Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
La guerre continue à faire rage en Europe et dans le monde. Dans la petite ville du sud de la France où Misha et Elisabeth sont réfugiés, le capitaine Galatin, commandant la Milice, soutenu par les SS du sinistre officier Mueller, traque les juifs, les communistes et les réfractaires, qui sont torturés et envoyés dans les camps de la mort.
La résistance s’organise, les SS se font de plus en plus menaçants, la tension et la peur montent et Elisabeth redoute d’être dénoncée. Aidée par une alliée inattendue, elle finira par rejoindre une de ses cousines dans le Cantal. Misha revit cette année 1943, où il a été heureux entre le scoutisme, son ami Nanou et la jeune Clémence. Tandis que sa mère pense avec nostalgie à sa jeunesse en Hongrie ou à sa vie à Paris où elle a réussi à faire venir sa mère Rosza. Adulte, aidé de sa fille Marie, Misha part à la recherche de l’histoire des membres sa famille éparpillée, morts, exilés ou déportés. Il finit par apprendre que Jozsef, le père qui l’a abandonné quand il était nourrisson, a refait une vie heureuse dans la campagne hongroise. Avant de mourir d’épuisement à Buchenwald, alors que sa femme et son fils ont été gazés.
C’est avec une grande émotion que Jean-Jacques Erbstein a rédigé Les volets bleus, à partir des notes de son père, le grand journaliste Roland Erbstein le petit Misha. Pendant cinq ans, il a fait des recherches pour retracer une histoire vraie, celle de sa famille hongroise et d’un petit garçon juif.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jean-Jacques Erbstein est médecin en Moselle. C’est son cinquième livre, après Les voyages de Philibert (2 tomes), Le Blues de la blouse blanche et L’homme fatigué, qui a obtenu le prix Littré du Groupement des écrivains-médecins.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 467
Veröffentlichungsjahr: 2022
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Jean-Jacques Erbstein
Les volets bleus
Tome 2 – Les chemins du désespoir
D’après les carnets de Roland Erbstein
Du même auteur :
L’homme fatigué, éditions Feuillage, 2017, prix Littré du roman 2017 du Groupement des écrivains médecins.
Paroles de la Rue des Rosiers 2, avec Roland Erbstein, Récits et nouvelles. Collectif d’auteurs, éditions OSE, 2017.
Le blues de la blouse blanche, éditions Les Passagères, 2018.
Les Voyages de Philibert : « Les amoureux des Deux Magots », éditions Les Passagères, 2019.
Je ne pouvais pas les laisser mourir, éditions JDH, 2020.
Les Voyages de Philibert : « Miserere Nobis », éditions Les Passagères, 2020.
Les volets bleus :
Tome 1 – Les loups de la puszta
Tome 2 – Les chemins du désespoir
Engranger les souvenirs pour construire une mémoire et, ainsi, vaincre la mort. Pour passionné d’actualités qu’il était, le Roland que j’ai connu m’a toujours semblé mû par ce souci de maintenir en vie ce que le temps érode. Journaliste dans l’âme, il réagissait au quart de tour aux événements, enquêtait, lançait ses troupes à la recherche d’informations complémentaires, osait des mises en page coups de poing. En parallèle, comme frustré par la fragilité du présent, il créait des rubriques pour raconter des histoires, celles qui participent de la grande Histoire. Et de réveiller le passé des lieux par les cartes postales, de rappeler le poids des familles par la généalogie, de célébrer le courage des Poilus par les chansons de la Grande Guerre…
Surtout ne pas oublier ce que nous ont apporté ceux qui nous ont précédés ! Avec une prédilection pour ces enseignants héritiers des « hussards noirs », pour qui une dictée et la connaissance des auteurs classiques ouvraient la porte de l’ascenseur social. Et montraient le chemin de l’autonomie. Après avoir écrit son « Tableau noir : il était une fois l’école », Roland se transformait, au gré des manifestations locales, en instituteur réclamant l’attention de jeunes enfants sur un texte, des mots, une date. Ce goût de la formation l’a aussi conduit à donner de son temps à ses étudiants, français mais aussi africains. Au point d’être consacré chef de village au Mali, un titre qui lui correspondait parfaitement.
Dans ces tâches de mémoire et de transmission, Roland mettait une fougue presque nonchalante, comme s’il ne fallait pas dévoiler cette volonté de fixer le temps, cette passion pour les montres arrêtées. Il aurait aimé inscrire dans le marbre tous les témoignages, toutes les aventures, tous les indices de vie avant qu’ils ne deviennent fossiles. À l’image des Mormons qui consignent l’état civil des humains pour maintenir la lignée avec Adam ? À l’image de sa propre enfance, plutôt, marquée par la disparition de sa grand-mère, raflée par des gendarmes français et envoyée à Auschwitz, et par les angoisses de sa mère, cachée avec lui à Pont-Saint-Esprit, puis Arpajon-sur-Cère.
Roland parlait très peu de cette période de sa vie. Par son fils Jean-Jacques, il dit son sentiment d’être un survivant et raconte sa quête d’une famille meurtrie par la Shoah.
Retrouver les fils qui relient les disparus pour en faire une saga à la fois douloureuse et glorieuse. Parce que nul ne meurt vraiment tant qu’il vit dans les souvenirs de quelqu’un. Et laisse une trace dans laquelle d’autres se reconnaissent. Roland livre ainsi post mortem la clé de sa passion pour la mémoire. Catholique et juif à la fois – à la foi ? – il a gardé de cette dernière appartenance la conviction qu’après la mort, il y a ce que les suivants font ce que nous avons été par ce qu’ils en disent et racontent. Selon Delphine Horvilleur, « tel est l’engagement solennel que les juifs prennent à l’heure du passage, faire que quelque chose de celui qui part intègre leur vie pour s’unir à ce qu’ils deviendront ». Roland a voulu s’engager pour ceux de sa famille morts sans prière, à commencer par ce père qu’il n’a pas connu. Jean-Jacques s’inscrit dans ses pas pour accomplir cette volonté.
Chantal Didier
Ces arbres généalogiques sont forcément incomplets. Ils ne prennent en compte que les personnages apparaissant dans ce livre.
Ce mois de janvier 1943 s’écoule calmement. Pour le moment, les Anglo-Américains ne semblent plus prendre pour cibles les installations stratégiques de la région. Pas d’autres alertes. Pris dans l’inconscience de leur âge, les écoliers sont même un peu déçus par le silence des bombes. Pour eux, la sonnerie d’alarme ne marque pas encore un danger imminent mais juste une distraction, surtout la rencontre avec les fillettes de l’école voisine.
Le blé en herbe se moque bien des lointains orages de la vie, aussi violents puissent-ils être.
Ces descentes dans les caves humides, outre le rapprochement timide des deux sexes, tranchent agréablement dans la monotonie d’un enseignement répétitif et accéléré. Comme un train lancé à toute vitesse, du lundi au samedi, les matières se succèdent à un rythme étourdissant : dictée, lecture, arithmétique, récitation, vocabulaire, écriture, système métrique, dessin, calcul mental, histoire et géographie, morale.
Trop rares sont au goût des gamins les séances de gymnastique et les leçons de choses.
En fait d’exercices, le Maître se creuse les méninges pour occuper ses chenapans pendant les séances d’éducation physique. À la balle au chasseur, à la balle au prisonnier se succèdent les courses-poursuites, le saute-mouton, les jeux du béret et du foulard, en fait plus des jeux de plein air que du sport vivifiant.
Après avoir empli leur esprit sainement, Tatave aimerait que les gamins s’épanouissent le corps tout autant sainement, mais dans des activités plus toniques, comme l’athlétisme ou la gymnastique.
