Lilith - Laurence Hesse - E-Book

Lilith E-Book

Laurence Hesse

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Beschreibung

Lili, jeune artiste, aurait pu vivre comme tout le monde. Et pourtant...

Premier tableau : un chagrin d’amour gigantesque, le drame de sa rupture amoureuse avec celui qui, à ses yeux, incarnait Dieu, suivi d'une recherche effrénée d'un substitut. Le panneau central retourne à sa conception et son adolescence trop tôt interrompue par la rencontre avec le premier homme, l'Adam. Les fractures de son cœur s'avèrent alors si nombreuses et insoutenables qu'elle ne pourra éviter, dans le dernier volet, la chute vers les enfers ou la folie...

Laurence Hesse ne nous a pas habitués à cet érotisme cru. Fascinée par cette créature légendaire capable d'aimer jusqu’au sacrifice ultime, le sien ou celui de l'autre, elle s'est décidée à affronter démons et fantasmes, à exprimer la douleur cruelle de la séparation et la violence du désir. Lili est un personnage dérangeant, comme le mythe de la féminité démoniaque, comme notre besoin infini d’amour.

L’histoire d’une femme qui se déshumanise après avoir frôlé l’amour absolu.

EXTRAIT

Après les premiers jours, j’étais allée voir une psy pour lui expliquer que l’homme que j’aimais m’avait quittée et que je ne parvenais pas à contenir mes larmes qui soudainement s’échappaient par dizaines, n’importe où et à n’importe quelle heure. Je ne contrôlais pas l’émergence de leur flot. Elle m’avait répondu qu’elle ne pouvait rien faire pour moi, que le temps serait mon meilleur thérapeute.
Pourtant, les jours défilaient et ma détresse ne s’atténuait pas. Je voyais les couples passer dans la rue, main dans la main, je me retenais pour ne pas cracher sur leur bonheur. Je regardais les femmes en me demandant si elles lui plairaient, je listais ce qu’elles avaient de mieux que moi. Je matais les hommes, leurs fesses, leurs mains, je voulais y retrouver celles de mon Lion, les imaginer sur mon corps.
Tant de tristesse submergeait mes pensées, nuit et jour. Dans ma tête je criais : « Dieu, je vous aime, entendez-moi, je vous aime ! » Je me disais qu’il était impossible qu’il ne perçoive mon cri. Alors j’ai recommencé à peindre, j’ai peint tous les jours, chaque fois que j’en avais le temps. De grands corps nus de femmes offertes.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Née en avril 68 à Liège, juste à temps pour assister aux mouvements du mois de mai, Laurence Hesse en a gardé un caractère rebelle, indocile et frondeur. Après ses humanités à l'Institut Notre-Dame d'Arlon, « avec que des filles », elle boucle des études d'ingénieur civil en mécanique à l'UCL, « avec que des garçons ». Ensuite, elle entame une carrière dans le secteur de l'énergie. Elle délaisse cette activité après quelques années, pour s'investir pleinement dans l'enseignement des mathématiques, un choix qu'elle ne regrette pas.
Installée à Arlon, d'où elle est originaire, elle a deux enfants qui, s'envolant, lui laissent le temps de s'asseoir devant son écran et d'écrire. Les aléas et rencontres de la vie se sont révélés, pour elle, autant de sources d'inspiration, les idées se bousculent et se précipitent sur les touches de son clavier.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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à François

Mes démons, ce sont les hommes.

Durs, fermes, brutaux.

Ceux qui prennent par les tripes ou les fesses.

Les hommes.

Ceux qui passent et se retirent.

Ceux que je désire tous ces jours sans nuit.

La chair en attente me fait souffrir.

Insomnies.

Rêve éveillé d’un corps à corps.

Mes démons, ce sont les hommes.

Ceux que je n’ai pas encore tenus dans mes bras,

nus contre ma poitrine,

lèvres ouvertes, lèvres offertes,

amenés à la jouissance,

leur cri,

aveu de soumission soudaine si brève.

L’esprit du mal m’habite,

celui du mâle leur revient vite.

Je me nourris de leur substance.

Leur semence est perdue.

Je suis Lilith, fille et épouse du diable,

femme avant Eve,

sœur et amante d’Adam,

l’ange noir.

Partie 1La chrysalide d’un ange

Dieu est revenu.

Il a assisté à l’achèvement de ma métamorphose.

Il a vu la femme sublime transfigurée par l’amour absolu.

