Les volets bleus - Tome 1 - Jean-Jacques Erbstein - E-Book

Les volets bleus - Tome 1 E-Book

Jean-Jacques Erbstein

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Beschreibung

Journaliste accompli mais hanté par ses souvenirs, Michel, que tout le monde appelle Misha, se souvient d’Élisabeth, sa mère tant aimée. Elle a quitté la Transylvanie, en Hongrie, dans les années 20 avec Jozsef, son mari, pour s’installer à Paris. Jozsef, devenu un ferronnier d’art de talent, les abandonnera pour repartir en Hongrie. Misha ne reverra plus jamais son père.
Juillet 1942. La rafle du Vel’ d’Hiv arrache Rosza, la mère d’Élisabeth, la grand'mère de Misha. Elle aussi était venue de Hongrie pour fuir les pogroms et lois anti juives. Élisabeth n’a alors plus qu’une seule obsession : se cacher, mettre son fils en sécurité, passer en zone libre. Un couple de notables, résistants, Justes parmi les Justes, les hébergeront tous les deux en Provence dans une petite maison aux volets bleus. Misha, âgé de 8 ans, découvre la vie à la campagne, l’amitié avec Nanou, le fils de notaire et les joies du scoutisme, alors qu’Élisabeth vit dans la hantise que les gendarmes français ne découvrent qu’ils sont juifs. Elle se souvient souvent avec nostalgie de son enfance heureuse en Hongrie, avec Samuel, son père, ses nombreux frères et sœurs, dans un manoir au cœur de la puszta – la grande plaine.
Novembre 1942, l’armée allemande envahit la zone libre. Les croix gammées défigurent la ville. Aidés par les dénonciations anonymes, les sinistres SS traquent les juifs, les communistes, les réfractaires au STO, qui sont torturés et fusillés. La peur ne quitte plus Élisabeth. Que faire ? Fuir à nouveau ?


À PROPOS DE L'AUTEUR


Jean-Jacques Erbstein est médecin en Moselle. C’est son cinquième livre, après Les voyages de Philibert (2 tomes), Le Blues de la blouse blanche et L’homme fatigué, qui a obtenu le prix Littré du Groupement des écrivains-médecins.

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Seitenzahl: 422

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Jean-Jacques Erbstein

Les volets bleus

Tome 1 – Les loups de la puszta

D’après les carnets de Roland Erbstein

Du même auteur :

L’homme fatigué, éditions Feuillage, 2017, prix Littré du roman 2017 du Groupement des écrivains médecins.

Paroles de la Rue des Rosiers 2, avec Roland Erbstein, Récits et nouvelles. Collectif d’auteurs, éditions OSE, 2017.

Le blues de la blouse blanche, éditions Les Passagères, 2018.

Les Voyages de Philibert : « Les amoureux des Deux Magots », éditions Les Passagères, 2019.

Je ne pouvais pas les laisser mourir, éditions JDH, 2020.

Les Voyages de Philibert : « Miserere Nobis », éditions Les Passagères, 2020.

Les volets bleus :

Tome 1 – Les loups de la puszta

Tome 2 – Les chemins du désespoir

Préface

« Les mots ne mentent pas »

Quelle chose étrange que la mémoire ! On peut vivre pendant des années à côté d’un ami, d’un proche, d’un parent et n’avoir récolté que quelques copeaux, quelques brindilles de ce qui le constitue. Et sont-elles vraies, au moins, ces brindilles qui tourbillonnent au moindre souffle ? La valeur des images qui restent après le départ d’un être est très contestable. Un kaléidoscope, une sorte d’arbre de Noël sur lequel s’empilent pêle-mêle des guirlandes, des étoiles clignotantes, des bougies – des cadeaux aussi –, et des strates de neige.

Le livre que vous allez lire tient de cette matière-là. Du récit, mémoires exhumées, souvenirs longuement polis à la pierre de l’histoire. La vraie, la grande, celle des hommes et des pays.

L’histoire à laquelle vous vous apprêtez est celle d’une famille. Mais elle accompagne la guerre, les rafles, les exactions, les peines et les séparations de l’autre.

Aux phrases et aux images du récit, à l’intime et au tendre, aux tremblements et aux timides joies d’une mère en fuite avec son enfant, s’accolent les faits et les dates officielles.

Jean-Jacques Erbstein s’est saisi ici des carnets de son père. Ce faisant, il a osé un paradoxe : trahir pour être fidèle. Les récits de l’enfance, les mots jetés sur des cahiers, les textes rédigés pour un article ou une conférence, les choses entendues et les choses vues constituent une trame si lâche. Il y avait à œuvrer, tisser, ourler, enchevêtrer les fils dénoués. Il se devait de recourir à l’imaginaire pour donner vie aux récoltes éparses, créer une peau où protéger le récit et lui donner sa cohérence. Inventer pour être vrai. Il lui fallait oser s’emparer de la voix de son père, y mêler ses propres intonations et, de toutes ces histoires, fabriquer son propre roman.

L’auteur a dû ouvrir les coffres aux merveilles des calepins griffonnés, affronter les incertitudes et recouper les souvenirs. Faire face à tous les dragons et toutes les hydres de la mythologie qui menacent les aventuriers des mémoires perdues.

Il avait pour lui la force d’une promesse. Ne pas laisser à l’abandon cette masse d’émotions et de vie. Ne pas perdre à jamais ces trois tranches de vie qui se mêlent, les regards croisés d’une arrière-grand-mère, maîtresse femme au cœur du ghetto de Nagyvarad, d’une grand-mère couturière à Paris et d’un petit garçon de 7 ans, devenu plus tard journaliste. Des prismes et des géographies variables, des histoires dans l’histoire. C’était une affaire de fidélité.

Roland, l’homme qui murmure ici son histoire était un taiseux. Un pudique. Un timide même. Mais il était homme d’écrit. Et qu’est-ce que le récit d’un homme sinon ces milliers de petites photos qui s’ajoutent sur les mots, les unes sur les autres, pour former la matière humaine ?

Est-ce que l’on comprend jamais quelque chose à ceux que l’on côtoie ? La vie est un récit, dit Alexis Michalik au début du Porteur d’histoires. Jean-Jacques Erbstein rétorque : le récit est la vie.

Sylvie Hamel

À mon père, dont les pas seront toujours plus grands que les miens.

Aux descendants de Rosza et Samuel,

et à ceux de Sari et Jérémias

Nicolas, Pierre et Caroline, mes enfants,

Paul et Thomas, mes filleuls,

Zélie, Irving, Claire, Marc, Léa, Marin, Jeanne,

Louise, Constance, Élise, Arthur, Édouard,

Samuel, Zacharie, Raphaël, Noémie, Martin, Clément,

Inès, Agathe, Suzanne, Auguste, Astrid, Eugène,

Lilas, Sarah, Jonathan, Esther et Simon,

qui sont tous aussi des filles et fils de la puszta.

