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Des siècles d’obstination et de frustrations !
Dans un lointain passé, Jules César et Guillaume le Conquérant ont réussi à envahir l’Angleterre. Mais au fil des siècles, l’entreprise devint plus difficile, avant de se révéler impossible.
Après ces glorieux prédécesseurs, d’autres, tout aussi célèbres, comme Philippe II, Napoléon et Hitler, ont également rêvé de franchir la Manche et ont consenti à cet effet des préparatifs formidables : la Grande Armada, la flottille de Boulogne, l’opération Lion de Mer.
Voici l’histoire de ces tentatives très longtemps ignorées, des moyens engagés, de leurs chances de succès et, surtout, des raisons de leurs échecs.
EXTRAIT
Étrange personnage que ce petit Corse, capitaine famélique puis brillant général, premier consul et enfin empereur, qui mit toute l’Europe à sa botte.
Sauf l’Angleterre.
Depuis deux siècles, Napoléon fascine tout le monde, même ses anciens adversaires. Les rayons des bibliothèques plient sous le poids de ses biographies. On lui a consacré presque autant de livres qu’à Jésus de Nazareth !
Pourtant, c’est un personnage controversé.
Certains auteurs, poussant l’admiration jusqu’à l’idolâtrie, ont vu en lui le plus grand génie de tous les temps ! D’autres, tel Henri Guillemin, ont impitoyablement épluché ses papiers, sa correspondance, pour nous révéler un affreux petit tyran sans scrupules.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Charles Turquin est journaliste par devoir et conteur par goût. Chroniqueur pour le magazine Guerre et Histoire, jadis chef de char, puis marin long-courrier, il affectionne les récits de terre et de mer qui rendent à l’Histoire sa tonalité d’aventure.
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Seitenzahl: 234
Veröffentlichungsjahr: 2017
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© Éditions Jourdan
Paris
http ://www.editionsjourdan.com
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ISBN : 978-2-39009-109-7 – EAN : 9782390091097
Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.
charles turquin
leur obsession envahir l’Angleterre
1588 - 1805 - 1940
à la mémoire de mon père, qui m'a montré que l'Escaut menait à la mer...
Trois silhouettes, à la pointe du cap Gris-Nez.
Trois ombres du passé.
Philippe, roi d’Espagne
Napoléon, empereur des Français
Adolf, führer de toutes les Allemagnes.
Maussades, ils contemplent les blanches falaises de Douvres, largement étalées sur le gris du détroit : sourire sardonique d’une Angleterre inaccessible.
Soupirs et regrets :
– C’est vraiment tout proche ! On aurait pu traverser…
– Ah oui ? En marchant sur les eaux ?
– Ne blasphémez pas. Relisez plutôt les Écritures. Exode, XIV, 16 : « Toi, lève ton bâton, étends ta main sur la mer, et divise-la. » Et ils passèrent la mer Rouge à pied sec.
À ces mots, l’ectoplasme Adolf sursaute :
– Wunderbar ! Mais qu’est devenue cette verge miraculeuse ? Où pourrait-on la retrouver ?
Et l’empereur, sombrement :
– En face, au British Museum.
Philippe II, Napoléon, Hitler ont rêvé d’envahir l’Angleterre et consenti à cet effet des préparatifs spectaculaires : la Grande Armada, la flottille de Boulogne, l’opération Lion de Mer.
Le propos de ce livre est d’étudier ces tentatives, d’en comparer les moyens, d’analyser leurs chances de succès… et les raisons de leurs échecs.
Auparavant, il nous faudra survoler des époques anciennes, quand n’importe qui pouvait débarquer dans cette île brumeuse.
Au fil des siècles, ces entreprises se firent plus compliquées, nécessitant une solide organisation. Mais elles réussissaient encore quelquefois…
Puis vint le temps où ces invasions devinrent impossibles. Bien que toujours aussi humide, l’Angleterre était devenue étanche ! Nous tenterons d’expliquer pourquoi.
C’est une longue histoire, que nous aborderons par la formule traditionnelle :
« Il était une fois… »
Débarquant en (Grande-) Bretagne, les Romains s’expliquent avec les fonctionnaires de l’immigration.
II était une fois l’île de Bretagne.
