas été à la hauteur.
— Mais non, c’est vis-à-vis de toi-même que tu n’as pas été à la hauteur, rectifia Somers. Maintenant je veux que tu t’en ailles dans le monde et que tu y découvres le pourquoi et le comment des choses. Tu y réussiras. Et je te verrai revenir un de ces jours.
Woodroffe soupira et se leva, mais son visage exprimait une réelle détente.
— Je reviendrai, dit-il, mais j’admets que c’est un réel soulagement pour moi de partir et à plus d’un point de vue. Grand dieu, que j’ai donc besoin d’espace.
Et il étendit les bras comme pour montrer combien la petite pièce était exiguë.
Somers hocha la tête.
— Alors c’est convenu. Et je crois, Arthur, que le mieux que tu puisses faire pour commencer est d’accepter l’invitation de tes richards de parents.
— Oh !… je n’y pensais déjà plus, dit Woodroffe.
Puis il ajouta en jetant un coup d’œil sur les genoux de son pantalon :
— Je ferai peut-être bien d’employer une partie de mon capital à m’acheter quelques nouvelles frusques. Je suis certain d’en avoir besoin tôt ou tard. Seulement tout est hors de prix en ce moment. On vous demande au moins trente guinées pour un habit !
— À ta place j’achèterais certainement des vêtements, conseilla Somers gravement. Considère cela comme un placement.
— Oh naturellement, si tu le présentes sous ce jour…
— Je prends la responsabilité de te permettre de dilapider ton capital, dit Somers.
— Vieux blagueur !… Tu adores prétendre que j’ai encore besoin de lisières, hein ?
— Grand dieu, mais tu n’es pas encore mûr pour en porter ! s’écria Somers. Attends d’être sevré avant d’essayer de marcher…
Woodroffe lui donna une bourrade amicale.
— Ah… va te coucher, grogna Somers. Moi, je vais essayer de dormir une heure avant d’être appelé pour Nelly Mason, si toutefois c’est pour ce soir. Personnellement je ne serais pas étonné si cela traînait encore une ou deux semaines.
— Quand je te dis que c’est une vie de chien, mon vieux, une vraie vie de chien ! remarqua Woodroffe en quittant la pièce.
Lorsqu’il fut sorti, Somers se laissa tomber avec un soupir dans le fauteuil. Il se sentait tout à coup très las.
— Je me demande dans combien de temps il reviendra ? se dit-il. Si toutefois il revient jamais…
Arthur Woodroffe ne découvrit la véritable raison de son départ de Peckham qu’après avoir dit adieu à Somers.
Au cours des dix jours écoulés depuis sa brusque décision, il s’était laissé aller à l’enivrement de l’achat et avait dépensé plus de deux cents livres. Il avait ainsi rompu avec ses préoccupations habituelles. Sa jeunesse avait toujours été assombrie par les soucis et la menace de la pauvreté, et lorsque dix-huit mois auparavant, il avait été libéré de sa dernière responsabilité par la mort de sa mère, il avait continué à économiser par prudence, par crainte d’avoir peut-être un jour besoin de capital.
Mais de même qu’il avait tout à coup compris avec surprise qu’aucune raison ne l’obligeait à demeurer à Peckham comme assistant de Somers, il comprit, lorsqu’il fit ses premiers achats qu’il pouvait, s’il le voulait, ne se priver de rien. Il commençait une vie nouvelle. Il était jeune et débrouillard, il avait une profession. À quoi bon songer à l’avenir ?
Et voici qu’un de ses caprices allait se réaliser : il aurait des vêtements neufs et propres. Il se souvint d’un ancien rêve : se déshabiller et se plonger tout nu dans une large rivière rapide et profonde, nager pendant plusieurs milles jusqu’à un pays nouveau, où la vermine était inconnue ; sortir de l’eau, rafraîchi et reposé, pour s’habiller (il n’avait confié ce détail à personne) de soie blanche de la tête aux pieds. Seule la plus douce soie pouvait le satisfaire. En imagination il l’avait vu scintiller avec les reflets de la nacre. Il sourit à l’extravagance de cette idée, mais il ne put résister à la tentation d’acheter un trousseau neuf. Il l’avait bien mérité. Cette impulsion marqua sa guérison définitive des effets de la guerre.
Le monde lui devait cinq années de jeunesse. Voilà quelle était sa véritable raison de quitter Peckham. Sa justification lui apparut avec une clarté extraordinaire, tandis qu’il se tenait sur le pont de Westminster regardant en amont de la Tamise une demi-heure avant que son train, le train qui allait l’emporter vers Hartling pour le week-end, ne quittât Charing Cross. Dans une brusque réaction contre son orgie de dépense, il était venu jusque-là en tram, traînant ses nouvelles valises. Le tram l’eut bien mené jusqu’à la gare, mais, près de son ancien hôpital, Arthur avait éprouvé soudain le désir de revoir la rivière. La pensée de ses valises ne l’avait pas arrêté : il éclatait, ce matin-là, de vigueur et d’énergie.
