Les Sans Radio - Michel Léon - E-Book

Les Sans Radio E-Book

Michel Léon

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Beschreibung

Dans cet ouvrage, l'instigateur de l'association Les Sans Radio de l'Est parisien raconte leur aventure, passionnante et pleine de rebondissements, de réussites et aussi de déconvenues. Avec ses compagnons de lutte, il démontre qu'un mouvement de citoyennes et de citoyens de tous horizons, réunis au service d'une juste cause, est susceptible de la faire avancer. Depuis des années, peu t-être depuis la libéralisation des ondes intervenues au début des années 80, une bonne partie des habitants de l'Est parisien n'a pas eu accès à la radio de service public. Soit l'équivalent de la ville de Bordeaux privée de Radio France entre autres. Leur lutte, de 2002 à 2016, finalement victorieuse, même si la FM est toujours inaudible sur le secteur en 2022, a été soutenue et appuyée par des élus de touts bords politiques et par toutes les collectivités, de la commune, l'intercommunalité, le département ou la région (dont plusieurs interventions au Parlement, des voeux de toutes les collectivités, des auditions ministérielles...). À nous tous qui l'avons partagée, la belle histoire qui est rapportée dans cet ouvrage, faite de volonté, de persévérance et d'attachement au service public, laissera le souvenir d'un combat associatif inoubliable. Lecteur, plonge-toi dans ce récit et vis avec nous cette odyssée citoyenne !

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Seitenzahl: 174

Veröffentlichungsjahr: 2022

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À Estelle Dorra

« L’avantage de la radio sur le cinéma, c’est qu’à la radio l’écran est plus large. »

Orson Welles

« D’abord ils vous ignorent, ensuite ils vous raillent, puis ils vous combattent et enfin vous gagnez. »

Gandhi

« Toute vérité franchit trois étapes. D’abord elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant toujours été une évidence. »

Arthur Schopenhauer

« Le Conseil supérieur de l’audiovisuel et l’Agence nationale des fréquences prennent les mesures nécessaires pour assurer une bonne réception des signaux et concluent entre eux à cet effet les conventions nécessaires. »

Article 22 - loi n° 86-1067 du 30 septembre 1986, relative à la liberté de communication.

Sommaire

PRÉFACE

AVANTPROPOS

2002

2003

2004

2005

2006

2007

2008

2009

2010

LA SUITE DE L’HISTOIRE À TRAVERS UN AUTRE REGARD

LE DÉNOUEMENT : ENTRETIEN AVEC JULIEN HIRSZOWSKI

2020 / 2021

CONTRIBUTIONS ET TÉMOIGNAGES

TOUT CE QUI A ÉTÉ ENTREPRIS

MERCI

J’ai souvenir de mon premier poste. Il était à galène, je l’avais construit moi-même. La galène était un petit morceau de charbon brillant dans lequel on devait chercher les stations avec un ressort.

J’ai eu ensuite un transistor : la nuit dans la ferme du Pas-de-Calais où j’étais ouvrier agricole, j’écoutais Paris sous les draps en collant le poste à mon oreille. J’ai fait des belles rencontres, sur France Culture : Ionesco et la Cantatrice chauve, Jean Vilar à Avignon, Jacques Prévert qui parle de Gabin, Jean Cocteau... que du beau monde arrivé dans ma chambre.

Je me souviens du gros poste du salon à Arras, c’était un Pathé-Marconi. J’écoutais les concerts de musique classique et j’essayais de découvrir le nom du compositeur.

Puis je suis arrivé dans le 20e, la Campagne à Paris, des jardins, des oiseaux, des chats, mais pas de radio. Enfin, trop de radios... 57 stations. Le rap y entre en collision avec les suites de Bach. Stromae chante en duo avec Dietrich Fischer-Dieskau...

Heureusement, j’ai rencontré les Sans Radio et Michel Léon. J’ai vu une annonce et je l’ai appelé. Puis rappelé des dizaines de fois pour savoir quand je retrouverai la radio. Je lui parlai de mes insomnies. De ma main sur l’antenne qui se relâchait quand je m’endormais et des crachouillis qui me réveillaient dans la torpeur des nuits sans radio !