C’était une terre hyperboréenne, perdue aux confins du monde, entourée d’eaux froides et hostiles où nageaient des harengs et des monstres visqueux.
Depuis la nuit des temps, des peuples blafards vivaient dans ce pays. Ils taillaient le silex, coulaient du bronze, dressaient des pierres colossales et se nourrissaient de mouton bouilli.
En vagues successives, divers Continentaux surgirent de la mer. C’étaient des clans celtiques, qui s’installèrent avec un parfait sans-gêne : Goidels aux cheveux rouges, Gaëls aux longues épées de fer, Belges qui manquaient d’espace entre Seine et Rhin1. Ils ne semblent pas avoir rencontré beaucoup d’opposition. En ces temps lointains, on débarquait dans ce pays comme dans un moulin.
Ces facilités s’estompèrent quelques années plus tard, quand un nommé César (Jules) voulut visiter la région. Un simple visa touristique lui eut valu bon accueil car les indigènes étaient hospitaliers, mais il arrivait avec ses légions et des rêves de conquête. Dès lors il se heurta à des problèmes maritimes et des formalités d’immigration décourageantes.
Il avait pourtant bien fait les choses !
En juillet de l’an 55 (avant notre ère) Jules concentre à Portus Itius (Boulogne) quelques vaisseaux de guerre – ceux qui avaient combattu les Venètes du Morbihan – et quatre-vingts navires « empruntés » aux Ménapes et Morins du littoral, pour y entasser deux légions probablement incomplètes : douze mille hommes au grand maximum.
De surcroît, il a prévu dix-huit gabares au port d’Ambleteuse, réservées au transport de la cavalerie2.
Ayant embarqué son monde, César appareille vers minuit, afin d’arriver « en face » au lever du jour. Première surprise, il doit bientôt constater que les courants de marée, alternant dans le Pas-de-Calais, s’opposent à toute traversée directe. Les nautoniers celtiques, qui auraient pu le lui dire, ont sans doute observé un silence narquois… Entraînée vers l’ouest puis vers l’est, la flotte romaine dérive en zigzags devant les falaises où se massent de nombreux Bretons intrigués, pour finalement toucher côte vers 14 heures aux environs de l’actuel Deal Castle, à sept bons milles dans l’est de Douvres.
Ce qui suit est assez confus. En quelques feuillets, les Commentaires évoquent un difficile assaut des plages, puis divers combats et embuscades, et même une attaque du camp romain. La cavalerie des Bretons et leurs chars de combat (avec faux et usage de faux ?) produisent sur les légionnaires une pénible impression. Les communications avec le continent ne paraissent pas sûres : un bon coup de vent – qualifié de « violente tempête » – détruit plusieurs navires. Toujours mal compris, le régime des marées en met d’autres au sec. On perçoit un malaise : la « fortune de César » – cette baraka dont il se targue si souvent ! – semble connaître une éclipse. Pour cette fois, mieux vaut arrêter les frais. On replie tout, on rembarque et on rentre en Gaule. À l’intention du Sénat romain, on évoquera une simple excursion, une reconnaissance en force, des combats victorieux, des otages obtenus et des tribus… qui paieront tribut. Éventuellement.
Au vrai, cette première invasion ne mérite pas un triomphe !
* * *
Il faut donc remettre ça, en plus sérieux.
Comme chaque hiver, César établit ses légions en divers lieux stratégiques et retourne en Italie pour y surveiller ses intérêts, laissant à ses légats des instructions précises : réparer les navires endommagés et en construire beaucoup d’autres, qui devront être plus larges, plus bas sur l’eau, à voiles et rames, bref, mieux adaptés aux navigations nordiques. Les ressources locales étant limitées, on fera venir d’Espagne le matériel d’accastillage et d’armement3.
Soixante barges fluviales, construites près de Meaux, se révèlent inutilisables en mer. César les refuse et les renvoie sur la Marne.
Déjà il apparaît qu’une invasion trans-Manche demande des préparatifs considérables ! Cela se vérifiera de siècle en siècle et dans les deux sens : le débarquement du 6 juin 1944 en fournira l’exemple le plus éclatant.