Au cours d’une récréation ensoleillée, pendant laquelle les élèves jouent aux billes, le directeur félicite le vieil instituteur pour son imagination éducative d’extérieur.
– Bravo, monsieur Lorillard, on reconnaît en vous l’homme d’expérience.
– Merci monsieur le directeur, répond-il désabusé, mais je préférerais emmener ma classe dans un véritable stade plus adapté aux exercices physiques qu’une cour goudronnée.
Ce jeune directeur est un grand échalas, cheveux bruns en brosse, petites lunettes rondes, trop maigre, trop jeune, trop sûr de lui. Un faux air d’intellectuel auquel il aimerait tellement ressembler. Il est pourvu de longs bras dont il ne semble pas toujours savoir que faire.
Sa réponse ne surprend pas Tatave.
– N’en demandez pas trop, nous avons eu de la chance que nos bons amis…
« Tiens donc, se dit le Maître, il a failli dire, nos bons amis allemands. »
Mais l’autre se reprend vite.
– Que les Allemands ne nous aient pas expulsés pour qu’ils puissent occuper les lieux. À la dernière réunion pédagogique, on m’a parlé de classes qui se font dans des granges et même dans des caves. Nous, au moins, nous avons gardé notre école !
– Mais dites-moi, monsieur le directeur, nos bons amis ne nous avaient-ils pas promis du charbon ? le pique Lorillard.
Le directeur toussote nerveusement, il baisse imperceptiblement la tête. Se croise et se décroise les bras sur le torse, se redresse du haut de son mètre quatre-vingts, persifle d’un air un peu hautain.
– Du bois, mon cher Octave, servez-vous de bois. Ça vous rappellera Verdun. Demandez à vos élèves d’apporter des bûches.
Le directeur est fier de sa répartie. « Prends ça dans les dents, tu commences à me courir avec tes airs condescendants d’ancien-combattant-je-sais-tout. »
Tatave accuse le coup. « En 17, tu devais encore téter ta mère, sombre crétin, se dit-il, partager le rata avec mes gars t’aurait appris la vie ! ».
Le Maître a pris un uppercut, s’est retrouvé dans les cordes, mais est loin d’être KO. Il contre-attaque d’une belle droite bien placée.
– Oh, quelle bonne idée monsieur le directeur, ce sera aussi l’occasion de faire un peu d’exercice physique, les bûchettes feront d’excellents ersatz d’haltères. Nous pourrons appliquer la belle maxime : « mens sana, in corpore sano ».
Il tourne les talons, se retourne et achève le directeur stupéfié par tant d’insolence :
– C’est du latin, monsieur le directeur, je crois savoir que vous avez fait des études de lettres modernes, moi je suis plutôt un vieux classique. Si vous avez des difficultés à comprendre cette locution, je me ferai un plaisir de vous prêter mon antique Gaffiot, c’est le célèbre dictionnaire des vieux latinistes comme moi.
Fier comme Artaban et sans autre commentaire, il se dirige d’un pas lent, après ce beau KO, sonner la fin de la récréation, laissant le directeur pétrifié.
Quand le temps est incertain, le Maître initie ses gaillards aux arcanes de la science. Avec un air qu’il sait rendre mystérieux, il fait apparaître des cornues, un bec bunsen, des tubes à essai, des tas de réactifs aux couleurs diverses.
– Qu’est-ce qu’il va encore nous inventer ? s’interroge Nanou, captivé.
Les expériences éveillent leur intérêt et le Maître sait tellement bien y faire. Il réserve ses effets comme un magicien qui a plus d’un tour dans son sac. Nanou est intarissable sur le sujet.
– Ce n’est pas la saison, mais tu verras lorsqu’il expliquera comment utiliser le gaz sulfureux et que les mouches mourront asphyxiées dans un bocal…
– Pauvres mouches, soupire Michel.
– T’en fais pas, ce ne sont que des mouches ! Elles ne servent à rien, juste à nous embêter quand on mange dehors ou à gigoter au bout de l’hameçon quand on va à la pêche.
– Moi j’ai adoré l’expérience avec le morceau de pain, s’exclame Michel.
– Ah oui, c’est vrai, c’est toi qui as mâchouillé le bout de mie pendant un quart d’heure. Dis-moi la vérité, c’était vraiment sucré ?
Le jeune garçon lève la main avec deux doigts repliés.
– Parole de louveteau !
– Parce que moi, j’ai pas trop confiance dans sa liqueur de perlimpinpin ! fait Nanou très dubitatif.
– C’est pas de la poudre de perlimpinpin, c’est de la liqueur de Fehling, idiot bête !
– Quoi ! Tu m’as traité d’idiot bête ? Viens te battre, il va t’en cuire d’avoir osé insulter un garde du cardinal. Cuistre ! défie Nanou en prenant un air outré.
– Attention faquin, on ne provoque pas impunément un Mousquetaire du roi ! répond Michel en se mettant « en garde ».
– Je n’ai pas peur de toi, félon !
Les deux amis font mine de s’affronter et Nanou s’effondre d’un coup d’épée en plein cœur en grimaçant de douleur. Avant d’expirer, il a juste le temps de glisser dans un souffle.
– Ah ! Je meurs. Tu m’as eu sale canaille. Si ta mère fait des crêpes, garde-m’en une.
Michel se penche sur le corps du garde du cardinal et d’une voix pleine de compassion :
– Tu t’es bien battu ! Tu le mérites !
L’apprenti Mousquetaire aide ensuite Nanou à se relever et les deux compères rentrent d’un bon pas, bras dessus, bras dessous, en riant aux éclats.
Un autre jour, Michel prend le temps de décrire à Élisabeth ce qu’est la saturation, expliquée récemment en classe. Il tente d’adopter le même air docte que le Maître et d’une voix très didactique, il répète les gestes appris dans l’après-midi.
– Regarde, dans un verre d’eau on met un sucre, puis un autre et encore un autre. Et on continue comme ça durant plusieurs jours et il y a un moment où l’eau devient si épaisse qu’on ne peut plus y mettre de sucre. C’est ça la saturation ! énonce-t-il avec triomphe comme l’aurait fait Pasteur devant ses pairs de l’Académie de médecine, quand il déclamait : « C’est ça la vaccination ! »
Élisabeth, même si sa curiosité la pousse à s’intéresser à toutes les formes de savoir, garde les pieds bien sur terre et gronde rudement le savant en herbe.
– Je vois surtout, que tu as gâché trois morceaux de sucre ! Tu n’as plus qu’à tout boire, comme ça ce ne sera pas perdu. C’est payé, il faut manger !
Au fil des jours, les Allemands se sont intégrés au paysage. Même si sous cape, certains intrépides se moquent toujours des doryphores avec leurs vestes trop courtes et leurs manteaux trop longs, tant qu’on est en règle, ni résistant, ni juif, ni communiste, ni réfractaire au STO, la vie quotidienne se déroulerait presque comme avant. Malgré les privations et les tickets de rationnement, pour la majorité des Français, on s’habitue à tout, même au pire.
Au carrefour, sur le chemin de l’école, le grand feldgendarm les arrête comme il le fait chaque jour. Mais avec le temps, à force de les voir passer tous les matins, à la même heure, toujours ensemble, il s’est récemment curieusement humanisé. Peut-être lui rappellent-ils ses propres enfants qui l’attendent quelque part en Bavière ou dans le pays de Hesse.
– Halt ! ordonne-t-il. Et tandis qu’ils attendent, dans un clin d’œil qui se veut amical, il leur fourre dans les poches des sucreries.
Élisabeth ne manque pas de les jeter à la poubelle.
– Pourquoi ? implore Michel tout déçu de ne pas pouvoir goûter au marzipan de Lübeck.
– Pour rien, juste comme ça, termine-t-elle sur un ton n’appelant aucune explication.