La Société, le Monde, la Vie lui devaient cinq années en échange de celles qu’il leur avait sacrifiées entre son vingt-deuxième et son vingt-septième anniversaire. Il avait rejoint l’armée en août 1914, avait fait son instruction à Salisbury Plain, pour se trouver l’année suivante en France. Il avait eu une certaine chance. Il n’avait été ni blessé ni gazé, et l’hiver suivant, il avait été renvoyé à l’hôpital pendant deux ans afin d’y finir son stage d’interne avant de retourner au front comme lieutenant. Il lui semblait pourtant n’avoir pas eu une minute de repos pendant toute cette période. Il avait pris la guerre trop au sérieux et son ombre s’était posée trop lourdement sur lui. Autrement il n’eut pas rejoint ce cher vieux Bob Somers le jour même de la démobilisation. Il avait pris l’habitude du sacrifice et de l’effort. Mais cette habitude s’était miraculeusement détachée de lui au cours de sa dernière conversation avec Somers. Il éprouvait la sensation imprévue, délicieuse, d’être non seulement libre, mais jeune. Il lui faudrait écrire à Bob afin d’expliquer sa théorie des années de jeunesse perdues, et de la dette que le monde avait contractée envers lui. Il ne se montrerait pas dur envers son débiteur ; il n’exigerait point le remboursement intégral du prêt original. Il s’accorderait simplement deux ans. Puis reprendrait la dure habitude du sacrifice et laisserait sa jeunesse derrière lui.
Saisissant ses deux valises, il traversa triomphalement le pont. Cette bonne humeur dura et grandit malgré la lenteur des trains de la Compagnie South Eastern. Même les mouvements engourdis des employés de la ligne régionale qu’il dut prendre à l’embranchement, formaient un contraste agréable avec sa propre exaltation. Il recommençait à vivre. Tout allait bien. Il eut des visions d’un délicieux, quoique improbable, changement de situation. Peut-être le vieux Kenyon le prendrait-il en amitié. Un membre de la famille, un ami préféré du vieillard tomberait sérieusement malade, et Arthur Woodroffe, le brillant jeune médecin de Peckham, accomplirait un miracle à la onzième heure.
La reconnaissance du vieux Mr Kenyon prendrait alors une forme tangible, et le tour serait joué. Il y avait d’autres variantes au rêve d’Arthur, mais celle-ci semblait contenir le plus de promesses.
Une auto l’attendait à la gare de Hartling, mais ni sa tante ni aucun de ses parents inconnus n’étaient venus à sa rencontre. Arthur fit placer ses valises à l’arrière, et s’assit à côté du chauffeur. Il désirait parler à quelqu’un et le chauffeur était tout disposé à bavarder. Ils s’entretinrent d’abord d’autos, et le chauffeur l’informa bientôt que cette Vauxhall n’était pas la meilleure auto des Kenyon.
— Nous ne l’employons que pour aller à la gare et faire des courtes randonnées, dit-il. Mr Kenyon prend toujours la Rolls pour aller à Londres. Mr Kenyon est un vieillard étonnant, Monsieur.
— Je ne l’ai pas vu depuis vingt ans, répondit Arthur. Il doit avoir près de quatre-vingt-dix ans maintenant.
— Quatre-vingt-onze ans en octobre dernier. Et on ne lui donnerait jamais plus de soixante-dix ans. Il est parfois un peu distrait, il ne vous entend pas toujours quand on lui parle. Mais c’est sans doute parce qu’il pense à autre chose, car il n’est pas sourd du tout.
— Sapristi, c’est magnifique, dit Arthur.
Il songea aux causes probables des infirmités de la vieillesse, à l’artériosclérose, mais il n’en parla pas, trouvant cela trop technique.
— Il n’y a pas de raison, reprit-il, pour que nous ne vivions pas jusqu’à cent ou cent-vingt ans. Il paraît qu’en Asie Mineure il y a un type qui a cent cinquante ans !
— Peut-être bien, Monsieur, répondit le chauffeur, mais sans enthousiasme. Et il ajouta comme exprimant une arrière-pensée :
— Monsieur est médecin ?
Arthur hocha la tête.
— Mais je ne fais pas une visite professionnelle, dit-il.
— Mr Kenyon n’a plus grande confiance dans les médecins…
La voix du chauffeur s’éteignit sur une note élevée, et il ralentit l’allure comme s’il avait quelque chose d’important à ajouter avant d’arriver à la maison.
