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Les dérives de la Modernité démocratique.
Le blog politique d’Alain Soral est l'un des plus visités de France : ce constat dérange et interroge. D'une part, Soral exècre le système démocratique, fustige la « république maçonnique », fait commerce de l’antisémitisme et entretient l’imaginaire conspirationniste. Mais d'autre part, les principes qu'il invoque sont ceux de notre Modernité démocratique : liberté d’expression contre « censure » ; discours antiraciste (au service de la haine des Juifs) ; esprit critique face aux « vérités officielles »... Le tout diffusé de façon très efficace sur Internet et les réseaux sociaux. Un paradoxe terrible s’impose à nous : les principes de la Modernité démocratique se retournent désormais contre eux-mêmes.
A partir du travail d'enquête qu'il a mené sur Alain Soral et son entourage, c'est le symptôme d'un danger plus global que Bruno Di Mascio analyse. Celui d'une société moderne arrivée au bout de ses contradictions, où le débat public valorise l’extrémisme pulsionnel plutôt que la critique raisonnée, et où les conflits identitaires sont attisés par l’ouverture à la globalisation. Le conspirationnisme et la défiance communautaire se banalisent pour mener au séparatisme politique, intellectuel et symbolique, dans un pays fracturé. La France de Soral serait-elle la France qui vient ?
Une étude très intéressante qui souligne la pente glissante qu'est en train d'emprunter le débat public, où antisémitisme et conspirationnisme occupent malheureusement toujours plus d'espace !
EXTRAIT
Que ce soit à l’occasion d’un attentat, d’une élection ou d’une crise économique, les thèses conspirationnistes s’immiscent dans le débat public. Sur les réseaux sociaux et les blogs spécialisés, elles prétendent démasquer l’action malfaisante des services secrets français, américains ou israéliens. En France, les figures de proue du mouvement conspirationniste sont incontestablement l’humoriste Dieudonné et surtout Alain Soral, essayiste et président du mouvement Égalité & Réconciliation (E&R). À chaque événement d’actualité d’ampleur, l’un et l’autre élaborent et relaient massivement les théories du complot sur fond d’antisémitisme ; une vision du monde qui se retrouve jusque dans les spectacles de Dieudonné. Le succès de ce phénomène ne doit pas être sous-estimé : si la « Liste Antisioniste » qu’ils ont conduite aux élections européennes de 2009 en Île-de-France n’avait alors obtenu « que » 1,30 % des voix (mais plus de 5 % dans certaines communes de Seine-Saint-Denis), sur le plan médiatique, en revanche, dieudosphere.com (le site de Dieudonné) et egaliteetreconciliation.fr (celui de Soral) font partie des sites les plus visités en France, avec 4 à 12 millions de visiteurs par mois. Ils sont ainsi plus consultés que des sites d’informations comme Atlantico ou Médiapart. C’est à tel point que dans deux discours prononcés en 2013, Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, a nommément dénoncé l’emprise idéologique d’Alain Soral.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Bruno Di Mascio, né à Rouen en 1994, est diplômé de l'Institut d'Études Politiques de Paris et de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales. Les souterrains de la démocratie est son premier livre.