Pour Élisabeth, il ne faut rien accepter de la part de ceux qui ont conduit Rosza à la mort.
À la nervosité électrique, provoquée par les bombardements dans la région de Nîmes, a succédé une sorte de léthargie. La ville retient son souffle. Comme le type qui se jette du haut d’une haute tour et qui à chaque étage se dit : « jusque-là, ça va », les habitants pressentent tout de même que leur destin est en équilibre.
– C’est trop calme, dit monsieur Pierre à sa femme. Cela ne présage rien de bon. Le monde est en guerre et à tout moment le sort de ce conflit peut basculer.
– Peut-être es-tu trop alarmiste ?
– Je ne pense pas Cécile, nos réseaux sont en alerte. Les Allemands sont des malins. Ils veulent nous endormir pour mieux nous saisir à la gorge.
– Attendons, ne crois-tu pas ? Que dit Londres ?
– Londres ? fait Pierre, pensif. Londres nous conseille d’être sur le qui-vive. Car comme le dirait Victor Hugo, bientôt : « L’espoir changera de camp, le combat changera d’âme »
– Tu parles de Waterloo ? s’enquiert Cécile.
– Non, ma chérie, de Stalingrad.
Londres et Pierre ne se sont pas trompés. Soudain, comme une déflagration dont le souffle réveillerait les esprits et remettrait chacun à la place qui lui revient, les occupants d’un côté, les oppressés de l’autre, un nom circule, révélé enfin par Radio Londres : Stalingrad.
Personne n’ose prononcer ouvertement le nom maudit pour les Allemands. Une ville lointaine, en Russie, une sanglante bataille de 7 mois, une défaite pour l’armée allemande, 500 000 hommes de la Wehrmacht tués, un Generalfeldmarshal prisonnier.
– Un tournant de la guerre ! C’est le premier vrai revers de l’armée allemande, ce sera leur nouveau Verdun, décrète Pierre Marcillac au cours de l’une des réunions clandestines du réseau Combat.
– Un pas vers la victoire ? ose le docteur Gauthier.
– N’allons pas trop vite en besogne, le modère le commandant Roland. Cette défaite a durement blessé la bête immonde. Mais elle n’est pas encore morte et c’est maintenant qu’elle risque d’être la plus dangereuse.
Est-ce pour cela que le feldgendarm a repris son visage de pierre, le corps crispé, prêt à se saisir de ceux qui mettraient l’ordre en danger ?
Est-ce pour cela que les patrouilles se font plus pressantes dans leurs contrôles d’identité ?
Est-ce pour cela que ce matin de février, dans la cour de l’école, s’est présenté un groupe d’hommes en uniformes bleus avec un large béret porté sur l’oreille comme les chasseurs et décoré d’un insigne rappelant un « gamma » ou le signe du Bélier ?
À la dernière note du chant quotidien à la gloire du maréchal Pétain, les enfants attendent, mais en vain, l’ordre de gagner leurs classes.
Il fait frais et une pluie glaciale n’arrange rien.
Les enseignants leur ont fait signe de rester immobiles. Un homme se détache du groupe de soldats. De taille moyenne, la trentaine, râblé, petits yeux perçants, il est affublé d’un tic qui lui tire la joue gauche. Il prend la parole, d’une forte voix.
– Je suis le capitaine Albert Galatin et je commande, pour tout le secteur, la Milice qui vient d’être créée par notre gouvernement présidé par le maréchal Pétain. Nous avons écouté votre chant. À l’avenir, je veux que vous y mettiez un peu plus d’entrain, un peu plus de conviction.
Il s’approche des élèves, indifférent à la pluie qui dégouline sur leurs cheveux, fait quelques pas, les mains derrière le dos en les toisant avec un mauvais sourire tout en serrant ses poings gantés de noir. Le capitaine s’arrête brutalement, se redresse sur la pointe des pieds. « Encore un petit Führer qui se prend pour l’autre dingue, pense, atterré, Lorillard »
– Nous, miliciens français, se met-il à beugler, nous sommes moralement prêts et physiquement aptes, non seulement à soutenir l’État nouveau par notre action, mais aussi à concourir au maintien de l’ordre intérieur, en collaboration avec nos amis venus nous aider à chasser de notre beau pays la vermine maçonnique, communiste et juive ! Avez-vous compris ?
Les gamins, transis de froid, poussent un timide « oui », avec quelques gloussements en fond.
La réaction de colère de Galatin est terrible. Son visage se crispe et son tic lui déforme curieusement la joue gauche.
– Je veux tous vous entendre. Et le premier qui rit aura à faire personnellement à moi ! Je ne le redirai pas. Avez-vous compris ? hurle-t-il.
Cette fois l’approbation éclate, unanime, et glace le Maître. Ses gamins ne seraient-ils que des moutons face à cette organisation politique, fasciste et paramilitaire ?
Visiblement satisfait, le capitaine Galatin pince ses lèvres d’un sourire réjoui. Il poursuit.
– C’est bien. C’est très bien. Et à partir de ce jour, pour montrer que vous êtes de bons Français, chaque matin, après le chant en l’honneur de notre guide, vous assisterez à la montée de notre drapeau.
Personne n’a jusqu’alors remarqué le mât dressé au milieu de la cour où désormais flotteront les trois couleurs.
« Jusqu’à ce que l’aigle du Troisième Reich ne chasse notre drapeau », ne peut s’empêcher de spéculer le Maître.
Élisabeth, inquiète, presse Michel de questions. Elle veut tout savoir sur ce qui s’est passé dans la cour de l’école. Tout à l’heure, en allant faire quelques achats, à l’épicerie la plus proche, elle a croisé deux de ces Miliciens en uniforme bleu. Au passage, ils l’ont dévisagée de façon insistante, presque insolente. Elle connaît bien ces regards, ce sont ceux des hommes en noir, les Nyilas de la garde de fer, rencontrés à Nagyvárad, en Hongrie, lors de son dernier séjour, au mariage de Berta. Comme les Miliciens s’avançaient vers elle en riant, ils l’ont obligée à descendre du trottoir qu’ils occupaient dans toute sa largeur. Cette nouvelle armée parallèle ne lui dit rien qui vaille.
Ce que lui confie la commère qui sait tout, n’apaise pas ses craintes. Venue, cette fois, pour les manches d’un manteau à raccourcir, elle baisse la voix pour livrer sa pensée.
– Ils fouillent toutes les fermes du secteur et chez nous, aux Quatre-Vents, on a dû leur servir à boire et ils ont taillé ferme dans un grand jambon. En mangeant, ils nous ont posé un tas de questions sur les étrangers que nous aurions pu rencontrer. Ils cherchent les juifs et les hommes qui auraient refusé d’aller travailler en Allemagne ou encore les communistes. En partant, ils ont emporté tous les saucissons, je n’en ai hélas plus aucun à vous donner, et quand on leur a demandé qui payerait pour tout cela, ils se sont foutus de nous, « vous n’avez qu’à envoyer la note à votre de Gaulle dont on parle tant ». Je ne sais vraiment pas où va la France avec des gens comme ça. Je vous le dis, madame Élisabeth, ils sont pires que les boches. Des bons Français ? Eux ? Tu parles ! J’en ai reconnu un, c’est un voyou qui a déjà fait de la prison. Si le Maréchal recrute chez les vauriens, il ne nous restera bientôt que les larmes de notre corps pour pleurer.
* * *
Paris 1928. À force de manger et dormir et dormir et manger, Emeric recouvre ses forces. Au cours d’un dîner, il annonce incidemment :
– Me voilà suffisamment ragaillardi pour retourner au pays chercher ceux qui seront d’accord de me suivre.
Élisabeth ne peut dissimuler sa surprise.
– Repartir là-bas ? Déjà ? Et d’abord, sais-tu qui sera du voyage ?
