Les secrets de guerre de Staline - Boguslaw Wrolanski - E-Book

Les secrets de guerre de Staline E-Book

Boguslaw Wrolanski

0,0

Beschreibung

L'ouvrage présente une guerre pleine d'intrigues totalement inconnues. Une guerre secrète qui se joue dans les bureaux des chefs d'État, dans les salles de tortures, dans les prisons et au sein des services d'espionnage.L'attitude de Staline a toujours été plus obscure et secrète que celle de Hitler, de Churchill ou encore de Roosevelt. En s'appuyant sur des documents devenus accessibles depuis l'ouverture des frontières de l'Est, ce livre met en lumière la politique secrète, cruelle et retorse que pratiqua le dictateur communiste. Staline arriva à tirer profit des désaccords entre les puissances européennes et les laissa s'engager dans la guerre tout en restant à l'écart du conflit.


Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 634

Veröffentlichungsjahr: 2020

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



© Éditions Jourdan

Paris

http://www.editionsjourdan.com

Les Éditions Jourdan sont sur Facebook. Venez dialoguer avec nos auteurs, visionner leurs vidéos et partager vos impressions de lecture.

ISBN : 978-2-39009-2-155 — EAN : 9782390092155

© 1re Édition : Wołoszański Bogusław : Władcy ognia.

Warszawa 1999 Wydawnictwo Colori.

Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.

Bogusław Wołoszański

Les secrets de guerre de Staline

Traduit du polonais par Robert BOURGEOIS

Première partie : La crise

La Nuit

Le Kremlin était silencieux. Même les factionnaires parcouraient à pas feutrés les corridors vivement éclairés par des lustres et des appliques en cristal. Malgré l’heure tardive, les lampes étaient allumées dans tous les bureaux où chacun attendait la convocation qui pouvait arriver à chaque instant du bureau le plus important. C’est pourquoi tous s’efforçaient de rester assez près du téléphone pour attraper le combiné au plus vite sans être soupçonnés de sommeiller ou de perdre leur temps de quelque manière.

Cette fois, la sonnerie retentit dans le Saint des Saints, où Staline penché sur son bureau en chêne étudiait des papiers que lui avait remis Nikolaï Iéjov1, chef du NKVD01, assis en face de lui.

Il prit l’écouteur, et dès qu’il apprit qui voulait lui parler, il dit à voix basse :

– Entrez !

Un instant plus tard, il ajouta :

– Entrez, camarade Béria2.

En reposant l’appareil, il regarda Iéjov à la dérobée. Celui-ci avait baissé la tête sur ses papiers, faisant semblant de chercher un document important. Il tentait ainsi de dissimuler le trouble causé par l’arrivée imminente de Lavrientiï Béria.

Un mois auparavant, un soir de juillet 1938, quand il s’était présenté dans le bureau du Maître pour lui remettre un rapport concernant l’élimination des ennemis du Parti et de l’État, il avait entendu :

– Il faut absolument renforcer le NKVD en vous donnant un adjoint, camarade Iéjov. Qui pourrait prendre ce poste ? Avez-vous quelqu’un à proposer ?

Pris de court, Iéjov avait hésité. Il ne s’attendait pas à ce que ses efforts puissent être considérés comme insuffisants et nécessitant une assistance. Dévoué sans réserve à Staline, il avait réalisé tout ce que celui-ci attendait de lui. Placé à la tête du NKVD en septembre 1936. Il avait avec une rapidité et une efficacité exceptionnelles mis des hommes à lui aux commandes de cette institution et exigé l’assassinat ou la mise à l’écart d’au moins 14 000 anciens fonctionnaires. Sous sa direction, 12 millions de personnes avaient été arrêtées et traitées atrocement. C’est lui qui avait amené le plenum de février-mars du Comité central du VKP(b)02 à recourir contre elles aux tortures psychiques et physiques. Dans une énorme majorité de cas, il n’existait aucune preuve de leur culpabilité. Elles avaient été envoyées dans les prisons du NKVD sur la foi de dénonciations de voisins et de collègues de travail ou sur de vagues soupçons nés tout à coup dans la tête des fonctionnaires de cette institution. Il fallait donc obliger ces gens à avouer qu’ils étaient des saboteurs, des espions, des assassins, des membres d’un complot secret visant à renverser Staline et à changer le régime du pays. Cela demandait du temps. L’autorisation de recourir à la torture simplifiait la procédure. En dépit d’une documentation scrupuleusement tenue à jour, Iéjov ne savait pas combien de victimes avaient été torturées dans les chambres spéciales des prisons du NKVD, vraisemblablement un peu plus d’un million. Cela constituait déjà un témoignage suffisant de l’efficacité de l’appareil qu’il avait construit en peu de temps. Alors, pourquoi un adjoint ?

Il avait fait plus : ses services avaient permis à Staline de se débarrasser de l’opposition dans le Parti et de tous ceux qu’il soupçonnait d’être à même de menacer son pouvoir de père du peuple. Des hommes qui avaient accédé aux sommets de la hiérarchie du Parti et de l’État se retrouvaient devant le peloton d’exécution. Sur 5 maréchaux de l’Union soviétique, 3 avaient été condamnés à mort et 14 commandants d’armée sur 16 : les 8 amiraux avaient été tous liquidés ; 60 chefs de corps sur 67, 136 chefs de division sur 199 et 600 officiers du grade de général sur 900, avaient été fusillés ou pendus. « L’épuration » des rangs du parti n’était pas non plus chose aisée, mais Iéjov avait réussi à amasser des preuves contre des bonzes : Boukharine, Zinoviev, Kamiéniev, Roudzoutak et de nombreux autres susceptibles de représenter une menace pour Staline. C’est lui qui avait amené à pouvoir condamner à mort 100 (110 d’après d’autres sources) des 131 membres du Comité central du Parti communiste. Pourquoi donc, alors que ces succès étaient à leur point culminant, Staline voulait-il lui donner un « assistant » ? Quelle faute avait-il commise ? En quoi avait-il déplu ?

– Non, je n’ai aucune candidature, répondit-il.

– Je pense que ce devrait être le camarade Béria, dit Staline.

Iéjov resta silencieux. Il attendait d’autres paroles, mais elles ne vinrent pas. Staline savait certainement que quelques semaines auparavant, le chef du NKVD avait décidé de liquider Béria, se fondant sans doute sur le vague pressentiment que ce dernier pouvait menacer son pouvoir. Au début de juillet 1938, Iéjov avait ordonné à Sierguiéï Goglidzé du NKVD de Géorgie de rassembler des preuves de l’appartenance de Béria à une « organisation militaire-fasciste ». Voilà maintenant que cet homme déjà presque dans la cellule des condamnés à mort s’en était tiré et devenait même son adjoint, sur l’ordre du chef suprême !

– Il sera un bon candidat, dit enfin Iéjov. Le camarade Béria sait travailler, non seulement comme adjoint. Il pourrait même être commissaire du peuple…

– Non, il ne ferait pas l’affaire comme commissaire du peuple.

Staline avait dit cela avec conviction. Pendant un moment, il avait paru sincère.

– Il sera un bon adjoint.

Cette conversation s’était déroulée en juillet 1938. Pendant quelques semaines, Staline ne revint pas sur ce sujet avant le 22 août.

La porte du secrétariat s’ouvrit. Béria entra et un ruban de lumière pénétra la demi-obscurité.

Staline se leva et sortit de derrière son bureau. La cordialité discrète avec laquelle il salua l’arrivant produisit une impression accablante sur Iéjov. Il commençait à avoir peur.

– Camarade Béria, le Parti a une nouvelle tâche pour vous, dit Staline, faisant ostensiblement peu de cas de la présence du commissaire toujours assis près du bureau. Vous serez l’adjoint du camarade Iéjov. C’est un nouveau défi dans votre service pour le Parti et pour le peuple. Ainsi en a décidé le Bureau politique, dit-il encore à Béria qui, visiblement surpris, avait du mal à dissimuler sa confusion.

Il ne pouvait croire à un changement aussi soudain de sa destinée. Quelques semaines auparavant, il se débattait, s’efforçant d’échapper à Iéjov. Il avait tenté une démarche désespérée. Il avait téléphoné à Staline. Cela l’avait sauvé parce qu’il avait rappelé son existence au Maître juste au moment où celui-ci avait décidé de se débarrasser de Iéjov.