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Seitenzahl: 209
Veröffentlichungsjahr: 2017
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« Personne n’aurait cru que les Lumières produiraient l’obscurité. »
Marcel Gauchet
Que ce soit à l’occasion d’un attentat, d’une élection ou d’une crise économique, les thèses conspirationnistes s’immiscent dans le débat public. Sur les réseaux sociaux et les blogs spécialisés, elles prétendent démasquer l’action malfaisante des services secrets français, américains ou israéliens1. En France, les figures de proue du mouvement conspirationniste sont incontestablement l’humoriste Dieudonné et surtout Alain Soral, essayiste et président du mouvement Égalité & Réconciliation (E&R). À chaque événement d’actualité d’ampleur, l’un et l’autre élaborent et relaient massivement les théories du complot sur fond d’antisémitisme ; une vision du monde qui se retrouve jusque dans les spectacles de Dieudonné. Le succès de ce phénomène ne doit pas être sous-estimé : si la « Liste Antisioniste » qu’ils ont conduite aux élections européennes de 2009 en Île-de-France n’avait alors obtenu « que » 1,30 % des voix (mais plus de 5 % dans certaines communes de Seine-Saint-Denis), sur le plan médiatique, en revanche, dieudosphere.com (le site de Dieudonné) et egaliteetreconciliation.fr (celui de Soral) font partie des sites les plus visités en France, avec 4 à 12 millions de visiteurs par mois2. Ils sont ainsi plus consultés que des sites d’informations comme Atlantico ou Média-part. C’est à tel point que dans deux discours prononcés en 2013, Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, a nommément dénoncé l’emprise idéologique d’Alain Soral3.
Quelles sont les idées centrales de Soral ? Sa pensée, diffusée via Égalité & Réconciliation, s’articule, comme le nom de son association l’indique, autour de l’idée de « réconciliation nationale », réunissant toutes les forces d’opposition au « système » sioniste et mondialiste. Cela passe par l’alliance des musulmans et des chrétiens contre l’éthique juive et sioniste, et par le dépassement des clivages partisans pour réunir la « gauche du travail et la droite des valeurs », c’est-à-dire le petit peuple productif et conservateur contre le progressisme sociétal et le capitalisme libéral, financier et mondialisé. Bref, il s’agit de trouver dans la Nation les forces vives économiques et religieuses s’opposant aux forces occultes et dominatrices qui prônent le « mondialisme », compris comme le processus de destruction des nations et des solidarités familiales et religieuses par l’établissement d’un gouvernement mondial. Cet imaginaire est fortement structuré par l’idée du complot sioniste international, par la suspicion envers l’influence secrète supposée de groupes mystérieux comme les francs-maçons, accusés d’avoir construit la République, qu’il qualifie de « régime abject »4, contre l’esprit chrétien consubstantiel à la France. Si nous considérons avec Pierre-André Taguieff qu’il existe deux types de théories du complot5 – l’un fomenté par des minorités infiltrées dans le corps social, l’autre dû aux élites dirigeantes manipulées dans les coulisses du pouvoir –, alors nous constatons que Soral parvient à relier les deux, en dénonçant à la fois le projet mondialiste des élites et l’influence sur elles des juifs et francs-maçons qui fonctionnent sur le mode de la « minorité agissante ».
Conspirationnisme, antisémitisme, rejet de la République « maçonnique » : un corpus idéologique loin d’être neuf. La France sioniste d’Alain Soral ressemble à s’y méprendre à La France Juive d’Edouard Drumont, ce best-seller antisémite de 1886 que Soral a d’ailleurs réédité via sa maison d’éditions, Kontre Kulture. Si le mythe du complot juif fascine encore, c’est qu’il a su se renouveler, en prenant, à partir de la Guerre des Six Jours de 1967, les habits de l’antisionisme, aidé en cela par un conflit qui n’en finit pas et que la communauté internationale s’avère incapable de résoudre. Soral l’a bien compris et axe clairement sa stratégie sur les Français musulmans, en qui il voit des nationalistes en puissance particulièrement susceptibles de s’indigner des politiques israéliennes et sionistes, en soutien aux Palestiniens. Une formule de Gilad Atzmon, proche d’Alain Soral, résume bien l’idée : « Nous sommes tous palestiniens. Nous sommes occupés soit par Israël soit par les forces qu’il mandate autour du monde »6. Pour Soral et ceux qui le suivent, les effets du sionisme se font ressentir partout et il faut lutter contre ces forces d’occupation illégitimes.