Ensuite il est parti, je vais le rejoindre.

Il m’attend !

.....

Quelques heures avant le réveillon de Noël, il sonne. Par le bras, je l’entraîne dans l’atelier. Nous nous embrassons debout, la porte n’est pas encore fermée et l’air froid nous enveloppe par bourrasques. « Gazelle, vous frémissez déjà. » Je lui retire son manteau. Nous montons tout de suite sur la mezzanine, comme avant. Nos lèvres se rejoignent, nos langues se reconnaissent, je remplis sa bouche, lui la mienne. Il enlève mes vêtements, un à un, lentement, il me regarde. Ses grandes mains semblent vérifier l’état des lieux de mon corps. Sa langue passe de mon cou à ma poitrine, elle tourne autour de mes mamelons puis il les mordille, doucement. Il continue à descendre sans perdre le contact de sa bouche sur ma peau. Près du lit, à genoux par terre, il glisse ses mains sous mes fesses et les tire vers lui, m'écarte les jambes. Je sais ce qu’il me réserve, des baisers appuyés, sa langue farfouilleuse, son souffle chaud, le pincement régulier de ses lèvres expertes et gourmandes. Je me cramponne à ses épaules, je chuchote oui, je crie non. Il n’écoute aucune de mes supplications. Sourd à mes prières, il continue son œuvre jusqu’à ce que mes tremblements lui confirment ma petite mort. Alors, il me pousse sur le matelas, me caresse le sexe en y frottant la peau si douce du sien et s’introduit amplement, centimètre par centimètre. Pour me faire attendre encore, il se retire, et revient toujours un peu plus profondément. J’ai envie qu’il s’engage totalement, je force de mes reins. C’est lui le maître. Quoi que je fasse, il dirige la parade. Quand enfin nos corps sont collés tout entiers, il murmure : « Gazelle, on disait que vous étiez attachée. » Il me maintient les poignets au-dessus de ma tête. Comme d’habitude, je lui réponds : « Oh ! J’ai peur ! » Il grogne, ronronne, me mord le cou, se retire encore et me retourne. Entre ses jambes, il enserre les miennes. De ses bras, il écrase les miens sur le matelas. Je suis sur le ventre, maintenue immobile sous lui. Il parvient à forcer le passage. C’est un plaisir d’abord exquis, les cuisses jointes limitent intensément l’ouverture, ses mouvements frottent l’intérieur de mon ventre, la jouissance vient rapidement. Mon corps est pris de sursauts violents. C’est une proie fougueuse en passe d’être dévorée par le lion qui lui a sauté sur le dos.

Oui, tout cela se passe comme avant, un ravissement infini.

Lui, franchi le sommet de son plaisir, se couche, la poitrine sur le lit, et comme avant, je m’assieds sur ses fesses. Il adore le contact de nos peaux nues.

— Vous reviendrez ?

— Non, je ne pense pas.

Dans la position dans laquelle nous sommes, il ne peut pas voir l’expression de mon visage. Des larmes me montent aux yeux. J’inspire, la voix tremblante mais calme, je lui demande :

— Alors pourquoi êtes-vous ici ?

— Mais, Gazelle, par respect pour vous, uniquement !

— Par respect, uniquement ! Vous appelez ça du respect ?

— Je vous aime aussi, vous le savez bien, mais d’un amour universel, comme j’aime la beauté, la lumière, la création dans tout ce qu’elle a de sacré.

— Ce n’est pas possible ! Avant vous, je n’ai connu que le diable dans la peau d’Adam, et j’ai cherché, j’ai cherché l’Homme. Je vous ai déniché, je vous ai connu, perdu, et puis, j’ai attendu votre retour. Si ce n’est pas vous, je sais qu’il n’y aura personne, plus jamais ! Je pensais vous avoir récupéré, vous êtes mon idéal, mon Lion, mon Dieu. J’ai cru que pour Noël vous veniez me prendre et en sacrifice partagé, vous offrir pour la vie, et vous allez me quitter à nouveau ?

— Ma Gazelle, j’ai plus confiance en vous que vous-même ! Vous trouverez un autre compagnon, un loup peut-être ! Le lion est unique. Promettez-moi que je resterai votre lion et que vos tremblements, vous les garderez pour moi !