Pour couper court aux insomnies, j’ai emmené les Sans Radio rencontrer la présidence de Radio France. En vain. Pétrifié devant tant de mauvaise foi ! Et ahuri de la détermination de cette minuscule association qui ferraillait contre présidents et ministres. Les têtes changeaient, toujours pas de radio !

À force de ténacité, d’obstination, l’association m’a proposé un petit poste : le DAB+ ! Une trouvaille du monde moderne. Une de plus ! Un remède aux ondes devenues folles.

Un jour, Michel Léon est venu l’installer chez moi… Comme d’autres voisins, tout le quartier en somme, j’ai retrouvé mes radios ! C’était l’été 2016. La fête !

Jean-Louis Fournier

Quand ça coupe !

Souvent, ça arrive le matin, quand tout le monde écoute « les infos ». Devant le lavabo. Ce jour-là, en mai 2016, ils sont deux. Le père, le fils. À Bagnolet. Côte à côte, ils se préparent. Chacun devant son miroir. Ils écoutent en silence le journal. Soudain plus de son… Évanoui ! Depuis des années, la scène se répète : quand le silence s’installe, ils ne réagissent même plus. La voix ? Disparue ! L’émission ? Coupée !

La FM, ils l’ont abandonnée depuis longtemps : inaudible. Inutile de triturer le fil de l’antenne. Comme si un scoubidou pouvait faire des miracles. Ils se sont donc reportés sur un smartphone et la radio sur Internet (lire p. 52The Best-Effort Delivery). Mais au lieu de les soulager, le numérique les a déçus par son inconstance. « Inopinément » : c’est le terme qui apparaît à l’écran pour qualifier les coupures ! C’est la coqueluche de tout usager de l'informatique ! Pour d’autres, ce petit drame du quotidien survient plutôt le soir, voire la nuit ! Quand il faut lutter contre les démons, les fantômes. Que les angoisses surgissent. Et qu’on fait appel à la radio pour soulager sa solitude. Pour ne plus se sentir aussi seul. Écouter ces voix venues d’ailleurs, qui rassurent, réparent et apaisent.

Sauf autour de la porte de Bagnolet ! Ici, une chose est sûre : ça coupe depuis longtemps. Depuis des années même. Tout le monde vous le dira. L’habitant, l’automobiliste de passage, le taxi ! Et si jamais vous aviez réussi à coincer la fréquence par le truchement du Net, détrompez-vous : ça ne devrait pas tarder à couper !

Alors quand arrive la coupure, quand survient le silence, ou que la parole est brouillée par d’énormes grésillements, ne compte plus que la frustration ! Immense... À vous couper le souffle ! Vous suiviez le fil d’une pensée qui s’exprimait dans le poste, vous aviez l’attention emportée par le discours d’un autre, que vous écoutiez comme par magie. Subitement… Plus rien ! Interruption ! On reste là, en manque. Plus de flux sonore. C’est ainsi qu’on devient un frustré de radio ! On n’aura pas la suite… Jamais. Insupportable. L’auditeur peste ! De jour comme de nuit. Dans le vingtième ou le dix-neuvième arrondissement à Paris, aux Lilas, à Romainville, à Montreuil, à Bagnolet ou ailleurs !

Pourtant, on vit au XXIe siècle. Et recevoir la radio en France est presque vécu comme un droit. En tout cas une évidence. Dans cette zone, c’est plutôt un luxe inaccessible : prendre connaissance de l’état de la planète, de l’actualité, s’enrichir de la parole ou de la musique des autres… face au lavabo, après la douche ou dans la nuit. Se réveiller en écoutant d’autres voix nous raconter le monde. Les bonnes âmes, debout plus tôt, qui nous font passer à domicile quelques bribes d’actualité... Ailleurs très banals, écoutés d’une oreille plus ou moins distraite, ici ces instants sont devenus magiques. Comme si, à travers ce flux radiophonique, c’était tout l’univers qui venait jusqu’à nous.