« Le 20 janvier 1942, quinze hauts fonctionnaires du Parti nazi et de l’administration allemande se réunirent dans une villa de Wannsee, dans la banlieue de Berlin, pour discuter de la mise en œuvre de ce qu’ils appelèrent la « Solution finale de la question juive ». La « Solution finale » fut le nom de code pour l’extermination physique, délibérée et systématique des juifs européens. Adolf Hitler autorisa ce plan de massacre de masse au cours de l’année 1941. »

Dans les pays occupés, certains adhérèrent à ce plan par haine des juifs, par lâcheté ou par indifférence. En revanche, d’autres se dressèrent et ouvrirent leur maison, leur cave, leur cœur, pour cacher et sauver ce peuple qui avait eu le malheur d’être « élu ». Ces femmes, ces hommes de bien furent appelés « Justes parmi les nations ». C’est à eux que mon père et moi voudrions dédier ce livre.

« Qui sauve une vie, sauve l’humanité »

Le Talmud

Avant-Propos

Je savais que mon père écrivait l’histoire de notre famille. Avec son regard plein d’espièglerie, il fermait son ordi­nateur quand je tentais de lire par-dessus son épaule.

– Tu découvriras ce livre quand je l’aurai terminé, me disait-il, pour le moment, ce ne sont que des notes jetées au fil de mes pensées.

Et puis, la vie, la maladie, la fatigue, la mort, l’ont empêché de terminer son ouvrage.

Alors que sa présence était tellement forte, que son aura de bienveillance remplissait encore l’appartement qu’il avait dû prématurément quitter pour ne plus jamais y revenir, j’ai ouvert son ordinateur. Je me suis à nouveau penché par-­dessus le souvenir de son épaule. Mais cette fois, j’ai pu lire. Je me suis assis. Les notes étaient là. Parfois abouties. Parfois parcellaires. Parfois hésitantes.

J’ai copié son fichier. J’ai surtout décidé de mettre en forme ses mots en y glissant avec modestie les miens.

Et, en entendant sa chaude voix, je l’ai écouté me raconter l’histoire de ma famille.

Jean-Jacques Erbstein

Prologue

Durant des années, à toutes les interrogations, je répondais que c’était ma vie et qu’elle m’appartenait. Pourtant, je n’ai rien oublié, ni l’amour d’Élisabeth, ma mère, ni Rosza, notre grand-mère, déportée à Auschwitz, alors que nous pensions que sa destination finale était Dachau. Toutes ces questions sans réponses, je les ai gardées. Pourquoi en ce matin de juillet 1942, Élisabeth et moi, sur des chemins hasardeux, avons-nous été épargnés ? Fugitifs, nous avions arraché l’étoile jaune de nos vêtements, mais tout le monde savait qui nous étions et les raisons de notre fuite. Et personne n’a rien révélé. Et ils nous ont protégés. J’ai souvent pensé que l’on m’avait offert une nouvelle existence, alors que j’aurais dû être mort soit avec ma grand-mère, soit avec ce père inconnu, reparti avant-guerre en Transylvanie. Je ne savais pas que dans le silence de la mémoire, à Jérusalem, un numéro allait surgir des archives. 133897. Le chiffre de l’ignominie qui avait été tatoué sur le bras de Jozsef, mon père, disparu sur le chemin douloureux de Buchenwald, épuisé après la marche de la mort d’Auschwitz, quelques semaines à peine avant la libération de tous les camps.

Durant toutes mes années d’homme, je ne me suis pas soucié de lui, sans chercher à savoir ce qui avait pu lui arriver et, soudain, il était là, près de moi. Il était entouré de celles et ceux qui ont vécu en d’autres temps, espéré, aimé, morts pour la plupart dans la souffrance. De ce passé surgissent, en premiers, Marton et Sara, les grands ancêtres connus, puis David et Julia avec leurs dix enfants. Rozalia Malvina, ma grand-mère, avec Samuel Korn, aura, elle aussi, une grande famille. Et également Sari, mon autre grand-mère, Jérémias son mari, mon grand-père tombé en 1915 en Serbie.

Grâce à ma tante Germaine, qui aura été le lien entre le passé et le présent, et Corinne, une petite cousine retrouvée sur le tard, les ombres, peu à peu, sortent de l’oubli. Elles prennent corps. Voici leur histoire.

Roland Erbstein

2 juin 2016

Ces arbres généalogiques sont forcément incomplets. Ils ne prennent en compte que les personnages apparaissant dans ce livre.

I

Les sentinelles

Dans le village on l’appelait la caserne. Une grande maison ancienne ouverte à tous les vents, en haut d’un chemin. Ils tombèrent aussitôt sous son charme. Avec ses poutres ouvragées, la cheminée monumentale à colonne, les dalles au sol. Ils décidèrent de lui donner le nom de « Clos de l’Intendant ». Selon la rumeur, un trésor y aurait été caché dans un endroit secret. Des bijoux ? Des pierres précieuses ? L’un des aïeuls des agriculteurs, bandit de grand chemin, aurait mis de côté un magot. Mais où ?

Une amie, venue de Paris avec une poêle, l’un de ces détecteurs de métaux que l’on utilise sur les plages pour retrouver les objets métalliques perdus, avança l’hypothèse qu’un souterrain pourrait relier leur propriété à une bâtisse du xixe siècle pompeusement baptisée « le Château ». Occupée à l’autre bout du pays par une famille d’aristocrates, cette maison de maître dominait le village. Au cours d’une vie de travaux, ils ne trouvèrent aucun souterrain. Pas de trésor non plus. Uniquement l’amour pour ces vieilles pierres. Un amour inconditionnel. Exigeant et laborieux, aux senteurs de salpêtre, rendant les mains calleuses et les yeux rougis de poussière. En réalité, ils ne cherchaient pas de richesse. Ils désiraient simplement connaître l’histoire de cette maison. Un besoin essentiel. Comme une nécessaire volonté de transmission. Les pierres savaient chuchoter. Et eux, avaient la patience d’écouter.

Ainsi, apprirent-ils qu’au xviiie siècle, à la construction de l’église grange à l’autre bout du village, la grande maison avait abrité une famille de vignerons. Avec les ravages du phylloxéra, la vigne fut arrachée. Les vignerons partirent. Des paysans transformèrent le vignoble en verger.

* * *

La neige de printemps tomba doucement sur les mirabelliers en fleurs. La vie s’écoula heureuse, avec le rire des enfants dans le jardin, ravis de guerroyer, de rêver, de regarder fuir les nuages entre deux vols d’hirondelles. Parfois, les lieux résonnaient de disputes. Mais l’angélus sonnait toujours l’heure des réconciliations. La fraîcheur de la maison savait aussi les protéger des malheurs. Ils vieillirent entourés de nombreux amis, conviés pour le simple plaisir d’être ensemble, ou pour des noces villageoises, ou une soirée tzigane avec l’aubade donnée par des cors de chasse résonnant pour les douze coups de minuit qui honorent toujours les années nouvelles.

Ils aimaient ce village et ils pensaient que le village le leur rendait bien. Leur voisin immédiat, le Charles, vivait seul après la mort de sa femme. Il venait parfois bavarder et suivre l’avancée de travaux. Voyant l’homme de la ville occupé à différentes tâches, il hochait la tête et disait, « autant de métiers, autant de misères ».

Un matin, au lieu d’une maxime terrienne, il annonça laconiquement :

– L’Allemand est mort.

Ne comprenant pas, ils posèrent des questions. Ils apprirent que « l’Allemand », un prisonnier de guerre resté au pays voisin après les hostilités, y avait pris femme et élevé plusieurs enfants.

– Mais, objectait le Charles, il n’a jamais été de chez nous.

