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Cet ouvrage regroupe une dizaine d'histoires courtes. Les textes démarrent doucement et montent en puissance au fur et à mesure. Ils alternent plusieurs genres : réaliste, fantastique, science-fiction, comique, dramatique... Que feriez-vous si vous trouviez un truc venu de l'espace dans votre jardin ? Que feriez-vous si votre barbe refusait de pousser ? Que feriez-vous si l'art devenait interdit ? Que feriez-vous si une soirée déguisée dégénérait ?
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Seitenzahl: 226
Veröffentlichungsjahr: 2019
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"Et dans ce bouquin y a écrit Que des gars se la coulent douce à Miami Pendant ce temps que je fais le zouave (…)"Le poinçonneur des Lilas, Serge Gainsbourg
Ligne de brume
La barbe
C’était un bon musicien
Pas au point
Le test humano-métrique
Perdues parmi eux
Un paquet de cigarettes
Yusep
Le jouet du gosse
Le truc venu de l’espace
Fausse captive
Un soir de fête
La machine
L’art rampe sous les remparts
Le petit administrateur
Quelques poèmes
A vrai dire, Madame, je ne me souviens plus vraiment si c’était le matin ou l’après midi ou bien même le soir. Je sais seulement que cette histoire débuta dans cette forêt. Je ne me rappelle pas non plus comment je m’étais retrouvé là. Je sais juste que mon esprit tout entier était engourdi. Il me semblait entendre des pleurs et des voix se morfondre mais je ne parvenais pas à comprendre d’où cela venait. De très loin, je pensais alors.
La lumière était d’un ton blanc flashant, aveuglant, et pourtant elle avait à la fois ce côté apaisant. Je n’ai d’ailleurs pas résolu ce problème concernant cette lumière laiteuse et énigmatique, qui semble venir de nulle part, et qui inonde ce ciel que l’on devine au-dessus de ces innombrables branches.
Je marchais donc, errant sans raison à travers des feuilles éparses et divers branchages qui craquaient sous mes pas, sans bruit car les sons étaient atténués ; les arbres, eux, n’avaient rien de particulier : ils étaient arbres, ne parlaient pas, ne jouaient aucun rôle à part celui de filtrer un peu cette lumière blanche.
Le temps était calme, aucun souffle de vent ne perturbait mon action et la température ne me paraissait alors pas quantifiable, il ne faisait ni chaud ni froid. J’étais dans un état comme second. J’avançais sans savoir où aller, sans aucun but, j’étais dans l’impossibilité de me rappeler mon identité.
C’est alors que je le vis s’approcher de moi. Il s’agissait d’un homme élancé habillé tout de noir : veste, chemise, pantalon et chaussures, toute sa tenue était noire. Quand je fus assez près pour mieux l’observer, je considérai que son visage était celui d’un homme déjà assez âgé. Il avait une courte barbe émaillée de poils blancs et sa chevelure était longue et d’un noir très sombre, le même noir que ses habits, avec quelques reflets gris sur les côtés.
Quelques rides creusaient son front et ses joues, ses yeux en forme d’amande étaient bleu clair, son nez était court et fin.
Plusieurs choses émanaient de sa personne : tout d’abord, une sorte d’aura qui imposait le respect ; mais aussi un mince halo, comme une fine pellicule de vapeur qui recouvrait son corps. Je remarquai que cette pellicule m’entourait de la même façon que lui au niveau du bas et du haut de mon corps. En ce qui concernait ma tête, je ne pouvais pas le savoir.
Il parla tout d’abord en utilisant des mots qui m’étaient inconnus, il me sembla reconnaître quelques sons de la langue anglaise mais c’était un discours très décousu. J’avais le sentiment, lorsqu’il me fixa, qu’il essayait de m’identifier ou de me cerner.
« Je vous cherchais » me dit-il enfin dans un français impeccable. Sa voix était grave mais douce, terrifiante et à la fois relaxante.
Quelque peu surpris, je me demandais si je connaissais cet homme. L’avais-je déjà vu ? C’était impossible, et en même temps, j’avais la tête remplie de néant, et si je puis dire, cette amnésie qui m’empêchait d’en être totalement certain.