Tout est paré au printemps 54. Disposant cette fois de vingt-six « vaisseaux longs » et de six cents transports4 , César y embarque cinq légions et deux mille cavaliers. On appareille au coucher du soleil. À nouveau, la flotte se fait dépaler par les courants de marée, les rameurs se crèvent à lutter contre la dérive, mais enfin les navires viennent s’ancrer devant une plage en pente douce et parfaitement déserte5.
Sans barguigner, César débarque son monde et s’enfonce dans le Cantium (comté de Kent actuel). À douze milles du littoral, il rencontre des guerriers bretons qui lui disputent le passage. Des combats s‘engagent, assez peu concluants, bientôt interrompus par de très mauvaises nouvelles : dans la nuit, une « violente tempête » s’est à nouveau levée en Manche. Chassant sur leurs ancres, la plupart des vaisseaux ont été jetés à la côte. Collisions, gros dégâts6. Quarante navires perdus, les autres fort amochés ! L’armée romaine isolée dans sa précaire tête de pont ?
D’urgence, il faut rafistoler les bateaux réparables et demander à Labienus, qui commande la base portuaire en Gaule, d’en trouver ou construire soixante autres. Et pour éviter de nouveaux désastres, une seule solution : tirer toute la flotte au sec (quand elle n’y est pas déjà !) et l’entourer d’un rempart palissadé. Soit dix jours et nuits de labeur épuisant. Pendant ce temps, les Bretons rigolent et concentrent leurs forces…
À nouveau paré, César repart vers l’intérieur pour affronter les tribus, regroupées sous le commandement du chef Cassivellaunos. Les combats se succèdent, le plus souvent indécis. Au vrai, il ne pourrait en être autrement car il s’agit d’une guerre asymétrique : ayant parfaitement compris que les légions sont imbattables en bataille rangée, les Belgo-Bretons mènent une sorte de guérilla équestre, cédant du terrain préalablement dévasté, se réfugiant dans les forêts, en surgissant soudain avec leurs chars et cavaliers qui déciment les détachements de fourrageurs romains. De plus, ils échelonnent en profondeur des postes de réserve qui sécurisent le recueil de leurs « raiders ». De l’efficace combat retardateur7 !
Harceler les légions ne suffit pourtant pas à les arrêter. En dépit des difficultés, César progresse et franchit la Tamise8. De son propre aveu, Cassivellaunos lui mène la vie dure : « Renvoyant le gros de ses troupes, il n’avait gardé que quatre mille essédaires (charistes) qu’il dissimulait dans des terrains peu praticables et partiellement boisés. S’il arrivait que notre cavalerie se répande un peu loin pour piller, il lançait ses essédaires et livrait à nos cavaliers un combat assez redoutable pour leur ôter l’envie de s’aventurer à distance. Il ne restait à César d’autre parti que d’interdire qu’on s’éloignât de la colonne d’infanterie, et nuire à l’ennemi en dévastant ses campagnes […] dans la mesure restreinte où la fatigue de la marche le permettait aux légionnaires. »
Par les ides de Mars et le mont de Vénus ! D’ordinaire assez faraud dans ses communiqués, le divin Jules reconnaît qu’un excellent tacticien lui dame le pion ? Allons, cette expédition devient malsaine. Il est temps d’y mettre fin en sauvant la face…
À ce jeu, César est expert : les paragraphes suivants de ses Commentaires évoquent le ralliement de quelques tribus mineures et le découragement d’un Cassivellaunos qui « se soumet »… en se faisant représenter par un Atrébate neutre ! Au vrai, rien n’est aussi simple : aux rivages du Kent, des alliés du chef breton ont attaqué – et failli prendre – le camp des vaisseaux romains ! « Voyant l’été déjà avancé et comprenant qu’il serait facile à l’ennemi de temporiser jusqu’à son terme » et songeant d’autre part que « des mouvements soudains pourraient se produire en Gaule », César décide cette fois encore de rembarquer, non sans exiger des otages (qui ne seront pas livrés), fixer un tribut (qui ne sera jamais payé) et enjoindre à Cassivellaunos de rester bien sage en son absence.