– Confiez à quelqu’un vos obligations de secrétaire et venez à Moscou. En août, vous serez sans doute déjà préparé à vos nouvelles tâches.

– Oui, camarade Staline, balbutia Béria.

Il s’efforçait de ne pas regarder Iéjov qui ramassa tous ses papiers, les mit dans sa serviette et se leva de son fauteuil. Le nabot qui ne mesurait guère plus d’un mètre cinquante, que l’on surnommait le nain sanguinaire, eut un sourire jaune.

Staline qui contrôlait avec perspicacité et dans les moindres détails le fonctionnement du NKVD comprenait parfaitement toute la puissance de cette institution et combien il serait difficile de la tenir en main après la liquidation de Iéjov. Il avait donc besoin d’un organisateur fidèle et efficace, traits qu’il avait décelés en Béria. En le nommant chef en second du NKVD, il lui donnait le temps d’étudier la structure gigantesque créée par Iéjov, entièrement occupée par des hommes à lui, et de réfléchir au moyen de se débarrasser d’eux. En même temps, il projetait d’instituer une commission spéciale chargée d’enquêter sur les abus dont le NKVD s’était rendu coupable. Guiéorguiï Malenkov, secrétaire du Comité central du Parti communiste (bolchevique) russe, Viatcheslav Molotov, président du Conseil des commissaires du peuple, et Andriéï Vychinski, procureur général, devaient en faire partie. Avec Béria, ils auraient à fournir des preuves de la culpabilité de Iéjov pour pouvoir le relever de ses fonctions et le faire comparaître devant un tribunal. Il avait rempli sa tâche et il devait mourir, car il était exclu de laisser en vie un homme qui en savait si long sur Staline et qui avait une telle emprise sur l’institution la plus puissante du pays.

Il était près de minuit quand Staline fit savoir à ses visiteurs qu’il n’avait plus rien à leur communiquer. Le bourreau et sa future victime sortirent ensemble.

Staline retourna s’asseoir pour achever de lire les documents laissés par Iéjov qui proposait d’appliquer la peine du premier degré, ainsi qu’il désignait habituellement la peine de mort, à 3 571 personnes. Il avait porté leurs noms sur onze pages dactylographiées. Staline, comme à son habitude, examina attentivement la liste. Le lendemain, les membres du Bureau politique devaient la signer.

Depuis le Clocher du Sauveur parvenait le bruit du carillon sonnant minuit. Il ne prévoyait plus d’entretiens. D’ordinaire, il mettait fin aux conférences à minuit mais il restait dans son grand bureau boisé de chêne foncé jusqu’à deux ou trois heures du matin. C’est alors seulement qu’il allait dans son appartement privé ou se faisait conduire dans sa datcha de Kountsévo dans la banlieue de Moscou. La nuit était pour lui le moment le plus propre à la réflexion sur ce qu’il allait entreprendre. Dans la situation régnant en Europe en août 1938, la guerre menaçait, ce qui exigeait une réorientation de sa politique. Il ne s’était pas attendu à cela.

Notes

1. Nikolaï Iéjov (1894-1940), employé de l’appareil de sécurité. Nommé en septembre 1936 commissaire aux Affaires intérieures, il se rendit célèbre comme exécutant sans états d’âme des purges staliniennes qui entraînèrent l’assassinat ou la déportation dans des camps d’environ 12 millions de personnes. À partir du 22 août 1938, date à laquelle Lavrientiï Béria fut nommé son adjoint, il fut peu à peu écarté du pouvoir. Le 23 novembre 1938, il donna sa démission, ce qui est considéré comme une tentative pour sauver sa vie. Arrêté en janvier 1939, il fut condamné à mort et fusillé, probablement le 4 février 1940.

2. Lavrientiïï Béria (1899-1953), pendant de longues années fonctionnaire de l’appareil policier soviétique, la Tchéka, plus tard GPOU, il prit en 1938 les fonctions de commissaire aux Affaires intérieures (NKVD). Sa première tâche consista à mettre de l’ordre dans le chaos causé par la Grande Purge des années 1937-1938. Le ministère qu’il dirigeait organisa l’extermination en masse de populations civiles (citoyens soviétiques et polonais des territoires annexés à l’Union soviétique en 1939) et des prisonniers de guerre* à Katyn. Le 30 juillet 1941, il devint membre du Comité de la Défense nationale. En 1945, il fut nommé maréchal de l’Union soviétique. Après la mort de Staline, il tenta de s’emparer du pouvoir ; il se présenta comme un partisan de réformes économiques, de la libéralisation de la vie en URSS ; il réclama une amnistie pour 90 % des prisonniers, l’autonomie des républiques soviétiques, ce qui fut la cause principale du complot ourdi contre lui par d’autres représentants de premier plan du pouvoir. Le 26 juin 1953, il fut arrêté au cours d’une réunion du présidium du Comité central, jugé et condamné à mort comme « ennemi du parti et du peuple ».

*polonais. 15 ou 20 000 furent assassinés. (N.d.T.)

01NKVD (Narodniï Komissariat Vnoutriennikh Diel) – commissariat du peuple aux Affaires intérieures – correspond au ministère de l’Intérieur des autres pays européens. Également police secrète sovièétique.

02VKP(b), Parti communiste de toute l’Union (des bolcheviques), Parti communiste institué en 1925 après le remaniement du Parti communiste russe (des bolcheviques). Le terme « bolcheviques » a trait au schisme de 1912 quand du parti social-démocrate ouvrier de Russie émergea la faction bolchevique. En 1952, le VKP(b) prit le nom de Parti communiste de l’Union soviétique.

La deuxième révolution

L’évolution de la situation en Europe n’inquiétait pas Staline et pourtant, le conflit avait surgi soudain et pouvait évoluer jusqu’à une guerre entre les plus grandes puissances du monde. Depuis longtemps, il attendait un tel état de choses qui lui aurait permis de couronner magnifiquement sa révolution. Oui, lui, Staline, qui s’était toujours tenu dans l’ombre de Lénine, il entreprenait de réaliser une deuxième révolution, plus grande, plus magnifique, devant aboutir à la création d’une véritable puissance socialiste.

Que lui avait laissé Lénine ? Un pays socialiste infirme, issu de la longue Guerre mondiale, quand le peuple avait marché contre le tsar et, après l’abdication de celui-ci, contre le gouvernement qui ne voulait pas mettre fin aux hostilités. La population avait soutenu les bolcheviques uniquement parce qu’ils promettaient aux soldats le retour dans leurs foyers après quatre années de défaites. Ils avaient tenu cette promesse, mais au prix d’une paix humiliante avec les Allemands conclue en mars 1918 à Brest-Litovsk. Ils avaient obtenu le pouvoir et ils l’avaient conservé grâce à une terreur épouvantable, dirigée dès l’été 1918 contre la population. Ils avaient détruit leurs ennemis les plus menaçants, mais leur État était malgré tout condamné à l’anéantissement.

Lénine avait compté que l’instauration d’un État socialiste en Russie inaugurerait la révolution européenne qui aboutirait à la création d’une ceinture d’autres pays socialistes le long des frontières de l’Union soviétique. La situation avait d’abord semblé évoluer conformément à ces espérances. La fièvre révolutionnaire avait gagné l’Europe entière qui avait connu le choc de la guerre tout comme la Russie. L’Armée rouge se porta à l’Ouest pour apporter la révolution en Pologne et fomenter un soulèvement communiste en Allemagne. Or la défaite devant Varsovie en août 1920, quand les armées de Toukhatchevski se débandèrent, craignant d’être encerclées par les Polonais, sonna le glas de ce rêve de domination du continent et de création d’États gouvernés par des soviets.

L’espoir d’établir une couronne de pays socialistes le long des frontières de l’Union soviétique s’était évanoui et dès 1925, Staline qui avait succédé à Lénine, mort en 1924, fut obligé d’appliquer la stratégie de « construction du socialisme dans un seul pays ». Certes, au milieu des années 20, il n’existait pas de menace directe de la part des voisins, mais il était évident pour les dirigeants bolcheviques que la situation était défavorable au-delà de toute expression.