Mes pensées étaient en quelque sorte engluées dans je ne sais quelle matière et j’avais donc des difficultés à articuler une phrase. Aussi, le seul mot que je lui répondis fut « Ah ? »
Ses lèvres firent un mouvement vers sa joue gauche puis se replacèrent dans leur position initiale avant qu’il ne déclare :
« Je vous ai déjà vu tout à l’heure, à la frontière, lorsque vous êtes entré. (Il marqua un temps d’arrêt puis reprit.) Vous ne vous en souvenez certainement pas. Vous avez l’air perdu à présent, c’est tout à fait normal, cette forêt est immense.
– Qui êtes-vous ? réussis-je à lui demander en le dévisageant.
– Si vous voulez bien me suivre, fit-il, je tenterai de donner la réponse à votre légitime interrogation en marchant. »
Il m’invita de sa main droite à le talonner et après un court temps de réflexion c’est ce que je fis.
J’essayais de marcher à ses côtés mais j’observai rapidement que son allure était vive, si bien que je me retrouvais tout le temps derrière lui. Je répétai ma première question dès que je parvins à caler mon rythme sur le sien.
« Qui je suis ? » l’entendis-je dire dans un écho. « C’est une très bonne question à laquelle j’ai souvent du mal à répondre. Je pense qu’il est préférable que les gens, enfin j’emploie ce terme, les gens… Ah vous savez, je crois que c’est mieux lorsque l’on découvre les choses par soi-même.
– Ah ? » j’avais toujours du mal à penser et à parler mais je fis un effort pour le questionner : « Et vous pouvez me dire où nous sommes ?
– Vous ne vous souvenez donc vraiment de rien ! s’exclama-t-il. Ça ne m’étonne pas, vous vous êtes trop éloigné et vous avez du perdre le fil à un moment ou à un autre. C’est aussi un peu ma faute, je vous ai perdu de vue lorsque vous avez traversé la ligne de brume et après vous avez dû vous mettre à courir, ça a dû vous causer un choc. Et j’ai mis un certain temps avant de vous rejoindre.
– J’ai du mal à me souvenir de quoi que ce soit » arrivai-je à prononcer difficilement.
J’avais d’ailleurs bien des difficultés à me rappeler mon vocabulaire, des mots qu’il fallait employer. Et puis, je ne parvenais même pas à entendre le son de ma propre voix qui sortait comme étouffé de ma bouche. Je me demandais si l’autre m’entendait, mais à chaque fois que mes lèvres remuaient, je voyais sa tête dodeliner comme s’il acquiesçait. Un peu comme vous, Madame, à cet instant.
Donc, l’homme reprit :
« C’est normal, ne vous inquiétez pas, cela fait cet effet à beaucoup de personnes, enfin, j’emploie le terme de personnes mais ce n’est pas tout à fait exact... »
Il marqua un temps d’arrêt et j’aperçus un genre de chêne majestueux se dresser en face de nous. Je stoppai ma marche un instant pour le contempler. J’appris plus tard qu’il s’agissait d’un arbre de la même espèce que le gingko biloba, réputé pour sa robustesse. L’homme en noir ne me laissa pas le temps d’apprécier la beauté flegmatique de cet arbre, il me pressa :
« C’est un beau végétal, vous avez vu, mais ne vous inquiétez-pas, il y en aura bien d’autres. Celui-ci marque un point de passage, nous avons encore un peu de chemin à parcourir, si vous voulez bien continuer. »
Je me sentis faible, pas physiquement mais mentalement, j’étais à bout, j’avais l’impression que cette forêt était infinie, que l’on n’en verrait jamais le bout. De plus, même si je lui vouais pourtant jusqu’à présent une confiance infondée, et même anormale, cet homme commençait à me faire peur.
J’eus à cet instant envie de hurler, mais ma voix ne portait pas et tout ce que je perçus fut un murmure : « Ah ! ». L’autre se retourna et je pensai qu’il devait avoir l’ouïe développée car il me dit : « Ne vous énervez pas, je sais à quel point cela peut être éprouvant. Allons-y, Monsieur Lanima. »
Je réagis bizarrement en l’entendant prononcer ce nom. Était-ce le mien ? Je n’avais aucune certitude à ce sujet. Je désirai en savoir plus.