Bidonnage, écran de fumée ! Qu’importe ? Rome est loin et, comme le bref franchissement du Rhin, celui de la Manche y fera grosse impression. Une partie de l’or raflé en Gaule passera pour du butin breton. On fera croire au Sénat qu’une nouvelle province vient d’être conquise…
Veni, vidi, ça suffit. En se serrant au maximum sur deux convois successifs – car beaucoup de bateaux ont péri – l’armée retourne en Gaule et prend ses quartiers d’hiver. Elle y connaîtra de nouveaux déboires car Ambiorix, chef des Eburons, va exterminer une légion et demie9 avant de se réfugier en Germanie, échappant ainsi à la vengeance de Rome !
Bilan : pour près d’un siècle encore, l’île de Bretagne demeurera libre.
* * *
De fait, il fallut attendre l’empereur Claude et l’an 43 de notre ère pour que les Romains démarrent réellement la conquête de l’île10. Mais quand ils y furent bien établis, ils prirent soin de protéger convenablement cette nouvelle province. Trois légions et de nombreuses cohortes auxiliaires se répartissent la défense du territoire. Au nord, sur les murs d’Hadrien et d’Antonin, un dux britaniarum s’oppose aux raids des Pictes et Calédoniens. De même, le comes litoris saxonici (comte du littoral saxon) arme de nombreux fortins côtiers, tandis que les navires de la classis britanica patrouillent efficacement les mers environnantes.
Par ces moyens, pendant plus de trois siècles, la Bretagne romaine restera fermée aux invasions, refoulant sans trop de peine les raids des pirates germaniques.
* * *
Les périls renaissent à partir de l’an 400.
Sur le continent, l’empire d’Occident se désagrège progressivement. Devenues perméables, les frontières rhénanes et danubiennes laissent passer des migrations barbares.
À plusieurs reprises, les légions de Bretagne sont ramenées en Gaule pour participer aux luttes de divers candidats à la pourpre impériale. Dans leur île, les Romano-Bretons sont laissés sans autre protection que leurs milices locales – et peut-être quelques détachements de cavalerie auxiliaire.
À partir de l’an ٤٢٨, des bandes de Saxons s’implantent dans le Kent et s’y renforcent constamment11. Leurs razzias dévastatrices provoquent un premier exode : beaucoup de Bretons du sud-est vont se réfugier en Gaule, plus précisément en Armorique et dans le Cotentin.
En 446, les Bretons implorent des secours romains pour repousser les envahisseurs. En vain, car le général Aetius a d’autres barbares sur les bras ! Regroupant cinq ans plus tard une armée intertribale12, il vaincra Attila et ses Huns aux champs catalauniques. Mais cet ultime éclat des aigles impériales ne sauve nullement la Bretagne, qui se retrouve tout à fait isolée lorsque Clovis liquide, en 486, le dernier royaume gallo-romain du malheureux Syagrius13.
Désormais seuls face aux invasions des Angles, des Jutes et surtout des Saxons, les Bretons vont résister superbement. Retrouvant leurs structures celtiques, y mêlant quelques vestiges d’organisation romaine, conduits par des chefs de clan ou des « imperators » improvisés, ils se défendent pied à pied, reprennent parfois l’avantage et tiendront ferme jusqu’en 584, avant d’être rejetés en pays de Galles… et vers une Armorique qui sera leur nouvelle Bretagne14.
* * *
Ainsi donc le peuplement, la langue, la culture de l’île ont changé !
Ce pays était celtique et partiellement romanisé. Pour l’essentiel, il devient germanique. À long terme, les conséquences en seront immenses pour le monde entier.
Certes, les Celtes se maintiendront en Écosse, en pays gallois (Wales) et résiduellement dans la péninsule sud-ouest de Kernow (Cornouailles, Cornwall). Plus tard, les géographes reprendront les dénominations de « Grande Bretagne » et des « îles britanniques ». Mais la majeure partie du pays se fragmente désormais en diverses entités dont les noms – Essex, Sussex, Anglia et autres… – se rapportent évidemment à leurs nouveaux habitants, anglo-saxons.
Bien que laborieusement christianisés (par des moines irlandais !) ces petits royaumes se livreront des guerres féroces. Il faudra deux siècles pour les rassembler sous la couronne d’Angleterre.
Même ainsi, les invasions s’y succèdent ! Danois, Norvégiens, Vikings de tout poil y débarquent à leur gré, d’abord pour piller et dévaster, plus tard pour lever de lourds tributs (le Danegeld) et enfin pour se tailler, à leur tour, des principautés.