— Je me suis souvent demandé, monsieur, si Mr Kenyon ne devrait pas consulter quelqu’un. Les attaques de distraction dont je parlais à Monsieur tout à l’heure, sont parfois bien bizarres. C’est comme s’il était profondément endormi avec les yeux grands ouverts. Il m’a flanqué la frousse une ou deux fois. Puisque Monsieur est médecin il saurait voir si c’est sérieux… Bien entendu, à quatre-vingt-onze ans…
Arthur eut bien voulu diagnostiquer sur-le-champ des symptômes anormaux, mais son expertise n’était pas à la hauteur de la tâche, et il se retrancha derrière la défense habituelle de sa profession.
— Je ne puis rien dire sans examen. Cela peut provenir de plusieurs causes.
L’auto descendait lentement une petite pente.
Le chauffeur semblait abîmé dans ses réflexions.
— À l’âge de Mr Kenyon, commença-t-il…
— On ne s’attend pas à ce qu’il soit comme à vingt-huit ans.
— Évidemment, monsieur, répondit le chauffeur du ton d’un homme qui avait tout à coup repris conscience de ses devoirs immédiats. Il accéléra et consacra toute son attention à conduire.
Après avoir longé un haut mur de briques, l’auto s’engagea entre des grilles ouvertes, et Arthur comprit que le mur limitait la propriété de Mr Kenyon.
Le contraste entre l’extérieur et l’intérieur de Hartling était saisissant. De la roue poussiéreuse flanquée d’un côté par ce grossier mur de briques, Arthur se trouva tout à coup transporté dans un parc d’une singulière beauté. Le jardin s’étalait vaste et somptueux. Il montait en pente régulière jusqu’à la maison qui se dressait sur le haut de la colline, d’un air vigilant et digne. Le dessinateur du parc avait eu à sa disposition des matériaux naturels : d’abord ce vallonnement qui avait servi de prétexte à une triple rangée de terrasses aux larges degrés de pierre bordés de balustrades, puis un beau choix d’arbres, ormes, chênes, hêtres et platanes, qui contrastaient avec la plantation de mélèzes et de bouleaux argentés qui bordaient la propriété vers l’est. Il avait utilisé aussi l’abondance de l’eau courante. Un petit ruisseau jaillissait d’épaisses broussailles qui cachaient le mur en briques, et coulait entre les pelouses tondues pour s’étendre tout à coup en un lac irrégulier que l’avenue menant à la maison franchissait sur un pont.
Celui qui avait tracé le plan avait eu le génie de concevoir un ensemble.
C’était un pont en miniature qui depuis de nombreuses années avait été soigneusement entretenu, planté et taillé.
Le chauffeur ne fit qu’une remarque tandis que l’auto montait la longue avenue menant vers la maison. En traversant le pont, il indiqua à droite un bâtiment rustique à peu près caché dans le bouquet de mélèzes où s’enfonçait la petite rivière.
— La force motrice, monsieur. Nous fabriquons notre propre lumière. Si Monsieur le désire, je serai heureux de lui faire visiter l’installation. Monsieur verra qu’elle est vraiment bien comprise.
Arthur éprouva brusquement un sentiment de satisfaction à la pensée de la perfection de l’endroit.
Maintenant qu’il les revoyait, il se rappelait le pont et le lac. De sa visite enfantine à Hartling il avait conservé le vague souvenir d’une immense nappe d’eau et d’un pont également immense. Il se souvenait aussi qu’il y avait dans le hall une énorme patte d’éléphant. Il la retrouva au même endroit, et constata qu’en vingt ans elle avait moins diminué que le lac.
Les détails de la maison n’avaient pas fait d’impression profonde sur son cerveau d’enfant. En jetant un regard autour du hall, il éprouva le vague sentiment de reconnaître le grand escalier ; mais il n’avait pas la moindre idée de la disposition des pièces.
Ses valises avaient été emportées par l’auto vers l’entrée de service, et tandis qu’il remettait ses clefs au maître d’hôtel, Arthur comprit le solide appui que lui fournissait son coûteux trousseau. Il lui donnait de l’assurance, le sentiment d’être à l’aise dans cette maison. Ce trousseau valait la dépense même pour cet unique week-end. C’eût été impossible de passer son temps à essayer de dominer de vieux habits râpés.
La pièce où il fut introduit par le maître d’hôtel lui parut pleine de monde, sans doute des invités pour le week-end.
Sa tante se leva et traversa la pièce pour l’accueillir. C’était une petite femme à l’air fatigué qui lui rappela sa mère morte pendant la première année de la guerre. Il avait toujours attribué l’expression grise, contrainte et un peu égarée de sa mère aux difficultés de vivre dans une pauvre paroisse rurale avec des ressources insuffisantes. Mais puisque sa tante avait la même expression, c’était sans doute un air de famille.
La voix et la manière d’être de Mrs. Kenyon lui rappelèrent également celles de sa mère.