L’influence intellectuelle d’Alain Soral sur une partie de la population ne laisse pas d’étonner. Comment expliquer que de telles idées puissent encore trouver un écho dans l’ère de la rationalité triomphante ? De la victoire de la démocratie libérale, désormais sans rivaux sérieux depuis la chute de l’URSS ? De la révolution technologique d’Internet, qui facilite l’accès de tous à la connaissance ? Si cette Modernité-là n’a pas éradiqué le conspirationnisme et l’antisémitisme, c’est qu’elle l’a au contraire, dans une certaine mesure, engendré. Car c’est bien en revendiquant la liberté d’expression que les antisémites propagent désormais leurs thèses, sur les réseaux sociaux et dans leurs médias 2.0 ; c’est au nom de la transparence démocratique qu’ils critiquent l’opacité des cérémonies telles que le dîner du CRIF ; c’est, enfin, le vocabulaire de l’antiracisme qui est employé pour dénoncer le prétendu suprémacisme juif et les discriminations que subissent les Noirs et les musulmans, qui souffriraient d’un déficit de reconnaissance institutionnelle par rapport aux juifs. Ces données sont primordiales : elles montrent que le discours d’un Alain Soral ou d’un Dieudonné se place en conformité parfaite avec les exigences mêmes de la démocratie, et non en opposition à elles. C’est l’un des paradoxes fondamentaux qu’il s’agira de comprendre : le conspirationnisme bénéficie de la radicalisation de la Modernité alors qu’il prétend la combattre.
L’influence d’Alain Soral sur une partie de la société française semble témoigner d’une « crise » de la démocratie, ou plutôt d’une crise dans la démocratie. En dévoilant les ressorts de l’influence d’Alain Soral – et d’autres apprentis-sorciers de la politique qui gravitent autour de lui –, nous allons explorer les « souterrains de la démocratie ». Si Soral prétend mettre au jour l’action de groupes occultes (sionistes, franc-maçons...), son action politique est elle-même une tentative de subversion de l’intérieur du système démocratique, qui plus est en mobilisant les médias de l’Internet, diffusant ainsi ses idées sous le radar médiatique traditionnel. Comment, dans ces conditions, les idées d’Alain Soral s’intègrent-elles dans notre imaginaire politique, et que préfigurent-elles des évolutions futures de notre démocratie et de notre capacité à faire société ?
Les souterrains sont une image caractéristique du conspirationnisme, celle de l’angoisse, « des trappes brusquement ouvertes, des labyrinthes sans espoir, des corridors infiniment allongés et leurs dures parois impénétrables et lisses », comme l’écrit l’historien Raoul Girardet7. Ce sont les incertitudes actuelles, le scepticisme moderne (« La vérité est ailleurs. ») et le découragement citoyen qui se dessinent dans ces souterrains de la démocratie, véritables lieux de projection fantasmée des angoisses millénaires, apocalyptiques. Ces souterrains désignent aussi la façon dont les polémistes à la Soral minent les fondements démocratiques, sans que leur action ne soit forcément visible, à l’abri du regard médiatique. Les souterrains de la démocratie que creuse Alain Soral symbolisent la tentation grandissante chez un certain nombre de nos concitoyens de rupture symbolique ou réelle avec l’ordre politique, idéologique, social et économique. C’est une posture qu’il faut envisager comme n’étant pas si étrangère que cela à notre univers démocratique. Au contraire, il se pourrait bien qu’elle en procède assez largement et ne soit le symptôme de la pente sur laquelle nous sommes en train de glisser. Au sein d’une Modernité libérale qui se « radicalise » dans ses principes constitutifs, selon l’expression de l’historien et philosophe Marcel Gauchet8, les individus se détachent peu à peu les uns des autres, pour paradoxalement retourner la démocratie contre elle-même. Dans sa forme la plus extrême, cette tendance à l’atomisation débouche sur le rejet des croyances dominantes et des pratiques politiques qui fondent notre contrat social ; le conspirationnisme et le ressentiment communautaire, antisémite ou autre, deviennent alors un système de croyances de substitution et de rejet. Ce rejet radical s’apparente à une « politique de rupture ». Car le phénomène Soral dépasse le cadre du conspirationnisme ou de l’antisémitisme, qui sont les formes les plus spectaculaires d’un rejet global de ce qu’il appelle