Dans cet affreux désordre, tout devient possible. Au bout du compte, le pays sera-t-il saxon… ou scandinave ?
Non, il sera normand.
Septième duc de Normandie, Guillaume est né d’une idylle que s’offrit son père avec la charmante Arlette (ou Herlève) de Falaise. On l’appelle donc « le Bâtard », mais chacun le respecte pour sa haute taille, ses prouesses guerrières, sa ferme justice et l’évidente sagesse de son gouvernement. Ses grands vassaux – et même ses demi-frères, Odon de Bayeux et Robert de Mortain – le soutiennent avec une parfaite loyauté.
Ces appuis lui seront précieux, car il nourrit de vastes projets15.
C’est en 911 que, par le traité de Saint-Clair-sur-Epte, le Viking Rollon s’était fait concéder, d’un faible roi carolingien, les verts pâturages de la Seine inférieure, érigés en duché. À charge pour lui de barrer le passage aux autres prédateurs scandinaves.
Le nouveau duc a tenu parole. Sous son règne et celui de ses successeurs, le fief normand a connu la sécurité. Mieux : il s’est arrondi de divers territoires, jusqu’à former une vaste et riche province !
Bien établis dans leur conquête, les anciens pirates du Nord sont devenus des administrateurs remarquables.
Très vite, ils ont adopté le langage et la religion de leurs sujets gallo-romains. En échange, ils leur ont apporté les bienfaits d’un gouvernement efficace et rationnel, vraiment surprenant en cette époque de féodalité brouillonne. Ils ont favorisé l’implantation de puissants monastères, contribuant à la mise en valeur des terres. Ils ont forgé une armée redoutable, disposant d’une excellente cavalerie. Ils ont, par une saine gestion financière, su trouver des moyens à la mesure de leurs ambitions.
Bel héritage, que Guillaume le Bâtard veut doubler ou tripler. Développant de complexes arguments généalogiques et juridiques, il revendique la couronne d’Angleterre.
* * *
L’ennui, c’est qu’il y a d’autres prétendants à ce trône, qui tous font état de droits légitimes !
Une demi-douzaine au moins, dont un roi de Danemark et quelques principicules secondaires. Mais en tamisant un peu, on ne retient que trois candidats sérieux :
– Harold le Saxon.
– Harald le Norvégien.
– Guillaume le Normand.
Que valent leurs prétentions ?
Edouard le Confesseur, roi d’Angleterre, meurt le 5 janvier 1066, sans laisser d’héritier direct. Aimant faire plaisir, il a désigné à peu près tout le monde pour lui succéder ! Notamment Harold et Guillaume…
Résidant sur place et détenant déjà la réalité du pouvoir, Harold s’est fait sacrer roi avec l’assentiment du witan, assemblée des nobles anglo-saxons.
Refusant ce coup de force – et brandissant un gros dossier que nous n’éplucherons pas en ces pages – Guillaume veut, par les armes, faire valoir ses droits et détrôner son rival.
Le troisième candidat affûte, lui aussi, des arguments tranchants. Harald le Sévère n’est pas le premier venu ! Au service de Byzance dont il a commandé la garde varègue, ce baroudeur herculéen a guerroyé en Méditerranée avant de rentrer par la Russie, tout cousu d’or et flanqué d’une princesse de Novgorod dont il a fait son épouse. À présent roi de Norvège, il couve l’Angleterre d’un regard glouton. Ses titres à la succession d’Edouard sont légers mais sa hache est pesante : dans ses fjords, il s’active à réunir trois cent soixante drakkars et plus de huit mille grands guerriers blonds.
La partie s’annonce rude, incertaine. Et pourtant son issue ne tardera guère. C’est le 10 janvier 1066 que Guillaume apprend la mort d’Edouard et l’usurpation de Harold. C’est le 26 décembre de la même année qu’il se fait couronner roi d’Angleterre, en l’abbatiale de Westminster !
Onze mois pour boucler un plan d’invasion, lever une armée, réunir une flotte, traverser la Manche, vaincre l’ennemi et – débarrassé de ses rivaux – marcher sur Londres pour y ceindre la couronne ? C’est proprement impensable, c’est de la blitzkrieg !Comment a-t-il pu réussir ?