– Maman, Yolande et peut-être Dani.
– Pourquoi, demande Joszef, il n’a pas encore ses papiers pour s’installer en Amérique ?
– Non, non, fait Emeric, il se demande si ce ne serait pas plus simple de faire la demande en France. En tous les cas, je me sens prêt à partir la semaine prochaine.
– Mais tu es fou, crie Élisabeth, tu es à peine remis. Jamais tu n’arriveras à supporter un voyage aussi long ! Il est hors de question que tu t’en ailles ! Je suis toujours ta sœur aînée ! Tu es sous ma responsabilité. Tu ne repartiras pas là-bas ! C’est non négociable !
Emeric est si surpris de voir sa sœur se mettre dans un tel état de colère, qu’il préfère adopter profil bas et plonge en marmonnant dans sa soupe.
– J’ai peut-être une idée, propose Joszef, qui vient de se lever en déposant son assiette de soupe dans l’évier.
Élisabeth fronce un peu les sourcils.
– Comment cela ? C’est quoi ton idée ?
– Je pourrais y aller, moi.
Il s’approche d’Élisabeth encore attablée et lui pose les mains sur les épaules dans ce geste d’affection qu’il chérit.
– Böszi, il ne me semble pas raisonnable de quitter ta boutique alors que les clients se bousculent, reprend-il.
Élisabeth se retourne et lui pose sa main sur la sienne.
– Tu es adorable de proposer, mais ils vont être tous déçus. Ce n’est ni toi, ni Emeric qu’ils attendent, mais moi.
Joszef retire ses mains d’un coup sec, les noue derrière son dos et fait quelques pas en pestant, sous le regard désolé d’Élisabeth qui n’avait jamais pensé le vexer.
– D’accord. Très bien. Vas-y ! Moi, je ne compte donc pas ? Tu oublies que ma famille est aussi là-bas et même si je me suis éloigné d’eux, je suis aussi inquiet. Je te rappelle que nous n’avons que peu de nouvelles de leur part.
– Je suis désolée, fait Élisabeth. Sincèrement, je n’aurais jamais cru que ta famille puisse tant te manquer. Tout compte fait, c’est peut-être une bonne idée que tu y ailles. Tu en penses quoi Emeric ?
Le jeune homme grommelle quelque chose qu’Élisabeth préfère ne pas avoir entendu.
– Oui, ce sera mieux, répond Joszef radouci. De toutes les façons, je ne pense pas que Rosza et les autres puissent partir tout de suite. On va couper la poire en deux : j’y vais en éclaireur, je les aide dans leurs démarches, les papiers, le déménagement et lorsque tout sera en ordre, tu iras toi-même les chercher.
– C’est parfait, admet Élisabeth, cela me paraît être un bon compromis.
Tapi dans l’ombre d’un coin de la cuisine, avant de revenir s’asseoir à table, Joszef a du mal à dissimuler sa satisfaction.
En fait, ce que ne révèle pas Joszef, plus par omission que par oubli, c’est que Jean Prouvé l’a invité à Nancy, visiter ses ateliers où il a créé ses premiers meubles en tôle d’acier pliée. Louise sera, elle aussi, du voyage. Il est prévu que Joszef et elle prennent le même train gare de l’Est.
Cette brève étape passera inaperçue. Après son séjour nancéien, Joszef poursuivra son chemin vers la Hongrie et Louise reviendra à Paris.
– Et Emeric, que devient-il dans tout cela ? s’inquiète tout de même Élisabeth.
Craignant encore des remontrances, Emeric plonge cette fois la tête dans son ragoût et se dit qu’il vaut mieux ne pas trop la ramener.
– Il restera ici et pourra t’aider en attendant qu’on lui trouve un travail, répond Joszef.
Puis apostrophant son beau-frère :
– Qu’est-ce que tu sais faire, gamin ?
Emeric cette fois a levé la tête de son assiette. Son visage pétille de malice, il passe sa main dans sa belle tignasse blonde et part dans un grand éclat de rire.
Élisabeth et Joszef le regardent à la fois surpris et heureux d’enfin le retrouver tel qu’ils l’ont connu, plein de joie et de fantaisie. La bouche pleine, il lance.
– Moi, je ne sais rien faire de mes dix doigts. Ce sont mes pieds qui sont en or. Le seul truc que je sais bien faire, c’est taper dans un ballon, dribbler et mettre des buts. Mais où peut-on jouer au football ici ?
C’est au tour de Joszef de rire.
– Ici, il y a toutes sortes d’équipes, de toutes nationalités et même des Hongrois. Je les ai vus, ils ne sont pas mal du tout. Je t’emmènerai avant de partir.
* * *
Andréa est enrhumée, elle mouche et tousse. Elle ne peut donc être que de mauvaise humeur.
– Ce Joszef, que tu décris sympathique et attachant, n’est donc qu’un homme volage !
– Volage, c’est certainement un peu fort, objecte Misha, cela voudrait signifier que ses sentiments sont changeants et qu’il n’est pas très fidèle en amour. Or, ce que j’en sais, il aimait son Élisabeth, mais…
– Mais quoi ? La délicieuse et intelligente Élisabeth ne lui suffisait pas ? Pourquoi la tromper avec cette Louise ?
– Tout d’abord, il n’existe aucune certitude sur son infidélité.
– M’ouais ! Et cette étape à Nancy ?
– Juste probablement une innocente escapade dans un voyage long et pénible, près de 2 000 kilomètres, plus de 20 heures de train, rétorque Misha, pas très convaincu lui-même.
Andréa prend le temps d’éternuer plusieurs fois et reprend, toujours aussi indignée.
– N’empêche, Élisabeth a toujours soutenu que Joszef, dont elle a divorcé plusieurs années plus tard, était, selon sa propre expression, un coureur. Alors ?
– Alors, répond Misha, Joszef était jeune, charmant, élégant, ténébreux et pour ne rien gâcher, artiste de talent. Il aimait séduire et a dû un jour en payer le prix.
* * *
En 1948, juste après la guerre, de retour à Paris, Michel se souvient qu’il avait dû rendre visite à deux parentes. Vagues parentes, amies ou simples connaissances, il ne sait plus. Toujours est-il qu’elles avaient bien connu son père.
– Sois gentil avec elles, recommande Élisabeth, elles ont tellement souffert dans les camps et c’est un miracle si elles sont encore en vie. Elles pourront répondre aux questions que tu te poses.
Élisabeth ne parlait jamais de Joszef, ni comment elle l’avait connu et épousé, ni les raisons pour lesquelles il était reparti en Hongrie.
À cette époque-là, la paix retrouvée, Michel devenu adolescent ne s’intéressait qu’épisodiquement, voire jamais, aux histoires de la famille. Les deux vieilles dames habitaient rue du Chemin Vert, entre Bastille et le Père Lachaise.
De lourds rideaux sombres protégeaient à la fois la porte d’entrée et les fenêtres, cachant la lumière du jour. Les deux femmes, peut-être deux sœurs, presque couchées dans des fauteuils profonds et fatigués, le fixaient sans rien dire. Il faisait très chaud dans l’appartement, ce qui renforçait cette odeur sucrée un peu écœurante. Tout comme le goût des petits gâteaux secs qu’elles lui avaient offerts avec du thé très noir. Il n’osa pas leur dire qu’il n’en buvait jamais et ne toucha pas à sa tasse. Il resta ainsi assis, immobile sur sa chaise, se tortillant un peu.
D’un coup, l’une des femmes se mit à pleurer et dit en Hongrois :
– Tu lui ressembles tellement.
Michel comprit qu’elle voulait parler de Joszef que l’autre femme lui désignait sur une photo jaunie. Une tête qui dominait toutes les autres, dans un groupe un peu flou.