lui-même le « Système ». Là où le terme même de conspirationnisme pose d’importants problèmes sémantiques9 – que nous développerons plus loin –, la notion de politique de rupture recentre l’analyse sur la volonté de faire sécession par rapport au reste de la société. On évite ainsi l’écueil courant qui consiste à réduire ce type de discours à un complot, et à sa dimension psychologique. Il relève au contraire d’une logique inséparable de celle du débat public et politique ordinaire. La politique de rupture telle que nous nous proposons de la définir est le produit d’un bouleversement dans nos modes d’existence collective marqué par trois évolutions centrales :
- sur la longue durée et sur le plan philosophique, par la « sortie de la religion » (là encore au sens de Marcel Gauchet) comme principe d’organisation des sociétés. C’est le triomphe de l’individualisme et de son corollaire négatif, l’inquiétude née de la sécularisation des grands schémas d’interprétation du monde ;
- sur le moyen terme et sur le plan politique, par le déclin du républicanisme, qui s’illustre à la fois par le dépassement de l’État-Nation et le tournant différentialiste de l’antiracisme. L’État-Nation, cadre historique de la démocratie, fournissait un « roman national » dans lequel les citoyens s’identifiaient. Avec la construction européenne et la globalisation, qui vident de sa pertinence l’identité républicaine, les identités politiques alternatives se multiplient (exaltation des racines, des origines, revendications communautaires et religieuses, etc.). C’est alors que l’ethno-différentialisme trouve un terreau prospère, à l’encontre de l’universalisme républicain qui prévalait en matière d’antiracisme. Désormais, le « droit à la différence » préfigure le séparatisme communautaire, la concurrence victimaire et le ressentiment, ressort central de l’antisémitisme et du conspirationnisme contemporain ;
- depuis quelques années et sur le plan technologique, par la restructuration des marchés du savoir et de l’information, via l’explosion des réseaux sociaux et d’Internet. Faute de définir des principes de hiérarchisation de l’information, cette révolution technologique est le lieu du relativisme propice à la diffusion d’idées extrêmes : plus une idée est radicale et simpliste, plus sa capacité à « faire le buzz » et à toucher un maximum de gens est importante. La valeur d’une idée tend à se mesurer à sa radicalité plutôt qu’à sa profondeur.
Ces trois évolutions de notre système démocratique forment l’ossature du plan de ce livre. Ce sont autant de facteurs explicatifs de la tentation « rupturiste » à l’œuvre dans le discours d’Alain Soral, mais qui s’exprime aussi chez Dieudonné, et qui trouve un écho particulier chez les Français d’origine maghrébine et de culture musulmane, à tel point que le politologue spécialiste de l’islam Gilles Kepel estime que le danger pour les musulmans n’est pas tant le communautarisme que le « soralisme » qui les incite à rejoindre « la grande communauté des exclus contre les “élites” et les “sionistes” »10, autant dire à « rompre », donc, avec le giron de la République pour lui préférer le confort victimaire des positions de marginaux.
Il s’agira de comprendre le système idéologique d’Alain Soral aussi bien que le contexte politique dans – et contre – lequel il s’inscrit, ainsi que les grandes transformations de la démocratie dont témoigne le succès de son discours. Au-delà de l’étude de cas que constitue la pensée d’Alain Soral, ce sont les enjeux démocratiques que son influence idéologique révèle qu’il importe d’analyser. Le fait que sa pensée ait longtemps été relayée dans les médias grand public – fût-ce pour dénoncer sa dangerosité – avant qu’elle ne soit condamnée par la justice en dit long sur les nouvelles formes de structuration du débat démocratique de notre pays : c’est révélateur de la polarisation idéologique de l’espace médiatique, de sa préférence pour le spectaculaire au détriment du réel, de sa confusion entre radicalité et profondeur d’une pensée, mais aussi d’impératifs économiques qui poussent à chercher le buzz plutôt que la vérité. À travers l’étude du parcours politique d’Alain Soral et sa radicalisation idéologique vers l’extrême droite, c’est aussi une image de la Modernité, de ses dérives et des pathologies qu’elle porte en elle que l’on mettra en relief.