Par des prodiges de prévoyance et d’organisation, qui ne seront égalés ou surpassés… qu’en juin 1944.
* * *
En fait, Guillaume prépare son coup depuis longtemps.
Son premier soin fut de consolider sa base de départ. Dès son avènement en 1035, le jeune duc a fermement mis au pas quelques vassaux frondeurs. Puis il a paré aux dangers extérieurs, en rossant d’importance les voisins trop ambitieux : Bretons turbulents, Angevins batailleurs, savent à présent que les léopards normands ont de fortes griffes16. De même le roi de France, dans son modeste domaine, observe désormais une neutralité boudeuse.
Au reste, par son habile diplomatie, Guillaume a su se faire de fidèles alliés, tel le puissant comte de Flandre – dont il a épousé la fille Mathilde – ou encore celui du Poitou.
Tout cela étant, il va pouvoir se consacrer à ses projets d’outre-Manche sans devoir craindre d’interférences hostiles. Et quand, aux premiers jours de l’an 1066, le couronnement « illégal » de Harold lui fournit un parfait casus belli, il peut hardiment annoncer son intention d’envahir l’Angleterre, sans que personne n’y trouve à redire. Même le pape Alexandre II lui signifie sa discrète approbation.
* * *
Vaillant homme de guerre, Harold a subjugué ses Anglais, qui le tiennent pour leur souverain légitime. Pour défendre sa couronne, il peut compter sur le fyrd, levée en masse des solides paysans saxons, mal armés, peu entraînés, mais redoutables par leur farouche bravoure. Surtout, il dispose des huskerls danois de sa garde : soudards professionnels, bardés et casqués de fer, qui manient la terrible « battle axe », la grande hache à long manche qui vous tranche homme ou cheval en deux portions équitables17 !
Pour affronter ces gens-là, Guillaume va devoir réunir une bonne armée.
Ce ne pourra être l’ost féodal, levée des vassaux et vavassaux, car ceux-ci ne doivent que quarante jours de service par an, pour la défense du duché. Or il s’agit cette fois d’une expédition offensive en terre étrangère, probablement de longue durée. Il faut donc recruter des volontaires. Guillaume s’y emploie en annonçant partout une sorte de croisade qui plaira aux aventureux… et surtout en faisant miroiter des opportunités mirifiques : de beaux domaines, des terres fertiles, d’immenses richesses sont à prendre, pour qui voudra le suivre pour les conquérir. Honneur et profit ! Haro, bonnes lances, le duc ne sera pas ingrat !
Férir de grands coups et glaner du butin ? Cet appel aux sentiments chevaleresques rencontre un succès prodigieux. De toute la Normandie et de bien d’autres pays accourent seigneurs et gens d’armes, routiers et manants. Les uns en grand arroi, d’autres ne disposant que d’un arc ou d’une lardoire à désosser. Bretons et Flamands en grand nombre, mais aussi Bourguignons, Angevins, Aquitains, voire des Normands « méridionaux » qui délaissent leurs entreprises de Sicile, des Pouilles et de Calabre, pour venir en toute hâte se joindre à la meute qui se concentre à partir de la mi-juillet.
À tous, Guillaume fait bon accueil, prodigue des vivres, parfois des armes ou même des chevaux. Pour ordonner cette foule, il crée un camp près de la Dives. À l’époque, cette rivière aboutit dans un vaste estuaire d’échouage, au goulet d’embouchure facile à défendre. La flotte normande pourra s’y abriter en toute sécurité.
Du 1er août au ١٢ septembre ١٠٦٦, quinze mille hommes et trois mille chevaux vont séjourner dans ce camp. Et c’est là que Guillaume va démontrer ses prodigieux talents d’organisateur.
D’abord, pour loger cette multitude, il fait aligner des centaines de tentes et baraquements, ainsi que des enclos pour les chevaux.
Puis il lui faut nourrir tout ce monde. Ayant calculé les besoins au strict minimum, de bons historiens constatent qu’en six semaines l’armée va dévorer quinze cents tonnes de blé et boire seize cents hectolitres de vin. Pour les chevaux, il faut prévoir mille tonnes d’orge ou d’avoine, neuf cents tonnes de foin, trois cents tonnes de paille. Et tout cela doit être fourni jour après jour, en livraison just in time ! La merveilleuse fertilité normande y pourvoira. Les rivières toutes proches répondront aux énormes besoins d’eau potable.