Mais pas à la porte de Bagnolet ! Ce matin-là, à Bagnolet, ils n’auront pas la fin de l’histoire. Pas la suite des idées, ni les prochaines mesures du morceau, ou la réponse à la question posée.

Coupé !

… Faire quelque chose !

C’était un matin d’octobre 2002. Vers 7 h 30. Je rentrais chez moi en voiture. Au pied des deux grandes tours de Bagnolet. L’esprit occupé par l’autoradio qui diffusait le journal de France Inter : la matinale d’informations au plus fort taux d’écoute. Comme chaque matin, après avoir déposé ma fille au métro, avec son violoncelle, j’avais l’oreille attentive à la succession des nouvelles. Pour tenter de comprendre le monde, d’être au courant de ce qui se passe. Citoyen curieux, mais aussi journaliste soucieux de son métier.

Et puis d’horribles grésillements sont venus interrompre cette écoute. Des crachouillis qui brouillent le débit, hachent les paroles. Tout est venu de là : du son inaudible d’un autoradio. Plus possible de comprendre le sens des mots, de suivre la logique des phrases… Cela m’a mis dans une colère noire : vivre à deux pas de Paris et ne pas pouvoir écouter la radio ! Hors de moi, je suis décidé. Résolu. C’était une évidence : pas question de continuer à vivre sous une telle contrainte. Sans recevoir la station la plus écoutée de France. Son journal du matin, ses rubriques, ses chroniqueurs, ses journalistes… Non seulement la principale station de service public, mais aussi la radio de référence en cas d’urgence.

Je suis déterminé : je dois trouver une solution.

Il m’a fallu quatorze ans pour y parvenir !

Radio !

Rendre à la radio tout ce qu’on lui doit ! Elle peut être fière, la bonne vieille radio, elle qui dame encore le pion à de nombreux autres médias et supports, plus récents et plus numériques les uns que les autres : c’est ce petit transistor grâce auquel on peut recevoir ses émissions favorites. Où que l’on soit (ou presque ! sauf autour de la porte de Bagnolet). « Écouter la radio » : un geste quotidien, un geste ordinaire, banal, historique, et au-delà, un lien qui nous relie au monde quand on est handicapé, alité, immobilisé. Un geste d’urgence, parfois, en cas d’alerte… France Inter est la radio sur laquelle il faut se brancher pour recevoir les consignes en cas de catastrophe, en cas d’accident grave sur le territoire national…

Avant 2002, sans crachouillis !

Jusqu’en 2002, je n’avais aucune difficulté pour écouter la radio à Bagnolet (Seine-Saint-Denis) et recevoir les stations de la bande FM. Autour de moi, personne ne se plaignait dans le « neuf-trois ».

Que s’est-il donc passé en 2002 ?

Pour comprendre, il faut remonter à la libéralisation des ondes au début des années 80. Sous la présidence de François Mitterrand. Aux revendications des radios libres succède une explosion de stations sur la bande FM à Paris et tout autour. Jusqu’à la faire déborder. Une foire d’empoigne, où l’auditeur patauge dans une débauche de stations. Toutes se grimpent les unes sur les autres. Du désert et de la pénurie, l’auditeur est passé à la profusion, peinant à se repérer, à capter la sienne. Le ciel pur de la radio d’avant 1981, avec cinq stations perdues sur la bande, s’est couvert de nuages : à côté des sept stations de service public (France Inter, France Info, France Culture, France Musique, Fip et deux nouvelles : France Bleu et Le Mouv', sans parler de RFI, qui ne fait pas partie du groupe Radio France), ont débarqué plus d’une cinquantaine de cousines, privées ou associatives, avec autant de fréquences. Une pagaille qui rend l’auditeur excédé, balloté dans cette cohue sonore. Comment retrouver sa radio entre 48 fréquences de 87.5 à 108 MHz ? La chienlit !