– Dans le camp (elle n’osa pas dire Auschwitz), reprit l’autre femme, il a refusé de s’échapper, il pleurait sa femme et son enfant envoyés à la chambre à gaz. Un si grand malheur !
Il aurait pu poser des questions, savoir enfin quels liens elles avaient avec son père et apprendre surtout ce qu’il était devenu. Mais il n’avait qu’une envie, se sauver. Ce qu’il fit sans avoir bu son thé et les poches remplies des pâtisseries qu’elles avaient tenu à lui donner.
Avant qu’il ne parte, l’une d’elles lui lança :
– Ne fais pas comme lui, laisse les femmes tranquilles.
Dans la rue, il essuya ses joues pour effacer les traces des baisers mouillées et à Élisabeth qui lui posait des questions, il répondit simplement.
– Elles sont vraiment très vieilles, je n’y retournerai pas.
Il n’osa pas lui demander pourquoi il fallait laisser les filles tranquilles.
* * *
Avec l’arrivée des Miliciens, en février 1943, les craintes d’Élisabeth ne se sont guère apaisées, mais elle retrouve un peu de quiétude à travers les gestes du quotidien. Le soir du mardi, de la voir allumer tout un rang de bougies, intrigue le jeune Michel.
– Pourquoi toutes ces bougies ? Tu as peur qu’on n’ait plus d’électricité pour s’éclairer ?
Elle lui sourit.
– Mais non, c’est la Chandeleur, tu sais, la fête des chandelles !
Pour perpétuer la tradition, comme elle le faisait chez elle en Transylvanie à l’unisson de toutes les communautés, Rosza allumait à Paris des petits lumignons. Et elle préparait des crêpes garnies de toutes sortes de bonnes choses.
– Tu te souviens, là-bas on les appelle des palačsintas.
Michel répète plusieurs fois le mot, il le fredonne, peut-être parce qu’il trouve une résonance dans sa mémoire.
– Et on va en manger, des crêpes ?
Élisabeth n’a pas l’habitude de le taquiner, mais l’occasion est trop belle.
– Je ne sais pas, je n’ai pas eu beaucoup de temps devant moi.
Il proteste tout déçu.
– Oh, maman !
Elle n’a pas le cœur de le faire attendre plus longtemps.
– Va vite voir dans le garde-manger.
Le bonheur de l’entendre pousser un grand cri, en découvrant quatre palačsintas alignées dans l’assiette : deux salées, deux sucrées.
Pour les premières, à la pâte plus épaisse, elle a haché la viande avec des oignons, alors que pour la farce des secondes, elle a broyé des noix mélangées avec du sucre et du lait tiède.
Un régal de voir son garçon dévorer, passant des salées aux sucrées. Il s’arrête soudain.
– Je peux en garder un morceau pour Nanou ? Je lui ai promis.
– Ne t’en fais pas, le rassure-t-elle, la cinquième est pour lui et je l’ai mise de côté.
Michel attaque alors goulûment les dernières crêpes sans scrupule.
– Et à l’école, il ne s’est rien passé d’important ? demande Élisabeth craignant un peu la réponse de son fils.
Comme il va répondre, elle le met en garde.
– Ne parle pas la bouche pleine, veux-tu !
Il lui faut un moment avant de pouvoir prendre la parole.
– Y en a qui ont voulu qu’on joue aux billes avec eux, mais on est trop grands pour ça et, après, en classe on a préparé une rédaction et on a eu une leçon de morale.
– Quoi d’autre, les hommes en bleu étaient là ? Elle essaie de cacher l’angoisse qui l’étreint.
– Juste un seul. On a chanté pour le Maréchal pendant qu’on levait le drapeau.
Élisabeth change de sujet.
– Tu ne devais pas faire ta promesse de louveteau à la Chandeleur ? Tu me diras quand ça aura lieu, pour que je vienne.
La bouche pleine, il marmonne.
– M’ouais.
Ses devoirs faits, les affaires rangées, comme tous les jeudis après-midi, il monte jusqu’au local où il trouve ses copains louveteaux entourant leur chef de meute.
Dès qu’ils sont tous là, Philippe, « Renard Curieux », leur annonce une bien mauvaise nouvelle.
– Je suis désolé, les p’tits gars, c’est la dernière fois qu’on se réunit ici. Pour le moment on ne doit plus se voir.
Un vent de panique saisit les gamins. Ils ne comprennent pas, parlent tous en même temps.
– Ça veut dire quoi, tu vas partir toi aussi, comme Henri ?
– Mais non, tout simplement vous ne devez plus venir ici. Le local est fermé.
– Mais pourquoi ? on est chez nous.
– C’est la guerre et en temps de guerre, on ne contrôle malheureusement pas tout.
– Et ma promesse, s’inquiète Michel, je la ferai quand ?
Philippe lui pose la main sur la tête.
– Depuis ton arrivée, tu as fait tes preuves. C’est comme si tu l’avais déjà faite cette promesse. Mais la cérémonie aura lieu au cours du camp de Pâques.
Le jeune louveteau grimace un peu. Élisabeth s’oppose toujours à sa participation à ce camp.
– Mais ma mère…
– Je sais, ta mère n’a pas encore donné son accord, mais j’irai la voir et, sois tranquille, je réussirai à la convaincre.
Puis s’adressant aux autres.
– Rentrez chez vous, je vous tiendrai au courant de la suite !
Les gamins se dispersent en silence et Philippe les contemple soucieux.
– J’espère que d’ici là…
* * *
Pour ne pas les inquiéter, Philippe s’est bien gardé de leur rapporter la visite, la veille, du capitaine Albert Galatin accompagné de deux de ses Miliciens.
Les Miliciens se conduisent en terrain conquis. À l’arrivée de Philippe, ils sont déjà installés dans le baraquement. Ils l’ont visiblement examiné en détail, pour ne pas dire fouillé. L’un des miliciens feuillette « Le livre de la jungle » et le jette avec dédain sur la table. L’air empeste l’odeur des cigarettes que le chef milicien fume et en offre à Philippe. Devant son refus, le capitaine insiste.
– Tu as tort, ce sont des anglaises, des Craven, j’ai une livraison directe depuis Londres, hein les gars !
Il part d’un rire gras, repris par ses deux acolytes.
Philippe s’était préparé à cette rencontre, mais il n’imaginait pas qu’il serait soumis à des questions relevant d’une véritable enquête de police.
Pour le capitaine Galatin, le local doit impérativement être fermé.
– Pourquoi ? lui demande Philippe, il n’y a rien à voler !
– M‘en fous. C’est le règlement. Et d’ailleurs j’ai un paquet d’autres entorses à la loi à te faire corriger, mon gars. Viens que je te montre.
Le terrain jouxtant la forêt doit être clôturé, pour la sécurité des enfants, au cas où surgirait un animal sauvage, genre sanglier.
– On n’en a jamais vu, pas même les oreilles d’un lapin, soupire Philippe un peu irrité en haussant les épaules.
– M’en fous, ça peut se produire. Et le mât pour le lever des couleurs ? Il est où le mât ?
– Nous chantons souvent l’hymne au Maréchal, ment Philippe.
– M’en fous, ça ne suffit pas. Et les grands, les scouts, où se réunissent-il ?
– Ils ne sont que quatre et donc rattachés à la ville voisine.
– Bien, je me renseignerai. Et toi mon gars, tu as quel âge ? 17 piges ? L’année prochaine tu pourrais rejoindre nos rangs, avance tout doucereux le capitaine Galatin, tu verras, c’est le meilleur moyen de défendre la France contre la racaille.
– Désolé, capitaine, je ne suis pas intéressé. On a beau porter le même béret, le mien me paraît plus élégant que le vôtre et l’élégance pour les scouts, c’est important, le tacle Philippe, s’attendant à prendre une gifle.