Poigne de fer et gantelet de velours : à cette foule bigarrée, le duc impose une ferme discipline et de strictes mesures d’hygiène qui éviteront la dysenterie et autres fléaux épidémiques, si désastreusement fréquents dans les camps militaires du temps.
Pendant quarante jours, Guillaume va structurer son armée, amalgamer les divers contingents, leur choisir des chefs capables, unifier leurs réflexes tactiques, les soumettre à des entraînements rigoureux, « en conditions réelles de combat ».
Par ailleurs, il rassemble une flotte considérable. Pas question d’aborder aux plages anglaises par convois successifs et détachements qui se feraient écraser en détail ! Quand viendra le jour J, il faudra passer l’armée tout entière, d’un seul bloc : quinze mille hommes, trois mille chevaux et tout un arsenal d’armes et d’équipements ! Cela va nécessiter près de mille bateaux. Les ports normands en fournissent beaucoup, renforcés par de nombreux navires flamands et bretons. Jour après jour, de nouvelles flottilles viennent s’ancrer dans l’estuaire de la Dives18.
Il faut à présent marier la flotte à son armée, dont beaucoup d’hommes n’ont jamais vu la mer ! Par de fréquentes répétitions, on les habitue aux procédures d’embarquement et de débarquement, particulièrement complexes pour les chevaux : il faut leur prévoir des rampes d’accès, des cloisons de cale et de la paille, un peu de fourrage et d’eau pour la traversée, des palefreniers d’accompagnement.
Au total, une préparation minutieuse, intensive, vraiment admirable en cette époque d’anarchie guerrière ! Une préfiguration médiévale d’Overlord 1944.
* * *
Le mois d’août s’écoule… et rien ne bouge. Prétextant des vents contraires, Guillaume ne prend pas le départ.
Va-t-il laisser passer la saison favorable ? Bientôt les tempêtes d’automne interdiront la traversée. Faudra-t-il alors dissoudre l’armée d’invasion ? Comment pourra-t-on dédommager quinze mille guerriers furieusement déçus ?
Froidement, le Bâtard attend. Il sait que Harold a pris ses précautions : de solides garnisons défendent les plages abordables. Et les « cinque-ports » du Kent (Sandwich, Hastings, Douvres, Hythe et Romney) ont armé quatre-vingts navires, que Harold a groupés dans la Solent, près de l’île de Wight. De là, profitant des vents dominants, ils pourraient fondre à tout moment sur la pataude flotte d’invasion, y causer d’affreux désordres et de graves dégâts.
Oui, mais Guillaume sait aussi que Harold ne pourra éterniser la mobilisation de ses navires et miliciens. Toujours le handicap féodal, qui limite le temps de service à quelques semaines !
Par ailleurs, il sait fort bien que le candidat norvégien s’apprête, lui aussi, à tenter l’invasion. Et celui-là ne pourra tarder, car la météo nordique lui interdira bientôt cette longue et périlleuse traversée.
Donc, pour Guillaume, il est urgent d’attendre : que le Norvégien prenne la mer, que Harold démobilise ses troupes ou les envoie contrer la menace du nord. Décision difficile car voici déjà septembre. Il faut garder son calme dans cette guerre des nerfs, rester confiant, patienter encore… en peaufinant l’entraînement de l’armée.
Ce flegme se révèle payant : le 8 septembre, lassé d’attendre une invasion qui ne vient pas – qui sans doute sera remise au printemps prochain ? – Harold ramène à Londres ses hommes et ses navires. L’apprenant aussitôt, Guillaume embarque son monde pour une nouvelle base, plus proche des côtes ennemies : c’est à Saint-Valéry, dans l’estuaire de la Somme, qu’il concentre à présent son armada.
Modeste rocade côtière, qui ne s’effectue pas sans accrocs. Beaucoup de désordre, quelques navires perdus, un vent de panique qui provoque quelques désertions… Qu’importe, ce fut une excellente répétition et la flotte est désormais parée pour le Jour J.