Cet essai se veut donc une tentative de prise de hauteur vis-à-vis d’un phénomène pleinement d’actualité. Un exercice exigeant mais nécessaire, car c’est au moment où notre Modernité démocratique se radicalise, pour le meilleur et pour le pire, qu’il devient capital de sonder l’agitation souterraine qui la saisit.
1. Voir par exemple l’article publié le jour même de l’attentat, « Qui a commandité l’attentat contre Charlie Hebdo ? », 7 janvier 2015, http://www.egaliteetreconciliation.fr/Qui-a-commandite-l-attentat-contre-Charlie-Hebdo-30120.html.
2. Chiffres cités par Robin d’Angelo et Martin Molard, Le système Soral, Calmann-Lévy, 2015, p. 76.
3. Lors de l’Université d’été du Parti socialiste, le 24 août 2013, et du meeting « Défendre la République contre les extrémismes », le 27 novembre 2013.
4. Alain Soral, « Vidéo du mois », mars-avril 2013, https://www.youtube.com/watch?v=2DOrDz0i8cg.
5. Pierre-André Taguieff, L’imaginaire du complot mondial, Mille et une nuits, 2006, p. 79.
6. Gilad Atzmon, « Le laboratoire israélien et les cobayes palestiniens », Égalité & Réconciliation, 17 juin 2013, http://www.egaliteetreconciliation.fr/Le-laboratoire-israelien-et-les-cobayes-palestiniens-18655.html.
7. Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, Seuil, 1986, p. 42.
8. Une thèse de la radicalisation de la Modernité qu’il développe notamment à travers les trois tomes de L’Avènement de la démocratie, Gallimard, 2007.
9. Pour une discussion des ambigüités du terme de « conspirationnisme », voir aussi Evgenia Paparouni, « Les sources cognitives de la théorie du complot », in E. Danblon et L. Nicolas (dir.), Les rhétoriques de la conspiration, 2010.
10. Gilles Kepel, interview avec Marie Lemonnier, « Le PS a largement perdu l’électorat musulman », L’Obs, 20 avril 2014, http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20140418.OBS4429/le-ps-a-largement-perdu-l-electorat-musulman.html.
Dans cette première partie, nous commencerons par analyser la réussite d’Alain Soral et celle de son acolyte Dieudonné. Égalité & Réconciliation se présente, sur son site, comme une « association politique trans-courants » d’une formule on ne peut plus sibylline : « [L’]objectif [d’E&R] est de rassembler les citoyens qui font de la Nation le cadre déterminant de l’action politique et de la politique sociale un fondement de la Fraternité, composante essentielle de l’unité nationale. »
Une description particulièrement prudente et générale, qui nous oblige à aller chercher plus loin, dans les discours de son président Alain Soral et dans ses dynamiques d’organisation, la réalité de ses fondements. E&R est une association politique, dont les activités sont essentiellement journalistiques : son site agrège des informations « alternatives », sélectionnées pour leur capacité à servir l’idéologie d’E&R – une idéologie qu’il faudra cerner et définir en détail. Ce travail de « ré-information », loin d’être une simple présentation neutre de l’actualité, est en réalité bel et bien au service d’un projet politique : la réussite de Soral réside dans sa capacité à rassembler et synthétiser des ressources intellectuelles et factuelles variées pour les mobiliser ensuite dans sa vision du monde. C’est sur ce point qu’il faut insister : la pensée de Soral est à la fois un outil de politisation et une ressource idéologique. Il faut absolument éviter de la réduire à sa dimension psychologique. Qu’elle soit le symptôme d’un « style paranoïde »11 est une chose, mais cela ne doit pas occulter son caractère politique, qui est une dimension à analyser de près : quelle est la logique politique d’un mouvement qui se place en opposition totale, sur le plan symbolique et idéologique, avec la politique telle