Staline dit :

– L’idée que le monde capitaliste regardera avec passivité nos succès sur le front économique, succès qui révolutionnent la classe ouvrière dans le monde entier, est une illusion. C’est pourquoi tant que nous aurons le capitalisme tout autour de nous, tant que le prolétariat n’aura pas triomphé, au moins dans quelques pays, nous ne pouvons pas considérer notre victoire comme définitive. Quels que soient nos succès dans la construction du socialisme, nous ne pouvons pas croire notre pays, celui de la dictature du prolétariat, hors de danger. Nous devons arriver à ce que cet encerclement par des États capitalistes que nous connaissons aujourd’hui fasse place à un voisinage socialiste ; ce sera le cas quand le prolétariat détiendra le pouvoir dans plusieurs autres pays. C’est alors seulement que nous pourrons nous dire définitivement victorieux.

Ces paroles révélaient la direction suivie par le pouvoir soviétique : renforcer l’armée, et quand elle serait assez puissante, pour ne plus risquer la même défaite qu’en août 1920, marcher sur l’Occident et créer des États socialistes le long des frontières soviétiques. Toutefois, l’Armée rouge était très faible et cela, à tous points de vue.

Le moral était bas, ce qu’avait confirmé le nombre des désertions pendant la guerre civile. En 1921, 231 000 soldats ont déserté, dont 1 704 officiers, et un an plus tard, 112 224, dont 3 763 officiers.

L’Armée rouge restait une grande masse révolutionnaire sans discipline ni conscience politique, manifestant un manque de respect envers les plus hauts gradés, permettant aux simples soldats de critiquer les ordres d’un chef ou de se plaindre de lui à un commissaire politique.

Mikhaïl Frounzé1 qui prit en janvier 1925 les fonctions de commissaire du peuple à la Guerre s’attaqua avec une énorme énergie à la réorganisation de cette grande et faible Armée rouge. Il fit beaucoup mais n’acheva pas sa tâche. Il mourut inopinément le 31 octobre 1925 à la suite d’une opération de l’estomac mal réussie. Il avait été obligé de la subir malgré lui parce que, soucieux de la santé de ce grand chef, le Comité central lui en avait donné l’ordre, ce qu’il n’aurait pu faire à l’insu de Staline. Celui-ci aurait-il été caché derrière cela ? Aurait-il donc ordonné de tuer Frounzé ? Il n’en existe pas de preuves mais on ne peut guère s’attendre à ce qu’elles aient été conservées. Frounzé était une menace pour Staline dont la position au sein du pouvoir communiste était encore faible, alors que ses adversaires étaient puissants. Frounzé, chef légendaire du temps de la guerre civile, en train de réorganiser l’Armée rouge d’une façon aussi dynamique, était devenu un grand rival. Il pouvait y avoir aussi une autre raison.

Le Parti bolchevique s’identifiait à l’armée, ce dont les uniformes des chefs du parti étaient la preuve la plus évidente. Staline porta jusqu’à la fin de sa vie un uniforme sans signes distinctifs et les jours où il faisait froid, il aimait jeter sur ses épaules une vieille capote militaire. Frounzé rompit cette unité du parti et de l’armée. Il bâtit un corps de spécialistes, dirigé par des officiers de métier, formés dans les plus hautes écoles, et non par des commissaires politiques qu’il repoussa dans l’ombre. Il leur supprima les postes privilégiés et l’autorité dont ils jouissaient jusqu’alors. L’Armée rouge commença ainsi à échapper au contrôle du parti et à perdre son caractère révolutionnaire. Évidemment, Frounzé s’efforça d’opérer ces transformations en douceur, incitant les officiers à adhérer au Parti communiste, mais cela ne changea pas l’orientation de ses réformes. C’est certainement pour cela qu’il dut confier les fonctions de commissaire aux Affaires militaires à un homme à qui Staline pouvait faire confiance : Kliment Vorochilov2 bien que celui-ci fût d’une grande ignorance en matière militaire. Il était serrurier de profession et il rendit service aux bolcheviques en exhortant les ouvriers des usines d’armement à agir contre les « oppresseurs ». En récompense, il se vit confier, en 1918, le commandement de la défense de Tsaritsyne03 contre les Blancs. Il le fit si maladroitement que Lev Trotski, à l’époque commissaire à la Guerre, écrivit à Lénine que Vorochilov n’aurait pas dû commander même un régiment, à plus forte raison une armée, et il exigea son rappel. Staline toutefois ne prit pas en considération l’incompétence de l’ancien compagnon de Tsaritsyne. Vorochilov était fidèle comme un chien et n’avait absolument pas d’ambitions politiques. Cela suffisait pour, qu’en 1925, Staline lui confie le poste de commissaire, il retrouvait ainsi le contrôle sur l’armée qui lui échappait du temps de Frounzé. L’action de l’incompétent Vorochilov devait être appuyée par le jeune et dynamique Mikhaïl Toukhatchevski à qui, malgré son aversion remontant au temps de la guerre contre la Pologne, Staline confia le poste de chef de l’État-major général.

Toukhatchevski s’attela à la tâche avec énergie. En 1926, il ordonna de dresser un état de l’équipement et de l’instruction de l’Armée rouge. Il présenta les conclusions de cette vaste action en décembre 1927 dans un rapport adressé à Staline. Un an plus tard, il les introduisit dans un livre intitulé : La Guerre future, où il présentait une conception novatrice de la guerre de mouvement dans laquelle les chars et les avions joueraient le premier rôle. Cette arme, qui aurait dû être produite et livrée aux unités en grande quantité, devait doter l’Armée rouge d’une force offensive et lui permettre d’atteindre la Manche, mais les soldats de Toukhatchevski ne la possédaient pas. En 1928, l’Armée rouge ne disposait que d’un peu moins de 150 chars, pour la plupart des Mk V britanniques de la Première Guerre mondiale ayant peine à suivre des soldats marchant vite. Les usines du pays n’avaient guère fabriqué que 30 chars KS et MS-23, copie des tanks français de la Première Guerre mondiale, Renault FT 17. Certes, la production de nouveaux véhicules de combat MS-13, qui étaient un développement du prototype français, fut lancée cette année-là, mais elle n’atteignit que 92 exemplaires. Il ne pouvait pas y en avoir plus parce que l’unique usine, Krasnoïé Sormovo, travaillait au maximum de ses possibilités.

Staline aurait-il subodoré dans les propositions de Toukhatchevski une tentative de saper son pouvoir, ou bien considérait-il que le chef du grand État-major volait trop vite de ses propres ailes ? Toujours est-il qu’il réagit vivement à la proposition de fournir du matériel moderne en abondance à l’armée, la qualifiant de foutaise. Toukhatchevski dont les idées furent présentées à Staline par Kliment Vorochilov, n’avala pas l’affront et offrit sa démission. Il fut muté à Léningrad, au poste de chef de la région militaire.

Sans aucun doute, il avait présenté ses projets prématurément. En fait, Staline et lui visaient le même objectif : créer une Armée rouge puissante, disposant d’une arme agressive, capable de conquérir l’Europe. Toutefois, Staline n’approuvait pas le rythme des transformations proposées. Il lui fallait d’abord mener à bien sa grande révolution et remédier aux erreurs de Lénine qui à son avis s’était écarté de la voie tracée. Lénine avait eu peur des vagues de mécontentement populaire suscitées par le communisme de guerre et que même la terreur n’avait pas étouffées. À la fin de 1920, dans le gouvernement de Tambov avait éclaté une jacquerie, les paysans avaient levé une armée de partisans de presque 50 000 hommes. Alors qu’ils menaient des combats acharnés, éclata à Cronstadt, en mars 1921, la révolte des marins de la flotte de la Baltique. Lénine n’avait pas pu retarder plus longtemps un adoucissement des rigueurs du communisme. Il imagina la Nouvelle Politique Économique qui donnait à l’État le contrôle du libre marché. Dans cette réalité économique trouble, les biens des marchands, des industriels et des paysans les plus débrouillards s’accrurent. L’ancienne bourgeoisie se renforça et une nouvelle vit le jour, encore plus forte. Staline estima que cela allait provoquer l’effondrement de l’Union soviétique. Dans sa nouvelle révolution, la bourgeoisie abhorrée serait éliminée et la grande industrie constituerait le berceau de la classe ouvrière avec laquelle les bolcheviques forgeraient l’assise du nouveau système.