Or, une fois de plus, il va falloir attendre, car cette fois le temps se gâte réellement ! Que fait Harold ? Que se passe-t-il en Angleterre ? L’instant décisif est arrivé, Guillaume en a l’intuition, mais sans moyen d’y aller voir ! Pendant quinze jours, il va se ronger les poings, implorer saint Valéry, maudire la météo…
De fait, le destin est en marche et les évènements vont s’enchaîner. Depuis plusieurs jours, Harald a quitté la Norvège. Le 15 septembre sa flotte remonte la Humber et débarque huit mille Vikings dans la région de York. Regroupant leurs milices locales, les comtes du Nord s’efforcent en vain de le contenir.
Le 20, Harold quitte Londres avec ses meilleures troupes, qui vont parcourir trois cents kilomètres à marches forcées, pour arriver à York en moins de cinq jours19. Cette arrivée soudaine surprend totalement les Norvégiens, qui s’étaient imprudemment dispersés. Harold les attaque dans la foulée, au pont de Stamford. Il en résulte une boucherie sauvage, acharnée, qui dure tout le jour ! Au soir, Harald est mort et son armée est exterminée : vingt-quatre bateaux (d’une flotte qui en comptait trois cent soixante !) suffiront à ramener en Norvège les Vikings survivants.
Chez les Saxons aussi, les pertes sont lourdes. Du moins va-t-on pouvoir respirer, panser les blessés, reposer les troupes. Pour fêter son triomphe, Harold s’installe en sa bonne ville de York.
Et c’est là qu’il apprend, cinq jours plus tard, que Guillaume a débarqué en force, sur les côtes de la Manche.
Vainqueur au nord, Harold va devoir combattre au sud !
* * *
Vent modéré du sud-ouest, temps maniable. Le 28 septembre, les cors sonnent le départ en baie de Somme. Mille navires appareillent, quittent l’estuaire et font route vers l’Angleterre !
L’horaire des marées impose une traversée nocturne, tous fanaux allumés. À l’aube du 29, la flotte surgit devant Pevensey20. Il y a là de belles plages et un vieux fort datant de l’époque romaine. Guillaume n’y rencontre aucune opposition, débarque son monde et construit un retranchement provisoire. Le lendemain, il ordonne un déplacement vers Hastings, où il établit un véritable camp fortifié qu’il renforce de deux grands donjons de bois, en quelque sorte « préfabriqués » et transportés en pièces détachées21.
Quand on vous disait que cet homme était un organisateur-né !
Voilà, il a réussi son débarquement, l’invasion massive de l’Angleterre, l’exploit maritime qui ne sera plus jamais égalé. Le plus dur est donc fait ?
Voire… Car à présent il va falloir se battre, dos à la mer.
Donc vaincre ou mourir.
* * *
Sitôt averti de la nouvelle menace, Harold quitte York le 1er octobre. Laissant sur place les milices locales, il n’emmène avec lui que deux mille huskerls survivants. Il en trouvera mille autres à Londres. À ce noyau dur de l’armée anglaise, il joindra le fyrd des comtés méridionaux, nombreuse et robuste paysannerie que des messagers vont rapidement alerter.
Arrivant à Londres, il y trouve ses frères qui lui conseillent d’attendre que la grande mobilisation du fyrd ait produit tous ses effets. Harold refuse, car les Normands vont dévaster ses villages et domaines du Kent. Il faut d’urgence s’opposer à cela.
Certes, ne disposant encore que de huit mille hommes, il ne songe pas à forcer les envahisseurs dans leur puissant camp retranché ! Mais il peut déjà s’établir en barrage, confiner les Normands dans la péninsule de Hastings22. Conformément à ce plan, Harold arrive le 13 octobre sur sa position prévue, au site du « Pommier Gris ». Les nombreux renforts du fyrd l’y rejoindront sous peu de jours.
Il commet là une terrible erreur, car ces « peu de jours » lui seront refusés : Guillaume va lui imposer bataille dès le lendemain !
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Stratège accompli, Guillaume a parfaitement saisi l’intention de son adversaire.
Il se voit bloqué dans cette péninsule de Hastings, dos à la mer. Il n’y trouvera jamais de quoi nourrir son armée.