Sur le moment, ils ne prêtèrent pas d’attention parti­culière à cette phrase pourtant lourde de sens. Sans doute ne pensaient-ils pas qu’eux non plus ne seraient jamais d’ici et que le jour où ils partiraient, le village les oublierait vite. Mais pourquoi partiraient-ils ?

Pour avoir beaucoup erré avec sa mère dans sa jeunesse, se cachant pour échapper aux camps de la mort, l’homme de la ville était heureux d’avoir enfin pu poser son sac, de posséder une terre bien à lui. À la femme, qui partageait sa vie par amour, il avait souvent dit qu’il rêvait d’une maison où, le soir venu, il pourrait annoncer « je monte me coucher ». Ce qu’il faisait à présent par l’escalier de pierre.

Il parlait peu de son passé d’enfant, ayant enseveli au plus profond de lui-même les terreurs du garçon qu’il avait été. Mais qui peut savoir les raisons qui font se desceller les portes de la mémoire ?

* * *

En fin de journée, il aime gravir la colline. Seul. Il a alors une vue dominante sur le clocher de l’église et au loin, sur toute la vallée traversée par un ruisseau sinueux bordé de peupliers. Mais auparavant, il s’est arrêté près de la croix du choléra. Érigée à la croisée des chemins, elle protégeait le village contre l’épidémie qui sévissait au milieu du xixe siècle. Et il se répète comme une conjuration mystique, sur le rude sentier cerné de ronces, la phrase gravée dans la pierre : « Toi, qui veille ».

De son promontoire, il découvre que les sentinelles sont de retour. Il les observe. Immobiles gardiens impressionnants. Le soleil est couchant. Les heures sont suspendues. La chaleur d’été laisse glisser les premières couleurs ­d’automne. Au loin, les balles de paille apparaissent encore plus vigilantes. Ce sont elles, les sentinelles. Prêtes à défendre la plaine. L’homme s’assoit. Serein. Il s’allonge entièrement sur la terre craquelée, les yeux fermés. Un bourdonnement d’abeilles berce son bonheur. Les senteurs de foin coupé enveloppent le crépuscule tombant. Ces parfums de foin le tranquillisent. Ses yeux se ferment et il se sent envahi par une douce torpeur. Mais soudain, dans un sinistre ­soubresaut, l’équilibre de sa mémoire chancelle et l’homme bascule violemment vers les méandres brumeux de ses ­terreurs enfantines. L’odeur âcre de la paille a aussi réveillé de sombres souvenirs. Un sinistre rideau s’est déchiré révélant sa peur tangible et silencieuse.

L’enfant regarde et s’étonne. Sa mère, depuis leur arrivée dans la grande grange, n’a pas lâché sa main. Il ne peut bouger. L’odeur de paille tout autour est tenace. Il fait sombre. De là où il est assis, les yeux du garçon roulent à gauche, roulent à droite. Ils peuvent deviner ceux qui attendent la nuit pour s’échapper. La peur. La paille. L’attente. Leur angoisse est là. Et soudain, les aboiements d’un chien. Les hurlements se rapprochent. Les fugitifs se dressent. Ils sont désormais serrés les uns contre les autres, adossés aux meules, tremblant, sans un mot. Les visages sont pétrifiés. Souffle coupé. Seule la paille respire la peur. La fuite vers l’inconnu. L’effroi de cette guerre. Comment s’entraider ? Comment se rassurer ?

L’homme tente de verrouiller solidement la porte de cette mémoire douloureuse et devient grave. Il se redresse sur ses coudes. Il est conscient d’avoir été à la fois acteur et témoin de son histoire. Se remémorer est parfois douloureux. Il aurait tellement aimé pouvoir modifier son passé. Comme un palimpseste. Réécrire son histoire. Gommer les drames et la tristesse des larmes. Mais les temps écrits sont écrits. Malgré sa volonté de repeindre les tableaux de son histoire, il ne pourra jamais changer le destin de sa famille. Un ­destin parfois cruel. Parfois heureux. Toujours réel. Alors il se contentera de se rappeler. De raconter. D’alerter. Il n’est en fait qu’un nécessaire passeur de mémoire.

L’homme se relève. Le rideau de peur s’est solidement refermé. Il est bien temps de rentrer désormais. Le crépuscule approche. Déjà apparaissent les premières étoiles dans ce ciel virant au cobalt. Il sourit en descendant la colline. Au-delà de la peur, les sentinelles de paille le rassurent. Elles seront toujours prêtes à défendre la plaine.

II

Juillet 1942

La rafle

1942. C’est un mercredi d’été. Un joli jour de mi-juillet. À cette heure-là, tôt le matin, Paris vit déjà au rythme de la foule. Des couples amoureux. Quelques étudiants ­flâneurs. Un groupe de ménagères bavardes. Aussi, des militaires allemands déguisés en touristes curieux. La journée ­s’annonce belle. Si radieuse et insouciante. Sur les trottoirs, quelques confettis témoignent que le 14 juillet est passé par là. À la sortie du métro, descend le faubourg Montmartre. Plus loin, les Grands Boulevards. Vers le passage Jouffroy, malgré l’Occupation, rien ou presque n’a changé dans cette trouée commerciale. Le Musée Grévin en demeure ­l’attrait principal. Au fond, le si romantique hôtel Chopin. Au bas des marches à droite, le bouquiniste expose toujours la multitude de ses livres. Sur les gondoles extérieures règne une femme impassible. Elle ressemble à la reine ­d’Angleterre. Souriante Élisabeth Windsor. Jeune comme elle le sera à son mariage. Là où les passages Jouffroy et Verdeau se rejoignent, s’ouvre la rue de la Grange-Batelière. Un immeuble en face. Cinquième étage sans ascenseur. Le petit balcon. Fenêtres entrouvertes. On pourrait presque croire encore entendre le ronronnement de la machine à coudre d’Élisabeth. Travail pressé, appliqué, comme d’habi­tude. Et surtout la douce voix de Rosza qui demande à Michel de se réveiller.

Aujourd’hui, la rue est devenue si différente. Tout a changé. Le journal « L’Équipe » a disparu. Tout comme le cinéma. Même le bistro. Il fallait un jeton pour téléphoner. Fermée aussi la grande brasserie Alsacienne au coin de la rue Bergère. En collant son nez contre la vitre, on admirait les serveuses à grandes coiffes. Elles portaient sans effort apparent les grands plats chargés de choucroute fumante.

Les passants se bousculent. Personne ne se rappelle. Seules les pierres se souviennent.

* * *

1942. C’est un jeudi d’été. Ce matin-là Rosza s’est levée plus tôt que d’habitude pour faire une surprise à son petit-fils. Il raffole du « Ferdinand Testa ». Un gâteau au nom ridicule. Il viendrait, soutient-elle, de l’Empereur Ferdinand. Lequel ? Elle n’en est pas à ce détail près. C’était un Habsbourg et le « Ferdinand Testa » a été créé pour lui.

– La preuve, dit-elle, c’est ma mère Julia qui m’a transmis la recette, qui la tenait elle-même de sa propre mère, Sara, ma grand-mère.

Un régal avec son beurre généreux, la crème, la fontaine de sucre, sa croûte caramélisée. En riant, Rosza a chassé Michel de son lit.

– Dépêche-toi, j’ai besoin de ton édredon pour que la pâte lève.