Il fallait donc construire des milliers de manufactures, d’usines, de mines, d’aciéries, de centrales électriques. Il y avait en URSS beaucoup de bras pour travailler, mais on manquait de machines de travaux publics, de machines-outils pour les nouvelles fabriques et de spécialistes capables de les faire marcher. Il fallait tout acheter à l’étranger et on n’avait pas de quoi payer.

Au temps des tsars, la Russie exportait presque exclusivement des matières premières : pétrole, charbon, bois, fourrures et céréales. Cela lui rapportait de quoi financer les achats à l’étranger, indispensables au développement de l’économie, qui était en bonne voie à la veille de la Première Guerre mondiale. Au temps des tsars, les céréales revêtaient une importance toute particulière pour les exportations. En 1913, elles atteignirent 13 000 000 de tonnes. C’était un record que les bolcheviques ne purent égaler. En 1925, ils n’en vendirent à l’étranger que 2 000 000 de tonnes, soit six fois moins ! Quelle était la cause d’une chute aussi dramatique ? La révolution. Elle avait détruit les propriétaires terriens dont les domaines étaient les principaux producteurs de céréales. Elle avait liquidé les 600 000 paysans les plus riches, qui dans la Russie tsariste fournissaient un tiers des céréales.

La guerre civile qui entraîna la mort d’au moins deux millions de personnes, l’anéantissement de milliers de villages et la transformation de millions d’hectares en friches constitua le couronnement de ce tableau apocalyptique.

Devant le plénum du Comité central, Staline dit le 9 juillet 1928 :

– Nous devons absolument avoir des réserves de blé pour l’exportation ! Nous devons importer des machines pour nos usines. Nous devons importer des machines agricoles, des tracteurs et des pièces de rechange. Or nous ne le ferons qu’en exportant des céréales. Dans la période d’avant-guerre, nous en exportions annuellement de 500 à 600 millions de pouds04. Il est vrai qu’une telle quantité ne pouvait être exportée que parce que les gens ne mangeaient pas assez. Malgré tout, il faut comprendre qu’il y avait alors sur le marché deux fois plus de céréales qu’aujourd’hui.

La production agricole pouvait être développée rapidement à l’exemple des grands domaines agricoles allemands et des fermes américaines. Les machines étaient la base de l’agriculture moderne, mais comment dans la Russie inculte et arriérée donner du matériel moderne aux paysans analphabètes, cultivant un lopin de terre avec une araire en bois, souvent tirée par leur unique vache, ou par leur femme et leurs enfants ?! Avec quoi la paysannerie pauvre aurait-elle acheté des machines agricoles ? Comment aurait-elle appris à s’en servir ? Où aurait-elle pris de l’essence et des pièces de rechange ? Le retard des villages russes semblait une barrière infranchissable.

Staline trouva quand même le moyen d’écarter les obstacles : créer de grandes bases de machines, et de vastes exploitations agricoles dans lesquelles les paysans travailleraient en commun, utilisant collectivement le matériel moderne aux mains de conducteurs et de mécaniciens qualifiés. Dans les villages, les gens se rebiffèrent. Pour un paysan, le communisme compris comme la propriété de la terre en commun, une production et une distribution collectives, était une chose inconcevable. En 1928, à peine 0,7 % des paysans soviétiques appartenaient au Parti communiste et seules 1,7 % des familles avaient accepté d’entrer dans les kolkhozes. Staline n’avait pas l’intention d’attendre que ces gens arrivent à maturité. Ils étaient ses ennemis : conservateurs, méfiants, veillant sur leur misérable lopin comme sur le plus grand trésor. Ils devaient périr !

Le 27 décembre 1929, il déclara la guerre à la paysannerie sous le mot d’ordre : « Liquider les koulaks en tant que classe ! » C’était évidemment un artifice de propagande. Les paysans riches devaient être les premières victimes de la collectivisation. Des détachements de la police politique secrète, l’OGPU et des troupes se rendirent dans les villages, écrasant toute manifestation d’opposition à la cession de la terre et des biens. Des tribunaux d’exception prononçaient des sentences de mort ou de prison sous n’importe quel prétexte. C’était là une des formes de la terreur. La faim serait le moyen le plus efficace pour briser la volonté des récalcitrants. Les soldats réquisitionnaient les vivres, en laissant trop peu pour que les familles puissent subsister pendant l’hiver. Des piquets de garde postés partout sur les routes fouillaient toutes les voitures, empêchant d’amener des vivres dans les villages. La famine déferla comme un raz-de-marée sur les campagnes de l’Ukraine, appelée au temps des tsars le grenier de l’Europe.

Il est probable, qu’au temps de la collectivisation, 5 000 000 de personnes sont mortes, de faim, fusillées, pendues ou enterrées vives. Nul ne peut plus établir le chiffre exact de ceux que Staline a sacrifiés pour qu’ils ne fassent pas obstacle à sa révolution.

Au moins 10 millions de paysans ont été déportés en Sibérie ou en Asie centrale. 3 ou 4 millions d’entre eux ont péri en chemin ou ont été assassinés et quelque 3 millions sont allés dans des camps de concentration.

Pendant que se poursuivait le massacre dans les villages russes, biélorusses et ukrainiens, le Comité central adopta en novembre 1928 le plan quinquennal économique. De grandes constructions furent lancées qui devaient transformer l’Union soviétique. C’était la deuxième étape de la révolution de Staline.

En quelques années, 1 500 établissements industriels furent créés. Des géants virent le jour : Magnitogorsk, Novokouzniets, Stalingrad, Kharkov, Tchélabinsk. Dans la dernière année du premier plan quinquennal, la production industrielle dépassait le niveau d’avant guerre de plus de deux fois et demie. L’Union soviétique commençait à devenir une puissance industrielle, militaire aussi. Dans les années 1928-1932, une grande industrie d’armement vit le jour. Avant le premier plan quinquennal, les usines soviétiques avaient fabriqué 92 chars, en 1932, 1 053. Pendant les cinq années du plan, la production d’avions passa de 1 394 à 3 285. Et ce n’était que le commencement !

Relégué à Léningrad, Toukhatchevski n’avait pas abandonné l’idée de la nécessité d’une armée mécanisée. Là-bas, il expérimenta ses idées sur les champs de manœuvre, il organisa des unités aéroportées et les essaya dans des opérations à grande échelle. Il fit l’expérience du transport sur le champ de bataille de grandes formations blindées effectuant des opérations autonomes. Il analysa des solutions nouvelles dans le domaine de la défense aérienne des villes et des établissements industriels. Il attendait le moment favorable pour présenter ses propositions de restructuration des forces armées. Il estima que l’heure était venue quand à la fin de 1929, le Comité central du Parti communiste adopta une motion sur l’état de la défense de l’URSS, dans laquelle il était dit qu’en deux ans, il fallait fournir à l’armée du matériel moderne en abondance. En avril 1930, il envoya à Staline un rapport au sujet de la nécessité d’effectuer des transformations dans l’armée. Le secrétaire général n’avait pas besoin de conseils ni d’encouragements à procéder à des transformations. L’heure de s’occuper de la modernisation de l’Armée rouge n’était pas encore venue. En conséquence, le rapport eut un effet absolument contraire aux attentes de l’auteur.

Staline lui reprocha de vouloir pousser à la militarisation du pays. C’était une accusation aussi grave que celle de trahison ou d’espionnage. Militarisation, dans l’esprit des autorités communistes, signifiait production intensive d’armement. Dans les conditions de l’Union soviétique, cela serait revenu à produire moins, disons de vêtements par exemple, c’est-à-dire aux dépens la population. Cela pouvait entraîner des conséquences mortelles, au temps justement où Staline engageait le premier grand règlement de comptes avec les plus hauts chefs de l’Armée rouge issus des cadres tsaristes. L’enquête au sujet de ce qu’on appelait le Parti industriel05 attirait l’attention sur quelques officiers qui auraient prétendument collaboré avec les accusés pour nuire à l’économie. C’était une raison suffisante pour que l’appareil instructeur se dirige contre l’armée et que des officiers des plus hauts rangs se retrouvent en prison : Alexandre Baltiïskiï, Vladimir Iégoriev, Alexandre Lignau, Sierguiéï Loukirskiï, aussi des théoriciens militaires : Kakourine, Sniessariev, Alexandre Sviétchine et de nombreux autres. Envoyés dans des camps, la plupart d’entre eux furent toutefois libérés au bout de deux ans. Toukhatchevski aurait-il dû se trouver aussi parmi eux ?