« Comment m’avez-vous appelé ?
– Cela n’a pas d’importance.
– Cela en a pour moi ! » J’avais à nouveau envie de m’énerver, de crier, mais à la place, je l’interrogeai « Et vous, comment vous appelez-vous au fait ? Mais qui êtes-vous ?! »
L’autre poussa un soupir retenu. Il s’arrêta en baissant la tête. « C’est compliqué, vraiment. Certains m’appellent Pier ou Symon. D’autres encore me surnomment Janvier. Je peux aussi vous dire que je suis un passeur. Mais tout ceci est relativement peu important, vous comprendrez bientôt. Reprenons la marche, s’il vous plaît. D’autres vont arriver d’ici peu et je ne serai pas prêt pour les accueillir. »
Je fus assailli par un désespoir grandissant et je n’avais plus vraiment envie de le suivre. Mais comme je souhaitais seulement sortir de cette forêt, et que ce guide mystérieux avait l’air de savoir où aller, je ne pus faire autrement. Je tenais ma rage silencieuse, au creux de mon âme, serais-je même tenté de dire.
De toute façon, je ne savais pas pourquoi je voulais sortir de la forêt. Pour aller où ? Rentrer chez moi ? Mais je n’arrivais même pas à me remémorer où cela se trouvait ! Je ne pouvais même pas dire si des personnes m’attendaient ou me cherchaient ! Je ne parvenais pas à recoller les morceaux… Et même encore aujourd’hui, à l’instant précis ou je vous raconte cela, je ne peux que me souvenir de certaines bribes, de certaine images floues de ma vie d’avant qui me donnent toutes une impression d’irréel.
C’est lorsque l’on arriva à un douzième arbre imposant que l’homme stoppa et me désigna quelque chose du doigt. «Voyez-vous cette prairie, plus loin, en contrebas, à la lisière ? C’est là que nous nous rendons. »
En effet, il me sembla alors apercevoir quelque chose comme de l’herbe, mais il paraissait aussi y avoir encore pas mal de route à faire. Cela dit, le terrain jusqu’ici avait été plat et le temps était toujours aussi tranquille. J’ajoute que je ne ressentais étonnamment aucune fatigue physique : j’étais même convaincu que j’aurais pu marcher comme cela pendant des jours. C’est pourquoi je n’éprouvai aucune appréhension à accomplir ce chemin.
Soudain, un spasme secoua l’homme, ses yeux clignotèrent et il passa sa main sur son front. Il s’accroupit une seconde, se redressa en position debout et me déclara : « Il faut faire vite, voulez-vous me suivre ? Nous devons faire un détour avant d’aller à la prairie mais il faudra courir. Vous pouvez aussi rester là seulement il ne faudra pas bouger. Faites comme bon vous semble, mais si vous voulez comprendre, venez ! »
Il se mit alors à courir, et je ne pensais pas qu’il était capable d’aller aussi vite, c’était comme s’il lévitait. Moi-même je m’épatai car je ne me serais pas cru capable de l’accompagner sans le perdre.
Après une course qui dura quelques minutes, ou bien des heures, je ne peux le dire sans mentir car je n’ai pas compté, nous arrivâmes à un endroit sublime. Deux arbres géants, du genre Eucalyptus, étaient couchés et séparés d’une dizaine de mètres, leurs sommets étaient recouverts d’une lamelle dorée et de feuilles multicolores. Je n’avais certainement jamais rien vu quelque chose d’aussi somptueux. Vous l’avez peut-être repéré, vous aussi, tout à l’heure.
C’est alors que je les entendis. Les voix des enfants. Je distinguai deux silhouettes, des gosses âgés de six à huit ans, ou guère plus. Même s’il faut préciser que l’âge n’a que peu de poids ici.
« Ce sont donc eux, ils sont là avant leurs parents » m’avertit l’homme. De nouveau, je ne compris rien à ce qu’il voulait dire. « Allons les chercher, venez ! » me dit-il encore, avant de s’engager sur le sentier qui se formait entre les deux arbres alités.