Je ne réponds pas. Je continue à lui masser le dos. Nue à califourchon sur ses fesses, en me mordant les lèvres pour ne pas pleurer, je le caresse. Mes mains pétrissent sa peau, remontent du creux de ses reins à sa nuque. Il s’assoupit. Je continue, j’entends que le rythme régulier de sa respiration ralentit. Il s’est endormi. Je me lève très doucement. Je bois une grande gorgée d’eau à la bouteille déposée sur ma table de nuit et je descends à l’atelier, toujours nue. Là, je fouille. J’ouvre les armoires, les tiroirs, je trouve quelques-uns de mes larges rubans de soie noire. Cela fait longtemps qu’ils n’ont plus été utilisés. Épais de plusieurs bandes de tissus, ils sont solides, indéchirables. Sans faire de bruit, je remonte l’escalier.

Mon Lion dort toujours. C’est beau un fauve qui dort. Je le regarde quelques instants, puis je lui attache les poignets ensemble au-dessus de la tête, ensuite avec l’extrémité du ruban, je les noue à la planche de la tête du lit. Je ne serre pas trop fort pour éviter qu’il se réveille. J’entoure ses chevilles de deux autres rubans que je lie chacun à un pied du sommier. Impossible ainsi, que seul il se libère.

Assise sur le matelas, j’attends patiemment qu’il ouvre les yeux. Ce qu’il fait en tentant de s’étirer, lion repu et satisfait du travail de copulation accompli.

— Mais qu’est-ce que c’est ?

— On disait que vous étiez attaché, mon Lion.

— Comment ça ? Retirez ce bordel tout de suite !

— Vous auriez dû dire : « Oh, j’ai peur ! »

— Enlevez-moi ça !

— Pourquoi ?

— Vous êtes devenue folle !

— Mais non, mon Lion ! Vous êtes bien là, dans mon lit.

— Détache-moi tout de suite.

— Vous ne me vouvoyez plus ?

— Retire-moi tout ça, je ne ris pas !

— Ouh lala, mais ne vous énervez pas ainsi, vous allez vous blesser !

— Ça suffit ! C’est fini cette blague stupide !

— Ce n’est pas une blague, Lion chéri. Vous allez rester gentiment ici pendant que je réveillonnerai chez maman.

— On va me chercher, on m’attend !

— Je sais que ce n’est pas vrai, Lion mignon. Vous m’avez dit que vos enfants fêtaient ce soir chez leur mère. Et moi, vous savez que je suis une terre stérile. Ça tombe bien, ne trouvez-vous pas ? Cette solitude permettra à notre couple d’avoir, quand je serai rentrée, quelques moments d’intimité supplémentaires.

Il crie. Je me lève sans rien dire. Dans mon dressing, je prends une étroite ceinture de cuir. Je reviens dans la chambre. Je la brandis devant son visage et je la fais claquer. Son regard ! Je ne peux pas m’empêcher d’éclater de rire ! Je suis la dompteuse nue d’un lion terrassé.

— Hahahaha, craignez-vous que je vous frappe ?

Mon sourire doit être effrayant, un rictus.

— Arrête, enfin ! Que vas-tu faire ?

— Je ne vais pas vous faire de mal, mon amour.

— Que veux-tu alors ?

— Rien de plus que vous dans mon lit. Mais vous faites un peu trop de bruit… vous risquez d’alerter le voisinage. Tant que c’étaient des cris de jouissance, ils pouvaient comprendre et en rire, mais là, vous exagérez. Vraiment trop de boucan.

Je monte sur le matelas et je m’assieds sur ses épaules.

— Oh mon Lion ! Voilà que je sens mes lèvres entrouvertes sur le cuir de votre peau et mon clitoris tout petit se redresse, stimulé par les trépidations de votre corps entravé ! Ces mots sont de vous, vous en souvenez-vous ?

Une fois de plus, je fais claquer la ceinture en l’air. Il tressaille. Je ris. Puis, je la passe devant son visage. Je l’approche de sa bouche. La lanière entre dans la gueule du lion, sa langue sort un peu. Je serre la boucle derrière sa nuque et je termine par un double nœud.

Je redescends du lit. Je me mets devant lui. Il a réussi à se tourner, j’avais laissé un peu de jeu dans la longueur des rubans. Il est sur le côté en chien de fusil. À genoux, je l’observe. Il fait peine à voir.

Son regard est insoutenable. Ça fend le cœur, un Dieu Lion paralysé qui se demande ce qui l’attend. Alors, je vais chercher le masque noir, celui qui a si souvent servi à m’occulter les yeux afin que je ressente sur ma peau, le moindre effleurement d’un ruban, d’une main ou d’un sexe.