Le capitaine Galatin s’empourpre de rage.
– Vous les scouts, vous vous croyez supérieurs parce que vous lisez des livres écrits par un Anglais et moi les Anglais je ne les aime pas ! fulmine l’officier en grinçant des dents.
– Plutôt un Britannique, tente Philippe, Rudyard Kipling est né à Bombay, vous savez, en Inde.
– M’en fous ! Pour moi c’est pareil ! Un rosbif c’est un rosbif. Une de ces petites merdes qui a tué nos bons marins à Mers el-Kébir, au Maroc.
– En Algérie, capitaine, le reprend Philippe, soyons précis.
Perdu pour perdu, se dit le jeune scout, autant ridiculiser cette caricature d’autoritarisme dévoyé.
Galatin fait un pas vers Philippe, se colle presque à lui, proche de le cogner.
– Toi, mon gaillard tu fais le malin. Ne joue pas au con avec moi. Moi, les intellos de ton espèce j’en bouffe tous les matins trois au petit-déjeuner. Moi, je n’ai pas fait d’études. Et regarde je peux t’écraser entre mes mains comme une noix (il serre ses deux mains gantées de noir l’une contre l’autre). Alors je te conseille de la fermer maintenant.
Philippe se dit qu’il vaut mieux désormais être prudent. Avec ces types tout peut arriver.
Galatin reprend son inspection.
– Et ton prédécesseur, où se trouve-t-il ? balance-t-il brusquement. Son départ précipité est quand même drôlement étrange.
– Il a dû rejoindre sa famille dans les Corbières, fait Philippe du tac au tac.
– Où dans les Corbières, tu as une adresse ?
Philippe hausse les épaules d’impuissance. Non, il ne connaît pas l’adresse.
– On va aussi vérifier. Dis-toi mon petit bonhomme qu’on finit toujours par tout savoir. Au fait, pas de youpins parmi vos louveteaux ?
Philippe hausse à nouveau les épaules. Non, pas à sa connaissance.
Avant de partir, le capitaine claque sa décision.
– Bon, plus de réunion ici ou ailleurs. Tout rassemblement pour le moment est interdit. Nous reverrons la question lorsque les travaux auront été menés à bien. Donc, fermeture du local, clôture du terrain, le mât et toutes les dispositions pour éviter un incendie lors des feux de camp. Et dis-toi bien mon petit père que je t’ai à l’œil.
Il fait signe aux deux autres Miliciens et quitte les lieux.
* * *
– Un hiver aussi doux que celui-là, on n’en a pas connu au moins depuis 1936, s’entend dire Élisabeth à presque chacune des visites de ses clientes dans la maison aux volets bleus. Cet après-midi de Mardi gras, la brume enveloppe la ville. Mais pour quelles raisons un enfant, puis deux et plus encore, comme des silhouettes fantomatiques, se faufilent à intervalles réguliers dans le parc du château ?
Élisabeth elle-même poursuit Michel sorti en catimini de la maison.
– Garde bien ton cache-col, la fin de journée risque d’être fraîche.
Michel lève les yeux au ciel. Il faudra un jour qu’il trouve le courage de faire comprendre à sa mère, sans la blesser, qu’il n’a plus besoin d’être regardé comme un bébé. Mais cet après-midi, il a mieux à faire.
À pas rapides, sans courir pour ne pas se faire remarquer, il pousse la grille du parc, dépasse l’entrée du château et se dirige vers la serre, tout au fond, près du potager. Tous les petits loups y sont présents entourant Philippe, leur chef pour leur première réunion secrète.
L’affection de madame Marcillac pour les scouts et leur mouvement, date de l’époque où son propre fils portait l’uniforme de Baden-Powell. Il y a quelques jours, elle a invité Philippe à déjeuner. Le jeune scout lui avait raconté alors son vif échange avec le capitaine Galatin.
– Ainsi dit-elle, Henri avait raison quand il me parlait d’une police parallèle qui serait chargée de traquer les mauvais Français, les résistants, ceux qu’ils appellent les terroristes. Et qu’il redoutait la mise au pas de votre mouvement avec le risque d’être enrôlés pour redonner à la France ce qu’ils considèrent comme les vraies valeurs.
– Henri ne s’est pas trompé, fait Philippe.
Le repas se déroule en silence.
Au dessert, madame Marcillac interpelle Philippe,
– Pensez-vous réellement que cette police parallèle, comment dites-vous, cette Milice, puisse interdire le scoutisme ?
– C’était déjà le cas dans la zone occupée, rappelle le jeune scout. Mais j’ai une idée. Comme le local est interdit, je pense emmener mes petits loups dans la garrigue. J’y ai repéré les ruines d’une vieille maison. Je pense que ce sera parfait.
Cécile Marcillac ne semble guère enthousiaste. C’est avec une moue dubitative qu’elle apporte ses objections à Philippe.
– Comment irez-vous ?
– Ce n’est pas très loin. Nous nous y rendrons à pied, ce sera l’occasion d’une grande ballade
– Je connais bien cette vieille maison, elle a une longue histoire. Les Camisards s’en servaient. Une ruine réputée hantée qui recèle bien des dangers, il suffirait d’un clou rouillé, d’une chute de pierres, et ce serait un drame.
– Nous serons très vigilants, soyez rassurée. Un scout n’a pas peur des spectres, ajoute Philippe avec malice.
Cécile Marcillac sourit discrètement. Elle repart néanmoins à la charge.
– Et si les parents l’apprenaient ? Vous imaginez le scandale dans la ville ?
À bout d’arguments, Philippe pousse un soupir découragé.
– Mais où pourrions-nous aller ? J’ai encore tellement de choses à inculquer à mes louveteaux. Dans cette sale période, le scoutisme est le seul vrai refuge. Il enseigne la loyauté, la tolérance, l’entraide, le partage, des qualités qui manquent actuellement cruellement à ce pays. Cela n’a rien à voir avec ses pantins à bérets de chasseurs, décorés d’un gamma, à la botte des Nazis et de Vichy. Eux, ne prônent que la haine, la dénonciation, la différence. Je les déteste. Ils sont comme Tabaqui le chacal de Kipling. « Sois toujours prêt », est plus que jamais notre devise.
Cécile Marcillac regarde émue ce grand et beau garçon pétri d’idéal et d’une maturité exceptionnelle pour ses 17 ans. En pensant à Victor Hugo, et à Ultima Verba, elle se dit qu’avec mille Philippe, cette guerre est gagnée et s’il n’en reste qu’un, ce jeune homme sera forcément celui-là !
– Venez chez moi, propose Madame Marcillac avec entrain, je ferai débarrasser la serre.
Ainsi les choses se sont-elles décidées. Loin des yeux et des oreilles des bérets gamma comme ils les appellent entre eux, Philippe pense pouvoir préparer en parfaite quiétude le camp de Pâques qui doit se dérouler dans la Drôme, en compagnie d’une troupe de scouts. Mais une serre reste un endroit passionnant qui éveille toutes les curiosités des gamins. Les louveteaux sont plus intéressés par ces drôles de plantes qui s’épanouissent dans la serre que par le discours de Philippe. La consigne a été ferme : interdiction de les toucher, parce qu’elles sont prêtes à être bouturées.
– C’est quoi bouturer ? demande l’un.
– Ça sert à quoi ? poursuit un autre.
– Tu nous expliques ? réclame Michel qui, jusqu’à leur départ de Paris, ne connaissait que le géranium qu’Élisabeth arrosait avec amour sur leur balcon.
Philippe demande le silence et se demande comment il va trouver les mots simples pour traduire ce qu’il lit dans le guide de chef : « Le bouturage est le moyen le plus efficace, le plus simple et le moins onéreux de multiplier un grand nombre de végétaux. »
Les louveteaux attendent la réponse.