qu’elle se fait par ceux qui exercent le pouvoir ? Comment l’association E&R se réapproprie-t-elle les codes et les stratégies de la communication et de la mobilisation politiques ? Ce sont ces questions que nous nous posons ici, dans le but de comprendre l’univers, l’imaginaire symbolique et idéologique d’E&R et du mouvement conspirationniste et antisémite en général. Car l’imaginaire conspirationniste ne se déploie pas dans le vide : il faut le replacer dans l’environnement politique dans lequel il fonctionne. Sa forme politique constitue une véritable contre-société que nous nous proposons d’appeler « politique de rupture », c’est-à-dire se plaçant en rupture des représentations et des pratiques politiques dominantes, considérées avec défiance et déception. Il s’agit là d’une forme politique relativement originale dans la Modernité.
Avant d’analyser le phénomène politique dont il est le porte-parole, il n’est pas inutile de commencer par évoquer quelques éléments biographiques d’Alain Soral. La vie des acteurs politiques éclaire souvent le contenu de leur doctrine, et c’est à plus forte raison le cas pour une pensée aussi radicale que celle de Soral. Sans tomber dans une psychanalyse facile, ses idées sont indissociables de son parcours personnel, car comme il le dit lui-même, sa culture politique lui vient de la rue, où « par instinct et par bon sens » il s’est refait « une formation sérieuse qui n’est pas du tout celle de l’université »12.
Son enfance est agitée. Né en 1958, il grandit en banlieue avec un père violent qui le bat, lui et sa sœur Agnès. Celle-ci fera une carrière d’actrice, connue notamment pour son rôle dans Tchao Pantin aux côtés de Coluche. La famille Bonnet – Soral étant un pseudonyme pris plus tard – vit dans une cité-dortoir communiste mais les enfants vont au collège parisien catholique Stanislas ; Alain est alors un enfant de chœur (au sens propre). Fils d’un notaire ruiné, il revendique cette identité sociale de « bourgeois déclassé » qu’il qualifie lui-même d’ « atypique »13 en ce qu’elle lui a permis d’être élevé à l’école catholique tout en passant son enfance dans une ville communiste d’ouvriers, ce qui préfigure effectivement son goût pour l’alliance de la « gauche du travail et de la droite des valeurs »...
Dissipé à l’école, il s’enfuit du domicile familial à 18 ans – et ne parlera plus jamais à ses parents – pour tenter sa chance à Paris14. Il est alors désireux d’intégrer le monde du show-biz, allant jusqu’à adopter le pseudonyme de sa sœur, Soral, pour profiter de sa notoriété naissante en tant qu’actrice. Vivant de petits boulots et de « drague de rue », c’est l’époque des premiers ébats, tant amoureux qu’intellectuels. Lui qui n’a pas le baccalauréat, il s’inscrit en tant qu’auditeur libre à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts et à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (où il dit avoir suivi le cours de Cornélius Castoriadis), où il proposera d’ailleurs un sujet de mémoire de fin d’études sur la drague, un projet de recherche invalidé par l’EHESS pour son manque de rigueur académique. Ses peintures connaîtront aussi peu de succès que sa prose sociologique. Peu assidu à l’université, c’est surtout en lisant par lui-même qu’il se forge une culture générale. Il lit de manière boulimique les Que Sais-Je ? qu’il trouve à la librairie Gibert, sur tous les sujets. Le fait d’ingurgiter ainsi de l’information sans évaluation critique ni hiérarchisation des savoirs ne contribue sans doute pas pour rien à lui donner une culture décousue, parcellaire, propice aux approximations et à la mise en relation hasardeuse d’idées différentes – procédé typique du conspirationnisme. Cet aspect de la vie de Soral