Quasiment parvenus à leur hauteur, je sentis de l’air froid, enfin, quelque chose de glacial était perceptible, alors je me rappelai la phrase de mon guide et de son expression « ligne de brume ».
L’homme tendit le bras à travers la brume et je m’approchai pour mieux discerner ce qu’il se passait. Une chose affreuse était en train d’arriver. La main de l’homme se posa sur la tête du premier enfant et ce dernier se transforma en glace, pétrifié. Mais, réaction inconcevable pour moi à cet instant, l’enfant traversa la ligne de brume pour se retrouver à nos côtés. Restaient néanmoins, de l’autre côté, dans ce brouillard, une forme glacée, et le deuxième garçon qui parlait ou qui pleurait, je ne me souviens plus très bien, en tout cas, qui semblait mort de peur.
L’homme en noir réitéra l’opération pour le second enfant mais je fus submergé par la panique, je ne voulais pas qu’il lui fasse de mal. Je tentai d’attraper l’homme par l’épaule en lui donnant l’ordre d’arrêter :
« Eh, mais que faites-vous ? Bon sang, laissez-le tranquille ! », ma voix ne portait toujours pas, néanmoins je m’entends encore m’emporter après lui, je le vois basculer en arrière. Bien que je ne l’aie même pas touché : ma main s’était posée sur lui comme sur de l’eau, elle l’avait traversé.
L’homme fut seulement surpris et comme il tombait, je vis que son bras droit, tout entier, était recouvert de glace, givré. L’homme, désappointé un bref instant, me dit : « Il ne fallait pas intervenir ! Il faut les faire passer ! », Je ne lisais que de la détermination dans son regard, il ne m’en voulait pas.
Et là, il commença à m’expliquer calmement : « Monsieur, vous êtes mort, je n’étais pas censé vous le dire avant d’arriver à la prairie. Sinon vous seriez encore certainement reparti en cavalant à l’autre bout de la forêt et j’aurais passé beaucoup de temps à vous retrouver ! Ces enfants sont morts également. Il faut qu’ils viennent avec nous. Leurs parents arriveront bientôt eux aussi, un peu plus tard, et d’autres gens encore. Ils sont tous morts dans une catastrophe maritime. Il faut les faire passer. »
Je ne compris rien à son discours qui me paraissait totalement insensé. Si j’avais été mort, je m’en serais sûrement souvenu. Ou alors je l’aurais deviné ! Mais, comme il venait d’achever sa phrase, je remarquai que le premier enfant qui était venu vers nous était allé se blottir près d’un arbre, il était tremblant, effrayé, et ne tarderait sans doute pas à s’enfuir en courant, comme moi-même je l’avais fait.
L’homme l’avait vu également.
« Il faut que l’on se dépêche, sinon les âmes ne seront plus en bon état. Faites ce que je vous dis. Posez votre main droite sur la tête de l’enfant qui est derrière la brume, je vous tiendrai, ne vous inquiétez pas. »
Je fus tenté de m’enfuir, de passer à travers la brume, mais l’homme me donna un avertissement :
« Vous avez vu ce qu’il est arrivé à mon bras ? N’essayez pas de repartir de l’autre côté. C’est impossible. C’est un espace dédié à l’arrivée, où il n’y a pas d’existence concrète. Vous seriez perdu à jamais, vous resteriez glacé, mais pour l’éternité cette fois. »
Ses yeux bleu clair possédaient une telle sincérité que je n’arrivai pas à faire autre chose que ce qu’il me demanda. Je posai à mon tour la main droite sur la tête du deuxième enfant et, je ne sais toujours pas par quel miracle, sa silhouette fut changée en glace, et à ce moment précis, ce même petit bonhomme marcha vers le premier enfant. Chose singulière : ils n’avaient pas l’air de se reconnaître et n’arrivaient pas à articuler un son.