La rue dans l’alignement du balcon s’étire. Vide. Comme un trait vers l’inconnu. Il fait pourtant si beau. Mais les trottoirs sont déserts. Le bouquiniste est fermé. Disparus les amoureux, les étudiants, les touristes, les ménagères. Une curieuse ambiance entoure le silence du matin. En haut de la rue de la Grange-Batelière, subitement dépeuplée, apparaissent trois gendarmes en uniforme. Ils se parlent à voix basse. Marchent lentement. Du pas de ceux qui vont accomplir leur devoir. Sur ordres. Le claquement des talons résonne sur les façades inquiètes. Rien ne presse. Cinquième étage. Porte du fond à gauche. Qui pourrait se douter de quoi que ce soit ? Il faudrait ignorer cette sonnette. Elle annonce le malheur. Restez immobile. Ne ­bougez pas. Taisez-vous. Arrêtez de respirer. Faites croire que l’appartement est vide. Nous ne sommes pas là. Il n’y a personne. Deuxième coup de sonnette. Élisabeth, appelée affectueusement Böszi par sa mère, ouvre sans méfiance. Les voilà. Les messagers de la mort. Portant l’uniforme des gendarmes français.

Pour l’instant, ils sont trois militaires sévères, munis d’une lettre de mission, dressés face à Élisabeth, Rosza et le garçon. La famille est pétrifiée. Soucieuse. Sans doute résignée à la vue de ces trois hommes. Ils représentent l’auto­rité. Quelle autorité ? Celle d’entrer sans être invités à le faire ?

– Nous venons chercher Rozalia Korn née Waldman, annoncent-ils sans préambule. Aucun sentiment ne filtre. Les ordres sont les ordres.

Pourquoi elle et pas les autres ? Pas de questions. Pas un cri de protestation. Pas même des larmes. Le silence. L’obéissance comme s’ils avaient su. Depuis longtemps. Cela devait arriver.

– Prenez quelques affaires, dit froidement l’un d’eux.

Toujours l’absence d’émotion dans la voix. Après tout, ce n’est qu’une vieille femme étrangère. Elle a fait son temps. Dans le fond de l’appartement, Élisabeth remplit en vrac une petite valise. Comme il le fait habituellement, Michel que tout le monde appelle Misha, se serre contre les jupes de Rosza. Et elle, elle lui passe la main dans les cheveux, disant doucement en Hongrois :

– Ce n’est rien, ne pleure pas, tout ira bien.

Ce furent ses dernières paroles. Ils l’emmènent prestement. Sans un regard en arrière. On ne la reverra plus. Petite silhouette voûtée. Elle trotte entre les uniformes bleus. Elle marche vers la mort en ce jour de juillet 1942. Un jour de honte. Il demeurera dans l’histoire sous le nom de la grande rafle du Vel’ d’Hiv’.

Élisabeth a le visage noyé de larmes. Son fils dans ses bras, elle sanglote doucement. Les gendarmes sont repartis encadrant Rosza. Ils marchent trop vite pour la vieille femme. Elle doit presque courir pour rester à leur hauteur. Pauvre apatride. Une obscure « ex-Autrichienne ». Trahie par ce pays dont elle était si reconnaissante. Ils ne l’aident même pas à porter sa valise. On aurait envie de courir la soutenir, de se jeter sur les flics, d’arracher leur misérable proie. Leur faire ravaler leur honneur perdu. Juste la sauver. Lui épargner cette fin tragique. Dans ce pays maudit. Un jour de malheur.

* * *

Avant, avant la guerre, ils étaient pourtant pleins de joie. L’angoisse s’installa sournoisement quand les Allemands firent leur entrée dans Paris. Le 14 juin 1940. Les rues désertes. Les volets fermés. Ils défilent en bas de chez eux. Au pas de l’oie. Vert-de-gris alignés. Casques à boulons rutilants. À 5 h 35, ils roulent en direction des gares du Nord et de celle de l’Est. Une heure plus tard, les troupes atteignent les Invalides. Puis la place de la Concorde. Ce jour-là Rosza soupire.

– Mon Dieu, qu’allons-nous devenir ?

Les larmes lui montent aux yeux. Son inquiétude s’envole vers la lointaine Transylvanie où sont restés plusieurs de ses enfants.

* * *

Avant que les gendarmes ne l’emmènent, elle a pris la précaution d’éteindre le four, aussi de fermer la lumière dans la cuisine. Au bout du couloir, la grande chambre se trouve en désordre. Elle n’est plus là. Mais toujours si présente. Une empreinte d’amour. Là, ses pantoufles abandonnées. Ici, son fichu et, sous l’édredon, le gâteau ­qu’Élisabeth découvrira en poussant un grand cri. Un hurlement de désespoir. Elle jettera le « Ferdinand Testa » à la poubelle comme un souvenir de mauvais augure.

– Elle revient quand grand-mère, demande Michel ?

Comme entre eux ils parlent Hongrois, il ne dit pas « grand-mère » mais « édes nagy-anyàm, ma douce grand-mère ». Pour toute réponse, Élisabeth l’enferme très fort dans ses bras. Tout près d’elle. Il sent battre son cœur.

* * *

La première rafle à Paris eut lieu au petit matin le 14 mai 1941. Élisabeth avait des connaissances de travail parmi les arrêtés. Six mille avaient été convoqués. Plus de trois mille s’étaient présentés. Tous aussitôt dirigés sur les camps de Beaune-la-Rolande ou de Pithiviers. Les antichambres d’Auschwitz.

Depuis, Élisabeth et Yolande, sa sœur, vivaient dans l’appréhension. Elles cachaient néanmoins leur tourment. Tentant de rassurer Rosza et Michel. Mais elles n’avaient pas encore pris la décision de s’enfuir. Alors, elles se réunissaient autour du ronflement de la machine à coudre ­d’Élisabeth, pour comploter, échafauder des plans. Partir. Mais où ? Comment ? Avec qui ? Avec quel argent ? Pour s’assurer du secret de leurs échanges, les jeunes femmes envoyaient Michel monter la garde sur le palier du cinquième.

Prenant son rôle avec détermination, le jeune garçon veille alors comme une sentinelle, au-dessus de la grande cage d’escalier. La rampe à la peinture mauve est écaillée. Les murs d’un beige douteux. Et cette odeur de cuisine. Un doux mélange de pâtisserie et de plats longuement mijotés. L’endroit est parfait pour monter la garde. Un vrai poste de vigie. Le plus grand plaisir de Michel est alors d’entrevoir Pépette. La fille du tailleur. Elle habite au troisième. Plus âgée que lui, elle s’amuse à ébouriffer ses cheveux lorsqu’ils se rencontrent. Elle rit de le voir rougir. Elle est si jolie avec ses couettes rousses. Pour Pépette sa fille, le tailleur, ­monsieur Schwartz, a fabriqué une merveilleuse maison de poupée avec ses meubles, même un petit réfrigé­rateur, copie en miniature de celui qu’ils possèdent dans leur cuisine. Un vrai luxe. Si monsieur Schwartz est juif, sa femme, elle, est catholique. Bien avant l’entrée des Allemands dans Paris, les Schwartz ont aménagé une pièce cachée derrière un placard. Au moindre coup de sonnette, le tailleur s’enferme. Durant cinq ans, il n’est jamais sorti de son appartement. C’est ainsi qu’il échappa à la mort.