Sa crinière en broussaille, d’un blanc si lumineux, est coupée par le cordon noir du bandeau que je lui attache derrière la tête. Dieu est aveugle maintenant. C’est bien mieux comme ça.

Sous la douche, je fredonne une chanson de mon enfance, de l’époque des camps de vacances : « Un lion d’Afrique était amoureux d’une romantique gazelle aux yeux bleus, ce lion au cœur tendre, qui l’eût qui l’eût dit, pleurait dans la lande, chantait dans la nuit : Ma belle gazelle, ma belle gazelle, c’est toi que je veux… » Tout le monde connaît cette chanson, n’est-ce pas ? Je continue à chanter tout en m’habillant. Ensuite je me maquille, un trait vert sur les paupières, je souligne légèrement mes sourcils, un peu de poudre sur le nez et les joues, du mascara très noir pour appuyer le regard, des boucles d’oreilles argentées, un collier ras-du-coup design qui attirera les yeux vers mon décolleté.

Je repasse par ma chambre, il m’a entendue. Il essaye de parler ou de crier et tente de bouger.

Je continue la rengaine que je connais encore par cœur : « Sur mon territoire sans risquer ta vie, tu peux venir boire à l’eau de mon puits. C’est fini la guerre que l’on se faisait, contre ma crinière, viens dormir en paix. »

Pauvre lion !

Dans ma boîte à bijoux, je déniche un bracelet tout à fait correct : « Souviens-toi mon ange qu’au temps de Noé, nous vivions ensemble sans nous disputer. »

Je retourne voir mon Dieu d’amour, enfin tout entier à moi seule.

— Ne bougez pas trop, vous allez vous blesser. Je vais vous couvrir avec la couette. Ainsi vous n’aurez pas froid. Joyeux Noël, mon Lion !

Je l’embrasse dans le cou en-dessous de l’oreille droite.

— Lion, je vous avais dit qu’à l’inverse du conte Peau d’Âne, c’est Lilith, la promise de Satan, qui se cache sous la peau de gazelle. Maintenant, elle s’est dévoilée. Elle s’est rendue maîtresse du vieux lion. Vous êtes dans son abîme à jamais. J’étais votre proie, vous êtes ma capture. Que vais-je faire de vous ?

En descendant l’escalier, je chante encore : « À nous deux ma blonde on peut tout changer et refaire le monde pour l’éternité. »

Je pars, on m’attend.

Pour lui, je sais que personne ne s’inquiétera, dans l’immédiat en tout cas.

Le réveillon se passe bien. Avant l’incident de l’année précédente, Andrew, mon faux frère, animait la soirée à lui-seul. Maintenant, il est comme sa femme Évelyne, fade et transparent. Ma présence les éteint et ravive les souvenirs atroces qui les ont détruits. Lui s’est soumis au destin. Elle qui s’est toujours effacée devant la beauté et l’assurance, a fait preuve d’abnégation totale pour garder son époux. Les méchantes langues, les sincères, diront qu’elle est plus vénale qu’aimante. Ce soir, Maud, ma « fausse sœur », n’est pas accompagnée. Elle tire un peu la gueule. J’ai bien l’impression que ce n’est pas la dernière fois qu’on la verra seule. On boit du champagne, des grands crus, on mange des huîtres, du foie gras, du gibier. Maman, qui essaye de réunir la famille malgré le passé, a tout prévu pour que cette soirée soit une réussite… ou du moins, pour qu’elle en ait les apparences. Richard parle de peinture et de mes prochains projets, c’est le seul qui semble s’être extrait des jours passés.

Je rentre vers deux heures, en pleine nuit.

Je monte directement voir si mon Lion a passé un bon moment lui aussi.

— Oh, Dieu ! Mais vous êtes tout découvert ! Vous avez dû avoir froid ! Et vous vous êtes abîmé les poignets. Vos chevilles saignent elles aussi. Tsssss … il ne fallait pas bouger comme ça !