Sur ce nouveau marché, deux opérateurs de radio omniprésents et concurrents se partagent, avec leurs antennes, le gâteau de la diffusion de cette cohorte de stations. D’autant que les sites physiques, qui doivent par leur altitude dominer la région pour mieux diffuser les émissions, ne sont pas pléthore ! D’un côté, TDF, l’opérateur historique, alors filiale de France Télécom, qui sera privatisé au cours des années 20001 ; de l’autre, TowerCast, la maison mère de NRJ, la station vedette de l’époque, qui rafle tout ce qu’elle peut.

Commercialisé par TDF, le principal site d’émission pour toute la région parisienne est implanté en haut de la tour Eiffel. C’est de là, à 324 mètres d’altitude, que sont émises les stations du groupe Radio France. Le second, c’est le site des tours Mercuriales à Bagnolet. À l’époque, chacun des deux opérateurs y est présent et gère une antenne perchée en haut d’une des deux tours jumelles, d’où ils diffusent au plus une dizaine de stations. Les deux antennes, celle de TDF et celle de TowerCast, sont distantes d’une cinquantaine de mètres l’une de l’autre ! Cette proximité peut contribuer aux perturbations sur la zone, ce à quoi s’ajoute la diffusion par TDF d’une station (TSF-93 qui deviendra TSF Jazz 89.9) avec une puissance anormalement forte : dix fois celle de France Inter à la tour Eiffel. Longtemps, TDF a contourné ces difficultés, qui handicapent principalement les stations qu’elle émet depuis la tour Eiffel, en particulier France Musique et France Culture, en utilisant, depuis une autre antenne, implantée sur l’imposante tour aux Lilas, essentiellement consacrée à la télévision, des fréquences complémentaires accordées par le CSA.

Mais, en 2002, le CSA décide de récupérer les deux fréquences complémentaires. Il consacre l’une à la diffusion du Mouv, nouvelle station lancée par le groupe public. Il réquisitionne la seconde pour diffuser des émissions pédagogiques sur l’euro. Ces dispositions, je les apprendrai par un article de Télérama (n° 2715 – 23 janvier 2002). Là commencent les ennuis des Sans Radio !

La faute à la DGSE ?

Certains voisins en sont persuadés… Quand je parle de brouillage, de bande FM inaudible, leur regard se remplit de malice ! Pour eux, c’est comme une évidence : la piste à suivre, eux la connaissent... Quand je cherche à comprendre ce qui se passe dans le quartier de la porte de Bagnolet, pourquoi la bande FM y est systématiquement perturbée, pour eux c’est du côté de la porte des Lilas qu’il faut enquêter. Pas l’ombre d’un doute ! Encore aujourd’hui, certains en sont convaincus…

Un tel brouillage ne peut venir que des services secrets de la République. De ces espions ordinaires, qu’on voit pénétrer dans cette caserne, qui cherche à se faire discrète mais dont les hauts murs et les antennes paraboliques géantes inquiètent.

Pour eux, c’est simple. La source de nos soucis, elle est là ! Dans ce centre de la DGSE, surnommé « la Piscine ».

Tout riverain de la porte des Lilas, dans le 19e, le 20e ou de l’autre côté du périph, apprend vite à la connaître, la caserne Mortier ! Elle occupe les deux côtés du boulevard éponyme, à côté de la piscine des Tourelles. Les allées et venues de ces messieurs sont discrètes. Aux heures de bureau. Mais la population s’interroge : que font ces militaires, ces fonctionnaires d’une administration un peu particulière ? Parmi ces agissements, n’émettraient-ils pas des ondes néfastes ? De là à imaginer qu’ils brouillent la bande FM, le pas est vite franchi.

Pourtant il n’en est rien. Pour m’en convaincre, j’ai eu un peu de chance. Le hasard m’a fait sympathiser avec deux de ces hommes qui longent ces grands murs et y travaillent. Quand je leur ai posé ma question à brûle-pourpoint, leur réponse a été cinglante : « Ici on reçoit ! On n’émet pas ! Et là d’où on émet, tu n’es pas près de savoir où c’est ! »

Négatif ! En fait, même si la thèse était séduisante, il faut s’y résoudre : les services secrets n’y étaient pour rien.