— Comme vous avez changé Arthur, dit-elle d’une voix terne.
— En vingt ans on grandit un peu, ma tante, répondit-il gaiement.
— Je vous ai vu depuis, dit-elle tranquillement. Vous avez accompagné votre pauvre mère un jour à Charing Cross où je prenais le train. Je crois que c’était pendant votre première année d’hôpital. Venez prendre le thé.
Tout en parlant, elle se dirigea vers la table à thé et le présenta en passant à son mari, homme chauve, de mise assez négligée, affalé dans un fauteuil.
— Comment va ? demanda-t-il avec indifférence à son neveu. La dernière fois que je vous ai vu vous n’étiez qu’un petit bonhomme en culottes !
Arthur accueillit en souriant ce souvenir, et il espéra donner l’impression qu’il lui importait peu qu’on se souvînt ou non de lui. Ces gens n’étaient guère chaleureux, mais c’était sans doute leur manière habituelle. Plus on a d’argent, moins on se soucie de ses manières et de son apparence. Son oncle portait un col mou assez défraîchi et de vieilles culottes de flanelle. Miss Kenyon, l’aînée de la famille, présidait la table à thé. C’était une grande femme à cheveux blancs d’environ soixante ans à l’air impérieux. Elle sourit à peine à Arthur en lui serrant la main.
— Je me rappelle fort bien votre première visite ici, dit-elle.
Il saisit l’occasion d’éviter les futilités habituelles d’une entrée en matières.
— Je n’en ai moi-même que la plus vague idée, miss Kenyon, dit-il en acceptant la tasse quelle lui tendait. Sans doute parce que mes expériences des six dernières années ont quelque peu effacé mes souvenirs d’enfant.
Il se dit qu’il prenait la bonne voie. Il entrevoyait les possibilités d’une conversation intéressante étayée par ses connaissances médicales et psychologiques. Mais miss Kenyon l’interrompit en disant d’une voix froide et nette :
— Il vous serait impossible de vous souvenir de beaucoup de choses. Vous n’aviez que cinq ans !
Il ne voulait pas le croire.
— J’étais sûrement plus âgé que cela ! s’écria-t-il. Je devais avoir au moins neuf ou dix ans.
— C’était au mois d’août, l’année du Jubilé, répliqua miss Kenyon tranquillement, mais avec une autorité définitive.
Arthur ne voulut point la contredire de nouveau, mais il n’était pas convaincu.
— Vraiment ? dit-il. C’est étonnant comme on oublie.
Miss Kenyon ne fut pas dupe de cet acquiescement simulé.
— Hannah vous devez vous rappeler, dit-elle, se tournant vers sa belle-sœur qui s’était assise près d’eux et semblait rêver devant le vide de la vie.
Mme Kenyon tressaillit.
— Quoi donc, Esther ? La dernière visite d’Arthur ? Pas très distinctement. Mais il était tout petit et portait une tunique de toile grise. Je me souviens de ce détail, parce qu’il s’est sali un matin et que cette pauvre Émilie n’avait pas apporté de vêtements de rechange.
Miss Kenyon hocha tranquillement la tête.
— Nous pourrons facilement fixer la date, car j’en ai sûrement dit un mot dans mon journal.
— Esther est toujours précise, murmura sa belle-sœur. Elle a une mémoire étonnante.
Miss Kenyon ne parut point entendre ce compliment. Elle regardait à travers la grande baie qui éclairait la pièce. Son visage exprimait une autorité consciente, suprême, indiscutable.
Arthur eut l’impression d’avoir été réduit au silence et sur le moment il ne put songer à un autre sujet de conversation. Peut-être serait-il préférable d’avouer qu’il s’était trompé avant d’aborder un autre sujet.
— C’est absurde de ma part, mais comme je le disais à l’instant, les expériences des dernières années ont bouleversé l’échelle des valeurs. Je confonds sans doute ma première visite avec une autre que je fis avec ma mère quand je fus plus âgé.
Il se tut. Miss Kenyon le regardait avec un intérêt calme et détaché. Il était clair qu’elle n’allait plus l’interrompre s’il lui plaisait de bavarder, mais il ne devait pas s’attendre à recevoir de réponse.
Arthur abandonna sa thèse avec une légère irritation et il se tourna vers sa tante.
— N’ai-je point d’autres cousins ? demanda-t-il.
Elle désigna ses deux enfants avec une nonchalance qui frappa Arthur.
— Voici Hubert près du feu. Elizabeth est là-bas près de la fenêtre. Je vous les présenterai quand vous aurez bu votre thé.
Arthur examina attentivement ses deux cousins. Il commençait à se demander si son week-end n’allait pas être particulièrement déprimant. L’aspect des Kenyon de la troisième génération ne le rassura pas.