Les silhouettes des parents arrivèrent peu après. Difficile encore de dire combien de temps puisque cette notion est pratiquement inexistante en ce lieu. On doit parfois se dépêcher, il est vrai, mais c’est pour une bonne cause. J’ai su plus tard que la nuit ne tombait jamais. Je m’égare un peu, je vais d’abord finir mon histoire.
Les membres de cette famille restèrent muets, ils étaient dans un état identique au mien quand mon guide me retrouva. Dans les vapes, ils marchaient tel des étrangers les uns pour les autres. Notre guide nous emmena finalement tous rejoindre la prairie.
C’est là-bas que j’ appris qui j’étais et ce que j’avais fait de mon vivant. Anton Cordate. Mon propre nom ne me disait rien. J’avais d’abord vécu en Angleterre puis en France. J’avais exercé plusieurs professions, dans le domaine aéronautique essentiellement. En mourant, j’avais laissé une femme et une fille de dix ans. Et je sus comment j’étais mort. A quarante-sept ans. Une mort bête. J’avais mélangé des médicaments sans le faire exprès et mon corps n’avait pas supporté. Je ne me revois pas du tout mourir.
Mais je n’ai plus vraiment de mémoire à propos de ma vie passée. Je crois que je me répète, c’est à peine si quelques visages de mes proches me reviennent à l’esprit ! J’espère tout de même que je pourrai en retrouver certains ici. Si seulement je les reconnaissais. Ah oui, il y a tellement de monde, vous verrez ! De toutes les couleurs, de toutes les origines.
Et tout le monde parle la même langue. Du moins, je pense que ce que je vous communique est traduit instantanément dans votre langue d’avant. Et même si des mots n’existent pas, c’est comme si l’idée elle-même prévalait sur les mots, elle serait alors transposée par télépathie dans votre esprit.
Ce que nous sommes, je n’en sais rien. Des esprits qui voguent, des apparences, des enveloppes ? Car oui, parler de monde est quelque peu mensonger, ce seraient plus à mon sens des enveloppes. Nous avons tous gardé nos enveloppes corporelles.
Et ces habits dont nous étions vêtus pour les cérémonies funéraires peut-être, ou alors à l’instant de notre mort, ces vêtements sont comme collés à notre peau, ou plutôt à notre pellicule. Non, personne n’est nu ici.
Mon guide, cet homme en noir -enfin j’aime encore à l’appeler comme cela, même si c’est un non-sens puisqu’il n’est certainement plus humain depuis bien des siècles, de la même façon que la désignation d’homme ou de femme n’a que bien peu de valeur, elle est seulement utile pour marquer une différence-il m’a expliqué certaines choses, mais même lui m’a avoué ne pas tout comprendre. Je pense aussi que cela ne fait sans doute pas encore assez longtemps que je suis ici pour tout saisir. Mon vocabulaire, ma pensée, me sont revenues petit à petit, sans pour autant que cela me serve vraiment puisque nous n’avons quasiment rien à nous dire ici.
Où sommes-nous ? Je n’en ai aucune idée. L’homme en noir m’a informé que les bonnes âmes viennent en ce lieu et les mauvaises vont ailleurs pour purger leur esprit. Toujours est-il que je ne sais pas comment nous sommes catégorisés bonne ou mauvaise âme. Nos actions lors de notre vie passée sur Terre jouent probablement un rôle déterminant. S’agit-il d’une histoire de Dieu ? Quand je lui ai posé la question, l’homme en noir n’a pas su me répondre, ou il n’a pas voulu.
Je ne sais pas combien nous sommes, ni pourquoi nous sommes là. Nous attendons. Tous ces anciens besoins comme la faim et la soif ne sont plus les nôtres à présent. Nous ne dormons jamais mais il semble que nous nous mettions parfois en état de pseudo-sommeil.
Je sais que certaines enveloppes partent vers d’autres lieux, elles montent des marches d’escalier taillées dans ce qui a l’aspect de la pierre, puis nous ne les revoyons plus jamais.
Aujourd’hui, j’aide mon ancien guide, je suis un passeur d’âmes dorénavant. Je vous explique tout cela, Madame Lanima, car je voulais que vous compreniez où vous étiez. Voulez-vous me suivre ?