Monte également, très lentement, l’une des voisines du cinquième. Une femme étrange portant des lunettes d’amblyope. Elle boite bas. On dirait le capitaine Achab quand elle escalade difficilement les marches. Son regard est un peu terrifiant. Elle transporte avec elle une vieille odeur nauséabonde de tabac froid. Michel ne sait pas qu’elle tient un kiosque à journaux sur les grands boulevards.

Lorsque le temps lui paraît trop long, le jeune garçon s’en retourne gratter à la porte de leur appartement. La plupart du temps, c’est Rosza qui ouvre. Très vite, elle lui glisse une friandise. Ou même un petit morceau de saucisson hongrois, un kolbasz qu’on appellera plus tard, comme une cynique réminiscence, des gendarmes.

Il y a également la blonde Jacqueline. Une coquette aux ongles démesurément longs. Ses jupes sont larges. On entrevoit ses fausses coutures peintes sur les mollets. Elle égaye la cage en chantonnant joyeusement. Elle embaume d’un joli parfum de violettes. Avec ses parents et son plus jeune frère, elle habite un tout petit logement directement sous les toits. On y accède par un escalier en colimaçon. La famille de Jacqueline est corse. Le père travaille la nuit comme croupier. Quand il n’est pas dans son casino, il aime siroter des boissons à l’anis. Jacqueline possède deux passions : le Portugal et Amalia Rodriguez. Le petit Michel emprunte souvent l’étroit escalier, frappant à la porte, pour qu’elle lui apporte son aide. Un devoir de Français ou un hermétique problème de maths. Quand il est assis à côté d’elle, il voit bien que ses jambes ne sont pas gainées de soie mais simplement peintes. Juste pour faire comme si d’élégants bas l’habillaient. Il ne sait pas s’il doit en ressentir un trouble d’homme ou partir dans un grand rire nerveux.

En fait, Michel aime bien ce rôle de guetteur. Il se sent totalement investi d’une grande responsabilité. C’est un veilleur et un sonneur d’alerte. Un rôle qu’il prend très au sérieux.

* * *

Hélas, si seulement en ce matin de juillet 1942, le guetteur en culottes courtes s’était trouvé à son poste de surveillance. Mais il était bien trop tôt pour le faire. S’il avait su. S’il l’avait deviné, il se serait levé de bonne heure ce jeudi de juillet. Si… Le destin prend des apparences bien cruelles. Comme celles de gendarmes apparus dans un petit matin, enlever sa grand-mère. Sans qu’un veilleur puisse donner l’alerte. Pour ensuite la jeter dans un sombre autobus.

* * *

Et pourtant, Michel aime les autobus. Surtout ceux à plate-forme.

Avant ce jeudi de juillet 42, Rosza ne s’est jamais aven­turée seule dans un autobus. Ni même dans le métro. Partant rendre visite à l’un ou l’autre de ses parents, à l’autre bout de Paris, ou allant tout simplement flâner dans les beaux quartiers, en mettant son chapeau, elle demandait à son petit-fils de l’accompagner. Ce qu’il ne refusait jamais tout en s’étonnant d’un obstacle qui n’en était pas un pour lui.

– Ce n’est pas difficile, édes nagy-anyàm, très chère grand-mère, tu prends un ticket et…

Elle l’interrompait en souriant. Lui caressait les cheveux.

– C’est facile pour toi, parce que, toi, tu es un vrai Français, mais moi…

* * *

Ce matin de juillet, Rosza se retrouve seule. Sans son Misha pour la soutenir. Pour la guider. Lui prendre la main dans la cohue de cette foule hétéroclite. Elle en aurait tant besoin. Policiers et gendarmes la poussent sans ména­gement avec tous les autres, vers les autobus dont les moteurs tournent déjà avec impatience.

On pourrait presque sentir l’angoisse étouffer la vieille femme. On devine. On s’imagine douloureusement à ses côtés.

Rosza, le chignon défait. La main crispée sur la poignée de sa pauvre valise. Dans cette chaleur déjà étouffante. Elle ne comprend pas. Elle ne comprend pas que les hommes qui sont venus l’arrêter, ceux qui ont opéré le tri, les familles avec enfants au Vel’ d’Hiv’, les autres, célibataires, couples sans enfants, vieillards seuls, à Drancy, ces hommes portent l’uniforme du pays qui l’a accueillie, elle et sa famille.

– Toi, tu es un vrai Français, avait-elle dit à son petit-fils.

Et ce sont des Français qui la mènent à une mort programmée. Elle est bouleversée. Paniquée dans le désarroi de l’instant.

Un grand gaillard barbu, gentil et souriant. Peut-être un garçon boucher, raflé rue des Rosiers. Il va lui prendre le bras. L’aider à se hisser dans le bus où tous les sièges ont été enlevés pour faire de la place. Les raflés sont debout. Serrés. Ballotés au moindre cahot. Aussi fort qu’elle le peut, elle crie en Hongrois.

– Où va-t-on ?

N’obtenant pas de réponse, elle rassemble quelques mots dans un Yiddish approximatif.

– Vi nemtmen unds ?

Une voix venant de l’arrière se manifeste enfin.

– Nor Got vaist – Seul Dieu le sait.

Et une autre, plus fort encore :

– Nishtgedeiget ! – Ne t’inquiète pas !

Rosza essaye alors de distinguer d’où est venue cette voix rassurante. Elle reconnaît, ou croit reconnaître, celui qui, à Nagyvárad, on appelait sous le sobriquet polonais d’« Amerikanty » : l’Américain.

– Abraham Brokstein, que fais-tu là ? Ce n’est pas possible, tu es mort depuis longtemps, crie-t-elle.

Benny, le garçon boucher, toujours proche d’elle, tente de la calmer.

– Allons, grand-mère, je ne sais pas qui est ce Brokstein mais lui, c’est Reb Meyer.

– Un rabbin ? Il a plutôt l’air d’un schnorrer1, souffle Rosza.

Pourquoi pense-t-elle à Brokstein aujourd’hui ? Peut-être parce que dans un temps lointain, elle a manqué de charité envers cet Abraham Brokstein. Dieu à présent lui réclame des comptes.

Dans ce bus, c’est un peu le « Pletzl », qui se trouve reconstitué. Comme il existe tout autour de la rue des Rosiers. Des juifs venus d’Europe centrale. Ils travaillent dans la confection, la fourrure, les cuirs et peaux, la casquette, spécialité des Russes. La barrière des langues n’existe pas. Ceux qui n’ont jamais pratiqué le yiddish, trouvent les mots et les gestes pour parler boutique. Échanger de petits secrets de fabrication. Expliquer la noblesse de leur métier : « Le culottier, il fait du sur-mesure, c’est tout le contraire du prêt-à-porter ! »

* * *

Abraham Brokstein vivait un peu à l’écart des faubourgs de Nagyvárad, à la limite du quartier juif et de ce qui deviendra par la suite le ghetto.

À l’époque, Rosza disait, méprisante, qu’aucune femme n’aurait jamais accepté de mettre les pieds dans son taudis. Elle interdisait à ses enfants d’approcher le vieil homme.

– On ne sait jamais, soutenait-elle, il a pu rapporter d’Amérique la maladie qui a tué sa famille.