– Bien, commence Philippe, le bouturage est une méthode simple pour…
– Tout se passe bien, vous n’avez besoin de rien ?
Étienne, le jardinier, vient comme par miracle de faire son apparition.
– Justement, fait Philippe soulagé, voici la bonne personne qui va tout vous expliquer.
Un « ah ! » de contentement emplit la serre.
Le jardinier, fier d’enseigner son art, tombe la veste, retrousse ses manches de chemise et plonge les mains dans le terreau, invite les enfants à en faire autant, chacun à son tour, et explique.
– On coupe les jeunes pousses de la plante et on les installe dans la terre humide dans un pot où elles vont se créer des racines et se reproduire. Vous avez compris ?
Un seul cri :
– Oui Monsieur !
Entrée sans qu’ils n’y prennent garde, Cécile Marcillac intervient aussitôt.
– Puisque vous avez si bien suivi la leçon de jardinage, nous allons préparer un pot avec une plante bouturée et vous pourrez en prendre soin dans votre local lorsqu’il sera rouvert. Mais il faudra bien l’arroser.
Philippe a bien de la peine à rétablir le calme tant la reconnaissance se manifeste par des applaudissements et des cris de joie. Mais il suffit que madame Marcillac frappe entre ses mains pour que le silence revienne.
– À présent, vous allez vous laver les mains et me suivre. Le goûter vous attend.
Autour des tasses de chocolat (c’est de l’ersatz mais personne n’y prend garde) et des tranches de brioches à la farine de maïs, tout n’est que plaisir dans la grande salle à manger. Au moment de se séparer, madame Marcillac retient quelques instants Michel et lui remet une grande part de brioche dans une serviette blanche.
– Pour ta maman, lui dit-elle avec tendresse.
La brume s’est retirée du grand fleuve. Le printemps 1943 n’est plus très loin. Déjà, des parfums provençaux de thym, de serpolet, de romarin, portés par le mistral, rappellent délicieusement que la garrigue est en éveil. La température s’est radoucie et, comme deux promeneurs profitant des premiers rayons de soleil, Pierre Marcillac et Octave Lorillard bavardent tranquillement.
Leurs pas les ont menés devant le local des scouts. Tout en discutant, ils se sont assis sur des pierres plates et jouent aux inspecteurs des travaux finis.
Plus loin, deux ouvriers achèvent les installations. Le terrain clôturé comporte désormais un portillon avec une clé. Au milieu, un mât au sommet duquel flotte le drapeau tricolore. Qui trouverait à redire à la présence du maire et de l’instituteur venus se rendre compte de la progression des aménagements ?
À voix basse, sans expression particulière sur le visage, monsieur Pierre explique qu’il leur faudra moins se voir et être encore plus prudents.
– Le capitaine des miliciens, dit-il, n’est certes pas très intelligent mais il peut être malin comme le sont souvent les êtres pervers. Avez-vous remarqué ses yeux, toujours inquisiteurs, comme s’ils voulaient vous tripatouiller l’esprit ? J’ai une drôle d’impression, il agit comme s’il soupçonnait quelque chose.
La maître a très envie de fumer l’un de ses petits cigares, mais il renonce à le faire, pourtant l’odeur de la Craven sur laquelle tire avec élégance Pierre Marcillac lui chatouille les sens.
– Qu’est-ce qui vous fait dire cela ? répond-il sans laisser apparaître la moindre émotion.
Pierre Marcillac hausse les épaules.
– Je ne sais pas, peut-être toutes ces lettres de dénonciations qui arrivent. Plusieurs d’ailleurs vous concernent.
L’envie du tabac est la plus forte, le maître allume un petit cigare et il attend de tirer quelques bouffées avant de demander.
– Et elles disent quoi ces lettres ? fait-il en exhalant son tabac sur un ton un peu badin. Vous savez, on n’abdique pas l’honneur d’être une cible.
– Méfiez-vous Octave, Cyrano avait du panache, mais nous ne sommes pas au théâtre. Dans cette triste vie, sans rien comprendre, vous pourriez vous retrouver devant un peloton d’exécution en ayant abdiqué votre honneur à des mains tortureuses. Je ne sais pas ce que disent ces lettres, le commissaire de police et moi avons un accord, une sorte de « gentleman agreement », il me prévient si des lettres déviantes concernent un membre éminent de notre communauté. Sans être un des nôtres, disons qu’il est sympathisant, plus pour enquiquiner sa femme qu’il déteste que par idéal, mais il est court-circuité par le capitaine Galatin. Prenez garde à tout le monde et en premier lieu aux enfants que vous avez en classe. Ce ne sont pas eux qui vous trahiront, mais peut-être leurs parents auxquels ils rapportent tout ce que vous leur dites.
Le Maître tourne la tête.
– Tiens quand on parle du chacal, il montre ses sales crocs. Le voilà justement le petit Führer de pacotille.
Le capitaine Galatin, flanqué de ses deux sinistres Miliciens, sa garde prétorienne, débarque accompagné de son œil suspicieux. D’un regard expert, il examine le chantier.
– Bien, bien. Les scouts, d’ici peu, pourront retrouver leurs pénates.
Il fait un pas vers les deux hommes toujours assis. Il met ses mains sur les hanches et d’une voix un peu moqueuse :
– Mais que faites-vous là, monsieur l’instituteur, vous complotez ?
Octave Lorillard a perçu toute l’ironie dans l’allusion mais ne tombe pas dans le piège. Péniblement, il se redresse.
– Que nenni, capitaine, je suis tout simplement venu apporter mes connaissances de géomètre. Un instituteur doit savoir tout faire. Il sait aussi bien manier la chaîne d’arpenteur que tous les verbes. Même les plus hauts, avec verve.
Pierre Marcillac blêmit un peu, décidément ce Tatave est indécrottable ! Galatin ne semble pas avoir compris l’allusion et se demande où se cache le sarcasme.
– D’ailleurs, je dois partir, reprend-il en essuyant la poussière de son pantalon en velours. Vous savez ce que c’est, des copies à corriger. Et si vous avez besoin de moi, vous n’avez qu’à siffler, comme l’écrivait Hemingway, ce merveilleux écrivain américain, dans « To have, or have not ». Vous savez siffler capitaine ? Il suffit de rapprocher vos lèvres, et vous soufflez !
Le Maître redescend la petite colline en sentant lourdement le regard noir de rage du Milicien dans son dos.
« Comment ose-t-il, ce vieux con ? » pense-t-il.
Pierre Marcillac aurait vraiment préféré que Tatave fasse profil bas. Il regrette qu’il ne sache pas résister au plaisir d’envoyer d’imprudentes piques. Le chef milicien n’est pas homme à oublier une raillerie ou un événement suspect. Le voici qui maintenant s’attaque à lui. Le Maire s’est aussi levé de sa pierre sans que le Milicien ne lui prête une main forte. Le capitaine est désormais presque collé à son visage.
– Je me suis laissé dire que vous aviez organisé une petite sauterie. Genre réunion de gamins en bérets et insignes. Un grand goûter au château, lance-t-il d’une voix mâtinée de soupçon et de fiel.
Non seulement le capitaine Galatin est affecté de cet affreux tic, mais en outre, par énervement, il se pince le nez de la main droite.
– Étrangement, seuls les scouts étaient présents, poursuit-il en changeant d’attitude. Étonnant ? Non ? N’oubliez pas que Maire ou pas Maire, c’est moi qui décide ici, trépigne-t-il presque.
Pierre Marcillac choisit la fermeté tout en refusant de suivre Galatin dans ces chemins tortueux.
– Cela n’a rien d’étrange, nous les avions réunis pour une leçon de jardinage. Le Maréchal n’a-t-il pas préconisé ce type de travaux pratiques ? Le vrai retour à la terre.