Il semblerait qu’en lançant l’accusation de « militarisme », Staline se soit décidé à anéantir l’homme contre lequel il nourrissait des griefs de longue date. Toutefois, il se retint encore d’employer des moyens extrêmes, sans doute parce qu’il se rendait compte qu’il n’était pas assez fort pour condamner à mort un héros de la guerre civile. Échafaudant les plans d’un développement rapide de l’Armée rouge après le premier plan quinquennal, peut-être en vint-il à conclure que Toukhatchevski serait encore nécessaire. Ne se rendant pas compte de ce qui pouvait lui arriver, celui-ci commença à gravir rapidement les échelons de la carrière militaire. En juin 1931, il fut nommé vice-président du Conseil de guerre, vice-commissaire aux Affaires militaires et navales et chef des armements de l’armée. À ces postes, il pouvait faire de l’Armée rouge un bélier capable d’écraser n’importe quel ennemi, autant celui qui se serait efforcé de franchir les frontières de l’Union soviétique que celui contre qui le Parti communiste aurait décidé de diriger son bras armé. Les unités blindées devaient constituer le noyau dur de cette armée. En août 1931, le conseil au Travail et à la Défense adopta sur une proposition de Toukhatchevski un programme de construction de chars. À la fin de 1932, les deux premiers corps étaient constitués : des formations tactiques autonomes opérationnelles comprenant chacune deux brigades mécanisées, une brigade de mitrailleuses et une division autonome d’artillerie antiaérienne. Les analyses et les expériences des grandes manœuvres montrèrent que l’effectif d’un corps devait compter 9 865 officiers et soldats équipés de 469 chars et de 200 camions. En 1936 avaient été formés quatre corps mécanisés, six régiments autonomes de chars, 15 régiments mécanisés d’une division de cavalerie et 83 bataillons et compagnies de chars dans des divisions d’infanterie.

Les usines de fabrication de chars construites pendant le premier plan quinquennal, de 1929 à 1934, accroissaient la production d’année en année. En 1930, elles sortirent 170 chars, un an plus tard, 740, en 1932, 3 038 pour atteindre le rendement maximal de 4 803 en 1936. En 1937, les usines soviétiques avaient fabriqué 20 239 avions, 21 010 chars, 30 216 canons et près de deux millions et demi de fusils. L’industrie des plus grandes puissances du monde d’alors ne pouvait se vanter de tels résultats.

Toukhatchevski comprenait l’énorme importance de l’aviation dans les opérations militaires. Dans ses plans, elle devait constituer une force autonome. Au début de 1936 fut entreprise la formation d’armées aériennes comptant de 250 à 260 avions de chasse et de bombardement qui devaient opérer dans des directions stratégiques. En marge de ces grandes tâches d’organisation en quelque sorte, Toukhatchevski s’adonnait à sa passion et à son amour des nouveautés techniques qui n’apportaient pas toujours les résultats attendus. Les expériences avec des vedettes chargées d’explosifs s’achevèrent par un fiasco, tout comme celles dans lesquelles un avion-mère emmenait dans les airs quatre chasseurs sur ses ailes. La croyance en la force de la technique conduisit toutefois à de fructueuses recherches de l’Institut scientifique et expérimental des fusées, dont les travailleurs se trouvaient sous la tutelle directe de Toukhatchevski, sur les moteurs à réaction et les méthodes de détection des avions par radar.

Cette bonne passe se poursuivit sans interruption. En 1935, quand les grades militaires furent rétablis en URSS (au lieu de la hiérarchie des fonctions introduite après la révolution), Toukhatchevski fut nommé maréchal, l’un des cinq officiers élevés à cette dignité, la plus haute pour n’importe quel soldat. Il pouvait croire en sa force et en son étoile.

Cette même année, lors de manœuvres près de Kiev, il montra quelle force représentait déjà l’Armée rouge. Les observateurs militaires étrangers assistèrent avec admiration au déploiement immédiat en ordre de bataille de 1 040 chars qui venaient de parcourir 650 kilomètres. La vue de cette masse de véhicules blindés rassemblés sur un seul terrain de manœuvre donna un choc au général britannique Archibald Wawell4 qui savait que l’armée de son pays ne disposait de guère plus de 300 chars. En plus, à côté des T-26 modernes construits d’après le brevet britannique du Vickers 6ton, il aperçut des chars moyens T-28 à trois tourelles et des T-32 lourds qui étaient une copie assez fidèle de l’Independent Tank britannique. La force blindée étalée lors de l’ouverture des manœuvres n’était qu’un avant-goût des présentations qui éblouirent les observateurs étrangers. Ils virent apparaître bas au-dessus de la ligne d’horizon de petits points noirs qui se rapprochaient rapidement. De gros bombardiers TB-35 arrivaient. À un certain moment, de petites silhouettes de soldats sortirent de la cabine et glissèrent sur les larges ailes. Le ciel s’éclaira de centaines de parachutes blancs. Aucun des étrangers n’avait jamais vu une utilisation aussi massive de troupes aéroportées. Après avoir déballé leurs paquetages et pris leurs armes, les soldats qui venaient de se poser se dirigèrent vers une vaste prairie. La maîtrise avec laquelle ils formèrent des groupes de combat, la rapidité des manœuvres et l’assurance dans la conduite de toute l’opération montraient que les détachements étaient bien entraînés et cohérents. Avant que les soldats n’aient atteint la prairie, de gros appareils de transport commencèrent à s’y poser. C’étaient les mêmes quadrimoteurs TB-3 aménagés pour le transport d’hommes et de matériel. À peine eurent-ils roulé au bord de la piste d’envol marquée provisoirement qu’en bas des fuselages s’ouvrirent des panneaux de chargement d’où sortirent de petites chenillettes, des autos blindées et des canons. Aux yeux des spectateurs, un détachement disposant d’artillerie et de blindés commença à se former. Ce bélier aurait réussi à écraser la défense de l’ennemi incapable dans un temps aussi court de se préparer à repousser une attaque inattendue effectuée profondément sur ses arrières.

Ce fut l’époque du plus grand triomphe de Toukhatchevski et du faîte de la puissance de l’Armée rouge qu’il avait réorganisée.

Le coup de frein fut brutal. Quelques mois après les manœuvres de Kiev, le NKVD appréhenda de nombreux officiers supérieurs. Le chef de la 8e brigade autonome de chars lourds, Dmitriï Schmidt, se retrouva en prison, accusé d’avoir préparé l’assassinat du commissaire Kliment Vorochilov, et d’avoir ensuite fomenté un soulèvement dans sa propre brigade. Les chefs de corps Vitaliï Primakov, Vitovt Poutna et Siémione Tourovski ainsi que le commandant de brigade Iouriï Sabline furent arrêtés. Tous étaient de vieux communistes qui avaient, depuis longtemps, lié leur sort à celui du Parti bolchevique qu’ils servaient avec un entier dévouement.

Le 22 mai 1937 vint le tour du maréchal Mikhaïl Toukhatchevski. Torturé, il s’avoua coupable et fut condamné à mort le mois suivant.

La grande vague de purges dans l’armée engloutit plus de 36 000 officiers condamnés à mort, à de longues peines de prison ou limogés. Pourquoi Staline ordonna-t-il un règlement de comptes aussi féroce avec les cadres de l’Armée rouge au moment où elle atteignait sa plus grande puissance ? Les officiers étaient la nouvelle victime de sa révolution.