Abraham avait pour cousin, Miklos, le casquettier. La réputation de Miklos n’était en rien usurpée. Dans ce petit coin de Transylvanie, il avait effacé tous ses concurrents. Pas un homme, des lieues à la ronde, qui n’ait été coiffé par le célèbre Miklos, le casquettier de talent. Une réussite qu’il eut l’idée d’exporter en Amérique. Mais là-bas, le marché se révéla moins juteux qu’il ne l’avait prévu. Miklos faillit se retrouver à la soupe populaire. C’est alors qu’il eut l’idée d’ouvrir le premier commerce de confection de détail à domicile. De la casquette aux pantalons. Dans cette matière de cow-boy qui allait, dans les années à venir, faire le tour de la planète : le jeans. Succès immédiat. Devant l’afflux de commandes, il eut besoin d’aide. Il appela au secours son cousin Abraham. Abraham Brokstein de Nagyvárad. En Hongrie.

Avec sa Rebecca et leurs deux enfants, Abraham embarqua à Bremerhaven pour dix jours de voyage.

Une traversée difficile. La houle. La tempête. Les sales odeurs. Les poux. L’horrible mal de mer qui donne envie de mourir. Enfin, Ellis Island. La nouvelle terre promise. Celle de tous les défis. De tous les espoirs. De toutes les libertés. Mais, il faut vite déchanter. Les examens médicaux sont drastiques. Les soupçonneux fonctionnaires de l’immi­gration les assomment de questions. Tout juste s’ils comprennent pourquoi on leur demande s’ils sont poly­games, infirmes, anarchistes ou atteints de folie.

Rosza se souvient encore de cette vieille plaisanterie juive : « Même Jésus et ses apôtres auraient été refoulés à Ellis Island ».

* * *

À Drancy, au second étage de la Muette, seule, aban­donnée de tous, Rosza a sans doute résisté au chagrin. Mais il y a aussi la faim, la terreur, la folie, les crises de démence de ceux qui l’entourent. L’incertitude qui les ronge. Plusieurs de ses voisins de malheur ont disparu. Certains ont préféré sauter du haut du bâtiment plutôt que d’être emmenés pour Pitchipoï. Pitchipoï. La destination inconnue. Mystérieux terminus dénommé ainsi par les enfants. Les convois, partis très loin, quelque part vers l’est, se succèdent mais ne vident pas Drancy de leur misérable population.

Un matin, Rosza est probablement restée couchée sur sa paillasse, sans avoir la force ni surtout la volonté de se lever. Les cheveux gris défaits. Elle ne sait pas très bien ce qui lui arrive. Ni où elle se trouve. Benny, le garçon ­boucher de la rue des Rosiers, a recouvert la vieille femme de son Talit, son propre châle de prière. En cette fin du mois d’août 1942, il a beau faire très chaud, au second étage de la Muette, où sont entassés les misérables qui attendent le sacrifice final, ça pue le froid, le moisi, le désespoir. Rosza grelotte. Le châle de prière la réchauffe à peine.

– Allons grand-mère, dit Benny, dans un mélange de Yiddish et de quelques mots en Hongrois, glanés ici et là, il faut manger un peu.

Il lui tient la tête levée tandis qu’il essaye de lui faire avaler un peu de soupe. De l’eau à peine chaude sur laquelle surnagent de maigres légumes accompagnés de quelques morceaux de mauvais pain.

– Je reviens tout à l’heure, on fera un peu de toilette. Il faudra vous lever. Benny fait une fausse grosse voix. Il y a tant de bienveillance dans son attitude.

Benny est un gros bonhomme. Ces mains sont des ­battoirs généreux. Le roi du pickle fleish et du pastrami. Son sourire est de la tendresse pure, même s’il lui manque deux ou trois dents. Ses yeux pétillent de joie et de gourmandise. Il est le seul protecteur de la vieille femme. L’ultime gardien de la fragile fin de vie de Rosza.

Rosza se laisse retomber sur sa paillasse. Elle laisse le sommeil l’envahir. Il la transporte au bord de la grande rivière. Dans l’immense plaine.

Tourmentée en Roumanie et en Slovaquie, la Tisza ralentit ici son cours pour devenir plus paresseuse. Boueuse. Joueuse. Il n’y a que dans les rêves que l’herbe est si verte et le ciel si bleu. Quel plaisir de rester ainsi étendue. Suivre la course des nuages qui filent vers Tiszafured. Tout en résistant à l’appel de son nom.

– Roszalia Malvina, crie Julia Sara, sa mère.

Elle utilise les prénoms entiers uniquement lorsqu’elle est fâchée. Rosza se lève d’un bond, elle a retrouvé son corps de jeune fille. Joyeuse. Pleine de vie. Elle court vers la maison où l’attendent ses frères et sœurs. Mais pourquoi tant de bruit ? Pourquoi ce grand froid ? Pourquoi cette absence d’humanité ? Pourquoi cette paillasse puante ?

Elle repense alors à Abraham Brokstein. Le casquettier confiait à qui voulait l’entendre que l’Amérique, c’était dur comme un caillou. Il fallait se battre. Être plus fort que les Russes. Que les Italiens. Que les Chinois. Aussi même que les Irlandais. Les pires.

Et puis, il y eut 1907. Cette année-là, la grande crise secoue les États Unis. Les Hongrois sont les plus nombreux à vouloir retourner chez eux. Plus de trois millions. Parmi eux, Abraham Brokstein. Seul.

– Ma Rebecca et les enfants ont été fauchés par le choléra. Alors à quoi bon rester, pleure-t-il.

Un soir à Nagyvárad, des inconnus ont mis le feu à sa maison. Il n’en est rien resté On l’a retrouvé mort à une centaine de mètres dans un fossé. Dans sa main il cachait un billet crasseux. Le premier dollar qu’il avait gagné.

* * *

L’infernal ballet des autobus aux vitres masquées réveille Rosza. Ils livrent leur cargaison d’enfants. Ils ont de deux à douze ans. Séparés de leurs parents. Jusque-là internés dans le Loiret à Pithiviers. Son sommeil était si profond. Elle ne réalise pas, qu’avec l’aide de deux autres personnes, elle a été coiffée, le visage rafraîchi. Un peu vacillante, elle s’approche de l’un des petits balcons donnant sur la grande cour. Là, les femmes attendent leur tour, en longues files, pour accéder au lavoir improvisé, l’un des rares points d’eau de la cité. Elle aperçoit soudain une horde. Des centaines ­d’enfants hébétés. Amenés pour leur dernière étape à Drancy. L’antichambre de la déportation. Le grand cri de douleur qu’elle pousse, alerte son entourage :

– Là… Là… C’est mon petit, il s’est fait prendre lui aussi !

Elle continue à crier. Sans que l’on parvienne à la calmer. Benny, alerté, cherche à la raisonner. Mais en vain.

– Mais non, c’est juste un garçon parmi tous les autres.

Impuissant à se faire entendre, il descend l’escalier quatre à quatre. Revient avec l’enfant paniqué, ignorant ce qui va lui arriver.

– Regardez grand-mère, regardez, vous voyez bien que ce n’est pas votre petit-fils.

L’enfant est sur le point de pleurer. Mais il a déjà tellement sangloté depuis sa séparation d’avec son père et sa mère.

– Excusez-moi, madame, lance-t-il terrorisé, ses yeux roulant de peur. Je n’ai rien fait de mal. Il ne faut pas m’en vouloir.