(texte inspiré d’une histoire vraie)
Quelques poils hirsutes disséminés ça et là sur son visage. Voilà toute la barbe que possédait Drisi à l’âge de trente ans. Il n’était pas normal, il s’en était douté depuis quelque temps, mais s’en était inquiété seulement après avoir dépassé la barre "fatidique" de la trentaine.
C’est certainement héréditaire, lui avait révélé sa coiffeuse. Et, selon elle, ça ne pousserait pas plus, passés les trente ans, c’était trop tard. Il avait cherché dans des revues spécialisées, sollicité plusieurs autres professionnels capillaires. Il n’y avait rien à faire, il n’aurait jamais une jolie barbe.
D’un air jaloux, il regardait parfois ses amis barbus, il les enviait presque. La barbe, méditait-il de temps à autre, cela vous donne un côté rassurant, du genre trappeur qui sait ce qu’il fait. Il avait également appris dans un jeu télévisé qu’il n’aurait pas pu prétendre à une fonction dans la gendarmerie avant 1933, puisqu’en effet il fallait obligatoirement porter une moustache à cette époque. La sienne n’était qu’un mince duvet quasi-invisible.
De plus, lorsqu’il lisait, dans des magasines de mode ou santé, certaines études supposées sérieuses qui affirmaient que les femmes avaient une préférence pour les hommes barbus, cela l’agaçait. Il n’avait pas de problème avec le fait de plaire aux femmes, il avait un physique plutôt agréable. Mais il était encore célibataire et peut-être qu’avec une barbe beaucoup plus fournie il deviendrait encore plus attrayant, et ainsi il pourrait enfin rencontrer quelqu’un qui voudrait faire sa vie avec lui.
Le seul point positif dans cette histoire de poils était qu’il n’avait pas besoin de se raser très souvent. Une fois tous les quinze jours, environ, afin de ne pas paraître trop négligé.
Il n’y pensa plus pendant plusieurs mois. Il avait fait le deuil de ce pelage qui resterait à jamais inexistant.
Jusqu’au jour où il entra dans ce magasin qui se trouvait à quelques centaines de mètres seulement de l’immeuble dans lequel il habitait. Il passait devant pratiquement tous les jours mais n’était jamais entré. C’était une toute petite enseigne peinte en rouge appelée « Tout et rien ». Sur la devanture, on pouvait lire : « Ici on vend tout ce dont vous avez besoin ». Il avait souvent hésité à franchir le seuil en se disant qu’il ne trouverait que des articles dont il n’aurait justement pas besoin. Mais comme il avait du temps à perdre en cette fin d’après-midi, il se laissa tenter.
En faisant quelques emplettes -deux tablettes de chocolat, une chemise blanche bon marché, un paquet de chips aux crevettes- il remarqua soudain un emballage sur lequel était dessiné le visage d’un homme barbu. En guise d’inscription : des hiéroglyphes chinois qu’il ne savait pas décrypter. Ou peut-être était-ce une autre langue ? Il n’arrivait jamais à faire la distinction entre les différentes écritures. Il confondait toujours l’écriture du Céleste Empire avec celle du Pays du Soleil Levant.
Il y avait une traduction plus ou moins juste qui disait : « Ceci est la lotion pour stimuler la barbe. Pourrait même fonctionner pour femmes ! » Cela ne coûtait que cinq euros et donc pas grand-chose d’essayer.
Au moment de régler ses achats, une caissière aux traits asiatiques lui parut quelque peu malicieuse lorsqu’elle découvrit le flacon au milieu d’autres produits. Elle se fendit d’un air un peu grave, et, prenant presque la posture d’une pharmacienne, elle annonça avec son index pointé vers le plafond : « Ah, attention, ça être un produit puissant, très puissant ! Pas plus que deux gouttes par jour à étaler sur les joues ! Et pendant cinq jours, pas plus ! »
J’essaierai de m’en souvenir, pensa Drisi en sortant de la boutique. De toute façon il n’y croyait pas du tout. Il avait déjà testé d’autres crèmes prétendument miraculeuses qu’il avait achetées en supermarché. Elles n’eurent pas l’effet escompté, alors il s’était résigné : certains hommes n’ont pas de barbe, de même que certains n’ont pas de femme ou pas de voiture. Il ne fallait pas en faire toute une histoire ! Ce n’était pas non plus la fin du monde.