Je remets la couverture sur son corps tout nu et tout froid. Dans la salle de bains, devant le miroir, je me trouve jolie. Je me brosse les dents. L’alcool a donné un peu de couleur à mes joues, mes yeux noirs brillent et pétillent comme les ampoules de l’arbre de Noël. On ne voit qu’eux deux, ils sont magiques et beaux. Je me déshabille complètement, mes hanches sont rondes, mon ventre plat. Mes seins sont fermes et lourds. Je les soupèse et je frotte les mamelons pour faire sortir les tétons. Je me trouve très appétissante. Revenue dans la chambre, je me glisse sous le drap et je me colle tout contre sa peau délicieuse, les genoux bloqués dans le creux formé par les siens, ma poitrine écrasée contre son dos. Ainsi, je le réchauffe un peu. Il grelotte. Avec moi, il sera bien.

— Ne bougez pas, mon Lion. Calmez-vous. Je serai gentille moi aussi. Dormez maintenant, nous reparlerons de tout cela demain matin.

Je m’endors soudée à sa peau, un régal. Je suis une souche dont les racines enferment, dans leurs multiples bras, un maximum de matière pour en absorber la substance. Je sens les battements de son cœur. Le pauvre diable, comme il claque ! Son souffle à travers le bâillon est faible et irrégulier.

Le lendemain, lorsque je me réveille, il est toujours dans la même position… normal ! Ses lèvres sont sèches. Avec un gant de toilette que je mouille légèrement, je lui humecte la bouche. Il me semble qu’il sourit, mais je n’en suis pas certaine, la ceinture traverse son visage et lui donne un air d’enfant puni.

Il a rendez-vous chez son fils pour déjeuner. Vu son état et sa position, disons… difficiles, il n’y sera pas ! Quant à moi, c’est traditionnel, tous les 25 décembre je passe la journée avec mes cousins. Je laisse mon Lion allongé et immobile dans le lit.

Tard le soir, je reviens. Cette petite réunion familiale annuelle dure toujours longtemps, un tour complet d’horloge, de midi à minuit. Lorsque je rentre et que je vais le voir, il s’est à nouveau découvert, de plus, il a uriné sur le matelas. Dieu est froid, glacial, mouillé et ça sent.

— Oh, mon Lion. Ce n’est pas bien ça ! Je vais vous recouvrir de la couette, mais vous comprenez que maintenant je ne peux plus dormir à vos côtés pour vous réchauffer.

Je l’embrasse tendrement partout où je peux, les épaules, le dos, le front, ses pommettes, son torse couvert de toison grise. Je prends son sexe entre mes mains.

— Lion, au repos et en action, votre outil merveilleux est si bon, si doux.

Je ne peux m’empêcher de l’embrasser lui aussi. Puis je le borde en glissant bien le drap sous son corps de façon à ce qu’il ne se découvre pas en bougeant. Son portable sonne.

— Il me semble que c’est votre fils aîné.

Je rejette l’appel mais je consulte sa messagerie.

— Visiblement, je ne suis pas la seule à penser à vous ! Exactement neuf textos sans compter ce dernier essai. Attendez, je les ouvre, c’est peut-être important. Premier message à 12h55 de votre belle-fille qui dit : « Beau-pa où êtes-vous ? On vous attend pour l’apéro. » Second à 13h20, de votre fils, le plus jeune : « On a commencé sans toi, tu arrives ? » Troisième, c’est un appel sur votre boîte vocale. Je ne sais pas l’ouvrir, je ne connais pas votre code. Quatrième, c’est à nouveau votre cadet, un texto : « On a sonné chez toi, tu n’y es pas, on s’inquiète. » Vous voyez, c’est bien ça : votre famille se préoccupe de vous. Vous êtes aimé, mon Lion ! Cinquième, à nouveau un appel en absence. Sixième message, 16h10, c’est votre fils aîné : « On a téléphoné à ton boulot, le vigile dit qu’on ne t’a pas vu ni hier ni aujourd’hui. » Septième : « Papa, j’ai téléphoné à Béatrice, elle dit ne pas savoir où tu es. Elle aussi est inquiète. » Ça alors, vous vous en êtes fait une autre entre-temps ! Pfffff… Et vous êtes quand même revenu voir votre Gazelle. Une mamie ça ne tient pas la route, n’est-ce pas ! Vous aviez envie de vous faire gâter par une jeunette spécialiste… Vous admettrez donc que je suis unique, moi aussi ! Huitième à 18h05, un texto de la fameuse Béatrice. Beurk ! Quel prénom à la con ! Béate Béatrice, je l’imagine bien, cruche à souhait. « Mon chéri, où es-tu ? Je t’embrasse, n’oublie pas ! » Court et pathétique, elle a l’esprit de synthèse la mamie Béatrice, bien… Neuvième, 18h37, à nouveau votre fils aîné : « On est allé voir la police, ils disent que tu n’as pas eu d’accident de la route. Si tu ne réapparais pas d’ici demain, ils commenceront les recherches. Contacte-nous, je t’en prie ! » Eh bien, vous voyez, grâce à votre amour universel, vos enfants ont passé un joyeux Noël ! J’en suis désolée pour eux. Mais, ne vous tracassez pas, le mauvais souvenir s’effacera vite. L’année prochaine, le lion sera aux oubliettes ! Tenez, je laisse le portable sur la table de nuit et je supprime le silencieux, comme ça, si ça sonne, cela vous fera une présence. Cette nuit, je vais dormir en bas. Vous comprenez pourquoi, n’est-ce pas mon chéri ? L’urine d’un lion, ça pue.