Rosza, en larmes, ouvre les bras. Elle berce tendrement ­l’enfant. Comme elle l’aurait fait pour un bébé. Chantonnant tout doucement :

– Schlof schoyn mayn kind – Dors mon petit enfant.

Le gamin est parti rejoindre ceux avec lesquels il est arrivé. Mais Rosza a obtenu, comme une promesse, qu’il pourrait revenir le lendemain. Alors, tranquillement apaisée, elle retourne à son sommeil. Son rêve la ramène à Tiszafured. Samuel l’attend. Il est grand. Bel homme avec ses mous­taches à la magyar, comme en portent ceux qui chevauchent dans la puszta, debout sur leur monture, à chasser les loups. Ce n’est pas sa première visite. David Waldmann, le père, apprécie ses manières d’homme cultivé. Sa façon dont il fait la cour à Rosza, l’une de ses filles préférées, bien qu’il s’en défende.

– Tu seras mariée avant que tu ne t’en rendes compte, prédit, en pouffant de rire, Terezia, de dix ans sa cadette.

Les deux sœurs courent ensemble se baigner dans le lac Tisza. Et si Rosza peine à la suivre, c’est qu’elle porte son bébé dans ses bras. Mais comment est-ce possible ? Il ne peut être né puisque Samuel n’a pas encore fait sa demande.

Rosza ouvre lentement les yeux. Met un temps à réaliser où elle se trouve. Elle comprend pourquoi elle se sent oppressée. Qui lui a mis dans les bras une petite fille de deux ans à peine ? Elle sort de son sommeil. Assis à même le sol, plusieurs enfants attendent en silence. Avec eux, Pierrot qu’elle a pris pour son garçon. Ils ne bougent pas. Dans la vieille femme, ils retrouvent un peu de leur famille disparue. Et la petite fille s’appelle Yvette. Elle se mettra à hurler chaque fois qu’on voudra la retirer à celle qui lui apporte sa tendresse.

Rosza, tant qu’elle n’est pas sur la liste des partants pour Pitchipoï, retrouve chaque matin ceux qu’elle appelle les enfants du désespoir. Elle leur parle. Leur chante en hongrois. Ces comptines qui servent à rassurer. À bercer.

– Boci, boci, tarka, Se füle, sem farka. Ég a gyertya, égel ne aludjék, aki lángot látni akar, mind leguggoljék – La bougie brûle, brûle. Ne la laissez pas s’éteindre. Ceux qui veulent voir la flamme doivent tous s’accroupir…

Comprennent-ils ce qu’elle dit ? Bien sûr que non. Mais la voix est sucrée. La présence rassurante. Graves, le regard profond, ils écoutent Rosza parler de Tiszafured. Les ­commerçants juifs y jouaient un rôle important. Dans les dynasties, on trouvait les Breuer, les Weisman, les Schwartz. On se bousculait. Il y avait même un relieur. Et les gâteaux qu’elle faisait cuire dans le four à Paris, au ­cinquième étage. Ses enfants. Ernö, mort pendant la Grande Guerre. Arpad, Andor, Gizela, Berta, Dani, Yolande, Élisabeth et le jeune Emeric. Et Michel que tout le monde appelle Misha. Son garçon. Son tout petit garçon. Misha son petit chat. Ce petit français. Son petit-fils dont elle est si fière.

* * *

Par des connaissances dans la Police, Élisabeth a appris où se trouvait internée Rosza.

Après la grande rafle de juillet, la vie a repris à Paris. S’est-elle vraiment jamais arrêtée ? Qui s’émeut du sort des juifs ? Ceux enfermés à quelques kilomètres ? Transportés ailleurs par convois entiers. Vers des camps de travail, soutient la propagande. Mais eux, Élisabeth et tous les autres, devinent la vérité. Sans la connaître, ils savent. Le plus grand nombre n’a qu’une idée en tête. Se cacher. Se fondre dans le paysage. Ceux qui ne le feront pas, le payeront de leur vie dans l’horreur. Ainsi, au fil des jours et des semaines, tout un petit peuple va disparaître.

Élisabeth est décidée à en faire tout autant. Si seulement, pense-t-elle, ils avaient suivi l’exemple de Yolande, sa sœur. Les cousins. Les amis. Partis depuis un certain temps déjà.

Mais auparavant, l’étoile jaune cachée sous son paletot, elle s’aventure jusque Drancy, après avoir laissé Misha à la surveillance de la concierge dans la loge du rez-de-chaussée. Au-delà de la double rangée de barbelés de la curieuse Cité de la Muette, elle cherche du regard Rosza dans les bâtiments de quatre étages, dans la cour où sont rassemblés de petits groupes près d’une sorte de lavoir. Des silhouettes hagardes dans des vêtements sales. Déjà des fantômes.

Élisabeth presse le pas. Dépasse les miradors. Elle se trouve nez à nez avec un gendarme indifférent dans son mépris. Elle lui confie son colis. Le nom est dessus. Vite, elle repart. Se sauve. Terrifiée avant qu’il ne demande les papiers. Avant qu’il n’aperçoive l’étoile infamante.

Le colis fut-il remis à Rosza ? Probablement pas. Il a été transporté jusqu’à une petite salle où s’accumulent les paquets, tous éventrés. Pas vraiment méchants ces gardes français. Mais ils pillent sans aucun remords. Se nourrissent sur le dos des internés. Jettent les frusques hâtivement pliées. Empochent les billets de quelques francs glissés avec des cartes. Même les déchirantes lettres racontant le désespoir. Celui qui a accueilli Élisabeth est déçu. Pas d’argent. Mauvaise pioche. Pas grave, il mettra de côté le saucisson hongrois et le strudel aux noix, pour sa famille.

Les gardes se donnent bonne conscience. Quoi qu’il en soit, ça ne leur servirait à rien pour ce qu’ils vont devenir. Élisabeth ne retournera pas à Drancy. Consciente que rien ne peut plus être tenté pour Rosza. Sa seule volonté, désormais, sera consacrée à sauver la vie de son fils.

* * *

Les chemins de vie sont gravés dans le marbre. Le rêve se fond hélas parfois douloureusement dans la réalité la plus cruelle. Un matin, dans sa tournée, Benny, le boucher de la rue des Rosiers, n’a plus trouvé personne au deuxième étage de la Muette. Les immondes paillasses avaient hâtivement été jetées dans un coin.

Le 2 septembre 1942, enfermée dans un wagon à bestiaux, avec les enfants du désespoir, Rozalia Malvina, dite Rosza, partit pour Auschwitz. Comme les 4 500 enfants de la Rafle du Vel’ d’Hiv’, elle y fut gazée le jour même de son arrivée. Moins de vingt ans après qu’elle eut quitté les ­chemins de Hongrie.

1. Vagabond.

III

Le Duc Misha

En prenant de l’âge, Misha aime dire qu’Andréa est la femme de sa vie. De se l’entendre ainsi répéter, Andréa proteste pour le principe. Mais le compliment, qu’elle considère comme une vérité lui fait très plaisir. Chaque matin, durant des années, Misha lui a apporté son plateau de petit-déjeuner au lit. Puis, un jour, Andréa décréta qu’elle préférait se lever. S’installer dans la cuisine où il avait tout préparé. Il la regarde. Toute absorbée à boire son café. La tête un peu penchée. Une fine robe de chambre recouvrant sa chemise de nuit en soie grège. La mèche sur le front. Une bouffée de tendresse l’envahit. Souriant, il attend quelques instants avant de poser la question :

– Qu’est ce qui t’a fait changer d’avis ?