Pour commencer, il avait « pacifié » les paysans. Ensuite, il s’était attaqué aux militants du parti. Il n’avait pas besoin parmi eux de vieux bolcheviques ne pliant pas l’échine et gardant le souvenir de Lénine et de Trotski, ni d’anciens révolutionnaires ayant connu la déportation, qui avaient combattu l’autocratie du tsar et n’auraient pas accepté un nouveau pouvoir absolu. À tous les degrés de la hiérarchie du parti, il lui fallait des hommes dévoués et pleinement conscients que leur vie dépendait d’un signe de lui. Ils devaient donc être prêts à exécuter n’importe quel ordre envoyé du Kremlin.

Dans le corps des officiers, il y avait trop d’hommes formés dans les écoles du tsar et ayant servi dans son armée. Ils n’avaient pas leur place dans celle d’un pays né de la révolution. Staline n’avait jamais eu confiance en eux. Il les soupçonnait d’être passés du côté des bolcheviques pour sauver leur peau et les services qu’ils avaient rendus pendant la révolution et la guerre civile parlaient contre eux, à son avis. Ils étaient populaires, on avait écrit sur eux des poèmes et des chansons, on louait leurs hauts faits. Ils menaçaient sa gloire. Parmi les officiers se trouvaient beaucoup de partisans de Léon Trotski6, l’organisateur de l’armée bolchevique, chef légendaire des temps de la révolution et de la guerre civile et aussi le plus grand concurrent pour le pouvoir. En Union soviétique, on pensait généralement que c’était Trotski, justement, qui aurait dû être le successeur de Lénine mais il ne sut pas se battre pour la plus haute fonction dans l’État. Il ne fut guère difficile à Staline de fermer devant lui la route du pouvoir puis d’arriver à le faire bannir d’abord de Moscou, puis en 1929, d’Union soviétique. Staline devait, toutefois, prendre en compte le risque, imaginaire ou réel, venant des hommes politiques et des officiers qui regardaient Trotski comme le véritable chef de la révolution. Il fallait donc les débusquer et les liquider et pour ceux qui se seraient terrés profondément, leur faire peur, sans égard à leur grade et à leur position dans l’armée ou dans le Parti ni aux services rendus à la cause. La lutte contre les trotskistes devint l’obsession de Staline. Nikolaï Iéjov, chef du NKVD, la mena avec une brutalité sadique.

Staline qui chaque soir parcourait des rapports et signait des sentences de mort savait exactement combien de milliers d’officiers étaient condamnés à la peine capitale ou à la prison, ou écartés de l’armée. Évidemment, il comprenait que les spécialistes formés dans les écoles d’officiers, familiarisés avec l’odeur de la poudre sur les champs de bataille de la guerre civile, étaient remplacés par des hommes jeunes, n’ayant même pas une parcelle de l’expérience, de la pratique du combat et des capacités de leurs prédécesseurs. Ils auraient le temps d’améliorer leurs qualifications dans des écoles dans lesquelles seraient suspendus des portraits de Staline et érigés ses bustes. C’est ce qu’il pensait.

En 1937, il ne voyait pas de menace sérieuse pour l’Union soviétique, à part la situation difficile en Extrême-Orient. Là, les Japonais, après avoir occupé la Mandchourie en 1932, avaient réorganisé l’armée du Kuan-tung7 susceptible de franchir les frontières de l’URSS et d’occuper la Sibérie. Toutefois, ce danger put être écarté en 1937. Dans la nuit du 7 juillet, un détachement japonais qui participait à des manœuvres près du pont Marco Polo dans la banlieue de Pékin exigea l’autorisation de pénétrer dans la petite ville de Wan-ping ceinte d’un mur, où, pensait-on, un soldat japonais avait été tué. Le commandant de la garnison chinoise refusa et pendant que les négociations se poursuivaient, des coups de feu éclatèrent, tirés par les hommes d’un détachement communiste. C’était une provocation évidente. Dans l’atmosphère surchauffée de conflit et de haine immense contre les Japonais qui unissait les communistes et les nationalistes chinois, elle entraîna la guerre entre les deux pays. Emmenant ses armées se battre sur le vaste territoire chinois, le Japon dut renoncer à ses projets de s’emparer de la Sibérie soviétique. Staline, sans aucun doute l’instigateur de l’incident près du pont Marco Polo, pouvait avoir la certitude qu’avant au moins un an, le Japon n’engagerait pas ses unités contre ses soldats en Extrême-Orient. Ces prévisions trouvèrent leur confirmation dans un traité quand le 10 août 1938, les deux pays signèrent une convention d’armistice.

Quel autre pays aurait pu lancer un défi à l’Union soviétique ?

La Grande-Bretagne ? C’était une grande puissance militaire, mais uniquement maritime. Les navires de Sa Majesté Royale ne pouvaient aller à Moscou et les forces terrestres britanniques comptaient 153 000 soldats, dont 120 000 étaient stationnés dans les îles Britanniques et les autres en service dans les colonies lointaines. Par-dessus le marché, cette armée peu nombreuse disposait en 1936 de 375 chars. Dans les conflits européens, une telle force ne comptait pas.

La France ? Son armée d’un demi million d’hommes n’était pas mal équipée : 1 300 chars modernes représentaient une force, mais les généraux français souffraient du complexe de la Première Guerre mondiale, quand leur pays avait subi des pertes énormes : près de 4 000 000 de soldats tués ou blessés, dont 600 000 invalides à vie, des milliers de villages et de villes entièrement détruits. Un système de fortifications s’étendant tout le long de la frontière allemande, que les Français baptisèrent la ligne Maginot8 en l’honneur de son créateur devait empêcher la répétition d’une telle tragédie. La France se cacha derrière ce rempart, certaine de s’être assurée une sécurité définitive et il ne fallait pas s’attendre à la voir envoyer ses soldats se battre en rase campagne.

Et l’Allemagne ? Tout aussitôt l’accession de Hitler au pouvoir en janvier 1933, elle commença à passer outre les limitations imposées à son armée par le Traité de Versailles, mais au début de 1935, il n’y avait dans ce pays guère plus de 250 000 soldats, pratiquement sans chars, sans avions ni sous-marins. Hitler avait bien décrété en mars 1935 la formation d’une armée recrutée par conscription, la Wehrmacht, ce qui annonçait un accroissement rapide des effectifs, mais dans l’automne de cette même année, ils n’avaient encore atteint que 400 000 soldats. Créer une armée assez forte pour pouvoir se lancer dans une guerre contre l’Europe devait donc prendre forcément beaucoup de temps, d’autant que les chars PzKpfw I et II9 qui commencèrent à équiper la Wehrmacht en 1932 étaient des engins d’exercice et il était difficile d’imaginer que ces petits véhicules faiblement blindés et armés puissent aller au combat. Or les armées soviétiques avaient en 1935 plus de 1 300 000 soldats sous les armes. Elles disposaient de plus de 10 000 chars, et encore, des T-26 ou des BT comptant parmi les plus modernes du monde, et l’industrie soviétique leur en fournissait annuellement plus de 3 000 !

Les frontières étaient donc sûres, au moins pour le temps nécessaire à Staline pour réaliser la Grande Purge dans l’armée, à l’issue de laquelle une Armée rouge nouvelle devait voir le jour.

Soudain, tous ses plans s’écroulèrent. Il n’avait pas envisagé que Hitler réaliserait un miracle économique, lancerait le réarmement à une allure telle que la Wehrmacht égala bientôt l’Armée rouge sous l’angle des effectifs et la dépassa en ce qui touchait l’équipement et l’armement. Dès la fin de 1936, la guerre civile en Espagne montra la qualité du matériel des soldats allemands. Les rapports envoyés du front espagnol par les officiers des renseignements soviétiques montraient que les armes allemandes envoyées aux troupes du général Franco étaient bien meilleures que les soviétiques. Les avions Messerschmitt Bf-10910 plus rapides et mieux armés que les I-1611 soviétiques l’emportaient sans difficulté dans les duels aériens. Les bombardiers Heinkel He-111 étaient si rapides qu’ils volaient sans escorte car aucun chasseur ennemi ne pouvait les rattraper. Les canons antiaériens Flak 36 étaient très précis et efficaces, non seulement contre les avions, mais également contre les chars et les voitures blindées.