Je l’embrasse à nouveau entre la ceinture qui barre sa bouche et le bandeau noir qui masque ses yeux. Je sors de la chambre. Complètement nue, je me couche en bas, dans le canapé de l’atelier, enveloppée d’un sac de couchage bien chaud. J’imagine que je suis serrée par les bras d’une dizaine d’hommes aimants.

Deuxième matin déjà qu’un lion est tapi dans mon lit. Je me lève très tôt et je vais le voir tout de suite, sans prendre la peine de vérifier dans le miroir de la salle de bain si mon visage n’est pas trop fripé, si mes cheveux ne vont pas lui déplaire, si mes sourcils sont soignés. Dès mon réveil, il est dans mon cœur, comme à chaque instant, et les minutes que je dépenserais à me redonner l’éclat que son regard mérite seraient prises au détriment du temps que je peux passer avec lui.

Il est blanc, sa respiration est rauque. Je lui retire le masque des yeux, il me regarde, des larmes coulent le long de ses joues. Il ferme les paupières. Il me fait pitié. Je ne peux pas le laisser là comme ça, vous comprenez ? Les liens sont peut-être trop serrés, ses mains et ses pieds sont gonflés.

— Rassurez-vous, Lion, votre calvaire touche à sa fin.

Ma décision est prise, je suis soulagée. Des ailes d’ange poussent à travers mes omoplates. En sautillant, remplie d’une énergie nouvelle, je descends chercher le katana, celui que m’a offert Richard, un jour pour mon anniversaire, vingt-deux ou vingt-trois ans ? Il savait que j’avais adoré l’esthétisme des scènes de combats féminins du film Kill Bill. La lame de ce sabre est harmonieuse et effilée, son manche, taillé et orné de motifs floraux japonais. Je pense à la collection de couteaux du petit Sicilien, aux outils du menuisier, au sable ensanglanté des arènes de corrida, à la chambre rouge, aux rubans de soie noire et ça me donne envie de baiser. Je mets un cd dans la chaîne hi-fi de l’atelier, la Chevauchée des Walkyries. Mon Lion adore la musique classique. Je tourne le volume au maximum pour qu’à l’étage, sur la mezzanine, il l’entende et en profite.

Doucement, je remonte l’escalier. Cette fois, on va inverser les rôles, ce n’est pas lui qui me pénétrera. Je pense d’ailleurs qu’il n’est plus en état de disséminer sa semence.

— Mon amour, je vous dis adieu. Nous nous retrouverons dans quelques heures. Maintenant, pour vous, le temps est venu.

Debout devant lui, toujours nue en peau de démone, je brandis le katana. Son regard s’affole, avec le peu d’énergie qui lui reste, il se débat, tire sur les rubans, peine perdue. Je baisse les bras, sans lui faire le moindre mal, je caresse ses cheveux et je l’embrasse sur le front. Puis, je contourne le matelas. Je lui répète « Mon Lion, vous savez que je vous aime tant. » Je m’arrête derrière lui et je regarde l’extrémité légèrement recourbée de la lame glisser entre ses fesses adorables. Elle le pénètre. Son gémissement est couvert par l’orchestre philharmonique qui se déchaîne au rez-de-chaussée. Je lève le sabre. Maintenant, dans la lumière fade du ciel d’hiver qui diffuse par la fenêtre de toit, la lame est marbrée argent et rubis. Je frappe. La chair se fend et se déchire de toutes parts. Le sang gicle. C’est fou comme ça saigne un lion. Je frappe encore et encore, sur le visage, le cou, j’éventre la couette. Le duvet vole à travers la pièce. Rouge et blanc. Plumes et sang. C’est une danse, mon corps se balance au rythme du chant des vierges guerrières. Quand Wagner termine, j’embrasse le vaincu une dernière fois. Sur sa joue, il reste un morceau de chair qui n’est pas couvert de sang. Moi, par contre, j’en suis couverte. Des plumes blanches collent à ma nouvelle peau. C’est comme si son amour m’enveloppait enfin tout entière. Son sang encore tiède m’habille. Je suis devenue Dieu Lion. Et lui a changé d’univers.