Le milicien n’est pas un naïf à s’en laisser conter, mais pour l’heure, il décide de ne pas pousser plus loin. Il piégera ce sale bourge de Maire qui le méprise. Il suffira d’attendre le bon moment.
– Bien, bien, mais la prochaine fois, avertissez-moi avant.
* * *
Le téléphone sonne toujours lorsqu’on s’y attend le moins et, comme personne ne décroche, Misha dans la salle de bain s’énerve.
– Andréa, téléphone ! crie-t-il.
Elle émerge de la chambre, le combiné à l’oreille, parlant, riant, répondant.
– C’est qui ? veut savoir Misha, si c’est Alice, dis-lui que nous n’avons toujours pas retrouvé Berta !
– Non ! Ce n’est pas ta cousine de Chicago.
– Alors, qui ? Marie ?
Pour sa fille, leur fille, Misha est toujours disponible, même lorsqu’il se rase et risque de se couper.
– Elle va venir déjeuner, crie Andréa.
– Avec son mari et les enfants ?
– Non, Antoine travaille, Éric est à l’école et Julie au lycée. Rien de grave, elle veut juste nous voir.
Misha continue sa toilette et réalise soudain qu’Andréa reste plantée à la porte de la salle de bain. Sa question le prend au dépourvu.
– As-tu eu peur ?
– Évidemment que j’ai eu peur et toi aussi, avec le métier qui nous menait toujours ailleurs. Tiens, je me souviens lorsque tu es entrée dans une usine en feu, habillée en pompier. Et moi dans le coucou au Sénégal qui a failli se crasher.
– Ce n’est pas de cette peur-là dont je veux te parler. As-tu eu peur pendant la guerre ?
* * *
Élisabeth redoute les nuits sans sommeil. Les nuits de terreur. Le jeune garçon, assis dans son lit, hurle poursuivi par son cauchemar. Elle garde à portée de main une serviette de toilette humide et le calme en essuyant la sueur sur son front, parfois sur la partie supérieure du corps. Elle le prend dans les bras, le serre contre elle, lui parle doucement en Hongrois, la langue maternelle, familière et rassurante. Le matin, Michel a tout oublié, il dit même qu’il a bien dormi et Élisabeth se garde de lui rappeler qu’il a encore fait de mauvais rêves. Un psychiatre y verrait certainement l’expression de toutes les angoisses accumulées depuis le début de la guerre et trouverait une méthode d’apaisement. Mais quel psychiatre, à la fin du mois de mars 1943, s’intéresserait à ce cas unique alors que toute la France vit en plein cauchemar ?
Pâques approche et, sur la butte, la Milice lève enfin l’interdiction de se réunir. Les louveteaux, avec l’arrivée du printemps, retrouvent leur local et la préparation de leur prochain camp. Élisabeth ne se laisse toujours pas facilement convaincre et Michel a beau insister, pleurer, il a même envisagé de se rouler par terre, même de quitter la maison pour faire une fugue, mais y a renoncé. Elle ne cède pas !
– Si tu ne me laisses pas partir, qu’est-ce que je vais pouvoir faire tout seul ?
– Tu ne seras pas seul puisque nous serons tous les deux, ensemble.
– Même Nanou s’en va. Il voulait m’emmener avec lui chez sa tante à Narbonne, mais ça non plus, tu ne l’as pas voulu.
– Tu auras ton gros livre pour te tenir compagnie. Les Mousquetaires ne t’intéressent plus ?
– Bah, y a moins de bagarres depuis que d’Artagnan est amoureux de cette Constance Bonacieux.
Élisabeth le titille un peu, par malice.
– Comme ça, tu ne t’intéresses pas aux amoureux, même pas à une jolie fille de l’autre école ?
Elle sourit à le voir piquer un fard, mais malgré les petits yeux implorants de Misha, rien n’y fait. Elle reste inflexible, campée sur ses positions même lorsqu’il se relance à l’assaut.
– Je te promets que je serai raisonnable et sage. Je t’aiderai tous les jours, je ferai le ménage, je ferai toutes les corvées, je ferai tout ce que tu veux ! Je t’en prie, je peux y aller, dis, je peux y aller ? tente Michel en amadouant sa mère.
Élisabeth, plus émue qu’elle ne veut le laisser paraître, se laisse toucher et Michel note une petite avancée, une micro-brèche dans laquelle il y a peut-être moyen de s’engouffrer.
– On verra ça, concède Élisabeth.
Cependant, rien n’est acquis. D’autant que le fameux « on verra » restera à jamais l’arme secrète de ceux qui ne veulent pas avouer leur refus, tout en laissant vivoter une once d’espoir.
Profitant de l’absence de Michel, un après-midi d’école, Cécile Marcillac, accompagnée de Philippe, vient trouver Élisabeth.
– De quoi avez-vous peur ? Pourquoi ne pas laisser le petit accompagner ses amis louveteaux ?
– Je veillerai personnellement sur lui, surenchérit Philippe se voulant rassurant, il ne risquera rien.
Tous deux attendent une réponse qui tarde à venir. Élisabeth est trop bouleversée par les dramatiques événements qui secouent la région. Elle n’a pas besoin de lire le journal pour être informée. Toutes les personnes qui viennent jusqu’à elle pour des travaux de couture, charrient les pires des nouvelles. Les réfractaires figurent au sujet de ces derniers jours, ceux qui refusent de se soumettre au STO, le travail obligatoire en Allemagne. Beaucoup gagnent le maquis, d’autres cherchent à changer d’identité grâce à de fausses cartes.
D’ailleurs, l’échange de la veille avec une de ses bonnes clientes n’est pas là pour la rasséréner.
– On ne sait plus à qui se fier, constate cette femme d’un certain âge, venue avec une amie.
Instinctivement, elle baisse la voix.
– Vous n’avez jamais eu l’occasion d’aller déjeuner dans ce restaurant à la sortie de la ville ? Mais si, vous savez, « Au bon accueil » ? C’était bon, pas cher et le patron savait se débrouiller pour s’approvisionner dans la campagne.
« Pourquoi parle-t-elle de lui comme s’il n’était plus là ? » s’étonne Élisabeth.
– Eh bien, poursuit l’autre, nous n’irons plus (elle baisse encore plus le ton et s’assure que personne n’est derrière la fenêtre pour la surprendre). Le patron est mort. Oui Madame Élisabeth, mort !
Élisabeth redoute ce qu’elle va entendre. Monsieur Max, lorsqu’il quittait ses fourneaux, se transformait en habile faussaire. Arrêté par la police française, pour avoir fourni des pièces d’identité à ceux qui refusaient de partir en Allemagne, il venait d’être relâché, et avait aussitôt repris sa place dans son restaurant. Quelques jours plus tard, monsieur Max bavardait tranquillement dans la salle avec quelques clients de sa connaissance, lorsqu’une traction avait soudain surgi avec quatre personnes à son bord. Deux types patibulaires étaient entrés dans le restaurant, avaient tiré plusieurs balles à bout portant sur le patron et puis étaient remontés tranquillement dans le véhicule qui s’était vite éloigné.
Qui sont les assassins ? Des résistants ? Et pourquoi exécuteraient-ils l’un des leurs ? Une vengeance ou un coup de la Milice ?
– Je vous le disais, on ne peut se fier à personne. Tout peut arriver, la preuve.
Madame Marcillac et Philippe attendent la réponse d’Élisabeth. La pauvre mère est tiraillée. Elle se débat dans la tempête de ses inquiétudes. Dans son poing serré, elle tient une feuille froissée, un tract trouvé le matin même sur l’un des poteaux électriques à l’entrée de l’impasse, appelant à la rébellion, et qu’elle s’apprêtait à détruire.