Elle répond entre deux bouchées. Effritant sur l’assiette l’une de ces viennoiseries qu’elle affectionne. Sans beurre ni confiture.

– Trop de miettes. Trop de miettes dans les draps, fait-elle avant de croquer dans la corne d’un croissant.

Ils partent tous les deux dans un grand éclat de rire.

Autant d’années après leur première rencontre, Andréa a gardé le visage volontaire. Surtout les yeux. Le regard peut devenir inquisiteur. Pour ne pas l’inquiéter, Misha débite très vite :

– J’ai mal dormi, trop de mauvais rêves.

De vivre ensemble, de tout partager, ils savent tout l’un de l’autre. À l’exception de cette part de l’enfance de Misha. Une toute petite part. Il la garde cachée au fond de lui-même. Des blessures plus que des secrets. Il en livre par bribes. Andréa hésite et finit par demander.

– Où es-tu en ce moment ?

Il rit.

– En voilà une question, je suis ici avec toi, petit-­déjeuner servi dans la cuisine pour éviter les miettes.

– Ne plaisante pas, tu sais bien ce que je veux dire.

Le son de sa voix a changé. Il remarque, ému, qu’elle est au bord des larmes.

– Oui, où es-tu ? Quels sont ces cauchemars qui te réveillent encore la nuit, qui te font crier et parler dans cette langue que je ne comprends pas ?

– … le Hongrois, souffle Misha.

– Oui, le Hongrois. Et pourquoi tu me laisses en dehors de tout cela ?

Il soupire. La regarde fixement. Fronce les sourcils. Elle croit qu’enfin il va s’ouvrir. Elle attend comme une délivrance. Mais il se contente d’annoncer, les yeux maintenant dans le flou, avec une expression de colère retenue.

– Drancy. Je dois aller à Drancy. Rien que pour voir !

* * *

Paris, été 1942.

– Je peux aller chez madame Lefèvre ?

Depuis que Rosza est partie, Élisabeth n’aime pas laisser son fils seul. Elle craint toujours qu’il ne fasse quelque bêtise. Surtout, qu’il ne s’approche trop près de la rambarde du balcon qui domine la rue.

Elle tente de biaiser :

– Tu ne te plais pas chez madame la concierge ?

À voir la tête de son fils, elle comprend qu’elle va devoir céder. D’ailleurs pour ce qu’elle va faire, il ne peut absolument pas l’accompagner.

– D’accord, mais seulement si elle le veut bien. Tu ­comprends, c’est une vieille femme. Tu risques de la fatiguer.

Madame Lefèvre est leur voisine immédiate. Cinquième étage. Au fond à gauche. Porte de droite. Elle a dans ­l’immeuble, l’image d’une originale. Une vraiment drôle d’excen­trique. Grande et élancée. Fine et osseuse. Les cheveux blonds, mi-longs, délicatement ondulés. Outrageusement maquillée. Vêtue avec élégance de voiles pourpres. Apprêtée comme si elle attendait de la visite, alors que personne ne vient jamais la voir. Elle vit délicatement dans ses souvenirs. Sa peau exhale de pesantes ­fragrances orientales. Entourée de livres, cernée de tableaux, prisonnière de ses meubles poussiéreux, enveloppés de lourdes tentures jaunâtres, dans une obscurité permanente, elle glisse avec grâce dans ce capharnaüm qui ne laisse pas un seul pouce de libre. La vieille femme quitte rarement son appartement. Élisabeth, très régulièrement, se charge de ses courses. Nul ne sait depuis quand elle occupe son petit logement. Seule la concierge pourrait le dire. Pour cela elle devrait consulter les archives des quittances de loyer. Et puis, sincèrement, qui s’en soucie ?

Mais oui, madame Lefèvre veut bien garder le petit, mais non il ne la fatiguera pas, prenez votre temps et je suis si triste pour votre maman, une si belle personne.

D’ailleurs, ce n’est pas la première fois, puisque lorsqu’Élisabeth et Rosza s’absentaient ensemble, Michel allait frapper à la porte de leur voisine, impressionné par les extraordinaires histoires qu’elle racontait.

* * *

Le cérémonial est immuable.

– Holà, qui va là ? s’enquiert la voix qui se veut grosse.

– C’est moi, chuchote Michel.

La porte s’ouvre alors et madame Lefèvre fait signe d’entrer.

– Je vous en prie, Duc Misha.

Misha, c’est tout de même plus élégant que Michel, son prénom de naissance.

La vieille femme le serre dans ses bras. Elle sent un peu le vieux maquillage rance. Du rouge à lèvres a coulé sur ses dents.

– Ne pleure pas, mon petit, ta grand-mère va revenir et nous gagnerons cette guerre. C’est le général de Gaulle qui le dit à la radio, ajoute-t-elle avec l’assurance des grandes personnes sûres d’elles-mêmes.

À l’évocation de Rosza, Michel, qui n’avait pas l’intention de pleurer, éclate en sanglots. Aussitôt consolé par de bonnes paroles et un bonbon extrait de la poche de la robe à la propreté douteuse.

Assis en tailleur, à même le sol sur un confortable et épais coussin grenat à franges dorées, le Duc Misha fait face à la vieille dame. Installée dans un grand et haut fauteuil Louis XIII d’un curieux orange, un peu élimé aux accoudoirs. Elle commence par invoquer la mémoire de son grand ancêtre. Hugues Capet. Elle affirme en descendre en droite ligne. Tout autour de cette révélation, elle reprend quelques épisodes de l’histoire de France de façon fascinante. Rien à voir avec les si ennuyeux livres d’école. L’ambiance est mystérieuse. Un rien ésotérique. Les volets sont fermés. Des chandelles brûlent doucement. D’étranges formes se découpent sur les murs plissés de tissus. Ça sent le papier d’Arménie, qui achève de se consumer en d’étranges volutes parfumées. D’une voix monocorde, madame Lefèvre raconte. Elle éveille la curiosité du Duc Misha. Les portes du savoir s’ouvrent. Des vagues d’anecdotes inondent son jeune esprit. Il en ressent des frissons de bonheur.

Ces rencontres ont fait naître chez lui l’amour de la lecture. Un temps viendra où il dévorera tout Alexandre Dumas. Jules Verne. Paul Féval. Des romans de cape et d’épée. D’aventures, de loyauté et de fidélité.

* * *

Sur le chemin de son premier contact, Élisabeth ressent une véritable angoisse. Pas pour son fils. Ce qu’elle va entreprendre la tourmente. Sous une pile de draps, elle a caché le billet. Plié en quatre. Yolande, sa sœur, le lui avait glissé dans la main. Juste après qu’elles se sont embrassées en pleurant. Bien avant la rafle du Vel’ d’Hiv’, Yolande a quitté Paris dans la précipitation. À présent, c’est comme si avec Alice, sa fille, elle n’avait jamais existé. Disparues. Évanouies dans la nature. Sur la feuille, un simple numéro de téléphone noté par sa sœur. Élisabeth se souvient de ses recommandations :