Les événements en Europe avaient montré qu’après avoir créé si rapidement une armée puissante, Hitler voulait tirer parti de sa force sans tarder. Dès le 7 mars 1936, il avait décidé de faire entrer ses troupes en Rhénanie où, conformément au Traité de Versailles, il ne pouvait y avoir de soldats allemands. Les gouvernements de la Grande-Bretagne et de la France, les garants du traité, n’avaient pas réagi quand les divisions allemandes étaient entrées à Cologne. Cela avait enhardi le Führer.

Le 12 février 1938, il exigea du chancelier autrichien Kurt von Schuschnigg venu à son invitation avec le ministre des Affaires étrangères Guido Schmidt au Berghof, sa résidence privée dans l’Obersalzberg, la levée de l’interdiction de l’activité du parti nazi sur le territoire autrichien, la nomination du docteur nazi Arthur Seyss-Inquart au poste de ministre de l’Intérieur et l’adoption par l’Autriche du système économique allemand. Cela signifiait une union des deux pays, ce qui était interdit par le Traité de Versailles. Schuschnigg essaya de se défendre et se mit à rechercher fébrilement le soutien de l’Italie, ainsi que de la Grande-Bretagne et de la France. Devant l’échec de ces démarches, il tenta de sauver la situation en décrétant un plébiscite pour le 13 mars 1938 sur la question du rattachement de l’Autriche à l’Allemagne. En apprenant cela, Hitler décida de réaliser le plan Otto, l’invasion de l’Autriche. Dans cette opération furent engagés environ 105 000 soldats de la Wehrmacht, de 35 à 40 000 SS et policiers ainsi que des unités de l’armée de l’air soit de 180 à 200 000 hommes en tout.

Le 12 mars au petit matin, les troupes allemandes franchirent la frontière et dans l’après-midi, Hitler se rendit dans le pays annexé au Troisième Reich.

Une autre clause du Traité de Versailles se trouvait ainsi abolie. La Grande-Bretagne et la France n’avaient toujours pas réagi. Hitler se sentit encore plus sûr de lui. Rien ne pouvait plus l’arrêter. Il entreprit de démembrer la Tchécoslovaquie et de l’incorporer aussi dans les frontières du Reich, pas tout entière d’un seul coup. Dans l’ouest de ce pays, il avait une tête de pont : le territoire des Sudètes où vivaient environ 3 000 000 d’Allemands. Aussitôt après l’annexion de l’Autriche en avril 1938, leur parti convoqua un congrès à Karlsbad et présenta au gouvernement tchécoslovaque des exigences dont la réalisation aurait signifié une totale autonomie de cette région.

La situation s’envenima brusquement quand à la mi-mai 1938 deux Allemands des Sudètes périrent sous les balles de policiers tchèques. Sir Neville Henderson12, ambassadeur de Grande-Bretagne, signalait le 20 mai de Berlin que « le ton de la presse allemande devient de plus en plus vif et qu’on parle d’une intervention militaire ». Le lendemain, Basil Newton, ambassadeur à Prague, informait Londres que « les Tchèques sont très inquiets des mouvements de troupes allemandes dans la zone frontalière et envisagent la possibilité de décréter la mobilisation ».

Le 21 mai, l’ambassadeur Henderson s’adressa donc à Joachim von Ribbentrop, ministre allemand des Affaires étrangères, et ce dernier, « excité et d’humeur belliqueuse », comme le signalait à Londres l’ambassadeur, déclara :

– Les Tchèques sont fous et, s’ils persistent dans leur comportement, ils seront détruits !

« La situation est extrêmement critique » estimait l’ambassadeur.

Observant les événements depuis le Kremlin, Staline ne pouvait plus avoir de doutes : Hitler atteindrait ses objectifs et l’occupation du territoire des Sudètes serait le premier pas vers la prise de toute la Tchécoslovaquie. Le suivant serait la guerre ! La Wehrmacht renforcée par la prise des armements autrichiens et tchèques irait à l’Est ! Hitler l’avait annoncé depuis longtemps. Dans le même temps, l’Armée rouge s’était affaiblie parce que les pelotons d’exécution et les camps avaient englouti ses meilleurs officiers. Il fallait mettre fin à cela. C’est pourquoi il convoqua Lavrientiï Béria à Moscou et entreprit d’écarter Iéjov, le « nain sanguinaire ». La Grande Purge s’éteignit. Il s’agissait de préparer l’armée à participer au grand règlement de comptes européen.

Notes

1. Mikhaïl Frounzé (1885-1925), officier et stratège, lié depuis sa jeunesse au mouvement révolutionnaire (il participa à l’insurrection de 1905). Pendant la guerre civile, il commanda les détachements de l’Armée rouge qui, sur le front Est, combattaient les troupes de l’amiral Koltchak, et sur le front Sud contre le général Vranguel. En mars 1924, il devint vice-commissaire à la Guerre, et commissaire en janvier 1925. Il mourut des suites d’une opération de l’estomac.

2. Kliment IéfrimovitchVorochilov (1881-1969), militant bolchevique depuis 1903. Il dut sa carrière future au fait d’avoir combattu en 1918 aux côtés de Staline à Tsaritsyne où il commanda un front, puis la 10e armée. En 1925, il prit les fonctions de commissaire aux Affaires militaires et il devint un an plus tard membre du Bureau politique du Parti bolchevique. En 1935, il fut l’un des cinq premiers officiers élevés à la dignité de maréchal de l’Union soviétique. Il prit une part active aux purges dans l’Armée rouge. En juin 1941, il entra dans le Comité de la Défense nationale et fut nommé chef de la direction Nord-Ouest. Il organisa la défense de Léningrad et commanda les troupes du front de Léningrad. À partir de 1942, il fut le chef du mouvement de Partisans. Dans les années 1945-1947, en tant que chef de la Commission de contrôle alliée en Hongrie, il organisa l’instauration d’un régime communiste dans ce pays. Rentré à Moscou, il prit les fonctions de vice-président du Conseil des ministres de l’URSS et de 1953 à 1960, date de sa mise à la retraite, il fut président du Conseil suprême de l’URSS.

3. MS-1 (T-18), char léger dessiné en 1923. C’était un modèle français plus élaboré, le moteur, la boîte de vitesse et la suspension étaient modernisés. La production commença en 1928 et jusqu’en 1931, 960 furent fabriqués en plusieurs versions (entre autres le MS-3 équipé d’un moteur plus puissant et d’une mitrailleuse supplémentaire).

Données tactiques et techniques : équipage 2 hommes ; moteur de 35 ch ; poids 5,4 t ; blindage de 6 à 22 mm ; vitesse maximale 17 km/h ; armement 1 canon de 37 mm, 1 mitrailleuse.

4. ArchibaldWawell (1883-1950), maréchal, l’un des chefs britanniques les plus éminents ; en juillet 1939, il prit le commandement des forces terrestres britanniques au Proche-Orient. Les troupes placées sous son commandement entreprirent une offensive contre l’armée italienne supérieure en nombre, l’écrasèrent et s’emparèrent de la Cyrénaïque. Par la suite, elles battirent et détruisirent les forces italiennes en Afrique de l’Est. Détaché en Inde en novembre 1941, il prit les fonctions de commandant en chef des troupes britanniques stationnées dans ce pays. En décembre de la même année, il prit la tête du commandement des forces alliées en Asie du Sud-Est, nouvellement créé. En juin 1943, il fut nommé vice-roi des Indes. En 1947, il rentra en Grande-Bretagne.

5. TB-3 (ANT-6), avion de bombardement construit par A. Toupolev, version évoluée du bombardier bimoteur TB-1. Le prototype fit ses essais en vol en décembre 1930 et l’appareil fut livré aux groupes aériens deux ans plus tard. Dans les années suivantes, il fut constamment modernisé. De 1931 à 1938, 818 exemplaires furent construits. Jusqu’en 1941, ils furent utilisés comme avions de bombardement (notamment pendant la guerre de Finlande), par la suite comme avions de transport pour trente soldats ou parachutistes.

Données techniques et tactiques : 4 moteurs de 830 ch ; longueur 25,2 m ; envergure 41, 8 m ; poids maximum au décollage 18 800 – 18 875 kg ; vitesse 288 km/h ; rayon d’action 960 km ; armement 8 mitrailleuses de 7,62 mm et 3 000 kg de bombes.