— Mon Lion, sous la peau de gazelle, il y a selon la couleur de la lune, la chrysalide d’un ange dévoreuse de livres ou Lilith, épouse de Samaël, le venin de Dieu. Elle se repaît des cœurs et parfois même, des âmes. Ne sentez-vous pas que vous avez une morsure qui ne se referme pas ? Moi, j’ai à jamais, le goût de votre être dans ma gorge et des lambeaux de votre chair entre les dents.

Pas de réponse.

Je vais aller sur le pont qui surplombe le chemin de fer et je sauterai. Mon corps tombera dans les premières lueurs de l’aube, mon âme scintillante s’envolera. Je retrouverai alors mon Dieu Lion dans son nouveau monde qui sera aussi le mien. Il rugira de plaisir de m’avoir à ses côtés. Je suis la seule qui l’ait vraiment aimé, tout entier, d’un amour universel et absolu.

.....

J’ai cru que j’étais guérie. Guérie de ce chagrin d’amour invivable.

Après les premiers jours, j’étais allée voir une psy pour lui expliquer que l’homme que j’aimais m’avait quittée et que je ne parvenais pas à contenir mes larmes qui soudainement s’échappaient par dizaines, n’importe où et à n’importe quelle heure. Je ne contrôlais pas l’émergence de leur flot. Elle m’avait répondu qu’elle ne pouvait rien faire pour moi, que le temps serait mon meilleur thérapeute. Pourtant, les jours défilaient et ma détresse ne s’atténuait pas. Je voyais les couples passer dans la rue, main dans la main, je me retenais pour ne pas cracher sur leur bonheur. Je regardais les femmes en me demandant si elles lui plairaient, je listais ce qu’elles avaient de mieux que moi. Je matais les hommes, leurs fesses, leurs mains, je voulais y retrouver celles de mon Lion, les imaginer sur mon corps. Tant de tristesse submergeait mes pensées, nuit et jour. Dans ma tête je criais : « Dieu, je vous aime, entendez-moi, je vous aime ! » Je me disais qu’il était impossible qu’il ne perçoive mon cri. Alors j’ai recommencé à peindre, j’ai peint tous les jours, chaque fois que j’en avais le temps. De grands corps nus de femmes offertes. À lui, j’avais déjà exprimé sans retenue l’immensité de mon chagrin et j’avais compris que cela le faisait fuir. Ce qu’il aimait en moi, c’était ma liberté, mon indépendance, mon insoumission. J’ai couvert de mon désespoir des toiles géantes, un peu comme autrefois lorsque j’étais enfant et que je remplissais de ma quête souffrante les pages d’un cahier. J’ai peint les premiers contours en plongeant ma plume dans les larmes grises et amères de ma peine éperdue, puis j’ai exprimé ma fuite insensée vers les plaisirs fugaces pour finir par ce désir de mort, l’issue unique d’une séance de torture insoutenable parce que justifiée et exigée par la sublimation de l’amour. J’épanchais ma soif de sang et de violence. Une scène épouvantable de vengeance ultime. C’est en mêlant les pleurs et les rires, que je me voyais nue, avec le katana, frappant de toutes mes forces cet homme, dépeçant celui que je ne pouvais me résoudre à ne plus aimer.

.....

Assis sur un rocher, il avait sorti de son sac à dos des pommes, des oranges et un petit couteau. Il épluchait et découpait les fruits en quartiers. Il m’en donnait un morceau sur deux, comme on nourrit un enfant. Les pépins et les épluchures, il les jetait un peu plus loin en disant :

— Regardez Gazelle comme les petites fourmis vont être contentes !

Je répondais en frappant dans mes mains :

— Oh oui, oh oui ! Bravo ! Bravo les petites fourmis !

C’était devenu un rituel.