n’est pas sans rappeler celle de Charles Fort. Cet intellectuel américain du début du XXe siècle avait pris pour résolution de maîtriser l’ensemble des savoirs scientifiques de son temps. Il s’est ensuite intéressé à des phénomènes étranges, inexpliqués (pluies de grenouilles, chutes de météorites...). Les thèses qu’il soutenait pour lever le mystère étaient toujours farfelues – à tel point que certains se demandent si son véritable but n’était pas de ridiculiser volontairement toute prétention à la connaissance – mais reposaient sur un empilement d’arguments hétéroclites, empruntés à diverses sources scientifiques, pour mettre en lumière des contradictions et des détails troublants15. Ces arguments, fragiles individuellement, donnent l’illusion de la solidité quand ils sont pris tous ensemble. C’est là le point commun avec Soral ; Charles Fort acquiert des connaissances encyclopédiques pour en arriver à des théories farfelues, en empilant artificiellement des arguments, comme Soral a tiré des Que Sais-Je ? un patchwork culturel plus qu’une vision critique du monde.
On voit donc dès son entrée à l’âge adulte s’esquisser les contours non pas d’une pensée, qui va se construire progressivement, mais au moins d’un état d’esprit. Ressentiment contre la figure d’autorité du père, intérêt pour les femmes, qui le fascinent autant qu’elles le dégoûtent (« Quelle gloire peut-on tirer des filles quand on sait qu’elles sont physiquement, psychologiquement et socialement programmées pour ça ? », se demande-t-il dans le préambule de Misères du Désir), désir contrarié d’appartenir au monde des lettres et des arts d’où naîtra un ressentiment pour un univers dont il sent bien qu’il ne fait pas partie... Tout cela concourt à ce qu’il développe un puissant instinct de survie, en milieu hostile, lui qui se définit comme un « déclassé » et un « éternel précaire ». Son rapport au show-biz et aux médias est très vite ambivalent : quand il parviendra à se faire inviter sur les plateaux de télévision, la satisfaction de réussir s’estompera devant le regret « d’être d’un seul coup apprécié par les gens [qu’il a] toujours détestés »16 et qui voient sans doute avant tout en lui un amuseur charismatique plutôt qu’un penseur à prendre au sérieux. Il décrira ainsi son rôle de provocateur médiatique : « Je suis devenu polémiste, crachant dans la soupe qu’on n’a pas voulu me servir »17.
La suite est plus connue. Politiquement, il est brièvement membre du Parti communiste français au début des années 1990, où il ne brille pas par son militantisme mais se fait quand même remarquer en signant avec Marc Cohen et Jean-Paul Cruse l’appel « Vers un front national » en 1993 dans L’Idiot international, aux accents nationalistes et qui prône un rapprochement du PCF et du Front National de Jean-Marie Le Pen contre le libéralisme libertaire du Parti socialiste mitterrandien. En tant qu’écrivain, il finit par trouver un éditeur pour ses deux premiers ouvrages, qui concernent la mode, puis pour son roman autobiographique (Le Jour et la Nuit ou La Vie d’un Vaurien). Mais c’est véritablement avec Sociologie du Dragueur (1996) et Vers la Féminisation ? (1999) qu’il suscite la curiosité des médias, et notamment de Thierry Ardisson, qui assure sa promotion. Invité dans plusieurs émissions de télévision, il est identifié comme « macho » agitateur et rebelle, et ses livres, volontiers provocateurs et à contre-courant sur le féminisme ou l’homosexualité, rencontrent un certain succès d’édition. Beaucoup des arguments d’Égalité & Réconciliation sont déjà là (critique du « communautarisme victimaire », défiance vis-à-vis des élites...), mais l’antisionisme ne va prendre une place centrale dans son discours que