Écrire, écrire, encore écrire !

En descendant de voiture, privé de radio, c’est ma colère qui m’a mobilisé. Coûte que coûte ! Pas une minute à perdre…

Plusieurs courriers m’ont aidé. Des années plus tard, j’en saisis l’importance. J’ai beau m’être souvent engagé, avoir milité depuis mon adolescence, l’affaire des Sans Radio m’a prouvé que, face à l’institution, aveugle et servile, le moindre compagnonnage compte, le moindre soutien… Et qu’il faut écrire, écrire et encore écrire !

Ainsi ai-je vite appris qu’au cours de l’été 2002, la première adjointe au maire de Bagnolet, Marie-Christine Lacazette, s’était plainte de ces nuisances dans un courrier adressé au CSA. Comme on jette une bouteille à la mer. Efficace, cette lettre fait parfaitement le tour de la question : « De très nombreux habitants de Bagnolet se plaignent de façon récurrente, écrivait l’élue en août 20022, de ne pouvoir recevoir les émissions de la bande FM dans des conditions acceptables [...]. Impossible de fixer une réception, celle-ci étant instantanément couverte par des émissions diverses et cela, quelle que soit la qualité de l’appareil de réception. Je souhaite, concluait-elle, que les interventions techniques sur le site permettent de mettre fin à une inégalité de traitement dont sont victimes les habitants de Bagnolet face aux différentes sources d’information. »

Dans son courrier, Mme Lacazette visait juste. Elle ne s’arrêtait pas seulement au constat de la nuisance. Elle en précisait les détails. Et confirmait surtout que la qualité du poste n’y était pour rien. Enfin, elle concluait sur l’injustice – une de plus – dont sont victimes les habitants de l’Est parisien. Tout y est écrit !

Le CSA n’a jamais répondu à Mme Lacazette. Par la suite, je me suis habitué à cette absence de réponse aux courriers. Les miens comme ceux d’autres habitants dont on me faisait part. En France, des autorités s’autorisent ainsi des comportements qu’elles fustigent de la part des citoyens. J’ai appris à m’y faire. J’ai aussi appris à apprécier les réponses qui me sont parvenues, ou qui m’ont été transmises par d’autres.

C’est ainsi que j’ai découvert, à la même époque, mais avec stupéfaction, la réponse, datée du 13 septembre 2002, de Radio France, alors présidé par Jean-Marie Cavada, au courrier de protestation d’une de mes voisines. Comment retenir ma colère en lisant sous la plume d’un de ses proches collaborateurs : « certains récepteurs ne répondent pas entièrement aux conditions techniques : ils ne sont pas suffisamment protégés face à l’importance des niveaux radioélectriques coexistant dans un même périmètre, ce qui peut entraîner du brouillage au moment de l’écoute d’un programme. »

Un peu plus tard, le CSA utilisera exactement les mêmes arguments fallacieux en réponse à d’autres plaignants. Cela dit, Radio France n’élude pas le cœur du problème en évoquant « l’importance des niveaux radioélectriques », qu’on peut traduire en nombre d’autorisations accordées. Mais comment l’habitant victime peut-il accepter que « ce contexte génère, dans cette zone, un champ électrique important qui nécessite d’avoir un dispositif de réception adapté » ? Comment accepter que la technique très ancienne de la radiophonie (les premières émissions d’ondes radiophoniques datent de 1894, la radiodiffusion de programmes radiophoniques en modulation de fréquence, la FM, de 1933), après avoir traversé un siècle avec des améliorations successives, du poste à galène au transistor, jusqu’à la bande FM qui supporte le son stéréophonique, se dégrade subitement à l’aube du troisième millénaire ? De quoi méditer !

Ainsi, en 2002, alors qu’on voit d’autres technologies se développer à tue-tête, les Parisiens et leurs proches, à Bagnolet et ailleurs, ne peuvent plus écouter les stations de Radio France en modulation de fréquence ! Encore moins la stéréo pour FIP, France Inter et France Musique, confort d’écoute dont bénéficient pourtant les dix millions de Franciliens !