Il désira tout de même expérimenter ce produit dès le lendemain matin. Précautionneux, il déchiffra la notice toujours traduite approximativement. Cette dernière semblait expliquer à peu de choses près ce que la vendeuse lui avait déjà dit. Plein d’impatience, il froissa le bout de papier et le jeta à la poubelle.
Il s’empara d’un coton, versa une goutte dessus. Il inspecta la couleur et avec le bout de son pouce il sentit la texture. Cela était jaune orangé et huileux, et une seule goutte avait suffi à imprégner le coton entier. Une odeur de miel sucré parfumait la lingette. Il réalisa alors des mouvements circulaires sur sa joue droite, réitéra l’opération sur la joue gauche, puis versa une goutte supplémentaire pour le menton.
Il sentit un léger picotement, et même une sensation de chaleur au niveau des zones qui venaient d’être humidifiées. Ce sont peut-être mes poils qui sont en train de pousser, imagina-t-il, optimiste.
Durant la journée, rien de spécial n’arriva. Il alla travailler comme à son habitude, rendit visite à un couple d’amis en soirée. Il avait scruté son visage à la moindre occasion, toutes les heures, que ce soit dans le reflet des vitres des voitures ou dans celui de l’écran de son téléphone. Rien. Pas un poil de plus.
Il avait même le sentiment que sa barbe, si l’on pouvait appeler cela une barbe, était encore moins visible qu’à l’ordinaire, que sa poignée de poils sortaient avec moins de vigueur.
Il décida le lendemain matin d’appliquer carrément trois gouttes sur chaque côté de son visage, et le surplus qui resterait serait pour le menton. De nouveau, il ressentit cette impression de chaleur irradiante qui lui fit presque du bien, comme si cela réveillait ses vaisseaux sanguins.
C’était la même journée qu’à l’accoutumée, et toujours cette nudité barbante sur son visage. Il n’en prit pas ombrage et recommença cette pratique chaque matin toute la semaine. Ce traitement dura donc deux jours de plus que la durée recommandée par la vendeuse. Et le dernier jour, il fit couler carrément une dizaine de gouttes au total sur le coton, ensuite il passa plus de temps que les matinées précédentes à faire ses mouvements circulaires.
Les jours passèrent mais rien ne se passa au niveau d’un accroissement de sa pilosité. Au contraire, il était même évident pour Drisi que ce produit avait bel et bien ralenti la pousse de ses quelques poils habituels. Il voulut relire la notice mais ne la trouva pas. Il reprit alors l’empaquetage pour l’examiner à fond. Sous le récipient en verre, il y avait une date inscrite mais difficilement lisible : 21/10/20.. ; il était périmé depuis cinq jours. Ah, c’était peut-être pour cela ! Des pensées abondaient dans le crâne de Drisi. Toutes négatives. C’était sûrement une arnaque. Une entourloupe ! Il comptait bien retourner au magasin pour que son argent lui soit restitué. La vie était déjà assez chère sans que l’on ait besoin de se faire avoir par ces procédés douteux, de la publicité mensongère, des emballages qui vous donnent envie mais qui seraient aussi utiles s’ils étaient vides ! Il avait donc prévu d’y aller le lendemain, en fin d’après-midi après son boulot.
Pourtant, au petit matin, en sortant d’un rêve dans lequel il peignait des moutons, tout en démêlant leur laine, il sentit instantanément que quelque chose avait changé sur son visage. C’était incontestable : des poils qui n’existaient pas avant ce jour s’étaient mis à croître sur ses joues et cela ressemblait presque à un début de belle barbe ! Il fila dans la salle de bain, ouvrit la bouche devant son miroir, médusé qu’il était, admirant ces poils naissants, les siens. Il ne toucha pas à la lotion, il l’avait peut-être déjà utilisée en ne respectant pas les doses, et puis surtout il savait que la date limite était dépassée.