En Provence, nous nous étions arrêtés le long d’une falaise, sur un terre-plein d’où la vue magnifique d’un village en contre bas dans la vallée était magique. On aurait dit l’illustration d’un livre de contes, l’image du bonheur de voir que la chaumière où attend la belle tant désirée est là, à portée de main. C’était au début du mois d’avril et déjà, le soleil chauffait la forêt jusqu’au pied des arbres. Des rochers aux courbes agréables étaient naturellement disposés de façon à former une petite terrasse couverte de mousse vert tendre, le vert des grenouillères, celui qui donne envie de faire des câlins.

— Si j’avais un plaid, je vous ferais l’amour ici, maintenant !

— Pourquoi avez-vous besoin d’un plaid, Lion ? Avez-vous peur de prendre froid ?

Il m’a poussée et je suis tombée sur le matelas que la nature nous avait improvisé. Puis, tel le fauve qu’il était, il a sauté sur moi et m’a immobilisée.

— Petite fourmi, dois-je comprendre que vous n’êtes pas repue ?

— J’ai peur, Lion !

— Vous avez raison, je vais vous violenter, puis, je vous mangerai toute crue. Ou l’inverse peut-être, commençons par vous dévorer, les bons morceaux d’abord.

Je n’aurais rien pu faire contre sa volonté, et d’ailleurs, je n’avais aucune envie de résister. Il a fait comme il avait dit, les meilleures parties pour commencer. Il ne s’est arrêté, rassuré par mes gémissements répétés, que lorsque j’étais enfin rassasiée. Il s’est libéré dans un cri qui a dû résonner dans la vallée entière. Bravo, bravo les petites fourmis !

Quelques jours plus tard, l’obscurité est tombée, froide comme un linceul, silencieuse et opaque. Je n’avais pas compté les mots d’amour : je vous aime, vous me manquez, I miss you bb, gazelle de rêve que je veux vivre, et je n’ai pas pesé l’angoisse ni mesuré la peine qui allait tordre le fond de mon être. J’aurais préféré qu’elle me torde le cou une fois pour toutes, oublier, ne plus devoir supporter de ne plus pouvoir l’aimer.

.....

La première fois que nous nous sommes rencontrés, c’était chez moi, un dimanche à midi. Nous nous y étions donné rendez-vous pour faire connaissance, et ensuite, sortir déjeuner. Déjeuner… je pensais à bien autre chose qu’aux nourritures du corps, ni à celles de l’esprit d’ailleurs. La nuit, avant sa venue, impossible de m’endormir, je me retournais sans cesse. La seule position qui m’avait apaisée était couchée sur le ventre, les deux mains blotties entre mes cuisses ouvertes, en attente, comme lorsque très jeune fille, je savais que mon amant allait entrer dans ma chambre à l’insu de ma mère et mon beau-père qui dormaient à côté.

Le matin, j’avais tout préparé, changé les draps de mon lit, pris un soin minutieux à analyser ma peau, morceau par morceau, à épiler, poncer les talons, adoucir, étaler de la crème parfumée sur les jambes et ma poitrine. Chacun de mes membres devait éveiller l’appétit.

Celui qui m’avait initiée au plaisir, alors que je n’étais encore qu’une adolescente, m’avait appris à me rendre désirable. Cependant, depuis l’incident qui avait mis fin à notre relation, je m’étais abstenue de fréquenter intiment qui que ce soit, mâle ou femelle. Mais cet homme-ci semblait différent, il était autre, d’une essence céleste et il m’avait donné l’envie de m’élever au risque de me brûler les ailes. Pour lui, j’avais choisi une robe noire très près du corps, noire comme ma nature, douce comme ma peau, sans vulgarité, d’un tissu soyeux qui flatte celle qui le porte et donne des démangeaisons à celui qui le regarde, désir exacerbé de le retirer pour voir plus encore. Je l’avais prévenu qu’il prenait des risques : aussi grand et fort qu’il pouvait être, se jeter dans le gouffre du succube solitaire n’était pas sans danger. Il pensait entrer et ressortir très vite avec moi pour aller dans un restaurant du coin… naïveté des hommes. Même mûrs et expérimentés, il leur arrive de tomber sur des femmes plus jeunes, déterminées, aguerries et qui pensent avoir déjà perdu leur âme, des goules. Déjeuner ? Je n’avais pas réservé de table, seulement deux places dans mon lit et une bouteille d’eau fraîche déposée sur la table de nuit.

À peine entré, il est resté de longues minutes devant mon dernier travail, une étude à l’aquarelle de mouches colorées, des appâts fabriqués de ficelle et de plumes utilisés pour la pêche en