C’est, comme l’écrit la collaboratrice du président de Radio France, que « le contexte génère, dans cette zone, un champ radioélectrique important », etc., etc.

C’est « ce contexte », situation inouïe et invraisemblable, à laquelle je ne me résigne pas, qui va me pousser à rédiger, fin 2002, une pétition. Sans me douter de l’ampleur que va prendre ce geste d’humeur. Sans imaginer que cette histoire va durer encore… quelques années ! Ni que la bande FM ne sera jamais plus accessible pour toute cette population.

Un hic, la mauvaise foi

Dans ce dossier des Sans Radio, une question récurrente subsiste. Et pas des moindres ! Difficile d’expliquer pourquoi le groupe Radio France ne s’est pas mobilisé sur ce thème. Pourquoi n’a-t-il pas pris fait et cause sur le sujet ? Pourquoi a-t-il fait l’impasse sur un tel bassin d’auditeurs : 40 000 foyers parisiens ou de très proche banlieue, estimation faite à la louche et jamais démentie par la haute autorité ? Soit 200 000 auditeurs ou l’équivalent de la ville de Rennes. Pourquoi a-t-il convenu de les exclure de son audience ? Et, en parallèle, comment a-t-il accepté pendant des années, et aujourd’hui encore, le non-respect du principe constitutionnel d’égalité d’accès au service public, financé par le contribuable ? Comment n’a-t-il pas réclamé au CSA, aux opérateurs d’antenne, de rétablir ou de préserver localement la diffusion de ces stations ?

Un courrier du cabinet du président de Radio France, Jean-Marie Cavada à l’époque, reçu, en septembre 2002, par une Bagnoletaise, fournit, au-delà d’une simili réponse « à sa difficulté à recevoir France Inter à Bagnolet », des éléments pour comprendre la position du service public (Radio France est bien un opérateur de service public). Mme Labardin, que je connaissais par les associations de parents d’élèves, a été l’une des premières citoyennes à s’émouvoir de la situation (et plus tard à adhérer à l’association). Avant moi. Dès que je lance mon mouvement, elle me fait part de ce courrier reçu en 2002. Comme moi, comme Marie-Christine Lacazette, elle a voulu comprendre.

Il lui est répondu, « après enquête auprès des services techniques », qu’est généré, « dans cette zone, un champ radioélectrique important qui nécessite d’avoir un dispositif de réception adapté ». Le président de Radio France assure d’ailleurs qu’il a « attiré l’attention du CSA sur cette situation […] ». Pour reconnaître tout de suite que « certains récepteurs ne répondent pas entièrement aux conditions techniques : ils ne sont pas suffisamment protégés face à l’importance des niveaux radioélectriques coexistant dans un même périmètre, ce qui peut entraîner du brouillage au moment de l’écoute d’un programme ». CQFD.

Le groupe Radio France ne fera pas exception. Comme toutes les instances que l’association sollicitera, lui aussi recourra à cet odieux argument. Une antienne dont abuseront l’ensemble des « experts » sollicités. Et contre laquelle je devrai batailler ferme, obtenant pied à pied l’appui des collectivités, l’une après l’autre, des élus, des députés, des sénateurs…

Encore aujourd’hui, il n’est pas admissible qu’un service public prenne l’auditeur pour un zozo, un mariole, un rigolo, et lui reproche la défaillance de son poste de radio. Car ni lui, ni la qualité de son poste ne sont en cause !

Cet argument aura le don de me rendre dingue. Mais aussi de me motiver pour obtenir gain de cause.

1 Lire par exemple, France Télévisions, Off the Record : histoires secrètes d’une télé publique, de Marc Endeweld.

2 La plupart des documents cités dans l’ouvrage, comme cette lettre, ont été mis en ligne au fur et à mesure sur la page « Chronologie » du blog sansradio.org, comme cette lettre. Ils y sont encore disponibles.