6. Lev Trotski (de son vrai nom Lev Bronstein) (1879-1940), théoricien communiste et militant révolutionnaire, lié d’abord aux sociaux-démocrates, ne se décida qu’en 1917 à soutenir Lénine et les bolcheviques (entré dans le Parti bolchevique en août 1917). Il joua un rôle très marquant dans la révolution d’octobre en tant qu’homme politique et dirigeant. Après le triomphe de la révolution, il prit les fonctions de commissaire aux Affaires étrangères. Après la signature de la paix de Brest-Litovsk avec l’Allemagne, il démissionna de ses fonctions, en même temps qu’il prenait celles de commissaire à la Guerre. Il fut un excellent organisateur de l’Armée rouge, prenant dans ses rangs de nombreux officiers tsaristes, ce qui lui attira de vives critiques de la part des principaux militants bolcheviques et de Staline. Désigné par Lénine pour être son successeur, il ne sut pas avec autant de succès qu’il l’avait fait pour l’armée mener la bataille pour la prise du poste de chef du parti et de l’État. Il eut le dessous dans la lutte contre Staline et fut évincé du Bureau politique en octobre 1926 et du Comité central un an plus tard, et enfin du parti. En janvier 1928, il fut obligé d’aller à Alma-Ata et l’année suivante, il fut exilé de l’Union soviétique. Il séjourna dans plusieurs pays européens avant de s’installer en 1936 au Mexique, où il fut assassiné en 1940 sur l’ordre de Staline.

7. Armée du Kuan-tung, unités militaires japonaises organisées en 1907 en vue de protéger la ligne de chemin de fer du sud de la Mandchourie. En 1919, elles obtinrent le statut d’armée autonome. En septembre 1931, un acte de sabotage organisé par le commandement de cette armée sur la ligne de chemin de fer servit de prétexte pour faire venir des renforts de Corée (sans l’accord du gouvernement japonais) et pour occuper trois provinces de la Mandchourie, sur le territoire desquelles fut institué l’État fantoche du Mandchoukouo. Les effectifs de l’armée du Kuan-tung atteignirent 5 divisions en 1937 et furent envoyées alors se battre dans le nord de la Chine. En août 1945, elle fut battue par les troupes soviétiques aux effectifs et à l’équipement nettement supérieurs et elle finit par poser les armes.

8. AndréMaginot (1877-1932), homme politique français. Grièvement blessé pendant la Première Guerre mondiale, il rentra en 1915 dans la fonction publique, prenant le poste de ministre des Colonies. En 1929, quand il redevint pour la deuxième fois ministre de la Guerre, il réussit à réaliser son projet de construction d’un système de fortifications le long de la frontière allemande.

9. PzKpfw I (Sd Kfz. 101), char léger allemand construit en 1933, inspiré par la chenillette britannique Carden Loyd Mk I. La production en série du modèle A commença en 1934. Un an plus tard fut lancée la production de la version B dans laquelle furent apportées des modifications importantes dans la direction. Ces chars furent équipés d’un moteur dont la puissance était accrue de 20 ch, ce qui augmentait considérablement leurs performances. Ils reçurent le baptême du feu pendant la guerre civile en Espagne dans les années 1936-1937. En septembre 1939, ils constituaient le fer de lance des forces blindées allemandes (les 1 445 chars de ce type constituaient environ 50 % de toutes les forces blindées). Ils furent en service jusqu’en 1942, surtout pour des tâches de reconnaissance. Il en fut construit en tout 2 677.

Données tactiques et techniques (PzKpfw 1 Ausf B) : équipage 2 hommes ; moteur Maybach NL 38 TR de 100 ch ; poids 5,9 t ; blindage 6 à 13 mm ; armement 2 mitrailleuses de 7,92 mm ; vitesse 40 km/h ; rayon d’action 170 km.

PzKpfw II (Sd Kfz. 121), char léger construit en 1934. Au moment du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, la Wehrmacht disposait de 1 226 chars de ce type. Jusqu’en 1943, ils furent en service sur tous les fronts d’Europe et en Afrique du Nord.

Données tactiques et techniques (PzKpfw II Ausf. F) : équipage 3 hommes ; moteur Maybach HL 62 TR de 140 ch ; poids 9,5 t ; blindage 14,5 à 35 mm ; armement 1 canon de 20 mm, 1 mitrailleuse de 7,92 mm ; vitesse 40 km/h ; rayon d’action 200 mm.

10. Messerschmitt Bf-109, avion de chasse allemand, l’un des meilleurs de la Seconde Guerre mondiale, dessiné à la fin de 1933 par le professeur Willy Messerschmitt et ses collaborateurs dans les usines Bayerische Flugzeugwerke (d’où son nom Bf-109). La production en série commença en février 1937 (Bf-109B-1). Les chasseurs Bf-109B, C et E reçurent le baptême du feu dans la légion Condor pendant la guerre civile en Espagne. Jusqu’à la fin de la guerre, les Bf restèrent le type de base de l’aviation de chasse allemande. Dans les années 1939-1945, 30 573 appareils de toutes les versions furent fabriqués.

Données tactiques et techniques (Bf-109G-6) : moteur de 1 475 à 2 000 ch ; envergure 9,92 m ; longueur 8,84 m ; poids au décollage de 3 150 à 3 678 kg ; vitesse 630 km/h ; rayon d’action 560 km ; armement 1 canon de 30 mm, 2 mitrailleuses lourdes de 13 mm (en supplément : 2 canons de 20 mm ou 2 canons de 30 mm ou 2 lance-fusées ou 250 kg de bombes).

11. I-16, chasseur-bombardier soviétique construit en 1933 par Polikarpov. Il fut le premier avion de chasse monoplan au monde à train d’atterrissage escamotable. Ces appareils entrèrent en service en 1935. À partir de l’automne 1936, 278 d’entre eux furent fournis aux troupes républicaines en Espagne où la production fut également entreprise sous licence. Au moment du déclenchement de la guerre contre l’Allemagne, les I-16 représentaient le type le plus nombreux dans l’aviation de chasse soviétique. Il en fut fabriqué en tout 7 005 (plus 1 639 en version école).

Données tactiques et techniques (I-16 type 24) : moteur de 1 100 ch ; envergure 9,0 m ; longueur 6,13 m ; poids au décollage 2 095 kg ; vitesse maximale 525 km/h ; rayon d’action 698 km ; armement 2 canons de 20 mm, 2 mitrailleuses de 7,62 mm, 2 réservoirs de produits chimiques ou 6 fusées de 82 mm.

12. Neville MeyrickHenderson (1882-1942), diplomate britannique, ambassadeur à Belgrade depuis 1905, puis en Argentine et à Berlin dans les années 1937-1939.

03 Tsaritsyne, ville de Russie qui fut appelée Stalingrad dans les années 1925-1961, aujourd’hui Volgograd.

04Poud, unité de masse utilisée en Russie, équivalant à 16,380 kg. (N.d.T.)

05 Appelé le procès du promparti, il se déroula, du 25 novembre au 7 décembre 1930, contre huit ingénieurs accusés d’une prétendue participation du Parti industriel visant à nuire à l’économie de l’URSS ; le procès s’acheva par des peines de prison parce que Staline n’avait pas encore une position assez forte pour imposer la liquidation des accusés.

Ces Tchèques insupportables !

Sir Hugh Sinclair1, chef des services secrets britanniques, regardait avec impatience l’horloge posée sur une petite cheminée dans son bureau. Seize heures approchaient, heure à laquelle il avait rendez-vous avec ses collaborateurs. Il attendait cette rencontre avec impatience car c’était sa dernière activité de service projetée pour cette journée de septembre.

Il ne se sentait pas bien. Le temps brumeux d’automne, particulièrement désagréable à Londres, où l’humidité de l’air se joignait à la fumée des appartements londoniens crachée par des milliers de cheminées, ne convenait pas à sa santé. En cette saison, il s’efforçait habituellement de séjourner le plus rarement possible dans la capitale mais les événements des dernières semaines ne lui permettaient pas de quitter pour longtemps son bureau au quatrième étage du grand immeuble du numéro 54 à Broadway où en 1924, il avait, grâce à la complaisance de Winston Churchill, alors ministre des Finances, loué deux étages et transporté le siège de son service.