progressivement, au cours des années 2000. Même si dans Jusqu’où va-t-on descendre ?, la « question juive » occupe déjà « un sixième [du] livre parce qu’elle constitue un sixième des forces, causes et problèmes qui agitent le monde actuel »18, elle va prendre toute la place dans son discours au fur et à mesure de ses rencontres et de ses dérapages successifs. Nous reviendrons sur l’évolution de son discours en temps voulu, lorsque nous étudierons la façon dont la structure du marché de l’information contribue à radicaliser « l’offre intellectuelle ». Pour l’heure, relevons que ses rencontres politiques accompagnent sa dérive idéologique vers l’extrême droite. En 2005, il rencontre Marc George, ancien militant du Front National et proche de Jean-Marie Le Pen, avec qui il créera Égalité & Réconciliation. La même année, Soral rencontre Dieudonné au Théâtre de la Main d’Or, à Paris, avant de faire plus ample connaissance avec l’humoriste à un rassemblement du Front National par l’entremise, précisément, de Marc George. La création formelle d’E&R se fait ensuite avec l’aide de Philippe Péninque et Gildas Mahé, deux anciens du GUD (le syndicat étudiant d’extrême droite national-révolutionnaire) et proches du FN, en juin 2007. Avec le succès d’E&R, Soral rejoindra le FN et sera nommé (en même temps que Marc George) membre du Comité Central du parti par Jean-Marie Le Pen entre 2007 et 2009, année où il quittera le FN pour protester contre les premières tentatives de Marine Le Pen – qui n’est pas encore présidente du mouvement – de « dédiaboliser » le parti.
L’histoire personnelle d’Alain Soral est donc celle d’un vagabond de la classe moyenne déclassée cherchant à réussir comme intellectuel médiatique. Il n’a pas toujours été le polémiste d’extrême droite que l’on connaît aujourd’hui ; d’abord engagé à gauche au PCF, c’est son sens de la provocation plus que son sens politique qui lui a permis de se faire une place dans le Paris mondain. Un sens de la provocation, une volonté de « choquer le bourgeois » qui l’ont amené à se rapprocher de l’extrême droite et des postures « anti-système », non sans succès puisque c’est en tant que président d’Égalité & Réconciliation qu’il obtient une reconnaissance du public plus large qu’il n’en a jamais eue auparavant. Soral ne s’est jamais renié : du communisme au nationalisme, il y a pour lui continuité logique et cohérente, puisque ses ennemis étaient et demeurent le cosmopolitisme bancaire, l’idéologie libertaire « trotskiste » et le communautarisme juif. Son parcours biographique montre donc comment son identité revendiquée de « déclassé » structure sa haine du monde moderne et sa vision brutale des rapports sociaux. Soral se présente fondamentalement comme un romantique, dans une lutte politique (aux objectifs flous) qu’il estime désespérée « mais qu’[il] n’est pas sûr de perdre ». Il est guidé par ce qu’il considère comme un héroïsme vain et mégalomane, convaincu que « si Jésus était présent sur Terre, il serait assis ici à côté de [lui] »19. Se disant « fan de Robespierre depuis l’adolescence », il ne serait pas gêné de monter comme lui « à l’échafaud avec Saint-Just » si « un processus révolutionnaire s’enclenche dans tout l’Occident »20 ; il se rêve ainsi un destin tragique du pamphlétaire qui a raison seul contre tout le monde.
Figure aujourd’hui adulée par certains, Soral fait la synthèse idéologique de son mouvement, E&R, au point que Marc George, l’ex-bras droit de Soral, regrette qu’E&R soit devenu un « fan-club sora-lien ». Sa popularité tient pour beaucoup à son indéniable charisme, à son débit rapide et incessant de paroles qui le font passer, dans la même phrase, du concept à l’insulte, du registre soutenu à la vulgarité.
